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Voir Port-Royal, tome V, lifre VI, chapitre vu

A la cour et dans le inonde, qu'était Boileau dans son bon temps avant les infirmités croissantes et la vieillesse chagrine? Il était plein de bons mots, de reparties et de franchise ; il parlait avec feu, mais seulement dans les sujets qui lui tenaient à cœur, c'est-à-dire sur les matières littéraires. One fois le discours lancé là-dessus, il ne s'y ménageait pas. M"""" de Sévigné nous a fait le récit d'un dîner où Boileau, aux prises avec un jésuite au sujet de Pascal, donna aux dépens du Père, une scène d'excellente et naïve comédie. Boileau retenait de mémoire ses vers, .et les récitait longtemps avant de les mettre sur le papier; il faisait mieux que les réciter, il les jouait pour ainsi dire. Ainsi, un jour, étant au lit (car il se levait tard) et débitant au docteur Arnauld, qui l'était venu voir, sa troisième épltre où se trouve le beau passage qui finit par ces vers :

Hâtons-nous, le temps fuit, et nous traîne avec soi : Le moment où Je parle est déjà loin de moi!

il récita ce dernier vers d'un ton si léger et rapide, qu' Arnauld, naïf et vif, et qui se laissait faire aisément, de plus assez novice à l'effet des beaux vers français, se leva brusquement de son siège et fit deux ou trois tours de chambre comme pour courir après ce moment qui fuyait. — De même Boileau récitait si bien au Père La Chaise son épltre théologique sur Y Amour de Dieu^ qu'il enlevait (ce qui était plus délicat) son approbation entière.

Pour jouir de tout l'agrément du Lutrin^ j'aime à me le figurer débité par Boileau avec ses vers descriptifs et pittoresques, tantôt sombres et noirs comme la nuit :

Mais la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses

Couif>re des Bourguignons les campagnes vineuses ;

tantôt frais et joyeux dans leurs rimes toutes matinales :

Les cloches dans les airs, de leurs voix argentines, Appelaient à grand bruit les chantres à matines;

avec ces effets de savant artifice et de légèreté, quand, à la fm du

troisième chant, après tant d'eObrts, la lourde machine était replacée sur son banc,

Le sacristain achève en deux coups de rabot, Et le pupitre enfin tourne sur son pivot ;

OU avec ces contrastes de destruction et d'arrachement pénible, quand le poète, à la fin du quatrième chant, nous dit :

La masse est emportée, et ses ais arrachés

Sont aux yeux des mortels chez le chantre cachés.

Tout cela, récité par Boileau chez M. de Lamoignon, avec cet art de débit qui rendait au vif l'inspiration, parlait à l'œil, à l'oreille, et riait de tout point à l'esprit.

a On devrait, disait Boileau, ordonner le vin de Champagne à ceux qui n'ont pas d'esprit, comme on ordonne le lait d'ânesse à ceux qui n'ont point de santé : le premier de ces remèdes serait plus sûr que l'autre. » Boileau dans son bon temps ne haïssait pas lui-même le vin de Champagne, la bonne chère, le train du monde; il se ménageait moins à cet égard que son ami Racine, qui soignait sa santé à l'excès et craignait toujours de tomber malade. Boileau avait plus de verve devant le monde, plus d'entrain social que Racine ; il payait de sa personne. Jusque dans un âge assez avancé, il recevait volontiers ceux qui l'écoutalent et qui faisaient cercle autour de lui : « Il est heureux comme un roi, disait Racine, dans sa solitude ou plutôt dans son hôtellerie d'Âuteuil. Je l'appelle ainsi, parce qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel écot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour moi, j'aurois cent fois vendu la maison. » Boileau finit par la vendre, mais ce ne fut que quand ses infirmités lui eurent rendu la vie plus difficile et la conversation tout à fait pénible.

L'extinction de voix qui l'envoya aux eaux de Bourbon dans l'été de 1687 fit paraître l'intérêt que les plus grands du royaume prenaient à lui. Le roi à table s'informait souvent de sa santé; les princes et princesses s'y joignaient : « Vous fîtes, lui écrivait Racine, l'entretien de plus de la moitié du dîner. » Boileau était chargé avec Racine, depuis 1677, d'écrire Y Histoire des campagnes du roi. Les courtisans s'étaient d'abord

un peu égayés de voir les deux poètes à cheval, à la suite de rariDée, ou à la tranchée^ étudiant consciencieusement leur sujet. On fit sur leur compte mille histoires vraies ou fausses, et sans doute embellies. Voici l'une de ces anecdotes qui est toute neuve; je la tire d'une lettre du Père Quesnel à Arnauld ; les deux poètes ne sont point à l'armée cette fois, mais simplement à Versailles, et il leur arrive néanmoins mésaventure :

t M"^ de Montespan, écrit le Père Quesnel (vers 4680], a deux ours qui vont et yienneDt comme bon leur semble. Ils ont passé une nuit dans un magnifique appartement que Ton fait à M"* de Fontanges. Les peintres, en sortant le soir, n'avaient pas songé à fermer les portes; ceux qui ont soin de cet appartement avaient eu autant de négligence que les peintres : ainsi les ours, trouvant les portes ouvertes, entrèrent, et, toute la nuit, gâtèrent tout. Le lendemain on dit que les ours avaient vengé leur maîtresse, et autres folies de poëtes. Ceux qui devaient avoir fermé l'appartement furent grondés, mais de telle sorte qu'ils résolurent bien de fermer les portes de bonne heure. Cependant, comme on parlait fort du dégât des ours, quantité de gens allèrent dans l'appartement voir tout ce désordre. MM. Despréaux et Racine y allèrent aussi vers le soir, et, entrant de chambre en chambre, enfoncés ou dans leur curiosité ou dans leur douce conversation, ils ne prirent pas garde qu'on fermait les premières chambres ; de sorte que, quand ils voulurent sortir, ils ne le purent Ils crièrent par les fenêtres, mais on ne les entendit point. Les deux poêles firent bivouac où les deux ours l'avaient fait la nuit précédente, et eurent le loisir de songer ou à leur poésie passée, ou à leur histoire future. »

C'est assez de ces anecdotes pom* montrer que le sujet de Despréaux n'est pas si triste ni si uniformément grave qu'on le croirait. Louis XIV, en couvrant Despréaux de son estime^ n'aurait pas souffert qu'il fût sérieusement entamé par les railleries de cour. Le grand sens royal de l'un avait apprécié le bon sens littéraire de l'autre, et il en était résulté un véritable accord de puissances. Boileau, en 1683, à l'âge de quarante-sept ans, ayant produit déjà tous ses chefs-d'œuvre, n'était point encore de l'Académie; il portait la peine de ses premières satires. Louis XIV était un peu impatienté qji'il n'en fût pas. Une vacance s'oifrit; La Fontaine^ concurrent ici de Despréaux, ayant été agréé à un premier tour de scrutin et proposé au roi comme sujet ou membre (c'était alors l'usage), il y eut ajournement à la décision du monarque, et dès lors au second tour de scrutin académique. Dans l'intervalle, une seconde place vint à vaquer ; l'Académie y porta Despréaux, et, son nom étant présenté au roi, Louis XIV dit aussitôt « que ce choix lui était très-agréable et

BOILEÂU. 2!i9

serait généralement approuvé : « Vous pouvez, ajouta- t-il, recevoir incessamment La Fontaine, il a promis d*ôtre sage. » Mais jusque-là^ et dans les six mois qui s'étaient écoulés d'une élection à l'autre, le roi (remarque d'Olivet) n'avait laissé qu'à peine entrevoir son inclination, « parce qu'il s'était fait une loi de ne prévenir jamais les suffrages de l'Académie ». Nous avons connu des rois qui étaient moins délicats en cela que Louis XIV.

