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SCÈNE IV

PITOIS, GLICHARD.

GUICHARD. — Elle a l'air fort à son aise, cette demoiselle; elle mange dans la main.

l'iTois. — Elle a de l'esprit comme un démon, nous l'aimons beaucoup. Mais ne reste donc pas ainsi planlé devant celle croisée, comme un lerme,

GUICHARD. — Si j'élais cerliiin que ta femme ne vînt pas bientôt...

piTois. — Voyons, prends une chaise, fais comme chez loi. Donne-moi ion parapluie.

GUICHARD. — Non, vraiment, Pitois, lu n'es pas raisonnable...

PITOIS. — Pose là ton chapeau.

GUICHARD. — J'ai huit heures moins un quart.

PITOIS. — Tu avances. Elle sera si contente de

te revoir, madame Pilois! si heureuse! elle va rire comme une folle.

GBicHARD. — il paraît qu'elle est toujours forl gaie?

piTois. — Toujours, mon pauvre ami, toujours excellente. Tu nous trouveras ce que nous étions autrefois, toujours les mêmes; la fortune ne nous a pas changés; nous revoyons toujours avec plaisir nos anciennes connaissances.

GcicKAUD. — Vous ne les voyez pas souvent?

piTois. — Pas autant que nous le voudrions, c'est vrai. Que diable! il faut bien aussi faire un peu la part des circonslances. Nous avons chacun nos affaires. Ce Paris est si grand ! on y est si occupé ! les journées y sont si courtes ! soyez seulement quinze jours sans vous voir, impossible de vous retrouver. C'est là ce qui nous est arrivé, mon pauvre Guichard; lu n'es plus venu, nous avons été des siècles sans entendre parler les uns des autres.

GUICHARD. — Décidément, je préfère revenir.

piTois. — Tu ne l'en iras pas, ou nous nous brouillerons à jamais.

GL'icBARD. — Non, Vraiment, Pilois...

piTois. — Ce n'est pas un quart d'heure de plus ou de moins...

GcicHARD. — Si fait, on administration...

LES TROMPETTES. i53

PiTois. — Allons doiu', lu ne nie ferns jamais croire ça. Je ne sais plus ce que je voulais le dire... m'y voilà. Tu as dû, néanmoins, être bien étonné iorsfiuejc t'ai appris le chemin qu'avait fait mon fils?

GuicH.iRD. — Je l'avouerai que non-seulement j'en suis enchanté, mais qu'encore je !e trouve dans une très-jolie position.

piTois. — Dis donc superbe! lu es bon là, avec ta jolie position ; dis donc magnifique !

GDicHARD. — C'est conime tu voudras.

piTois. — A son âge surtout! mais c'est la plus belle passe dans laquelle se soit jamais trouve un jeune honiino. Vois donc un peu quel avenir va se dérouler devant lui, quelle brillante carrière il va parcourir! Avocat!

GuicHARD. — Le voilà parti.

riTois. — Fils unique! de la fortune ! une éducation admirable ! Il faut dire aussi que sa mère et moi n'avons reculé devant aucun sacrifice : nous n'avons pas ça (U appuie rongîe du pouce sur VcxtrémUcde la mâchoire supérieure et le retire aussitôt} à nous reprocher.

GUICHARD. — Je le sais, mon ami, je le sais; tu m'as déjà fait l'honneur de me le dire.

piTOîs. — Tu as raison, Guicliard, je ne fais là que le répéter ce que tu sais déjà. Pardonne à ton vieil ami; niels-toi un instant à sa place. C'est un

besoin pour lui de faire pari à quelqu'un de son bonheur; son cœur csl plein, vois-tu, il dél)orde î Le fait est que, depuis quatre lieures que je suis levé, si je n'ai pas été dans vingt maisons, au moins, je n'en ai visiié aucune.

