‹ Galerie des grands écrivains françaisChapitre 17 sur 29 · LES LARMES DE RACINE · texte numérisé non relu

LES LARMES DE RACINE

Racine , qui veut pleurer, viendra à U profession (io la sœur Lalie.

* (M»» DB Maintbnon.)

Jean Racine, le grand poëte, Le poëte aimant et pieux.

Après que sa lyre muette Se fut voilée à tous les yeux, Renonçant à la gloire humaine, S'il sentait en son âme pleine Le flot contenu murmurer, Ne savait que fondre en prière, Pencher l'urne dans la poussière Aux pieds du Seigneur, et pleurer.

Comme un cœur pur de jeune ûlle Qui coule et déborde en secret, A chaque peine de famille.

Au moindre bonheur, il pleurait; A voir pleurer sa ûlle aînée; A voir sa table couronnée D'enfants, et lui-môme au déclin ; A sentir les inquiétudes De père, tout causant d'études, Les soirs d'hiver, avec Rollin ;

cessa plus Jusqu'à rentière ruine. l\ causa quelque temps avec le prélat qui, rayant aperçu, Tavait fait appeler par politesse. Plus tard, quand sa tante fut abbesse, il devint à Versailles le chargé d'aflaires en titre des pauvres persécutées. Toutes les demandes d'adoucissement près de Tarchevèque, les suppliques pour obtenir tel ou tel confesseur, roulaient sur lui. II usait son temps et son crédit à ces démarches, avec un zèle où il entrait quelque pensée d*eipiation.

Ou si dans la sainte patrie, Berceau de ses rôves louchants, II s'égarait dans la prairie Au fond de Port-Royal des Champs; S'il revoyait du cloître austère Les longs murs, l'étang solitaire.

Il pleurait comme un exilé; Pour lui, pleurer avait des charmes, Le jour que mourait dans les larmes Ou La Fontaine ou Champmeslé^.

Surtout ces pleurs avec délices £d ruisseaux d'amour s'écoulaient, Chaque fois que sous des cilices Des fronls de seize ans se voilaient; Chaque fuis que des jeunes filles.

Le jour de leurs vœux, sous les grilles S'en allaient aux yeux des parents, Et foulant leurs bouquets de fête, Livrant les cheveux de leur tête.

Épanchaient leur âme à torrents.

Lui-même il dut payer sa dette; Au temple il porta son agneiiu; Dieu marquant sa Glle cadette, La dota du mystique anneau.

Au pied de l'autel avancée, La douce et blanche fiancée Attendait le divin Époux; Mais, sans voir la cérémonie, Parmi l'encens et l'harmonie Sanglotait le père à genoux *.

Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse, Pareils à ceux qu'en sa ferveur Bfadeleine la pécheresse Répandit aux pieds du Sauveur; Pareils aux flots de parfum rare Qu'en pleurant, la sœur de Lazare

1. Il est permis de supposer, malgré ccqu*OD a vu plus haut, que le poSte donna secrètement à la Champmeslé quelques larmes et quelques prières.

2. Lope de Vegaeut aussi une fille, et la plus chérie, qui se fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une pièce de vers fort touchante, où il décrit avec beaucoup d*cxaltatîon les alternatives de ses émotions de père et de ses joies comme chrétien (Fauriel, Vie de Lope de yega).}lbd8 Racine ne pot que pleurer.

RAr.INE. 279

De ses longs cheveux essuya ; Pleurs abondants comme les vôtres, 0 le plus (endre des apôlres, Avant le jour d'ÂlIeluia !

Prière confuse et muette, Effusion de saints désirs, Quel luth se fera Tinterprète De ces sanglots, de ces soupirs?

Qui démêlera le mystère De ce cœur qui ne peut se taire, Et qui pourtant n*a point de voix?

Qui dira le sens des murmures Qu'éveille à travers les ramures Le vent d*automne dans les bois ?

C'était une offrande avec plainte, Comme Abraham en sut offrir; C'était une dernière étreinte Pour l'enfant qu'on a vu nourrir ; C'était un retour sur lui-môme, Pécheur relevé d*anathème, El sur les erreurs du passé ; Un cri vers le Juge sublime, Pour qu'en faveur de la victime Tout le reste fût effacé.

C'était un rêve d'innocence,

Et qui le faisait sangloter,

De penser que, dès son enfance.

Il aurait pu ne pas quitter

Port-Royal et son doux rivage,

Son vallon calme dans l'orage.

Refuge propice aux devoirs;

Ses châtaigniers aux larges ombres.

Au dedans les corridors sombres,

La solitude des parloirs.

Oh ! si les yeux mouillés encore.

Ressaisissant son luth dormant, 11 n'a pas dit, à voix sonore, Ce qu'il sentait en ce moment ; S'il n'a pas raconté, poëte.

Son âme pudique et discrète,

Son holocauste et ses combats, Le Maître qui tient la balance N'a que mieui compris son silence :

0 mortels, ne le blâmez pas I

Celui qu'invoquent nos prières Ne fait pas descendre les pleurs Pour étinceler aux paupières, Ainsi que la rosée aux Qeurs; Il ne fait pas sous son haleine Palpiter la poitrine humaine, Pour en tirer d*aimables sons ; Biais sa rosée est fécondante ; Biais son haleine, immense, ardente, Travaille à fondre nos glaçons.

Qu'importent ces chants qu*on exhale, Ces harpes autour du saint lieu ; Que noire voix soit la cymbale Blarchant devant Tarche de Dieu ; Si l'àme, trop tôt consolée, Comme une veuve non voilée Dissipe ce qu'il faut sentir ; Si le coupable prend le change, Et tout ce qu'il paye en louange.

S'il le retranche au repentir?

Les derniers sentiments exprimés dans cette pièce ne furent point étrangers à Tâme de Racine. Dans un très-beau cantique sur la Charité^ imité de saint Paul, il dit lui-même, en des termes assez semblables, et dont notre ami parait s'être souvenu :

En vain, je parlerois le langage des anges, En vain, mon Dieu, de tes louanges Je remplirois tout l'univers :

Sans amour ma gloire n'égale Que la gloire de la cymbale, Qui d'un vain bruit frappe les airs.

Si maintenant Ton m'objecte que cette théorie conjecturale serait admissible peut-être si Racine n'avait pas fait Athalie^ mais qa*Athalie seule répond victorieusement à tout et révèle dans le poète un génie

essentiellement dramatique^ je répliquerai à mon tour qu'en admirant beaucoup Athalie^ je ne lui reconnais point tant de portée ; que la quantité d'élévation, d'énergie et de sublime qui s'y trouve ne me parait pas du tout dépasser ce qu'il en faut pour réussir dans le haut lyrique, dans la grande poésie religieuse, dans l'hymne, et qu'à mon gré cette magnifique tragédie atteste seulement chez Racine des qualités fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse habituelle.

L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramènera involontairement aux mêmes conclusions sur la nature et la vocation de son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupé, qui se déploie et se brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un personnage à l'autre, et varie dans le même personnage selon les moments de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie s'aiguise, puis la colère se gonfle, et voilà que le dialogue ressemble à la lutte étincelante de deux serpents entrelacés. Les gestes, les inflexions de voix et les sinuosités du discours sont en parfaite harmonie; les hasards naturels, les particularités journalières d'une conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement ; chaque fois que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorité, étend la main,* ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma, c'était tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux. — Les personnages du drame, vivant de la vie réelle comme tout le monde, doivent en rappeler à chaque instant les détails et les habitudes. Hier^ aujouréChui^ demain^ sont des mots très-significatifs pour eux. Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur apparaissent au complet avec une singulière vivacité dans les moindres circonstances. Il leur échappe souvent de dire : Tel jouTy à telle heure^ en tel endroit. L'amour dont une âme est pleine, et qui cherche un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprévues de tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette, et presse son jeune époux de partir; mais Roméo veut que ce soit le rossignol qu'on entend, afin de rester encore.

La douleur est superstitieuse ; l'âme, en ses moments extrêmes, a de singuliers retours ; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y ratta-

cher à plaisir par les fils les plus déliés et les plus fragiles. Desdemona, émue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans savoir pourquoi, à une chanson de Saule que lui chantait dans son enfance une vieille esclave qu'avait sa mère. C'est ainsi que le lyrique même, grâce aux détails naïfs qui le retiennent et le fixent dans la réalité, ne fait pas hors-d'œuvre, et concourt directement à l'effet dramatique.

Le pittoresque épique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame ; mais sans se mettre exprès à décrire, sans étaler sa toile pour peindre, il est tel mot de pure causerie qui, jeté comme au hasard, va nous donner la couleur des lieux et préciser d'avance le théâtre où se déploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au château de Macbeth ; il en trouve le site agréable, et Banquo lui fait remarquer qu'il y a des nids de martinets à chaque frise et à chaque créneau: preuve, dit-il, que l'ah: est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits pareils ; les tragiques grecs en offriraient également. Racine n'en a jamais.

Le style de Racine se présente, dès l'abord, sous une teinte assez uniforme d'élégance et de poésie ; rien ne s'y détache particulièrement. Le procédé en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage principal, au lieu de répandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-même, et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde intérieur, au sein de ce moi, comme disent les philosophes: de là une manière générale d'exposition et de récit qui suppose toujours dans chaque héros ou chaque héroïne un certain loisir pour s'examiner préalablement ; de là encore tout un ordre d'images délicates, et un autre coloris de demi-jour, emprunté à une savante métaphysique du cœur ; mais peu ou point de réalité, et aucun de ces détails qui nous ramènent à l'aspect humain de cette vie. La poésie de Racine élude les détsdls, les dédaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble impuissante à les saisir. Il y a dans Bajazet un passage, entre autres, fort admiré de Voltaire : Acomat explique à Osmin comment, malgré les défenses rigoureuses du sérail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et s'aimer :

Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle De la mort d'Amurat fit courir la nouvelle. La sultane, à ce bruit, feignant de s'effrayer, Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.

Sur la foi de ses pleure ses esclaves tremblèrent ; De Theureut Bajazet les gardes se troublèrent : Et les dons achevant d'ébranler leur devoir, Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir.

Au lien d'une explication nette et circonstanciée de la rencontre, comme tout cela est touché avec précaution 1 comme le mot propre est habilement évincé : les esclaves tremblèrent ! les gardes se troublèrent l Que d'efforts en pure perte 1 que d'élégances déplacées dans la bouche sévère du grand vizir ! — Monime a voulu s'étrangler avec son bandeau, ou, comme dit Racine, faire un affreux lien d'un sacré diadème; elle apostrophe ce diadème en vers enchanteurs que je me garderai bien de blâmer. Je noterai seulement que, dans la colère et le mépris dont elle accable ce fatal tissu^ elle ne l'ose nommer qu'en termes généraux et avec d'exquises injures. 11 résulte de cette perpétuelle nécessité de noblesse et d'élégance que s'impose le poète, que lorsqu'il en vient à quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de relever et d'ennoblir, son vers inévitablement déroge, et peut alors sembler prosaïque par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort s'est amusé à noter dans Esther le petit nombre de vers qu'il croit entachés de prosaïsme. Au reste. Racine a tellement pris garde à ce genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques, il a su prêter des paroles pompeuses ou fleuries à ses personnages les plus subalternes comme à ses héros les plus achevés. Il traite ses confidentes sur le même pied que ses reines ; Arcas s'exprime tout aussi majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemam a déjà remarqué que, dans Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage simple, non figuré, conforme à sa condition d'esclave : « Pourquoi donc sortir de votre tente, ô roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore relevé la sentinelle qui veille sur les retranchements? » Et c'est Agamemnon qui dit : u Hélas 1 on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer ; le silence règne sur l'Euripe. )> Dans Racine, au contraire, Arcas prend les devants en poésie, et il est le premier à s'écrier :

Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.

Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le désordre d'une nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, écrire une lettre et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter à terre ses tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur qu'on peut regretter dans l'Iphigénie française cette vive peinture de TAgamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans l'intérieur de la tente du héros, et de nommer certaines choses de la vie par leur nom K Le procédé continu d'analyse dont Racine fait usage, l'élégance merveilleuse dont il revêt ses pensées, l'allure un peu solennelle et arrondie de sa phrase, la mélodie cadencée de ses vers, tout contribue à rendre son style tout à fait distinct de la plupart des styles franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernières années, en était venu à donner à ses rôles, surtout à ceux que lui fournissait Corneille, une simplicité d'action, une familiarité saisissante et sublime, l'aurait vainement essayé pour les héros de Racine; il eût même été coupable de briser la déclamation soutenue de leur discours, et de ramener à la causerie ce beau vers un peu chanté. Est-ce à dire pourtant que le caractère dramatique manque entièrement à cette manière de faire parler des personnages? Loin de notre pensée un tel blasphème ! Le style de Racine convient à ravir au genre de drame qu'il exprime, et nous offre un composé parfait des mêmes qualités heureuses ; tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton ; dans cet idéal complet de délicatesse et de grâce, Monime, en vérité, aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et choisie, d'un charme croissant, une confidence pénétrante et pleine d'émotion, comme on se figure qu'en pouvait suggérer au poète le commerce paisible de cette société où une femme écrivait la Princesse de Clêves; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mêle à tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des tableaux de Rubens à ceux de M. Ingres, comme on a Tœil rempli de l'éclatante variété pittoresque du grand maître flamand, on ne voit d'abord dans l'artiste français qu'un ton assez

1. Euripide d'ailleurs ne s*était pas fait faute, on le voit, de quelques anachronismes de mœurs et de moyens. On n'écrivait pas de lettres au siège do Troie ; il n'est Jamais question d'écriture dans Homère ; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'à Texactitude historique.

uniforme, une teinte diffuse de pâle et douce lumière. Mais qu'on approche de plus près et qu'on observe avec soin : mille nuances fines vont éclore sous le regard; mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serré ; on ne peut plus en détacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on vient à lui en quittant Molière ou Shakspeare : il demande alors plus que jamais à être regardé de très-près et longtemps ; ainsi seulement on surprendra les secrets de sa manière : ainsi, dans l'atmosphère du sentiment principal qui fait le fond de chaque tragédie, on verra se dessiner et se mouvoir les divers caractères avec leurs traits personnels ; ainsi, les différences d'accentuation, fugitives et ténues, deviendront saisissables, et prêteront une sorte de vérité relative au langage de chacun ; on saura avec précision jusqu'à quel point Racine est dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas.

Racine a fait les Plaideurs; et, dans cette admirable farce, il a tellement atteint du premier coup le vrai style de la comédie, qu'on peut s'étonner qu'il s'en soit tenu à cet essai. Comment n'a-t-il pas deviné, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours, que l'emploi de ce style sincèrement dramatique, qu'il venait de dérober à Molière, n'était pas limité à la comédie; que la passion la plus sérieuse pouvait s'en servir et l'élever jusqu'à elle? Comment ne s'est-il pas rappelé que le style de Corneille, en bien des endroits pathétiques, ne diffère pas essentiellement de oelui de Molière? il ne s'agissait que d'achever la fusion ; l'œuvre de réforme dramatique qui se poursuit maintenant sous nos yeux eût été dès lors accomplie. — C'est que, sans doute, dans la tragédie telle qu'il la concevait. Racine n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage ; c'est que les Plaideurs ne furent jamais qu'une débauche de table, un accident de cabaret dans sa vie littéraire ; c'est que d'invincibles préjugés s'opposent toujours à ces fusions si simples que combine à son aise la critique après deux siècles. Du temps de Racine, Fénelon, son ami, son admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le génie, écrivait de Molière: « En pensant bien, il parle souvent mal. Il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, V Avare est moins mal écrit que les pièces

qui sont en vers : il est vrai que la versification françoise Ta gêné ; il est vrai même qu'il a mieux réussi pour les vers dans V Amphitryon^ où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais en général il me paroît, jusque dans sa prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions. » Il faut se souvenir que l'auteur de cet étrange jugement avait la manière d'écrire la plus antipathique à Molière qui se puisse imaginer. Il était doux, fleuri, agréablement subtil, épris des antiques chimères, doué des signes gracieux de l'avenir ; et sa prose, encor quun peu trainantey ne ressemblait pas mal à ces beaux vieillards divins dont il nous parle souvent, à longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un bâton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il énonçait à coup sûr, dans cette lettre à l'Académie, l'opinion de plus d'un esprit délicat, de plus d'un académicien de son temps, et Racine lui-même se serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de points la diction de Molière.

La sienne est scrupuleuse, irréprochable, et tout l'éloge qu'on a coutume de faire du style de Racine en général doit s'appliquer sans réserve à sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions, ce chef-d* œuvre le plus difficile de la poésie^ comme lui disait Boileau ; on peut voir là-dessus leur correspondance. En se tenant à un vocabulaire un peu restreint. Racine a multiplié les combinaisons et les ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des traces légères d'une langue antérieure à la sienne, et je trouve pour mon compte un charme infini à ces idiotismes trop peu nombreux qui lui ont valu d'être souligné quelquefois par les critiques du dernier siècle.

En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice, ce me semble, à traiter Racine autrement que tous les vrais poètes de génie, à lui demander ce qu'il n'a pas, à ne pas le prendre pour ce qu'il est, à ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame lui-même; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible, modifiée par une éducation continuelle et par une multitude de circonstances sociales qui ont pour jamais disparu ; il est, autant qu'aucun autre, et à force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie, marqué au coin d'une indivi-

dualité distincte, et nous retrace presque partout le profil noble, tendie et mélancolique de l'homme avec la date du temps. D'où il résulte aussi que vouloir ériger ce style en style-modèle ^ le professer à tout propos et en toute occurrence, y rapporter toutes les autres manières comme à un type invariable, c'est bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le renfermer tout entier dans ses qualités de grammaire et de diction. Nous croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en déclarant le style de Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une étemelle étude, mais impossible, mais inutile à imiter, et surtout d'une forme peu applicable au drame nouveau, précisément parce qu'il nous paraît si bien approprié à un genre de tragédie qui n'est plus.

Janvier 4830.

Pour compléter ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai dit plus tard dans une étude reprise à fond et développée, au tome V de Port-Royal (liv. VI, chap. x et xi). Il y a moins de désaccord qu'on ne le supposerait entre les vues de la jeunesse et celles de la maturité.

La gloire de Bossuet est devenue Tune des religions de la France; on la reconnaît, on la proclame, on s'honore soi-même en y apportant chaque jour un nouveau tribut, en lui trouvant de nouvelles raisons d'être et de s'accroître ; on ne la discute plus. C'est le privilège de la vraie grandeur de se dessiner davantage à mesure qu'on s'éloigne, et de commander à distance. Ce qu'il y a de singulier pourtant dans cette fortune et cette sorte d'apothéose de Bossuet, c'est qu'il devient ainsi de plus en plus grand pour nous, sans, pour cela, qu'on lui donne nécessairement raison dans certaines controverses des plus importantes où il a été engagé. Vous aimez Fénelon, vous chérissez ses grâces, son insinuation noble et fine, ses chastes élégances; vous lui passeriez même aisément ce qu'on appelle ses erreurs : et Bossuet les a combattues, ces erreurs, non-seulement avec force, mais à outrance, mais avec une sorte de dureté. N'importe! la grande voix du contradicteur vous enlève malgré vous et vous force à vous incliner, sans égard à vos secrètes attaches pour celui qu'il abat. De même que pour les longues et opiniâtres batailles rangées qui se sont livrées sur la question gallicane. Étes-vous gallican, ou ne l'étes-vous pas? vous applaudissez, ou vous poussez un soupir à cet endroit de la carrière, mais l'ensemble de la course illustre ne garde pas moins à vos yeux sa hauteur et sa majesté. J'oserai dire la même chose de la guerre sans trêve que Bossuet a faite au protestantisme sous toutes les formes. Tout protestant éclairé, en faisant ses réserves sur les points d'histoire, avouera avec respect qu'il

1 SossL irr

n*a jamais rencontré deux pareils adversaires. En politique aussi, quelque peu partisan que Ton soit de la théorie sacrée et du droit divin, tel que Bossuet l'institue et le renouvelle, on serait presque fâché que celte doctrine n'eût pas trouvé un si simple, si mâle, si sincère organe, et si naturellement convaincu. Un Dieu, un Christ, un évêque, un roi, — voilà bien dans son entier la sphère lumineuse où la pensée de Bossuet se déploie et règne : voilà son idéal du monde. De même qu'il y eut dans l'antiquité un peuple à part, qui, sous l'inspiration et la conduite de Moïse, garda nette et distincte l'idée d'un Dieu créateur et toujours présent, gouvernant directement le monde, tandis que tous les peuples alentour égaraient cette idée pour eux confuse, dans les nuages de la fantaisie, ou l'étoufTaient sous les fantômes de l'imagination et la noyaient dans le luxe exubérant de la nature, de même Bossuet entre les modernes a ressaisi plus qu'aucun cette pensée simple d'ordre, d'autorité, d'unité, de gouvernement continuel de la Providence, et il l'applique à tous sans effort et comme par une déduction invincible. Bossuet, c'est le génie hébreu, étendu, fécondé par le christianisme, et ouvert à toutes les acquisitions de l'intelligence, mais retenant quelque chose de l'interdiction souveraine, et fermant exactement son vaste horizon là où pour lui finit la lumière. De geste et de ton, il tient d'un Moïse; il y mêle dans la parole des actions du prophète-roi, des mouvements d'un pathétique ardent et sublime ; il est la voix éloquente par excellence, la plus simple, la plus forte, la plus bjusque, la plus familière, la plus soudainement tonnante. Là même où il a son cours rigide et son flot impérieux, il y roule des trésors d'éternelle morale humaine. Et c'est par tous ces caractères qu'il est unique pour nous, et que, quel que soit l'emploi de sa parole, il reste le modèle de l'éloquence la plus haute et de la plus belle langue.

Ces vérités ne sont déjà plus nouvelles : combien de fois ne les avons-nous pas entendues ! Les deux Écrits que nous annonçons ne font, chacun à sa manière, que les exposer et les développer. M. de Lamartine a tracé, dès les premières pages de son Étude, un portrait de Bossuet ainsi largement conçu. M. Poujoulat, dans une suite de lettres adressées à un homme politique étranger, s'attache à montrer que Bossuet n'est pas seulement grand dans les ouvrages célèbres qu'on lit ordinairement de lui, mais qu'il est le même homme et le même génie

dans toute l'habitude de sa pensée et dans Tensemble de ses productions. Écrivain consciencieux, accoutumé aux travaux historiques, à ceux qui touchent à l'histoire de la religion en particulier, M. Poujoulat a la plume grave comme la pensée. Il raconte qu'il a relu à la campagne les œuvres de Bossuet et qu'il s'est plu, après chaque lecture, à rassembler ses réflexions sous formes de lettres à un ami: on parcourt utilement avec lui la suite des Sermons, des Traités théologiques qui renferment tous de si réelles beautés. Son ouvrage inspire l'estime. Commenter Bossuet est à la longue une tâche difficile et même périlleuse; les citations qu'on fait parlent d'elles-mêmes et éclairent certaines pages jusqu'à éteindre tout ce qui est à l'entour. M. Poujoulat a échappé assez heureusement à ce danger par une grande bonne foi de développement, par une sincérité de croyance qui lui a permis d'entrer dans la discussion du fond. Discussion peut-être est beaucoup dire; il ne faut pas l'entendre du moins dans un sens historique ou philosophique ; il est évident, sur une foule de points qui y prêteraient, que M. Poujoulat écrit dans toute la confiance et la sécurité des convictions françaises, qui ne soupçonnent pas assez la nature et la force des objections mises en avant par une science critique plus indépendante, plus étendue. Mais moralement il retrouve ses avantages ; il s'efforce à tout moment de rendre son commentaire utile en l'appliquant à notre temps, à nousmêmes, aux vices de la société et à la maladie de nos cœurs : « Bossuet est surtout l'homme de l'âge où nous sommes », pense-t-il; et il en donne les raisons, qui sont plutôt de sa part d'honorables désirs que des faits manifestes et concluants pour tous.

