M*^* de Champlàtreux, depuis duchesse d*Ayen
Orgueil el cher appui de Tantique maison. Fleur de tout un passé majestueux et grave, Rejeton précieux où plus d'un nom se grave, Qui refait Tespérance et les fraîches couleurs, Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs, Et dont, chaque matin, Theureuse et blonde tète, Après les jours chargés de gloire et de tempête, Porte légèrement tout ce poids des aïeux, Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.
Att château do SUraw, ce S8 août 1848.
Depuis viDgt-cmq ans, le point de vue en ce qui regarde Boileau a fort changé, lorsque sous la Restauration, à cette heure brillante des tentatives valeureuses et des espérance^;, de jeunes générations arrivèrent et essayèrent de renouveler les genres et les formes, d'étendre le cercle des idées et des comparaisons littéraires, elles trouvèrent de la résistance dans leurs devanciers ; des écrivains estimables, mais arrêtés, d'autres écrivains bien moins recommandables et qui eussent été de ceux que Boileau en son temps eût commencé par fustiger, mirent en avant le nom de ce législateur du Parnasse, et sans entrer dans les différences des siècles, citèrent à tout propos ses' vers comme les articles d'un code. Nous fîmes alors ce qu'il était naturel de faire ; nous primes les œuvres de Boileau en elles-mêmes: quoique peu nombreuses, elles sont de force inhale; il en est qui sentent la jeunesse et la vieillesse de l'auteur. Tout en rendantjusticeàses belles etsaines parties, nous ne le fîmes pointavec plénitude ni en nous associant de cœur à l'esprit même de l'homme : Boileau, personnage et autorité, est bien plus considérable que son œuvre, et il faut de loin un certain ettbrt pour le ressaisir tout entier. En un mot, nous ne fîmes point a^ors sur son compte le travail historique complet, et nous restâmes un pied dans la polésnique.
Aujourd'hui, le cercle des expériences accompli et les discussions épuisées, nous revenons à lui avec plaisir. S'il m'est permis de parler
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pour moi-même, Boileau est un des hommes qui m'ont le plus occupé depuis que je fais de la critique; et avec qui j'ai le plus vécu en idée. J'ai souvent pensé à ce qu'il était, en me reportant à ce qui nous avait manqué à l'heure propice, et j'en puis aujourd'hui parler, j'ose le dire, dans un sentiment très-vif et très-présent.
Né le 1'' novembre 1636, à Paris, et, comme il est prouvé aujourd'hui, i*ue de Jérusalem, en face le berceau de Voltaire % Nicolas Boileau était le quinzième enfant d'un père greffier de grand'chambre au parlement de Paris. Orphelin de sa mère en bas âge, il manqua des tendres soins qui embellissent l'enfance. (Quelques-uns de ces détails se trouvent déjà dans l'ariicle précédent, page 218.) Ses premières études, ses classes, furent traversées, dès la quatrième, par l'opération de la pierre qu'il eut à subir. Sa famille le destinait à l'état ecclésiastique et il fut d'abord tonsuré. 11 fit sa théologie en Sorbonne, mais il s'en dégoûta, et, après avoir suivi ses cours de droit, il se fit recevoir avocat. Il était dans sa vingt et unième année quand il perdit son père qui lui laissa quelque fortune, assez pour être indépendant des clients ou des libraires, et, son génie dès lors l'emportant, il se donna tout entier aux lettres, à la poésie, et, entre tous les genres de poésie, à la satire.
Dans cette famille de greffiers et d'avocats dont il était sorti, un génie satirique circulait en efl*et. Nous connaissons deux frères de Boileau, Gilles et Jacques Boileau, et tous deux sont marqués du même caractère avec des différences qu'il est piquant de relever et qui serviront mieux à définir leur cadet illustre.
Gilles Boileau, avocat et rimeur, qui fut de l'Académie française vingt- cinq ans avant Despréaux, était de ces beaux esprits bourgeois et malins, visant au beau monde à la suite de Boisrobert, race frelonne éclose de la Fronde et qui s'égayait librement pendant le ministère de Mazarin. Scarron, contre qui il avait fait une épigramme assez spirituelle, dans laquelle il compromettiiit M"** Scarron, le définissait ainsi dans
1. Voir les Recherches historiques sur V Hôtel de la préfecture de police, par M. Labat (1844) page 24, ot aaasi rédition de Boileau par BerriairSaint-Prix (1830). Cette dernière édition laborieuse et prolixe, mais utile, est la plus complète pour les détails biographiques. Si, au contraire on cherche le goût, il faut s*en tenir à Tédition de Daunou (1826) : il ne manque à cette dernière, pour être parfaite littérairement, qu'un sentiment plus net et plus s&r de ce qui distingue la bonne poésie de la bonne prose.