GuicHARD. — Tu n'as pas dû rencontrer grand monde à celte beure-là?

piTois. — Pas un chai. Tous au lit, les paresseux! Tu me croiras si lu veux; mais, depuis hier, il m'a été de toute impossibilité de rester cinq minutes en place. Je suis sur que, de toute la nuit, je n'ai pas fermé l'œil. J'ai les nerfs dans une agitation horrible. Je ne pourrais pas, je suis sûr, tenir une plume sur ma tète ; c'est au point que ce matin, en faisant mes courses, j'avais ôté mon chapeau; il pesait cent vingt livres. Et, lorsque je l'ai rencontré, je croyais l'avoir encore à 'a main : je venais de le perdre; pas moyen de me rappeler où je l'ai laissé!

GUICHARD. — Si lu prenais un bain.

piTois. — Ah bien, oui, j'ai bien le temps.

GUICHARD. — Ça ne te ferait peut-être pas de mal : un bain calme; un bain ou des sangsues.

piTois. — .\près tout, je ne fais là que ce que ferait tout autre père à ma place. Quel est celui qui, comme moi, ne se trouverait à l'apogée du bonheur s'il possédait un fils comme cilui-là?

Quand je viens à passer en revue toutes ses coiinaissances, je ne sais en vérité, si je dors ou si je suis éveillé. Tout ce qu'il y a de mieux dans Paris, les premières maisons ! El ça, je me l'explique parfaitement. Il est si doux, si hon, si prévenant, que c'est à qui nous l'arrachera ; aussi sommes-nous des journées entières sans le voir, et cela n'est pas étonnant, un avocat!

GncHARD. — Il me semble, cependant...

piTois. — Cela ne doit pas du tout te sembler étonnant, mon ami, et je vais l'en donner une preuve.

Guir.HARD. — Je le veux bien, mais dépêclic-toi.

piTois. — Hier, ma femme et moi, nous aurions désiré l'avoir à diner; il venait d'être reçu avocat à la cour royale de Paris; tu conçois, on aime, ces jours-là, à se trouver en famille; nous n'avons que lui d'enfant, ça nous aurait vraiment fait plaisir.

GuicE \RD. — A-l-il daigné accepter ?

PiTois. — Nous nous sommes bien gardés de lui en faire seulement la proposition.

GtTicHARD. — Vous ne pouvez pas facilement l'approcher,

piTois. — Ce n'est pas ça ; mais il lui eût été de toute impossibilité de s'y rendre; tu juges, il avait peut-être cent invitations pour une.

1S6 GALERIE d'ORIGINAUX.

GuicHARD. — Oli ! aloi'S; je comprends que sa famille...

piTois. — Enfin, c'est à ne pas croire : nous avons rassemblé pour demain une Ire.ntaine de personnes cnxiron, nous voudrions organiser une espère de peliie fête à l'occasion de l'iieureux événement qui vient de lui arriver; eli bien , nous en sommes encore à savoir si nous aurons le bonheur de le posséder; sa mère l'espère, je n'y compte pas.

GncHARD, tirant sa montre. — Neuf heures moins un quart, Pilois.

piTOis. — Tu dois voir, d'après cela, que, si, dès à présent, il est déjà tant aimé, que sera-ce donc, quand une fois il sera eu position d'obliger tout le monde î Aussi, mon pauvre Guichard, tu peux être bien tranquille, les amis de son père ne seront pas oubliés.

GU1C0ARD. — J'en suis bien persuadé, mais je l'en remercie.

piTOTs. — Toi, mon vieux camarade?

Gi'icHAUD. — Qu'il n'use pas son crédit, je n'ai besoin de rien.

piTois. — Tu as beau dire, nous n'en ferons pas moins notre devoir. Comme je te disais, le voilà en passe d'occuper les premiers emplois; dun moment à l'autre, n'est-il pas à la veille de faire un Irès-bean mariage ?

LES TROMPETTES. iS?

GCicHARD. — Ah ! oui-(la !

piTois. — Ce nVsl encore qu'une supposition , mais enfin cela peut arriver. Il y a déjà longtemps, n'est-ce pas, que tu ne l'as vu?

GïicHARD. — Mais oui, uiic (louzainc d'années environ.

piTois. — Tu ne le reconnaîtrais pas; il est changé, c'est une chose extraordinaire! Figure-loi, d'aliord, la tète de plus que moi.

GiicHARD. — En vérité?

piTois. — Et gros à proportion.

