MARGOT LA MAL PEIGNÉE
Le Fahai [i). — lUjnjour iiiam selle Margot.
Margot. — iJoiijour. monsieur IFarau.
Le Farau. — Combien vos oranges?
Margot. — Faut il vous dire au juste? Six sous pour vous.
Le Farai. — Oh ! c'est trop.
Margot. — Et vous ?
Le Farai. — ('est trop, vous dis-je?
Margot. — ^'ous n les aurez pas pour ce que vous en dites.
Le Farau. — Six yards.
Margot. — Parle donc, Marie-Jeanne ! as-tu des oranges à six yards à bailler à monsieu ? Où demeure/.-vous, monsieu ? Jvais vous les envoyer par le cousin de mon chien.
Le Farau. — Tais-toi, bégueule.
Margot. — Écoute, Jérôme? r'gard? don ce monsieu manqué qui mappclle bégueule.
JÉRÔME. — Oui crhion-là ? faut l'y tourner la tête sans devant darricre.
Margot. — -^ 1 }' j^nt' i)as, car il a un i)'tit morceau de fer au cul.
Le Farau. — Vante-t'en, que j'en ons un. iiirme pour faire la barbe à Jérôme.
JÉRÔME. — Oui ! toi, carcasse embeurrée? J'te clouerai l'âme entre deux pavés.
Le Farau. — Nous serions deux.
JÉRÔME. — Ouien, crois-moi, retire-toi ; car j'te donnerons un ravon ("2) sur rdil, (\\u n'en verras goùto d'six s'maines.
Le Farau. — Si nous étions bien épeurés, tu nous frais quasiment peur, enfant de cliduir de Marseille !
JÉRÔME. — \'eux-tu te r'tirer ! moule de gueux ! car j'sorames
(1) Le Ftirnii, cesl-à-dirr h' monsieur.
(2) Un r"ro/i. c'esl-;i-«lire un coup : .•injounl'lini on diniil nn puin.
GALAXTEfUES XVIII^ SIECLE 183
dces chiens dsus le port, si jnous r'iichons avec lun, jnous rlichons avec lautre.
Le Farau. — Nous serions deux, t'dis-je ; n't'échaufïe pas, car les pleurésies sont dangereuses, stannée.
JÉRÔME. — Veux tu voir ?
Le Farau. — Quoi voir ? qutaboiras beaucoup, et qutu ne mordras pas.
JÉRÔME. — Attends, chien ! attends que j'ayons mis notre habit bas, tu vas voir beau jeu !
Le Farau. — Finissez, vous dis-je, vous n'êtes pas méchant.
JÉRÔME. — Je crois que ce gratte-pavé là a envie de se faire rire.
Le Farau. — Pourquoi pas, puisque javons Itemps?
JÉRÔME. — Laisse m'y passer, Maré-Jeanne, que jpalque (1) contre le mur ce grin (2) idiot, ce grin coupe-jarret-là.
Margot. — Et y allez-vous en, aussi, quand on vous l'diset.
Le Farau. — Eh ! via ma commère la possédée, ressuscitée ! Et comment te portes-tu d'pis que tu n'ias vu?
Margot. — Reind don compte à Malbrou, cet échappé de pilori, ce morciau de viande mal accroché.
Le Farau. — Bon pour toi, pilier dhôpital, confidente à soldats aux gardes, beauté manquée, dix fois vilaine, tapisserie de la Grève (3), morceau d'chien dégoûtant, ramassé dans un tas de boue, reste de mon souper d'hier soir !
Margot. — Regarde don, Maré-Jeanne ! V"là-t-'i pas un homme bien chié, pour nous aplé morceau dviande dégoûtant ! Va, s'il était là, y t'frait rintrer les paroles dans 1 ventre, idole de bois flotté ! queu peste de chevalier de parade.
Le Farau. — Qui, ton guerluchon !
Margot. — Bon pour toi, pilier de Mont-faucon, avec ta mine à Calot (4), capable de faire rendre le déjeuner à notre chat, vatin t'dis je, avec ton cadavre pestiféré! quin ! que nous veut ce grand
(1) Que j'palque, c'est-à-dire : (jue je colle. (-2) Grin, pour grand.
(3) Tapisserie de la Grève, allusion à la coutume d exposer les criminels en place de Grève.
(4) Mine à Caloi, fif^ure de gueux.
^1 ji c
TIIK IHIU-PAHARLK LOSS. - LA PEllTE inHÉPAHABLE
(Eslaiiipe (le G. <lc Sitint-Aiiliiii. piililicf à Londres, chez IL Saver.)
