‹ Galatée; pastorale imitée de CervantesChapitre 22 sur 30 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Artidore change de couleur : il se relève} et regardant la bergère d'un air égaré: Téolinde '... .dit-il ; elle m'a trompe : je n»'en souviens bien. Est-elle ici r la connoissez-vous ? Oui, lui répond la bergère d'une voix tremblante j elle est ici 3 elle ne vit que pour toi. Ecoutez, interrompt Artidore en lui parlant à voix basse, il faut que vous me conduisiez vers elle ; je veux lui reprocher sa perfidie, lui dire que je ne l'aime plus : ensuite nous reviendrons ensemble habiter ma caverne j vous serez ma bonne amie, et je vous donnerai mon chevreau.

Tcolinde, à ce discours, vit bien que la douleur avoit égaré la raison du malheureux Artidore* elleleregarde,pleure; et lui serrant la main avec tendresse : Je le veux bien, dit-elle : je ne te quitterai plus 5 je suis avec toi jusqu'au dernier jour de ma vie ; j'espère te prouver que Téolinde ne fut pas coupable. En disant L 3

ces mots, elle prend le bras d'Artldore, et l'entraîne avec elle dans la route qui conduisoit à la fontaine. La chèvre et le chevreau les suivent ; le reste des bergers marche à quelque distance, impatient de voir la fin de cette aventure.

Pendant le chemin, Téolinde fait ses efforts pour ménager une reconnoissance qu'elle craignoit et souhaitoit. Attentive à ne rien dire qui puisse déplaire à son amant, elle parle avec précaution d'ellemême, rappelle doucement leurs amours, raconte l'histoire de sa sœur jumelle, et tous les chagrins qu'elle lui causa : elle observe l'efî'et de chaque parole sur le visage d'Artidore ; suit pas-à-pas les progrès qu'elle fait faire à sa raison, et emploie toute l'adresse de son esprit pour ramener le cœur de son amant. Artidore l'écoute, comme un homme qui sort d'un long sommeil i il répond juste ii quelques questions, il fait répéter les autres : peuà-pcu sa mémoire, ses idées reviennent.

L'amour lui avoit ôté la raison, l'amour dcvoit la lui rendre. Il s'arrête, il considère Tcolindc, la reconnoît, tombe à ses pieds, la serre dans ses bras j et ses larmes prouvent à la bergère que son amant n'est plus insensé.

Ils éloient arrivés à la fontaine, oCl tout le monde les joignit. Florise et Galatée avoient raconté pendant le chemin ce qu'elles savoient des amours d'ArtidoreetdeTéolinde. Après-avoir félicité cette bergère, on la pria d'engager sou amant à reprendre le récit de ses aventures au moment oîi la sœur jumelle l'avoit si cruellement tron.pé. Artidore y consentit j et, quoiqu'un peu honteux de l'état où il se trouvoit, il continua ainsi «on histoire :

Le discours de la fausse Téolinde ro'avoit jetié dans un désespoir mortel.

Je résolus de fuir îi jamais celle que je croyois perfide. Je voulus cependant lui

dire encore que je l'aimois, et je gravai mes adieux sur un peuplier. Je ne me souviens plus de ce que j'écrivis. Depuis ce moment ma foiblc raison s'aliéna ; j'errai sans but dans la campagne, et je fus quatre jours sans prendre de nourri ture. Cette abstinence acheva de troubler ma tête : je ne me rappelle que confusément ce que je devins ; deux seules choses sont restées dans ma mémoire.

Je descendois une petite colline qui ne doit pas être loin d ici : tout à coup j'entends du bruit dans les broussailles, et j'apperçois ce petit chevreau, que voilà couché près de moi, fuyant pour éviter un loup furieux qui le poursuivoit la gueule béante. Mon premier mouvement fut de me jctter sur le loup j je n'avois point d'armes. Obligé de lutter avec le féroce animal, nous roulons ensemble sur la poussière. L'égarement de ma raison ajoutoit sans doute à mes forcesj eu m'empêchant de voir le dan-

gcr : j'étontï.ii le loup dans mes bras; et, sans regarder si le chevreau me suivoit, je poursuivis ma route jusqu'à la caverne où vous m'avez trouvé.

Son obscurité, son éloigncmeiit de toute habitation, me la firent choisir pour mon tombeau. Je pénètre dans l'intérieur, je vais m'asseoir sur une pierre : et kl, me rappellent la perfidie de Téolinde, ma ra'son revint un moment pour me faire sentir tous mes maux.

Résolu de ne plus sortir de celte caverne, je roule une grosse pierre pour en fermer l'entrée. Emprisonné dans ma tombe, j'en ressens une affreuse joie: je m'étends sur la terre, avec l'espérance de ne plus me relever.

J'étois dans ce calme du désespoir, ne craignant ni ne désirant que mon supplice fût long, lors qu'un bêlement plaintif vient frapper mon oreille : j'écoute, je l'entends encore; il sembioit Tenir de l'entrée de la caverne. Malgré

moi je suis ému ; je me lève, j'y cours, et j'apperçois le petit chevreau que j'avois sauvé, qui pa^^soit son nez blanc entre la pierre et le rocher, et me demandoit de lui ouvrir.

Mes yeux se mouillèrent : je repoussai la pierre avec précaution. Dès que l'ouverture fut assez large, lechevreau entra, suivi d'une chèvre : elle étoit blessée, et son sang couioit. A peine arrivée, elle se couche à mes pieds, soulève sa tète et la laisse retomber, en haletant de fatigue et de douleur: le petit chevreau tourne autour de moi, bêle douloureusement, va lécher la plaie de sa mère, et revient me caresser, comme pour me prier d'en prendre soin.

J'examinai la blessure ; je reconnus la dent du loup. Sur le champ je vais chercher de l'eau, je lave la plaie, j'étanche le sang, et j'y fais tenir un appareil avec des morceaux de mes vêtemens.

Après cette opération, la chèvre me re-»

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