GuicHARD. — Ce doit être un bien bel homme.

piTois. — Admirable, mon pauvre ami, admirable! Tu as rarement vu un plus beau député.

GiîcuARi). — Est-ce que déjà...? Pardon, mon ami, si je nie permets...

riTois. — On ne sait pas ce qui peut arriver; pourtant, je favouerai... ceci doit rester entre nous, Guichard...

GUICHARD. — J'entends iiien. Ah! il est question...? Je l'en fuis mon compliment; et dans quel département?

riTois. — Tu n'y penses pas ! comment voudraistu qu'à son âge...?

GiicHARD. — Je ne sais pas, moi! avec toi, les événements se succèdent d'une manière si rapide, que déjà je le voyais à la Chambre.

piTois. — Tu n'y es pas du loul ; je voulais seulement le dire, mon pauvre ami, au sujet de la dépulnlion, que souvent j'y avais pensé.

GIIICHARD. — Pour loi?

piTois. — Pour Napoléon.

GuicHARD. — J'y suis à présent : continue. Eli bien?

piTois. — Cela ne peut lui manquer : vois après cela tous nos gensen place ; tous n'onl-ils j)as commencé par être de petits avocats, puis députés? et, une fois à la Chambre, à Taide de quelques petites concessions, de cerlaines complaisances, il n'y a plus que la main, tu !e sais, pour devenir préfet, receveur général, pair de France, ministre, tout ce que vous voulez, et je te prie de croire que mon garçon n'est pas plus bêle que tout ce monde-là.

GuicHARD. — Je ne dis pas le contraire; mais pardon, mon ami, si je t'interromps encore...

piTois. — Tu ne m'as pas compris?

GUICHARD. — Si fait, parfaitement : mais il commence à se faire lard... et je craindrais...

piTOîs. — Dis-moi , Guicliard, lu m'y fais penser, tu pourrais me rendre un service.

GTicHARD. — Moi! Cl lequel?Ali çà ! tu plaisantes, n'esl-ce pas?

PITOIS. — Du tout; un Irès-grand service, parole d'honneur.

GiicHARi). — Songe donc un pou, mon cher, que de ma vie je n'ai eu l'omiire de crédit.

l'iTois. — Ce n'esl point une raison.

GiicHARu. — Si encore lu me disais de quelle nature serait ce service, ce qu'il faut faire, ce dont il s'agit; tu es là à rouler de gros yeux...

piTois. — Es-tu bien vu dans ton bureau?

GuicHARD. — Je le crois.

piTois. — Je te demande si tu es bien avec tout le monde?

GUICHARD. — Je ne crois être mal avec personne.

piTois. — Dans vos administrations, vous devez nécessairemenl avoir affaire à beaucoup de monde?

GuicHARn. — Oui, sans doute; mais où veux-tu en venir?

piTois.— Tu vas le savoir. Si, de temps en temps, sans pour cela avoir Tair d'y mettre la moindre intention, lu glissais adroitement, et comme par liasard, un petit mot au sujet de mon fils, je crois que cela ne ferait pas mal ; qu'en dis-tu?

GUICHARD. — Je n'y suis pas du tout.

piTors. — C'est que tu y mets de la mauvaise volonté.

GUICHARD. — Pas le moins du monde, je t'assure.

piTois. — Rien de plus simple. Prèle-moi, je t'en prie, toute ton attention. Tu amènerais, par

i60 GALERIE D ORIGINAUX.

exemple, lacoiiversaiion sur la supériorité bien et dûment établie du I)arreau franç.us, — je te dis ça en gros, — ce qui l'amène tout naturellement à faire l'éloge (l'un jeune liomme dont tu as entendu dire le plus grand bien, de M. Napoléon Pitois, sans pour cela le nommer, un jeune avocal, ardent, impétueux, l'espoir et l'avenir de la cour royale de Paris ! une organisation à part, un de ces êtres privilégiés, de Cfs météores qui apparaissent de loin en loin pour éclairer leur siècle! je ne sais pas, moi; tout ce que tu voudras ; voilà seulement le canevas, c'est à loi maintenant à brodor là-dessus. Tu n'es pas maladroit, vois à m'arranger tout ça pour le mieux ; ce n'esl pas à moi, son père, qu'il convient* de faire son éloge.

