DE VERITABLES DEESSES S'OFFRAIENT A MES YEUX
(Gravure de Binet, pour la Femme médecin, nouvelle de Réiif de la Bretonne,
Les Conlempor aines.)
292 GALANTERIES XVIIl^ SIECLE
pour trois heures. Nous courions devant, mes deux nymphes et moi. Nous folâtrions comme des enfants, tandis que mon camarade, en perruque ce jour-là, et M"® Mentelie, en grand bonnet, avaient l'air de notre p're et de notre mère. Aussi, dans un moment où ils nous appelaient pour prévenir mes compagnes qu'une compagnie de libertins, à deux pas de nous, les prenait pour des fiUes. M"^' Batiste aflecla l'air composé : « Nous ne courons plus, maman. — Non ! ma petite maman ! ajouta la jolie M'^^ Prudhome, en lui baisant la main. » Boudard dit sévèrement : « Et vous ferez bien... « Jentendis les libertins qui disaient entre eux : » La jolie famille ! — Oui ! la maman est encore charmante? — Cela donne envie de s.' marier ! — Être encore jeune et avoir de grands et aimables enfants comm? ça... »
Cependant nous courions, m3S deux compagnes et moi, faisant et débitant des folies, lorsque nous fûmes hors de vue. Parmi celles qu'elles me dirent, il en est une qui excita mon attention. M"® Batiste venait d.' chanter un couplet de la chanson si
connue :
Écoulez l'aventure D'un pauvre villageois :
Moi, qui de ma nalure Suis honnête el courtois, L'autre jour je promis A la belle Clnudaine
De la servir gratis.
Le long de la semaine.
Le lundi, pour lui plaire.
Je pris la hèclie en main.
La matinée entière, Je bèchis son jardin —
Je dis qu^ j aurais bien du plaisir à les bûcher toutes deux. M"" Batiste m? demanda combien fêtais en étal de les servir de fois dans rapràs-dince ? Je leur mjutrai, à chacune, une de mes mains ouvertes. Klles éclatèrent de rire... >P''^ liatiste :
Cadédis! je pas^e un dix !
Ah ! Ah : Ah ! n'pond Cathot.
Si j'avais tout ce qu'il s'en f.iut...
« A la preuve ? m jcriai je. — Il a rais)n ! dit la j nine M"" Prudhome ; la prcu.'e fait taire les incrédules. » Nous étions dans les bois : nous n )us avançâmes dans un endroit écarté, sur
une mousse propre et légère. « Tirez à la courte-paille, mesdemoiselles, et prenons un acompte, avant le diner?... » Elles se mirent à rire comme des folles, en rougissant un peu. Ce qui marquait un reste de pudeur, quoiqu'elles fussent actrices...
Cependant M"^ Batiste cherchait deux brins d'herbe, elle les rompit inégalement, et me les donna. Je les disposai ; puis je les leur présentai à tirer... Ce fut M'^® Prudhome qui eut, première, la chance... Elle fit quelques petites mines très agréables, qui m'obligèrent à la renverser sur la mousse. M'^® Batiste, suivant la convention, devait faire le guet. Elle se leva, et ses regards se promenèrent partout, tandis que je donnais à sa compagne la première nreuve. La jeune danseuse en fut très contente !... Je n'étais que son dixième... Elle fut pour moi une jouissance délicieuse !... Nous nous levâmes, et nous rejoignîmes celle qui gardait les mantelets. « A votre tour, ma belle ? lui dis-je. — Oh ! fi donc ! ça sentirait le libertinage ! C'est pis que des ^lles du Grand-Op^ra ! » Je l'emmenai sur le champ de bataille ; elle eut l'adresse de faire assez de difficultés pour ranimer toute ma fougue ; et j'obtins un triomphe que je trouvai très facile !... C'est que M"® Batiste avait près de vingt ans. et qu'il y en avait six, au moins, qu'elle jouait l'opéra comique. Cette seconde preuve donnée, nous allâmes rejoindre Boudird et son amie, qui nous cherchaient et qui nous avaient déjà plusieurs fois appelés. « Vous êtes folles, en vérité ! dit M'^^ Mentelle à ses compagnes ; cela n'est pas prudent. — Oh ! nous faisions le guet tour à tour I — Quoi ! toutes deux ? — Pardi ! une aurait fait là belle figure ! C'aurait été comme lorsque je débutai au Grand Opéra, dans un rôle de confidente : pendant que ma maîtresse faisait les beaux bras et parlait des cadences, je ne savais que devenir : je pissai... je pissai sur mes jarretières !.. » Pour laimabl ^ Prudhome, elle rougissait et n'ouvrait pas la bouche, quoiqu'elle fût danseuse; et, contre l'ordinaire, il me sembla que ces sortes de femmes doivent être elTrontéaB; c'est leur manière d'exister...
