MON AMOUR L'EN GUERIRA
(Vignette de Binet pour la Mailresse infirme. Rétif de la Bictoniie,
les Contemporaines.)
aperçut. 11 se plaignit à tout le monde quMI n'était pas aimé de a femme ; il se brouilla, pour cette raison, avec son beau-père. M™»^ Cuissart, très mortifiée de ce dernier trait, agit néanmoins
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avec la plus grande prudence : elle alla voir son pi're secrètement, se jeta dans ses bras, et lui tint ce disc^nirs : « Mon cher papa, vous savez combien vous mï'tes cher, «t que je vous adore : il faut iiitllrc le c(>nd)le à vos bontés; iikhi mari vous a manqué ; ce n'est point à vous à revenir le premier, c'est à lui : mais ccmime cela peut être long", votre lille a une grâce à vous demander".' — (Juelle est-elle, ma dure enfant ".' — (lest de lui permettre de paraître prendre le parti de l'époux que vous lui avez donné, non pas en tout, mais dans ce qui ne blesse pas le respect qu'elle vous doit : cc^t mon ma[ i : je ne puis paraître avoir d'autres intérêts que les siens, d'autres sentiments, sans |)orter dans mcm ménage une division funeste ; cher père, que je paraisse l'approuver en certaines choses indillérentes, et que je me borne à des représentations modérées dans celles où il a tort : c'est le plus sur moyen de le ramener ; (fue je me prive du bonheur de vous voir souvent 1 Je n'en serai ni moins tendre, ni moins soumise au meilleur des pères ; je serai bonne lilîe et bonne épouse tout à la fins ? » M. (iigot endjrassa Angélicjue la larme à l'o'il, et lui permit de se conduire conjme elle le driiiandait. Sa lille lui marqua la tendresse la plus respectueuse : ils mêlèrent leurs larmes. ^
.Malgré cette conduite si pleine de sagesse, M. (luissart n'en fut pas moins injuste, par ses discours, envers sa femme : il ne trouvait (le jdaisir qu'à se |»laiiidre d'elle ; il s'entretenait des marques de dédain, qui disait-il) lui écha|)pai('nt, même en présence du garc/on perruquier, (pii le vi^nail accommo<ler. Cette conduite faisail une peine sensible à la pins vertueuse des fennnes et l'ébii gnail (le son mari : malgré elle, son co'ur se fermait à la conliance; elle était froide, ({uoique polie, avec .M. Cuis.sart ; et celui-ci se plaignait de |)Ius en plus, dans son voisinage, à toutes ses connaissances. Il ne s'en tint pas là : sous prétexte ^\uc sa femme ne l'aimait pas, il entreprit de se faire dédommager par ses servantes ; il en séduisit plusieurs el r«'(luisit M""' Cuissart à ne prendre (|ue (!<•< monstres, dont la vue I afIligtMit elle-même. Cette feuune avait (•e|(endant l'âme aimante, et si son mari avait su s'y prendre, il eu aurait et»'» cln'ri.
Ce fut au bout d'une longue suite de laides cuisinières, dont M"*" (^uissart avait été encore plus mécontente que son mari (car.
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presque toujours, il S^n était accommodé), qu'une clame de ses amies lui recommanda une jeune fille de province, appelée Madelon Rameau.
M"® Cuissart accepta cette jeune fille avant de l'avoir vue. Elle arriva un soir, que M. Cuissart ne devait pas revenir. En voyant entrer une grande fille faite au tour, ayant une figure charmante, la belle bourgeoise pensa... « Elle est trop jolie; ce n'est pas là mon affaire... » Mais, en remarquant son air modeste et naïf, en l'entendant parler, en sondant les sentiments de cette jolie fille, elle changea peu à peu d'avis : elle la reçut, en se promettant bien de l'observer soigneusement. Ce qui contribua particulièrement à lui faire risquer Tépreuve, ce fut une observation d'une de ses voisines. Vous prenez de laides servantes (lui dit un jour cette femme), pour que votre mari ne leur en conte pas : mais dans votre mari, ce nest pas le goût de la figure qui le porte vers ces filles, c'est le besoin machinal, uni au goût du changement, si puissant sur les hommes en général, qu'une laide qu'ils n'ont pas les tente davantage qu'une belle qu'ils ont. Mais ce n'est pas tout : vos laides servantes ne risquent pas grand'chose, de donner à leur maître ce dont personne ne se soucie; outre que la petite vanité s'en mêle... J'ai donc du mérite, disent ces guenipes là (1); au lieu qu'une jolie fille, qui sent que sa figure peut lui trouver un amant, ou même un parti, donne un certain prix à ses faveurs et n'ira pas se livrer à un homme marié, à un bourgeois assez riche, qui lui ôtera sa fleur et sa réputation pour rien : essayez-en, ma belle voisine.