BOILEÂU. 237
une lettre adressée au surin tendant Fouquet: uBoileau, si connu aujourd'hui par sa médisance, par la perfidie qu'il a faite à M. Ménage, et par la guerre civile qu'il a causée dans l'Académie, est un jeune homme qui a commencé de bonne heure à se gâter soi-même, et que, depuis^ ont achevé de gâter quelques approbateurs... » Gilles Boileau, quand il était en voyage, portait dans son sac de nuit les Satires de Régnier, et, d'ordinaire, il présidait au troisième pilier de la grand'salle du palais, donnant le ton aux clercs beaux esprits. On l'appelait le grammairien Boi^ leaUy Boileau le Critique. C'est assez pour montrer qu'il ne lui manquait que plus de solidité et de go&t pour essayer à l'avance le rôle de son frère; mais l'humeur et l'intention satiriques ne lui manquaient pas. Jacques Boileau, autrement dit l'abbé Boileau, docteur en Sorbonne, longtemps doyen de l'église de Sens, puis chanoine de la Sainte-Chapelle, était encore de la môme humeur, mais avec des traits plus francs et plus imprévus. 11 avait le don des bons mots et des reparties. C'est lui qui, entendant dire un jour à un jésuite que Pascal, retiré à Port- Royal des Champs, y faisait des souliers comme ces messieurs, par pénitence, répliqua à Tinstant : a Je ne sais s'il faisait des souliers^ mais convenez, mon révérend Père, qu'il vous a porté une fameuse botte. » Ce Jacques Boileau, par ses calembours et ses gaietés, me fait assez l'effet d'un Despréaux en facétie et en belle humeur. Quand il était au chœur de la Sainte-Chapelle, il chantait, dit-on, des deux côtés, et toujours hors de ton et de mesure. Il affectionnait les sujets et les titres d'ouvrages singuliers, VUisloire des Flagellants^ de Y Habit court des ecclésiastiques : son latin, car il écrivait généralement en latin, était dur, bizarre, hétéroclite. Pour les traits du visage, comme en tout, il avait de son frère cadet, mais avec exagération et en charge. Sinon pour la raison, il était digne de lui pour l'esprit. Un jour le grand Condé, passant dans la ville de Sens qui était de son gouvernement de Bourgogne, fut complimenté par les corps et les compagnies de la ville, et, caustique comme il était, il se moqua de tous ceux qui lui firent des compliments : u Son plus grand plaisir, dit un contemporain, était de faire quelque malice aux complimenteurs en ces rencontres. L'abbé Boileau, qui était alors doyen de l'église cathédrale de Sens, fut obligé de porter la parole à la tête de son chapitre. M. le Prince, voulant déconcerter l'orateuri qu'il ne connaissait pas.
afTecta d'avancer sa tête et son grand nez du côté du doyen pour faire semblant de le mieux écouter, mais en effet pour le faire manquer s'il pouvait. Mais Tabbé Boileau, qui s'aperçut de la malice, fit semblant d'être interdit et étonné, et commença ainsi son compliment avec une crainte affectée: « Monseigneur^ Votre Altesse ne doit pas être surprise de me voir trembler en paraissant devant Elle à la tête d'une compagnie d'ecclésiastiques, car si fêtais à la tête d'une armée detreniemille hommesy Je tremblerais bien davantage. » M. le Prince, charmé de ce début, embrassa l'orateur sans le laisser achever ; il demanda son nom, et quand on lui eut dit que c'était le frère de M. Despréaux, il redoubla ses caresses et le retint à dîner ^ Le grand Condé l'avait reconnu au premier mot pour être de la famille. Gel abbé Boileau me parait offrir la brusquerie, le trait, le coup de boutoir satirique de son frère, sans la finesse toutefois et sans l'application toute judicieuse et sérieuse. Le mérite original de Nicolas Boileau, étant de cette famille gaie, moqueuse et satirique, fut de joindre à la malice héréditaire le coin du bon sens, de manière à faire dire à ceux qui sortaient d'auprès de lui ce que disait l'avocat Mathieu Marais : « Il y a plaisir à entendre cet homme-là, c'est la raison incarnée. »
Le dirai-je? en considérant cette lignée de frères ressemblants et inégaux, il me semble que la nature, cette grande génératrice des talents, essayait déjà un premier crayon de Nicolas quand elle créa Gilles ; elle resta en deçà et se repentit; elle reprit le crayon, et elle appuya quand elle fit Jacques ; mais cette fois elle avait trop marqué. Elle se remit à l'œuvre une troisième fois, et cette fois fut la bonne. Gilles est l'ébauche, Jacques est la charge, Nicolas est le portrait.