Nous nous mîmes à courir, mes deux nymphes et moi : je me fis poursuivre au loin, et trouvant encore un site agréable, je dis à mes belles, en leur montrant la mousse : « Ouel lit ! quel site charmant ! il invite à manier le pinceau ! — L'idée est excel-
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lente! s'écria M'^^ Patiste... Passcs-lu ?... ou je passerai?... » M"^ Prudhome ne jugea pas à propos de perdre son tour... M''^ I*a liste eut le sien, un «piart dlieure après... l^uis. sans leur pcruïeltre de s'écarter, je leur donnai une cinquième et sixième preuves... Nous rejoignîmes, alors, les deux amants < Il est impayable ! disait M"*" Batiste... 11 y viMidra, Prudlmme. il y viendra. — Monsieur Nicolas? me dit M''^ Mentelle, en souriante demi, défiez-vous de ces deux folles-là, je vous en avertis ! si vous vouiez vous en revenir autrement que sur un Itrancard ! — Je les défij ! répondis-je orgueilleusement .. *
Nous allâmes chercher notre dîner. >!es prouesses furent vantées, à table; on ne parla d'autre chose. Le dîner était excellent : j'avais appétit, on alîecla de me donner double dose du potage au riz et des coulis : je m'en accommodai. Nous tînmes table envircn trois heures. Jcnie levai, enfin, au moment où .>P''" l'atiste commençait une cantilène alors manuscrite, et depuis fort connue, qu'elle attribuait à M"^ Arnoult, tout nouvellement à TC^péra...
Je pressai M''»^ Prudhome du genou. Elle ne se leva pas assez vite ; M"*^^ Patiste s'était aperçue de mon mouvement : elle prévint sa rivale, qui s'écria : « Fi ! la tricheuse ! » Patiste ne recula pas pour un reproche, et elle eut la preuve. Prudhome, fâchée du passe-droit, vint, en ce moment, se plaindre de son aniie. « Je ne suis réservé ! lui dis-je tout bas, préludez seulement un peu. » l'Ile le fil... Ah ! en Fille du (Irand-Opéra !... Kt je la forçai de convenir qu'elle n avait rien perdu pour attendre... .Nous rentrâmes tous trois. On servait le dessert. Nous In'imes des liqueurs; moi, très peu. M"'" Patiste repiit sa chanson. La jolie Prudhome. l)Our ne pas être prévenue, me donna elle-même le signal. Je disparus avec elle... Lt elle ne rentra qu'après avoir reçu sa dernière preuve. Tout cela se faisait en silence; on feignait de ne s'apercevoir de rien, ù table. M"*" lîatisle, qui s'était encore interrompue pendant notre absence, recommença :
(Jiiniul on va boire i\ l'Ecu, etc..
Lorsqu'elle eiil achevé, pendant les applaudissements pour l'actrice et pour la chanteuse, .M''" Patiste s'échappa. Llle n'eut pas le temps d'arriver. Je l'attrapai dans une première salle, où je la
renversai. Là, malgré sa résistance, parce que les fenêtres étaient ouvertes, je lui donnai le complément de ce qu'elle avait refusé de croire.
Ce fut alors qu'en vrai Bacchante, elle revint célébrer mes talents par un Evohél... Elle exigea qu'on me couronnât de myrthe (heureusement, il s'en trouva quelques uns en pots, chez un jardinier voisin) ; M'^® Prudhome, un genou fléchi, présenta la couronne à M"^ Mentelle, qui me la mil sur la tête au nom de Vénus... Nous sortîmes ainsi de chez le traiteur ; et j'allai couronné, soutenu, comme un autre Anacréon, par les Nymphes, jusqu'à notre voiture... Plus de cinq cent personnes furent témoins de cette dernière partie de la scène : mais on en ignorait le motif; on crut que c'était une simple imitation des fêtes des anciens; et, peut être, n'était-ce que cela...
