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Vers 1687, année où parut le livre des Caractères^ le siècle de Louis XIV arrivait à ce qu'on peut appeler sa troisième période; les grandes œuvres qui avaient illustré son début et sa plus brillante moitié étaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans celte littérature glorieuse. La première, à laquelle Louis XIV ne fit que donner son nom et que prêter plus ou moins sa faveur, lui vint toute formée de l'époque précédente; j'y range les poètes et les écrivains nés de 1620 à 1626, ou même avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal,. Molière, La Fontaine, M'"^ de Sévigné. La maturité de ces écrivains répond tfu au commencement ou aux plus belles années du règne auquel on les rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une nourriture antérieures. Une seconde génération très-distincte et propre au règne même de Louis XIV est celle en tête de laquelle on voit Boileau 6t Racine, et qui peut nommer encore Fléchier, Bourdaloue, etc., etc., tous écrivains ou poètes, nés à dater de 1632, et qui débutèrent dans le monde au plus tôt vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau et Racine avaient à peu près terminé leur œuvre à cette date de 1687; ils étaient tout occupés de leurs fonctions d'historiographes. Heureusement, Racine allait être tiré de son silence de dix années par M°*®de Maintenon, Bossuet régnait publiquement par son génie en ce milieu du grand règne, et sa vieillesse commençante en devait longtemps encore soutenir et rehausser la majesté. C'était donc un admirable moment que cette fin d'été radieuse, pour une production nouvelle de mûrs et brillants esprits. La Bruyère et Fénelon parurent et achevèrent, par des grâces imprévues, la beauté d'un tableau qui se calmait sensiblement et auquel
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il devenait d'autant plus difficile de rien ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si Ton peut ainsi dire, était alors d'une merveilleuse sérénité. La chaleur modérée de tant de nobles œuvres, l'épuration continue qui s'en était suivie, la constance enfin des astres et de la saison, avaient amené l'atmosphère des esprits à un état tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui saurait naître, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une pensée ne resterait dans l'ombre, et que tout naîtrait dans son vrai jour. Conjoncture unique! éclaircissement favorable en même temps que redoutable à toute pensée ! car combien il faudra de netteté et de justesse dans la nouveauté et la profondeur! La Bruyère en triompha. Vers les mêmes années, ce qui devait noumr à sa naissance et composer l'aimable génie de Fénelon était également disposé et comme pétri de toutes parts ; mais la fortune et le caractère de La Bruyère ont quelque chose de plus singulier.
On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyère, et cette obscurité ajoute, comme on l'a remarqué, à l'effet de son œuvre, et, on peut dire, au bonheur piquant de sa destinée. S'il n'y a pas une seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la publication, ne soit venue et restée en lumière, il n'y a pas, en revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé.
Jean de La Bruyère était né dans un village proche Dourdan, en 1639, disent les uns; en 1644, disent les autres, et d'Olivet le premier, qui le fait mourir à cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de 1644 S La Bruyère aurait eu vingt ans quand parut Andromaque; ainsi tous les fruits successifs de ces riches années mûrirent pour lui et furent le mets de sa jeunesse ; il essuyait, sans se hâter, la chaleur féconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'années d'étude ou de loisir durant lesquelles il dut se borner à lire avec douceur et réflexion, allant au fond des choses et attendant! 11 résulte d'une note écrite vers 1720 par le père Bougerel ou par le père Le Long, dans des mémoires particuliers qui se trouvaient à la bibliothèque de l'Oratoire,
1. On sait enfln maintenant, après bien des tâtonnements, et d'une manière positive, qae La Bruyère est né à Paris et y a été baptisé le 17 août 16S5. Le registre des naissances de la paroisse Saint-Gbristopbo-cn-Gité en fait foi.
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que La Bruyère a été de cette congrégation*. Cela veut-il dire qu'il y fut simplement élevé ou qu'il y fut engagé quelque temps? Sa première relation avec Bossuet se rattache peut-être à cette circonstance. Quoi qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de Trésorier de France à Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'où, l'appela près de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyère passa le reste de ses jours à l'hôtel de Condé à Versailles, attaché au prince en qualité d'homme de lettres avec mille écus de pension.
D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le célèbre auteur, mais dont la parole a de l'autorité, nous dit en des termes excellents : « On me l'a dépeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé à une joie modeste, et ingénieux à la faire naître ; poli dans ses manières et sage dans ses discours ; craignant toute sorte d'ambilion, même celle de montrer de Tesprit*. » Le témoignage de l'académicien se trouve confirmé d'une manière frappante par celui de Saint-Simon, qui insiste, avec l'autorité d'un témoin non suspect d'indulgence, précisément sur ces mêmes qualités de bon goût et de sagesse : « Le public, dit-il, perdit bientôt après (1696) un honfime illustre par son esprit, par son style et par la connoîssance des hommes; je veux dire La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à Versailles, après avoir surpassé Théophraste en travaillant d'après lui et avoir peint les hommes de notre temps dans ses nouveaux Caractères d'une manière inimitable. G'étoit d'ailleurs un fort honnête homme, de très-bonne compagnie, simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. Je l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son âge et sa santé pouvoient faire espérer de lui. » Boileau se montrait un peu plus difficile en fait de ton et de manières que le duc de Saint-
1. Histoire manuscrite de TOratoire, par Adry, aux Archives du royaume.
2. J*hésite presque à glisser cette parole de Ménage, moins bon juge : elle concorde pourtant : « Il n'y a pas longtemgs que H. de La Bruyère m*a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne Tai pas vu assez de temps pour le bien connoltre. Il m'a paru que cb fCétoii pas un grand parleur. » {Menagiana, tome III.) — On a opposé depuis à cette idée qu'on se faisait Jusqu'ici de La Bruyère quelques mots tirés de lettres et billets de M. de Pontchar train, et desquels il résulterait que La Bruyère était sujet à des accès de joie extravagante ; c'est peu probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots par les cheveux. Mais enfin il parait bien qu'il était très-gai par moments.
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Simon, quand il écrivait à Racine, 19 mai 1687 : c Maximilien (pourquoi ce sobriquet de Maximilien?) m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque chose de son Théophraste. C'est un fort honnête bonmie à qui il ne manqueroit rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite. » Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyère était déjà un peu à ses yeux un homme des générations nouvelles, un de ceux en qui volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit après nous, et autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait.
Ce même Saint-Simon, qui regrettait La Bruyère et qui avait plus d'une fois causé avec lui S nous peint la maison de Condé et M. le Duc en particulier, l'élève du philosophe, en des traits qui réfléchissent sur l'existence intérieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc ^1710), il nous dit avec ce feu qui mêle tout, et qui fait tout voir à la fois : « Il étoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, mais en tout si fier, si audacieux, qu'on avoit peine à s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes d'une excellente éducation (je le crois bien), de la politesse et des grâces même quand il vouloir, mais il vouloit très-rarement... Sa férocité étoit extrême, et se montroit en tout. C'étoit une meule toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis n'étoient jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries cruelles en face, etc. » A l'année 1697, il raconte comment, tenant les États de Bourgogne à Dijon à la place de M. le Prince son père, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitié des princes et une bonne leçon à ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en effet, poussé Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser sa tabatière de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui offrit à boire ; le pauvre Théodas si naïf, si ingénu, si bon convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux vomissements*. Tel était le petit-fils du grand Condé et l'élève de La
1. Une pensée inévitable naît de ce rapprochement : Quand La Bruyère et le duc de Saint-Simon caaaaîent ensemble à Versailles dans l'embrasure d*une croisée, lequel des deux était le peintre de son siècle? Us Tétaient, certes, tous les deux; mais Tun, le peintre alors avoué, et dont les portraits auJourd*hni sont devenus un peu voilés et mystérieux ; Tautre, le peintre inconnu alors et clandestin, et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux à nu.
2. Au tome second des OEuvres choisies de La Honnoyc (page 290), on lit un récit détaillé
Bruyère. Déjà le poète Sarasin était mort autrefois sous le bâton d'un Conti dont il était secrétaire. A la manière énergique dont Saint-Simon nous parle de cette race des Condés, on voit comment, par degrés, en elle le héros en viendra à n'être plus que quelque chose tenant du chasseur ou du sanglier. Du temps de La Bruyère, l'esprit y conservait une grande part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, « M. le Prince l'avait presque toujours à Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le mettoit de toutes ses parties, c'étoit de toute la maison de Condé à qui l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et de plaisanteries. » La Bruyère dut tirer un fruit inappréciable, comme observateur, d'être initié de près à cette famille si remarquable alors par ce mélange d'heureux dons, d'urbanité brillante, de férocité et de débauche ^ Toutes ses remarques sur les héros et les enfants des Dieux naissent de là : il y a toujours dissimulé l'amertume : a Les enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des années. Le mérite chez eux devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance. » Au chapitre des Grandsy il s'est échappé à dire ce qu'il avait dû penser si souvent : a L'avantage des Grands sur les autres hommes
de ccttQ mort de Santeul par La Monnoye, témoia presque oculaire ; rien n'y vient ouvertement à Tappui du dire de Saint-Simon : Santeul s*éuit levé le 4 août, encore gai et bien portant; il ne fut pris de ses atroces douleurs d*entrailles que sur les oose heures du matin ; il expira dans la nuit, vers une heure et demie. La Monnoye, qui devait dîner avec lui ce jour-là, le vint voir dans l'après-midi et le trouva moribond ; il causa même du malade avec M. le Duc, qui témoigna 8*y intéresser beaucoup. Après cela, les symptômes extraordinaires rapportés par La Monnoye, et les réponses peu nettes des médecins, aussi bien que le traitement epployé, s'accorderaient assez avec le récit de Saint-Simon ; on conçoit que la chose ait été étouffée le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatière avalée au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain onze heures du matin ; c'est un cas de médecine légale que Je laisse aux experts.
i. La Bruyère descendait d'un ancien ligueur, très-fameux dans les Mémoires du temps, et qui joua à Paris un des grands rôles municipaux dans cette faction anti-bourbonienne ; il est piquant que le petit-flls, précepteur d'un Bourbon, ait pu étudier de si près la race. Notre moraliste dut songer, en souriant, à cet aïeul qu'il ne nomme pas, un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyère des Croisades dont il plaisante. Voir dans la Satyre Ménippée de Le Duchat les nombreux passages où il est question de ces La Bruyère, père et fils (car ils étaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 330. Je me trompe fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans l'expérience secrète et la maturité du penseur.
est immense par un endroit : je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois. » Les réflexions inévitables que le scandale des mœurs princières lui inspirait n'étaient pas perdues, on peut le croire, et ressortaient moyennant détour : « Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur : il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver; ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces : Ton force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étoient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités, je me jette et me réfugie dans la médiocrité. » Les simples bourgeois viennent là bien à propos pour endosser le reproche, mais je ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir en rentrant d'un de ces soupers de demidieux, où M. le Duc poussait de Champagne Santeul^
La Bruyère, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idée de traduire Théophraste, et il pensa à glisser à la suite et à la faveur de sa traduction quelques-unes de ses propres réflexions sur les mœurs modernes. Cette traduction de Théophraste n'était-elle pour lui qu'un prétexte, ou fut-elle vraiment l'occasion déterminante et le premier dessein principal? On pencherait plutôt pour cette supposition moindre, en voyant la forme de l'édiUon dans laquelle parurent d'abord les Caractères, et combien Théophraste y occupe une grande place. La Bruyère était très-pénétré de cette idée, par laquelle il ouvre son premier chapitre, que toiU est dit, et que Fan vient trop tard après plus de sept mille ans qu*il y a des hommes y et qui pensent. W se déclare de l'avis que nous avons vu de nos jours partagé par Courier, lire et relire
1. Bien des passages de M*« de Suai (de Launay) viennent à l'appai de ceqa*a dû sentir La Bruyère; ainsi dans une lettre à M»* Da Deffand (17 septembre 1747) : « Les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour au travers : c*est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie. » Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui contenait en elle tout Fesprit et le caprice de cette race des Condcs : « Elle a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que /es Princes étoient en morale ce que les monstres sont dans la physique : on voit en eux à découvert la plupart •des vices qui sont imperceptibles dans les autres hommes, »
sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les imiter quelquefois : « On ne sauroit en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation. » Aux anciens, La Bruyère ajoute les habiles dCenlre les modernes comme ayant enlevé à leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau. C'est dans cette disposition qu'il commence à glaner^ et chaque épi, chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensée du difficile, du mûr et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec gravité, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siècle où il écrit. Ce n'était plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui avaient porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu ; mais tous les autres restaient là rangés. Quels noms! quel auditoire auguste, consommé, déjà un peu sombre de front, et un peu silencieux ! Dans son discours à l'Académie, La Bruyère lui-même les a énumérés en face ; il les avait passés en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, éaieil des mauvais ouvrages! et ce roi retiré dam son baluslre^ qui les domine tous! quels juges pour qui, sur la tin du grand tournoi, s'en vient aussi demander la gloire ! La Bruyère a tout prévu, et il ose. Il sait la mesure qu'il faut tenir et le point où il faut frapper. Modeste et sûr, il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier coup, sa place qui ne le cède à aucune autre est gagnée. Ceux qui, par une certaine disposition trop rare de l'esprit et du cœur, sont en étaty comme il dit, de se livrer au plaisir que donne la perfection d*un ouvrage^ ceux-là éprouvent une émotion, d'eux seuls concevable, en ouvrant la petite édition in-12, d'un seul volume, année 1688, de trois cent soixante pages en fort gros caractères, desquelles Théophraste, avec le discours préliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant que, sauf les perfectionnements réels et nombreux que reçurent les éditions suivantes, tout La Bruyère est déjà là.