D'après ces idées, M™^ Cuissart arrêta Madelon; mais, pleine de considération pour son mari, elle ne crut pas devoir le décrier, en prenant cette fille. La jolie Madelon fut installée dans sa cuisine, séparée de l'appartement des maîtres par tout le carré, qui était assez étendu; sa maîtresse se contenta de lui dire : Vous êtes une jeune fille ; il convient que vous ne receviez vos ordres que de moi; que personne n'entre ici familièrement que moi et vous, j'espère, et je suis sûre, à votre air de modestie, que je n'aurai aucune réprimande à vous faire sur les causettes et les ricanements avec les hommes.— Je puis vous en répondre. Madame (répondit Madelon),
(1) Gaenipe : souillon, en vieux fian^-ais.
20 GALANTERIES XVIir SIECLE
et dès ce moment, je vous prie, les mains jointes, de me servir de mère autant que de maîtresse, car j'ai d'honnêtes parents chargés d'une nombreuse famille, et je ne veux forliyner (1) en rien.
M'"" Cuissart fut eiR'hanlée de ce langa^'e bonasse: elle se seiilit attendrie pour Madeleine.
La conduite de .Madelon, pendant trois jours (pie M. (>uissarl fui encore absent, confirma la belle bourgeoise dans son amitié pour sa servante. Cette Mlle était douce, active, intelligente, zélée, décente dans ses actions et son langage, naïve, pieuse, sensible. (>'est un trésor (pensait M™"" (luissarl). <Ju;ind son mari arriva, elle était déjà sur le ton d une bonne familiarité avec la jolie Ma- (|( Ion. Kn entrant che/. lui. le bourgeois fol émerveillé de la gentillesse de sa servante, qu'à sa propreté il prit, d'abord, pour (pii'lque ouvrière en lini.:e. l.orsipiil sut que c'était sa cuisinière, il tâcha de voiler sa joie, mais elle pereait malgré lui : sa fennne la voyait, et l'innocente Madelon elle-même en fut frappée. 11 prit un ton (|ui ne lui était pas ordin^iire ; il fut prestpie liiuide : il se mollira plus poli, plus attentif envers sa femme; en un mot. peutèlic sans y penser, il tâcha de passer pour un bon mari et un bon mai Ire. Il s'écoula plus de quinze jours sans (pi'il i)arlàt en particulier à -Madeleine. .V cette épocpie. il en dit un mot à sa femme : (.a me parait un bon sujet ! c est une jolie tille! il faut veiller sur sa conduite Inn et l'autre; ce serait donunage qu'elle fût trompée. (t(iuant à moi, si (piebpiefois je n'ai pas trop ménagé les souillons (pie vous me mettiez sous la main, je respecterai les monirs de celle-ci, par une bonne raison, c'est (jnelle en a, et (jue les autres élaient des brutes sans aucun senliment d'iumneur ou d'honnêteté je ne leur faisais aucun tort, je vous assure. .M"'*" Cuissart. iialii rellemenl bonne, (juoique s|urituell(\ ci ut son mari sincère, et elle fut cliarméede pouvoir ICsIimer. l-lle raconta ce trait à son père, parce «ju'il savait tous les antres (non |)ar elle ce|»endant). M. (iiî.'ot sourit de la bonne foi d(* sa lille, mais il lui recommanda de ne point lierdre de vue sa jolie servante. M'" Cuissart lit mettre le soir le lit de .Madelon dans sa chambre, sous prétexte d'avoir besoin île ses services, la nnil.
iU l-'nrliiinrr : iii.'iii<|iii i ;i I linniiriii .
GALANTERIES XYIIP SIECLE 21
En effet, le même jour, et tandis que M"^ Cuissart était chez son père, son mari faisait une première tentative auprès de Madelon. Dès que sa femme fut sortie, il l'appela. — Je ne vous connais pas encore, Madelon (lui dit-il) ; faisons connaissance. D'où êtes-vous? — De la Bourgogne, Monsieur. — Qu'est votre père? — Laboureur. — D'où vient qu'il ne vous a pas gardée, pour lui aider dans les menus ouvrages des champs? — C'est, Monsieur, que nous sommes quatorze enfants, ce qui a fait que mon père a mis deux de mes frères à la ville, et qu'il m'a envoyée servir. — Que font vos frères ? — Ils étudient. — Diable ! et vous servez ! — Ils coûtent trop à mon père, pour qu'il puisse dépenser pour une fille. — Une jolie fille comme vous! c'est dommage! — Monsieur, l'état n'est pas relevé; mais il est honnête, et le bonheur que j'ai eu de trouver des maîtres comme madame et comme vous, fait que je me félicite d'avoir obéi à mon père. — Vous êtes bien élevée ! vous êtes charmante, Madeleine, je ne veux pas vous traiter comme une autre servante ; ainsi, avec vous, je prendrai moins le Ion de maître que celui de père, de votre côté, soyez bien reconnaissante envers M""® Cuissart et moi, entendez-vous... Comme elle est faite! (lui l'rant le menton avec la main), elle est charmante ! Mc'delon se retira en rougissant : et M. Cuissart, content de cette première familiarité, ne voulut pas aller plus loin, dans la crainte d'échouer.