Saluons et reconnaissons aujourd'hui la noble et forte harmonie du grand siècle. Sans Boileau, et sans Louis XIV qui reconnaissait Boileau comme son contrôleur général du Parnasse, que serait-il arrivé? Les plus grands talents eux-mêmes auraient-ils rendu également tout ce qui forme désormais leur plus solide héritage de gloire? Racine, je le crains, aurait fait plus souvent des Bérénices ; La Fontaine moins de fables et plus de contes; Molière lui-même aurait donné davantage dans les Scapins, et n'aurait peut-être pas atteint aux hauteurs sévères du Misanthrope. En un mot, chacun de ces beaux génies aurait abondé dans ses défauts. Boileau, c'est-à-dire le bon sens du poète critique, autorisé et doublé de celui d'un grand roi, les contint tous et les contraignit, par sa présence respectée, à leurs meilleures et à leurs plus graves œuvres. Savez-vous ce qui, de nos jours, a manqué à nos poètes si pleins à leur début de facultés naturelles, de promesses et d'inspirations heureuses ? Il a manqué un Boileau et un monarque éclairé, l'un des deux appuyant et consacrant l'autre. Aussi ces hommes de talent, se sentant dans un siècle d'anarchie et d'indiscipline, se sont vite conduits à l'avenant ; il se sont conduits, au pied de la lettre, non conmie de nobles génies ni comme des hommes, mais conmie des écoliers en vacances. Nous avons vu le résultat.

Boileau, vieillissant et morose, jugeait déjà le bon goût très-compromis et déclarait à qui voulait l'entendre la poésie française en pleine décadence. Quand il mourut le 13 mars 1711, il y avait longtemps qu'il désespérait de ses contemporains et de ses successeurs. Était-ce de sa part une pure illusion de la vieillesse ? Supposez Boileau revenant au monde au milieu ou vers la fin du xviii* siècle, et demandez-vous ce qu'il penserait de la poésie de ce temps-là. Placez-le encore en idée sous l'Empire, et adressez-vous la même question. Il m'a toujours semblé que ceux alors qui étaient les plus ardents à invoquer l'autorité

de Boileau, n'étaient pas ceux qu'il aurait le plus sûrement reconnus pour siens. L'homme qui a le mieux senti et commenté Boileau poëte au xnu® siècle est encore Le Brun, l'ami d'André Ghénier, et si accusé de trop d'audace par les rimeurs prosaïques. Boileau était plus hardi et plus neuf que ne le pensaient même les Ândrieux. Mais laissons les suppositions sans but précis et sans solution possible. Prenons les choses littéraires telles qu'elles nous sont venues aujourd'hui, dans leur morcellement et leur confusion ; isolés et faibles que nous sommes, acceptons-les avec tout leur poids, avec les fautes de tous, en y comprenant nos propres fautes aussi et nos écarts dans le passé. Hais, même les choses étant telles, que ceux du moins qui se sentent en eux quelque part du bon sens et du courage de Boileau et des hommes de sa race ne faiblissent pas. Car il y a la race des hommes qui, lorsqu'ils découvrent autour d'eux un vice, une sottise, ou littéraire ou morale, gardent le secret et ne songent qu'à s'en servir et à en profiter doucement dans la vie par des flatteries intéressées ou des alliances; c'est le grand nombre. Et pourtant il y a la race encore de ceux qui, voyant ce faux et ce convenu hypocrite, n'ont pas de cesse que, sous une forme ou sous une autre, la vérité, comme ils la sentent, ne soit sortie et proférée. Qu'il s'agisse de rimes ou même de choses un peu plus sérieuses, soyons de ceux-là.

P. S. Je m'aperçois, en terminant, que je n'ai point parlé d'une Satire inédite^ attribuée à Boileau, récemment trouvée dans les manuscrits de Gonrart à l'Arsenal avec le nom Despriaux au bas, et publiée par un jeune et studieux investigateur, M. L. Passy {Bibliothèque de V École des chartes^ 3^ série, tome III, page 172); mais, après avoir bien examiné ce point, et nonobstant la spirituelle plaidoirie de M. Passy, il me parait impossible que cette pièce, qui est de 1662, c'est-à-dire postérieure aux premières satires que Boileau avait déjà composées à cette date, lui appartienne réellement; elle est d'un faire tout différent du sien, plate et de la plus mauvaise école. S'il l'avait faite à dix-huit ans ou à vingt, on n'aurait rien à dire ; mais à vingtsix ans, et après les satires i et vi, qui datent de 1660, c'est impossible.

Lundi, X7 septembre 4852.

Kaci.M''.

Les grands poëtes, les poëtes de génie, indépendamment des genres, et sans faire acception de leur nature lyrique, épique ou dramatique, peuvent se rapporter à deux familles glorieuses qui, depuis bien des siècles, s'entremêlent et se déirônent tour à tour, se disputent la prééminence en renommée, et entre lesquelles, selon les temps, l'admiration des hommes s'est inégalement répartie. Les poëtes primitifs, fondateurs, originaux sans mélange, nés d'eux-mêmes et fils de leurs œuvres, Homère, Pindare, Eschyle, Dante et Shakespeare, sont quelquefois sacrifiés, préférés le plus souvent, toujours opposés aux génies studieux, polis, dociles, essentiellement éducables et perfectibles, des époques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les chefs les plus brillants de cette famille secondaire, réputée, et avec raison, inférieure à son atnée, mais d'ordinaire mieux comprise de tous, plus accessible et plus chérie. Parmi nous^ Corneille et Molière s'en détachent par plus d'un côté ; Boileau et Racine y appartiennent tout à fait et la décorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus accompli en ce genre, le plus vénéré de nos poëtes. C'est le propre des écrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimité des suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux en mérite, les dominent même en gloire, sont à chaque siècle remis en question par une certaine classe de critiques. Cette différence de renommée est une conséquence nécessaire de celle des talents. Les uns, véritablement prédestinés et divins, naissent avec leur lot, ne s'oo-

cupent guère à le grossir grain à grain en cette vie, mais le dispensent avec profusion et comme à pleines mains en leurs œuvres ; car leur trésor est inépuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquiéter ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas à chaque heure de veille sur eux-mêmes ; ils ne retournent pas la tète en arrière à chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et celle qui leur reste : mais ils marchent à grandes journées sans se lasser ni se contenter jamais. Des changements secrets s'accomplissent en eux, au sein de leur génie, et quelquefois le transforment ; ils subissent ces changements comme des lois, sans s'y mêler, sans y aider artificiellement; pas plus que l'homme ne hâte le temps où ses cheveux blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements de couleur de ses feuilles aux diverses saisons ; et, procédant ainsi d'après de grandes lois intérieures et une puissante donnée originelle, ils arrivent à laisser trace de leur force en des œuvres sublimes, monumentales^ d'un ordre réel et stable sous une irrégularité apparente comme dans la nature, d'ailleurs entre-coupées d'accidents, hérissées de cimes, creusées de profondeurs : voilà pour les uns. Les autres ont besoin de naître en des circonstances propices, d'être cultivés par l'éducation et de mûrir au soleil ; ils se développent lentement, sciemment, se fécondent par l'étude et s'accouchent eux-mêmes avec art. Ils montent par degrés, parcourent les intervalles et ne s'élancent pas au but du premier bond; leur génie grandit avec le temps et s'édifie comme un palais auquel on ajouterait chaque année une assise : ils ont de longues heures de réflexion et de silence durant lesquelles ils s'arrêtent pour reviser leur plan et délibérer : aussi l'édifice, si jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide, admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'œil, et d'une exécution achevée. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur découvre sans peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'échelle d'idées par laquelle a passé le génie de l'artiste. Or, suivant une remarque trèsfine et très-juste du Père Tournemîne, on n'admire jamais dans un auteur que les qualités dont on a le germe et la racine en soi. D'où il suit que, dans les ouvrages des esprits supérieurs, il est un degré relatif où chaque esprit inférieur s'élève, mais qu'il ne franchit pas, et d'où il juge l'ensemble coname il peut. C'est presque comme pour les familles de plantes étagées sur les Cordillères, et qui ne dépassent jamais une