Plus tard, à partir de la troisième édition, La Bruyère ajouta successivement et beaucoup à chacun de ces seize chapitres : des pensées qu'il avait peut-être gardées en portefeuille dans sa première circonspection, des ridicules que son livre même fit lever devant lui, des originaux qui d'eux-mêmes se livrèrent, enrichirent et accomplirent de mille façons le chef-d'œuvre. La première édition renferme surtout incompa-
rablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation et l'irritation de la publicité les firent naître sous la plume de l'auteur, qui avait principalement songé d'abord à des réflexions et remarques morales, s' appuyant même à ce sujet du titre de Proverbes donné au livre de Salomon. Les Caractères ont singulièrement gagné aux additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine simple du livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette première et plus courte
forme*.
En le faisant naître en 1644, La Bruyère avait quarante-trois ans en 1687. Ses habitudes étaient prises, sa vie réglée; il n'y changea rien. La gloire soudaine qui lui vint ne Téblouit pas; il y avait songé de longue main, l'avait retournée en tout sens, et savait fort bien qu'il aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. 11 avait dit dès sa première édition : « Combien d'hommes admirables et qui avoient de très-beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais! » Loué, attaqué, recherché, il se trouva seulement peut-être un peu moins heureux après qu'avant son succès, et regretta sans doute à certains jours d'avoir livré au public une si grande part de son secret. Les imitateurs qui lui survinrent de tous côtés, les abbés deVilliers, les abbés de Bellegarde (en attendant les Brillon, Alléaume et autres, qu'il neconnut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de lui)*, ces auteurs
1. M. Walckcaaer, dans son Étude tur La Bruyère, a rappelé une agréable anecdote tirée des Mémoires de rAcadémie de Berlin et qui s'était conser?ée par tradition : « M. de La Bruyère, a dit Formey, qui le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés, et s*amusait avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en amitié. Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet : « Voulez-vous imprimer ceci (c'était les Caractères)? Je ne sais si vous y trouverez votre compte ; mais, en cas de succès, le prodnit sera pour ma petite amie. » Le libraire, plus incertain de la réussite que Tauteur, entreprit l'édition; mais à peine Teutil exposée en vente qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la dot imprévue de sa fllle, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux et que M. de M^tupertuis avait connue. » On sait le nom du mari ; M. Edouard Fournier, dans ses recherches sur La Bruyère, l'a retrouvé. Elle épousa Juli ou Juilly, un honnête homme de la finance, qui devint fermier général et qui garda une réputation sans tache. l\ eut de la petite Michallet, en se mariant, plus de cent mille livres argent comptant. — Ce livre, d'une expérience amère et presque misanihropique, devenu la dot d'une jeune fllle : singulier contraste!
2. On lit dans les Mémoires de Trévoux (mars et avril 1701), à propos des SerUimeiUs critiques sur les Caractères de M. de La Bruyère (1701) : « Depuis que les Caractères de
nés copistes qui s'attachent à tout succès comme les mouches aux mets délicats, ces Trublets d'alors, durent par moments lui causer de l'impatience : on a cru que son conseil à un auteur né copiste (chap. Des ouvrages de l'esprit), qui ne se trouvait pas dans les premières éditions, s'adressait à cet honnête abbé de Villiers. Reçu à l'Académie le 15 juin 169S, époque où il y avait déjà eu en France sept éditions des Caractères^ La Bruyère mourut subitement d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les biographes et commentateurs eussent avisé encore à l'approcher, à le saisir dans sa condition modeste et à noter ses réponses'. On lit dans la note manuscrite de la bibliothèque de l'Oratoire, citée par Adry, « que M'"* la marquise de Belleforière, de qui il était fort l'ami, pourroit donner quelques mémoires sur sa vie et son caractère ». Cette M'"* de Belleforière n'a rien dit et n'a probablement pas été interrogée. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, était-elle une de ces personnes dont La Bruyère, au chapitre Du cœur^ devait avoir l'idée présente quand il disait : « Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que Ton nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis : de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu. » Était-elle celle-là même qui lui faisait penser ce mot d'une délicatesse qui va à la grandeur? « L'on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler*. »
M. de La Bruyère ont été donnés au public, outre les traductions en diverses langues et les dix éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente volumes à peu près dans ce style : Ouvrage dant le goût des Caractères ; ThéophrasU moderne, ou nouveaux CaraC" tères des fnœurs ; Suite des Caractères de Théophraste et des mœurs de ce siècle ; les différents Caractères des Femmes du siècle; Caractères tirés de l'Écriture sainte et appliquées aux moeurs du siècle ; Caractères naturels des hommes, en forme de dialogue ; Portraits sérieux et cri- Uques ; Caractères des vertus et des vices. Enfin tout le pays des Lettres a été inondé de caractères... »
1. Il paraît qu'une première fois, en 1691, et sans le solliciter, La Bruyère avait obtenu sept voix pour TAcadémie par le bon office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec Tauteur des Carac^ tères. On a le mot de remerclment que lui adressa La Bruyère {Nouvelles Lettres de Bussy- R<ibutin, t. VU). C'est même la seule lettre qu*on ait de lui, avec un autre petit billet agréablement grondeur à Santeul, imprimé sans aucun soin dans le Santoliana,
2. Cette dame a pu être Marie-Renée de Belleforière, fille du grand-veneur de France, ou encore Justine-Hélène de Hénin, fille du seigneur de Quercvaio, mariée à Jean-MÉKimilieB Ferdinand, seigneur de Belleforière. (Voir Moréri.) J'inclinerais pour la première.
11 y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rêver plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère, d'après quelquesunes de ses pensées qui recèlent toute une destinée, et, comme il semble, tout un roman enseveli. A la manière dont il parle de l'amitié, de ce goût qu'elle a et auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres, on croirait qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger l'amitié. Cette diversité de pensées accomplies, desquelles on pourrait tirer tour à tour plusieurs manières d'existences charmantes ou profondes, et qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre expérience, s'explique d'un mot : Molière, sans être Alceste, ni Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela ; La Bruyère, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être successivement chaque cœur; il est du petit nombre de ces hommes qui ont tout su.
Molière, à l'étudier de près, ne fait pas ce qu'il prêche. Il représente les inconvénients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y tombe ; La Bruyère jamais. Les petites inconséquences du Tartufe^ il les a saisies, et son Onuphre est irréprochable* : de même pour sa conduite, il pense à tout et se conforme à ses maximes, à son expérience. Molière est poète, entraîné, irrégulier, mélange de naïvelé et de feu, et plus grand, plus aimable peut-être par ses contradictions mêmes : La Bruyère est sage. Il ne se maria jamais : « Un homme libre, avait-il obs3rvé, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre. » Ceux à qui ce calcul de célibat déplairait pour La Bruyère peuvent supposer qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidèle à un souvenir dans le renoncement.
On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son cœur se déclare énergiquement à travers la science inexorable de son esprit : « Il faut des saisies de terre, des enlèvements de meubles, des prisons et des
1. La Hotte a dit : « Dans son tableau de V Hypocrite, La Brayère commence toujours par eflacer un trait du Tartufe^ et ensuite il en recouche un tout contraire. »
supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent les autres hommes. » Que de réformes, poursuivies depuis lors et non encore menées à fin, contient cette parole 1 le cœur d'un Fénelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyère s'étonne, comme d'une chose toujours nouvelle, de ce que M"' de Sévigné trouvait tout simple, ou seulement un peu drôle : le xviii» siècle, qui s'étonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page sublime sur les paysans : « Certains animaux farouches, etc. (Chap. De Vhomme)y^. On s'est accordé à reconnaître La Bruyère dans le portrait du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgré ses études profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent, si cest une occasion de vous obliger.
11 était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné, comme en fait foi son chapitre Des esprits forts, qui, venu le dernier, répond tout ensemble à une beauté secrète de composition, à une précaution ménagée d'avance contre des attaques qui n'ont pas manqué, et à une conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincère ; mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote le philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer surtout et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion alors régnante. La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage de Molière : il a continué cette guerre courageuse sur une scène bien plus resserrée (l'autre scène, d'ailleurs, n'eût plus été permise), mais avec des armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le courtisan, qui autrefois portait ses cheveux^ en perruque désormais, l'habit seiTé et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence, par le trait ineffaçable : Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct, à peine voilé en éloge : a C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse; instruit jusques où le courtisan veut lui plaire et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec prudence ; il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilège ; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie. »
Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques mots qu\)n
regrette de lire sur la révocation de l'édit de Nantes, et quelque endroit favorable à la magie, je serais tenté plutôt de soupçonner La Bruyère de liberté d'esprit que du contraire. Né chrétien et Français^ il se trouva plus d'une fois, comme il dit, contraint dans la satire; car, s*il songeait surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par contre -coup songer un peu à lui-même, et à ces grands sujets qui lui étaient défendus. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt il s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à faire (s'ils ne l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement de toutes les circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins d'après tel ou tel mot détaché, que d'après l'habitude entière de son jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en style, il se rejoint assez aisément à Montaigne.
On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont ce que je dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le premier morceau en date est celui de l'abbé d'Olivet dans son Histoire de r Académie. On y voit trace d'une manière de juger littéralement l'illustre auteur, qui devait être partagée de plus d'un esprit classique à la fin du xvu* et au commencement du xviii'' siècle : c'est le développement et, selon moi, l'éclaircissement du mot un peu obscur de Boileau à Racine. D'Olivet trouve à La Bruyère trop d'ar/, trop d'r«pri7, quelques abus de métaphores : « Quant au style précisément, M. de La Bruyère ne doit pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais pourtant avec une modération qui, de nos jours, tiendroit lieu de mérite, dans ce style affecté, guindé, entortillé, etc. » Nicole, dont La Bruyère a paru dire en un endroit quil ne pensoit pas assez\ devait trouver, en revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop vivement de raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure. On regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme de goût et d'autorité, ont leur prix, d'Olivet n'ait pas procuré plus de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La réception de La Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles, dont lui-même nous a entretenus dans
i. Toutes les anciennes clefs nomment en eiïet Nicole comme étant celui que désigne ce trait {Des ouvrages de Vesprit) : Deux écrivains dans leurs ouvrages, etc., etc.; mais il faut convenir qa*il se rapporterait beaucoup mieux à Balzac. — J*ai discuté ce point ailleurs (Port- Hogal, tome II, p. 390).
la préface de son Discours et qui laissent à désirer quelques explications*. Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille, comme Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est obligé d'alléguer son chapiti'e Des esprits forts et de supposer à Tordre de ses matières un dessin religieux un peu subtil, pour mettre à couvert sa foi. II est obligé de nier la réalité de ses portraits, de rejeter au visage des fabricateurs ces insolentes defs, comme il les appelle : Martial avait déjà dit excellemment : Improbe facit qui in alieno libro ingeniosus est. — « En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec un accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que le public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis quelques années de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire pai* leurs écrits. » Quel est ce corbeau qui croassa, ce Théobalde qui bâilla si fort et si haut à la harangue de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens, faux confrères, ameuta les coteries et le Mercure Galant y lequel se vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis immédiatement au-dessous de rien*1 Benserade, à qui le signale-
1. n fut reçu lo même jour que Tabbé BignoD et par M. Charpentier, qui, ea sa qualité de partisan des anciens, le mit lourdement au-dessous do Tbéophraste; la phrase, dite en face, est assez peu aimable : « Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu*à Thomme. Cela est cause que ses portraits ressembleront toujours ; mais il est à craindre que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu*on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer avec cetus sur qui vous les avez tirés. » On voit que si La Bruyère tirait ses portraits, M. Charpentier tirait ses phrases, mais un peu différemment.