11 serait facile ici de le mettre aux prises avec M. de Lamartine qui, tout en admirant Bossuet, est d'un avis contraire; mais on me permettra plutôt de me détourner quelque temps des commentateurs et des peintres pour aller droit au maître. Il y a sur Bossuet un travail à faire encore, et qui épuisera ce qu'on peut savoir sur lui de positif et de précis. M. de Bausset, il y a quarante ans, a donné de Bossuet une histoire agréable, riche même de détails, et qui, à certains égards, ne sera pas refaite ; mais, sur bien des parties, il y a lieu à plus de recherches et à des investigations que les hommes de lettres distingués et les académiciens s'épargnaient volontiers alors. Or, ces investigations et ces recherches à la fois pieuses et infatigables, un érudit de nos jours,

BOSSU BT. 291

M. Floquet, s'y est livré depuis plusieurs années, et X Histoire de Bos-

suei qui en résultera n'est pas éloignée de paraître. Ce sera là une base

solide et définitive à l'étude et à l'admiration du grand homme. En

attendant, j'ai sous les yeux un travail extrêmement recommandable

d'un jeune homme de mérite, qui est mort depuis peu. L'abbé Victor

Vaillant ayant à passer sa thèse de docteur à la Faculté des lettres de

Paris en i851, choisit pour son sujet une Étude sur les Sermons de

Bossuet d'nprfs les manuscrits. Il montra que ces Sermons, si bien

appréciés par l'abbé Maury au premier moment de Jeur publication

(1772), n'avaient point d'ailleurs été donnés alors, ni réimprimés depuis,

avec toute l'exactitude qu'on aurait pu exiger. Faisant le procès au

premier éditeur, Dom Déforis, avec une sévérité extrême, renouvelée et

en partie imitée de celle de M. Cousin envers les premiers éditeurs des

Pensées de Pascal^ l'abbé Vaillant s'appliqua ensuite à quelque chose de

plus utile, c'est-à-dire à retrouver l'ordre chronologique des Sermons et

des Panégyriques de Bossuet; en y regardant de près, il est parvenu à

déterminer les dates, aux moins approximatives, pour un bon nombre.

Dès aujourd'hui donc, nous pouvons étudier avec certitude Bossuet dans

sa première manière; nous pouvons, comme pour le grand Corneille,

suivre les progrès et la marche de ce génie qui est allé grandissant et

se perfectionnant, mais qui n'a pas eu de déclin et de décadence.

J'essayerai de donner idée de cette première manière par quelques

exemples.

Bossuet, né à Dijon le 27 septembre 1627, d'une bonne et ancienne famille bourgeoise de magistrats et de parlementaires, y fut élevé au milieu des livres et dans la bibliothèque domestique. Son père, entré en qualité de doyen des conseillers au Parlement de Metz, qui était de création nouvelle, laissa ses enfants aux soins d'un frère qui était conseiller au Parlement de Dijon. Le jeune Bossuet, qui demeurait dans la maison de son oncle, suivait ses classes au collège des Jésuites de la ville. Il se distingua de bonne heure par une capacité surprenante de mémoire et d'entendement ; il savait par cœur Virgile, comme un peu plus tard il sut Homère : « On comprend moins, a dit M. de Lamartine, comment il s'engoua pour toute sa vie du poète latin Horace, esprit exquis, mais raffiné, qui n'a pour corde à sa lyre que les fibres les plus molles du cœur ; voluptueux indifférent, etc. » M. de Lamartine, qui a si

bien senti les grands côtés de la parole et du talent de Bossue^ a étudié un peu trop légèrement sa vie, et il s'est posé ici une difficulté qui n'existe pas ; il n'est fait mention nulle part, en effet, de cette prédilec^ lion inexplicable de Bossuet pour Horace, le moins divin de tous les pofiesM. de Lamartine aura lu par distraction Horace au lieu d* Homère^ et il en a pris occasion de traiter Horace, rami du bon sens^ presque aussi mal qu'il a traité autrefois la Fontaine \ C'est Fénelon (et non Bossuet) qui lisait et goûtait entre tous Horace, qui le savait par cœur, qui le citait sans cesse, qui, dans sa correspondance des dernières années avec M. Destouches, se fait une sorte d'agréable gageure de battre, de réfuter, de morigéner à tout bout de champ son ami avec des citations bien prises des Satires ou des Épîtres. Encore une fois, Horace n'a rien à faire de particulier avec Bossuet, et il n'y a pas lieu de le mettre en cause à son sujet. La grande préférence païenne de Bossuet, si l'on peut ainsi parler, a été tout naturellement pour Homère, ensuite pour Virgile : Horace, à son jugement et à son goût, ne venait que bien après. Mais le livre par excellence qui détermina bientôt le génie et toute la vocation de Bossuet, et qui régla tout en lui, fut la Bible : on raconte que la première fois qu'il la lut, il en fut tout illuminé et transporté. 11 avait retrouvé Ja source d'où son propre génie allait découler, comme dans la Genèse un des quatre grands fleuves.

Bossuet fut de bonne heure destiné à l'Église : tonsuré à l'âge de huit ans, il en avait treize à peine quand il fut nommé à un canonicat de la cathédrale de Metz. Son enfance et son adolescence sont ainsi régulières, pures et toutes dirigées dans l'avenue du temple: v On ne voit pas trace d'un défaut dans son enfance ou d'une légèreté dans sa jeunesse, a dit M. de Lamartine; il semblait échapper sans lutte aux fragilités de la nature, et n'avoir d'autre passion que le beau et le bien (et le vrai). On eût dit qu'il respectait d'avance lui-même l'autorité future de son nom, de son ministère, et qu'il ne voulait pas qu'il y eût une tache humaine à essuyer sur l'homme de Dieu quand il entrerait de plain-

1. M. de Lamartine, disons- le une fois pour toates, est %\ léger en telle matière de faits, il possède à un si haut degré le don d'inexactitude, qu*il a trouvé moyen, en énumérant les amis de Bossuet, dans son article final {Consiiiutionnel du 25 avril 1854), d'écrire coulamment : « Pellisson, préçurztur de Boileau ! La Bruyère, précurseur de Molière !! ! » On lui passe tout cela, à cause de sa plume de cygne.

pied du siècle dans le tabernacle. » Pourquoi M. de Lamartine, qui trouve au passage de ces vues charmantes et de ces aperçus d'un biographe supérieur, les laisse-t-il fuir par négligence, et les gâte-t-il presque aussitôt?

Bossuet vint à Paris pour la première Tols en septembre 16A2. On dit que, le jour même de son arrivée, il vit l'entrée du cardinal de Richelieu mourant qui s'en revenait de son voyage et de ses vengeances du Midi, porté dans une chambre mobile couverte d'un drap écarlate. Avoir vu, ne fût-ce qu'un jour, Richelieu tout-puissant dans la pourpre, et bientôt après voir la Fronde, la guerre civile déchaînée et l'anarchie, ce fut pour Bossuet un cours abrégé de politique dont il tira la juste leçon : mieux vaut certes un mattre que mille maîtres, et mieux vaut encore que le mattre puisse être le roi lui-même que le ministre.

Entré en philosophie au collège de Navarre, il y brilla dans les thèses et les actes publics; il fut un prodige et un ange d'école avant d'être cet aigle que nous admirons. On sait que, prôné à l'hôtel de Rambouillet par le marquis de Feuquiëres, qui avait connu son père à Metz et qui étendait sa bienveillance sur le fils, le jeune Bossuet y fut conduit un soir pour y prêcher un sermon improvisé. En se prêtant à ces singuliers exercices et à ces touraois où l'on mettait au défi sa personne et son talent, traité comme un virtuose d'esprit dans les salons de l'hôtel de Rambouillet et de celui de Ne vers, il ne parait pas que Bossuet en ait été atteint en rien dans sa vanité, et il n'y a pas d'exemple d'un génie précoce ainsi loué, caressé du monde, et demeuré aussi parfaitement exempt de tout amour-propre et de toute coquetterie.

Il allait souvent à Metz se reposer dans l'étude et dans une vie plus sévère des succès et des triomphes de Paris. 11 y devint successivement sous-diacre, diacre, archidiacre et prêtre (1652). 11 s'y établit même tout à fait durant six ans environ pour y rrmplir avec assiduité les fonctions d'archidiacre et de chanoine; il y prêcha les premiers sermons qu'on a de lui, et ses premiers panégyriques. Il y fit ses premières armes de controversiste contre les protestants qui abondaient dans cette province. En un mot, Bossuet se conduisit comme un jeune lévite militant qui, au lieu d'accepter tout d'abord un poste agréable au centre et dans la capitale, aime mieux aller s'aguerrir et se tremper en portant les armes de la parole là où est le devoir et le danger, sur les frontières.

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Un des plus anciens sermons de Bossuet, de ceux qu'il prêcha à Metz dans sa jeunesse, a été signalé par l'abbé Vaillant : c'est le sermon pour le neuvième dimanche après la Pentecôte. Bossuet veut y montrer à la fois la bonté et la rigueur de Dieu, la tendresse et la sévérité de Jésus. Il commence par montrer Jésus attendri au moment où il rentre dans la cité qui va le trahir, et pleurant sur Jérusalem ; puis il le montrera irrité et implacable, se vengeant ou laissant son Père le venger sur les murailles et sur les enfants de cette même Jérusalem. Ce sermon, prêché « selon que Dieu me l'a inspiré », dit Bossuet en le terminant, a quelque chose de jeune, de vif, de hardi, par endroits de hasardé et presque d'étrange. Il commence avec grandeur et par une large similitude : « Comme on voit que de braves soldats, en quelques lieux écartés où les puissent avoir jetés les divers hasards de la guerre, ne laissent pas de marcher dans le temps préfix au rendez-vous de leurs troupes assigné par le général : de même, le Sauveur Jésus, quand il vit son heure venue, se résolut de quitter toutes les autres contrées de la Palestine par lesquelles il allait prêchant la parole de vie; et sachant très-bien que telle était la volonté de son Père qu'il se vint rendre dans Jérusalem, pour y subir peu de jours après la rigueur du dernier supplice, il tourna ses pas du côté de cette ville peifide, afin d'y célébrer cette Pâque éternellement mémorable et par l'institution de ses saints mystères et par reiïusion de son sang. » Et c'est alors que, tandis que Jésus descend le long de la montagne des Olives, il le présente touché au vif dans son cœur d'une tendre compassion, et pleurant sur la ville ingrate dont il voit d'avance la ruine^* puis, tout d'un coup, sans transition et par une brusque saillie qui peut sembler d'une érudition encore jeune, Bossuet s'en prend à l'hérésie des Marcionites qui, ne sachant comment concilier en un seul Dieu la bonté et la justice, avaient scindé la nature divine et et avaient fait deux Dieux : l'un purement oisif et inutile à la manière des Épicuriens, « un Dieu sous l'empire duquel les péchés se réjouissaient » , le Dieu qu on a nommé depuis des bonnes gens; et, en regard de ce Dieu indulgent à l'excès, ils en avaient forgé un autre tout vengeur, tout méchant et cruel : et aussi, poussant à bout la conséquence, ils avaient imaginé deux Christs à l'image de l'un et de l'autre Père. Après avoir apostrophé en face l'hérétique Marcion (avec les paroles de Tertullien) : « Tu ne t'éloignes pas tant de la vérité, Marcion..., » entrant alors dans

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son sujet, il établit que cette miséricorde et cette justice subsistent Tune et l'autre, mais ne se doivent point séparer; il va s'attacher à représenter dans un même discours le Sauveur miséricordieux et le Sauveur inexorable, le cœur attendri, puis le coeur irrité de Jésus : a Écoutez premièrement la voix douce et bémgne de cet Agneau sans tache, et après vous écouterez les terribles rugissements de ce Lion victorieux né de la tribu de Juda : c'est le sujet de cet entretien. »

Dès cet exorde on sent un feu singulier, une imagination ingénieuse et exubérante, une érudition un peu subtile qui se prend d^s l'abord à une hérésie bizarre; selon le mot de Chateaubriand, on voit « l'écume au mors du jeune coursier ».

Le premier point du discours où l'orateur glorifie la bonté de Jésus, toute conforme à sa vraie nature, est marqué par des bonds et des élans, des termes vifs et impétueux, des mots significatifs qui enfoncent la pensée; un peu d'archaïsme s'y mêle dans l'expression : a Et à ce propos (de la miséricorde), il me souvient, dit l'orateur, d'un petit mot de saint Pierre par lequel il dépeint fort bien le Sauveur à Corneille : Jésus de Nazareth, dit-il, homme approuvé de Dieu, qui passait bienfaisant et guérissant tous les oppressés : Periransiit benefaciendo,.» 0 Dieul les belles paroles et bien dignes de mon Sauveur I » Et il développe la beauté de ces paroles dans une paraphrase ou strophe pleine d'allégresse. Il se souvient de Pline le Jeune célébrant son Trajan qui parcourait le monde moins par ses pas que par ses victoires : « Et qu'est-ce à dire, à votre avis, que parcourir les provinces par des victoires? N'est-ce pas porter partout le carnage et la pillerie? Ahl que mon Sauveur a parcouru la Judée d'une manière bien plus aimable I il l'a parcourue moins par ses pas que par ses bienfaits. Il allait de tous côtés guérissant les malades, consolant les misérables, instruisant les ignorants... Ce n'était pas seulement les lieux où il arrêtait, qui se trouvaient mieux de sa présence : autant de pas, autant de vestiges de sa bonté. Il rendait remarquables les endroits^par où il passait, par la profusion de ses grâces. En cette bourgade, il n'y a plus d'aveugles ni d'estropiés : sans doute, disait-on, le débonnaire Jésus a passé par là. » Toute cette partie est d'une jeunesse, d'une'fralcheur de tendresse et de miséricorde charmante, et qui sent sa première sève.

Et quand il nous peint Jésus voulant se revêtir d'une chair sem

blable à la nôtre, et qu'il en expose les motifs d'après l'Écriture, avec quel relief et quelle saillie il le fait! Il montre ce Sauveur qui cherche avant tout la misère et la compassion^ évitant de prendie la nature angélique. qui l'en eût dispensé, sautant par-dessus en quelque sorte, et s' attachant à poursuivre, à appréhender la misérable nature humaine, précisément parce qu'elle est misérable, s'y attachant et courant après quoiqu'elle s'enfuît de lui, quoiqu'elle répugnât à être revêtue par lui; voulant pour lui-même une vraie chair, un vrai sang humain, avec les qualités et les faiblesses du nôtre, et cela par quelle raison? Afin d'être miséricordieux. Bien qu'en tout ceci Bossuet ne fasse qu'user des termes de l'Apôtre, et peut-être de ceux de Chrysostome, il s'en sert avec une délectation, un luxe, un goût de redoublement qui déclare la vive jeunesse: « Il a, dit Y Xipàtre^ appréhendé la nature humaine; elle s'enfuyait, elle ne voûtait point du Sauveur; qu'a-t-il fait? Il a couru après d'une course précipitée, sautant les niontagnes, c'est-à-dire les Ordres des Anges... Il a couru comme un géant à grands pas et démesurés, passant en un moment du Ciel en la terre... Là il a atteint cette fugitive nature; il l'a saisie, il Va appréhendée au corps et en Vdme. » Étudions la jeune éloquence de Bossuet, même dans ses hasards de goût, comme on étudie la jeune poésie du grand Corneille.

Je sais qu'on doit être fort circonspect quand on signale les hardiesses de jeunesse dans le style de Bossuet, car il est de ceux qui ont été hardis longtemps et toujours; je ne croîs pourtant pas me tromper en surprenant la surabondance de l'âge en certains endroits. Après avoir, dans la première partie de ce discours, déroulé et comme épuisé toutes les tendresses et les compassions de Jésus-Christ fait à l'image de l'homme, après s'être écrié : « Il nous a plaints, ce bon frère^ comme ses compagnons de fortune, comme ayant eu à passer par les mêmes misères que nous », il nous le peint, dans sa seconde partie, se retournant et se courrouçant à la fm contre les endurcissements qu'il éprouve dans l'homme : « Mais comme il n'y a point de fontaine dont la course soit si tranquille, à laquelle on ne fasse prendre par la résistance la rapidité d'un torrent : de même le Sauveur, irrité par tous ces obsacles que les Juifs aveugles opposent à sa bonté, semble déposer en un moment toute cette humeur paciQque. » Dès lors, par un contraste soudain, Bossuet s'applique et emploie, comme il dit, tout le reste de son en-

tretien à représenter à ses auditeurs les ruines encore toutes fumantes de Jérusalem. 11 se complaît à exposer la prophétie et la menace lelle qu'elle sortit d'abord de la bouche de Moïse; elle est couchée^ dit-il, au Deutéronome. Il en énumère les circonstances, il la commente, la suit pas à pas en l'accompagnant de ses cris d'aigle ; et quand il a amené les Romains et Vempereur Tite devant Jérusalem, quand il est bien sûr qu'elle est investie, qu'elle est entourée de murailles par l'assiégeant, qu'elle est plutôt comme une prison que comme une ville, et que pas un du dedans, comme un loup affamé, n'en peut échapper pour chercher de la nourriture : « Voilà, voilà, chrétiens, crie-t-il, en triomphant, la prophétie de mon Évangile accomplie de point en point. Te voilà assiégée de tes ennemis, comme mon maître te l'a prédit quarante ans auparavant : « 0 Jérusalem, te voilà pressée de tous côtés, U$ t'ont mise « à tétroity ils t'ont environnée de remparts et de forts! » Ce sont les mots de mon texte ; et y a-t-il une seule parole qui ne semble y avoir été mise pour dépeindre cette chxonvallation, non de lignes, mais de murailles? Depuis ce temps, quels discours pourraient vous dépeindre leur faim enragée, leur fureur et leur désespoir?... » Ici eqcore il me semble que Bossuet jeune excède un peu ; et de même que, dans la première partie, il avait été jusqu'à parler, à propos de Dieu fait homme, des qualités du sang et de la température du corps^ il va insister dans cette seconde partie sur les horreurs de la famine et les détails infects de la contagion. 11 aura des termes encore plus effrayants quand il voudra signifier la sentence finale, la dispersion ^ar le monde de la nation juive, et nous en étaler les membres écartelés : « Cette comparaison vous fait horreur », ajoute-t-il aussitôt, il est vrai; et cependant il la pousse à bout et ne craint pas de s'y heurter. J'y vois un signe de jeunesse encore : il a quelque cruauté non pas dans le cœur, mais dans le talent*.

On aura remarqué comme il s'approprie aisément ce dont il parle et ce sur quoi il s'appuie : mon Évangile, mon texte, mon vingt-huitième chapitre du Deutéronome, mon maître, mon pontife, etc. Il aime ces formes souveraines ; il étend la main sur les choses, et, durant le

1. Ainsi lo comte de Maistre dans ce morceau fameux sur le Bourreau. Ce passage de* fiosouet on approche et le rappelle*

temps qu'il parle, il ne peut s* empêcher de faire office du Dieu son maître. Ce n'est point personnalité ni arrogance chex Bossuet, c'est que sa personne propre est absorbée et se confond dans la personne publique du lévite et du prêtre. Il n'est que l'homme du Très-Haut en ces moments.

Un passage de ce discours en donne la date : à l'occasion des discordes civiles qui éclatent dans Jérusalem assiégée et qui font que ces insensés, en rentrant du combat contre l'ennemi commun, en viennent aux mains les uns avec les autres, Bossuet a un retour sur la patrie: « Mais peut-être vous ne remarquez pas que Dieu a laissé tomber les mêmes fléaux sur nos têtes. La France, hélas ! notre commune patriet agitée depuis si longtemps par une guerre étrangère, achève de se désoler par ses divisions intestines. Encore, parmi les Juifs, tous les deux partis conspiraient à repousser l'ennemi commun, bien loin de vouloir se fortifier par son secours ou y entretenir quelque intelligence; le moindre soupçon en était puni de mort sans rémission. Et nous, au contraire... ah ! Fidèles, n'achevons pas, épargnons un peu notre honte, w El nousy au contraire^... c'est une allusion au parti qui favorisait les E^^pagnols, au prince de Condé qui en était devenu l'allié et le général. Quand Bossuet, plus tard, dans son Oraison funèbre du prince, parlera avec tant de répulsion des discordes civiles et de ces choses dont il voudrait pouvoir se taire éternellement y il rendra un sentiment bien réel et vif qui lui avait aiTaché dans le temps même ce cri de douleur et d'alarme.

La langue de ce sermon, comme de tous les discours de ces années, est un peu plus ancienne que celle de Bossuet devenu l'orateur de Louis XIV; on y remarque des locutions d'un âge antérieur : a Or encore que nous fassions semblant d'être chrétiens, si est-ce néanmoins que nous n'épargnons rien, etc.» Il est dit que l'exemple de la ruine de Jérusalem et de cette vengeance divine, si publique, si indubitable, « doit servir de mémorial es siècles des siècles, m Ailleurs, c'est plutôt dans l'emploi de certains mots rudement concis, et dans le tour presque latin, qu'on sent le contemporain de Pascal : « Car enfin ne vous persuadez pas que Dieu vous laisse rebeller contre lui des siècles entiers : sa miséricorde est infinie, mais ses effets ont leurs limites prescrites par sa sagesse : elle qui a compté les étoiles, qui a borné cet univers dans une rondeur finie^ qui a

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prescrit des bornes aux flots do \^ mer, a marqué la hauteur jusqu'où elle a résolu de laisser monter tes iniquités. » On croirait lire un passage du livre des Pensées.

