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LA FONTAINE DE BOILEAU

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A MADAME LA COMTESSE MOLft

Dans les jours d'autrefois qui n*a chanté BAvilleT Quand septembre api>ara délivrait de la ville Le grave Parlement assis depuis dix mois, Bftville se peuplait des hôtes de son choix. Et, pour mieux animer son illustre retraite, Lamoignon conviait et savant et poëte.

Guy-Patin accourait, et d'un éclal soudain, Faisait rire l'écho jusqu'au bout du jardin, Soit que, du vieux Sénat l'àme tout occupée, Il poignardât César en proclamant Pompée, Soit que de l'antimoine il contât quelque tour. Huet, d'un ton discret et plus fait à la cour, Sans zèle et passion causait de toute chose. Des enfants de Japhet, ou môme d'une rose. Déjà plein du sujet qu'il allait méditant, Rapin> vantait le parc et célébrait l'étang. Mais voici Despréaux, amenant sur ses traces L'agrément sérieux, l'à-propos et les grâces.

0 toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi, Yeux-tu bien, Despréaux, que je parie de toi, Que j'en parle avec goût, avec respect suprême. Et comme f ayant vu dans ce cadre qui t'aime I

1. n est hidispensable, en liBant la pièce qui soit, d'avoir présente à la mémoire Tépttre vi de Boileau à M. de Lamoignon, dans laquelle il parle de BàviUe et de la vie qu'on y mène.

3. Aaleor da poème latin des Jardim : voir au Uvre III un morceau sur BàfiUe, et deux odes latines du même. Voir aussi Huet, Foé$iêt laUnes et Mémoins.

Fier de suivre à mon tour des botes dont le nom

N'a rien qui cède en gloire au nom de Lamoignon,

J'ai visité les lieux, et la tour, etTaliée

Où des fâcheux ta muse épiait la volée;

Le ben eau plus couvert qui recueillait tes pas;

La fontaine surtout, chère au vallon d'en bas,

La fontaine en tes vers Polycrène épanchée,

Que le vieux villageois nomme aussi la Racliée S

Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau.

Chacun salue encor Fontaine de Boileau,

Par un des beaux matins dos premiers jours d'automne,

Le long de ces coteaux qu'un bois léger couronne,

Nous allions, repassant par ton môme chemin

Et le reconnaissant, ton Épttre à la main.

Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire*

Épris du flot sacré, je me disais d'y boire :

Mais, hélas 1 ce jour-là, les simples gens du lieu

Avaient fait un lavoir de la source du dieu.

Et de femmes, d'en&nts, tout un cercle à la ronde

Occupaient la naïade et m'en altéraient l'onde.

Mes guides cependant, d*uoe commune voix,

Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois.

Hautes cimes longtemps à l'entour respectées,

Qu'un dernier possesseur à terre avait jetées.

Malheur à qui, docile au cupide intérêt.

Déshonore le front d'une antique forêt,

Ou dépouille à plaisir la colline prochaine !

Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine I

Était-ce donc présage, ô noble Despréaux, Que la liache tombant sur ces arbres si beaux Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse ? Est-ce que des talents aussi la gloire s'use, Et que, reverdissant en plus d'une saison. On finit, à son tour, par joncher le gazon, Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude, Sous les coups des neveux dans leur ingratitude ? Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir, Fut d'enseigner leur siècle et de le maintenir. De lui marquer du doigt la limite tracée, De lui dire où le goût modérait la pensée.

1. Une raxhiê : on appelle ainsi les rejetons nés de la rtdne après qa*on a eonpé le tronc. Les ormes qui ombrageaient aatrefois la fontaine avaient probablement été conpés pour repoouer en raché9 : de là le nom.

Où s'arrêtait à point Tart dans le naturel,

El la dose de sens, d'agrément et de sel,

Ces talents-là, si vrais, pourtant plus que les autres

Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres,

Bruyants, émancipés, prompts aux neuves douceurs,

Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs.