2. Voici un échantillon des aménités que le Mercure prodiguait à La Bruyère (Juin 1G93) : a M. de La Bruyère a fait une traduction des Caraciires de Tbéophraste, et il y a Joint un recueil de Portraits satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement outrés, etc., etc. Ceux qui s*attachent à ce genre d*écriro dovroient être persuadés que U satyre fait souffrir la piété du Roi et faire réflexion que l'on n*a jamais oui ce Monarque rien dire de désobligeant à personne. (Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la dénonciation.) La satyre n'ctoit pas du goût de M™* la Dauphino, et j^avois commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette princesse qu'elle avoit fort approuvée et qu'elle devoit prendre sous sa protection, parce qu'elle repoussoit la médisance. L'ouvrage do M. de La Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une couverture et qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu*un amas de pièces détachées... Rien n'est plus aisé que de faire trois ou quatre pages d'un portrait qui ne demande point d'ordre... }\ n'y a pas lieu de croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes mœurs ait fait obtenir À M. de La Bruyère la place qu'il a dans l'Académie. Il a peint les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a prononcé il s'est peint luimême... Fier de sept éditions que ses Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux
ment de Tliéobalde sied assez, était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir à l'Académie, avait pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Était-ce le vieux Boyer* ou quelque autre de même force? D'OIivet montre trop de discrétion là-dessus. — Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un Éloge approfondi par Victorin Fabre (1810). Ou apprend d'un morceau qui se trouve dans V Esprit des journaux {(éy.l7S2), et où l'auteur anonyme apprécie fort délicatement lui-même la Notice de Suard, que La Bruyère, déjà moins lu et moins recherché au dire de d'Olivet, n'avait pas été complètement mis à sa place par lexviii* siècle; Voltaire en avait parlé légèrement dans le Siècle de Louis XIV : « Le marquis de Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes ou Garât), est presque le seul, de tous ceux qui ont parlé de La Bruyère, qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais Vauvenargues lui-môme n'a pas l'estime et l'autorité qui devraient appartenir à un écrivain qui participe à la fois de la sage étendue d'esprit de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, de la verve de style de Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire ni la réputation de La Bruyère ni la sienne. » Cinquante ans de plus, en achevant de consacrer La Bruyère comme génie, ont donné à Vauvenargues lui-même le vernis des maîtres. La Bruyère, que le xviii' siècle était ainsi lent à apprécier, avait avec ce siècle plus d'un point de ressemblance qu'il faut suivre de plus près encore.
Dans ces diverses études charmantes ou fortes sur La Bruyère,
ouvrage, il exagère son mérite... » Et le Mercure conclut, en remuant sottement sa propre injure, que tout le monde a Jugé du discours 9u*t2 était directement aw4euous de rien. Certes, l'exemple de telles injustices appliquées aux plus délicats et aux plus fins modèles serait capable de consoler ceux qui ont du moins le culte du passé, de toutes les grossièretés qu*euxmêmes ils ont souvent à essayer dans le présent.
1. Ce serait plutôt Boursault que Boyer; car Je me rappelle que Segrais a dit à propos des épigrammes de Boileau contre Boyer : « Le pauvre M. Boyer n*a Jamais offensé personne. » — Je m*étais mis, comme on voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses Mémoires sur Fontenelle, page 225, m*est venu donner la clef de Ténigme et le nom des masques. 11 parait bien qu*il s'agit en effet de Thomas Corneille et de Fontenelle, ligués avec de Visé : Fontenelle était de TAcadémie à cette date : lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au dehors de la littérature de feuilletons et écrivaient, comme on dirait, dans les petits journaux. On sait le mot de Boileau à propos de La Motte : « C'est dommage qu'il ait éf^ M'encanaitler de ce petit Fontenelle. •
comme celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingénieux éloges, un mot est lâché qui étonne, appliqué à un aussi grand écrivain du xvii' siècle. Suai*d dit en propres termes que La Bruyère avait plus dCimagUiation que de goût. Fabre, après une analyse complète de ses mérites, conclut à le placer dnns le si petit nombre des parfaits modèles de l'art d'écrire, sUl montrait toujours autant de goût qu'il prodigue d* esprit et de talent^. C'est la première fois qu'à propos d'un des maîtres du grand siècle on entend toucher cette corde délicate, et ceci tient à ce que La Bruyère, venu tard et innovant véritablement dans le style, penche déjà vers l'âge suivant. Il nous a tracé une courte histoire de la prose française en ces termes : « L'on écrit régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la construction; l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers rencontré, et que tant d'autres depuis eux ont laissé perdre ; l'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable : cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit. » Cet esprit, que La Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, dont Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien des exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou d'originalité, il l'y voulut donc introduire. Après Pascal et La Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une délicate manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme critique, avait exprimé bien des vérités en vers avec une certaine perfection. La Bruyère voulut faire dans la prose quelque chose d'analogue, et, comme il se le disait peut-être tout bas, quelque chose de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensées droites, justes, proverbiales, mais trop aisément communes, dans Boileau, que La Bruyère n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. Il devait trouver au fond de son âme que c'était un peu trop de pur bon sens, et, sauf le vers qui relève, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui tout devient plus détourné et plus neuf; c'est un repli
i. Et M. de Feletz, bon Juge et vif interprète des traditions paressa écrit : « La Bruyère, qui possède si bien sa langue, qui la maîtrise, qui Torne, qui Tcnrichit, Taltèrè aussi quelquefois et en viole les règles. i> (Jugements historiques et littéraires sur quelques écrivains... 1840, page 250.)
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de plus qu'il pénètre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familières à l'auteur de VArt poétique.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, elc.
il nous dit dans cet admirable chapitre Des ouvrages de Vespritj qui est son Art poétique à lui et sa Rhétorique : « Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne : on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre. » On sent combien la sagacité si vraie, si judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant sur la raison saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas récente, sur le caractère de novateur entrevu chez La Bruyère, je pourrais faire usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint avec Coste et Brillon à ce sujet : mais le sentiment de ces hommes en matière de style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phase précédemment citée de d'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère y aidait insensiblement. 11 était bientôt temps que le siècle finît : la pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naître dans un grand esprit; elle deviendra bientôt chez d'autres un tourment plein de saillies et d'étincelles. Les Lettres persanes^ si bien annoncées et préparées par La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la seconde époque. La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais il est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce point il confine au xviii® siècle plus qu'aucun grand écrivain de son âge ; Vauvenargues, à quelques égards, est plus du xvii* siècle que lui. Mais non... ; La Bruyère est encore pleinement de son siècle incomparable^ en ce qu'au milieu de tout ce ti'avail contenu de nouveauté et de rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût simple.
Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, le pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses de la nature plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un jour favorable la petite ville qui lui paraît peinte sur le penchant de la colline! Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du prince et du pasteur, le troupeau, répandu par la prairie^ qui broute
riierbe menue et tendre! Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir eu l'idée d'insérer au chapitre du Cœur les deux pensées que voici : « Il y a des lieux que l'on admire ; il y en a d'autres qui touchent et où l'on aimerait à vivre. » — « Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments. » Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront de développer un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que traduire poétiquement le mot de La Bruyère, quand il s'écriera :
Objets inanimés, avez-vous donc une àme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?
La Bruyère est plein de ces germes brillants.
Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des transitions qu'exigeait trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air, par une sorte de lien caché, mais qui reparaît d'endroits en endroits, inattendu. On croit au premier coup d'œil n'avoir affaire qu'à des fragments rangés les uns après les autres, et l'on marche dans un savant dédale où le fil ne cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe, s'éclaire, par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout moment, et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de sorties, on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs que le discours continu ne permettrait pas : yVi les troubles^ Zénobie, qui agitent votre empire^ etc. Dn fragment de lettre ou de conversation, imaginé ou simplement encadré au chapitre des Jugements : Il disoit que l'esprit dans cette belle personne étoit un diamant bien ynis en œuvre^ etc., est lui-même un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier n'aurait pas mis en œuvre et en valeur plus artistement. Je dis André Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et des noms; et chaque fois que j'en viens à ce passage de La Bruyère, le motif aimable
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarenline, etc.
me revient en mémoire et se met à chanter en moi '.
i. M. de Barante, dans quolqacs pages élc?ées où il Juge l*élogc de La Bruyère par Fabre
Si Ton s* étonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de points au xviii® siècle, La Bruyère n'y ait pas été plus invoqué et célébré, il y a une première réponse : c'est qu'il était trop sage, trop désintéressé et reposé pour cela; c'est qu'il s'était trop appliqué à l'homme pris en général ou dans ses variétés de toute espèce, et il parut un allié peu actif, peu spécial, à ce siècle d'hostilité et de passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait disparu. La mode s'était mêlée dans la gloire du livre, et les modes passent. Fontenelle [Cydias) ouvrit le xviir siècle, en étant discret à bon droit sur La Bruyère qui l'avait blessé ; Fontenelle, en demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, à Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyère Malezieu, un des familiers de la maison de Condé, un peu le collègue de notre philosophe dans l'éducation de la duchesse du Maine et de ses frères, et qui avait lu le manuscrit des Caractères avant la publication ; mais Voltaire ne parait pas s*enêtre soucié. 11 convenait à un esprit calme et fin comme l'était Suard, de réparer cette négligence injuste, avant qu'elle s'autorisât *. Aujourd'hui, La Bruyère n'est plus à remettre à son rang. On se révolte, il est vrai, de temps à autre, contre ces belles réputations simples et hautes, conquises à si peu de frais, ce semble; on en veut secouer le joug; mais, à chaque effort contre elles, de près, on retrouve cette multitude de pensées admirables, concises, éternelles, comme autant de chaînons indestructibles : on y est repris de toutes parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain.
La Bruyère fournirait à des choix piquants de mots et de pensées qui se rapprocheraient avec agrément de pensées presque pareilles de nos jours. Il en a sur le cœur et les passions surtout qui rencontrent à 1* improviste les analyses intérieures de nos contemporains. J'avais noté un endroit où il parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions
( Mélangez littéraires, tome II], a contesté cet artifice extrôme du moraliste écrivain, que Fabre aussi avait présenté un peu fortement. Pour moi, en relisant les Caractères, la rhétorique m*échappc, si ron veut, mais J*y sens de plus en plus la science de la Muse.
1. On peut voir au tome II des Mémoires de Garât sur Suard, p. 268 et suiv., avec quel
à propos celui-ci cita et commenta un Jour le chapitre des Grands dans le salon de M. De
Vaines.
