M“ EMMA LIVRY
Mu* Emma Livry est née à Paris le 14 septembre
S’il est une artiste merveilleusement douée , c’est Mlle Emma Livry. Comme on naît poète, ou statuaire, ou spirituelle comédienne, elle est née danseuse. Dès son début dans la Sylphide , elle s’est révélée ; elle y prouva, comme plus tard dans le divertissement d'Herculanum et le ballet du Papillon , qu’elle a le génie de la danse, c’est-à-dire la passion et le sentiment réunis à la souplesse corporelle et à la grâce des attitudes.
M“* Emma Livry n’était pas destinée au théâtre. Enfant, elle a été comblée de caresses et de sourires ; élevée dans l’opulence, entourée des soins les plus tendres et les plus délicats, elle a reçu une éducation aristocratique. A onze ans, elle était déjà musicienne; elle
touchait fort bien du piano, elle savait la langue italienne et la langue anglaise. Elle a eu le bonheur de n’avoir de contact qu’avec la bonne compagnie; ses jeunes années se sont passées dans un monde où elle a, pour ainsi dire, respiré l’air des traditions élégantes, et où elle a contracté cette distinction qui relève si bien les qualités naturelles de l’intelligence et de l’esprit.
Le mérite personnel de Mlle Emma Livry — qui d’ailleurs eût été honorablement dotée — eût pu la placer dans une des positions de la société les plus enviées; mais la vocation artistique se manifesta de si bonne heure et avec tant de force, que ses précoces aptitudes durent prévaloir. Elle avait au dernier point la passion de la danse ; mais on tremblait de la lancer dans une carrière pleine de périls ; en un mot, on craignait de l’assujettir à six ou sept années d’études chorégraphiques, si elle ne devait pas briller au premier rang.
Mlie Emma Livry avait-elle les dispositions physiques et les moyens requis pour devenir une Étoile ? Un célèbre professeur de danse n’hésita pas à se déclarer pour la négative ; mais ce jugement fut cassé par une danseuse qui est aujourd’hui l’un des premiers sujets de l’Opéra, Mn,e Caroline Dominique.
MADEMOISELLE EMMA LIYRY.
L’opinion de M“* Caroline prévalut, et la jeune fille lui fut confiée. Elle trouva dans M“* Emma Livry une élève docile, studieuse, infatigable. Dès huit heures du matin, ses exercices commençaient au foyer de l’Opéra. Frêle et délicate en apparence, elle avait, comme on l’a fort bien dit, une organisation d acier. Elle résistait chaque jour, avec une solidité incomparable, à un travail chorégraphique d’environ sept heures.
Mu# Emma Livry débuta donc dans la Sylphide le 20 septembre 1858, n’ayant pas encore accompli sa seizième année. Son début fut des plus éclatants. Elle séduisit la presse et le public par des qualités souveraines: une taille élancée, de beaux yeux, la vivacité du sourire, qui est le carquois des danseuses, et surtout par la forte volonté de l’artiste, la verve, le feu sacré, l’ambition servie par la puissance des moyens. Elle a une élévation des plus remarquables ; ses bonds sont prodidieux, et pourtant sa danse se distingue par la simplicité et la décence : on ne peut donner une idée de cette légèreté, de cette élégance, de ces pointes rapides et précises.
La haute société, qui toujours porte un si vif intérêt
aux talents d’élite, fit un accueil exceptionnel à la jeune danseuse; mais son début rendit surtout heureuse sa mère, femme distinguée par l’esprit et le talent, l’une des plus gracieuses artistes qui, depuis vingt ans, aient brillé à l’Opéra. Quant à la presse, le feuilleton épuisa l’écrin de ses précieuses et scintillantes métaphores ; on la salua étoile, sylphide, divinité aérienne aux pieds ailés. Eh bien ! ces images ne rendent que vaguement le charme de sa danse ; il y a dans sa manière de la Taglioni et de la Ferraris.
La jeune artiste s’est surpassée dans sa dernière création du Papillon que Marie Taglioni a écrit pour elle et sur lequel, pour le dire en passant, Jacques Offenbach a jeté une riche broderie de fantaisies mélodiques. Qu’elle est adorable dans la Valse des Rayons ! Quels prodiges d’élévation, de parcours et de pointes! Quelle admirable précision dans les écots dont se composent ses pas\ Elle s’y est posée en danseuse de premier ordre et s’est élevée au rang des modernes illustrations chorégraphiques.