Par ses premières satires, composées en 1660 et qui commençaient à courir [Damon, ce grand auteur, etc.; les Embarras de Paris) ^ par celles qui suivirent immédiatement : Muse, changeons de style (1668), et la satire dédiée à Molière (1664), Boileau se montrait un versificateur déjà habile, exact et scrupuleux entre tous ceux du jour, très-préoccupé d'exprimer élégamment ceiiiains détails particuliers de citadin et de
1. remprunte ce détail, ainsi que plusieurs autres qui trouveront place dans cet article, à an nunuscrit de Brossette dont J*ai dû autrefois communication à robligeance de M. Feuillet de Conches.
rîmeur, n'abordant Tbomme et la vie ni par le côté de la sensibilité comme Racine et comme La Fontaine, ni par le côté de l'observation moralement railleuse et philosophique comme La Fontaine encore et Molière, mais par un aspect moins étendu, moins fertile, pourtant agréable déjà et piquant. C'était l'auteur de profession, le poète de la Cité et de la place Dauphine, qui se posait comme juge en face des illustres qu'étalaient en vente les Barbin de la galerie du Palais. Dans sa satire adi*essée à Molière, à qui il demande comment il fait pour trouver si aisément la rime, méfiez-vous, et ne prenez pas trop à la lettre cette question de métier. C'est surtout un prétexte, un moyen ingénieux d'amener au bout du vers l'abbé de Pure ou QuinauU, Boileau ne fait semblant d'être si fort dans l'embarras que pour demander malignement pardon aux gens en leur marchant sur le pied. Toutefois il parle trop souvent de cet embarras pour ne pas l'éprouver réellement un peu. Boileau, dans ses Satires, dans ses Épltres, nous fait assister sans cesse au travail et aux délibérations de son esprit. Dès sa jeunesse il était ainsi : il y a dans la muse la plus jeune de Boileau quelque chose de quinteux, de diflicultueux et de chagrin. Elle n'a jamais eu le premier timbre ému de la jeunesse ; elle a de bonne heure les cheveux gris, les sourcils gris; en mûrissant, cela lui sied, et, à ce second âge, elle paraîtra plus jeune que d'abord, car tout en elle s'accordera. Ce moment de maturité chez Boileau est aussi l'époque de son plus vif agrément. S'il a quelque cliarme à proprement parler, c'est alors seulement, à cette époque des quatre premiers chants du Lutrin et de l'Épître à Racine.
La muse de Boileau, à le bien voir, n'a jamais eu de la jeunesse que le courage et l'audace.
Il en fallait beaucoup pour tenter son entreprise. Il ne s'agissait de rien moins que de dire aux littérateurs les plus en vogue, aux académiciens les plus en possession du crédit : a Vous êtes de mauvais auteurs, ou du moins des auteurs très-mélangés. Vous écrivez au hasard ; sur dix vers, sur vingt et sur cent, vous n'en avea quelquefois qu'un ou deux de bons, et qui se noient dans le mauvais goût, dans le style relâché et dans les fadeurs. » L'œuvre de Boileau, ce fut, non pas de revenir à Malherbe déjà bien lointain, mais de faire subir à la poésie française une réforme du même genre que celle que Pascal avait faite dans la proset C'est de Pascal
surtout et avant tout que me parait relever Boileau ; on peut dire qu'il est né littérairement des Provinciales, Le de sein critique et poétique de Boileau se définirait très-bien en ces termes : amener et élever la poésie française qui, sauf deux ou trois noms, allait à l'aventure et était en décadence, l'amener à ce niveau où les Provinciales avaient fixé la prose, et maintenir pourtant les limites exactes et les distinctions des deux genres. Pascal s'était moqué de la poésie et de ces oripeaux convenus, siMe éTor, merveille de nos jours, fatal laurier^ bel astre : « Et on appelle ce jargon, disait-il, beauté poétique ! »I1 s'agissait pour Boileau de rendre désormais la poésie respectable aux Pascals eux-mêmes, et de n'y rien souffrir qu'un bon jugement réprouvât.