LA BRUYERE. 371
qui les amusent^ dit-il, supportent mieux la solitude que les vieillards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de Lélia sur les promenades solitaires de Sténio. J*avais noté aussi sa plainte sur l'infirmité du cœur humain trop tôt consolé, qui manque de sources inépuisables de douleur pour certaines pertes^ et je la rapprochais d'une plainte pareille dans Atala. La rêverie, enfin, à côté des personnes qu'on aime, apparaît dans tout son charme chez la Bruyère. Mais, bien que, d'après la remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que le choix des pensfes est invention^ il faut convenir que cette invention est trop facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans réserve. — En politique, il a de simples traits qui percent les époques et nous arrivent comme des flèches : « Ne penser qu'à soi et au présent, source d'erreur en politique. »
Il est principalement un point sur lequel les écrivains de notre temps ne sauraient trop méditer La Bruyère, et sinon l'imiter, du moins l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve d'une grande sagesse : avec un talent immense, il n'a écrit que pour dire ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant une fois de M*"^ Guizot, nous avons indiqué de combien de pensées mémorables elle avait parsemé ses nombreux et obscurs articles, d'où il avait fallu qu'une main pieuse, un œil ami, les allât discerner et détacher. La Bruyère, né pour la perfection dans un siècle qui la favorisait, n'a pas été obligé de semer ainsi ses pensées dans des ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants ; mais plutôt il les a mises chacune à part, en saillie, sous la face apparente, et comme on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons étendus. « L'homme du m.eilleur esprit, dit-il, est inégal...; il entre en verve, mais il en sort; alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit point... Chante-t-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix revienne? » C'est de cette habitude, de cette nécessité de chanter avec toute espèce de voix, d'avoir de la verve à toute heure, que sont nés la plupart des défauts littéraires de notre temps. Sous tant de formes gentilles, sémillantes ou solennelles, allez au fond : la nécessité de remplu" des feuilles d'impression, de pousser à la colonne ou au volume sans faire semblant, est là. Il s'ensuit un développement démesuré du détail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au passage, ne sachant si pareille occasion se
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retrouvera. Je ne saurais dire combien il en résulte, à mon sens, jusqu'au se n des plus grands talents, dans les plus beaux poèmes, dans les plus belles pages en prose, — oh ! beaucoup de savoir-faire, de facilité, de dextérité, de main-d'œuvre savante, si Ton veut, mais aussi ce je ne sais quoi que le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de goût lui-même peut laisser passer dans la quantité s'il ne prend garde, — le simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle chic en peinture et qui est l'afiaire d'un pouce encore habile même alors que l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de chic dans les plus belles productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce que, parlant au général, l'application ne saurait tomber sur aucun illustre en particulier. Il y a des endroits où, en marchant dans l'œuvre, dans le poëme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait s'aperçoit qu'il est sur le creux : ce creux ne rend pas l'écho le moins sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? c'est presque un secret de procédé qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas décréditer le métier. L'heureux et sage La Bruyère n'était point tel en son temps ; il traduisait à son loisir Théophraste et produisait chaque pensée essentielle à son heure. Il est vrai que ses mille écus de pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement à l'hôtel de Condé lui procuraient une condition à l'aise qui n'a point d'analogue aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure à nos mérites laborieux, son premier petit in -12 devrait être à demeure sur notre table, à nous tous écrivains modernes, si abondants et si assujettis, pour nous rappeler un peu à l'amour de la sobriété, à la proportion de la pensée au langage. Ce serait beaucoup déjà que d'avoir regret de ne pouvoir faire ainsi.
Aujourd'hui que VArt poétique Aq Boileau est véritablement abrogé et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des Ouvrages de FEsprit serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la lecture d'un chapitre de V Imitation est pour les âmes tendres.
La Bruyère, après cela, a bien d'autres applications possibles par cette foule de pensées ingénieusement profondes sur l'homme et sur la vie. A qui voudrait se réformer et se prémunir contre les erreurs, les exagérations, les faux entraînements, il faudrait, comme au premier jour de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive à le
goûter et on ne le découvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est déjà soi-même au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien, et ayant déjà épuisé à faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est beaucoup néanmoins que de savoir se consoler ou même se chagriner avec lui.
<•' juillet 4836.
On sait combien Fénelon goûtait La Fontaine. Au moment de la mort du poète, il Ta loué par une jolie pièce latine dans laquelle il célèbre ses grâces ingénues, son naturel nu et simple, son élégance sans fard et cette négligence unique, à lui seul permise, inappréciable négligence, et qui l'emporte sur un style plus poli. [Politiori siilo quantum prœstiiit aurea negligentia!)
Il y a ce rappport entre Fénelon et La Fontaine, qu'on les aime tous deux sans bien savoir pourquoi et avant même de les avoir approfondis. Il émane de leurs écrits comme un parfum qui prévient et s'insinue; la physionomie de l'homme parle d'abord pour l'auteur; il semble que le regard et le sourire s'en mêlent, et, en les approchant, le cœur se met de la partie sans demander un compte bien exact à la raison. L'examen, chez l'un comme chez l'autre, pourra montrer bien des défauts, bien des faiblesses ou des langueurs, mais la première impression reste vraie et demeure aussi la dernière. 11 semble qu'entre les poètes français La Fontaine seul ait, en partie, répondu à ce que désirait Fénelon lorsque, dans une lettre à La Motte, cet homme d'esprit si peu semblable à La Fontaine, il disait : c Je suis d'autant plus touché de ce que nous avons d'exquis dans notre langue, qu'elle n'est ni harmonieuse, ni variée, ni libre, ni hardie, ni propre à donner de l'essor, et que notre scrupuleuse versification rend les beaux vers presque impossibles dans un long ouvrage. » La Fontaine, avec une langue telle que la définissait Fénelon, a su pourtant paraître se jouer
en poésie, et donner aux plus délicats ce sentiment de l'exquis qu'éveillent si rarement les' modernes. Il a rempli cet autre vœu de Fénelon : « Il ne faut prendre, si je ne me trompe, que la fleur de chaque objet, et ne toucher jamais que ce qu'on peut embellir. » Et, enfin, il semble avoir été mis au monde exprès pour prouver qu'en poésie française il n'était pas tout à fait impossible de trouver ce que Fénelon désirait • encore : <( Je voudrais un je ne sais quoi, qui est une facilité à laquelle il est très-difficile d'atteindre. » Prenez nos auteurs célèbres, vous y trouverez la noblesse, l'énergie, l'élégance, l'éloquence, des portions de sublime; mais ce je ne sais quoi de facile qui se communique à tous les sentiments, à toutes les pensées, et qui gagne jusqu'aux lecteurs, ce facile mêlé de persuasif, vous ne le trouverez guère que chez Fénelon et La Fontaine.
Leur réputation à tous deux (chose remai-quable) est allée en grandissant au xviir siècle, tandis que celle de beaucoup de leurs illustres contemporains semblait diminuer et se voyait contester injustement. Je ne répondrais même pas qu'on n'ait point surfait quelquefois ces deux renommées diversement aimables, mais non pas dissemblables dans des ordres si différents, et qu'on n'ait point mis à les louer de cette exagération et de cette déclamation qui leur était si antipathiques à euxmêmes. Ainsi, on a fort loué Fénelon d'une tolérance de doctrine et presque d'un relâchement qu'il n'avait certainement pas. Les philosophes l'ont tiré à eux comme s'il était un des leurs, et il a trouvé grâce devant ceux mêmes qui venaient écraser ce qu'il adorait. Mais le dirai-je? malgré toutes les justes remarques qui peuvent s'opposer à cette fausse vue philosophique qu'on a voulu donner de Fénelon, il y avait un instinct qui ne trompait pas entièrement ceux qui le traitaient avec cette faveur toute particulière; car si ce n'est pas la doctrine de Fénelon gu'on peut dire tolérante, c'est sa personne et son caractère qui l'était, et il savait metti'e eu chaque chose un ton^ un tour de grâce, une onction qui faisait tout passer, même lés prescriptions rigoureuses. J'en trouve quelques-unes qui pourraient paraître telles, dans le volume même que je viens de lire, et qui montrent que Fénelon n'était pas du tout un évèque selon l'ordination par trop commode de La Harpe, de d'Alembert et de Voltaire. Une partie des lettres nouvelles (et ce ne sont point d'ailleurs les plus intéressantes) sont adressées à M. de Ber-
nières, alors intendant du Hainaut et ensuite de Flandre. Ce M. de Bernières, issu, si je ne me trompe, d'une famille très-liée avec Port-Royal, était homme de bien, d'un bon esprit, et vivait en parfait accord avec l'archevêque de Cambrai. En mars 1700, Fénelon lui écrit pour régler, de concert avec lui, l'observation des lois de l'Église pour le Carême : « 11 m'a paru, dit le prélat, que la règle ne se rétablirait jamais, si on ne se hâtait de la renouveler après dix ans de dispense continuelle. La paix est confirmée depuis deux ans; l'hiver est doux : la saison est assez avancée, et on doit avoir plus de légumes que les autres années; la cherté diminue tous les jours. Si nous laissions encore les peuples manger des œufs, il en arriverait une espèce de prescription contre la loi, comme il est arrivé pour le lait, pour le beurre et pour le fromage... » Voilà donc Fénelon évoque tout de bon et dans le plus strict détail, et y attachant de l'importance. Mais tout à côté on retrouve, même dans ces sortes de détails, le Fénelon de la tradition, le Fénelon populaire. M. de Dernières, en ce même Carême de 1700, réclamait sans doute pour l'armée certaines dispenses de régime, et Fénelon s'empresse de les accorder aux soldats ; mais « il n'y a pas d'apparence. Monsieur, ajoute-t-il, que j'accorde aux officiers, payés par le roi, une dispense que je refuse aux plus pauvres d'entre le peuple. » Ce sentiment d'équité en vue surtout des petits, ce bien du peuple le préoccupe encore visiblement en d'autres endroits; mais ceci ne nous apprendi*ait rien de nouveau, et je passe aux autres lettres du Recueil*.
Il en est quelques-unes adressées à M""' de Main tenon. Fénelon, on le sait, avait été des plus protégés, des plus écoutés et consultés par elle, avant qu'elle eût la faiblesse de l'abandonner. Saint-Simon, dans ses Mémoires, a tellement rendu au vif cette entrée de Fénelon à la Cour, cette initiation dans le petit monde particulier de M™" de Maiotenon, des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, cette rapide fortune de l'heureux prélat, sitôt suivie de tant de viscissitudes et de disgrâces, tout ce naufrage d'espérances qui est aujourd'hui une touchante partie de sa gloire, qu'on ne saurait que renvoyer à un tel peintre, et que ce serait profanation de venir toucher à de pareils tableaux, même lorsqu'on peut croire qu'il y a quelques traits hasardés. Saint-Simon était doué d'un
i. Lettres et Opuscules inédits de Féoclon, 18ôO.
double génie qu'on unit rarement à ce degré : il avait reçu de la nature ce don de pénétration et presque d'intuition, ce don de lire dans les esprits et dans les cœurs à travers les physionomies et les visages, et d'y saisir le jeu caché des motifs et des intentions ; il portait, dans cette observation perçante des masques et des acteurs sans nombre qui se pressaient autour de lui, une verve, une ardeur de curiosité qui semble par moments insatiable et presque cruelle : l'anatomiste avide n'est pas plus prompt à ouvrir la poitrine encore palpitante, et à y fouiller en tous sens pour y étaler la plaie cachée. A ce premier don de pénétration instinctive et irrésistible, Saint-Simon en joignait un autre qui ne se trouve pas souvent non plus à ce degré de puissance, et dont le tour hardi le constitue unique en son genre : ce qu'il avait comme arraché avec cette curiosité acharnée, il le rendait par écrit avec le même feu, avec la même ardeur et presque avec la même fureur de pinceau. La Bruyère aussi a la faculté de l'observation pénétrante et sagace; il remai-que, il découvre toute chose et tout homme autour de lui; il lit avec finesse leurs secrets sur tous ces fronts qui l'environnent; puis rentré chez lui, à loisir, avec délices, avec adresse, avec lenteur, il trace ses portraits, les recommence, les retouche, les caresse, y ajoute trait sur trait jusqu'à ce qu'il les trouve exactement ressemblants. Mais il n'en est pas ainsi de Saint-Simon, qui, après ces journées de Versailles ou de Marly que j'appellerai des débauches d'observation (tant il en avait amassé de copieuses, de contraires et de diverses!), rentre chez lui tout échauffé, et là, plume en main, à bride abattue, sans se reposer, sans se relire et bien avant dans la nuit, couche tout vifs sur le papier, dans leur plénitude et leur confusion naturelle, et à la fois avec une netteté de relief incomparable, les mille personnages qu'il a ti'aversés, les mille originaux qu'il a saisis au passage, qu'il emporte tout palpitants encore, et dont la plupart sont devenus par lui d'immortelles victimes.