J'ai encore beaucoup à dire lur cette première époque de Bossuet, tant à Metz qu'à Paris. Comment était-il de sa personne dans sa jeunesse à l'âge oti il prononçait ces discours, déjà si puissants, avec une autorité précoce qui rayonnait d'une inspiration visible et qui s'embellissait, pour ainsi dire, d'un reste de naïveté? M. de Bausset se l'est demandé et y a répondu autant qu'il l'a pu en des termes bien généraux : « La nature, dit-il, l'avait doué de la figure la plus noble; le feu de son esprit brillait dans ses regards; les traits de son génie perçaient dans tous ses discours. Il suffit de considérer le portrait de Bossuet, peint dans sa vieillesse par le célèbre Rîgaud, pour se faire une idée de ce qu'il avait dû être dans sa jeunesse. » Il cite un peu plus loin le témoignage de l'abbé Ledieu, qui rapporte « que le regard de Bossuet était doux et perçant; que sa voix paraissait toujours sortir d'une âme passionnée ; que ses gestes dan» l'action oratoire étaient modestes, tranquilles et naturels »• Ces peintures un peu molles et à la Dagues seau n'ont pas suffi, on le conçoit, à M. de Lamartine, qui, avec cette seconde vue qui est accordée aux poètes, a su apercevoir distinctement Bossuet jeune, adolescent, Bossuet à l'âge d'Éliacin, avant même qu'il eût abordé la chaire et quand il montait seulement les degrés de l'autel :

« 11 n'avait pas encore neuf ans, nous dil l'auteur de Jocelyn parlant de Bossuet, qu'on lui coupa les cheveux en couronne au sommet de la tèlc... A treize ans on le nomma chanoine de Metz... Cette tonsure et ce vêtement seyaient à sa physionomie comme à son maintien. On reconnaissait le lévite dans l'adolescent. Sa taille, qui devait grandir beaucoup encore, était élevée pour son âge; elle avait la délicatesse et la souplesse de l'homme qui n'est pas destiné à porter d'autre fardeau que la pensée; qui se glisse avec recueillement, à pas muets, entre les colonnes des basiliques, et que la génuflexion et le prosternement habituel assouplissent sous la majesté de Dieu. Ses cheveux, de teinle brune, étaient soyeux; un épi involontaire en relevait au sommet du front une ou deux boucles comme le diadème de Moï^e ou comme les cornes du bélier prophétique; ces cheveux ainsi plantés, dont on retrouve le mouvement jusque dans ses portraits d'un âge avancé, donnaient du vent et de l'inspiration à sa chevelure. Ses yeux étaient noirs, pénétrants, mais doux. Son regard était une lueur continue et sereine : la lumière ne jaillissait point par éclairs, elle en auhit pir un rayonnement qii attirait l'œil sans V éblouir. Son front élevé et

plan laissait voir à traders une peau fine les veines entrelacées des tempes. Son nez, presque droil, mince, délicatement sculpté, entre la mollesse grecque et l'énergie romaine, n'était ni relevé par Timpudencc, ni abaissé par la pesanteur des sens. Sa bouche s'ouvrait largement entre des lèvres fines; ses lèvres frémissaient souvent sans parler comme le vent d'une parole intérieure que la modestie réprimait devant les hommes plus âgés. Un demi-sourire plein de grâce et d'arrière-pensée muette était leur expression la plus fréquente. On y sentait une disposition naturelle à la sincérité, jamais la rudesse ni le dédain. En résumé général, dans cette physionomie, la grâce du caractère couvrait si complètement la forco de l'intelligence, et la suavité y tempérait si harmonieusement la virilité de l'ensemble, qu'on ne s'y apercevait du génie qu'à l'exquise délicatesse des muscles et des nerfs de la petisée, et que l'attrait l'emportait sur l'admiration... »

Voilà un Bossuet primitif bien adouci et attendri, ce me semble, un Bossuet qu'on tire bien fort à soi du côté de Jocelyn et de Fénelon, afin de pouvoir dire ensuite : « L'âme, évidemment, dans ce grand homme était d'une trempe, et le génie d une autre. La nature l'avait fait tendre, le dogme l'avait fait dur. » Je ne crois pas à cette contradiction chez Bossuet, la nature la plus une et la moins combattue qui nous apparaisse. Mais ce qui pour moi n'est pas moins sûr, c'est que l'illustre biographe traite ici l'histoire littéraire absolument comme on traite l'histoire dans un roman historique : on invente légèrement le personnage là où le renseignement fait défaut et où l'intérêt dramatique l'exige. Et sans refuser la louange que méritent certains traits ingénieux et fins de ce portrait, je me permettrai de demander plus sérieusement : Est-il convenable, est-il bienséant de peindre ainsi Bossuet enfant, de caresser ainsi du pinceau, comme on ferait d'une danseuse grecque ou d'un bel enfant de l'aristocratie anglaise, celui qui ne cessa de grandir à l'ombre du temple, cet adolescent sérieux qui promettait le grand homme simple, tout esprit et toute parole? Eh quoi! ne le sentez-vous pas? il y a ici un contre-sens moral. Dans un sermon pour une prise d'habit qu'il prononça dans sa jeunesse, Bossuet parlant de la pudeur des vierges et l'opposant à ce que bien des filles chrétiennes se permettent dans le monde, disait : « Qui pourrait raconter tous les artifices dont elles se servent pour attirer les regards? et encore quels sont ces regards, et puis-je en parler dans cette chaire? Non : c'est assez de vous dire que les regards qui leur plaisent ne sont pas des regards indifférents, ce sont de ces regards ardents et avides^ qui boivent à longs traits sur leurs visages

tout le poison quelles ont préparé pour les cœurs^ ce sont ces regards qu'elles aiment. » Un orateur, je le sais, n'est pas une vierge; la première condition de l'orateur, même sacré, est d'oser et d'avoir du front : mais quel front que celui de Bossuet ! Je puis dire que, dans sa mâle et virile pudeur, il aurait rougi, même enfant, de cette manière d'être regardé pour être peint. Loin, loin de lui ces caresses et ces tours de force physiologiques d'un pinceau qui s'amuse au carmin et aux veines I Allez plutôt voir au Louvre son buste par Coysevox : noble tête, beau port, fierté sans jactance, front haut et plein, siège de pensée et de majesté; la bourbe singulièrement agréable en effet, fine, parlante même lorsqu'elle est au repos; le profil droit et des plus distingués : en tout une expression de feu, d'intelligence et de bonté, la figure la plus digne de l'homme, selon qu'il est fait pour parler à son semblable et pour, regarder les cieux. Otez de ce visage les rides, répandez-y la fleur de la vie, jetez-y le voile de la jeunesse, rêvez un Bossuet jeune et adolescent, mais ne vous le décrivez pas trop à nous-même, de peur de manquer à la sévérité du sujet «t au respect qui lui est dû.

Lundi 29 mai I8j4.

Je n'ai dessein pour cette fois encore que de continuer ma vue de Bossuet considéré dans sa première carrière, non pas avant sa renommée (car elle commença de bonne heurej, mais avant sa gloire. La religion qu'on a pour lui n'a pas besoin d'être de la superstition, et rien n'empêche de reconnaître les hasards et les inégalités frappantes d'une parole jeune, qui atteindra sitôt d'elle-même à la plénitude de son éloquence. Il y a loin du Panégyrique de saint Gorgon^ qu'il prêchait à Metz dans les années de son séjour, au Panégyrique de saint Paul qui signala les premières années de sa prédication à Paris, et qui est déjà du plus grand de nos orateurs sacrés (1661). Dans \q Panégyrique de saint

Gorgoriy le sujet évidemment lui fait faute ; on ne sait guère autre chose de ce martyr que son supplice, et Torateur s'y voit forcé de se rejeter sur Taffreux détail des tortures physiques qu'eut à subir celui qu'il doit célébrer: « Le tyran fait coucher le saint martyr sur un gril de fer, déjà tout rouge par la véhémence de la chaleur, qui aussitôt rétrécit ses nerfs dépouillés... Quel horrible spectacle! » Et il le décrit, ne faisant grâce d'aucune /circonstance. On a deux discours de Bossuet sur le même sujet, ou du moins un discours entier et le précis ou canevas d'un autre qu'il prononça également : c'était un tribut payé à une paroisse de la ville qui était sous l'invocation du saint. Bossuet n*est pas de ces talents ingénieux qui ont l'art de traiter excellemment des sujets médiocres et d'y introduire des ressources étrangères : mais que le sujet qui s'oiTre à lui soit vaste, relevé, majestueux, le voilà à son aise, et plus la matière est haute, plus il va se sentir à son niveau et dans sa région. Lorsqu'il eut quitté Metz pour s'établir à Paris, Bossuet en marqua aussitôt l'eflet dans son éloquence, et, à le lire dans ses productions d'alors, on éprouve comme le passage d'un climat à un autre. (( En suivant les discours de Bossuet dans leur ordre chronologique, a très-bien dit l'abbé Vaillant, nous voyons les vieux mots tomber successivement comme tombent les feuilles des bois. » Les expressions surannées ou triviales, les images rebutantes, les oublis de goût qui sont encore moins la faute de la jeunesse de Bossuet que de toute cette époque de transition qui précéda le grand règne, disparaissent et ne laissent subsister que cette langue neuve, familière, imprévue, qui ne reculera jamais, comme il l'a dit de saint Paul, devant les glorieuses bassesses du Christianisme, mais qui en saura aussi consacrer magnifiquement les combats, le gouvernement spirituel et le triomphe. Appelé souvent à prêcher devant la Cour à dater de 1662, ayant à parler dans les églises ou dans les grandes communautés de Paris, Bossuet y acquit en un instant la langue de l'usage, tout en gardant et développant la sienne; il dépouilla entièrement la province : celle-ci, dans un exercice et une discipline de six années, l'avait aguerri ; la Cour ne le polit qu'autant qu'il fallut. 11 était orateur complet dès l'âge de trente-quatre ans. Durant huit ou neuf années (1660-1669), il fut le grand prédicateur en vogue et en renom.

Deux opinions se sont produites lorsqu'on imprima pour la première

fois les Serinons de Bossuet eft 1772 : j'ai déjà indiqué celle de labbé Maury, qui plaçait ces Sermons àu-dessus de tout ce que la Chaire française avait offert en ce genre; l'autre opinion, qui était celle de La Hafpe, et que j'ai vue partagée depuis encore par de bons esprits, était moins enthousiaste et se montrait plus sensible aux inégalités et aux désaccords de ton. On trouverait de quoi justifier l'une et l'autre de ces opinions, à condition que la première l'emportât en définitive, et que le génie de Bossuet, là comme ailleurs, gardât le plus haut rang. 11 est très-vrai que, lus de suite, sans avertissement, sans qu^on se dise Tâge, le lieu, les circonstances dans lesquelles ils ont été composés, quelquesuns de ces discours de Bossuet peuvent rebuter ou surprendre des esprits qui aiment à s'appuyer sur la continuité plus égale et plus exacte de Bourdaloue et de Massillon. Par exemple, on ouvre les volumes, et on trouve tout d'abord, lun après l'autre, quatre sermons ou projets de sermons sur la fête de tous les Saints. Le premier, dont on n'a que le canevas, et qui n'est guère qu'un amas de textes et de notes, a été prêché à Metz ; le second, qu'on a tout entier, l'a été également. Ce second discours est pénible, quelque peu subtil, et sent l'appareil théologique. Voulant donner idée de la félicité et de la gloire des Saints en l'autre vie, voulant développer les desseins de Dieu dans l'accomplissement de ses élus et comment il les prend, les manie, les prépare et n'arrive que tout à la fin à leur donner le coup de maitre^ l'orateur, qui cherche à se rendre compte à lui-même, établit une dissertation élevée autant et plus qu'il ne prêche un sermon ; il dut peu agir cette fois sur les esprits de son auditoire et en être médiocrement suivi. Non qu'il n'y ait de grands traits, de belles et larges comparaisons, et aussi de ces plaintes toujours vraies et toujours émouvantes sur la vie humaine si traversée et si misérable en elle-même, et où il a fallu, dit-il, que Dieu mit de l'adresse et de l'artifice pour nous en cacher les misères : « Et toutefois, ô aveuglement de l'esprit humain 1 c'est elle qui nous séduit, elle qui n'est que trouble et qu'agitation, qui ne tient à rien, qui fait autant de pas à sa fin qu'elle ajoute de moments à sa durée et qui nous manquera tout à coup comme un faux ami, lorsqu'elle semblera nous promettre plus de repos. A quoi est-ce que nous pensons? » Mais malgré ces traits à noter et bien d'autres, ce second sermon pour la Toussaint est pénible, je le répète, un peu obscur, et, si

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l'on veut retrouver Bossuet tofjt à fait grand orateur, il faut passer au troisièn^e : ou plutôt, flans une lecture bien faite et bien conseillée de cette partie des OEu\Tes de Bossuet , on devra omettre, supprimer et le premier sennon et le quatrième, qui ne sont que des canevas informes, ne pas s'arrêter à ce second qui est dilTicuItueu^, et alors on jouira avec fraîcheur de toute la beauté morale et sereine de cet admirable troisième sermon prêché en 16^59 dans la chapelle royale et où Bossuet réfutant MontaigTie, achevant et consommant Platon, démontre et rend presque sensibles aux esprits les moins préparés les conditions du seul \Tai, durable et éternel bonheur. Et ici remarquez qu'il ne fait pas comme dans le discours de Metz où il songeait bien plus à diviser, à approfondir son sujet qu'à le rendre manifeste; il ne raisonne plus pour lui seul, il pense à ses auditeurs, il ne les perd pas de vue un seul instant : • 0 largeur, ô profondeur ! ô longueur sans bornes, et inaccessible hauteur (du bonheur céleste)! pourrai-je vous renfermer dans un seul discours? Allons ensemble, mes Frères; entrons en cet abîme de gloire et de majesté. Jetons-nous avec confiance sur cet Océan... » Quand il veut faire comprendre que le vrai bonheur pour l'être intelligent est dans la vue et dans la possession de la vérité, il sent bien qu'on va lui demander : Qu'est-ce que la vérité? et il va s'appliquer à y répondre: a Mortels grossiers et charnels, nous entendons tout corporel lement; nous voulons toujours des images et des formes matérielles. Ne pourrai-je aujourd'hui éveiller ces yeux spirituels et intérieurs, qui sont cachés bien avant au fond de votre âme, les détourner un moment de ces images vagues et changeantes que les sens impriment, et les accoutumer à porter la vue de la vérité toute pure? Tentons, essayons, voyons. » — Le second point est tout moral et très-beau. Pour donner une forte idée des plaisirs véritables dont jouissent les bienheureux, l'orateur se dit ainsi qu'à ses auditeurs : c< Philosophons un peu avant toutes choses sur la nature des joies du monde. » Et il va tâcher de faire sentir par ce qui manque à nos joies ce qui doit entrer dans celles d'une condition meilleure : « Car c'est une erreur de croire qu'il faille indifféremment recevoir la joie de quelque côté qu'elle naisse, quelque main qui nous la présente. •• De toutes les passions^ la plus pleine d'illusion, c'est la joie. » Demandons-nous toujours : D'où nous vient-elle et quel en est le sujet? Où nous mène-t-elle, et en quel état nous laisse-t-elle ? Si elle passe si

vite, elle n'est point la vraie. Le bonheur d'un être (grand principe, selon Bossuei) ne doit jamais se distinguer de la perfection de cet être ; le vrai bonheur digne de ce nom est l'état où l'être est le plus selon sa nature, où il est le plus lui-même, dans sa plénitude et dans le contentement de ses intimes désirs. Montaigne (il le nomme en chaire) a beau dire, il a beau tenir en échec la foi, rabaisser la nature humaine, et la comparer aux bêtes en lui donnant souvent le dessous : n Mais dites-moi, subtil philosophe, qui vous riez si finement de l'homme qui s'imagine êti'e quelque chose, compterez-vous encore pour rien de connaître Dieu? Connaître une première nature, adorer son éternité, admirer sa toute-puissance, louer sa sagesse, s'abandonner à sa providence, obéir à sa volonté, n'est-ce rien qui nous distingue des bêtes ?» 11 le presse, il le pousse ; le spirituel sceptique n'a jamais eu affaire à un si rude interrogateur, ni senti l'éclair d'un glaive si voisin de ses yeux : « Et donc I que les éléments nous redemandent tout ce qu'ils nous prêtent, pourvu que Dieu puisse aussi nous redemander cette âme qu il a faite à sa ressemblance. Périssent toutes les pensées que nous avons données aux choses mortelles ; mais que ce qui était né capable de Dieu soit immortel comme lui 1 Par conséquent, homme sensuel qui ne renoncez à la vie future que parce que vous craignez les justes supplices, n'espérez plus au néant; non, non, n'y espérez plus: voulez-le, ne le voulez pas, votre éternité vous est assurée. »

Quant au bonheur même dont il voudrait nous donner directement l'idée, bonheur tout spirituel et tout intérieur de l'âme dans l'autre vie, il le résume dans une expression qui termine tout un développement heureux, et il le définit : a La raison toujours attentive et toujours contente. » Prenez raison dans le sens le plus vif et le plus lumineux, la pure flamme dégagée des sens.

Par ces exemples, que je pourrais multiplier, on voit bien la marche et le progrès rapide du génie de Bossuet. Comme tous les inventeurs, il a eu quelques premiers hasards à vaincre et des tâtonnements, chez lui encore impétueux. Je me rappelle qu'autrefois M. Ampère, dans ses leçons du Collège de France, voulant caractériser ces trois grands moments de l'Éloquence de la chaire parmi nous : le moment de la création et de l'installation puissante par Bossuet, le moment du plein développement avec Bourdaloue» et enfin l'époque de l'épanouissement extrême

et de la fertilité d'automne sous Massillon, y rattachait les antiques noms devenus symboles qui consacrent les trois grands moments de la scène tragique en Grèce. De ces noms il en est deux du moins qui peuvent, en effet, se rappeler ici sans disparate : il y a quelque chose de la grandeur et de la majesté d'Eschyle aussi bien que de Corneille en Bossuet, de même qu'il peut paraître quelque chose d'Euripide comme de Racine en Massillon.

Bossuet est un talent antérieur d'origine et déformation à Louis XIV, mais pour son achèvement et sa perfection il dut beaucoup à ce jeune roi. On a essayé plus d'une fois de refuser et de ravir à Louis XIV son genre d'influence utile et d'ascendant propice sur ce qu'on a appelé son siècle : depuis quelque temps, on semblait cependant revenu de cette contestation injuste et exclusive, lorsqu'un grand écrivain de nos jours, M. Cousin, l'a tout d'un coup renouvelée, et a voulu encore une fois dépouiller Louis XIV de sa meilleure gloire pour la reporter tout entière sur l'époque antérieure. M. Cousin a une manière commode pour exagérer et agrandir les objets de son admiration : il bat ou abaisse ce qui est alentour. C'est ainsi que pour exalter Corneille, en qui il voit Eschyle, Sophocle, tous les tragiques grecs réunis, il sacrifie et diminue Racine ; c'est ainsi que, pour mieux célébrer l'époque de Louis XIII et de la Régence qui succéda, il déprime le règne de Louis XIV ; que pour glorifier les Poussin et les Le Sueur, dont il parle peut-être avec plus d'enthousiasme et d'acclamation que de connaissance directe et dégoût senti et véritable, il blasphème et nie l'admirable peinture flamande; il dit de Raphaël qu'il ne touche pas, qu'il ne fait que jouer autour du cœur, Circwn prœcordia ludit. En un mot, M. Cousin est volontiers l'homme des partis pris, des idées préconçues, ou plutôt encore il est l'homme de son tempérament et de sa propre nature. Il se prend résolument pour point de départ de ce qu'il préfère; son goût personnel entraine tout son jugement dans une seule et même ver\'e. Il abonde et déborde chaque fois dans son propre sens, et ne rentre ensuite dans le juste que lorsqu'on lui a opposé de tous côtés des contradictions et des digues, et qu'on l'a forcé à se réduire, à se modérer. Il est allé, dans la question présente, jusqu'à soutenir que ce Louis XIV qui le gêne n'a été tout à fait lui-même et n'a, en quelque sorte, commencé à dominer et à régner qu'après l'influence épuisée de M. de Lyonne et de Colbert, deux élèves

de Richelieu et de Mazarin ; voilà le grand règne reculé de dix ou quinze ans, et la minorité du monarque singulièrement prolongée par un coup d'autorité auquel on ne s'attendait pas\ M. Poujoulat, en prenant ces assertions très au sérieux et sans se permettre jamais d'en sourire, les a combattues avec avantage. Bossuet, ce me semble, nous offre en particulier un des plus grands et frappants exemples du genre de bienfaits que le s^iècle de Louis XIV dut au jeune astre de son roi dès le premier jour. Distingué par la reine Anne d'Autriche, devenu vers la fin son prédicateur de prédilection, Bossuet avait d'abord dans le talent quelque luxe d'esprit, quelques-unes de ces subtilités abondantes et ingénieuses qui tenaient au goût du jour. Ainsi, prêchant devant la reine mère, en 1658 ou 1659, le Panégyrique de sainte Thérèse^ Bossuet, excité peutêtre par les recherches de style de la sainte espagnole, et développant à plaisir un passage de TertuUien qui dit que Jésus, avant de mourir, voulut se rassasier par la volupté de la patience^ ne craindra pas d'ajouter : a Ne diriez-vous pas. Chrétiens, que, selon le sentiment de ce Père, toute la vie du Sauveur était un festin dont tous les mets étaient des tourments? festin étrange selon le siècle, mais que Jésus a jugé digne de son goùtl Sa mort suflisait pour notre salut; mais sa mort ne suffisait pas à ce merveilleux appétit qu'il avait de souffrir pour nous. » Voilà bien du bel esprit qui tient encore au genre à la mode sous la Régence. Mais, admis à parler devant le jeune roi, il apprit vite à corriger ce

\* C*ost dans rAvant-Propos du volume intitulé Madame de Longueville que M. Cousin a dit : ■ LUnfluence de Louis XIV se fait sentir assez tard. U n*a pris les rênes du gouvernement qu'on 1661, et d abord il a suivi son temps, il ne Ta pas dominé; il n'a paru réellement lui-môme que lorsqu'il n*a plus été conduit par Lyon ne et Colbert, les derniers disciples de Richelieu et de Mazarin. C'est alors que, gouvernant presque seul et supérieur à ce qui Tentourait, il a mis Tempreinte de son goût, etc., etc. » — L'idée de faire régner et gouverner M. de Lyonne en lieu et place de Louis XIV est surtout des plus singulières. Quoi! parce que M. Mignet, en publiant les Négociations relativei à la Succesiion d*Espagne, a montré pnr une suite de dépèches que M. de Lyonne était un très-habile secrétaire d'État des Affaires étrangères, voilà quo vous en faites un homme qui retarde Tavénement réel de Louis XIV, et qui provisoirement le détrône dans votre esprit! Jamais on n*a plus abusé du parti à tirer des papiers d*État que de les faire servir à une telle conclusion. Mais la vue de tous papiers postlmmes et inédits cause à M. Cousin une sorto d'éblouissement . Louis XIV dans ses Mémoirei, parlant do M. de Lyonne à la date de sa mort, se contente de dire : « Eu 1671, un ministre mourut qui avait la charge de secrétaire d'État, ayant le département des Affaires étrangères. 11 était homme capable, mais non pas sans défauts; il ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très-important. Je fus quelque temps à penser à qui Je ferais avoir sa charge... » C'est ainsi que s'exprime un roi.

genre de saillies et à les réprimer, Louis XIV, lorsqu'il entendit pour la première fois Bossuet, le goûta beaucoup et eut envers lui un procédé charmaat, bien digne d*un jeune roi qui a encore sa mère : il fit écrire au père de Bossuet, à Metz, pour le féliciter d'avoir un tel fils. Qui ne sent pas cette délicatesse n'est pas fait non plus pour sentir le genre d'inOuence que put avoir ce jeune prince sitr l'imagination vaste et l'esprit si sensé de Bossuet. Louis XIV eut de tout temps la parole la plus juste, de même qu'il avait, dit-on, la rectitude et la symétrie dans le coup d'œil. 11 y avait en lui, il y avait autour de lui quelque chose qui avertissait de ne pas excéder, de ne rien forcer. Bossuet, en parlant en sa présence, sentit, pour un certain goût élevé, qu'il avait en face de soi un régulateur. Je ne veux rien dire que d'incontestable : Louis XIV bien jeune a été utile à Bossuet pour lui donner de la proportion et toute sa justesse. Le grand orateur sacré continua de ne devoir qu'à luimême et à l'esprit qui le remplissait ses inspirations et son originalité.