Qu'on se représente l'état précis de la poésie française au moment où il parut, et qu'on la prenne chez les meilleurs et chez les plus grands. Molière, avec son génie, rime à bride abattue; La Fontaine, avec son nonchaloir, laisse souvent flotter les rênes, surtout dans sa première manière ; le grand Corneille emporte son vers comme il peut, et ne retouche guère. Voilà donc Boileau le premier qui applique au style de la poésie la méthode de Pascal :
Si j'éci is quatre mots, j'en effacerai trois.
Il reprend la loi de Malherbe et la remet en vigueur; il l'étend et l'approprie à son siècle ; il l'apprend à son jeune ami Racine, qui s'en passerait quelquefois sans cela; il la rappelle et l'inculque à La Fontaine déjà mûr * ; il obtient même que Molière, en ses plus accomplis ouvrages en vers, y pense désormais à deux fois. Boileau comprit et fit comprendre à ses amis que « des vers admirables n'autorisaient point à négliger ceux qui les devaient environner » . Telle est son œuvre littéraire dans sa vraie définition.
Mais cette seule pensée tuait cette foule de beaux esprits et de rimeurs à la mode qui ne devaient qu'au hasard et à la multitude des
i. « Ce fut Boileau, savez-Yoas bieD? qui procura un libraire à La Fontaine pour ses meilleurs ouvrages. La première édition des Fables, contenant les six premiers livres, fut publiée en 1668, chex le libraire Denys Thierry. Ce Thierry d'abord ne voulait point imprimer les ouvrages de La Fontaine : « Je l'en pressai, dit Boileau, et ce fut à ma considération qu*il lui donna « quelque argent. Il y a gagné des sommes infinies. » (Conversation de Boileau du 12 décembre i703| recueillie et notée par Mathieu Blarais.)
coups de plume quelques traits heureux, et qui ne vivaient que du relâchement et de la tolérance. Elle ne frappait pas moins directement ces 'oracles cérémonieux et empesés qui s'étaient fait un crédit imposant en cour à l'aide d'une érudition sans finesse de jugement et sans goût. Chapelain était le chef de ce vieux parti encore régnant. On des premiers soins de Boileau fut de le déloger de l'estime de Colbert, sous qui Chapelain était comme le premier conmiis des lettres, et de le rendre ridicule aux yeux de tous comme écrivain.
Dieu sait quel scandale causa cette audace du jeune homme ! Les Montausier, les Huet, les Pellisson, les Scudéry, en frémirent; mais il suffit que Colbert comprit, qu'il distinguât entre tous le judicieux téméraire, qu'il se déridât à le lire et à l'entendre, et qu'au milieu de ses graves labeurs, la seule vue de Despréaux lui inspirât jusqu'à la fin de l'allégresse. Boileau était un des rares et justes divertissements de Colbert. On nous a tant fait Boileau sévère et sourcilleux dans notre jeunesse, que nous avons peine à nous le figurer ce qu'il était en réalité, le plus vif des "esprits sérieux et le plus agréable des censeurs.
Pour mieux me remettre en sa présence, j'ai voulu revoir hier, au Musée de sculpture, le beau buste qu'a fait de lui Girardon. Il y est traité dans une libre et large manière : l'ample perruque de rigueur est noblejnent jetée sur son front et ne le surcharge pas ; il a l'attitude ferme et même fière, le port de tète assuré ; un demi-sourire moqueur erre sur ses lèvres ; le pli du nez un peu relevé, et celui de la bouche, indir quent l'habitude railleuse, rieuse et même mordante ; la lèvre pourtant est bonne et franche, entr'ouverte et parlante ; elle ne sait pas retenir le trait. Le cou nu laisse voir un double menton plus voisin pourtant de la maigreur que de l'embonpoint; ce cou, un peu creusé, est bien d^aecord avec la fatigue de la voix qu'il éprouvera de bonne heure. Mais à voir l'ensemble, comme on sent bien que ce p^vonnage vivant était le contraire du triste et du sombre, et point du tout emrayeux I
Avant de prendre lui-même cette perruque ob peu solennrile, Boileau jeune en avait arraché pluff d^une à autniii Je ne répét^tû pas ce que chacun sait, mais voici une historiette qui n'est pnencore-entrée, je crois, dans les livre» imprimés» Un jour, Rnciiie, qui était aisétarait malin quand il s'en mêlait, eut Tidée de faire réxceileBteiiicbe'de'iiieair Boileau en visite cher GllapelttOi logé rae" èe» GimpDhmsiits,
2h2 BOILEAO.