Dans la voiture, M'^® Batiste me dit : « Tu vois que ton ami est le^greluchon de Mentelle; il faut que tu sois le mien : je t'offre mon amitié, ma bourse et ma personne ! » Je la remerciai amphibologiquement... 11 faut l'avouer ici, à ma honte, ce qui me sauva de ce rôle honteux, c'est la préférence que je donnais à M"^ Prudhome : si l'offre avait été faite par elle, adieu le reste de ma délicatesse !... J'acceptais et me voyais enrôlé dans la tourbe immonde de ces hommes vils, payés par des femmes!... Batiste me devina, sans doute. Quelques jours s'étant écoulés sans me voir, elle dit à Mentelle que j'étais un sot, qui voulait choisir la plus jeune, comme les grands seigneurs, au lieu de prendre la plus solide, comme les greluchons.
Telle fut cette partie. Elle acheva de me plonger dans le libertinage ; elle affaiblit dans mon cœur l'honnête regret de la vertueuse Colette, pour n'y laisser subsister que celui de la jolie femme...
Cette ivresse dura longtemps ! trop longtemps ! Mais je n'ai rapporté cette scandaleuse aventure que pour en rougir à soixante ans.
RÉTIF DE LA Bretonne.
(Monsieur Mcolas, v^ époque.)
GALANTEIUKS WllT SIECLE
LE lALSELU D OHLILLLS L T LL llACCOMMODLl 11 DL MOLLLS
Guillaume éUinl absent, André fil une oreille A l'onfanl qu'il avail laiss»* sur le métier. Guillaume, de retour, lui rendit la pareille, Et. de sa jeune épouse, en habile ouvrier,
Il répara W numle et le mil en usa^e. Or ce <jui me surprend, avec quebjue raison, C'est que, pour accomplir si dilTérent service, Ils's'y sont pris, tous deux, de la même fai^on.
Conte de Boccace. imité par La Fontaine. — Estampe populaire, d'après une composition de Boucher.)
GALANTERIES XVHI^^ SIECLE 297
Chanson du Trictrac
Galants, je veux vous apprendre, Sans livre et sans almanach, Un jeu facile à comprendre, Un nouveau jeu de trictrac :
Il faut, en suivant la chance, Mettre les dames en bas ; C'est par là que l'on commence, Sans quoi l'on ne case pas.
Quand on a su les abattre, On les pousse peu à peu :
Pour avoir de quoi combattre, Il faut étendre son jeu.
Si votre partie adverse Craint et ne s'avance point, Que votre savoir s'exerce A battre vite son coin.
• C'est par le coin que l'on s'ouvre L'entrée aux coups importants ; On passe une dame, on couvre.
On s'avance, on met dedans.
Mais ne faites point d'école.
N'oubliez point à marquer ; Jamais on ne se console D'être assez sot pour manquer.
Pour faire de grands vacarmes,
N'avoir jamais le dessous,
Il faut amener des Carmes,
Car ils font les plus grands coups.
L'autre jour, grand Dieu ! quel charme,
Et quel plaisir d'y songer I
Je vis prendre par un Carme
Cinq ou six trous sans bouger.
GALANTERIES XVIll^ SIECLE
Une fille jeune et vive Ne peut modérer son jeu, Ni quand un beau coup arrive, dai'der un certain milieu :
Elle pousse un peu trop vite, Et son jeu se serrant trop,
Ou tout de suite,
Kt l'on va le grand iralop.
Si, par heureuse fortune, En labsence d'un époux, Vous jouez contre une brune.
Soyez bien sûr de vos coups.
Surtout point d'étourderie, El prenez l)ien votre jour ; (lar on manque la partie Souvent par .lean de retour.
LAMoni sEN VA l:n fi mke
Peiulaiil ijuc vous éles aimée, Ilâtez-vous (le répon<lre aux vtnux de votre anianl
Puis la heaiilr passe, el eoinme une fumée, La saison des amours ne dure iiu'un moment.
(Médaillon pour dessus de bilte.)
GALANTERIES XVIir SIECLE
LA COLLATION GALANTE, par Bernard Picart. (Médaillon pour dessus de boîte.)
L'Esprit du XV] 11^ siècle