Si le môme conseil préside aux beaux ouvrages,

La forme du talent varie avec les âges,

Et c'est un nouvel art que dans le goût présent

D'offrir l'éternel fond antique et renaissant.

Tu l'aurais su, Boileau ! Toi dont la ferme idée

Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée,

Qui d'abord épuras le beau règne ou tu viai^

Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains?

J'aime ces questions, cette vue inquiète,

Audace du critique et presque du poëte.

Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu

Sortir chez nous du cercle où ta raison s'est plu.

Tout poëte aujourd'hui vise au parlementaire ;

Après qu'il a chanté, nul ne saura se taire :

11 parlera sur tout, sur vingt sujets au choix ;

Son gosier le chatouille et veut laneer sa voix.

II faudrait bien les suivre, ô Boi'eau, pour leur dire

Qu'ils égarent le souffle où leur doux chant s'inspire.

Et qui diffère tant, môme en plein carrefour,

Du son rauque et menteur des trompettes du jour.

Dans l'époque, à la fois magnifique et décente,

Qui comprit et qu'aida ta parole puissante,

Le vrai goût do.-ninant, Eur quelques points borné,

Chassait du moins le faux, autre part confiné;

Celui-ci hors du centre usait ses représailles;

Il n'aurait affronté Chantilly ni Verbailles,

Et, s'il l'avait osé, son impudmt essor

Se fût brisé du coup sur le balustre d'or.

Pour nous, c'est autrement : par un confus inélange

Le bien s'allie au faux, et le tribun à l'ange.

Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudéry :

Lequel de nos meilleurs peut s'en croire à l'abri ?

Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte.

L'esprit descend, dit-on : — la sottise remonte :

Tel môme qu'on admire en a sa goutte au front.

Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond.

Comment tout dé nèler, tout dénoncer, tout suivre.

Aller droit à l'auteur sous le masque du livre,

Dire la clef secrète, et, sans rien diffamer. Piquer pourtant le vice et bien haut le nommert Voilà, cher Despréaux, voilà sur toute chose Ce qu'en songeant à toi souvent je me propose, Et j'en espère un peu mes doutes éclaircis En m'asseyant moi-même aux bords où tu t'assis. Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde. J'aime à te voir d'ici parlant de notre monde A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi : Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?

Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire;

A fiâville aussi bien on t'en eût vu sourire,

Et tu tâchais plutôt d^en détourner le cours.

Avide d'ennoblir tes tranquilles discours,

De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage,

Comme en un Tusculum, les entretiens du sage^

Un concert de vertu, d'éloquence et d'honneur,

Et quel vrai but conduit l'honnête homme au bonheur.

Ainsi donc, ce jour-là, venant de la fontaine, Nous suivions au retour les coteaux et la plaine, Nous foulions lentement ces doux prés arrosés, Nous perdions le sentier dans les endroits boisés, Puis sa trace fuyait sous l'herbe épaisse et vive : Est-ce bien ce côté? n'est-ce pas l'autre rive? A trop presser son doute, on se trompe souvent; Le plus simple est d'aller. Ce moulin par-devant Nous barre le chemin ; un vieux pont nous invite. Et sa planche en ployant nous dit de passer vite : On s'effraye et l'on passe, on rit de ses terreurs ; Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs.

Et riant, conversant de rien, de toute chose.

Retenant la pensée au calme c(lii repose.

On voyait le soleil vers le couchant rougir.

Des saules non plantés les ombres s^élargir,

Et sous les longs rayons de cette heure plus sûre,

S^éclairer les vergers en salles de verdure, —

Jusqu'à ce que, tournant par un dernier coteau.

Nous eûmes retrouvé la route du cbàteaa.

Où d'abord, en entrant, la pelouse apparue *

Nous offrit du plus loin une enfant accourue ^

Jeune fille demain en sa tendre saison,

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