LIVRE Q U A T R 1 K :M E
Je me livre à toi, douce mélancolie j viens répandre sur mes derniers tableaux cette demi-teinte sombre qui plaît à tous les cœurs sensibles. Ne crains pas de le» émouvoir : les larmes que tu fais couler sont aux. âmes tendres ce que la rosée est aux fleurs. Que les souvenirs que tu donnes sont attachans ! quel est l'amant éloigné de sa maîtresse, l'ami privé de son ami, la mère loin de son fils, qui ne te regarde pas comme son bien le plus cher ? Comme ils sont doux ces momens où, séparé du monde entier, seul avec son cœur et sa mémoire, on se recueille dans soi-même, ou plutôt dans l'objeC
aimé ! Qu'on a de plaisir à se rappellcr toutes les époques de sa tendresse ! Le preinitr jour où l'on aima, le premier aveu qu'on en fit, l'air dont il fut écouté, les craintes, les soupçons, les querelles, tout est présent, tout se retrace avec délices. On jouit de nouveau des plaisirs que l"on a goûtés : on jouit morne des chagrins que Ton a soufferts. Si toute espérance est ravie, si l'impitoyable morl a moissonné l'objet de notre amour, les pleurs qu'on lui donne ont des charmes -, son souvenir laisse encore une impression de bonheur : on seroit peut-être plus à plaindre, si l'on pouvoit se consoler.
Ainsi pensoit le sage Salvador : il consacroit un jour de l'année aux larmes de la reconnoissance, de l'amour et de l'amitié. Ce jour étoit arrivé. Salvador, revêtu de ses plus tristes ornemens, se rendit sur la grande place : il vit bientôt Daroître tous les habitans du village.