II y a un fait qui se peut vérifier : dans cette suite des Sermons de Bossuet qui ont été rangés, non pas dans l'ordre chronologique où il les a composés, mais selon l'ordre de l'année chrétienne, en commençant par la Toussaint et l'Avent et en finissant par delà la Pentecôte, voulezvous à coup sûr mettre la main sur un des plus beaux et des plus irréprochables, prenez l'un quelconque de ceux dont il est dit : Prêché devant le roi.

Je ne puis m'empôcher encore d'exprimer une pensée. Oh ! quand il parle si à son aise de Louis XIV, de Louis XIII et de Richelieu, donnant bien haut la supériorité à ce qu'il préfère et à ce qu'il croit qui lui ressemble, je m'étonne que M. Cousin ne se soit jamais posé une seule fois cette question : u Qu'aurait gagné, qu'aurait perdu mon propre talent, ce talent que' l'on compare tous les jours à celui des écrivains du grand siècle, qu'aurait-il gagné ou perdu, cet admirable talent (j'oublie que c'est lui qui parle), si j'avais eu à écrire ou à discourir, ne fût-ce que quelques années, en vue même de Louis XIV, c'est-à-dire de ce bon sens royal câline^ sobre et auguste? Et ce que j'y aurais gagné ou perdu dans ma verve et mon éloquence, ne serait-ce pas précisément ce qui y fait excès et aussi ce qui y manque en gravité, en proportion, en mesure, en parfaite justesse, et, par con:»équent, en véritable autorité ? » Car il y avait en Louis XIV et dans l'air qui

Tenvironnait je ne sais quoi qui obligeait à ces qualités et à ces mérites tous ceux qui entraient dans la sphère du grand règne, et c'est en ce sens qu'on peut dire qu'il les leur conférait.

11 n*y a nul doute que, si Bossuet avait poursuivi cette carrière de sermonnaire qu'il remplit de 1661 à 1669, il n'eût gardé le sceptre et que Bourdaloue ne fût venu dans l'estime générale qu'après et un peu au-dessous. Et pouilant, peut-être, cette égalité solide^ forte et continue de Bourdaloue, sans tant d'audace ni éclat, atteignait-elle plus sûrement la masse moyenne des auditeurs. Je ne fais qu'indiquer cette idée que je crois vraie, et qui ne revient pas tout à fait à ce que dit un biographe souverainement inexact : u On coinipdLVB, avec passion, dit M. de Lamartine parlant de Bossuet et de Bourdaloue, ces deux émules d'éloquence. A la honte du tempSy le nombre des admirateurs de Bourdaloue dépassa en peu de temps celui des enthousiastes de Bossuet. La raison de cette préférence d'une argumentation froide sur une éloquence sublime est dans la nature des choses humaines. Les hommes de stature moyenne ont plus d'analogie avec leur siècle que les hommes démesurés n'en ont avec leurs contemporains. Les orateurs qui argumentent sont plus facilement compris par la foule que les orateurs qui s'enthousiasment ; il faut des ailes pour suivre l'orateur lyrique... » Cette théorie faite tout exprès à la plus grande gloire des orateurs lyriques et des hommes démesurés esiïci en défaut. M. de Bausset a remarqué au contraire, comme une espèce de singularité, qu'il ne vint à l'idée de personne alors de prendre Bossuet et Bourdaloue pour sujet de parallèle, et de balancer leur mérite et leur génie, comme on le faisait si souvent pour Corneille et pour Racine; ou du moins, si on les compara, ce ne fut que très-peu. A rhonneur et non à la honte du temps^ le goût et le sentiment public se rendirent compte de la diiïérence. Bossuet, dans la sphère supérieure de l'épiscopat, demeurait l'oracle, le docteur, un Père moderne de l'Église, le grand orateur qui intervenait aux heures funèbres et majestueuses; qui reparaissait quelquefois dans la chaire à la demande du monarque^ ou pour solenniser les Assemblées du clergé, laissant chaque fois de sa parole un souvenir imposant et mémorable. Cependant Bourdaloue continua d*ètre pour le siècle le prédicateur ordinaire par excellence, celui qui donnait un Cours continuel de christianisme moral et . pratique, et qui distribuait à tous les fidèles, sous la forme la plus saine*

le pain quotidien. Bossuet a dit quelque part dans un de ses sermons : (( S'il n'était mieux séant à la dignité de cette chaire de supposer comme indubitables les maximes de l'Évangile que de les prouver par raisonnement, avec quelle facilité pourrais-je vous faire voir, etc. » Là où Bossuet eût souffert de s'abaisser et de s'astreindre à une trop longue preuve et à une argumentation suivie, Bourdaloue, qui n'avait pas les mêmes impatiences de génie, était sans doute un ouvrier apostolique plus efficace à la longue et plus approprié dans sa constance. Le siècle dans lequel tous deux vivaient eut le mérite de faire cette distinction, et d'apprécier chacun sans les opposer l'un à l'autre : et aujourd'hui ceux qui triomphent de cette opposition et qui écrasent si aisément Bourdaloue avec Bossuet, l'homme de talent avec l'homme de génie, parce qu'ils croient se sentir eux-mêmes de la famille des génies, oublient trop que cette éloquence chrétienne était faite pour édifier et pour nourrir encore plus que pour plaire ou pour subjuguer.

Maintenant, il est juste de dire que dans ces Sermons ou discours prononcés par Bossuet de 1661 à 1609 et au delà — dans presque tous, il y a des endroits admirables, et qui pour nous autres lecteurs de quelque ordre que nous soyons, sont tout autrement émouvants que les Sermons lus aujourd'hui de Bourdaloue. Dans le Panégyrique de saint Paul tout d'abord, quelle prise de possession du sujet par le fond, par le côté le plus jntime et le plus hardi, le plus surnaturel! Paul est d* autant plus puissant quil se sent plus faible; c'est sa faiblesse qui fait sa force. Il est l'apôtre sans art d'une sagesse cachée, d'une sagesse incompréhensible, qui choque et qui scandalise, il n'y mettra ni fard ni artifice :

ff II ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs; et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon nV a gagné de disciples par celle éloquence qu'on a crue divine. U prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore loin ses conquêtes : il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix, et un jour celle ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul, adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron.

c Et d'oiî vient cela, Chrétiens? C'est que Paul a des moyens pour persuader que

BOSSOET. 311

la Grèce n'enseigne pas et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle qui se platt de relever ce que les superbes méprisent s'est répandue et mêlée dans Tauguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables épttres une certaine vertu plus qu'humaine qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte sg4 coups droii au cœur. De môme qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cotte force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine : ainsi cette vertu céleste, qui est contenue dans les écrits de saint Paul, môme dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du Ciel d'où elle descend. »

Il n'y a rien après de telles beautés.

Prenons maintenant tout autre sermon prêché depuis à la Cour, celui sur Y Ambition (1666), sur Y Honneur (1686), sur Y Amour des plaisirs (1662), des beautés du même ordre éclatent partout. Sur l'ara bîtion et sur l'honneur, il dit en face de Louis XIV tout ce qui pouvait prévenir l'idolâtrie future et prochaine dont il fut l'objet, si elle avait pu être combattue. Il recherche par les exemples d'un Néron ou d'un Nabuchodonosor « ce que peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne voir rien sur sa tête. C'est là que la convoitise, dit-il, va tous les jours se subtilisant et se renvianl pour ainsi dire sur ellemême. De là naissent des vices inconnus... » Et sur cet homme petit en soi et honteux de sa petitesse, qui travaille à s'accroître, à se multiplier, qui s'imagine qu'il incorpore tout ce qu'il amasse et ce qu'il acquiert : « Tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils, et ainsi du reste : toutefois, qu'il se multiplie tant qu'il lui plaira, il ne faut toujours pour l'abattre qu'une seule mort... Dans cet accroissement infini que notre vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste. » Le propre de Bossuet est d'avoir ainsi du premier coup d'oeil toutes les grandes idées qui sont les bornes fixes et les extrémités nécessaires des choses, et qui suppriment les intervalles mobiles où s'oublie et se joue l'éternelle enfance des hommes.

Pour qu'il ne soit pas dit que je ne cherche chez lui que les leçons aux grands et aux puissants, dans ce même sermon sur Y Honneur, où il énumère et poursuit les différentes sortes de vanités, il n'oublie pas les hommes de lettres, les poètes, ceux aussi qui, à leur manière, se disputent

le renom et l'empire : « Ceux-là pensent être les plus raisonnables qui sont vains des dons de Tintelligence, les savants, les gens de littérature, les beaux-esprits. A la vérité, Chrétiens, ils sont dignes d'être distingués des autres, et ils font un des plus beaux ornements du monde. Mais qui les pourrait supporter lorsque, aussitôt qu'ils se sentent un peu de talent, ils fatiguent toutes les oreilles de leurs faits et de leurs dits, et parce qu'ils savent arranger des mots, mesurer un vers ou arrondir une période, ils pensent avoir droit de se faire écouter sans fin et de décider de tout souverainement? O justesse dans la vie, 6 égalité dans les mœursy 6 mesure dans les passions! riches et véritables ornements de la nature raisonnable, quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer?... » Éternelle Poétique, principe, entretien et règle supérieure des vrais talents, vous voilà établie en passant dans un sermon de Bossuet, au moment même où Despréaux essayait de vous retrouver de son côté dans ses Satires. Mais combien la source découle de plus haut et dérive d'une région plus fixe chez Bossuet que chez les Horace et les Despréaux! Comme particularité littéraire, il est à noter que dans ces Sermons de Bossuet il y a de très-beaux endroits qu'on rencontre répétés jusqu'à deux et trois fois d'un discours à l'autre. De ce nombre, je citerai tout un développement moral sur l'inconstance des choses humaines et la bizarrerie de la fortune, qui déjoue à chaque fois toutes les précautions des plus prudents et des plus sages : a Si loin que vous puissiez étendre votre prévoyance, jamais vous n'égalerez ses bizarreries : vous penserez vous être muni d'un côté, la disgrâce viendra de l'autre; vous aurez tout assuré aux environs, l'édifice manquera par le fondement; si le fondement est solide, un coup de foudre viendra d'en haut, qui renversera tout de fond en comble. » Ce lieu commun éloquent se retrouve à la fois dans le troisième sermon sur la Toussaint dont j'ai parlé, dans le sermon sur Y Amour des plaisirs^ et dans celui sur l'Ambition avec quelque variante : a 0 homme, ne te trompe pas, l'avenir a des événements trop bizarres, et les pertes et les ruines entrent par trop d'endroits dans la fortune des hommes, pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre, elle bouillonne même au-dessous de la terre... » Après tout, Bossuet est un orateur; si peu qu'il cherche son art, il en possède et en connaît toute la pratique comme un Démosthëne; ce beau morceau, qui a l'air d'être brusque et

soudain, il sait bien qu'il est beau, il le garde et le met en réserve pour le répéter dans l'occasion. — On remarque aussi, jusque dans ses sermons de la grande époque, des expressions non pas surannées, mais d'une énergie propre et qui n'est pas de l'acception commune : « Notre siècle délicieux^ qui ne peut souffrir la dureté de la croix ; » pour notre siècle ami des délices. — « C'est vouloir en quelque sorte déserter la Cour que de combattre l'ambition. » Déserter y c'est-à-dire dévaster ^ rendre déserte [solitudinem facere). — « 11 y a cette différence entre la raison et les sens, que les sens font d'abord leur impression : leur opération est prompte, leur attaque brusque et surprenante, » Surprenante est pris ici au sens propre et physique, et non dans le sens plus réfléchi d'étonner et d'émerveiller. Mais pardon de nous arrêter sur ces détails d'académie avec Bossuet.

Dans les premières années de son séjour à Paris, il préluda dans le genre de l'oraison funèbre. On a celle qu'il prononça pour le père Bourgoing, général de l'Oratoire (1662), et pour Nicolas Cornet, grand maître de Navarre, et le maître chéri de Bossuet en particulier (1663). Il y a des beautés dans ces deux discours; on cite souvent, de l'Oraison funèbre du père Bourgoing, un beau morceau sur l'institution de l'Oratoire. Dans l'Oraison funèbre de M. Nicolas Cornet, les questions de la Grâce et du libre arbitre qui agitaient alors l'Église sous les noms de Jansénisme et de Molinisme sont admirablement définies, et Bossuet, par la manière libre dont il les expose, montre à quel point il est dégagé des partis et combien il plane. L'arbitre gallican, en ces matières périU leuses, est trouvé. Toutefois, ce qui frappe dans ces deux Oraisons funèbres, surtout dans la dernière, c'est un notable désaccord entre le ton et le sujet. Nous qui ne sommes pas de la maison de Navarre, nous ne pouvons entrer ainsi à toutes voiles dans cette gloire de Nicolas Cornet et dans cette apostrophe à ses grandes Mânes. Bossuet a besoin de sujets amples et élevés; en attendant qu'il lui en vienne, il agrandit et rehausse ceux qu'il traite; mais il y paraît quelque disproportion. Il tonnait un peu dans le vide en ces moments, ou plutôt dans un espace trop étroit : sa voix était trop forte pour le vaisseau.

Il devait être plus à l'aise et se sentir plus au large en célébrant la reine Anne d'Autriche, dont il prononça quelques années après l'Oraison funèbre (1667) ; mais, chose singulière I ce discours où Bossuet avait dû

répandre les reconnaissances de son cœur et déployer déjà ses magnificences historiques, n'a pas été imprimé.

Enfin la mort de la reine d'Angleterre vint lui offrir (1669) le plus majestueux et le plus grandiose des sujets. Il lui fallait la chute et la restauration des trônes, la révolution des empires, toutes les fortunes diverses assemblées en une seule vie et pesant sur une i: éme tête : il fallait à l'aigle la vaste profondeur des cieux, et en bas tous les abimes et les orages de l'Océan. Mais notons encore un service que Louis XIV et son règne rendu'ent à Bossuet : ces grands sujets, il les aurait eus également dans les époques désastreuses et à travere les Frondes et les discordes civiles, mais il les aurait eus épars en quelque 5iorte, et sans limites : Louis XIV présent avec son règne lui donna le cadre où ces vastes sujets se limitèrent et se fixèrent sans se rétrécir. Dans Tépoque auguste et si définie au sein de laquelle il parlait, Bossuet, sans rien perdre de son étendue et de ses hardiesses de coup d'œil à distance, trouvait partout autour de lui son point d'appui, cette sécurité, et cet encouragement ou avertissement insensible dont le talent et le génie luimême ont besoin. Bossuet mettait sans doute sa certitude avant tout dans le Ciel ; mais, orateur, il redoublait d'autorité et de force calme en sentant que sous lui, et au moment où il la pressait du pied, la terre de France ne tremblait plus.

Je ne fais que m'arréter au seuil avec Bossuet : d'autres publications, je l'espère, me fourniront des occasions nouvelles et m'exciteront aussi à le suivre en quelques-unes de ses autres œuvres. J'aurais pu parler avec plus de détail du livre de M. Poujoulat : l'auteur l'aurait désiré peut-être, et certes il le méritait pouc son utile et consciencieux travail. Mais il me pardonnera de ne pas entrer avec lui dans des discussions qui ne seraient que secondaires : je loue trop l'esprit général de son livre et aussi j'approuve trop l'ensemble de 1 exécution, pour vouloir instituer une critique en forme sur quelques parties. Cette fois donc, en présence d'un si grand sujet et au pied de la statue, qu'il me suffise d'avoir donné d'un ciseau timide ce que j'appelle une première atteinte.

Lundi 3 juin 4854.

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Combien de fois n'a-t-on pas cité les Mémoires manuscrits de l'abbé Le Dieu ! Tous ceux qui ont écrit sur Bossuet en ont fait un ample et continuel usage : M. de Bausset en a tiré des secours faciles pour son intéressant et agréable récit; M. Floquet, dans les estimables et méritoires volumes si bien appréciés ici même ' par M. Nisard, y a aussi puisé abondamment. Enfin, voici ces mémoires, voici ce journal de Le Dieu qui paraissent ; et^ avant tout, il faut remercier M. Tabbé Guettée d'avoir mis le public à même de s'en faire une exacte et complète idée. On aime aujourd'hui à revenir aux sources, et l'on se pique de former son jugement sur les pièces mêmes : il y aura toujours bien peu d'esprits, je le crois, qui prendront sérieusement cette peine, mais chacun aime du moins à se dire qu'il le peut.

S'il y a dans ces volumes quelques questions accessoires, étrangères à ce qui en doit faire le principal intérêt, je les laisserai de côté, pour ne m'attacher qu'à la personne et au caractère de Bossuet même, et je tacherai de marquer en quoi la publication présente ajoute à l'idée de ce grand homme et augmente eu modifie sur quelques points les notions qu'on a de lui.

Une première question et la plus naturelle est de savoir si ces Mémoires et ce Journal de l'abbé Le Dieu répondent à l'attente qu'on en avait et à ce que les fragments cités faisaient espérer. Je dirai tout d'abord qu'ils n'y répondent qu'en partie ; mais, tels qu'ils sont, ils achèveront de déterminer avec précision, vérité, et sans exagération aucune, dans tous les esprits qui se laisseront faire, les traits de cette belle et juste figure de Bossuet. La grandeur, sur la fin, n'en souffre-

1 . Mémoires et Journal de Vabbé Le Dieu sur la vie et les ouvrages de Bossuet, publiés pour la premièro fois par H. l^obbé Guettée. (Didier, quai dos Augustins, 35.) 2« Dans les deux articles du Moniteur des 10 et 24 décembre 1855.

t-elle pas un peu? je le crois ; mais la bonté y gagne. On retrouve autre chose que ce qu'on savait déjà, mais qui le vaut bien.

Pourtant, distinguons d'abord : il y a deux espèces d'ouvrages de l'abbé Le Dieu sur Bossuet ; il y a les Mémoires et le Journal. Les Mémoires, composés peu après la mort de Bossuet et tout d'une haleine, sont un récit large et animé, un tableau de la vie, des talents et des vertus du grand évêque. L'abbé Le Dieu, dans cet ouvrage, se soigne, et il écrit comme en vue du public ; son style a de la facilité, du développement, des parties heureuses : on sent l'homme qui a vécu avec Bossuet et qui en parle dignement, avec admiration, avec émotion. Dans le Journal, au contraire, écrit pour lui seul et pour servir de matière à ses souvenirs, il se montre toujours rempli sans doute d'admiration et de respect pour le personnage auquel il appartient, mais son langage n'y aide pas ; ses révélations sont de toutes sortes et sans choix ; il y a des trivialités et des platitudes qu'on regrette de rencontrer. L'abbé Le Dieu était un ecclésiastique estimable, laborieux, auteur par lui-même de quelques ouvrages sur des matières théologiques ; il fut attaché à Bossuet à partir de Tannée 1684, et resta auprès de lui près de vingt ans, les vingt dernières années de la vie du grand prélat, en qualité de secrétaire particulier et avec le titre de chanoine de son église cathédrale ; mais il ne faut point voir en lui auprès de Bossuet ce qu'était l'abbé de Langeron pour Fénelon : ce n'était point un ami, mais un domestique dévoué et fidèle. Ce n'était pas même un de ces familiers comme un Brossette ou un Boswell, devant lesquels on cause sans se gêner de toutes sortes d'opinions et d'affaires, sans compter que Bossuet n'était pas un homme de lettres, parlant ainsi à tout propos de ce qui l'occupait, et qu'il avait la discrétion grave du vrai docteur et du prélat. L'abbé Le Dieu, malgré les longues années qu'il resta auprès de Bossuet, n'entra donc jamais dans son intime confiance et ne reçut jamais de lui aucune confidence proprement dite ; il ne sut les choses importantes qu'au fur et à mesure, à force d'attention et après coup. Il y avait Vœil^ comme il dit, il y mettait de la suite, et arrivait avec un peu de temps à tout bien savoir et à bonne fin. Il paraît .s'être donné d'assez bonne heure ce rôle d'historiographe de Bossuet, et dans les dernières années il s'était fait purement et simplement son Dangeau. Son Journal proprement dit n'a guère d'autre caractère que celui de Dangeau, et de tels écrits, très-

curieux pour la postérité, ont rarement pour effet de grandir les personnages qui en font les frais et dont on nous raconte jour par jour toutes les actions et toutes les fonctions.

Les Mémoires, qui, à la différence du Journal, sont d'une lecture pleine et aisée, nous montrent Dossuet dans sa généalogie et dans sa race, dans son enfance et son éducation première, dans sa croissance naturelle et continue. Si quelqu'un semblait né pour être prêtre au plus beau et au plus digne sens du mot, c'était bien Bossuet. Son enfance pure fut suivie d'une adolescence pieuse et d'une jeunesse déjà à l'avance consacrée. Éliacin n'eut qu'à grandir, à se continuer, pour devenir un Joad. L'étude des belles-lettres, qui l'occupait d'abord et où il excellait, se subordonna d'elle-même dans sa pensée dès qu'il eut jeté les yeux sur la Bible, ce qui lui arriva dans son année de seconde ou de rhétorique : ce moment où il rencontra et lut pour la première fois une Bible latine, et l'impression de joie et de lumière qu'il en ressentit, lui restèrent toujours présents, et il en parlait encore dans ses derniers jours; il en fut comme révélé à lui-même ; il devint l'enfant et bientôt l'homme de l'Écriture et de la parole sainte. Les facultés merveilleuses qu'il avait reçues et qui se faisaient aussitôt reconnaître s'accoutumèrent sans aucun effort à trouver leur forme favorite et leur satisfaction dans les exercices graves qui remplissaient la vie d'un jeune ecclésiastique et d'un jeune docteur, thèses, controverses, prédications, conférences ; il y mettait tout le sens et toute la doctrine, il y trouvait toute sa fleur. En voyant dans les Mémoires de l'abbé Le Dieu les traits qu'il a ressaisis et rassemblés de celte première vie et de ces premières études de Bossuet, à Dijon, puis au collège de Navarre, puis à Metz lorsqu'il y fut retourné, ce qui me frappe avant tout, c'est ce signe, ce caractère manifeste de l'âme et du génie du futur grand évêque, quelque chose de facile et de supérieur qui se prononce et prend position sans lutte, sans trouble, sans interruption comme sans empressement : c'est la vocation la plus directe qui se puisse concevoir, c'est l'âme la moins combattue qui fut jamais en si haute région. Il n'a pas cessé un seul jour, à ce qu'il me semble, d'être dans son ordre et dans sa voie.