des Lombards. Racine avait eu à se louer d'abord de Chapelain pour ses premières odes, et avait reçu de lui des encouragements. Usant donc de l'accès qu'il avait auprès du docte personnage, il lui conduisit le satirique qui déjà l'avait pris à partie sur ses vers, et il le présenta sous le titre et en qualité de M. le bailli de Chevreuse, lequel se trouvant à Paris, avait voulu connaître un homme de cette importance. Chapelain ne soupçonna rien du déguisement ; mais, à un moment de la visite, le bailli qu'on avait donné comme un amateur de littérature, ayant amené la conversation sur la comédie, Chapelain, en véritable érudit qu'il était, se déclara pour les comédies italiennes et se mit à les exalter au préjudice de Molière. Boileau ne se tint pas ; Racine avait beau lui faire des signes, le prétendu bailli prenait feu et allait se déceler dans sa candeur. Il fallut que son introducteur se hâtât de lever la séance. En sortant ils rencontrèrent l'abbé Cotin sur l'escalier, mais qui ne reconnut pas le bailli. Telles furent les premières espiègleries de Despréaux et ses premières irrévérences. Le tout , quand on en fait , est de les bien placer.
Les satires de Boileau ne sont pas aujourd'hui ce qui plait le plus dans ses ouvrages. Les sujets en sont assez petits, ou, quand l'auteur les prend dans l'ordre moral, ils tournent au lieu-commun : ainsi la satû-e à l'abbé Le Vayer Sur les folies humaines^ ainsi celle à Dangeau Sur la noblesse. Dans la satire et dans l'épltre, du moment qu'il ne s'agit point en particulier des ouvrages de l'esprit, Boileau est fort inférieur à Horace et à Pope ; il l'est incomparablement à Molière et à La Fontaine; ce n'est qu'un moraliste ordinaire, honnête homme et sensé, qui se relève par le détail et par les portraits qu'il introduit. Sa meilleure satire est la neuvième, « et c'est peut-être le chef-d'œuvre du genre », a dit Fontanes. Ce chef-d'œuvre de satire est celle qu'il adresse à son Esprit, sujet favori encore, toujours le même, rimes, métier d'auteur, portrait de sa propre verve ; il s'y peint tout entier avec plus de développement que jamais, avec un feu qui grave merveilleusement sa figure, et qui fait de lui dans l'avenir le type vivant du critique.
La sensibilité de Boileau, on l'a dit, avait passé de bonne heure dans sa raison, et ne faisait qu'un avec elle. Sa passion (car en ce sens il en avait) était toute critique, et s'exhalait par ses jugements. Le vrai dam les outrages de l'esprit, voilà de tout temps sa Bérénice à lui, et
sa Ghampmeslé. Quand son droit sens était choqué, il ne se contenait pas, il était prêt plutôt à se faire toutes les querelles.
Et je serai le seul qui ne pourrai rien dire! On sera ridicule, et je n'oserai rire t.. .
Et encore, parlant de la vérité dans la satire :
C'est elle qui, m'ouvranl le chemin qu'il faut suivre, M'inspira^ dès quinze ans, la haine d*un sot livre...;
la haine des sots livres, et aussi l'amour, le culte des bons ouvrages et des beaux. Quand Boileau loue à plein cœur et à plein sens, comme il est touché et comme il touche I comme son vers d'aristarque se passionne et s'affectionne I
En vain contre le Cid un minictre se ligue, Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. L'Académie en corps a beau le censurer, Le public révolté s'obstine à l'admirer.
Quelle générosité d'accent ! comme le sourcil s'est déridé I Cet œil gris pétille d'une larme ; son vers est bien alors ce vers de la saine satire, et qu'elle épure aux rayons du bon sens ; car le bon sens chez lui arrive, à force de chaleur, au rayonnement et à la lumière. Il faudrait relire ici en entier l'éptlre à Racine après Phèdre (1677), qui est le triomphe le plus magnifique et le plus inaltéré de ce sentiment de justice, chefd'œuvre de la poésie critique, où elle sait être tour à tour et à la fois étincelante, échauffante, harmonieuse, attendrissante et fraternelle. Il faut surtout relire ces beaux vers au sujet de la mort de Molière sur lesquels a dû tomber une larme vengeresse, une larme de Boileau. Et quand il fait, à la un de cette épttre, un retour sur lui-même et sur ses ennemis :
El qu'importe à nos vers que Perrin les admire ?