certaine hauteur, ou plutôt c'est comme pour les familles d'oiseaux dont Tessor dans Tair est fixé à une certaine limite. Que si maintenant, à la hauteur relative où telle famille d'esprits peut s'élever dans l'intelligence d'un poCme, il ne se rencontre pas une qualité correspondante qui soit comme une pierre où mettre le pied^ comme une plateforme d'où l'on contemple tout le paysage, s'il y a là un roc à pic, un torrent, un abîme, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits qui n'auront trouvé où poser leur vol s'en reviendront comme la colombe de l'arche, sans môme rapporter le rameau d'olivier. — Je suis à Versailles, du côté du jardin, et je monte l'escalier; l'haleine me manque au milieu et je m'arrôte: mais du moins je vois de là en face de moi la ligne du château, ses ailes, et j'en apprécie déjà la régularité, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque sentier tournant qui grimpe à un donjon gothique, et que je m'arrôte d'épuisement à mi-côte, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain, un arbre, un buisson me dérobe la vue tout entière ^ C'est là l'image vraie des deux poésies. La poésie racinienne est construite de telle sorte qu'à toute hauteur il se rencontre des degrés et des points d'appui avec perspective pour les infirmes : l'œuvre de Shakespeare a l'accès le plus rude, et l'œil ne l'embrasse pas de tout point ; nous savons de fort honnêtes gens qui ont sué pour y aborder, et qui, après s'être heurté la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyère, sont revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien là>haut; mais, à peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantée leur apparaissait de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens que ne Tétait à Boileau celle de Montlhéry :

Ses murs, doDt le sommet se dérobe à la vue, Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue, Et, présentant de loin leur objet ennuyeux, Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.

Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhéry et l'œuvre de Shakespeare, et nous essayerons de monter, après tant d'autres ado-

1. n faut tout dire. Si lea esprits supérieurs, les génies à pic, ne prêtent pas pied à divers degrés aux esprits iaférieors, ils en portent an peu la peine, et ne distinguent pas eux-mêmes les différences d'élévation entre ces esprits estimables, qu*ils yoient d*en haut tous confondus dans U plaine au même nireau de terre.

2bk RACINE.

râleurs, quelques-uns des degrés, glissants désormais à force d'être usés, qui mènent au temple en marbre de Racine.

Racine, né en 1639, à la Ferté-Milon, fut orphelin dès l'âge le plus tendre. Sa mère, fille d'un procureur du roi des eaux et forêts à Villers- Cotterets, et son père, contrôleur du grenier à sel de la Ferté-Milon, moururent à peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Agé de quatre ans, il fut confié aux soins de son grand-père maternel, qui le mit trèsjeune au collège, à Beauvais; et après la mort du vieillard, il passa à Port-Royal des Champs, où sa grand'mère et une de ses tantes s'étaient retirées. C'est de là que datent les premiers détails intéressants qui nous aient été transmis sur l'enfance du poète. L'illustre solitaire Antoine Le Mattre l'avait pris en amitié singulière, et l'on voit par une lettre qui s'est conservée et qu'il lui écrivait dans une des persécutions, combien il lui recommande d'être docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint Chrysostome. Le petit Racine en vint rapidedément à lire tous les auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait de sa main, les apprenait par cœur. C'était tour à tour Plutarque, le Banquet de Platon, saint Basile, Pindare, ou aux heures perdues, Théagène et Chariclée^. Il décelait déjà sa nature discrète, innocente et rêveuse, par de longues promenades, un livre à la main (et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exerçait dès lors à traduire en vers français les hymnes touchantes du Bréviaire,

i. Un Grec érudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes d'une traduction de Paul et Virginie en grec moderne (Firmin Didot, 1841), a cru pouvoir signaler avec précision quelques traces, encore inaperçues, du roman de Théagène et Chariclée, dans l'œuvre de Racine. Ainsi, quand Racine a risqué le vers fameux.

Brûlé de plus de feux que je n'en aUiimai,

il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage où Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille, ei de la placer sur le bûcher ou foyer, se sent lui-même au cœur an foyer de chagrin plus cuisant : je traduis à peu près ; les curieux peuvent chercher le passage : Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beauté, et il n'a eu garde de l'omettre dans Andromaque. Héliodore est le premier coupables il aurait, au reste , racheté de beaucoup son crime, 8*il était vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eût fourni à Racine le germe d'une des plus belles scènes, dans Andromaque également. M. Ampère, dans un article sur Âmyot, avait déjà cru saisir des analogies de ce genre. Mais Je m'en tiens au M^ de plui de feux : c'est une fort Jolie trouvaille.

qu'il a retravaillées depuis; mais il se complaisait surtout à célébrer Port-Royal, le paysage» l'étang, les jardins et les prairies. Ces productins de jeunesse, que nous possédons, attestent un sentiment vrai sous l'inexpérience extrême et la faiblesse de l'expression et de la couleur ; avec un peu d'attention, on y démêle en quelques endroits comme un écho lointain, comme un prélude confus des chœurs mélodieux d!Esther :

Je vois 06 cloître vénéraUe, Ces beaux lieux du Ciel bien aimés, Qui de cent temples animés Cachent la richesse adorable.

C'est dans ce chaste paradis Que règne, en un trône de lis,

La Virginité sainte; C'est là que mille anges mortels

D'une éternelle plainte Gémissent au pied des autels.

Sacrés palais de l'innocence, Astres vivants, chœurs glorieux, Qui faites voir de nouveaux cieux Dans ces demeures du silence.

Non, ma plume n^entreprend pas De tracer ici vos combats,

Vos jeûnes et vos veilles; 11 faut, pour en bien révérer

Les augustes merveilles, £t les taire et les adorer.

Il quitta Port-Royal après trois ans de séjour, et vint faire sa logique au collège d'Harcourt, à Paris. Les impressions pieuses et sévères qu'il avait reçues de ses premiers maîtres s'affaiblirent par degrés dans le monde nouveau où il se trouva entraîné. Ses liaisons avec des jeunes gens aimables et dissipés, avec l'abbé Le Vasseur, avec La Fontaine qu'il connut dès ce temps-là, le mirent plus que jamais en goût de poésie^ de romans et de théâtre. 11 faisait des sonnets galants en se cachant de Port-Royal et des jansénistes, qui lui envoyaient lettres sur lettres, avec menaces d'anathëme. On le voit, dès 1660, en relation avec les comédiens du Marais au sujet d'une pièce que nous ne connaissons pas. Son ode Aux nymphes de la Seine pour le mariage du roi était remise à

Chapelain, qui la recevait avec la plus grande bonté du monde^ et, tout malade qu'il était y la retenait trois jourSy y faisant des remarques par écrit : la plus considérable de ces remarques portait sur les tritons^ qui n'ont jamais logé dans les fleuves, mais seulement dans la mer. Cette pièce valut à Racine la protection de Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant du château de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place les ouvriers maçons, vitriers, menuisiers. Le poète est déjà tellement habitué au tracas de Paris, qu'il se considère à Chevreuse comme en exil ; il y date ses lettres de Babylone-j il raconte qu'il va au cabaret deux ou trois fois le jour, payant à chacun son pourboire, et qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute : c Je lis des vers, je tâche d'en faire ; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis pas moi-même sans aventures. » Tous ses amis de Port-Koyal, sa tante, ses maîtres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour l'en retirer. On lui représenta vivement la nécessité d'un état, et on le décida à partir pour Uzës en Languedoc, chez un de ses oncles maternels, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, avec espérance d'un bénéfice. Le voilà donc pendant tout l'hiver de 1661 , le printemps et l'été de 1662, à Uzès; tout en noir de la tête aux pieds; lisant saint Thomas pour complaire au bon chanoine^ et l'Arioste ou Euripide pour se consoler; fort caressé de tous les maîtres d'école et de tous les curés des environs^ à cause de son oncle, et consulté par tous les poètes et les amoureux de province sur leurs vers, à cause de sa petite renommée parisienne et de son ode célèbre Sur la paix; d'ailleurs sortant peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui semblaient durs et intéressés comme des baillis; se comparant à Ovide au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'altérer et de corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai français, cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferté-Milon, Château-Thierry et Reims. La nature elle-même ne le séduit que médiocrement : « Si le pays de soi avoit un peu de délicatesse, et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, on le prendroit pour un vrai pays de Cythère; » mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'étoufle, et les cigales lui gâtent les rossignols. Il trouve les passions du Midi violentes et portées à l'excès; pour lui, sensible et tempéré, il vit de réflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans même