Les années de retraite et d'étude à Metz, et le fruit dont elles furent pour nourrir le talent de Bossuet, sont exprimés d'une manière sensible par l'abbé Le Dieu. Pénétré de la vérité et de la divinité de

rÉcriture, Bossuet la lisait, la méditait sans relâche, et y versait, en rinterprétant, toutes les richesses de sa jeune imagination et de son cœur. Avec la Bible il avait toujours aussi son saint Augustin présent, il le possédait à fond comme le grand réservoir des principes de la théologie, et celui de tous les Pères chez qui on est le plus sûr, en quelque difficulté que ce soit, de trouver « le point de décision ». Mais Bossuet, qui n'était pas seulement le docteur, mais l'orateur, ne séparait pas de son Augustin son saint Chrysostome ; il y apprenait les interprétations de la sainte Écriture les plus propres à la chaire, et s'y familiarisait avec ces tours nobles et pleins, avec ces tons incomparables d'insinuation « qui lui faisaient dire que ce Père était le plus grand prédicateur de l'Église. »

«r II louait aussi Origène, nous dit Tabbé Le Dieu, ses heureuses réflexions et sa tendresse dans l'expression, dont il rapportait souvent cet exemple : a Qu'heureuses a furent les tourterelles, dit Origène, d'avoir été offertes (par la Vierge au jour de la a Purification) pour notre Seigneur et Sauveur! Ne pensez pas qu'elles fussent sem- «r blablesà celles que vous voyez voler dans les airs; mais, sanctifiées par le Sainta Esprit, qui descendit autrefois du ciel en forme de colombe, elles ont été faites une «r hostie digne de Dieu. » M. de Meaux a pris d'Origène une infinité d'endroits aussi doux et aussi tendres, que Ton peut voir semés à toutes les pages du Commentaire de ce prélat sur le Cantique des Cantiques. Cette éloquence douce et insinuante a toujours été de son goût. »

Toute cette partie des Mémoires de Le Dieu, où il parle de l'éloquence première de Bossuet et des études par lesquelles il la nourrissait, estd'un grand charme. Il n'avait pas été témoin, mais il avait vu et interrogé des témoins ; il avait fait parler le prélat lui-même : il écrit comme quelqu'un qui porte un sentiment d'enthousiasme et de vie dans ces choses d'autrefois qu'il veut rendre ; on a par lui le mouvement et comme le coloris de cette jeunesse de Bossuet. Dans toutes ces portions de son ouvrage, Le Dieu justifie bien les expressions par lesquelles il se défmit lui-même à côté de Bossuet « un homme tout à lui, passionné pour sa gloire, et très-curieux de recueillir les moindres circonstances qui peuvent orner une si belle vie ». Il rachète par là ce qu'il y a d'un peu petit et d'un peu bas dans son Journal. '

Les succès de Bossuet dans les chaires de Paris, lorsqu'il y vient

faire des apparitions périodiques et assez fréquentes pendant ses années de résidence habituelle à Metz, sont peints avec une vivacité et avec une grâce qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans un compte rendu de sermons : on y assiste à ce premier règne de la grande éloquence avant la venue de Bourdaloue. Ces discours si loués des contemporains et qu'ils s'accoutumaient à personnifier dans le mot du texte toujours heureusement choisi, ce Depositum custodi^ prêché devant la reine mère, ce Surrexit Paulus de l'abbé Bossuet, comme on les appelait^ nous deviennent présents et distincts, chacun avec sa physionomie particulière. Le sermon de la Vocation^ fait en vue de confirmer la conversion de M. de Turenne (1668), était mentionné par les Carmélites, chez qui il fut prêché, comme un sermon d'une exquise beauté^ et des explications des Épltres faites à leur parloir vers le même temps sont données par elles comme ayant été d'un beauté enchantée. Qu'on remarque cette nuance d'éloges; elle revient perpétuellement sous la plume de l'abbé Le Dieu, soit qu'il cite des témoins plus anciens que lui^ soit qu'il parle de ce qu'il a entendu lui-même. C'est qu'en effet celui qu'on a appelé t Aigle de Meaux était essentiellement remarquable comme orateur par un caractère de douceur et d'onction. Ses Oraisons funèbres, les plus lus de ses ouvrages oratoires, nous ont accoutumés à entendre surtout ses éclats et ses tonnerres, bien qu'il y ait telle de ces Oraisons funèbres (celle de la princesse Palatine, par exemple) qui émeuve plus doucement et fasse pleurer ; mais en général la première chose qu'on se figure quand on songe de loin à l'éloquence de Bossuet, ce sont les foudres. Son affaire et son duel théologique avec Fénelon, et la vigueur qu'il mit à le réfuter jusqu'au bout et à le confondre, n'ont pas nui à cette idée et l'ont fait même passer pour dur. 11 ne l'était pas du .tout ailleurs. Dans cette affaire de Fénelon, Bossuet fit son office de docteur et de gardien incorruptible de la vérité : c'est un aspect différent et non moins essentiel de ce grand esprit, de cette âme toute sacerdotale de Bossuet. Nous ne parlons en ce moment que de X orateur. Après tous les témoignages rassemblés par Le Dieu, il n'y a plus moyen d'en douter, le caractère ordinaire des discours de Bossuet, tels qu'il les faisait avec une grande abondance de cœur et une appropriation vive de chaque parole à son auditoire, c'était d'être touchants^ d'ouvrir les cœurs de tous comme il ouvrait le sien, de faire couler les larmes, de persuader

enfin, grand but de l'orateur. « Gomment faites-vous donc, monseigneur, pour vous rendre si touchant ? lui disaient M*"** de Luynes, ces deux nobles et saintes religieuses de Jouarre, après l'avoir entendu ; vous nous tournez comme il vous plaît, et nous ne pouvons résister au charme de vos paroles. » Je ne m'explique tout à fait bien que depuis que j'ai lu l'abbé Le Dieu la célèbre phrase qui termine l'Oraison funèbre du prince de Condé, et dans laquelle, avant d'avoir atteint soixante ans, Bossuet semble renoncer pour jamais aux pompes de l'éloquence. C'est qu'il ne veut renoncer en effet ce jour-là qu'aux pompes et non à la parole, et à tout ce qu'elle avait de salutaire et d'efficace dans sa bouche de pasteur. Bossuet aimait mieux prêcher la parole de Dieu toute simple et toute nue que de prononcer des Oraisons funèbres: « Il n'aimait pas naturellement, a dit Le Dieu, ce dernier travail qui est peu utile, quoiqu'il y répandît beaucoup d'édification. » Sentant donc que ce déploiement et cet appareil d'éloquence solennelle le fatiguait en pure perte et ne tournait guère qu'en réputation et en gloire, il aurait cru faire tort à son troupeau que de s'y prêter plus longtemps, et, après ce dernier devoir de reconnaissance payé à la mémoire d'un prince dont l'amitié l'y obligeait, il déclara publiquement de ce côté sa carrière close, réservant désormais toute sa source vive pour des usages comme domestiques et familiers.

Il était à cet âge dont parle Cicéron, et où l'orateur romain a dit que son éloquence elle-même se sentait blanchir {quum ipsa orniio jam nosira canesreret) ; il avait hâte d'en employer toute la maturité et la douceur pour la famille chrétienne qui lui avait été donnée.

Il s'était engagé à prêcher à Meaux toutes les fois qu'il officierait pontificalement, a et jamais, dit Le Dieu, aucune affaire, quelque pressée qu'elle fût, ne l'empêcha de venir célébrer les grandes fêles avec son peuple et lui annoncer la sainte parole ». Dans ces circonstances, a on voyait un père, et non pas un prêtre, parler à ses enfants, et des enfants se rendre dociles et obéissants à la voix du père commun ».

Bossuet avait tous les genres d'éloquence; et cette facilité merveilleuse d'une parole née de source et si nourrie d'étude et de doctrine, les occasions de toute sorte qu'il eut de bonne heure dans les emplois du sacerdoce pour appliquer ces dons de nature et en distribuer les fruits, expliquent jusqu'à un certahi point cette satisfaction tranquille, cette

stabilité précoce d'un esprit qui sent qu'il n'a qu'à continuer et suivre sa marche droite, et qu'il est dans le chemin qui mène à Jérusalem.

II y a dans les Mémoires de l'abbé Le Dieu une douzaine de pages, entre autres, que je recommande : ce sont celles (109-121) dans lesquelles il raconte, d'après Bossuet lui-même et pour l'avoir entendu plusieurs fois à ce sujet, la manière dont ce grand orateur concevait l'éloquence de la chaire et la pratiquait. Ces pages, où il entre évidemment plus de Bossuet que de l'abbé Le Dieu, sont égales, sinon supérieures, à tout ce que l'abbé Maury a dit de mieux sur la rhétorique du genre ; et elles vont se joindre, dans une bibliothèque raisonnée et bien composée, à ce qu'on lit de plus vivant dans les grandes parties du De Oratore de Cicéron, et aux Dialogues de Fénelon sur V Éloquence. Nous y apprenons en quoi consistait la manière ordinaire essentielle à Bossuet, et en quoi elle différait notablement de celle de Bourdaloue, ou même de Massillon. Ces grands orateurs composaient leurs sermons et les apprenaient, les récitaient avec plus ou moins d'art ou de naturel : le discours qu'ils savaient le mieux par cœur était celui qu'ils disaient le mieux et qui souvent aussi produisait le plus d'effet. La méthode, ou, pour mieux dire, le procédé de Bossuet était autre, non pas qu'il ne lui arrivât sans doute de répéter le même discours; il y en a qu'on lui redemandait d'une année à l'autre; mais, dans ce cas encore, il est douteux qu'il les récitât exactement de même. D'ailleurs, et dans l'habitude de son éloquence, il prêchait de génie, c'est-à-dire qu'il improvisait autant qu'on peut improviser en de telles matières. Écoutons l'abbé Le Dieu, ou plutôt Bossuet lui-même, dont Le Dieu n'est sensiblement ici que l'interprète et le secrétaire :

« La considération actuelle dos personnes, du lieu et du temps, le déterminait sur le choix du sujet. Comme les saints Pères, il accommodait ses instructions ou ses repréhensions k des besoins présents; c'est pourquoi le long d'un Avent ou d*un Carômo il ne pouvait se préparer que dans l'intervalle d'un sermon à l'autre. Aussi ne s'cst-il point chargé de ces grands Carêmes où l'on prêche tous les jours; il aurait succombé au travail et se serait épuisé, tant son application était grande et sa prononciation vivel Au travail, il jetait sur le papier son dessein, son texte, ses preuves, en français ou en latin indifféremment, sans s'astreindre ni aux paroles, ni au tour de l'expression, ni aux figures : autrement, lui a-t-on ouï dire cent fois, son action aurait langui et son discours se serait énervé.

« Sur cette matière informe il faisait une méditation profonde dans la matinée du

jour qu*il avait à parler, et le plus souvent sans rien écrire davantage, pour ne se pas distraire, parce que son imagination allait bien plus vite que n'aurait fait sa main.

« Maître de toutes les pensées présentes à son esprit, il fixait dans sa mémoire jusqu'aux expressions dont il voulait se servir, puis, se recueillant Taprès-dlnée, il repassait son discours dans sa tête, le lisant des yeux de l'esprit, comme s'il eût été sur le papier; y changeant, ajoutant et retranchant comme Ton fait la plume à la main. £n6n, monté en chaire, et dans la prononciation, il suivait l'impression de sa parole sur son auditoire, et soudain, effaçant volontairement de son esprit ce qu'il avait médité, attaché à sa pensée présente, il poussait le mouvement par lequel il voyait sur le visage les cœurs ébranlés ou attendris. »

Telle était Y improvisation méditée d'où Bossuet tira ses premiers * miracles et à laquelle il resta fidèle dans tout le cours de ses homélies pastorales. Bossuet, à la différence de Bourdaloue ou de Massillon, n'a donc jamais répété ni le même Carême ni le même Avent; il se renouvelait sans cesse, il s'appropriait sans relâche; il était incapable de monotonie, d'uniformité, même en parlant de ce qui ne varie pas; il voulait dans ses instructions les plus régulières une fraîcheur de vie toujours présente, toujours sensible; rien du métier; il voulait l'action, l'émotion toute sincère; il fallait que toute son âme, son imagination, émues de l'Esprit d'en haut, y trouvassent leur place et à se répandre chaque fois; il ne pouvait souffrir dans l'orateur sacré que toutes ses paroles et ses mouvements fussent à l'avance réglés et fixés; ce n'était plus verser la source d'eau vive.

Chose remarquable! même quand il composait les oraisons funèbres « où il entre beaucoup de narratifs à quoi il n'y a rien à changer », ou des discours de doctrine dans lesquels l'exposition du dogme doit être nette et précise, « il écrivait tout, nous dit Le Dieu, sur un papier à deux colonnes, avec plusieurs expressions différentes des grands mouvements, mises l'une à côté de l'autre, dont il se réservait le choix dans la chaleur de la prononciation, pour se conserver, disait-il, la liberté de l'action en s' abandonnant à son mouvement sur ses auditeurs et tournant à leur profit les applaudissements mêmes qu'il en recevait. »

Ainsi Bossuet, quand il était obligé d'écrire à l'avance, se réservait du moins la chance d'une expression double ; il gardait toujours une ou deux voiles libres, ouvertes, pour le vent 'soudain du moment. C'est de la sopte que dans sa bouche le récité même gardait du mouvement et

avait de l'eflet de T improvisation. Le pli du manteau flottait au naturel et selon le geste.

L'abbé Le Dieu nous montre Bossuet à Meaux avant de monter en chaire, et après qu'il en est descendu. Quel tableau expressif, et qu'un peintre de sainteté en eût fait deux beaux pendants! Les jours de sermon, après avoir arrêté ses idées dans son cabinet en relisant l'Écriture ou saint Augustin, le grand et inépuisable réceptacle de doctrine chrétienne, il n'avait plus qu'à se tenir ensuite c dans une douce méditation et une prière continuelle, avec recueillement, pendant l'office divin », et, après quelques minutes où il s'enfermait encore avant de monter en chaire, il commençait à proférer son âme par ses lèvres, et le fleuve n'avait plus qu'à couler. Un jour, « dans le Carême de 1687, à Meaux, prêt à aller à Téglise de Saint-Saintin expliquer le Décalogue, je le vis, dit Le Dieu, M. l'abbé Fleury présent, prendre sa Bible pour s'y préparer, et lire à genoux, tête nue, les chapitres xix et xx de l'Exode ; s'imprimer dans la mémoire les éclairs et les tonnerres, le son redoublé de la trompette, la montagne fumante et toute la terreur qui l'environnait, en présence de la majesté divine; humilié profondément, commençant par trembler lui-même afin de mieux imprimer la terreur dans les cœurs et enfin y ouvrir les voies à l'amour ». — Puis quand il avait fini, et comme pour se mettre à l'abri de l'applaudissement, il rentrait aussitôt chez lui et s'y tenait caché, «rendant gloire à Dieu lui-même de ses dons et de ses miséricordes, sans dire seulement le moindre mot, ni de son action ni du succès qu'elle avait eu ; et la remarque qu'on fait à ce propos, ajoute Le Dieu, est un caractère vrai et certain, car il en usait de même dans toutes les autres occasions ». Il ne se considérait que comme un organe et un canal de la parole, heureux s'il en profitait tout le premier et aussi bien que les autres, mais ne devant surtout point s'en enorgueillir I

C'est en vertu du même principe de modestie, et de juste et rigoureuse distinction entre l'homme et le talent, qu'au lit de mort et dans sa dernière maladie, comme le curé de Vareddes lui exprimait son étonne* ment qu'il voulût bien le consulter, lui à qui Dieu avait donné de si grandes et si vives lumières, il répondait : « Détrompez-vous, il ne les donne à l'homme que pour les autres, le laissant souvent dans les ténèbres pour sa propre conduite ».

324 BOSSLET.

Nous savons de nos jours, et par toutes sortes d'expériences, ce que c'est que Thomme de lettres li\Té à lui-même, dans toute la liberté et la verve de son caprice et de son développement; nous savons ce qu'il est, même dans le cas où il se combine avec Técrivain religieux et où il le complique par des susceptibilités sans nom. Et quel plus grand exemple de ceLte complication que celui de l'auteur du Génie du Chris^ tianismcj de cet illustre et incurable Chateaubriand! Nous avons vu également ce qu'est Thomme de lettres dans son mélange avec le prêtre, avec celui qui se glorifiait de ce caractère sacré et qui se flattait d'en toujours porter haut la marque; nous avons vu tout ce que cet élément trop littéraire, cette trop grande activité et cette fièvre d'écrivain, a de périlleux et de dissolvant, surtout dans un siècle sans calme, au sein d'une atmosphère échauffée où tout excite et enflamme. Et quel plus grand exemple, et plus significatif, que celui de M. de La Mennais!

Bossuet n'a rien d'un homme de lettres dans le sens ordinaire de ce mot; ayant de bonne heure connu ces triomphes de la parole qui ne laissent rien à désirer en satisfactions immédiates et personnelles (s'il avait été disposé à les savourer), s'étant dès sa jeunesse senti de niveau avec la haute renommée qui lui était due, naturellement modéré, et avec cela habitué à tout considérer du degré de l'autel, on ne le voit rechercher en rien les occasions de se produire par la plume et de briller. Bossuet n'est pas un auteur, c'est un évêque et un docteur. 11 n'écrit pas pour écrire, il n'a nulle démangeaison d'être imprimé ; il n'écrit généralement que forcé par quelque motif d'utilité publique, pour instruire ou pour réfuter, et si le motif cesse, il supprime ou du moins il met dans le tiroir son écrit, v 11 n'y avait de grand à ses yeux que la défense de l'Église et de la religion. » Tel il nous apparaît de plus en plus dans le tableau de l'abbé Le Dieu, et tel il sera jusqu'à sa mort.

Les années où il fut précepteur du Dauphin, et où il se remit à toutes les études humaines sous prétexte de les lui enseigner, furent celles où il s'occupa le plus des belles-lettres proprement dites. On l'y voit relisant Virgile et lisant Homère avec un enthousiasme tout particulier. L'abbé Le Dieu n'a peut-être pas sur ces points toute l'exactitude et la connaissance de détail qu'on désirerait : ce qui du moins reste bien manifeste, c'est que la littérature profane, en prenant alors une grande place dans les études de Bossuet, n'y envahit rien, n'y empiète point

sur le reste ; elle a ses limites arrêtées à l'avance : bien qu'on nous dise qu'il lui arrivait quelquefois de réciter des vers d'Homère en dormant, tant il en avait été frappé la veille, il n'éprouva jamais dans ces sortes de lectures cette légère ivresse poétique qui, dans l'âme et l'imagination séduite de Fénelon, se produira par le Têlfmaque. Bossuet, en un mot, reste de tout temps l'homme de la parole de Dieu; il l'aime, il n'aime qu'elle essentiellement. Isaïe, les Prophètes, les Psaumes, même le Cantique des Cantiques, voilà ses lectures de prédilection et à jamais chères, voilà sur quoi il aimera vieillir et mourir : Certe in his cornenescere, his immoriy summa votorum est. C'est là son Hoc erat in votis^ et en vieillissant il n'admettra pas de diversion à cette occupation finale, et à ses yeux la seule digne du sanctuaire.

On ne se lasse pas de repasser devant celte grande figure, qui offre la plus juste proportion avec l'époque où elle parut et où l'on peut dire qu elle régna, Bossuet, en toute sa vie, marche à visage découvert, et rien de lui, rien de ses actions ni de sa pensée n'est dans l'ombre ; il fut en tout le contraire des opinions et des méthodes particulières; il fut l'homme public des grandes institutions et de Tordre établi, tantôt l'organe, tantôt l'inspirateur, tantôt le censeur accepté de tous, ou le conciliateur et l'arbitre. Il est naturellement l'homme le plus considé-* rable d'alors dans l'ordre catholique et gallican, et partout où prévalait la parole ; et cette parole nous a été transmise presque dans toute sa beauté; que faut-il de plus? M. de Maistre a appelé quelque part Bossuet une des religions françaises : et l'on conçoit très-bien en effet qu'il soit devenu cela. La vraie critique, à son égard, ramène à cette conclusion^ à cette consécration^ et, après plus d'un circuit et d'un long tour^ elle aboutit au même point-que l'admiration la moins méditée. — Je n'ai rendu aujourd'hui que l'impression générale que laisse la lecture des Mémoires de l'abbé Le Dieu ; il me reste à parler de son Journal^ qui donne une impression moins nette, moins agréable, mais qui en définitive ne permet pas de tirer un jugement différent. C'est ce qu'il n'est pas inutile de montrer.

Lundi 31 mars 1856.