GuicHARD. — Tu t'en acquilles pourtant assez joliment. Écoute, Pitois.

PITOIS. — Mon ami?

GUICHARD. — Permels-moi une observation, une seule.

PITOIS. — Il paraît que je ne me suis pas encore bien expliqué.

GCicHARD. — Si fait, parfaitement; mon observalion n'en subsiste pas moins. Comment veux-tu que les gens auxquels je ferai l'éloge de ton fils puissent jamais deviner de qui je veux parler si je ne le leur nomme pas?

Li:S TROMPETTES. -161

piTOis. — Comment?

GiicHARD. — Oui ; ne m'as-lu pas dil de ne pas le leur nommer?

l'iTois. — Cela ne me regarde plus, c'est maintenant ton affaire...

GLîcHARD. — Décidément, mon cher ami, tu n'y es plus, tu bats la campagne; tu viens là me charger d'une commission...

piTois. — Craindrais-tu, Guichard, que le service que je réclame de ton amitié ne fut de nature à te compromettre?

GUICHARD. — Je ne dis pas, quoique souvent en administration on ait vu des choses si singulières...

piTOTs. — Eh! que diable! mon cher, cela se rencontre tous les jours ! ne voyons-nous pas à chaque instant, atrichés à chaque coin de rue, de carrefour, dans les cafés, dans tous les journaux enfin , des individus qui viennent do je ne sais où, et dont les noms linissent, à la longue, par nous devenir aussi familiers que s'ils étaient nos amis ou nos parents? C'est l'histoire du Paraguay-Roux, des cols-Oudinot, et de je ne sais quelles inventions merveilleuses encore, qui ont valu à leurs auteurs des cent cinquante à trois cent mille livres de rente.

GiicHAR». — Je ne dis pas non; mais peut-être aussi MM. Paraguav et Ondinot...

piTOTs. — De deux choses l'une : le veux-tu ou ne le veux-lu pas?

GiiicHARD. — Je me trouve bien embarrassé.

piTois. — C'est oui ou non.

GLicHARD. — Tu voudrais donc que je fisse...?

piTOis. — Ce que nous appelons farlicle.

Gi!icHARD. — Je crois que j'y suis; n'est-ce pas aussi ce que l'on appelle sonner la trompette?

piTois. — Si lu l'aimes mieux ; eli bien?

GuicHARD. — Je t'avouerai franchement que je suis un peu neuf dans cette partie-là, et je craindrais fort de faire quelque sottise, quelque lourde gaucherie; écoute, Pitois, je me connais.

piTois. — Ainsi, tu me refuses ?

GUICHARD. — Non, mon ami, je ne te refuse pas, bien loin de là ! tu es à me pousser l'épée dans les reins; donne-moi le temps de respirer...

piTois. — Il me semble pourtant entendre ce que parler veut dire.

GUICHARD. — Je ne te refuse pas. Je ne désire rien tant, au contraire, que de pouvoir l'être agréable; mais c'est qu'en vérité, avec la meilleure volonté du monde, ce que tu proposes ne me paraît pas praticable.

riTois. — N'en parlons plus.

GuicHAUD. — Tu ne veux pas m'entendre.

piTois. — Qu'il n'en soit plus question. Vrai-

ment, mon pauvre Guicliard, je suis forcé d'en convenir, lu as élé el lu seras toujours...

GiicHAKD. — Un pauvre homme, n'est-ce pas?

piTois. — Ai-je tort? De ta vie lu n'as voulu faire comme loul le monde; j'ai eu beau te corner aux oreilles : « Mais reuiuc-toi donc, sors donc une fois de la coquille, prends donc un parti! » tout comme si je n'eusse rien fait. Non, lu as mieux aimé rester dans ton coin comme un loup. Qu'en esl-il résulté? que tous tes camarades t'ont passé sur le corps; et c'est l)ien fait, lu n'as eu là que le prix de les œuvres.