Lorsque M™^ Cuissart fut seule avec sa servante, elle lui demanda les détails de son entrelien avec son maître. La jeune fille, à force de questions, dit tout, sans rien omettre. Elle vit clairement où voulait en venir son mari et donna quelques avis à Madelon.
— Ma chère enfant, lui dit-elle, mon mari est un honnête homme; mais tu es jolie, d'une aimable simplicité ; les hommes sont hardis; évite les tète à tête avec lui comme avec tout autre. — Je le ferai, Madame, quoique, en vérité, je n'aie rien à craindre. — Pourquoi? — De votre mari, à vous ! — Oui, à moi; tu es trop jolie. — Et vous, Madame, encore davantage. — Ne te lies |)as à ma beauté; crains les effets de la tienne : si je n'appréhendais de ternir ton innocence, j'irais plus loin ; mais j'espère n'être pas obligée d'en venir là. Il fallut y venir cependant. Madelon était jolie, M. (Aiissart trop porté pour les ienunes, pour ne pas nécessiter les instructions les plus claires.
GALANTEHlliS WIIP SIIX.LE
Un jour qiu' M"" CuissHrt était allée diner chez son père et qu'elle savait que sou mari devait rester chez un aiui jusqu'au soii Madelon se trouvait seule. N'attendant pas ses lualtres. elle <*tail sans précaution ; la porte de sa cuisine, ordinairement fermée depuis (]uelque temps, fut laissée ouverte, aiin de voir ceux qui pourraient venir pour alTaire. \ ers les trois heures, à I instant de sa [Au^ grande sécurité, elle entendit ouvrir hi |torle de l'appàrtemenl :
LIIKLIŒIX .\M.\M
^l)'J^|>r«'s la ;:iaNiirc en couleurs de liorel.)
elle accourut : c'était son maître. Surprise de le voir, elle demanda s'il viMiait dîner. — (.'est fait. ié|)«uu1it-il. mais je me suis trouve iuconuuodé ; je v.ns uje uïellre au lit. (Tétait en hiver, Madelon se hâte; elle bassine le lit, ferme les volets, lire les rideaux des croisées pour que son maître puisse reposer. 11 était déjà en rol>e de chambre, |)rèt à se coucher. Il dit ù sa jolie servante qu'il craignait de se trouver mal. Klle alla auprès de lui. le soutint, le conduisit à son lit ; il s*appu\ait sur elle connue un
GALANTERIES XYIII^ SIECLE
homme qui se meurt. Lorsqu'il fut entre les draps, il se plaignit. — Voulez-vous, Monsieur, que j'aille chercher le médecin, le chi-
(Graviire de Binet pour le Pdijsan povverli, de Rôlif de la Bretonne.
« Faiit-il avouer (jiie j'ai ùlé curieux de ni'assiiier de ses appas, un jour (jnelle prenait le itain dans sa chanil)re, avec M"*' Çanciielle. Jai profilé de cette occasion pour dessiner le nu d'après tleux objets aussi parlails : ces deux es- • piisses sont charmantes; car j'ai eu la même occasion et |dus belle encore, le lendemain, pour y retoucher. Ursule, parfaitement formée, a la mollesse et le nourri des contours; c'est Vénus ou la nature dans sa perfection. Fanchette, plus délicate, est mieux achevée; c'est une Grâce, c'est Hébé. »
i.i. i)()i i;i.i; i;n(;.\(.i.mi.\ I
Ailminv, de Iraniiol r.'iiiil.-irr ni.'irlinl»'. Il v;i lirnvpf In Mort pour plairr à la Rraiilr ; Mars, (Ml a|>plaii(lis><.-iiit son anItMir sans «'yalc. Ksi pour lui 11' jjarant «I»' l'InimorlaliU'.
(•) Estanip»' «le Borel (époque Louis XVI) visant les scènes nuxi|U(-llcs «Ion nai<Mil liru, ijuolitlieiinrmenl . les encagenienis qu'arrachaient aiixj jeunes nigaud^ le- rai-oleurs du Pont-Neuf et autres lieux.