éprouver le besoin de composer. Ses lettres à Tabbé Le Vasseur sont froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et légèrement railleuses; le bel esprit sentimental et tendre qui s'épanouira dans Bérénice'^ perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes et qu'allusions galantes; pas une crudité comme il en échappe entre jeunes gens, pas un détail ignoble, et l'élégance la plus exquise jusque dans la plus étroite familiarité. Les femmes de ce pays l'avaient ébloui d'abord, et, peu de jours après son arrivée, il écrivait à La Fontaine ces phrases qui donnent à penser : « Toutes les femmes y sont éclatantes, et s'y ajustent d'une façon qui est la plus naturelle du mondej poui* ce qui est de leur personne,

Color veruSj corpus solidum et succi plénum;

mais comme c'est la première chose dont on m'a dit de me donner garde, je ne veux pas en parler davantage ; aussi bien ceseroit profaner la maison d'un bénéficier comme celle où je suis, que d'y faire de longs discours sur cette matière : Domus mea, domus orationis. C'est pourquoi vous devez attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a dit : «Soyez aveugle. » Si je ne puis l'être tout à fait, il faut du moins que je sois muet; car, voyez-vous, il faut être régulier avec les réguliers, comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups vos compères. » Mais ses habitudes naturellement chastes et réservées prévalurent, quand il ne fut plus entraîné par des compagnons de plaisir; et quelques mois après, il répondait fort sérieusement à une insinuation railleuse de l'abbé Le Vasseur que. Dieu merci, sa liberté était sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son cœur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporté ; et là-dessus il raconte un danger récent auquel sa faiblesse a heureusement échappé. Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'âme de Racine pour devoir être cité tout au long : (( Il y a ici une demoiselle fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais vue qu'à cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvée fort belle: son teint me paroissoit vif et éclatant; les yeux, grands et d'un beau noir, la gorge et le reste de ce qui se découvre assez librement dans ce pays, fort blanc. J'en avois toujouis quelque idée assez tendre et assez approchante d'une inclination ; mais je ne la voyois

qu'à l'église : car, comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin ne me l'avoit recommandé. Enfin je voulus voir si je n'étois point trompé dans l'idée que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort honnête. Je m'approchai d'elle et lui parlai. Ce que je vous dis là m'est arrivé il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que devoir quelle réponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifféremment; mais sitôt que j'ouvris la bouche et queje l'envisageai, je pensai demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures, comme si elle eût relevé de maladie ; et cela me fit bien changer mes idées. Néanmoins je ne demeurai pas, et elle me répondit d'un air fort doux et fort obligeant; et, pour vous dire la vérité, il faut que je l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour elle du fond de leur cœur. Elle passe même pour une des plus sages et des plus enjouées. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit du moins à me déliwer de quelque commencement d'inquiétude; car je m'étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement, et à ne me pas laisser emporter à toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat... » Racine avait alors vingt-trois ans. La naïveté d'impressions et l'enfance de cœur qui éclatent dans son récit marquent le point de départ d'où il s'avança graduellement, à force d'expérience et d'étude, jusqu'aux dernières profondeurs de la même passion dans Phèdre. Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un bénéfice qu'on lui promettait toujours ; et, laissant là les chanoines et la province, il revint à Paris, où son ode de te Renommée aux Muses lui valut une nouvelle gratification, son entrée à la cour, et d'être connu de Despréaux et de Molière. La Thébaide suivit de près. Jusque-là, Racine n'avait trouvé sur sa route que des protecteurs et des amis; son premier succès dramatique éveilla l'envie, et dès ce moment sa carrière fut semée d'embarras et de dégoûts, dont sa sensibilité irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se décourager. La tragédie d* Alexandre le brouilla avec Molière et avec Corneille ; avec Molière, parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner à l'Hôtel de Bourgogne ; avec Corneille, parce que l'illustre vieillard déclara au jeune homme, après avoir entendu sa pièce, qu'elle annonçait un grand talent pour la poésie en général, mais. non pour le théâtre. Aux représentations les partisans de Corneille tâchèrent d'entraver le succès. Les uns disaient que Taxile

n'était point assez honnête homme; les autres, qu'il ne méritait point sa perte; les uns qu'Alexandre n'était point assez amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scène que pour parler d'amour. Lorsque parut Andromaque, on reprocha à Pyrrhus un reste de férocité; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus achevé. C'était une conséquence du système de Corneille, qui faisait ses héros tout d'une pièce, bons ou mauvais de pied en cap ; à quoi Racine répondait fort judicieusement: (( Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-àdire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient extrêmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit plus l'indignation que la pitié du spectateur, ni qu'ils soient méchants avec excès, parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc quils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de foiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester. » J'insiste sur ce point, parce que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalité dramatique consistent précisément dans cette réduction des personnages héroïques à des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans cette analyse délicate des plus secrètes nuances du sentiment et de la passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison ininterrompue des idées et des sentiments ; c'est que chez lui tout est rempli sans vide et motivé sans réplique, et que jamais il n'y a lieu d'être surpris de ces changements brusques, de ces retours sans intermédiaire, de ces volte-faces subites» dont Corneille a fait souvent abus dans le jeu de ses caractères et dans la marche de ses drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaître que, même en ceci, tout l'avantage au théâtre soit du côté de Racine ; mais, lorsqu'il parut, toute la nouveauté était pour lui, et la nouveauté la mieux accommodée au goût d'une cour où se mêlaient tant de faiblesses, où rien ne brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse, ouverte par une La Vallière, devait se clore par une Maintenon. Il resterait toujours à savoir si ce procédé attentif et curieux, employé à l'exclusion dé tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et pour notre part nous ne le croyons pas; mais il suffi-

sait, convenons-en, à la société d'alors, qui, dans son oisiveté polie, ne réclamait pas un drame plus agité, plus orageux, plus transportant, pour parler comme M"** de Sévigné, et qui s'en tenait volontiers à 5<?r^- /îiV^, en attendant PAWr^, le chef-d'œuvre du genre. Cette pièce de Bérénice fut commandée à Racine par Madame, duchesse d'Orléans, qui soutenait à la cour les nouveaux poètes, et qui joua cette fois à Corneille le mauvais tour de le mettre aux prises, en champ clos, avec son jeune rival. D'un autre côté, Boileau, ami fidèle et sincère, défendait Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses découragements passagers, et l'excitait, à force de sévérité, à des progrès sans relâche. Ce contrôle journalier de Boileau eût été funeste assurément à un auteur de libre génie, de verve impétueuse ou de grâce nonchalante, à Molière, à La Fontaine, par exemple ; il ne put être que profitable à Racine, qui, avant de connaître Boileau, et sauf quelques pointes à l'italienne, suivait déjà cette voie de correction et d'élégance continue, où celui-ci le maintint et raffermit. Je crois donc que Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris à Racine à faire difficilement des vers faciles j mais il allait un peu loin, si, comme on l'assure, il lui donnait pour précepte de faire ordinairement le second vers avant le premier.

Depuis Andromaque^ qui parut en 1667, jusqu'à Phèdre^ dont le triomphe est de 1677, dix années s'écoulèrent; on sait comment Racine les remplit. Animé par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonné à la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au développement de son génie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, à propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de théâtre, il lança une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des représailles. A force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un bénéfice, et le privilège de la première édition à!Andromaque est accordé au sieur Racine, prieur de rÉpinai. Un régulier lui disputa ce prieuré; un procès s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuyé se désista, en se vengeant des juges par la comédie des Plaideurs^ qu'on dirait écrite par Molière^ admirable farce dont la manière décèle un coin inaperçu du poète, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais, Marot, même Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et La Fontaine. Cette vie si pleine, où, sur un grand fonds d'étude, s'ajoutaient les tracas littéraires, les visites à la cour, l'Académie à partir de 1673, et peut-être aussi, comme on l'en a

soupçonné, quelques tendres faiblesses au théâtre, cette confusion de dégoûts, déplaisirs et de gloire, retint Racine jusqu'à l'âge de trente-huit ans, c'est-À-dire jusqu'en 1677, époque où il s'en dégagea pour se marier chrétiennement et se convertir.