GuicuARD. — Que ne prends-tu un bâton pour me prouver que j"ai eu ton?

piTois. — Non, mais c'est la vérité. Tu te figures, mon pauvre garçon, que l'on va venir te trouver! Je t'en moque! Crois-lu donc bonnement que, si ma femme cl moi ne nous étions pas donné aulant de mal, que si nous n'avions pas remué ciel et terre, nous serions où nous en sommes? Car, enfin, nous ne faisons pas les fiers, nous avons comiîiencé comme toi, comme tant d'autres; nous n'avions pas le premier sou, cl nous voilà, grâce au ciel, à l'heure qu'il est, forl au-dessus de nos affaires; ce qui ne nous a pas empêchés de donner à notre fjls une éducation royale, qui aujourd'hui

l(ji GALERIE D ORIGINAUX.

Je met à même de s'élever aux premières dignilés de l'Élat.

GcicHARD.— Je le lui souliaile de tout mon cœur.

piTois. — Je ne dis pus que cela lui arrive... demain, par exemple.

Gi'icHARD. — Je le crois aussi.

piTois. — niais plus lard, dans trois ou qualre ans, loul au plus peut-être : ce n'est pas la peine d'en parler. Je te vois venir : tu diras à cela ce que disent de nous liien des gens...

GUicHARD. — Je ne dirai rien.

piTois. — <? Ces Pitois ont bien du bonheur î » Nous en avons eu, c'est vrai, je n'en disconviens pas ; mais toujours est-ii qu'il ne nous est pas tombé du ciel, ce bonlicur, qu'il nous a fallu l'aller chercher; et, pour le trouver, nous nous sommes donné terriblement de mal, ma pauvre femme et moi, (erriblement est le mot!

GiicHARD. — Tu es là à suer sang et eau, et pourquoi, je te le demande, dans quel but?

piTOis, se moulant par degrés. — La belle chose que vosadminislrallons! l'admirable perspective! Si vous avez le malheur de déplaire à cetei-ci, supprimé! Voire place convient-elle à celui-là, le frère, le beau-frère, le cousin de je ne sais qui, supprimé! Jlais ce doit être un supplice, un tourment de tous les jours, de tous les instants, de

toutes les minutes, un purgatoire, un enfer! Tiens, \ois-tu jjien, GuicharJ, si aujourd'iuii pour demain, ceci n'est encore qu'une supposition.,.

GuicHARD. — Comme le mariage de tantôt?

piTois. — Mon t]ls serait à la veille d'être nonmié... secrétaire général d'un ministère, que je n'en voudrais pas.

GcicHARi). — Tu aurais peut-être tort.

piTois, appuyant sur les premières syllabes. — Je... n'en... voudrais pas, je te le jure sur l'honneur, sur ce que j'ai de plus cher au monde. Qu'estce, au bout du compte , qu'un secrétaire général ? qu'est-ce que cela signifie? où cela mène-t-il? {Saisissant avec force le bras de son ami.) Tu me connais, Guichard?

GcicHARD, faisant la grimace. — Très-bien; mais, prends garde, tu vas me briser le bras.

piTois. — Tu sais si j'aime Napoléon? (// le pousse loin de lui en lui lâchant le bras.)

GIICH.4RD, avec humeur. — Oui, oui, cent fois oui... Est-ce une raison pour m'esiropier ?

riTois, d'un (on solennel.— Eh bien, aussi vrai que je m'appelle Pitois, de mon nom, vois-tu...

GCICHARD, se frottant le bras. — Je suis sûr que j'en porte la marque.

PITOIS. — Aussi vrai que je m'appelle Pitois de mon nom...

GcicHARD. — J'entends bien, Pilois de ton nom.

piTOis. — Si de sa vie mon fils acceptait jamais une place, une dignité, n'importe quoi, qui ne fût pas en harmonie avec mes principes, ce serait bientôt fait.

GuicHARD. — El que ferais-tu ?

piTois.— Ce que je ferais? {Les deux yeux braqués sur Guichard.) Ce que je ferais? Tu me le demandes !

GiicHARD. — Il me semble qu'il n'y a pas là d'indiscrétion.

piTOis. — Tu ne sais donc pas ce dont je suis capable?