Peu s'en faut qu'il n'ait fait aussi de Fénelon une de ses victimes; car, au milieu des charmantes et délicieuses qualités qu'il lui reconnaît, il insiste perpétuellement sur une veine secrète d'ambition qui, au degré où il la suppose, ferait de Fénelon un tout autre homme que ce qu'on aime à le voir en réalité. Sur ce point nous croyons que le tableau du grand peintre doit subir, pour rester vrai, un peu de réduction, et
que sa verve s'est donné trop de saillie. Il n'avait pas pénétré et habité à loisir dans toutes les parties de cette âme aimable. Saint-Simon, par les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, avait connu Fénelon autant qu'on peut connaître un homme à travers ses amis les plus intimes. Directement il l'avait vu très-peu, et il nous en avertit : u Je ne le connaissais que de visage, trop jeune quand il fut exilé. » C'était assez toutefois à un tel peintre qu'une simple vue pour saisir et rendre merveilleusement le charme :
f Ce prélat, dit-il, était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeui dont le feu et Tesprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne Taurait vue qu'une fois. Elle rassemblait lout, et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté; elle sentait également le docteur, l'évoque et le grand seigneur, et ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la ûnesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait effort pour cesser de le regarder... »
Quand on a une fois peint un homme de cette sorte et qu'on l'a montré doué de cette puissance d'attrait, on ne saurait jamais être accusé ensuite de l'avoir calomnié, même lorsqu'on l'aurait méconnu par quelques endroits. C'est d'ailleurs avec Saint-Simon qu'on peut combattre et corriger avantageusement Saint-Simon lui-même. Qu'on lise ce qu'il dit si admirablement du duc de Bourgogne, cet élève chéri de Fénelon, et que le prélat ne cessa de diriger de loin, jusque dans son exil de Cambrai, par le canal des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse. Ce jeune prince, que Saint-Simon nous montre si hautain, si fougueux, si terriblement passionné à l'origine, si méprisant pour tous, et de qui il a pu dire : u De la hauteur des cieux il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent; à peine Messieurs ses frères lui paraissaient-ils intermédiaires entre lui et le genre humain » ; ce même prince, à une certaine heure, se modifie, se transforme, devient un tout autre homme, pieux, humain charitable autant qu'éclairé, attentif à ses devoirs, tout entier à sa responsabilité de roi futur, et cet héritier de Louis XIV ose proférer, jusque dans le salon de Marly, ce mot capable d'en faire crouler les voûtes, « qu'un roi est fait pour les sujets et non les sujets
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pour lui. » Eh bien, ce prince ainsi présenté par Saint-Simon, et dont la mort lui arrache, à lui l'observateur inexorable, des accents d'éloquence émue et des larmes, qui donc l'avait transformé ainsi? Laissons la part due à tout ce que vous voudrez reconnaître de mystérieux et d'invisible dans ces opérations du dedans, même à ce qu'on appelle la grâce; laissons sa part au vénérable duc de Beauvilliers, gouverneur excellent; mais, entre les humains, à qui donc fera-t-on plus large part qu'à Fénelon, à celui qui, de près comme de loin, ne cessa d'influer directement sur son élève, de lui inculquer, de lui insinuer cette maxime de pire de la patrie^ u qu'un roi est fait pour le peuple », et tout ce qui en dépend?
Mous en savons maintenant là-dessus, à certains égards, plus que n'en savait Saint-Simon : nous avons les lettres confidentielles que Fénelon adressa de tout temps au jeune prince, les mémoires qu'il rédigea pour lui, les plans de réforme, toutes pièces alors secrètes, aujourd'hui divulguées, et qui, en permettant de laisser à l'ambition humaine la place qu'il faut toujours faire aux défauts de chacun jusque dans ses vertus, montrent celles-ci du moins au premier rang, et mettent désormais dans tout son jour l'âme patriotique et généreuse de Fénelon.
Bossuet aussi, de concert avec le duc de Montausier, a fait un élève, le premier Dauphin, père de ce même duc de Bourgogne; c'est pour ce royal et peu digne élève qu'il a composé tant d'admirables écrits, à commencer par le Discoure sur l'Histoire universelle^ dont jouit pour jamais la postérité. Mais, à y regarder de près, quelle différence de soins et de sollicitude I Le premier Dauphin prêtait moins sans doute à l'éducation; il avait une douceur poussée jusqu'à l'apathie. Le duc de Bourgogne, avec des passions et même des vices, avait du moins du ressort, et trahissait en lui le feu sacré. « Les naturels vifs et sensibles, a dit excellemment Fénelon, sont capables de terribles égarements : les passions et la présomption les entraînent; mais ils ont de grandes ressources et reviennent souvent de loin..., au lieu qu'on n'a aucune prise sur les naturels indolents. » Et cependant voit-on que Bossuet ait fait de près, pour vaincre la paresse de son élève, pour piquer sa sensibilité, ce que Fénelon a fait, dans le second cas, pour humaniser les violences du sien? Le premier grand homme a fait son devoir avec
ampleur et majesté, selon son habitude, et il a passé outre. Le second a poussé les attentions et les craintes, les soins ingénieux et vigilants, les adresses insinuantes et persuasives, comme s'il y était tenu par les entrailles; il a eu les tendresses d'une mère.
Pour en revenir au présent volume, je disais donc qu'on y trouve quelques lettres que Fénelon, nouvellement à la Cour, adressait à M""* de Maintenon encore sous le charme. Le ton des Lettres spirituelles de Fénelon est en général délicat, fin, délié, très-agréable pour les esprits doux et féminins, mais un peu mou et entaché de quelque jargon de spiritualité quiétiste; on y sent trop le voisinage de M"« Guyon. Fénelon aussi y prodigue trop les expressions volontiers enfantines et mignardes telles que saint François de Sales en adressait à sa dévote idéale, à sa Philothée. Parlant de certaines familiarités et de certaines caresses que fait, selon lui, le Père céleste aux âmes redevenues petites et simples, Fénelon, par exemple, dira : « Il faut être enfant, ô mon Dieu, et jouer sur vos genoux pour les mériter. » Des théologiens ont cherché querelle à ces expressions et à d'autres pareilles, au point de vue de la doctrine; un bon goût sévère suffirait pour les proscrire. Et c'est ici que la manière saine et mâle que Bossuet portait en chaque sujet retrouve toute sa supériorité.
Je sais, en parlant ainsi des Lettres de Fénelon, les exceptions qu'il convient de faire ; il y en a de très-belles de tout point et de trèssolides, telles que celle à une dame de qualité sur V éducation de sa fille, telles que les Lettres sur la Religion qu'on suppose adressées au duc d'Orléans (le futur Régent), et qui se placent d'ordinaire à la suite du traité de t Existence de Dieu. Mais je parle des Lettres spirituelles proprement dites, et je ne crains pas que ceux qui en auront lu un bon nombre me démentent.
M"* de Maintenon, en recevant les lettres de Fénelon, et tout en les goûtant pour leur délicatesse infinie, les jugeait pourtant avec cet excellent esprit et ce bon sens qu'elle appliquait à tout ce qui n'excédait pas sa portée et l'horizon de son intérieur. Elle eut des doutes sur quelques expressions un peu vives et un peu hasardées, du détail desquelles je fais grâce ici. Pour s'en éclaircir, elle consulta un autre directeur, homme de sens, l'évêque de Chartres (Godet des Marais), et Fénelon eut à se justifier, à s'expliquer. Dans l'explication de lui que nous lisons
dans ce volume, et par laquelle il s'attache à réduire ces expressions mystiques et légèrement étranges à leur juste valeur» je suis frappé d'un tour habituel qui a déjà été remarqué, et qui est un trait du caractère de Fénelon. Tout en soutenant ses expressions, ou du moins en les justifiant moyennant des autorités respectables, il termine chaque paragraphe en disant, en répétant sous toutes les formes : « Un prophète (ou un saint) avait déjà dit avant moi quelque chose d'équivalent ou de plus fort, je ne fais que redire la même chose, et plutôt moins fortement; mais cependant je me soumets. » Ce refrain de soumission, revenant perpétuellement à la suite d'une justification qu'il semble donner comme victorieuse, produit à la longue un singulier effet, et finit véritablement par impatienter ceux mêmes qui sont le moins théologiens. J'appelle cela une douceur irritante, et l'impression qu'on éprouve vient bien à l'appui de cette remarque qu'avait déjà faite M. Joubert : « L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. » C'est encore là un défaut.
Ce qui n'en est pas un, à coup sûr, c'est le caractère général de sa piété, de celle qu'il ressent et de celle qu'il inspire. Il y veut de la joie, de la légèreté, de la douceur ; il en bannit la ti*istesse et l'âpreté : « La piété, disait-il, n'a rien de faible, ni de triste, ni de gêné : elle élargit le cœur; elle est simple et aimable; elle se fait tout à tous pour les gagner tous. » Il réduit presque toute la piété à l'amour, c'est-à-dire à la charité. Cette douceur, chez lui, n'est pourtant pas de la faiblesse ni de la complaisance. Dans le peu qu'on nous donne ici de ses conseils à M"' de Maintenon, il sait mettre le doigt sur les défauts essentiels, sur cet amour-propre qui veut tout prendre sur sot\ sur cet esclavage de la considération, cette ambition de paraître parfaite aux yeux des gens de bien, enfin tout ce qui constituait au fond cette nature prudente et glorieuse. Il y a d'ailleurs, dans l'ensemble des Lettres spirituelles de Fénelon, une certaine variété par laquelle on le voit se proportionner aux personnes, et il devait surtout y avoir de cette variété dans sa conversation. Les Entretiens que nous a ti*ansmis Ramsai, et dans lesquels Fénelon lui développa les raisons qui devraient amener victorieusement, selon lui, tout déiste à la foi catholique, sont d'une largeur, d'une beauté simple, d'une éloquence pleine et lumineuse qui ne laissent rien à désirer. De même que l'Entretien qui nous a été conservé de Pascal et de
M. de Saci est un des plus beaux témoignages de l'esprit de Pascal, de même ces Entretiens transmis par Ramsai donnent ]a plus haute idée de la manière de Fénelon, et surpassent même en largeur de ton la plupart de ses lettres.