PARIS. — IMP. NAPOLÉON CHAH ETC*, RLE BERGÈRE, 20. — 5il8.
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Voici encore un de ces hommes rares qui, richement doués par la nature, doivent à la force de leur intelligence et de leur caractère leur haute position d’artiste. S’il vous arrive de causer avec Gueymard, il vous charmera par son esprit et ses manières; c’est bien là un homme comme il faut, et vous seriez étonné d’apprendre que, flls d’un cultivateur, il a passé les années de son enfance dans les travaux de la vie rustique.
Grand artiste et chanteur de premier ordre, Gueymard sera inscrit au rang des ténors qui, depuis un demisiècle, ont illustré la scène de l’Opéra, tels que les Adolphe Nourrit, les Duprez, les Roger.
Gueymard est le compatriote de M. Ponsard; il est né en 1825 à Chaponnay, à quelques lieues de Vienne (Isère). Son goût pour la musique s’était manifesté de bonne heure; grâce à une mémoire extraordinaire, il retenait tous les airs qu’il entendait et les chantait à plaisir par les plaines et dans la ferme, émerveillant par la puissance de sa voix et la vigueur de son chant tous les vignerons ses amis et ses camarades.
A l’âge de dix-neuf ans il labourait encore le champ paternel ; mais le jeune ténor faisait du bruit : on vantait comme une merveille la beauté de sa voix, et il montrait de telles dispositions d’artiste qu’on lui prédisait un bel avenir; on ne cessait, à ce sujet, de lui donner des conseils, et en les suivant il ne fit qu’obéir à sa vocation.
Il vint donc à Paris, où il pria des hommes très-compétents de vouloir bien l’entendre ; il fut vivement encouragé, surtout par un compositeur, M. Ernest Boulanger, et par un artiste longtemps admiré à l’Opéra, M. Levasseur.
Gueymard entra donc au Conservatoire avec l’ardente volonté de l’étude; il suivit le cours de Bordogni et,
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sous la direction de cet habile maître, il fit des progrès rapides.
En 1848, il fut engagé à l’Opéra, où il débuta le 12 mai, au moment où les clubs tenaient chaque soir leurs séances, et les orateurs populaires entraînaient alors plus vivement la curiosité que l’apparition d’un artiste à l’Opéra.
Gueymard choisit d’abord Robert le Diable et la Juive, et l’on peut dire que les rôles de Robert et d’Eléazar sont la pierre de touche des ténors. Le débutant était jeune; il se présentait avec de grandes qualités physiques; on admira sur-le-champ sa voix puissante et fort étendue; il se montra du premier coup tragédien intelligent : il fut applaudi par le public et par le feuil leton musical.
Il a fait de nombreuses créations, qui lui ont toutes valu de légitimes succès. L’une de ses meilleures est la robe de Phaon dans la Sapho de M. Gounod. Il a joué dans l'Enfant prodigue , le Prophète, les Huguenots, Guillaume Tell, les Vêpres Siciliennes .
En 1857, la partition du Trovatore de Verdi fut importée à l’Opéra. La première représentation du Trouvère valut de grands applaudissements à Gueymard, qui a dû aussi une fort belle création à l’opéra d ’Herculanum, de Félicien David.
Gueymard est ce que l’on appelle un ténor de force; sa voix a des éclats saisissants dans les situations dramatiques. C’est pour l’Opéra un premier sujet fort précieux. Dans tous les rôles qu’il a joués, il a déployé le talent d’un grand chanteur et d’un comédien excellent ; il y a montré la puissance, la sonorité, le charme de son bel et solide organe; ses notes sont toujours pleines, nettes, vigoureuses, et d’une irréprochable justesse.
11 a épousé en 1858 sa camarade Mmc Lauters.
À la ville, Gueymard est poli et aimable; il a de l’esprit, et l’on aime chez lui les manières et les goûts d’un homme du monde.
J* AKIS . — IMP. NAPOLÉON CHAIX ET C, RUE BERGÈRE, 20. — 5ti4l)
GALERIE DE.S COKTEMPüRâiNS.