GUICHARD, effrayé. — Mais tu me fais trembler, Dieu me pardonne; tu es atroce! (// se lève et se place derrière sa chaise.)

piTois. — Tu vas le savoir. J'ai de l'énergie, moi, une grande force de volonté, vois-tu. — Eh bien, si mon fils se roidissait jamais contre mes volontés, je le mettrais sous mes pieds. {Guichard recule toujours et, à la fin de la phrase, il se trouve à l'extrémité de la salle.) Je ne le reverrais de ma vie; je planterais là femme, enfant, maison, tout le bataclan; je m'expatrierais s'il le fallait; voilà ce que je ferais!

GBicHARD, à part, dans le coin de Uapparlement. — Décidément, il est fou.

piTois. — J'irais au bout du monde, en Amérique, .f-3x Étals-Unis, n'importe où... {En prononçant les derniers mol^;, ses forces épuisées Vabandonnenl : il tombe la tête à la renverse sur le dossier de sa chaise; une sueur froide inonde son front et se répand sur son visage; ses paupières se ferment à la clarté du jour.)

GuicHARD, éperdu, courant d'un bout ù l'autre de la salle. — Oh ! mon Dieu ! que faire? que devenir? Et pas une malheureuse goutte d'eau! Si j'appelle à mon secours, sa pauvre femme va être aux abois... Pitois !... Et l'heure de mon bureau!... Pilois!... Je ne me suis jamais trouvé à pareille fêle... {En furetant de tous colés , il parvient à découvrir une carafe.) Dieu soit loué! Attends, attends, mon ami. (// lance Veau de la carafe à la figure de Pitois.) Ma foi, j'en suis bien fâché; advienne que pourra. {S' approchant de son ami.) Eh bien ?

PITOIS, entr'ouvranl la paupière et d'une voix éteinte. — Merci, Guichard, bien obligé.

GcicHARD. — Comment te trouves-tu?

PITOIS. — Merci, pauvre ami, beaucoup mieux.

GcicHARD. — Ton col nc serait-il pas trop serré?

PITOIS. — Non, mon ami.

GUICHARD. — Pourquoi aussi l'aller mettre dans des états pareils ?

ibS GALERIE D'ORIGINAUX.

piTois, revenant peu à peu de sa faiblesse. — Je ne l'en veux pas, pauvre ami.

GuicHARD. — Je le crois.

piTOis. — C'esl bien un peu ta faute.

GuicHARD. — Par exemple !

piTois. — Tu es cause de la sottise que je viens (le faire.

GUICHARD. — Allons (lonc î

piTois. — Tu es là depuis deux heures à nie tenir tête.

GUICHARD. — Moi?... Mais dis donc plutôt, au contraire, que, si j'ai un tort à me reprocher, c'est de ne pas l'avoir fait. M'as-tu seulement donné le temps de placer un mol, un seul?

piTois. — Ne vas-tu pas t'emporter à ton tour?

GUICHARD. — Non , mais c'est que tu n"as pas non plus le sens commun, passe-moi l'expression.

piTois. — Calme-loi, Guichard , je t'en prie; lu m'entres dans les oreilles.

GUICHARD. — Il me semblait pourtant l'avoir donné d'assez grandes preuves de patience!

piTois. — Je t'en remercie. Voyons..., donnemoi la main... Je me sens beaucoup mieux.

GUICHARD. — Je n'ai besoin de rien, je n'ai de ma vie rien demandé à personne, Dieu merci !

piTOis. — Il ne s'agit pas de cela ; le voilà à cent lieues de laqiieslion... Jel'ai demandé la main.

GiicHARD, lui donnant la main. — Qu'à cela ne tienne.

piTois. — A la bonne heure.

GuicHARD. — Si jetais en étal de rendre service, personne au monde...

riTOis. — Encore?

GUICHARD. — Comme tu n'es pas plus que moi en état de déjeuner...

piTois. — Que veux-tu faire?

GUICHARD, gagnant la porte. — Te demander la permission...

piTois. — Un moment, GuicJjard, que diable!

GUICHARD, même jeu. — Impossible, cher ami; et l'heure de mon bureau! Bien je bonjour.

piTois. — Où vas-tu?

GUICHARD. — Tu voudras bien être mon interprète auprès de madame Pilois. (// saisit le bouton de la porte, qui s^ouvre précipitamment.)

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