La plus intéressante partie du volume qu'on publie se compose d'une suite de lettres familières adressées par Fénelon à l'un deses amis, militaire de mérite, le chevalier Destouches. Tout ce qui se passait de distingué à Cambrai (et presque toute l'armée y passait à chaque campagne, durant ces guerres des dernières années de Louis XIV) voyait Fénelon, était traité par lui; et^ avec cet attrait particulier qui était le sien, il lui restait, de ces connaissances de passage, plus d'une liaison durable. Celle qu'il eut avec le chevalier Destouches fut une des plus étroites et des plus tendres. Destouches, alors âgé de quarante-trois ans, servait dans l'artillerie et avec distinction ; il était homme d'esprit, cultivé, et goûtait fort Virgile. Avec cela, il était dissipé, adonné aux plaisirs, à celui de la table, qui pour lui n'était pas le seul; et l'on est obligé de convenir que le commerce qu'il eut avec Fénelon ne le convertit jamais bien à fond, puisque c'est lui qui passe pour être le père de d'Alembert, qu'il aurait eu de M"* de Tencin en 1717. Quoi qu'il en soit, Fénelon l'aimait, et ce seul mot rachetait tout. L'aimable prélat le lui dit sur tous les tons, en le grondant, en le morigénant, et en voyant bien qu'il y réussit peu :
ff Si vous alliez montrer ma lellre à quelque grave et sévère censeur, lui écrivaitil un jour (avril 4714], il ne manquerait pas de dire : Pourquoi ce vieil évêque (Fénelon avait alors soixante-trois ans] aime-t-il tant un homme si profane? Voilà un grand scandale, je l'avoue; mais quel moyen de me corriger? La vérité est que je trouve deux hommes en vous ; vous êtes double comme Sosie, sans aucune duplicité pour la finesse; d'un coté, vous ôtes mauvais pour voufi-mème; de Tautre, vous êtes vrai, droit, noble, tout à vos amis. Je finis par un acte de protestation tiré de votre ami Pline le Jeune : Neque enim amore decipior... >
C'est-à-dire : « L'affection ne m'aveugle point, il est vrai que j'aime avec effusion, mais je juge, et avec d'autant plus de pénétration que j'aime davantage. »
Cette Correspondance de Fénelon avec le chevalier Destouches nous montre le prélat jusque dans ces tristes années (1711-1714) se
délassant parfois à un innocent badinage et jouant, comme Lélius et Scipion, après avoir dénoué sa ceinture. II semble s*ètre proposé une gageure dans cette Correspondance, il semble avoir dit à son ami, à son ami un peu libertin : « Vous aimez Virgile, vous ïè citez volontiers; eh bien, moi, je vous renvoie à Horace, je ne veux, pour vous battre, d'autre auxiliaire que lui, et je me fais fort de vous insinuer presque tous les conseils chrétiens qui vous conviennent, ou du moins tous les conseils utiles à la vie, en les déguisant sous les vers d*Horace. » Horace, en effet, revient à chaque ligne dans ces lettres, et c'est lui qui parle aussi souvent que Fénelon. Ces lettres donnent tout à fait l'idée de ce que pouvait être cette conversation, la plus charmante et la plus distinguée, aux douces heures de gaieté et d'enjouement; ce sont les propos de table et les aprës-dtners de Fénelon, ce qu'il y a de plus riant dans le ton modéré. On y saisit, comme si l'on y était, les habitudes de penser et de sentir, et l'accent juste de celte fine nature. Destouches avait envoyé au prélat quelques épitaphes latines : « Les épitaphes, répond Fénelon, ont beaucoup de force, chaque ligne est une épigramme; elles sont historiques et curieuses. Ceux qui les ont faites avaient beaucoup d'esprit, mais ils ont voulu en avoir; il ne faut en avoir que par mégarde et sans y songer. Elles sont faites dans l'esprit de Tacite, qui creuse dans le mal. » Plus loin, après avoir cité des strophes d'Horace sur la paix, Fénelon arrive à rappeler une stance de Malherbe ; « Voilà l'antique, dit-il^ qui est simple, gracieux, exquis, voici le moderne qui a sa beauté. » Comme cela est bien dit! comme la proportion, la nuance du moderne à l'antique, est bien observée, et comme on sent qu'il préfère l'antique! Des traits sérieux et touchants traversent ces jeux de l'esprit. Ce fut une grande année pour Fénelon que cette .année 1711. Le premier Dauphin était mort le 1& avril, et le duc de Bourgogne devenait l'héritier prochain et, selon toute apparence, très-prochain du trône. On aurait dit que, du fond de son exil de Cambrai, Fénelon recevait en plein le rayon, et qu'à côté de son royal élève il régnait déjà. Consulté par écrit sur toute matière politique ou ecclésiastique, arbitre très-écouté en secret dans les querelles du Jansénisme, redevenu docteur et oracle, il tenait déjà le grand rôle à son tour. Mais tout à coup les malheurs viennent fondre : la duchesse de Bourgogne meurt le 12 février 1712; le duc de Bourgogne la suit le 18, six jours après.
âgé (le vingt-neuf ans; et toutes les espérances, toutes les tendresses, oserons-nous dire les ambitions secrètes, du prélat, s'évanouissent. Oii voit trace de sa douleur profonde jusque dans cette correspondance badine,- mais que les paroles sont simples, vraies, et qu'elles rejettent bien loin toute maligne pensée ! Apprenant la mort de la princesse, qui précéda de si peu celle de son élève, Fénelon écrivait à Destouches (18 février) :
c Les tristes ncovelles qui nous sont venues du pays où vous êtes, Monsieur, m*ôtent toute la joie qui était l'âme de notre commerce : Quis desiderio sit pudor... Véritablement la perle est très-grande pour la Cour et pour le royaume. On disait de la princesse mille biens qui croissaient tous les jours. On doit être fort en peine de ceux qui la regrettent avec une si juste douleur. {Quelle manière délicate d'indiquer ses craintes au sujet du duc de Bourgogne i) Vous voyez combien la vie est fragile. Quatre jours; ils ne sont pas sùrsl Chacun fait Tenlendu, comme s*il était immortel; le monde n'est qu'une cohue de gens vivants, faibles, faux et prêts à pourrir, la plus éclatante fortune n'est qu'un songe flatteur. »
Ce ne sont pas là les grands accents, les larges coups d'aile de Bossuet, du haut de la chaire, s'écriant : Madame se meurt! Madame est mortel Mais, avec moins d'éclat et de tonnerre, cela n'est-il pas aussi éloquent et aussi pénétrant?
En apprenant la mort du duc de Bourgogne, Fénelon n'a qu'une parole; elle est brève et sentie, elle est ce qu'elle doit être : « Je souffre. Dieu le sait; mais je ne suis point tombé malade, et c'est beaucoup pour moi. Votre cœur, qui se fait sentir au mien, le soulage. J'aurais été vivement peiné de vous voir ici; songez à votre mauvaise santé ; il me semble que tout ce que f aime va mourir. • Écrire ainsi au chevalier Destouches dans une telle douleur, c'était le placer bien haut.
Le contre-coup mondain de cette perte cruelle se fait vite sentir à Fénelon. La veille il était l'homme du règne futur et des prochaines espérances; aujourd'hui il n'est plus rien, son rêve a croulé, et s'il pouvait l'oublier un seul instant, le monde est là aussitôt pour le lui dire. Un homme considérable, ami de Destouches, avait offert sa fille à l'un des neveux de Fénelon; le lendemain de la mort du duc de Bourgogne, cet homme se dédit et retire sa promesse. Fénelon ne s'en étonne point ; il ne blâme point ce père si attentif au solide établissement de sa fille; il le loue et le remercie même de la netteté de son procédé :
c Pour votre ami, écrit-îl à Destooches, je vous conjure de ne lui savoir aucun mauvais gré de son changement; son tort est tout au plus d*avoir trop espéré d'un appui fragile et incertain ; c*esl sur ces sortes d'espérances incertaines que les sages mondains ont coutume de hasarder certains projets. Quiconque ne passerait pas de telles choses aux hommes deviendrait misanthrope; il faut éviter pour soi de tels écueils dans la vie, et les passer facilement à son prochain. »
Admirable et sereine, ou du moins tranquille disposition i et qui perce en plus d'un endroit de cette Correspondance! Fénelon connaît à fond le monde et les hommes, il n'a pas une illusion sur leur compte. Un cœur délicat comme le sien en était-il donc à avoir rien à apprendre encore, en fait de dégoûts et d*amertumes7 Hais il n'est pas pour cela misanthrope, et, s'il l'était jamais, il aurait une manière de l'être qui ne ressemblerait à nulle autre :
« Je suis fort aise, mon cher bonhomme, écrit-il à Destouches, de ce que vous êtes content d^une de mes lettres qu'on vous a fait lire. Vous avez raison de dire et de croire que je demande peu de presque tous les hommes ; je lâche de leur rendre beaucoup, et de n'attendre rien. Je me trouve fort bien de ce marché; à celte condition, je les défie de me tromper. Il n'y a qu'un trèâ-petit nombre de vrais amis sur qui je compte, non par intérêt, mais par pure estime; non pour vouloir tirer aucun parti d'eux, mais pour leur faire justice en ne me méfiant point de leur cœur. Je voudrais obliger tout le genre humain, et surtout les honnôles gens; mais il n'y a presque personne à qui je voulusse avoir obligation. Est-ce par hauteur et par fierté que je pense ainsi? Rien ne serait plus sot et plus déplacé; mais j'ai appris à connaître les hommes en vieillissant, e^ je crois que le meilleur est de se passer d'eux sans faire l'entendu. > — c J'ai pitié des hommes, dit-il encore, quoiqu'ils ne soient guère bons. »
Celte rareté de bonnes gens, qui lui parait être la honte du genre humain^ le ramenait d'autant plus à aimer les amis choisis qu'il s'était faits : « La comparaison ne fait que trop sentir le prix des personnes vraies, douces, sûres, raisonnables, sensibles à l'amitié, et au-dessus de tout intérêt. » Une seule fois, on lui surprend encore une curiosité d'esprit, c est pour le prince Eugène, en qui il a cru apercevoir un vrai grand homme. Il avoue qu'il serait curieux de le connaître et de l'observer :
« Ses actions de guerre sont grandes; mais ce que j'estime le plus en lui, c'est des qualités auxquelles ce qu'on appelle fortune n'a aucune part. On assure qu'il est
vrai, sans faste, sans hauteur, prêt à écouter sans prévention, et à répondre en termes précis. Il se dérobe des moments pour lire; il aime le mérite, il s'accommode à toutes les nations; il inspire la confiance : voilà l'homme que vous allez voir. Je voudrais bien le voir aussi dans nos Pays-Bas; j'avoue que j'ai de la curiosité pour lui, quoiqu'il m'en reste peu pour le genre humain. »
La mort du duc de Beauvilliers (31 août 1714) acheva de briser les derniers liens étroits qui rattachaient Fénelon à l'avenir : « Les vrais amis, écrivait-il en cette occasion à Destouches, font toute la douceur et toute ramertume de la vie. » C'est à Destouches aussi qu'il écrivait cette admirable lettre, déjà citée par M. de Bausset, sur ce qu'il serait à désirer « que tous les bons amis s'entendissent pour mourir ensemble le même jour », et il cite à ce sujet Philémon et Baucis; tant il est vrai qu'il y a un rapport réel, et que nous n'avons pas rêvé, entre l'âme de Fénelon et celle de La Fontaine.
C'est assez indiquer l'intérêt de ces lettres nouvelles. On y trouverait quelques détails de plus sur la dernière année de Fénelon (1714). La paix qui venait de se signer lui imposait de nouveaux devoirs :
« Ce qui finit vos travaux, écrivait-il à Destouches, commence les miens; la paix qui vous rend la liberté me l'ôte; j'ai à visiter sept cent soixante et quatre villages. Vous ne serez pas surpris que je veuille faire mon devoir, vous que j'ai vu si scrupuleux sur le vôtre, malgré vos maux et votre blessure. >
Six semaines avant sa mort, dans une de ses visites pastorales, il avait versé en carrosse et failli périr ; il raconte cela bien agréablement :
« Une assez longue absence a retardé les réponses que je vous dois. Il est vrai, cher homme, que j'ai été dans le plus grand danger de périr; je suis encore à comprendre comment je me suis sauvé; jamais on ne fut plus heureux en perdant trois chevaux. Tous mes gens me criaient: Tout est perdu! sauvez-vous! Je ne les entendais point, les glaces étaient levées. Je lisais un livre ayant mes lunettes sur le nez, mon crayon en main, et mes jambes dans un sac de peau d'ours : tel à peu près était Archimède, quand il périt à la prise de Syracuse. La comparaison est vaine, mais l'accident était affreux. »
Et il entre dans le détail de l'accident : une roue de moulin qui se met tout à coup à tourner au bord d'un pont sans garde-fous, un des
chevaux de côté qui s'effraye, qui se précipite, et le reste. — Jusqu'à la fin, malgré ses tristesses intérieures, et quoique son cœur fût resté toujours malade depuis la perte qu*il avait faite de son élève chéri, Fénelon savait sourire, et sans trop d'effort. Il a cette gaieté légère qui n'est ni une dissipation ni un mensonge, et qui, chez lui, n'est que le mouvement naturel d'une âme chaste, égale, tempérante ; il a cette joie dont il a dit si bien que « la frugalité, la santé et l'innocence en sont les vraies sources ». Dans sa dernière lettre du !•' décen^bre 1714 (c'est-àdire un mois avant de tomber malade de sa maladie finale), il plaisantait encore Destouches sur les jolis repas auxquels le chevalier s'adonnait, au risque de s'en repentir : « C'est à Cambrai, dit-il, qu'on est sobre, sain, léger, content et gai avec règle. » Le ton général de ces lettres aimables est marqué dans ces paroles mêmes. En lisant cette correspondance familière, je retrouve, comme dans tout Fénelon, quelque chose de gai, de court, de vif, de lent, d'aisé, d'insinuant et d'enchanteur.