M»E GUEYMARD-LAUTERS
(IKIA-UW)
M“* Gueymard-Lauters est née en Belgique, ce libéral pays des arts, qui, à défaut de poètes et d’écrivains, produit un grand nombre de peintres, de compositeurs, de chanteurs et surtout d’instrumentistes. Elle est la fille d’un artiste éminent, M. Lauters, peintre de paysages, dont les tableaux, vivement recherchés, fixent l’attention des connaisseurs dans toutes les galeries de l’Europe. Souvent M. Lauters a reçu des hôtes illustres dans sa maison d’Ixelles, et c’est là, en juillet 1834, que Mme Gueymard est venue au monde.
Elle a été initiée dès l’enfance aux charmes de la vie artistique. Élevée dans l’atelier de son père, elle était sans cesse en contact avec des idées élevées qui rapidement développèrent sa jeune et vive intelligence. A l’ége de dix ans, elle maniait le crayon et le pinceau au gré de son caprice ; elle jetait sur la toile toutes les fantaisies que lui suggérait sa jeune imagination : des
figures, des arbres, des fleurs, tout cela hardiment exécuté ; de sorte que le peintre, croyant aisément à une vocation, enseigna régulièrement son art à sa fille.
Un jour, un ami de M. Lauters vint visiter son atelier, et, tout en regardant avec attention les toiles nouvelles de l’artiste, il fut frappé en entendant une voix fraîche, brillante, sonore. C’était la jeune Pauline qui chantait des airs et des couplets qu’elle avait entendus au théâtre royal de Bruxelles. Il lui fit répéter tout ce qu’elle savait, et il dit à M. Lauters : — C’est un véritable rossignol, mon ami ; il y a en elle une grande cantatrice.
M. Lauters se laissa convaincre ; il consentit à faire entrer sa fille au Conservatoire de Bruxelles. Elle fut placée dans la classe de M. Cornelis. Cet habile professeur ne tarda pas à discerner la riche organisation d’artiste que possédait MUo Lauters, qui touchait alors à sa seizième année. Elle obtint le premier prix au concours de 1853.
Mlle Lauters, après avoir quitté le Conservatoire, tourna son ambition vers le théâtre et ne rêva plus que la gloire des grandes cantatrices. Elle résolut de se faire entendre dans les concerts. On admira sur-le-
MADAME GUEYMARD-LAÜTERS.
champ cette voix étincelante servie par la plus forte volonté. Elle ne tarda pas à acquérir une de ces renom-*mées qui traversent les frontières et retentissent jusqu’à l’étranger.
La presse parisienne avait déjà parlé de M“* Lauters, quand, fort peu de temps après son mariage avec M. Deligne elle fut engagée au théâtre Lyrique. Elle débuta, le 9 octobre 1854, sous le nom de M"* Deligne- Lauters, dans le Billet de Marguerite , opéra-comique dont la musique, riche en mélodies neuves et vraiment originales, avait été écrite tout exprès pour elle par un jeune compositeur belge, M. Gevaert, que cette partition plaça tout à coup dans les premiers rangs. M"' Lauters chanta et joua son rôle avec toute son intelligence et toute son âme, avec une intrépide énergie, et elle en a ; elle y déploya tous les moyens d’une cantatrice habituée au triomphe. Sa voix si fraîche, si vibrante, si dramatique, qu’elle dirige avec une merveilleuse sûreté de méthode, charma l’auditoire. Elle séduisit également les spectateurs par l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Une physionomie charmante, des traits pleins de délicatesse, de beaux yeux bleus, un corps déjà formé, de belles épaules, une superbe car-
nation, tels sont les avantages qui donnèrent encore plus de relief à son talent.
Mme Lauters devait fixer l’attention du théâtre impérial de l’Opéra, où elle fut engagée, et c’est là qu’elle a su déployer en liberté les ressources merveilleuses de sa riche et puissante organisation. Le Trouvère , la Magicienne , Pierre de Médicis , et surtout Herculanum, ,lui ont fourni l’occasion de se placer au rang des premières cantatrices de l’Europe. Le rôle de Lilia, (V Herculanum, a révélé ses admirables facultés : une voix d’une grande justesse, ample et d’une fraîcheur incomparable, un chant brillant, vigoureux et dramatique jusqu’à l’éloquence, un jeu naturel, expressif et saisissant.
Mmc Lauters a pu abjurer le nom de Deligne, grâce à un article du Code Napoléon qui est toujours en vigueur en Belgique, et épouser son camarade Gueymard dont elle est fière de porter le nom.