Bossuet eut pour ami particulier durant toute sa vie, pour auxiliaire affectionné et constant dans toutes les questions de doctrine, de foi, de morale et de discipline de l'Ëglise, un homme bien digne en tout de cette relation étroite et de cette intimité : l'abbé Fleury fut ce premier lieutenant modeste, ce véritable second de Bossuet et comme son abbé de Langeron. Cela paraît bien d'après les Mémoires et le Jounial de Le Dieu. Maintes fois il y est dit que Bossuet fit tel acte, ou dicta tel écrit, ou donna telle conclusion, M. F abbé Fleury présent. L'abbé Fleuiy, qui était de treize ans plus jeune que le grand prélat, avait été l'un de ses disciples au début de la carrière ecclésiastique. Dans les années où l'abbé Bossuet, lié avec les prêtres de la Mission, avec saint Vincent de Paul et avec son successeur, faisait à Saint-Lazare les entretiens ou conférences pour l'ordination des jeunes prêtres, soit à Pâques, soit à la Pentecôte, les ordinands choisissaient de préférence le temps où il devait faire ces instructions pour se préparer aux Ordres, et Fleury fut de ce nombre ; lorsqu'il quitta la profession d'avocat pour embrasser la prêtrise, il voulut être un des fruits de cette exellcnte parole de Bossuet. Toute sa vie, on peut dire qu'il le suivit de près et le côtoya : également attaché à l'éducation de jeunes princes, plus tard reçu sous ses auspices à l'Académie française, il le retrouvait à Versailles, il le visitait fréquemment à Meaux et à Germigny. Dans la dernière année et quand la maladie déjà mortelle retenait Bossuet à Paris, il l'y venait voir, passait avec lui plusieurs heures, lui lisant l'Évangile et lui en parlant : entretiens doux et graves, élevés et purs, entre ces deux chrétiens si à l'unisson ; c'est là ce qu'on aimerait à entendre et à connaître ; mais Le Dieu ne nous donne que le titre de l'entretien. L'âme, l'esprit de l'abbé Fleury, semblent avoir été pris de tout point sur la mesure de Bossuet, et tempérés selon des degrés pareils, avec la différence du sage au grand. Un homme de large et vive conception, montrant un jour à quelqu'un

sa bibliothèque, qu'il avait fort belle, arrivé devant les écrivains ecclésiastiques du règne de Louis XIV, s'écria : « Fleury à côté de Bossuet; et pourtant quelle distance! mais i7 fiy a rien entre-deux, » Jugement parfait et qui caractérise bien Fleury! Ce ne serait pas ici le lieu toutefois d'appliquer à la rigueur le mot de Quintilien, qu'on n'est pas nécessairement le second pour venir le plus proche après quelqu'un, aliud proximum esse^ aliud secundum. Je sais des hommes d'étude et de lecture approfondie qui placent Fleury très-haut, plus haut qu'on n'est accoutumé à le faire aujourd'hui, qui le mettent en tête du second rang; ils disent « que ce n'est sans doute qu'un écrivain estimable et du second ordre, mais que c'est un esprit de première qualité ; que ses Mœurs des Israélites et des Chrétiens sont un livre à peu près classique,; que son Traité du choix et de la méthode des études, dans un cadre resserré, est plein de vues originales, et très-supérieur en cela à l'ouvrage plus volumineux de RoUin; que son Histoire du droit français^ son Traité du Droit public de France ^ renferment tout ce qu'on sait de certain sur les origines féodales, et à peu près tout ce qu'il y a de vrai dans certains chapitres des plus célèbres historiens modernes, qui n'y ont mis en sus que leur système et se sont bien gardés de le citer ; que Fleury est un des écrivains français qui ont le mieux connu le moyen âge; bien que peut-êlre, par amour de l'antiquité, il l'ait un peu trop déprécié; que cet ensemble d'écrits marqués au coin du bon sens et où tout est bien distribué, bien présenté, d'un style pur et irréprochable, sans une trace de mauvais goût, sans un seul paradoxe, atteste bien aussi la supériorité de celui qui les a conçus. » Pour moi, c'est plutôt la preuve d'un esprit très-sain. Quoi qu'il en soit, Fleury paye aujourd'hui la peine de n'avoir pas de relief dans la forme, et de n'avoir pas mis dans un jour frappant ses pensées. Bien qu'il ait vécu à côté de Bossuet, il n'en a reçu aucun rayon pour l'expression, et sa manière de dire se passe toute dans l'ombre. Mais c'est lui pourtant qu'on aurait voulu entendre, et lire sur l'intérieur et la familiarité de Bossuet; c'est à lui qu'il eût été séant plus qu'à aucun autre d'en parler. Quel portrait juste, vrai, bien proportionné, il en eût tracé! car si son talent n'était en rien de la même famille que celui de Bossuet, son esprit du moins était bien parent de ce grand esprit et de ce grand sens, et son cœur lui était tendrement attaché*

Contentons- nous, il le faut bien, du Journal de Le Dieu. Il y a dès les premières pages un jugement assez curieux de Bossuet sur les débuts de Massillon comme prédicateur; on y lit :

« Le premier dimanche de l'Avent (novembre <699), M. de Meaux n'entendit pas le sermon du Père Massillon de l'Oratoire, de crainle du froid. La grande réputation de ce pré^licaleur après son premier Carême à Paris lui mérita de passer de plein saut de la chaire des Pères de l'Oratoire de la rue Saint-IIonoré à celle du château de Versailles. On ne trouva pas son mérite digne de sa réputation : son premier discours, qui était contre les libertins, et qu'il avait, dit M. de Meauz, assez mal amené à l'évangile du jour, parut faible : on loua sa piété et sa modestie, sa voix douce, son gejte réglé, jusqu'à lui accorder, contre l'avis de quelques-uns, la grâce de l'elocution : on trouva de la politesse dans son discours, des termes choisis et dn i'onction : il fut très-bien écouté, et le roi et la cour en furent édifiés. M. de Meaux donna la sainte communion à M"** de Bourgogne le soir de la Conception, et entendît le nouveau prédicateur la même fête. Il en jugea ce que je viens de dire, et en un mol que cet orateur, bien éloigné du sublime, n'y parviendrait jamais. »

Si nous n'y prenons garde, et sans être Bossuet, nous faisons tous un peu comme Bossuet : nous sommes volontiers négatifs à Tégard de ceux qui viennent après nous, nous sommes un peu prompts à déclarer qu'ils n'auront jamais telle ou telle qualité. En un mot, jeunes et en entrant dans la vie, on prend surtout les grands écrivains, orateurs ou poètes régnants, avec enthousiasme, par leurs qualités; vieux, on prend surtout les survenants ou successeur.^ par leurs défauts. C'est à quoi Ton est d'abord le plus sensible; leurs défauts nous sautent aux yeux, leurs qualités ne viennent qu'après.

Cette espèce de prévention de Bossuet, peu favorable à Massillon. dura encore quelque temps. Ayant entendu le 8 décembre 1700, jour de la Conception, le sermon du père Mauie, de l'Oratoire, prêché aux Récollets de Versailles, « notre prélat en a loué, dit Le Dieu, la pureté du style, la netteté, les tours insinuants et pleins d'esprit; mais il n'y a trouvé ni sublimité ni force; il le tient même au-dessous de son confrère le Père Massillon. » Mais ce n'est pas un jugement définitif, et l'on voit que, le vendredi 4 mars 1701, « il entendit à Versailles le sermon de la Samaiitaine prêché par le Père Massillon, dont il fut très-content »•

Toutefois, il reste vrai pour nous que Bossuet et Massillon ne sont pas tout à fait de la même école d'éloquence sacrée, Bossuet étant de

ceux qui y veulent à chaque instant la parole vive, et Massillon au contraire (lisant, quand on lui demandait quel était son meilleur sermon : « Mon meilleur sermon est celui que je sais le mieux. »

Les jugements de Bossuet sur Fénelon sont encore plus sévères, et ils sont décidément injustes. On les voudrait taire, mais puisque Le Dieu nous les a transmis, nous ne pouvons plus les ignorer :

« Lo samedi au soir (23 janvier 4700, fiossuet étant à Versaiilesl, il fut fort parlé de Tëlémaque. Dès qu'il parut et qu'il en eut vu le premier tome, il le jugea écrit d'un style ciïéminé et poétique, outré dans toutes ses peintures, la figure poussée au delà des bornes de la prose et en termes tout poétiques. Tant de discours amoureux, tant de descriptions galantes, une femme qui ouvre la scène par une tendresse déclarée et qui soutient ce sentiment jusqu'au bout, et le reste du même genre, lui fit dire que cet ouvrage était indigne non*seulement d'un évoque, mais d'un prêtre et d'un chrétien... Voilà ce que M. de Meaux pensa de ce roman dès le commencement; car ce fut là d'abord le caractère de ce livre à Paris et à la cour, et on ne se le demandait que sous ce nom : le roman de M, de Cambray. »

Et le dimanche 1& mars de la même année :

« Il paraît une nouvelle Critique de Tëlémaque, meilleure que la précédente, où lo style, le dessein et la suite de l'ouvrage, tout enfin est assez bien repris, et dont on ignore l'auteur. Comme j'en faisais la lecture, j'ai dit que j*avais Sophronyme (les Aventures dArutonous) et les Dialogues (des Moris)^ que je trouvais d'un style plus supportable que Tëlémaque. « Il est vrai, dit M. de Meaux, mais aussi ce style est-il f bien plat ; et pour les Dialogues, ce sont des injures que les interlocuteurs se disent « les uns aux autres. »

Ici c'est l'antipathie de nature et de talent qui se prononce par la bouche de Bossuet, et qui s'aiguise, à son insu, d'humeur et des souvenirs invétérés de la lutte. Bossuet avait en lui, dans sa mâle et ferme parole et jusque dans ses fortes tendresses, quelque chose qui devait lui faire goûter médiocrement, en effet, cette qualité traînante, agréable et un peu amollie qui plaît à tant d'autres chez Fénelon, chez Massillon, et qu'aura plus tard aussi Bernardin de Saint-Pierre. Bossuet était tout {i fait exempt de ce léger paganisme littéraire auquel continuait de sacrifier le talent de Fénelon dans sa grâce restée adolescente; il n'était pas homme, même au sortir d'une lecture de VOdyssée^ à s'asseoir en souriant dans la grotte des Nymphes. Voilà le vrai de ces jugements, un vrai tout relatif'; en s' exprimant d'une manière si crue, Bossuet cédait

trop à ses répugnances instinctives et abondait, comme on dit, dans son propre sens. Qjant à ce qui est dit, en un autre endroit du Journal, de plus fort et de plus dur encore contre Fénelon, que Bossuet « tranche avoir été tou'c su vie lOi parfait hypocrite ». ce sont de ces paroles regrettables qui peuvent échapper dans le laisser-aller d'un tète-à-tête familier, et que celui même qui les a prononcées ne reconnaîtrait pas s'il les voyait produites au grand jour : faiblesses et traces de Thumanité, qu il est fâcheux que Le Dieu ait recueillies et qu'il ait comme trahies en les révélant.

Au reste, le même abbé Le Dieu les rétractera pour sa pai't, ces messéantes paroles, autant qu'il sera en lui ; car Bossuet mort, et peu de mois après, ayant eu l'occasion de faire un voyage à Cambrai, il fut séduit, il fut charmé comme tous ceux qui approchaient de l'aimable et de l'édifiant archevêque ; et ce même homme qui avait couché dans son Journal ce que, par égard pour Bossuet même, on voudrait effacer, écrivait à M'"* de La Maisonfort, en racontant tout ce qu'il avait ouï et vu de la vénération unanime partout acquise à Fénelon :

« Mais je m*en tiens a ce que j'ai vu dans Cambrai, où tout est à ses pieds : on est frappé de la magniGcence do sa table, de soi appartements et de ses meubles; mais, au milieu de tout cela, ce qui touche bien davantage, c'est la modestie et, à la lellre, la mortification da ce saint prélat. L'opulence de sa maison est pour la grande place qu'il remplit et pour des bienséar.ces d'état; ce sont des dehors qui l'environnent; mais, dans sa personne, tout est simple et modeste comme auparavant; ses manières mêmes et ses discours sonr, comme autrefois, pleins d'affabilité; c'est, en effet, la même personne que j'ai eu l'honneur de pratiquer à Germigny, il y a dix-sept ou dix-huit ans et plus... Jugez si je suis content de mon voyage! ce n'est pas seulement les honneurs de la réception qui m'ont charmé, et dont je conserverai tonte ma vie le souvenir avec la reconnaissance, mais c'est bien plus ce beau modèle des prélats en qui j'ai vu et admiré plus do choses que la réputation ne m'en avait appris. Aussi suis-je revenu avec une plus grande envie qu'auparavant de retourner quelque jour, s'il plaît à Dieu, et si je puis en obtenir la permission , pour en apprendre davantage. »

Voilà l'effet que produisait à première vue Fénelon sur celui qui admirait le plus Bossuet, et qui sortait de passer vingt années auprès de lui.

A la date où le Journal de Le Dieu commence, Bossuet est âgé de soixante et onze ans et n*a plus que trois ans et demi à vivre. Sa santé

est aiïaiblie, et il est obligé à beaucoup de soins ; toutefois il travaille et travaillera jusqu'à la fin; il entreprend des réfutations, il conseille et presse des condamnations de doctrines; il pousse et stimule par son zèle les prélats les plus influents, se chargeant du principal en toute chose et souffrant que, si les honneurs en sont aux autres, la charge roule en effet sur lui. Il est bien celui, en un mot, duquel Saint-Simon a dit que « ses grands travaux faisaient encore honte, dans une vieillesse si avancée, à l'âge moyen et robuste des évêques, des docteurs et des savants les plus instruits et les plus laborieux ».

L'assemblée du clergé de 1700, tenue à Saint-Germain en Laye, fut une dernière arène où se déploya cette activité vigoureuse de Bossuet. On y voit bien son procédé habituel et son rôle. Bossuet n'en est pas le président, mais il en est l'âme. Bon nombre d'archevêques et de prélats de cour eussent été d'avis, et pour aller plus vite et pour ne se brouiller avec personne, de ne s'occuper dans cette réunion que des affaires temporelles du clergé, de ses comptes et de son budget, comme nous dirions. Telle n'est pas la doctrine de Bossuet, qui remontre dès le premier jour à l'assemblée qu'elle a tout pouvoir de s'occuper des questions de doctrine, et qu'il est séant qu'elle le fasse; que c'est l'usage, la tradiction constante, « et que jamais les évéques ne se sont trouvés réunis pour quelque sujet que ce fût, pour la conservation des églises, pour le sacre des évêques leurs confrères, ou dans tout autre cas, qu'ils n'en aient pris occasion de traiter des affaires spirituelles de leur ministère, suivant les occurrences et les besoins présents ». L'assemblée, dès ce moment où Bossuet a parlé, et sous l'impression de celte gi'ave remontrance, se trouve conduite, bon gré, mal gré, à faire acte de concile, et tous les évêques, même ceux qui diffèrent avec lui d'opinion, lui accordent la louange d'avoir parlé comme un apôtre et un Père de l'Église. Ce que Bossuet désire et réclame, c'est qu'on renouvelle les condamnations contre la morale relâchée et les casuistes, déjà si flétiis mais non découragés, contre le quiétisme et aussi contre le jansénisme, frappant ainsi les extrêmes à droite et à gauche, et les raffmés en fausse sublimité, épargnant d'ailleurs les personnes, et sans désigner aucun nom ; car il n'en veut qu'aux choses, à ce qui lui semble l'erreur. Dans cette assemblée, et à ne voir que les dehors, Bossuet est primé par d'autres : l'archevêque de Reims, Le Tellier, veut être président en

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titre, sauf (quand il est nommé) à dire partout de M. de Meaux : « C'est mon président. » Bientôt rarchevêque de Paris, Noailles, est promu au cardinalat et devient le président titulaire à son tour. Si le public avait nommé, c'eût été Bossuet qui eût été proclamé cardinal tout d'une voix. Chacun le dit, mais lui ne vise qu'au principal, au triomphe de la doctrine; il conseille et inspire M. de Noailles comme il avait fait pour Le Tellier : « Il va droit au bien en tout et partout, sans écouter les dégoûts qu'il peut avoir, ni se laisser aiTéter par les difficultés qui se présentent. »

II a besoin d'agir directement auprès de M""* de Maintenon pour obtenir d'elle et de son influence sur le roi que le père de La Chaise ne soit point écouté; car il s'agit de condamner des doctrines chères aux amis et confrères du père de La Chaise. M'"" de Maintenon appuie Bossuet, et s'honore en l'appuyant; l'accord entre eux est parfait; leurs deux bons sens font alliance et se soutiennent.

On est d'avis à l'assemblée d'exclure le second Ordre, c'est-à-dire les abbés, dans les délibérations concernant la foi et la morale, de ne leur laisser que la voix consultative et non la voix délibérative et le vote : de là grande rumeur. Ce second Ordre , en partie composé d'abbés de qualité, des Louvois, des Caumartin, des Pomponne, se récrie et est près de s'insurger contre les évêques. Un neveu de Bossuet, l'abbé Bossuet, plus tard évoque de Troyes, et qui n'était pas digne en tout de son oncle, est des plus vifs à résister, à protester, et à vouloir organiser le parti des mécontents. Il faut que Bossuet le lui défende, et lui impose plus de modération et de retenue, sans l'obtenir jamais qu'à demi. Tout ce second Ordre, au reste, reconnaissait volontiers Bossuet pour son chef et son oracle, et, pour peu qu'il eût fait un signe, lui eût servi d'armée et de cortège.

Ainsi ayant affaire à la morgue des uns, à la mauvaise humeur et à la pétulance des autres, ayant à compter avec la politique des prélats, avec le formalisme des docteurs, Bossuet, sans amour-propre, sans impatience, poursuit son dessein, fait toutes les concessions nécessaires, écarte et tourne les obstacles, et n'a de cesse qu'il n'ait obtenu la condamnation des 127 propositions tant molinistes que jansénistes, maintenant par là l'Église de France dans la voie qui lui semble celle de la rectitude et du sage milieu.

Mais on dira : A cette date de 1700, à ce seuil du xvm* siècle,

était-ce bien là qu'était le danger? et par cette condamnation si bien conduite, si savamment combinée, Bossuet ne montre-t-il pas qu'il était plus théologien que prophète, et qu'il regardait plus en arrière ou à ses pieds qu'il ne voyait en avant?

Il est certain que, par ces condamnations en partie rétrospectives, l'assemblée de 1700 ne faisait que confirmer et terminer en quelque sorte le programme ecclésiastique de la deniière moitié du siècle, qu'elle ne s'attaquait qu'à des doctrines déjà frappées et bientôt stériles, bien qu'elles eussent encore des racines vivaces, et qu'elle n'obviait en rien (et ce ne pouvait être son rôle) à ces autres doctrines bien autrement dangereuses qui s'insinuaient partout et qui étaient à la veille de se démasquer. Bossuet toutefois, d'après le Journal de l'abbé Le Dieu, ne nous paraît point avoir été sans des prévisions plus sérieuses et plus longues. 11 écrivait le 11 décembre 1702 à Fleury, non pas à l'abbé, mais à l'évêque de Fréjus, le futur premier ministre de Louis XV, « que l'esprit d'incrédulité gagnait toujours dans le monde ; qu'il se souvenait lui en avoir souvent entendu faire la réflexion; que c'était encore pis à présent, puisqu'on se servait même de l'Évangile pour con'ompre la religion des peuples ». Les travaux critiques de Richard Simon sur l'Ancien et le Nouveau Testament, ses interprétations tout historiques et hardies sous forme littérale, et les explications philosophiques qui y étaient en germe, lui firent surtout pousser le cri d'alarme et l'occupèrent durant toutes ses dernières années : il travailla jusqu'au dernier moment à le réfuter, à le faire condamner, à faire supprimer ses livres par l'autorité ecclésiastique et séculière. Dans l'ordre social où il vivait, et dans ce cadre religieux-politique dont il était l'un des liens, si Bossuet se fût montré tolérant comme nous l'entendons aujourd'hui et comme cela eût convenu à Bayle, c'est qu'il eût été plus ou moins indifférent. On assure qu'en décembre 1702, en apprenant l'Ordonnance de M. de Meaux contre son dernier livre (la Traduction du Nouveau Testament y imprimée à Trévoux), Richard Simon disait : « Il faut le laisser mourir, il n'ira pas loin. » L'oratorien déjà philosophe semblait confesser par là qu'il ne reconnaissait et ne redoutait véritablement qu'un docteur, celui qui pouvait, le dernier, s'appeler un maître en Israël,

Seulement le danger n'était pas là où Bossuet le voyait et le dénonçait en face. Le xviu« siècle ne devait point tirer son incrédulité par

forme de déduction lente et, en quelque sorte, Tépeler mot à mot. Les livres du docteur Launoy ou ceux de Richard Simon devaient lui demeurer à peu près étrangers. En France, l'innovation et la révolution n'avaient point à sortir méthodiquement de Yexôgèse^ et Ton ne devait point procéder à Tallemande. Les Lettres persanes et Voltaire, voilà les prochains ennemis, les troupes légères qui s'empareront des hauteurs, à la française, avant de dire gare, et qu'on ne saura plus ensuite comment débusquer. Bossuet, combattant en évêque Richard Simon et les principes de socinianisme qu'il voit poindre de toutes parts dans ses écrits, s'aperçoit bien qu'un ennemi formidable approche; il appelle et convoque tant qu'il peut les défenseurs sur toute la ligne, mais il se trompe sur le point menacé. Et comment prévoir alors que la position serait tournée par Voltaire?

Le Journal de Le Dieu nous montre Bossuet à Meaux, dans tous les jours de sa vie pastorale, et le plus paternel des évêques. Il écrit au chancelier pour solliciter la grâce d'un pauvre berger qui a été homicide par malheur dans le cas d'une juste défense. Il raccommode et réconcilie, après des pourparlers sans nombre, les membres du Présidial et ceux de l'Élection qui étaient en guerre ouverte et qui, par suite de couplets injurieux, étaient près d'en venir aux derniers éclats; ayant rendu une sentence arbitrale qui est acceptée et signée des deux partis, il réunit le jour même à un dîner à l'Évêché, et fait boire à la santé les uns des autres, ces guelfes et ces gibelins de la ville de Meaux. Nous assistons, grâce au Journal de Le Dieu, aux derniers sermons de Bossuet, qu'il prêche à l'âge de soixante-quatorze et soixante-quinze ans : le l'*" novembre 1701, jour de la Toussaint, a il recueille les restes de ses forces pour exciter les cœurs à l'amour de Dieu, dans un sermon de la Béatitude éternelle ». Une autre fois, le 2 avril 1702, dimanche de la Passion, il fait un grand sermon dans sa cathédrale pour l'ouverture du jubilé : « Il réduit tout à ce principe : Cui minus dimittitur^ minus diligity que plus l'Église était indulgente, plus on devait s'exciter à l'amour pour mériter ses grâces et parvenir à la vraie conversion. Ce discours était très-tendre et très-édifiant, nous dit Le Dieu, et M. de Meaux l'a prononcé avec toutes ses grâces, et aussi avec une voix nette, forte, sans tousser ni cracher d'un bout à l'autre du sermon : en sorte qu'on Ta très-aisément entendu jusqu'aux portes de l'église, chacun se réjouis-

saut (le lui voir reprendre sa première vigueur. » On aime à rejoindre ces détails sur le Bossuet de la fin et sur son bel organe, éclatant une dernière fois, avec ce que le même biographe nous a dit de lui dans sa jeunesse, quand il nous le montre affectionné à chanter l'olfice de .l'Église et les psaumes : « Il avait la voix douce, sonore, flexible, mais aussi ferme et mâle* Son chant était sans aflectation, et néanmoins il faisait plaisir. »

Tous les détails donnés par Le Dieu ne sont pas également intéressants, et il en est dont on se passerait bien. Nous savons par lui quel jour Bossuet s'est décidé à prendre des lunettes en forme à mettre sur le nez. La maladie dont Bossuet mourut, et dont il avait ressenti les premières atteintes depuis quelques années déjà, était la pierre : Le Dieu ne nous fait grâce d'aucune particularité. Cette maladie, toujours cruelle, semblait alors bien plus effrayante qu'aujourd'hui, à cause du seul genre d'opération qu'on pratiquait et qui était à peu près synonyme de mort. Bossuet, à qui l'on dissimula le plus longtemps possible la nature de son mal, et qui tâchait de se le dissimuler à lui-même, ne fut pas à l'épreuve de ce premier effroi quand il n'eut plus moyen de douter : la fièvre avec un léger trouble de tête l'agita durant les jours et les nuits qui suivirent. L'humanité chez lui eut quelque défaillance. Sa faiblesse fsi l'on était tenté d'en rechercher les indices) se montrerait surtout en ce qu'il céda aux instances de sa famille, de son neveu particulièrement, et que, dans cet état d'infirmité et de décadence physique, il s'obstina à rester trop longuement à Versailles, afin de solliciter sans doute en faveur de ce neveu, qui paraît avoir été un personnage sec, égoïste et exigeant. Chacun remarqua qu'en donnant la communion à M">* la duchesse de Bourgogne, le 6 mai 1703, « M. de Meaux n'était pas ferme sur ses pieds, et qu'il ne devrait plus faire de pareilles actions publiques ». Le jour de l'Assomption (15 août de la même année), en voulant assister à une procession de la Cour, il donna un spectacle qui aflligea ses amis, et MacUtmey cette Madame mère du Régent, que nous connaissons tous, ne se faisait faute de lui dire tout haut le long du chemin durant la cérémonie : « Courage, monsieur de Meaux ! nous en viendrons à bout. » Ce sont là les faiblesses de Bossuet : heureux qui, au terme du voyage, n'a pas à s'en reprocher de plus grandes I

Je comparerais à quelques égards, et sauf toutes les différences do

la condition et du sa'nt caractère, mais en ne pensant qu'à la bonté et au génie, cette vieillesse déclinante de Bossuet à celle du grand Corneille. Bossuet voulut, à cet âge, faire aussi des vers, et cela va sans dire, des vers religieux ; il s'appliqua à traduire en vers français quelques-uns des Psaumes; il s'en remettait pour la révision à l'abbé Genest, un des abbés de la cour naissante de Sceaux, auteur d'une tragédie sacrée, un assez p&uvre poète et, je pense, un mince critique; mais Bossuet, qui traduisait ces Psaumes par esprit de pénitence, les lui soumettait avec une égale humilité. J'ai sous les yeux quelques-unes de ces traductions en vers de Bossuet, notamment celle du beau psaume mélancolique : Super flumina Babylonis; je croirais faire injure à cette gi'ande mémoire que d'en citer même une seule stance. Qui trouverait plaisir à surprendre la plus magnifique des paroles humaines à l'instant où elle balbutie?