Sans doute ses deux dernières pièces, Jphigénie et Phèdre^ avaient excité contre l'auteur un redoublement d'orage : tous les auteurs siffles, les jansénistes pamphlétaires, les grands seigneurs surannés et lés débris des précieuses^ Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon, j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas présent le duc de Nevers, M"* Des Houlières et l'Hôtel de Bouillon, s'étaient ameutés sans pudeur, et les indignes manœuvres de cette cabale avaient pu inquiéter le poète : mais enfin ses pièces avaient triomphé ; le public s'y portait et y applaudissait avec larmes ; Boileau, qui ne flattait jamais, même en amitié, décernait au vainqueur une magnifique épître, et bénissait et proclamait fortuné le siècle qui voyait naître ces pompeuses merveilles. C'était donc moins que jamais pour Racine le moment de quitter la scène où retentissait son nom ; il y avait lieu pour lui à l'enivrement bien plus qu'au désappomtement littéraire : aussi sa résolution fut-elle tout à fait pure de ces bouderies mesquines auxquelles on a essayé de la rapporter. Depuis quelque temps, et le premier feu de Tâge, la première ferveur de l'esprit et des sens étant dissipée, le souvenir de son enfance, de ses maîtres, de sa tante religieuse à Port-Royal avait ressaisi le cœur de Racine ; et la comparaison involontaire qui s'établissait en lui entre sa paisible satisfaction d'autrefois et sa gloire présente, si amère et si troublée, ne pouvait que le ramener au regret d'une vie régulière. Cette •.pensée secrète qui le travaillait perce déjà dans la préface de Phèdre^ et dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit de cette douleur vertueuse d'une âme qui maudit le mal et s'y livre. Son propre cœur lui expliquait celui de Phèdre; et si l'on suppose, comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgré lui au théâtre était quelque attache amoureuse dont il avait peine à se dépouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider à faire comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de déchirant, de réellement senti et de plus particulier qu'à l'ordinaire dans les combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de Phèdre est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empêcher lui-même de le reconnaître,

et ainsi fut presque vérifié le mot de l'auteur « qui espéroit, au moyen de cette pièce, réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur pitié et par leur doctrine ». Toutefois, en s'enfon'çant davantage dans ses réflexions de réforme, Racine jugea qu'il était plus prudent et plus conséquent de renoncer au théâtre, et il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se réconcilia avec Port-Royal, se prépara, dans la vie domestique, à ses devoirs de père ; et, comme le roi le nomma à cette époque historiographe ainsi que Boileau, il ne négligea pas non plus ses devoirs d'historien : à cet effet, il commença par faire une espèce d'extrait du traité de Lucien Sur la manière d'écrire l'histoire^ et s'appliqua à la lecture de Mézerai, de Vittorio Siri et autres.

D'après le peu qu'on vient de lire sur le caractère, les mœurs et les habitudes d'esprit de Racine, il serait déjà aisé de présumer les qualités et les défauts essentiels de son œuvre, de prévoir ce qu'il a pu atteindre, et en même temps ce qui a dû lui manquer. Un grand art de combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et successive, plutôt que cette force de conception, simple et féconde, qui agit simultanément et comme par voie de cristallisation autour de plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques ; de la présence d'esprit dans les moindres détails; une singulière adresse à ne dévider qu'un seul fil à la fois ; de l'habileté pour élaguer plutôt que la puissance pour étreindre ; une science ingénieuse d'introduire et d'éconduire ses personnages ; parfois la situation capitale éludée, soit par un récit pompeux, soit par l'absence motivée du témoin le plus embarrassant ; et de même dans les caractères, rien de divergent ni d'excentrique ; les parties accessoires, les antécédents peu commodes supprimés ; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux ou trois nuances assorties sur un fond simple ; — puis, au milieu de tout cela, une passion qu'on n'a pas vue naître, dont le flot arrive déjà gonflé, mollement écumeux, et qui vous entraine comme le courant blanchi d'une belle eau: voilà le drame de Racine. Et si l'on descendait à son style et à l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautés du même ordre restreintes aux mêmes limites, et des variations de ton mélodieuses sans doute, mais dans l'échelle d'une seule octave. Quelques remarques, à propos de Britannicus, préciseront notre pensée et

la justifieront si, dans ces termes généraux, elle semblait un peu téméraire. Il s'agit du premier crime de Néron, de celui par lequel il échappe d'abord à l'autorité de sa mère et de ses gouverneurs. Dans Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze à quinze ans, doux, spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Néron ivre, pour le rendre ridicule, le força de chanter ; Britannicus se mit à chanter une chanson, dans laquelle il était fait allusion à sa propre destinée si précaire et à l'héritage paternel dont on l'avait dépouillé; et, au lieu de rire et de se moquer, les convives émus, moins dissimulés qu'à l'ordinaire, parce qu'ils étaient ivres, avaient marqué hautement leur compassion. Pour Néron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel féroce gronde depuis longtemps en son âme et n'épie que l'occasion de se déchaîner ; il a déjà essayé d'un poison lent contre Britannicus. La débauche l'a saisi : il est soupçonné d'avoir souillé l'adolescence de sa future victime ; il néglige son épouse Octavie pour la courtisane Acte. Sénèque a prêté son ministère à cette honteuse intrigue ; Agrippine s'est révoltée d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mère, petite-fille, sœur, nièce et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituée à des affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui échapper avec le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages principaux au moment où Racine commence sa pièce. Qu'a-t-il fait? Il est allé d'abord au plus simple, il a trié ses acteurs; Burrhus l'a dispensé de Sénèque, et Narcisse de Pallas. Othon et Sénécion, jeunes voluptueux qui perdent le prince, sont à peine nommés dans un endroit. Il rapporte dans sa préface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine : Quœ^ cunciis malœ dominationis cupidinibus flagranSj habebai in partibus Pallanietn^ et il ajoute : « Je ne dis que ce mot d'Agrippine, car il y auroit trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus. » Et malgré ce dessein formel de l'auteur, le caractère d'Agrippine n'est exprimé qu'imparfaitement : comme il fallait intéresser à sa disgrâce, ses plus odieux vices sont rejetés dans l'ombre ; elle devient un personnage peu réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse; il n'est plus guère question de ses adultères et de ses meurtres qu'en allusion, à l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, à la place

d'Acte, intervient la romanesque Junie. Néron amoureux n'est plus que le rival passionné de Britannicus, et les côtés hideux du tigre disparaissent, ou sont touchés délicatement à la rencontre. Que dire du dénoùment? de Junie réfugiée aux Vestales, et placée sous la protection du peuple, comme si le peuple protégeait quelqu'un sous Néron? Mais ce qu'on a droit surtout de reprocher à Racine, c'est d'avoir soustrait aux yeux la scène du festin. Britannicus est à table, on lui verse à boire ; quelqu'un de ses domestiques goûte le breuvage, comme c'est la coutume^ tant on est en garde contre un crime : mais Néron a tout prévu ; le breuvage s'est trouvé trop chaud, il faut y verser de l'eau froide pour le rafraîchir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin d'empoisonner. L'effet est soudain ; ce poison tue sur l'heure, et Locuste a été chargée de le préparer tel, sous la menace du supplice. Soit dédain pour ces circonstances, soit difficulté de les exprimer en vers. Racine les a négligées dans le récit de Burrhus : il se borne à rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y réussit; mais on doit avouer que même sur ce point il a rabattu de la brièveté incisive, de la concision éclatante de Tacite. Trop souvent, lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se fraye une route entre les qualités extrêmes des originaux, et garde prudemment le milieu de la chaussée, sans approcher des bords d'où Ton voit le précipice. Nous préciserons tout à l'heure le fait pour ce qui concerne la Bible ; nous n'en citerons qu'un exemple relativement à Tacite. Agrippme, dans sa belle invective contre Néron, s'écrie que d'un côté l'on entendra la fille de GermanicuSj et de l'autre le fils cT/Enobarbus.

Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus, Qui, louH deux de l'exil rappelés par moi-même, Partagent à mes }eux rautoriié suprême.

Or Tacite dit : Audiretur hinc Germamci filia, inde debilis rursus Burrhus et exsul Seneca^ trunca scilicet manu et professoria lingua^ generis humani regimen expostulantes. Racine a évidenunent reculé devant l'énergique insulte de maître d'école adressée à Sénèque et celle de manchot et de mutilé adressée à Burrhus, et son Agrippine n'accuse pas ces pédagogues de vouloir régenter le monde. En général, tous les

défauts du style de Racine proviennent de celte pudeur de goût qu'on a trop exaltée en lui, et qui parfois le laisse en deçà du bien, en deçà du mieux.

BritanniaiSy PhèdrCy AthaUe^ tragédie romaine, grecque et biblique, ce sont là les trois grands titres dramatiques de Racine et sous lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'œuvre. Nous nous sommes déjà expliqué sur notre admiration pour Phèdre i pourtant, on ne peut se le dissimuler aujourd'hui, cette pièce est encore moins dans les mœurs grecques que Britannîcus dans les mœurs romaines. Hippolyte amoureux ressemble encore moins à l'Hippolyte chasseur, favori de Diane, que Néron amoureux au Néron de Tacite ; Phèdre, reine mère et régente pour son fils, à la mort supposée de son époux, compense amplement Junie protégée par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-même laisse beaucoup sans doute à désirer pour la vérité ; il a déjà perdu le sens supérieur des traditions mythologiques que possédaient si profondément Eschyle et Sophocle ; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de choses ; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille, constituent un fond de réalité qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine tout ce qui n'est pas Phèdre et sa passion échappe et fuit : la triste Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thésée, laissent à peine trace dans notre mémoire. A y regarder de près, ce sont, entre les traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingénieux, mais peu faits pour éclairer : Racine admet d'une part la version de Plutarque, qui suppose que Thésée, au lieu de descendre aux enfers, avait été simplement retenu prisonnier par un roi d'Épire dont il avait voulu ravir la femme pour son ami PbriihoUs, et d'autre part il fait dire à Phèdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse :

Je Taime, non point tel que l'ont vu les Enfere...

Dans Euripide, Yénus apparaît en personne et se venge ; dans Racine, Vénm tout entière à sa proie attachée n'est qu'une admirable métaphore. Racine a quelquefois laissé à Euripide des détails de couleur qui eussent été aussi des traits de passion :

Dieux 1 qae ne suis-j^ assise à fombre des ferèf s I

Quand pourrai-je, au travers d*uDe noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière?

dit la Phèdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup plus prolongé : Phèdre voudrait d'abord se désaltérer à l'eau pure des fontaines et s'étendre à l'ombre des peupliers ; puis elle s'écrie qu'on la conduise sur la montagne, dans les forêts de pins, où les chiens chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien ; enfin elle désire l'arène sacrée de Limna, où s'exercent les coursiers rapides : et la nourrice qui, à chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin : « Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous étiez tout à l'heure sur la montagne à la poursuite des cerfs, et maintenant vous voilà éprise du gjmnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter l'oracle... » Au troisième acte, au moment où Thésée, qu'on croyait mort, arrive et quand Phèdre, OEnone et Hippolyte sont en présence, Phèdre ne trouve rien de mieux que de s'enfuir en s écriant:

Je ne dois désormais songer quà me cacher;

c'est imiter l'art ingénieux de Timanthe, qui, à l'instant solennel* voila la tête d'Agamemnon.

Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, à conclure avec Corneille que Racine avait un bien plus grand talent pour la poésie en général que pour le théâtre en particulier, et à soupçonner que, s'il fut dramatique en son temps, c'est que son temps n'était qu'à cette mesure de dramatique ; mais que probablement, s'il avait vécu de nos jours, son génie se serait de préférence ouvert une autre voie. La vie de retraite, de ménage et d'étude, qu'il mena pendant les douze années de sa maturité la plus entière, semblerait confu-mer notre conjecture. Corneille aussi essaya pendant quelques années de renoncer au théâtre; mais, quoique déjà sur le déclin, il n'y put tenir, et rentra bientôt dans l'arène. Rien de cette impatience ni de cette difficulté à se contenir ne parait avoir troublé le long silence de Racine. Il écrivait l'histoire de Port- Royal, celle des campagnes du roi, prononçait deux ou trois discours d'académie, et s'exerçait à traduire quelques hymnes d'église. M"'* de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant une

pièce pour Saint-Cyr : de là le réveil en sursaut de Racine, à l'âge de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carrière parcourue en deux pas : Esther pour son coup d*essai, Athalie pour son coup de maître. Ces deux ouvrages si soudains, si imprévus, si diiïérents des autres, ne démentent-ils pas notre opinion sur Racine? n'écbappent-ils pas aux critiques générales que nous avons hasardées sur son œuvre?

Racine, dans les sujets hébreux, est bien autrement à son aise que dans les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacrés, partageant les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au récit de l'Écriture, ne se croit pas obligé de mêler l'autorité d'Aristote à l'action, ni surtout de placer au cœur de son drame une intrigue amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui, s' appuyant sur une base éternelle, varie le plus dans ses formes selon les temps, et par conséquent induit le plus en erreur le poète). Toutefois, malgré la parenté des religions et la communauté de certaines croyances, il y a dans le judaïsme un élément à part, intime, primitif;^ oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine d'être pâle et infidèle, même avec un air d'exactitude : et cet élément radical, si bien compris de Bossuet dans sa Politique sacrée^ de M. de Maistre en tous ses écrits, et du peintre anglais Martin dans son art, n'était guère accessible au poète doux et tendre qui ne voyait l'Ancien Testament qu'à travers le Nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que saint Paul. Commençons par l'architecture du temple dans Athalie : chez les Hébreux, tout était figure, symbole, et l'importance des formes se rattachait à l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans Racine ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre, en cèdre, revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de palmes; je suis dans le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze de dix-huit coudées de haut, qui se nomment, l'une Jachin^ l'autre Boozi je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze bœufs d'airain, ni les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces chérubins de bois d'olivier, haut de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. La scène se passe sous un péristyle un peu nu, et je me sens déjà moins disposé à admettre le sacrifice de sang et l'immolation par le couteau sacré, que si le poète m'avait transporté dans ce temple colossal où Salomon, le premier jour, égorgea pour hosties pacifiques vingt-deux mille bœufs et cent vingt mille brebis. Des

reproches analogues peuvent s'adresser aux caractères et aux discours des personnages. L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait être opposée au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela, n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes; j'aurais voulu entrevoir, grâce à lui, ces temples impurs de Baal,

Où siégeaient, sur de riches carreaux,

Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux;

Où, sans lever jamais leurs tôles colossales,

Veillaient, assis en cercle et se regardant tous,

Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux.

Le grand prêtre est beau, noble et terrible ; mais on le conçoit plus terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre d'un Dieu de colère. Quand il arme les lévites, et qu'il leur rappelle que leurs ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois massacré leurs frères ( «Voici ce que dit le Seigneur Dieu d'Israël : « Que chaque homme place son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frère, son ami, et celui qui lui est le plus proche. » Les enfants de Lévi firent ce que Moïse avait ordonné. »), il délaye ce verset en périphrases évasives :

Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël Rendit dans le désert un culte criminel, De leurs plus chers parents saintement homicides, Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides, Et par ce noble exploit vous acquirent Fhomieur D'être seuls employés aux autels du Seigneur?