GALANTERIES XVIir SIECLE
—""Et monsieur est un amateur, — Nous éludions la Nature.
(Composition de Le Barbier, pour Les Chansons, de De I.a Borde, 1774.)
lanlade-là (l)? Veux-tu t'en aller, vilain magot de la Chine ! \'euxtu courir ! t'dis je.
Le Farau. — Mainselle la guenon, en as-tu assez dégoisé, avec ton nez propre à crocheter mon cul ?
Margot. — Sais-tu qu'c'est qu'une guenon ? enfant de dix-sept pères, diseu de bonne aventure, espion d'orphelin de murailles I
Le Farat. — Va longtemps que je Tsavons pour la première fois, car c'est toi qui a fait la fortune à Simonne (2), tu dois bien t'en souvenir, puisque tout le monde disait que tu avais le visage fait comme un sabot, et les yeux à fleur de tête comme un gros sou dans la poche d'un aveugle. Ai-je menti ? vilaine !
Margot. — Faudrait être sorti de ta bohémienne de famille, pour être un monstre de nature comme toi, l'horreur du genre humain.
Le Farau. — Tais-toi donc, poison de la Halle, crème de laideur, honnête fille manquée, grouin de cochon ! Va, va, ne fais pas tant la fiarre ; car si t'as un tablier su l'cul, c'est ton soldat remplaçant qui fia donné.
Margot. — P^h ! quoi lembarrasses-lu, hai ? n'y a qu'ça et les pommes cuites qui nous font vivre.
Le Farau. — (Juien, regarde donc cette belle et bonne chienne ! la vlà rouge comme un rubis, belle comme un oignon; on n'saurait la r'garder sans pleurer : aile est propre comme une pelle à boueux, comme un pot de chambre égueulé.
Mar(.ot. — Eh ben ! est-ce là tout ? double de magot désalé dans Idéboir dune gueuse ; cœur de citrouille fricassé dans la neige, récureux de puits «ù l'on chie "? t'as la gueule morte, avec ta mine de papier mâché, ton peste de nez épaté qui ressemble au cul à la jument de Maître Jean.
Li: Farau. — Pourquoi veux-tu qu'jayons la gueule morte ? Va, va, javons mangé d lail. j l'avons forte ; or, je dirons que l'es une charogne échappée do la boucherie à (iiroux (3).
Mar(;ot. — Va-t'en donc à la Grève, où ton père a été pendu, où tu s'ras rompu, vilain, avec tes yeux chassieux.
(1) Grand Umlade, grand (lélianchi", ijran»! cscogrifTe.
{i) ClKirlala?ie qui, loniilemps, rôda dans Paris, au siècle dernier, el qui avail toujours une f^Mieuon avec elle.
V.\) ("/riait récorcheur des chevaux de Paris, à Tépoque où Vadt^ ^-crivail.
GALANTERIES XVIIP SIECLE 187
Le Farau. — Si j'y sommes rompu, t'y prendras les bains dans un cent d'fagots, avec toute ta clique et ton Jérôme.
Margot. — Jérôme, entends-tu c'visage antique, qui dist que nous serons brûlés?
JÉRÔME. — Tu nsaurais l'y répondre que c'est jeudi son tour, que ses billets d'entirment sont sous la presse !
Le Farau. — Tu badines ! car c'est demain que Chariot fera un haricot de son corps, comme étant sorti des culottes à Cartouche.
JÉRÔME. —Attends-m'y là : j'sommes à toi dans l'quart d'heure.
Le Farau. — Arrêtez, donc, cette hanneton, qui a d'ia paille au cul !
JÉRÔME. — N'bouge donc pas, chien ! reste là.
Jérôme va chercher un bâton et s'en revient : le Farau, en le voyant venir j met la flamberge au vent. Margot et Maré-Jeanne saisissent Le Farau par derrière ; Jérôme profite de cela, saboule mon Farau, lui casse son épée, la garde vient, on met les manchettes à Jérôme et au Farau ; Margot et Maré-Jeanne vont aussi chez le commissaire, Jérôme et le Farau vont au Châtelet.
La scène est ici entre Maré-Jeanne — remise en liberté, après la dispute de Jérôme et du Farau — et la Jacquelaine.
Elle a rencontré cette dernière, chemin faisant. La Jacquelaine, qui a bonne mémoire, en profite pour lui réclamer trois yards quelle lui doit.
La Jacquelaine. — Eh mes trois yards, quand me les bailleras-tu ?
Maré-Jeanne. — Quand les poules marcheront avec des béquilles (1).