Pourvu qu'avec éclat leurs rimes débitées
Soient du peuple, des grands, des provinces goûtées !
2kk BOILEAU.
quelle largeur de ton, et, sans une seule image, par la seule combinaison des syllabes, quelle majesté I — Et dans ces noms qui suivent, et qui ne semblent d'abord qu'une simple énumération, quel choix, quelle gradation sentie, quelle plénitude poétique ! Le roi d'abord à part et seul dans un vers ; Condé de même, qui le méritait bien par son sang royal, par son génie, sa gloire et son goût fm de l'esprit; Enghien, son fils, a un demi-vers : puis vient l'élite des juges du premier rang, tous ces noms qui, convenablement prononcés, forment un vers si plein et si riche comme certains vers antiques :
Que Colbert et Vivonne,
Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pomponne, etc.
Mais dans le nom de Hontausier, qui vient le dernier à titre d'espoir et de vœu, la malice avec un coin de grâce reparaît. Ce sont là de ces tours délicats de flatterie comme en avait Boileau ; ce satirique, qui savait si bien piquer au vif, est le même qui a pu dire :
La louange agréable est l'àme des beaux vers.
Nous atteignons, par cette Épître à Racine, au comble de la gloire et du rôle de Boileau. Il s'y montre en son haut rang, au centre du groupe des illustres pofites du siècle, calme, équitable, certain, puissamment établi dans son genre qu'il a graduellement élargi, n'enviant celui de personne, distribuant sobrement la sentence, classant même ceux qui sont au-dessus de lui... his dantemjura Catonem; le maître du choeur y comme dit Montaigne; un de ces hommes à qui est déférée l'autorité et dont chaque mot porte.
On peut distinguer trois périodes dans la carrière poétique de Boileau : la première, qui s'étend jusqu'en 1667 à peu près, est celle du satirique pur, du jeune homme audacieux, chagrin, un peu étroit de vues, échappé du greffe et encore voisin de la basoche, occupé à rimer et à railler les sots rimeurs, à leur faire des niches dans ses hémistiches, et aussi à peindre avec relief et précision les ridicules extérieurs du quartier, à nommer bien haut les masques de sa connaissance :
rappelle un chat un chat, et Rolet un fripon.
BOIIEAU. 2kS
La seconde période, de 1669 à 1677, comprend le satirique encore, mais qui de plus en plus s'apaise, qui a des ménagements à garder d'ailleurs en s'établissant dans la gloire; déjà sur un bon pied à la cour ; qui devient plus sagement critique dans tous les sens, législateur du Parnasse en son Art poitique^ et aussi plus philosophe dans sa vue agrandie de l'homme (Épltre à Guilleragues), capable de délicieux loisir et des jouissances variées des champs ( épitre à M. de Lamoignon), et dont l'imagination reposée et nullement refroidie sait combiner et inventer des tableaux désintéressés, d'une forme profonde dans leur badinage, et d'un ingénieux poussé à la perfection suprême, à l'art immortel.
Les quatre premiers chants du Lutrin nous expriment bien la veine, l'esprit de Boileau dans tout son honnête loisir, dans sa sérénité et son plus libre jeu, dans l'agrément rassis et le premier entrain de son après-dtnée.
Enfin comme troisième période, après une interruption de plusieurs années, sous prétexte de sa place d'historiographe et pour cause de maladie, d'extinction de voix physique et poétique, Boileau fait en poésie une rentrée modérément heureuse, mais non pas si déplorable qu'on l'a bien voulu dire, par les deux derniers chants du Lutrin^ par ses dernières épltres, par ses dernières satires, Y Amour de Dieu
et la triste Équivoque comme terme.
Là même encore, les idées et les sujets le trahissent plus peut-être que le talent. Jusque dans cette désagréable satire contre les femmes, j'ai vu les plus ardents admirateurs de l'école pittoresque moderne distinguer le tableau de la lésine si affreusement retracé dans la personne du lieutenant-criminel Tardieu et de sa femme. II y a là une cinquantaine de vers à la Juvénal qui peuvent se réciter sans pâlir, même quand on vient de lire Eugénie Grandet^ ou lorsqu'on sort de voir une des pages éclatantes d'Eugène Delacroix.
Mais de cette dernière période de Boileau, par laquelle il se rattache de plus près à la cause des jansénistes et de Port-Royal, j'en parlerai peu ici comme étant trop ingrate et trop particulière. C'est un sujet, d'ailleurs, que je me suis mis dès longtemps en réserve pour l'avenir *.