Parmi les plaisanteries qu'on y rencontre, il en est quelques-unes qui ont trait à la querelle des Anciens et des Modernes, laquelle était alors flagrante au sein de l'Académie et qui se rallumait de plus belle, précisément quand la paix se signait en Europe. La Motte, ami du chevalier Destouches, venait de traduire, de travestir V Iliade d'Homère, et il l'envoyait à Fénelon, en lui demandant son avis. Fénelon ici fut un peu faible. Invoqué pour juge et pour arbitre des deux parts^ il éluda. Il pensait qu'en ces matières qui n'intéressent point le salut de l'État, on peut être plus coulant que dans d'autres, et incliner vers la politesse. 11 répondit à La Motte par des compliments et des louanges, sans vou* loir se prononcer sur le fond; il s'en tira par un vers de Virgile, qui laisse la victoire indécise entre deux bergers : Et vitula tu dignus^ et hic... La victoire indécise entre La Motte et Homère! Et c'est Fénelon, le traducteur, le continuatuer de l'Odyssée^ le père du TélémaquCy qui parle ainsi I Est-il bien possible de pousser à ce point la tolérance ? Évidemment Fénelon n'avait pas cette irritabilité de bon sens et de raison qui fait dire Non avec véhémence, cette faculté droite et prompte, même un peu brusque, que Despréaux portait en littérature, et Bossuet en théologie. Nous retrouvons encore ici un côté faible.
A chacun sa gloire et ses ombres. On peut prendre Fénelon en défaut sur quelques points. Bossuet, en théologie, l'a poussé rudement.
Je le trouve également réfuté, gourmande avec force, à propos de ses Dialogues sur l'éloquence et de quelques assertions hasardées sur les orateurs anciens, par un homme instruit, un esprit rigoureux et nullement méprisable, également adversaire de Rollin, Gibert. Mais qu'importent aujourd'hui quelques inexactitudes? Fénelon a eu l'esprit de piété, et il a eu l'esprit de l'antiquité. Il unit en lui ces deux esprits, ou plutôt il les possède et les contient chacun dans sa sphère, sans combat, sans lutte, sans les mettre aux prises, sans que rien vienne avertir du désaccord, et c'est un grand charme. Pour lui, le combat du Christianisme et de la Grèce n'existe pas, et Télémaque est le monument unique de cette heureuse et presque impossible harmonie.
Le Télémaque (comment n'en pas dire un mot en parlant de Fénelon?) n'est pas de l'antique pur. De l'antique pur aujourd'hui serait plus ou moins du calqué et du pastiche. Nous avons eu, depuis lors, de frappants modèles de cet antique étudié et refait avec passion et avec science. Le Télémaque est autre chose, quelque chose de bien plus naïf et de plus original dans son imitation même. C'est de l'antique ressaisi naturellement et sans effort par un génie moderne, par un cœur chrétien, qui, nourri de la parole homérique, s'en ressouvient en liberté et y puisse comme à la source ; mais il la refait et la transforme insensiblement, à mesure qu'il s'en ressouvient. Cette beauté ainsi détournée, adoucie et non altérée, coule chez Fénelon à plein canal, et déborde comme une fontaine abondante et facile, une fontaine toujours sacrée, qui s'accommode à sa nouvelle pente et à ses nouvelles rives. Pour apprécier comme il convient le Télémaquey il n'est que de faire une chose ; oubliez, si vous le pouvez, que vous l'avez trop lu dans votre enfance. J'ai eu l'an dernier ce bonheur; j'avais comme oublié le 7VWmaquey et j'ai pu le relire avec la fraîcheur d'une nouveauté.
Littérairement, on a beaucoup loué et cherché à définir Fénelon, mais nulle part, selon moi, avec une sensibilité d'expression plus heureuse et une plus touchante ressemblance que dans le passage suivant, où il s'agit autant de son style que de sa personne : « Ce qu'il faisait éprouver n'était pas des transports, mais une succession de sentiments paisibles et ineffables : il y avait dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie, je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle longueur de grâces qu'aucune expression ne peut rendre. » C'est Cbactas
qui dit cela dans les Nalchez. II est assez singulier qu'une telle parole se rencontre dans la bouche du sauvage américain, mais elle n'en est pas moins belle et parfaite, et digne qu'on l'inscrive à la suite des pages de Fénelon.
Lundi <•' avril 1850.
Lorsque Fénelon, jeune, entendait les prédicateurs les plus célèbres de son temps, et Bourdaloue tout le premier, il n'était point entièrement satisfait; il eût voulu en maint cas une manière de prêcher plus vive, plus courte, plus familière, plus nuancée ; il eût voulu qu'on ne pût en rien soupçonner que le discours qu'on écoutait était un discours écrit à l'avance, appris et retenu, mais qu'à de certaines inflexions, à de certaines marques involontaires et même à des négligences, on crût sentir que cela était dit de source et d'abondance de cœur, et que cette éloquence coulait de génie. En un mot, l'esprit si fia et si pénétrant, si athénien et si chrétien tout ensemble, de Fénelon, jugeant le talent des autres, même lorsque ce talent était le plus solide et le mieux établi, y voyait tous les défauts qu'un goût délicat peut seul ressentir, et il les eût voulu éviter.
Quand il parlait pour son compte dans ses missions, dans ses instructions pastorales, dans ses homélies de diocèse, je ne fais nul doute que Fénelon ne fût arrivé à une sorte de perfection, délicieuse pour les gens d'esprit qui l'écoutaient, en même temps que salutaire et persuasive pour tous. La Bruyère, dans son discours de réception à l'Académie, parlant de Fénelon, qui était le dernier académicien reçu et qui, trois mois avant lui, avait fait un charmant discours, disait : «... Après ce que vous avez entendu, comment osé-je parler, comment daignez-vous m'entendre? Avouons-le : on sent la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses
pensées dans la conversation. Toujours maître de l'oreille et du cœur de ceux qui Técoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse ; on est assez heureux de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit... » C'était avec son esprit, avec son âme, avec son goût, que Fénelon fut orateur comme il fut tout ce qu'il voulut être, et on ne désirait rien de plus en l'écoutant. Toutefois, et malgré les efforts de l'abbé Maury pour porter au rang des chefs-d'œuvre deux des sermons de Fénelon, ce dernier, en raison même de la multiplicité de ses dons, n'avait pas reçu avant tout celui de la puissance oratoire, de cette organisation manifeste, naturellement montée pour être sonore et retentissante, pour être hautement distributive à distance, et qu'il suffit ensuite de nourrir au dedans de forte doctrine, d'étude et de saine pensée, pour que tout cela tourne en fleuve, en pluie, en tonnerre majestueux, ou en une vaste canalisation fécondante. Quand il parlait comme lorsqu'il écrivait, Fénelon se tenait plus volontiers à mi-côte et sur les collines : « Son style noble et léger, a-t-il dit de Pellisson, ressemblait à la démarche des divinités fabuleuses qui coulaient dans les airs sans poser le pied sur la terre. » On peut le dire de lui-même et en supprimant l'image de fabuleuses; sa parole avait quelque chose de noble et de léger qui rappelle ces figures angéliques, amies de l'homme, et se tenant toujours à sa portée, qui pourraient s'enlever plus haut, qui ne le veulent pas, et qui aiment mieux, dès qu'il le faut, redescendre. Fénelon, dans ses effusions de parole publique ou particulière, a des instants d'énergie et de grande force *, mais ce ne sont que des instants; la familiarité, la grâce, l'insinuation, sont sa plus ordinaire habitude et son allure naturelle. Il dit vile et courty il recommence plus d'une fois ; il glisse, il coule, on dirait qu'il va s'élever, il en donne le sentiment; il semble vous épargner plutôt que lui-même en ne vous saisissant pas, en ne vous ravissant pas. Il touche,
1. Ainsi, dans le Sermon pour la fête de TÉpipbanie, on trouve ce mot souvent cité t « L*homme s'agite, mais Dieu le mène. » Et dans le second point du même Sermon, dans cette seconde partie qui est d*une grandd beautâ morale, il y a sur la corruption des mœurs et sur la décadence de la foi, de ces traits de vigueur qui sembleraient appartenir à Bossuet : « Les hommes g&tés jusque dans la moelle des os par les ébranlements et les enchantements des plaisirs violents et raffinés ne trouvent plus qu*unc douceur fade dans les consolations d^uoe vie innocente : ils tombent dans les langueurs mortelles de Pennui dès qu'ils ne sont plus animés par la fureur de quelque pisûon. Est-ce donc là être chrétien? etc. »
il accommode le détail, il y verse un esprit d'onction. En un mot, il a surtout les qualités qui devaient agir de près quand il entretenait quelque âme en peine et tourmentée de scrupules dans le petit entre-sol de la duchesse de Beauvilliers, ou, comme il le dit, « auprès de la petite cheminée de marbre blanc ».
Fénelon est surtout un parfait et souverain directeur. Je vais tout d'abord au-devant de l'objection. Comme tel, comme arbitre secret des âmes, il a eu ses erreurs, il a dévié, il s'est livré surabondamment à ses goûts et à sa prédilection. II y a eu dans sa vie un moment critique où ce penchant et cette vocation particulière qu'il se sentait pour la direction intérieure et pour les mystères délicats de la piété l'ont abusé et légèrement enivré. En rencontrant chez M"* Guyon une âme tendre et subtile, qui renouvelait en apparence ce qu'on a rapporté des ferveurs les plus saintes et les plus favorisées, il s'oublia trop à spéculer avec elle et à rivaliser de curiosité ou d'abandon. Passons l'éponge sur ce moment d'illusion et d'oubli dans lequel nous ne pourrions d'ailleurs faire un pas sans obscurité ou sans éblouissement. Ce n'est pas à nous et ce n'est pas ici qu'il convient d'entrer en éclaircissement sur ce qu'on a appelé les divers degrés d* oraison : nous ne pouvons rester qu'au seuil, et c'est beaucoup déjà de nous y tenir. Je ne prendrai donc Fénelon qu'en dehors de cette affaire du Quiélisme, et tout simplement comme un guide approprié, le plus fin, le plus distingué, le plus à souhait, que consultaient quelques âmes inquiètes, quelques amis fidèles.
On a depuis longtemps recueilli sous le titre de Lettres spirituelles les lettres de Fénelon qui portent spécialement sur ces points de la vie intérieure, et dans lesquelles il enseigne à faire de vrais progrès « dans l'art d'aimer Dieu ». Ce recueil, si répandu et si estimé qu'il soit, n'est pas celui de Fénelon que je conseillerais aux personnes du monde ni que je préfère. On y a trop exclusivement rassemblé ce qui tient aux choses intérieures, en retranchant des lettres ce qui s'y mêlait d'accidentel, de relatif au monde, aux personnes, ce qui y donnait de la réalité. Je ne saurais mieux comparer l'effet continu de ces lettres ainsi réduites qu'à un festin dans lequel, sous prétexte de retrancher des aliments et des mets toute portion inutile ou grossière, on n'aurait servi que des gelées, des consommés, des sirops et des élixirs : on en est tout aussitôt rassasié. La meilleure manière, selon moi, de lire les Lettres spirituelles
de Fénelon lorsqu'on veut en faire un lent et juste usage, c'est de les lire dans leur suite et leur diversité, telles qu'on les a recueillies et disposées dans la grande édition en onze volumes de la Correspondiince (1827). Là on trouve les noms, les dates, les événements, tout ce qui circonstancié et qui fait vivre.
Et par exemple, nous connaissons la comtesse de Grammont : elle était née Hamilton, et sœur du piquant et moqueur écrivain; elle était femme du chevalier, depuis comte de Grammont, si connu par les mémoires que rédigea pour lui son beau-frère. Amenée jeune en France par ses parents pendant les troubles civils de son pays, elle avait été élevée au monastère de Port-Royal et y avait toujours conservé des attaches. Revenue plus tard en France à titre de comtesse de Grammont, femme de la cour des plus en vue, hautaine, brillante, galante même, mais respectée et considérée jusque dans ses dissipations, elle garda en vieillissant des restes de beauté, se fit agréer en tout temps de Louis XIV, et au point de donner par moments de l'ombrage à M'"« de Maintenon. Saint-Simon et M'"' de Caylus nous apprennent tout cela, et ne nous laissent pas ignorer non plus les variations d'humeur et de caractère qui faisaient d'elle une personne encore plus agréable qu'aimable. Eh bien, la comtesse de Grammont est une des correspondantes spirituelles de Fénelon, non pas précisément une de ses pénitentes; pourtant il semble être celui qui contribua le plus à la ramener et à la fixer aux idées de religion, et ce ne fut que lorsque Fénelon fut retiré à Cambrai et dans l'exil que la comtesse revint à ses anciens errements de Port-Royal et à se déclarer ouvertement de ce côté : jusque-là, et tant que Fénelon avait été à sa portée, elle se contint dans une voie moyenne.