{Elle lui montre les cornes.)
La Jaouelaine. — Eh ben ! puisque c'est comme ça, je n'te quitt'rons pas que je les ayons, ou j't'arracherai ton bonnet.
Maré-Jeanne. — Quien, vlà toujours pour toi. {Ce sont toujours des cornes qu'elle lui montre.) Tu n'ies auras pas car tes une afïronteuse.
La Jacquelaine. — Et toi, que que t'es ? une laronneuse, une pucelle de la rue Maubuée, une coureuse de garçons !
Maré-Jeanne. — Dis donc, loi, vilaine empoisonneuse d'hommes, car n'en as-tu pas attrapé plusieurs, et tous enfants du quartier ?
(1) Expression proverbiale qui ne s'emploie plus guère ; de nos jours, on dil quand les poules auront des dents.
GAI.ANTKRIES XVIIl'^ SIECLE
La Jacotelaine. — \'a, va, j'avons toujours eu plus dhonneur que toi, jnavons pas paru à la police trois lois coiunie toi.
PDHTKS COCHERES
<• C'est iiiie allée où «les ^^eiis vont satisfaire :\ des besniiis pressants. Quand vous sortirez de cliez vous, mes Dames, ferme/. les yeux, relevez voire roiie et fleurez voire flacMii ! »
(Composition «le Duncker. pour le Taliletni île Paris, de Mercier, chapitre t:CCXVl.)
Mark-Jeanne. — Si jy avons paru, cD'est pas par nos malfaits
GALANTERIES XVIir SIECLE
La Jacoielai.ne. — Tu nous en coules (1), ma mignonne ; Na, j te connaissons dpis longtemps.
FAMILIARITE DANGEREUSE (Composition de Schall, gravée en couleurs par Marchand.)
Maré-Jeanne. — Quand tu nous connaîtrais, jsommes pas une effrontée comme toi, un reste de pâte à tout Tmonde. Jn'allons pas de porte en porte pleurer et dire que jnons pas d'pain.
(1) Tu nous en coules, c'est-à-dire tu nous en contes.
190 GAI.XNTKUIKS Wlll^ SiÈCLK
La Jacouklaine. — M'y as-tu vu, mangeuse de tout bien, pilier d cabaret, quien, tais-toi, f es encore saoule.
Maré-Jeanne. — Faudrait V pas être une gueule à tout grain comme toi ?
La Jacquelaine. — Apprends quy n y a quun chien qu'a une gueule, et que javons reçu Ibaptèmc.
M ARE- Je ANNE. — T'en es pas meilleure pour ça.
La Jacouelaine. — Jvalons ben notre dernière marraine.
Maré-Jeanne. — Oui ? toi ! ça nsra jamais ton tour. Ouest-ce qui voudrait dtoi ? car tu n vaux pas un chien mort.
La Jacouelaine. — Et toi, la corde pour te pendre. La pourriture ! la pourriture !
Mahé-Jeanne. — Ne crie point la pourriture ; jons pas encore vendu mi hardes comme tas fait pour nous faire blanchir.
La Jacquelaine. — Jaimons mieux être toute nue que davoir empoisonné tout Paris comme tas fait. Ouien, crois-moi, rind-my mes trois yards, car jallons nous torcher.
Maré-Jeanne. — Jsommes pour toi.
La Jacquelaine. — Dépêche toi, te dis je, de mies rindre.
Maré-Jeanne. — Les dépêchés sont pendus.
La Jacouelaine. — Tu ne veux pas? Foi de Jacquelaine, jvas te
prindre ton bonnet.
Jacquelaine se met en devoir d'oter le bonnet de Man'- Jeanne, qui lui baille une girofJi'e à cimj feuilles ; elles se battent en relais, les bonnets sont saucés dans le ruisseau. Mare-Jeanne est cependant la plus forte; elle dit à la Jacquelaine, qui a les yeux pochés au bewre noir :
En as tu assez pour tes trois yards ?
La Jacquelaine. — Jsommes contente, j l'aurons toujours ben.
Maré-Jeanne. — Ouin ! Ouand jt aurons encore donné le bal.
La Jacquelaine. — Tu n'oserais.
Maré-Jeanne. — Pourquoi pas, j'vons partout la ttMe levée, rien
ncraignons.
Les voilii parties chei Caplain {\), ou elles demcindcnt demi-seticr iie sacré chien, et la fin de ma coinédic leur entre dans le ventre.
J. \'adé.
(li ('abaret des Halles, à lépoqnc de Vadé.