H. DE VILLEMESSANT
Richard Sauvage, victime d’un abandon injuste, ramassa un jour, à Londres, une plume qui volait au vent, et composa un beau poëme, tout palpitant d’indignation, qui passionna bientôt l’Angleterre. Placé dans une situation un peu semblable à celle du poète anglais, le journaliste dont nous écrivons le nom en tête de cette Notice n’a pas d’apostrophes amères à lancer contre des mémoires qu’il vénère ; mais, fatigué de persécutions souterraines et implacables, il a trouvé, lui aussi, une plume pour se venger, et il s’en sert. Né pour la guerre du petit journal, vif, spontané, résolu, un peu incorrect, mais plein de netteté dans la forme de ce qu’il écrit, M. H. de Villemessant s’est créé une personnalité origi-
na'.e au milieu des écrivains du jour. Ceux mêmes qui ne l’aiment pas ne peuvent lui refuser deux choses: une certaine dose d’esprit et beaucoup de gaieté.
Né vers la fin du premier Empire dans une situation dont il ne saurait être responsable et, après tout, sur les lisières d’une famille d’ancienne noblesse de Loiret-Cher, il a été élevé dans les idées aristocratiques qui se manifestaient autour de lui. Sur l’intervention de Mrae de Saint-Loup , sa grand’mère , qui avait pour lui une vive tendresse, il fut baptisé en secret, à l’âge de seize ans, dans la chapelle de Mgr l’évêque de Blois ; un des témoins était Mer Donnet, alors missionnaire, et maintenant cardinal-archevêque de Bordeaux et sénateur. Sa première jeunesse passe pour avoir été assez agitée. Au moment où éclatait la révolution de 1830, il ne craignait pas de manifester tout haut ses sympathies légitimistes. Il est juste de reconnaître qu’il ne les a jamais reniées.
Après s’être occupé d’industrie à Blois, M. H. de Villemessant vint à Paris en 1839 pour y donner son temps au journalisme. Ce fut alors qu’il fonda la Sylphide ,
H. DE VJLLEMESSANT.
journal de modes qui existe encore à l’heure qu’il est. Dans l’origine, cette publication, qui comptait parmi ses collaborateurs les écrivains les plus distingués de l’époque, avait la physionomie d’une Revue élégante, enrichie des productions de la littérature facile. Plusieurs écrivains de mérite se liaient dès ce moment avec le rédacteur en chef du nouveau recueil, et Jules Janin devenait le parrain d’une de ses filles, maintenant Mme Bourdin. M. le baron de Bazancourt était le parrain de son autre fille, maintenant Mme Jouvin.
La Sylphide n’absorbait pas tous les loisirs de son fondateur. De 1840 à 1848, M. H. de Villemessant a consacré ses soins dans la grande presse, aux feuilletons qui avaient pour but de tenir le public au courant du mouvement de la mode, et qu’il signait du pseudonyme de Louise de Saint-Loup. En 1848, la révolution de Février réveilla son ardeur un peu endormie. Associé à MM. Xavier de Montépin, Louis Boyer et Alphonse de Galonné, il fit paraître le Lam *■ pion , journal satirique, hautement réactionnaire. Après plusieurs procès en Cour d’assises, cette feuille, supprimée après les journées de juin par un décret du gé-
néral Cavaignac , fit place à la Bouche de fer, qui ne vécut qu’un numéro.
En 1850, M. H. de Villemessant fondait la Chronique de Paris , journal d’abord mensuel, et qui, dans la suite, parut deux fois par mois, sous le titre de Chronique de France. Ne trouvant pas cette périodicité assez fréquente, il ressuscita, en 1854, le Figaro , celui des journaux littéraires et épigrammatiques du temps qui a sans contredit produit le plus de sensation en France. Il faudrait un in-folio pour raconter les épisodes auxquels a donné lieu cet autre journal : duels, procès, polémiques, caricatures, parodies, brochures et banquets. Jamais tâche n’aura été plus rude. La causerie parisienne, qui épuise si vite ses thèmes de conversation, n’a vécu pendant plusieurs années et ne vit encore souvent que des reliefs du Figaro , que M. H. de Villemessant personnifie de la manière la plus heureuse. Pour résumer notre opinion sur M. de Villemessant , il est d’une loyauté à toute épreuve, et il a un cœur excellent.
PARIS. — IMP. DE NAPOLÉON CHAIX ET Ce, RUE BERGÈRE, 20.— 6804
GALERIE DES COITEIPORAINS.