En somme, A thalie est une œuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup d'endroits magnifique» mais non pas si complète ni si désespérante qu'on a bien voulu croire. Racine n'y a pas pénétré l'essence même de la poésie hébraïque orientale^; il y marche sans cesse avec précaution entre le

1. De la poésie, c*est possible; mais de la religion, certes, il en avait pénétré l'essence. Taurais plus d*un point à modifier aujourd'hui dans mon premier Jugement ; il a commencé à me paraître moins Juste, quand des continuateurs exagérés me l'ont rendu comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chrétien au complet dans mon ouvrage sur Port-

aaîf du sublime et le naïf du gracieux, et s*interdit soigneusement Tun et Fauti'e. Il ne dit pas comme Lamartine :

Osias n'était plus ; Dieu m'apparut : je vis Adonaï velu de gloire et d'épouvante ; Les bords éblouissants de sa robe flottante Remplissaient le sacré parvis.

Des séraphins debout sur des marches d'ivoire Se voilaient devant lui de six ailes de feux ; Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux : Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux ! Toute la terre est pleine de sa gloire !

Il ne dirait pas dans ses chœurs, quand il fait parler Timpie voluptueux :

Ainsi qu'on choisit une rose Dans les guirlandes de Sarons, Choisissez une vierge éclose Parmi les lis de vos vallons :

Enivrez-vous de son haleine, Écartez ses tresses d'ébène, Goûtez les fruits de sa beauté.

Vivez, aimez, c'est la sagesse :

Hors le plaisir et la tendresse, Tout est mensonge et vanité.

Il ne dirait pas davantage :

0 tombeau! vous êtes mon père; Et je dis aux vers de la terre :

Vous êtes ma mère et mes sœurs.

Royal : en attendant. Je me borne à en tirer les remarques que voici : « Quelle erreur nous avons soutenue autrefois 711 nous paraissait qa*Alhalie aurait été plus belle, 8*il y avait eu les grandes statues dans le vestibule , le bassin d'airain , etc. Cela , au contraire, présenté disproportionnéaient, nous eût caché le vrai sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout — Peu de décors dans Racine ; et il a raison au fond: Tunité du Dieu invisible on ressort mieux. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans le Saint des Saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, quil n*y avait aucune image, et que le sanctuaire était vide. C'était un dicton populaire, en parlant des Juifs, que

Nil prœter nubet et eœli numen adorani, •

L*avouerai-je7 Esther^ avec ses douœurs charmantes et ses aimables peintures, Esther^ moins dramatique qu'Athaliey et qui vise moins haut, me semble plus complète en soi, et ne laisser rien à désirer. 11 est vrai que ce gracieux épisode de la Bible s'encadre entre deux événements étranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, à savoir le somptueux festin d'Assuérus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours entiers, sur la prière formelle de la Juive Esther. A cela près, ou plutôt même à cause de l'omission, ce délicieux poème, si parfait d'ensemble si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me semble le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine. C'est l'épanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette âme tendre qui ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se noyer dans les larmes, et dont M"* de Maintenon écrivait : a Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la sœur Lalie. » Vers ce même temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'après saint Paul que Racine traite comme il a déjà fait Tacite et la Bible, c'est-à-dire en l'enveloppant de suavité et de nombre, mais en l'affaiblissant quelquefois. Il est à regretter (ju'il n'ait pas poussé plus loin cette espèce de composition religieuse, et que, dans les huit dernières années qui suivirent Athaliey il n'ait pas fini par jeter avec originalité quelques-uns des sentiments personnels, tendres, passionnés, fervents, que recelait son cœur. Certains passages des lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade de Hollande, font rêver une poésie intérieure et pénétrante qu'il n'a épanchée nulle part, dont il a contenu en lui, durant des années, les délices incessamment prêtes à déborder, ou qu'il a seulement répandue dans la prière, aux pieds de Dieu, avec les larmes dont il était plein. La poésie alors, qui faisait partie de la littérature, se distinguait tellement de la vie que rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait pas de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques, aux sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on avait élevé une muraille infranchissable entre les Muses et soi. Au reste, comme nul sentiment profond n'est stérile en nous, il arrivait que cette poésie rentrée et sans issue était dans la vie comme un parfum secret qui se mêlait aux moindres actions^ aux moindres paroles, y transpirait par

une voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de mérite et de vertu : c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui la lecture de ses lettres à son fils, déjà homme et lancé dans le monde, lettres simples et paternelles, écrites au coin du feu, à côté de la mère, au milieu de six autres enfants, empreintes à chaque ligne d'une tendresse grave et d'une douceur austère, et où les réprimandes sur le style, les conseils d'éviter les répétitions de mots et les locutions de la Gazette de HollandCy se mêlent naïvement aux préceptes de conduite et aux avertissements chrétiens : « Vous avez eu quelque raison d'attribuer l'heureux succès de votre voyage, par un si mauvais temps, aux prières qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien ; mais votre mère et vos petites sœurs prioient tous les jours Dieu qu'il vous préservât de tout accident, et on faisoit la même chose à Port-Royal. » Et plus bas : a M. de Torcy m'a appris que vous étiez dans la Gazette de Hollande : si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour la lire à vos petites sœurs, qui vous croiroient devenu un homme de conséquence. » On voit que M*"^ Racine songeait toujours à son fils absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d*w?i peu bon sur la table, elle ne pouvait s'empêcher de dire : « Racine en auroit volontiers mangé. » Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac, apporta à la famille des nouvelles du fils chéri; on l'accabla de questions, et ses réponses furent toutes satisfaisantes : « Mais je n'ai osé, écrit l'excellent père, lui demander si vous pensiez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l'aurois souhaitée. » L'événement domestique le plus important des dernières années de Racine est la profession que fit à Melun sa fille cadette^ âgée de dix-huit ans: il parle à son fils de la cérémonie, et en raconte les détails à sa vieille tante, qui vivait toujours à Port-Royal dont elle était abbesse'; il n'avait cessé de sangloter pendant tout l'office : ainsi, de ce cœur brisé, des trésors d'amour, des effusions inexprimables s'échappaient par ces sanglots; c'était comme l'huile versée du vase de Marie. Fénelon lui écrivit exprès pour le consoler. Avec cette facilité excessive aux émotions, et cette sensibilité plus

1 . Si ce ne fut pa» à Port-Royal même qae la fille de Racine fit profesaion, c'est que ce monastère persécuté ne pouvait plus depuis longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine, vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laissé de bien touciiants Mémoires, et réfugié alors à Melun, assista à toutes les cérémonies de vôture.

vive, plus inquiète de jour en jour, on explique l'effet mortel que causa à Racine le mot de Louis XIV» et ce dernier coup qui le tua; mais il était auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poésie : seulement, vers la fin, cette prédisposition inconnue avait dégénéré en une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantième année, vénéré et pleuré de tous, comblé de gloire, mais laissant, il faut le dire, une postérité littéraire peu virile, et bien intentionnée plutôt que capable : ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les Duché et les Campistron au théâtre, les Jean-Baptiste et les Racine fils dans Tode et le poëme. Depuis ce temps jusqu'au nôtre, et à travers toutes les variations de goût, la renommée de Racine a subsisté sans atteinte et a constamment reçu des hommages unanimes, justes au fond et mérités en tant qu'hommages, bien que parfois très-peu intelligents dans les motifs. Des critiques sans portée ont abusé du droit de le citer pour modèle, et l'ont trop souvent proposé à l'imitation par ses qualités les plus inférieures ; mais, pour qui sait le comprendre, il a suffisamment, dans son œuvre et dans sa vie, de quoi se faire à jamais admirer comme grand poète et chérir comme ami de cœur.

Décembre 4829.

Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui l'était peu. En d'autres temps, en des temps comme les nôtres, où les proportions du drame doivent être si différentes de ce qu'elles étaient alors, qu'aurait-il fait ? Eût-il également tenté le théâtre? Son génie, naturellement recueilli et paisible, eût-il suffi & cette intensité d'action que réclame notre curiosité blasée, à cette vérité réelle dans les mœurs et dans les caractères qui devient indispensable après une époque de grande révolution, à cette philosophie supérieure qui donne à tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un imbroglio^ de la couleur historique autre chose qu'un badigeowwge't Eût- il été de force et

d'humeur à mener toutes ces parties de front, à les maintenir en présence et en harmonie, à les unir, à les enchaîner sous une forme indissoluble et vivante; à les fondre Tune dans l'autre au feu des passions? N'eûtil pas trouvé plus simple et plus conforme à sa nature de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras étrangers dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y versant ; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle élégie, dont Esther et Bérénice sont les plus limpides, les plus transparents réservoirs? C'est là une délicate question, sur laquelle on ne peut exprimer que des conjectures : j'ai hasardé la mienne ; elle n'a rien d'irrévérent pour le génie de Racine. M. Etienne, dans son discours de réception à l'Académie, déclare qu'il admire Molière bien plus comme philosophe que comme poète. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. Etienne, et dans Molière la qualité de poète ne me parait inférieure à aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur des Deux Gendres de vouloir renverser l'autel du plus grand maître de notre scène. Or^ est-ce davantage vouloir renverser Racine que de déclarer qu'on préfère chez lui la poésie pure au drame, et qu'on est tenté de le rapporter à la famille des génies lyriques, des chantres élégiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de célébrer Yamour (en prenant amour dans le même sens que Dante et Platon) ?

Indépendamment de l'examen direct des œuvres, ce qui nous a surtout confirmé dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues années de sa retraite. Les facultés innées qu'on a exercées beaucoup et qu'on arrête brusquement au milieu de la carrière, après les premiers instants donnés au délassement et au repos, se réveillent et recommencent à désh-er le genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient à l'âme qu'une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n'indique pas son objet et nous livre à tout le vague de Yennui. Bientôt l'inquiétude se décide; la faculté sans aliment s'affame^ pour ainsi dire; elle crie au dedans de nous : c'est comme un coursier généreux qui hennit dans l'étable et demande l'arène ; on n'y peut tenir, et tous les projets de retraite sont oubliés. Qu'on se figure^ par exemple^ à la place de Racine, au sein du même loisir, quelqu'un de ces génies incontestablement

dramatiques, Shakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott. Ohl les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du poète va fermenter et se remplir ! comme chaque idée, chaque sentiment va revêtir à ses yeux un masque, un personnage, et marcher à ses côtés ! que de générations spontanées vont éclore de toutes parts et lever la tête sur cette eau dormante I que d'êtres inachavés, flottants, passeront dans ses rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront comme à Tancrède dans la forêt enchantée ! La reine Mab descendra en char et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel Ou Puck, Scapin ou Dorine, Chérubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et empressés, s'agiteront autour du maître, le tirailleront de mille côtés pour qu'il prenne garde à leurs êtres chéris, à leurs amants séparés, à leurs princesses malheureuses ; ils les évoqueront devant lui, comme dans rÉlysée antique le devin Tirésias, ou plutôt le vieil Anchise, évoquait les âmes des héros qui n'avaient pas vécu; ils les feront passer par groupes, ombres fugitives, rieuses ou éplorées, demandant la vie, et, dans les limbes inexplicables de la pensée, attendant la lumière du jour. Diana Vernon à cheval, franchissant les barrières et se perdant dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras à Roméo ; l'ingénue Agnès à son balcon aussi, et rendant à son amant salut pour salut du matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant le page; que sais-je7 toutes ces ravissantes figures, toutes ces apparitions enchantées souriront au poète et l'appelleront à elles du sein de leur nuage. Il n'y résistera pas longtemps, et se relancera, tête baissée, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun reviendra à ses goûts et à sa nature. Beaumarchais, conune un joueur excité par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-être, comme un voyageur simplement curieux qui a déjà vu beaucoup de siècles et de pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque de repasser, chemin faisant, par les mêmes aventures. Molière, penseur profond, triste au dedans, ayant hâte de sortir de lui-même et d'échapper à ses peines secrètes, sera cette fois d'un comique plus grave ou plus fou qu'à l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grâce, de fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette famille). Corneille couvert de cicatrices, épuisé, mais infatigable et sans relâche comme ses héros, pareil

à ce valeureux comte de Fuentës dont parle Bossuet, et qui combatti à Rocroi jusqu'au dernier soupir, Corneille ramènera obstinément au combat ses vieilles bandes espagnoles et ses drapeaux déchirés.

Voilà les poètes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait quitté; qu'il n'eut point, à ses heures de rêverie, des apparitions charmantes qui remuaient, comme autrefois, son cœur? Ce serait faire injure à son génie. Mais ces créations mêmes vers lesquelles un doux penchant dut le rentraîner d'abord, ces Monime, ces Phèdre, ces Bérénice au long TOile^ ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, à la nuit tombante, sous les traits de la Champmeslé, et qui s'enfuyaient, comme Didon, dans les bocages, qu'étaient-elles, je le demande? Oà voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup de Y Élégie à la voix gémissante^

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars, fielle, levant au ciel ses humides regards ?

E( quand il se fut tout à fait réfugié dans l'amour divin, ces formes attrayantes d'un amour profane continuèrent-elles longtemps à repasser dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt à les dissiper et à les oublier: ses affections bientôt allèrent toutes ailleurs; il ne pensait qu'à Port-Royal, alors persécuté, et se complaisait délicieusement dans ses souvenirs d'enfance : « En effet, dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la piété ; on admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le peu d'empressement des religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de curiosité pour- savoir les choses du monde et même les affaires de leurs proches ; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. iMais combien les personnes qui connoissoient l'intérieur de ce monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets d'édification 1 Quelle paix ! quel silence 1 quelle charité I quel amour pour la pauvreté et pour la mortification! Dn travail sans relâche, une prière continuelle»

point d'ambition que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les sœurs, nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance toujours prompte et le commandement toujours raisonnable. » Et vers le même temps il écrivait à son fils : a M. de Rost m'a appris que la Champmeslé étoit à l'extrémité, de quoi il me paroît très-afiligé ; mais ce qui est le plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire l'obstination avec laquelle cette pau\Te malheureuse refuse de renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit très-glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle veiTa la mort de plus près, elle changera de langage, comme font d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette particularité dont elle étoit effrayée, et qu'elle a sue, comme je crois, de M. le curé de Saint-Sulpice. » Et dans une autre lettre : « Le pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement ; sur quoi je vous dirai, en passant, que je dois réparation à la mémoire de Champmeslé, qui mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, très-repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir : du moins M. Despréaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé d'Auteuil,qui l'assista à la mort; car elle est morte à Auteuil, dans la maison d'un maître à danser, où elle étoit venue prendre Tair. » On a besoin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, que Racine voulait faire indirectement la leçon à son fils, et condamner ses propres erreurs dans la personne de celle qui en avait été l'objet. Mais, même en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, après avoir lu et comparé ces passages, que les sentiments du poète ne prenaient plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmeslé lui était depuis longtemps sortie de la mémoire. Port-Royal avait toute son âme; il y puisait le calme, il y rapportait ses prières; il était plein des gémissements de cette maison affligée, quand il fit entendre, pour l'heureuse maison de Saint-Cyr, la mélancolie touchante des chœurs d'Esther ^ En un mot, c'était la disposition lyrique qui pré-

1. Racine se trouvait précisément dans Téglise du monastère des Champs, quand rarchevèquc Harlay de ChampTallon y vint, le 17 mai 1679, à neuf heures du matin, pour renouveler la persécution qui avait été interrompue durant dix années, mais qui, à partir de ce Jour-là, ne

valait évidemment dans le poète, et qui le plus souvent, au défaut d'épanchement convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons parlé. Un de nos amis les plus chers qui, pour être romantique, à ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect profond et un sincère amour, a essayé de retracer Tétat intérieur de cette belle âme dans une pièce de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que nous insérons ici comme achevant de mettre en lumière notre point de vue critique.

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