PARIS. — IMP. NAPOLÉON CHAIX ET Ce, RUB BERGÈRE, 20. — 5636.
GALEB.IE DES COFFEIPflMINS.
SUZANNE LAGIER
SUZANNE LAGIER
Suzanne Lagier est une des grandes figures du théâtre moderne.
Son visage, remarquablement beau, interpréterait les plus frais et les plus fins sourires de Madeleine Brohan, si elle ne l’employait à exprimer les passions humaines dans toutes leurs humaines variations.
Suzanne est née dans une famille d’artistes ; son père était musicien d’un grand mérite. Voilà pour le sang.
Pour le talent, Suzanne est la digne et unique fille du grand comédien Kean. Comme lui, elle a tous les élans de la passion, toutes les forces et toutes les grâces de la jeunesse. C’est la même passion, la même volonté, la même conviction. Comme le grand artiste, elle possède le feu sacré, elle le sait, et cela ne l’empêche point de travailler ; parce que, comme lui, elle sait, la vaillante comédienne, que l’art n’a pas de limites.
Si l’art dramatique était borné, ce serait une science, et les artistes seraient des savants, — ce qui serait dommage.
Suzanne est née en 1833 ; c’est la dernière et certainement la plus charmante création de l’ère romantique.
Scribe et Roqueplan la découvrirent un jour à l’École Lyrique. Elle débuta aux Variétés, et prouva qu’elle avait plus d’esprit qu’il n’en fallait pour faire honneur dans le monde à ses deux illustres parrains, qui, du reste, n’étaient pas hommes à se tromper.
Aux Variétés, Suzanne Lagier joua : Une Fille terrible^ Une Veuve de quinze ans et les Saltimbanques , avec Odry, qui disait, en parlant de sa jeune camarade : « Cette petite sera un jour Déjazet. » L’excellent comique se trompait peu. La petite est devenue Suzanne Lagier, ce qui est bien différent, mais ce qui est presque la même chose.
La Russie l’enleva au Palais-Royal; mais la jeune artiste fut prise de la nostalgie du boulevard, et deux ans après elle reparut à l’Ambigu-Comique. Jean le
SUZANNE LAGIER
Cocher fut, je crois, sa pièce de débuts. Suzanne était partie jeune fille, elle revenait femme; ce n’était plus une actrice, c’était presque une comédienne. L’étincelle s’était changée en étoile.
Geneviève , la Tour de Londres, l’Espion , devinrent autant de succès pour elle; mais ce fut dans le remarquable drame la Servante qu’elle s’éleva véritablement à la hauteur des plus grandes illustrations dramatiques sans leur ressembler et sans participer d’elles. A partir de ce jour, les sommités de la littérature et du théâtre l’admirèrent, le public l’aima.
A la Galté, dans deux drames de MM. d’Ennery et Mocquart, elle fit courir tout Paris, et tout Paris la remercia.
Après avoir perdu un an au Gymnase, Suzanne est revenue au drame qu’elle n’aurait pas dû quitter. La reprise de la Tour de I\'esles, mal interprétée à Paris, fut un coup de fouet qui la fit bondir. Elle rassembla ses forces, passa des nuits à pâlir sur la pièce de Dumas. Elle apparut, et jamais la Marguerite des Margue-
rites ne fut plus reine et plus femme, plus cruelle et plus tendre.
Un jour, à la campagne, aux environs de Versailles, je rencontrai Suzanne Lagier à la porte d’une maison blanche aux volets verts.
— Ah ! lui dis-je en souriant avec intention, comme dans les vieux vaudevilles, voilà le toit qui vous cache aux regards jaloux.
— Oui, me répondit-elle, j’ai pris l’art et la vie au sérieux; ici, je suis heureuse.
— Si le bonheur est là, montrez-le-moi, je vous en supplie, que je le puisse voir au moins une fois.
— Volontiers, me répondit-elle, venez.
Elle me fit traverser un salon où je vis le piano sur lequel elle improvise des airs charmants que tout le monde sait, et me montrant sa mère qui dorlotait son fils, joli bambin de six à sept ans :
— Voilà, dit-elle, le bonheur demandé!
PARIS. — IMP. NAPOLÉON CHAIX ET Ce, RUE BERGÈRE, 20. — 7540
Mai VÏNDEMHEÜVEL'LüfREZ .