Un mot encore toutefois sur cette traduction en vers. On aime, vieux, ce qu'on aimait enfant; bn y revient et l'on s'y reprend d'une plus vive étreinte*. Bossuet, durant toute sa vie, avait lu et aimé les Psaumes; mais ce premier temps où, chanoine, âgé de treize ans à peine, il les chantait de sa voix pure et peut-être avec larmes aux offices du chœur à Metz, lui revenait plus tendrement dans ses derniers jours. Tant de gens, avant de mourir, traduisent Horace en vers, uniquement p^rce qu'ils l'ont traduit jeunes, que cela nous fait comprendre que Bossuet ait voulu rendre ce dernier hommage aux Psaumes. Il n'y voyait pas seulement sa religion de chrétien, il y retrouvait sa poésie d'adolescent. Ce qui est tout sérieux, ce qui est bien conforme à l'esprit intérieur, c'est sa méditation perpétuelle de l'Écriture dès qu'il sentit que le terme de sa vie était proche. « H avait pris une grande dévotion à réciter souvent le psaume XXI: Mon Dieu, mon Dieu^ jetez sur moi votre regard^ pourquoi m'avez-vous abandonné? » Il s'endormait et se réveillait dans la méditation de ce psaume, qu'il appelait proprement le Psaume de la morty le Psaume du délaissement.

— « Monsieur, je vous ai toujours cru honnête homme, disait un jour à Bossuet un incrédule au lit de mort; me voici près d'expirer, parlezmoi franchement, j'ai confiance en vous : que croyez- vous de la religion ?

1. « Nam quid in scnoctute fclicius, quam qaod dulcissîmum est iii Juvcnta? . Pline le Jeune, Lettres, liv. II, 3.

— Qu'elle est certaine, et que je n'en ai jamais eii aucun doute », repartit Bossuet ; et la sincérité de cette parole éclate à nos yeux dans tout ce que nous lisons aujoui'd'hui à son sujet. II y a bien des années, et avant qu'une critique investigatrice eût rassemblé autour de cette figure de Bossuet tous les éclaircissements et toutes les lumières, un écrivain de beaucoup d'esprit, s*essayant à défmir le grand évéque gallican, disait : « Bossuet, après tout, était un conseiller d'État. » Si par là on ne voulait dire autre chose, sinon qu'il y avait en Bossuet un homme politique, un homme capable d'entrer dans le ménagement des personnes et la considération des circonstances, on avait raison ; mais si Ton prétendait aller plus loin, toucher au fond de sa nature et infirmer l'idée fondamentale du prêtre, on se tromperait : car au fond de cette nature, telle qu'elle ressort aujourd'hui de tous les témoignages et qu'elle nous apparaît dans une continuité manifeste, il y a avant tout et après tout un croyant. Bossuet croit à la religion de toute son intelligence et de tout son cœur, et dans le cours de cette vie si pleine on ne voit pas d'interstice par où le doute se soit jamais introduit. Toute sa fm est des plus humbles et du plus fervent chrétien, et s'il y mêle jusqu'au bout des retours et des prises d'armes du docteur et du gardien vigilant des dogmes, il a aussi, quand il est réduit à lui seul et en présence de son mal, la foi simple et comme naïve du centenier de rÉvangile, et on peut le dire à l'honneur du grand évéque, il a la foi du charbonnier. L'impression que laisse la lecture du Journal de Le Dieu, au milieu des particularités oiseuses et quelquefois bien vulgaires qui s'y rencontrent, a cela d'utile qu'elle met cette vérité et cette sincérité de la nature de Bossuet dans une entière et incontestable lumière. M. de Causset, si agréable biographe, et dont je vois que l'on parle aujourd'hui beaucoup trop légèrement (car n'est-ce pas lui qui a créé chez nous la biographie vraiment littéraire?), n'était point propre peut-être à nous convaincre là-dessus autant qu'on l'aurait désiré. Aujourd'hui qu'on est entré jour par jour pendant quatre années dans l'intérieur de Bossue vieux, malade, laborieux toujours, mais défaillant par degrés et mourant, on sait à quoi s'en tenir, comme si l'on avait été soi-même un témoin occulaire lisant dans cette belle et bonne conscience à toute heure. Qu'allais-je faire 7 je voulais citer en preuve quelques passages du Journal; en est-il besoin? — Encore une fois, Bossuet ressort de cette lecture et

de l'épreuve suprême de ces intimes documents avec des traces de faiblesse sans doute et d'infirmité humaine; je ne sais si ceux qui se dressent dans l'esprit d'illustres statues qui ressemblent trop souvent à des idoles, trouveront qu'il ait grandi à leurs yeux; mais cet homme, qui a eu tant de grandeur dans le talent, s'y montre avec bien de la bonté morale et de la piété vraie dans le cœur; que faut-il davantage?

Lundi U avril 4856.

On sait qu'il y a deux ouvrages de l'abbé Le Dieu qui intéressent Bossuet : les Mémoires^ ou plutôt un Mémoire composé par lui peu de jours après la mort du grand évèque, et à la demande de la famille, pour servir aux orateurs qui auraient à faire des Éloges funèbres, et de plus un Journal tout confidentiel et personnel. Le Mémoire conçu et commencé dans une intention toute particulière, mais bientôt, à mesure que l'auteur avançait et s'y développait, continué et composé réellement en vue du public, est fort utile et fort attachant. L'abbé Le Dieu s'y élève au-dessus de lui-même et de sa manière ; il y entre dans des particularités telles qu'on les aime sur les grands hommes et dans un détail sans trivialité ni bassesse. Il exprime bien le caractère de cette grande et familière éloquence, et comme quelqu'un qui n'était pas indigne de la sentir. Il a touché durant des années au manteau de Bossuet, et il lui en reste quelque chose; il en retient une vertu. Comme certaine pierre dont on parle en physique, il garde quelque temps le rayon même après que le soleil est couché. Les nombreux amis auxquels il lut, cahier par cahier, ces Mémoires dont il était si fier, eurent raison d'en féliciter l'auteur, de lui donner des encouragements et des conseils ; de recommander « de les continuer dans le plus grand détail qu'il pourrait», de ne rien retrancher « de ce qui peint l'homme dans les moindres circonstances de sa vie », de ne pas trop céder sur ces points au goût simple et un peu nu du trop classique abbé Fleury, lequel en fut d'ail*

leurs très-satisfait. L'endroit où il donne le caractère de Bossuet dans le sermon, et oCi il explique sa manière de s*y préparer» enleva tous les éloges. Quelques auditeurs ne lui cachaient pas leur surprise de trouver ces Mémoires plus beaux et mieux écrits qu'on ne s'y attendait. Les plus vifs disaient que c'était un trésor; que ce serait rendre un bon office à l'Église que de les publier, et qu'il n'y avait que lui, Le Dieu, qui fût en mesure de faire un tel ouvrage.

Voilà le bien. Ces Mémoires ont été très-utiles en effet à tous ceux qui les ont consultés pour l'histoire de Bossuet, au cardinal de Bausset d'abord, à M. Floquet en dernier lieu, et, quoique si souvent cités et mis à contribution, la lecture, lorsqu'on les a récemment publiés, en a encore été agréable et sur quelques points tout à fait neuve. Mais le Journal que l'abbé Le Dieu s'est avisé de tenir durant des années, et qu'il a commencé quatre ans environ avant la mort de Bossuet pour le poursuivre presque jusqu'à l'époque de sa propre mort (1699-1713), est d'un caractère tout différent, et j'ai peine à ne pas regretter qu'il ait été publié in extenso ; car il ne fait honneur à personne. Si peu de gens savent bien lire, et il sera si facile désormais d'en abuser!

D'en abuser contre Bossuet... qui l'oserait? et pourtant, tôt ou tard, on l'osera. Bossuet a eu et aura même encore des adversaires, et Ton cherchera dans le Journal de Le Dieu ce qui pourra servir à le rabaisser et à le diminuer. L'abbé Le Dieu n'a pas le dessein de diminuer Bossuet, mais il soumet son illustre maître à une épreuve à laquelle pas une grande figure ne résisterait; il note jour par jour, à l'époque de la maladie dernière et du déclin, tous les actes et toutes les paroles de faiblesse qui lui échappent, jusqu'aux plaintes et doléances auxquelles on se laisse aller la nuit quand on se croit seul, et dans cette observation il porte un esprit de petitesse qui se prononce de plus en plus en avançant, un esprit bas qui n'est pas moins dangereux que ne le serait une malignité subtile. Les deux derniers volumes qu'on vient de publier nous font mieux connaître l'abbé Le Dieu en lui-même, dans son fonds de nature, et l'on doit rétracter les éloges qu'on avait été trop prompt à lui donner d'après les premiers dehors et les commencements. Son caractère est dénué de toute élévation, et le cœur n'y supplée pas; on ne l'appellera plus maintenant le bon abbé Le Dieu. En paraissant attaché à Bossuet, il ne poursuivait que son propre intérêt et celui des

siens. II nous l'avoue en un endroit notamment où il veut se justifier au sujet d'un sien cousin, le curé Honbrel, qui revient souvent sous sa plume :

c Dans le même temps, dit-il, j'achevai mon travail Bar la Censure de l'Assemblée da clergé de 1700, que je lus tout entier à M. de Meaux, pour mériter de plus en plus ses faveurs, et dont il me sut très-bon gré et me donna mille louanges; j'entrepris aussitôt très-vivement la correction du Missel et du Bréviaire, dont je lus aussi le travail à M. de Meaux, qui l'approuva fort; tout cela dam le dessein de nous le rendre favorable dans les occasions. Mais Tabbé Bossuet, qui avait déjà ses vues et voulait être le maître, diminuait exprès et malicieusement le prix de mon travail et de mes assiduités auprès de M. de Meaux, de peur qu'U ne me fit de nouvelles grâces. En effet, trois canonicats furent donnés en 4704 et 4702 à M. de Mouhy, à M. de Mailly et au jeune Phelippeaux : c'étaient ceux que M. de Meaux avait voulu faire passer devant, et il me dit positivement alors qu'il voulait présentement songer à mon cousin. Pouvais-je faire davantage que de redoubler mes assiduités et augmenter mon travail ? de sorte que tous mes soins se tournaient uniquement à mériter un canonicat pour mon cousin, et il fallait s'y conduire avec d'autant plus de sagesse que l'abbé Bossuet était toujours à l'afTût pour me chagriner et chercher noise... Mais Dieu m'a fait la grâce de prendre patience et de me soutenir toujours par l'espérance des bontés de M. de Meaux. »

Tel est le mobile avoué de ses assiduités et de son zèle. Il est dans une lutte sourde continuelle avec l'abbé Bossuet, ce neveu actif et ambitieux dont je n'ai pas à faire l'apologie; mais le rôle de l'abbé Le Dieu à son égard n'est pas beau; il joue au plus fin, et n'a d'autre but que d'en tirer le plus de profit qu'il pourra.

Pendant les derniers dix-huit mois de la vie de Bossuet, l'abbé Le Dieu nous tient au courant, beaucoup plus que nous ne voudrions, de ses griefs, des mille tracasseries et des misères de cet intérieur où l'illustre prélat était de plus en plus enchaîné par sa maladie. Il reproche à l'abbé Bossuet de lui retirer la confiance de son oncle, de refroidir celui-ci pour tout ce qui n'est pas sa famille, de l'isoler de ses plus anciens serviteurs et domestiques, et de le circonvenir pour tâcher plus sûrement d'être son héritier dans son évêché, comme son légataire pour ses manuscrits et pour le plus clair de sa dépouille. L'impression qu'on reçoit de ces détails à la longue est affligeante, et il en rejaillit quelque chose, quoi qu'on fasse, sur la noble et belle figure ainsi encadrée et présentée.

Déjà, dans le premier volume du Journal, j*avais relevé de tristes paroles sur Fénelon, de ces paroles faites pour être ensevelies, et que Le Dieu avait pris plaisir à surprendre sur les lèvres de son maître et à noter. Si Bossuet a une grande parole, ce n'est pas celle-là qu'il répète; s*il a une parole ordinaire ou familière, c'est celle dont il s'empare de préférence, et il la rend triviale en l'écrivant. Ainsi, il fera dire à Bossuet qu'il pressait de publier son ouvrage contre Richard Simon : « Avant toute chose, il ne se faut pas mettre la tête en quatre. » Il lui fait dire au sujet des lenteurs et des diflTicultés qu'éprouve cette publication : « Si nous obtenons ce que nous demandons, il y aura de quoi faire bien enrager M. le chancelier ; mais aussi, si nous sommes tondus, nous enragerons bien. » Bossuet tondu et Bossuet enrageant^ ce n'est pas là ce que j'appelle, en bonne peintui*e de portrait, de la ressemblance. Sur une lecture qu'il fit à Bossuet d'un écrit composé par lui, Le Dieu, et où il commentait l'un des actes de l'Assemblée du clergé de 1700, il dira : « Il (M. de Meaux) y a remarqué quelques expressions de son style, qu'il dit qu'il faut déguiser; il a approuvé tous les endroits de doctrine;... il a gobé tous les éloges que je lui donne y sans parler d'en retrancher le moindre mot; il veut, au contraire, que je diminue celui de M. Arnauld... » Ce n'est là qu'un plat commérage; mais combien de gens peuvent être tentés d'abuser de ce passage et de tant d'autres! Vienne un gi'and railleur, ou même seulement un coloriste outré et grimaçant comme il y en a volontiers de nos jours. Le Dieu lui a préparé toute une palette. Du beau portrait de Rîgaud il sera aisé désormais de faire une caricature.

Dans le volume suivant. Le Dieu continue de se venger de l'abbé Bossuet au détriment de son oncle, et d'exercer sa mesquine jalousie en notant tout ce qu'il peut attraper de petit et de dénigrant. Ce n'est pas par dessein, mais c'est par nature. Bossuet, malade à Versailles, y est retenu par son neveu, qui espère toujours une démission de l'évêché en sa faveur et qui croit la présence de l'illustre prélat en cour utile à ses intérêts. M"'* de Maintenon s'étonne de ce séjour obstiné, et elle va jusqu'à dire au médecin Dodart, qui le rapporte à l'abbé Fleury : « Veutil donc mourir à la cour? » A la fin, on transporte Bossuet à Paris. Il y a du mieux dans son mal; logé rue Sainte-Anne, il peut faire quelques promenades au jardin des Tuileries après la messe; il y mène son monde :

3i2 BOSSUET.

a Vendredi et samedi (49 et 20 octobre 4703], promenade aux Tuileries, et le reste comme ces jours passés ; mais, en montant et descendant les terrasses des Tuileries, il nous disait qu'il éprouvait ses forces par les pentes douces, aGn de s'accou* tumer à monter et à descendre, pour se mettre en élat d'aller chez le roi. Ainsi voilà le prélat tout résolu d'aller à Versailles, et même lorsqu'il se sent à peine ferme sur ses jambes. Dieu soit loué de toutes choses, et qu'il lui plaise de donner un bon conseil à un homme si sage I »

Cette idée de Versailles n'est point particulière alors à Bossuet, elle est celle de tout le siècle. L'escalier de Versailles ! Racine est mort peutêtre de n'avoir plus l'espérance de le monter; Bossuet en garde jusqu'à la fin la vision dorée et la perspective.

Bossuet tient à ce qu'on sache en haut lieu qu'il n'est pas si désespéré de santé qu'on l'a dit. Dans une visite qu'il fait au père de La Chaise chez les jésuites de la rue Saint-Antoine, il demande à voir les principaux et les plus célèbres de la maison ; mais les pères Bourdaloue, de La Bue, Gaillard, sont absents :

a Le père Gravé, confesseur de M*^ la ducbe?se de Bourgogne, s'est trouvé seul, et M. de Meaux l'a vu, et chez le père de La Chaise, et encore dans la salle oiï il s'est promené avec lui près d'une demi-heure et sans bâton, donnant cette marquer de force et de courage, afin que le père Gravé en portât la nouvelle à Versailles comme il l'en priait. »

Ce ne sont point de ces détails qui nous déplaisent chez Le Dieu, pas plus que ceux qu'il donne sur la faiblesse tout humaine et plus touchante de Bossuet, sur son désir de guérir ou du moins de continuer de vivre, même avec ses maux. Pour être grand homme, on n'en est pas moins homme. Bossuet donne raison à Mécène et à la fable si connue : Pourvu qiien somme je vive...

c Ce dimanche 7 d'octobre 4703, M. de Heaux a paru fort gai, à son réveil, d^avoir bien dormi toute la nuit, et de joie il lui est échappé cette parole : a Je vois « bien que Dieu veut me conserver. » Il a ensuite entendu la messe dans sa chapelle et s'est encore recouché jusqu'à son dîner. Je lui ai lu le quinzième chapitre de l'Évangile de saint Jean, où il a pris un grand goût, disant : c Voilà toute na consolation. » Puis ajoutant : c II faut bien remercier Dieu de ce qu'il nous a donné une telle coqsoa lalion dans nos maux, sans laquelle on y succomberait. » II s'est promené environ une heure, puis on a continué la lecture des voyages, et le soir il y a eu symphonie. »

Et, le 18 du même mois :

f 11 y a plaisir à l'entendre parler de sa santé en des termes qui expriment Tamour de la vie, et il est assez étonnant que la méditation continuelle de l'Évangile n'ôte pas ce sentiment. »

Malgré les soins plus ou moins intéressés dont sa famille l'entoure, il semble que les derniers jours du grand prélat n'aient pas été convenablement honorés par les siens. M'"« Bossuet, sa belle nièce, est une mondaine, et l'abbé Bossuet est tout à fait aux ordres de sa bellesœur. L'abbé Le Dieu, qui les déteste, tout en vivant chez eux et en étant assez bien traité par eux, nous livre ces secrets de ménage :

c Vendredi dernier, r<^ février (HOi), il (l'abbé Bossuet] paya le carnaval à tous les valets de chambre et à leurs femmes en leur donnant de quoi aller à l'Opéra ; et samedi, fête de la PuriQcatioo, à dîner, en pleine table : « Qu'est-ce donc que c j'apprends? dit-il à Hainault, son valet de chambre; on m*a dit que vous aviez été « hier à l'Opéra? — Par votre libéralité », répondit le valet, afin que toute la maison, petits et grands, fut informée que notre casuiste envoie ses gens au spectacle, contre lesquels M. de Meaux a écrit. »

Et mardi, 5 février, qui est le mardi gras :

« Ce mardi soir, il y a eu grand festin; et M"*" Bossuet a encore couru le bal toute la nuit avec M'"* de Pecouel et autres. »

Puis le lendemain, mercredi des Cendres :

c M"< Bossuet est sortie de son lit à midi pour venir vite prendre des cendres et entendre la messe que j'ai dite pour M. de Meaux. Belle dévotion après la mascarade ! La messe finie, la dame s'est remise au lit. Quelle vie I »

Le Dieu est donc un espion domestique, et plus son Journal avance, plus on y remarque ce caractère. Ce n'est pas seulement un caractère de vérité et de réalité, le vrai est ce qu*îl peiU; c'est subalterne et bas. Il est exclu de la chambre de Bossuet aux approches de la mort; on le conçoit, étant ce que son Journal le déclare. Il n'est pas inscrit sur le testament non plus que les autres domestiques, qui sont seulement recommandés en général à libéralité du légataire, et il ne

craint pas de dire que ce testament déshonore 51. de Meaux. Cela n'empêche point qu'à quelques jours de là, et sur la demande de l'abbé Bossuet, il ne compose ce Mémoire dont nous avons parlé, et qui était destiné dans le principe à sei*vir de matériaux et de notes pour une oraison funèbre; mais il y met avec raison son amour-propre, et, voyant que les premiers cahiers réussissent auprès de ceux à qui il les lit, il redouble de soin et fait un ouvrage utile et plus agréable qu'on n'était en droit de l'attendre de lui. Son mobile d'ailleurs n'est pas plus élevé en cette occasion que dans toutes les autres ; il ne songe qu'à se rendre nécessaire, à se faire un sort^ comme on dit du côté de l'abbé Bossuet, en lui prouvant qu'il est l'homme indispensable pour une édition des OEuvres, et surtout pour la publication des écrits posthumes. Il n'y avait que lui, en effet, qui pût bien lire les manuscrits et s'y reconnaître eu qualité d'ancien secrétaire. Il était positivement désigné pour cette tâche par quelques-uns des amis de Bossuet, l'abbé Fleury, le docteur Pû'ot. Il aurait voulu une pension fixe et son logement à Paris. L'abbé Bossuet, que l'ambition dissipe et qui n'est guère pressé de publier, ne s'avance pas jusque-là avec Le Dieu, et la famille se borne à le combler de soins, d'attentions, à le recevoir, à le défrayer pendant les voyages qu'il fait à Paris, au moins une ou deux fois l'an. L'abbé Le Dieu revoit et met au net les manuscrits de la Politique^ des Êlevaliom^ des Méditations sur les Évangilesj et il fait grandement valoir ce travail qu'il ne poursuit qu'à son aise : « L'abbé (Bossuet) m'a paru étonné de ce que je ne lui donnais que cela, trouvant les cahiers en petit nombre; mais je suis bien résolu de ne m'en pas hâter davantage, et pour le profit que j'en reçois, ce n'est pas la peine de me tant fatiguer. * C'est le cas de dire comme cet ancien ministre à la tribune : Est-ce clair? Le Dieu s'arrange, en attendant, pour profiter de l'hospitalité, des dîners et régals de la famille Bossuet qui l'accueille chaque fois en ami; il affecte, sur les papiers et projets d'écrits du grand évêque, de paraître en savoir plus qu'il n'en dit, d'avoir des manuscrits ou du moins des copies à lui, et meilleures que celles qu'on a. Il ne dit tout cela qu'à demi-mot et avec mystère pour se faire compter et respecter de la famille. Sa condition désormais, sa spécialité, en quelque sorte, sera de tenir Yarticle Bossuet (manuscrits, biographie, etc.); il craint les concurrences. Si Ton publie quelque écrit posthume sans le consulter (comme par

exemple la Lettre aux religieuses du Port-Royal), il laisse faire, et, quand c'est fini, il dit : « Pourquoi ne s'est-on pas adressé à moi? j'avais la bonne copie. » 11 prétend connaître l'état des manuscrits mieux même que les possesseurs. Ainsi la sœur Gornuau a un recueil de toutes les lettres de Bossuet à elle adressées, mais elle y a mis un certain ordre de matières qui n'est pas du tout l'ordre des dates : • Ainsi, moi qui ai pris l'ordre des dates, écrit l'abbé Le Dieu d'un air triomphant, j'en serai encore mieux instruit qu'elle et ceux à qui elle communiquera ce volume. » Tel est l'homme auquel, pendant vingt ans qu'il l'eut près de lui, Bossuet ne parvint à rien communiquer de sa religion puissante et sincère, de sa bonté ni de ses vertus. Aussi ne lui accorda-t-il jamais toute sa confiance, et certes il n'eut pas tort.

La nature subalterne et sordide se révèle dans certains passages, de manière à soulever le cœur. Voyant que l'abbé Bossuet ne lui fait aucune proposition formelle, et qu'il n'y faut compter que comme sur un pisaller y il se retourne du côté du nouvel évoque de Meaux, M. de Bissy. Chanoine et chancelier de la cathédrale, ayant avec cela un prieuré. Le Dieu est dans une situation très-honnête : « Je suis sur mes pieds, Dieu merci, dit-il; je n'ai que faire d'eux (des Bossuet). Laissons-les venir, et cependant jouissons de notre liberté. » Et à quelques jours de là, 22 juin 1705:

« En parlant de ces meubles [de la maison de Germigny) et de toute la sacristie j'ai demandé à Tabbé Bossuel un petit calice de vermeil dont je me servais à Paris, disant la messe pour H. de Meaux, et que je le priais de m'en faire présent, aGn que je m'en servisse encore le reste de mes jours à prier pour mon bienfaiteur : « Je ne « vous demande que ce petit calice, lui dis-je, et non celui que je vous ai rendu ici à « Meaux avec la crosse et le reste de l'argenterie qui fait partie de la petite chapelle de a M. de Meaux, au lieu que ce petit calice est hors d'œuvre. — Nous verrons cela ff à Paris, dit^il, puisque vous y venez. • Je suivrai donc cette demande, puisque la voilà une fois faite, et f arracherai ce que je pourrai de ces messieurs, puisqu'ils ne me font aucune avance d'honnêteté pour ne me rien offrir ni donner. Dieu soit loué de tout! n

Dieu vient là bien à propos! Toutes les fois qu'il est piqué ou mécontent, il dit de la sorte : « Dieu soit loué! » — Et plus loin 1*' juillet :

c Étant à Paris, j'ai acheté par ordre de H. l'abbé Bossuel des livres pour son

hit

cabinet, et plusieurs exemplaires de ceux de M. de Meaux pour le père de La Rue, jésuite, et il a été content de ces emplettes. J'en ai pris occasion de lui demander le petit calice dont je lui avais déjà parlé à Meaux, et il me Ta donné de bonne grâce. »

Le Dieu n'est pas encore satisfait, il y met de la suite. L'année d'après nous lisons cet article, qui complète les précédents :

« Ce samedi 24 (juillet 4706), cet agent (l'agent des Bossuet, Cornuau) m'a envové le Missel de Meaux, en maroquin, de feu M. de Aleaux, que j'avais demandé à l'abbé Bossuet dès Paris, et qu'il ne m'avait accordé qu'à son corps défendant; mais enfin je le tiens : il faut tirer ce quon peut de mauvaise paye. Avec ce Missel, voilà ma chapelle complète, au moins telle quelle, venant de feu M. de Meaux; nous verrons ce que cet abbé fera de plus quand il aura fini ses affaires, ei qu'il verra ce qu'il aura de reste en ses mains. »

Le Dieu nous livre là, comme dans tout le cours de son Journal, ses mobiles habituels. On n'est pas au bout. Il y a surtout quatre aunes de tapisserie, provenant de l'ameublement de Germigny, qu'il a sur le cœur et qu'il réclame à outrance

<r On voit par là que l'abbé Bossuet n'a pas seulement eu la pensée de me faire présent de ces quatre aunes de tapisserie, tant pour rendre ma tenture parfaite que pour me restituer l'aunage qui me manque, à moi qui travaille pour lui actuellement en chose si importante et si nécessaire (1rs Méditations sur les Évangiles). »

Ces quatre aunes se trouvent ainsi mises en balance avec son travail sur les Méditations, D'ailleurs pas un mot de regret, d'affection sentie, d'admiration ni de culte pieux pour le grand homme dont il passait pour être rÉlisée. Ce n'est qu'un valet de chambre mécontent. Pline et Cicéron avaient pour secrétaires des affranchis qui les servaient mieux et avaient de plus nobles sentiments.

L'abbé Le Dieu est de la race et de l'espèce de Boswell, tel que Macaulay nous a défini ce curieux et plat espion-biographe de Johnson, sans délicatesse, sans discrétion, sans tact, sans sûreté, et avec tout ce!a, et à cause de tout cela, biographe incomparable. Mais Boswell, s^attachant à Johnson, nature puissante, colossale et elle-même grossière, l'a pu peindre à ravir et faire le livre le plus intéressant dans son genre, en s'y accordant tous ses défauts de parasite. Le Dieu, au contraire, en

s* attachant aux actions de Bossuet (et à part les Mémoires écrits pour la montre), n'a fait que compromettre, sans le vouloir, cette haute figure; il lui eût fallu pour pâture d'observation un moins noble maître. De tels témoins dégradent, en s'y installant et s'y vautrant (comme dirait Saint- Simon), les grands sujets :

Je cherche dans cette paperasserie quelques pages du moins qui instruisent, qui consolent de tant de petitesses; je cherche des passages où les défauts mêmes de l'abbé Le Dieu aient jusqu'à un certain point leur juste emploi. Je reviens en arrière et je trouve une description minutieuse mêlée d'inventaire, une /?Ao^o^r/ï/i/4iV, telle que nous les aimons à cette heure, des salons de l'archevêché de Paris; c'est le récit d'une visite que fait Le Dieu au cardinal de Noailles, chez qui il est envoyé un jour par Bossuet pour lui porter un'de ses écrits en réfutation de Richard Simon :

« Ce mardi 49 (décombre HOî), j'ai porté au cardinal un exemplaire du livre en état d'ôtre lu, au milieu de son audience remplie d'évt^ques, de grands seigneurs et de grandes dames, tout le monde debout, et les évoques môme, aussi bien que les dames, comme chez le roi ; tout le monde dans un grand respect, et plus que chez le roi ; le silence môme était très-grand dès les antichambres, où les pauvres prôtres attendaient, le chapeau sous le bras, les cheveux fort courts et la tonsure faite, en posture de suppliants ou de séminaristes qui vont à Texamen pour les ordres; leur extérieur était beaucoup plus compose qu'à l'église et à Tautel. Les dames que j'y ai vues, entre autres M"*' la princesse de Soubise, étaient toutes vêtues de noir, des coiffes sur leurs tôtes et la gorge couverte jusqu'au menton. Après la grande salle, on entre dans le grand cabinet où se tient le bureau du secrétaire et autres ofTiciers : là il y avait des sièges pour les expectants et bon feu à la cheminée. On entre de là dans le grand salon où est la croix archiépiscopale. Les parquets étaient partout frottés et luisants, les vitres claires et nettes, les meubles propres. Le grand cabinet d'audience, orné de tableaux superbes, tous de piété ou de la cour de Rome et de France, sur des tapisseries- de damas violet sans or, est la dernière pièce de ce superbe appartement, destinée aux audiences publiques : des bureaux, des fauteuils, des paravents, se voient à l'entour dans un grand ordre, et rien ne manque de ce qui est nécessaire à la propreté et à la magnificence ; et il y avait aussi fort bon feu. C'est là où Son Éminence écoute les dames, les prélats et les puissants de la terre, qui sont tous debout en différents coins, tandis que le cardinal occupe le milieu de la cheminée avec ceux qu'il entretient. Les plus distingués d'entre les prêtres se pressent à la porte de ce cabinet pour se faire voir, et quand le cardinal conduit quelqu'un, ils profitent de cette occasion pour dire leur petit mot et recevoir quelque sèche réponse. Pour moi, qui n'avais rien à demander, mais au contraire un présent à faire, je n'ai pas laissé d'éprouver le froid de son abord et la sécheresse de sa réponse, pour ne pas dire sa gronderie.

a 11 était en vraie conversation inutile avec deux damcà, leur parlant fort négligemment et toujours la tête allant de côté et d'autre de la chambre, sans jamais Gnir. Ennuyé de perdre là mon temps à voir faire des grimaces, je profitai du moment qu'il regarda de mon côté, qui était celui de la porte : je m'avançai, lui mis le livre en main en lui faisant un court compliment ; à quoi, sans me dire un seul petit mot de M. de Meaux, il me répondit par cette dureté : o Vous m* avez bien pressé! » pour me reprocher mes paroles de ma précédente visite, où certainement je n'avais pas tort de lui avoir dit que les imprimeurs pressaient, parce que le livre était demandé et attendu avec impatience par le public... Je me retirai sans répliquer, bien résolu de ne paraître jamais, si je puis, à ce spectacle. »

Il n'y a rien dans tout cela de scandaleux, mais seulement un salon de haute compagnie, et Ton voit que le cardinal de Noailles, qui passait pour un peu janséniste, mais qui n'en était pas moins grand seigneur, n'avait rien rabattu du ton ni de l'air de grandeur de son prédécesseur M. de Harlay.

L'autre tableau, si l'on peut donner le nom de tableau à de tels relevés de lieu, est celui d'une visite que fait l'abbé Le Dieu à l'archevêché de Cambrai peu de temps après la mort de Bossuet. Il était de Péronne, et Fénelon, qui le savait, l'avait invité autrefois à le visiter. Le Dieu, avant de partir de Meaux, se munit d'une lettre de M"" de La Maisonfort, ancienne et fidèle disciple de Fénelon, et qui vivait reléguée à Meaux dans un couvent d'Ursulines. En arrivant à Cambrai, Le Dieu apprend que Fénelon est absent, en tournée épiscopale; le jour du retour, il se trouve à l'archevêché à l'heure de l'arrivée du prélat, un peu après midi. Il laisse les gens de la maison aller à la descente du caiTosse, et il se tient dans la première grande salle au haut de l'escalier. Ici nous lui donnons la parole sans l'interrompre; c'est lui, ou plutôt c'est nous avec lui, tant il copie et verbalise exactement, qui allons faire une visite à Fénelon :

« J'étais donc dans la grande salle du billard, près de la cheminée : dès que je l'y vis entrer, j'approchai en grand respect; il me parut au premier abord froid et roortiûé, mais doux et civil, m'invitant à entrer avec bonté et sans empressement. « Je « proGte, lui dis-je, Monseigneur, de la permission qu'il a plu à Votre Grandeur de a me donner de venir ici lui rendre mes respects, quand j'en aurais la liberté. • C'est ce que je dis d'un ton modeste, mais intelligible ; j'ajoutai plus bas, et comme h l'oreille, que je lui apportais des nouvelles et des lettres de M»* de La Maisonfort. ff Vous me faites plaisir, dit-il ; venez, entrez. » Alors parut M. l'abbé de Beaomont, qui me salua avec embrassades, d'une manière fort aisée et fort cordiale.

<r Le prélat était en habits longs, violets, soutane et simarreavec des parements, boutons et boutonnières d'écarlale cramoisi : il ne me parut pas à sa ceinture ni glands ni franges d'or, et il y avait à son chapeau un simple cordon de soie verte ; des gants blancs aux mains et point de canne ni de manteau. Je lui remis le paquet de lettres en (Mitrant dans sa chambre, et, sans l'avoir ouvert, il me Gt asseoir au-dessus de lui en un fauteuil égal au sien, ne me laissant pas la liberté de prendre un moindre siège et me faisant couvrir. Les premiers discours furent sur M"** de La Maisonfort, sa santé, sii situation et la fermeté qu'elle devait avoir à persévérer dans la maison des Ursulines de Mcaux sans songer à changer. Il ouvrit alors son paquet et parcourut ses lettres : « Hlles sont, dit-il, un peu malaisées à lire ; il faudra les étudier à loisir. — J'espère, « Monseigneur, de votre bonté, lui dis-je, que vous l'honorerez d'une réponse, aûn ff qu'elle voie que j'ai exécuté ses ordres et que je lui porte de vos nouvelles de vive « voix et par écrit. — Je n'y manquerai pas, ajouta-t-il ; et encore il faut bien lui « recommander la fermeté. — Elle en sait l'importance et la nécessité, lui dis-je, « Monseigneur, car elle ne peut se déplacer sans lettre de cachet, et elle ne veut pas • si souvent faire parler d'elle... » Comme on était déjà venu avertir pour dtner, il se leva et m'invita à venir prendre place à sa table.

« Tous les convives l'attendaient à la salle à manger, et personne n'était venu à sa chambre, où Ton savait que j'étais enfermé avec lui. On lava les mains sans façon et comme entre amis : le prélat bénit la table et prit la première place, comme de raison ; M. l'abbé de Clianterac était assis à sa gauche : chacun se plaça sans distinction à mesure qu'il avait lavé. Je me mis à une place indifférente et on me servit aussitôt du potage. La place de la droite du prélat était vide, il me fit signe de m'y mettre : je remerciai, disant que j'étais placé et déjà servi; il insista doucement et poliment : « Venez, voilà votre place. » J'y allai donc sans résistance; on m'y apporta mon potage. Nous étions quatorze à table, et le soir seize...

c La table fut servie magnifiquement et délicatement : plusieurs potages, de bon bœuf et de bon mouton, des entrées et ragoûts de toute sorte, un grand rôti, des perdreaux et autres gibiers, en quantité et de toute façon ; un magnifique fruit, des pèches et des raisins exquis quoique en Flandre, des poires des meilleures espèces, et toutes sortes de compotes; de bon vin rouge, point de bière; le linge propre, le pain très-bon, une grande quantité de vaisselle d'argent bien pesante et à la mode. Les domestiques portant la livrée étaient en très-grand nombre, servant bien et proprement, avec diligence et sans bruit; je n'ai pas vu de pages : c'était un laquais qui servait le prélat, ou quelquefois l'officier lui-même. Le maître d'hôtel me parut homme de bonne mine, entendu et autorisé dans la maison.

Cl M. l'archevêque prit la peine de me servir, de sa main, de tout ce qu'il y avait de plus délicat sur sa table ; je le remerciais chaque fois en grand respect, le chapeau à la main, et chaque fois aussi il ne manqua jamais de m'ôter son chapeau, et il me fit l'honneur de boire à ma santé, tout cela fort sérieusement, mais d'une manière aisée et très-polie. L'entretien fut aussi très-aisé, doux et même gai : le prélat parlait à son tour, et laissait à chacun une honnête liberté ; je remarquai que ses aumôniers, secrétaires et son écuyer parlèrent comme les autres, fort librement, sans que personne osât ni railler ni épiloguer. Les jeunes neveux ne parlaient pas : Tabbé de Beaumont soutenait la conversation, qui roula fort sur le voyage de M. de Cambrai; mais cet abbé était très-honnête, et je n'aperçus rien, ni envers personne, de

ces airs hautains et méprisants quo j'ai tant de fois éprouvés ailleurs ^ : j'y ai trouvé en vérité plus de modestie et de pudeur qu'ailleurs, tant dans la personne du maître que dans les neveux et autres.

<K Le prélat mangea très-peu, et seulement des nourritures douces et de peu de suc, le soir, par exemple, quelques cuillerées d'œufs au lait; il ne but aussi que deux ou trois coups d'un petit vin blanc faible en couleur, et par conséquent sans force : on ne peut voir une plus grande sobriété et retenue. Aussi est-il d'une maigreur extrême, le visage clair et net, mois sans couleur, disant lui-môme : « On ne peut « être plus maigre que je suis. »

Dans les conversations qui suivent. Le Dieu a soin de remarquer que Tarchevêque se garde bien de dire jamais un seul mot au sujet de Bossuet, ni en bonne ni en mauvaise party et, lors même que Le Dieu est interrogé par lui sur les circonstances de la mort de M. de Meaux, Fénelon, qui demande nommément quel prêtre Ta exhorté à ses moments suprêmes, n'y joint pas pour le défunt le moindre petit mot de louange. Entre ces deux grands hommes, la division et la rupture furent entières et de tout point irréparables jusqu'à la fin. Fénelon ne haïssait pas, mais il n'oubliait pas.

Le Dieu ne paraît pas se douter qu'après la mort de Bossuet, et sauf le compte rendu de ses écrits posthumes, son Journal n'a plus d'objet. Il se croit intéressant, et nous initie avec un redoublement de complaisance à tous les détails de la vie du chapitre; on a ses querelles de chœur, ses rivalités avec le trésorier Phelippeaux et les Philippotinsy des zizanies auprès desquelles celles du Lutrin sont grandioses. Ces haines étroites et tout ce qu'elles engendrent, ces trigaudvriesj comme il les appelle élégamment, font souvent penser aux Célibataires de Balzac, à ce duel fourré de l'abbé Birotteau et de l'abbé Troubert. — Quand la famille de Bossuet, toutes affaires terminées, quitte Meaux définitivement, Le Dieu les salue de cet adieu vraiment cordial et touchant : (( Ainsi pour le coup, voilà les Bossuet partis de Meaux : la maison rendue et vidée. — Mardi 2 novembre 1706, est arrivé l'entier délogement de l'abbé Bossuet de Meaux, la dernière charrette partie et la servante dessus, et Cornuau même, son homme d'affaires, parti aussi: Dieu soit loué I » Notez que dans tous ses voyages à Paris il ira loger chez eux, manger chez eux; mais la méchanceté va son train sous cape;

1 . Ceci est à Tadressc de l'abbc Bossuet, la béte noire de Le Dieu.

il a sur leur propos la dent venimeuse. Il se méfie toujours de l'abbé Bossuet et prend ses garanties contre lui. En lui envoyant copie de la Lettre latine de Bossuet au pape Innocent XI sur l'éducation du Dauphin, il dit : « Je le fais bien valoir à cet abbé par la lettre que je lui écris, parce qu'avec de pareilles gens si méprisants il faut faire le gascon... Nous verrons comment notre abbé le recevra ; je veux qu'il sente le besoin qu'il a de moi. » — D'ailleurs il est heureux à sa manière, il s'arrange et s'acoquine à Meaux; il achète une maison, grande aflaire; il se cache pour cela sous le nom du chanoine Blouin ; dès qu'on le sait, les anciennes jalousies contre lui se réveillent. Cette maison est a la plus neuve, la plus propre et la mieux tournée de tout le cloître ». — Il nous explique comment il a pu une fois s'enrhumer en voyage. Ses rhumes durent longtemps, mais il en guérit. Il a son jour de jubilation, où il trouve que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles : « Ce dimanche 15 janvier 1707, mon ameublement entièrement fait dans ma nouvelle maison, et tous mes ouvriers payés. Ma santé est aussi meilleure, mon rhume fort diminué, et il ne me reste qu'à prendre des forces : c'est pourquoi j'ai retenu ma place au carrosse de voiture pour aller à Paris, Dieu aidant, lundi 30 janvier 1708. Mon jardin tout changé, nouveau parterre, nouveaux arbres fruitiers, le jardin net et approprié. » 11 met sa vanité à ce qu'on le croie bien portant : « Je déclare à tout le monde que, ma santé éteint assez bonne, je fais état de partir pour Paris lundi 30 janvier. » Arrivé à Paris, il se remet en veine et en pointe d'un peu de haine contre l'abbé Bossuet ; c'est son montant. Mais, revenu à Meaux, il retombe dans sa bonne humeur, il a un accès de satisfaction, comme le rat qui rentre dans son fromage : a A mon arrivée (samedi 31 mars 1708), j'ai trouvé mes six beaux fauteuils neufs venus en bon état, et tous les autres meubles et estampes avec des verres que j'avais envoyés avant moi. Dieu soit loué, me voici assez bien meublé et nippé! Il faut à présent faire bien aller la cuisine et tout assaisonner de bon vin. » Il dit une messe en sortant d'une indisposition, et remarque que l'appétit lui est revenu. — Rien n'est parfait en ce monde : Le Dieu commence à souffrir d'une tumeur au pied gauche; puis son pied droit s'enfle. A partir de ce moment, il n'y a plus que des détails sur ses maux de pieds. Il est partagé entre la crainte de la maladie et sa gourmandise naturelle. Il note «qu'il a mangé

trois tranches d'une éclanche de mouton », et il ajoute : « J'ai bien dormi avec une petite moiteur, la nuit, sans reproche du gigot. » On a jour par jour le menu des cataplasmes, et cela va jusqu'aux derniers mois (1713).

C'est ainsi que nous est montré finissant, et de plus en plus confit dans sa vulgarité, l'homme qui passait jusqu'ici pour s'être consacré à la mémoire de Bossuet. Nous ne regrettons pas qu'il y perde; le seul danger serait qu'en le lisant mal, et en s'emparant des circonstances triviales qui étaient la pâture naturelle de son esprit, on n'ôtât quelque chose au grand évêque, qui ne lui accorda jamais, d'ailleurs, on ne saurait trop le redire, qu'une confiance très-limitée.

0 messieurs les érudits et les chercheurs, les déchiffreurs de chartes et de parchemins d'archives, les infatigables Iranscripteurs de tous authentiques documents, je vous estime, je vous révère pour votre science et vos travaux dans ce qui est du moyen âge; mais que de mal vous et les vôtres, vous avez fait sans vous en douter en propageant jusque dans la littérature moderne le culte des vieux papiers ! On imprime tout désormais; on ne connaît plus le choix.

Lundi, 30 mars 4857.

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