C'est vers l'âge de quarante-cinq ans que la comtesse de Grammont commença ainsi à changer et à vouloir régler sa vie. Elle avait fort à faire : « Vous avez beaucoup à craindre et du dedans et du dehors, lui écrivait Fénelon. Au dehors, le monde vous rit, et la partie du monde la plus capable de nourrir l'orgueil donne au vôtre ce qui peut le flatter, par les marques de considération que vous recevez à la cour. Au dedans, vous avez à surmonter le goût d'une vie délicate, un esprit hautain et dédaigneux, avec une longue habitude de dissipation. Tout cela, mis ensemble, fait comme un torrent qui entraîne malgré les meil-
leures résolutions. » Et il conseillait comme vrai remède de sauver chaque jour quelques heures pour la prière et pour la lecture. Ne fûtce qu'une demi-heure le matin, qu'un demi-quart d'heure pris sur les embarras et bien ménagé, tout est bon. De plus, même dans la vie la plus envahie, il y a des instants d'intervalle toujours : « Divers petits temps, ramassés dans la journée, ne laisseront pas de faire tous ensemble quelque chose de considérable. » C'est dans ces instants qu'on se renouvelle, dit-il, devant Dieu et qu'on répare à la hâte les brfches que le monde a faites. Le silence surtout lui paraît un grand remède, et le seul dans les instants même qu'on ne peut dérober au monde. Imaginez la sœur d'Hamilton, digne en tout de lui pour l'esprit, pour les grâces moqueuses, pour l'ironie fine, imperceptible, élégante, impitoyable et vengeresse : il faut retrancher tout cela, laisser aux autres les honneurs de la conversation : « Vous ne pouvez dompter votre esprit dédaigneux, moqueur et hautain, qu'en le tenant comme enchaîné par le silence... Vous ne sauriez trop rudement jeûner des plaisirs d'une conversation mondaine. 11 faut vous rabaisser sbns cesse : vous ne vous relèverez toujours que trop. » Il sait bien le point où il touche, et il y revient instamment : conserver le recueillement même en conversation : c( Vous avez plus besoin qu'un autre de ce contre-poison. » Mais encore faut-il que ce silence qu'on observe et auquel on se condamne ne soit pas un silence sec et dédaigneux^ car l' amour-propre refoulé a bien des détours : « 11 faut au contraire que ce soit un silence de déférence à autrui. » Ainsi Fénelon sur tous les tons et avec toutes les adresses essaye d'insinuer la charité pour le prochain à la sœur d'Hamilton ^ Fénelon se méfie aussi avec elle d'un autre écueil : « Vous avez plus de besoin d'être mortifiée, lui dit-il, que de recevoir des lumières. » Ces lumières de religion, il sait bien que la comtesse les a reçues dès Ten-
1. Il aurait pu également lui dire ce qu*il écrivait h la duchosso douairière do Mortcmart (11 octobre 1710), sur cette habileté à voir et à reprendre les défauts de ceux qui nous entourent : « C*est par imperfection qu*on reprend les imparfaits. Ccst un amour-propre subtil et pénétrant qui ne pardonne rien à Tamour-propre d*autrui. Plus il est amour-propre, plus il est sévère censeur. H n'y a rien de si choquant que les travers d'un amour-propre, à un autre amour-propre délicat et hautain. Les passions d'autrui paraissent infiniment ridicules et insup« portables à quiconque est livré aux siennes. » Délicat comme était Fénelon, combien il lui aurait été facile d*étre malin et satirique! H sut s'en abstenir par humanité ou s*en guérir par charité.
39/i FÉNELON.
fance dans le monastère où elle a été élevée; elle a plutôt besoin, en revenant du monde à la religion, de ne point passer d'un amour-propre à un autre, de ne point chercher à exceller ni à être merveilleuse dans un autre sens : u Ce que je vous souhaite le plus est la petitesse et la simplicité d'esprit. Je crains pour vous une dévotion lumineuse^ haute, qui, sous prétexte d'aller au solide en lecture et en pratique, nourrisse en secret je ne sais quoi de grand et de contraire à Jésus-Christ enfant, simple et méprisé des sages du siècle. 11 faut être enfant avec lui. Je le prie de tout mon cœur, madame, de vous ôter non-seulement vos défauts, mais encore ce goût de grandeur dans les vertus, et de vous rapetisser par grâce. » Il n'y a rien dans ces lettres de Fénelon à M™* de Grammont qui paraisse excéder pour le fond ce que le bon sens délicat du directeur chrétien le plus éclairé peut conseiller et prescrire. Dans l'expression pourtant il se glisse quelques termes trop enfantins comme on en passe à saint François de Sales, mais qui sont déplaisants ici sous une plume châtiée et dans le sérieux du grand siècle : « Il faut vous apetàsery vous faire enfant, vous emmailloter et vous donner de la bouillie; vous serez encore une méchante enfant. » Ce sont là les mièvreries du genre, et le mauvais goût de Fénelon. C'est par ce côté qu'il n'a point repoussé d'instinct et par une aversion première M™' Guyon et son jargon, comme l'eût fait Bossuet ou même Du Guet,
Dans le temps que M"*^ de Grammont se réfugiait ainsi avec assez de peine, mais avec sincérité, vers la pensée religieuse, il y avait des exemples à l'en tour ou de conversions ou de rechutes, et qui faisaient bruit. M. de Trévîlle, dont il m'arrive de parler quelquefois et qui était un personnage considérable aux yeux de la société d'alors, venait de retomber dans des habitudes mondaines après quelques années de retraite et d'austérités. Ce pourrait bien être de lui et de son exemple que >!'»• de Grammont était préoccupée en 1686, et Fénelon lui répondait :
« Ce qui me fâche le plus dans ces affairée malheureuses, c'est que le monde, qui n'est que trop accoutumé à juger mal des gens de bien, conclut qu'il n'y en a point sur la terre. Les uns sont ravis de le cro re et en triomphent malignement ; les autres en sont troublés... On 8*é:onne de voir un homme qui a fait semblant d'être bon, ou, pour mieux dire, qui, ayant été véritablement converti dans la solitude, est
retombé dans ses incliDalioDS et dans ses habitudes, dès qu'il a été exposé au monde. Ne savait-on pas que les hommes sont fragiles, que le monde est contagieux, que les gens faibles ne peuvent se conserver qu'en fuyant les occasions? Qu'y a-l-il donc de nouveau? Voilà bien du bruit pour la chute d*uD arbre sans racines, et attaqué de tous les vents! »
Mais une autre conversion qui occupa le inonde quelques années après et qui tint bon fut celle de M"* de La Sablière, cette amie désabusée de La Fare, cette patronne constante de La Fontaine :
« Ce que. vous me mandez de M*"' de La Sablière, écrivait Fénelon de Ver<sailles (1694), me touche et m'édifie. Je ne l'ai vue qu'une fois, mais il m'en est resté une grande impression. Elle a bien raison de ne chercher plus rien dans les hommes, ayant trouvé Dieu, et de faire le sacrifice de ses meilleurs amis. Le bon ami est au deJans du cœur. »
Les mortifications de divers genres ne manquèrent point à M»'* de Grammont en ces années. MM. Hamilton ses frères, qui étaient de l'expédition d'Irlande et du parti de Jacques II, échouèrent en quelque occasion particulière, furent blâmés et encoururent quelque disgrâce à Saint-Germain : elle en fut piquée et outrée dans sa tendresse et dans son orgueil ; elle s'y retrouva tout entière avec « son humeur hautaine, injuste et révoltée ». Fénelon fait tout pour la dompter et pour l'adoucir : (( Hélas I madame, qu'attendiez-vous des hommes? Vous ne les connaissez donc pas? Ils sont faibles, inconstants, aveugles; les uns ne veulent pas ce qu'ils peuvent, les autres ne peuvent pas ce qu'ils veulent. La créature est un roseau cassé : si on veut s'appuyer dessus, le roseau plie, ne peut vous soutenir et vous perce la main. » Ce sont les touches énergiques chez Fénelon. L'expression, toutefois, est-elle aussi ferme et aussi exacte de tout point que l'aurait eue en pareil cas Pascal ou Bossuet? Ce roseau cassée ce roseau résistant et sec, et qui perce la main quand on s'y appuie, est-il bien de la même nature que le roseau qui plie et qui, par conséquent, se dérobe? Fénelon n'a-t-il pas associé dans une même image deux roseaux d'espèce différente? Je rougis presque de hasarder ce doute littéraire à l'occasion d'une belle pensée morale.
A cette mortification de famille et d'orgueil, il s'en joignait en ce temps-là une autre pour M"* de Granunont, une mortification plus intime
et plus secrète, qui tenait à la personne et à la beauté. Elle n'était plus jeune, elle n'était plus belle, elle le disait sans doute, mais elle avait de beaux restes, elle le savait, elle en jouissait encore tout bas comme un vaincu généreux qui sait se faire respecter, même en se retirant. Or voilà qu'une disgrâce désagréable vient la saisir au front; son visage se couvre de rougeurs; des dartres (puisqu'il faut les appeler par leur nom) viennent l'éprouver : « Dieu vous a donné, lui disait Fénelon, une rude croix par le mal que vous souffrez. 11 est opiniâtre, il est douloureux ; outre les douleurs du mal, vous avez celle des remèdes. Mais la douleur n'est pas ce qui vous fait le plus de peine; vous êtes courageuse et dure contre vous-même pour souffrir patiemment ; mais Dieu vous a prise par un autre endroit plus sensible, qui est votre faible, il attaque votre délicatesse et votre propreté. Vous qui êtes d'un goût si exquis et si dédaigneux, vous êtes réduite à être dégoûtée de vousmême... » Chaque fois qu'il revient sur ce point pénible, Fénelon a soin de montrer combien l'épreuve est bien choisie, combien l'espèce de mal est appropriée à cette fine et fière nature, la plus faite pour en ressentir l'affront. Il ne manque pas d'ajouter que « la lèpre de l'orgueil, de Tamour-propre et de toutes les autres passions de l'esprit, si nous n'étions point aveugles, nous paraîtrait bien plus horrible et plus contagieuse. » M""' de Grammont le croyait sans doute comme lui, mais elle souffrait tout en le croyant.
Pendant qu'il lui écrivait ces lettres de demi-consolation, Fénelon était encore à Versailles, attaché à l'éducation du duc de Bourgogne, et il ne pouvait dérober que des quarts d'heure de son temps. M"** de Grammont s'en plaignait quelquefois et semblait croire que de plus heureux qu'elle occupaient ses soins comme directeur. Il s'en défendait fort : « Ce n'est pas moi, madame, qui suis difficile à voir, c'est vous. Souvenez-vous-en bien, et n'allez plus gronder contre les gens qui me gardent comme une relique. » Fénelon n'entra donc jamais très-avant ni d'une manière parfaitement suivie dans la direction de M«»« de Grammont ; ses conseils tournent dans un même cercle et ne se renouvellent que par l'agrément d'expression qu'il y met : « Surtout, madame, sauvez votre matin, et défendez-le comme on défend une place assiégée. Faites des sorties vigoureuses sur les importuns ; nettoyez la tranchée, et puis renfermez-vous dans votre donjon... »
Quelques-unes de ces lettres que Fénelon adresse à la comtesse de Grammont vont pourtant plus avant et développent les points importants, et toujours intelligibles, de sa doctrine de piété. Les Stoïciens, Épictëte par exemple, posaient en principe que, pour être heureux et sage, il faut se retrancher en soi et dans les seules choses qui dépendent de nous, en coupant court à ce qui est du dehors, aux accidents, et en levant pour ainsi dire à chaque fois le pont-levis, de telle sorte que la communication ne se fasse que par manière d'acquit et sans nous affecter essentiellement. Fénelon, comme tous les vrais chrétiens, trouverait cette façon d'atteindre à la sagesse et au bonheur bien morne et bien insuflisante; ce n'est point en se réfugiant et en se retranchant dans le mot qu'il croit possible de trouver la paix : car en nous, pense-t-il, et dans notre nature sont les racines de tous nos maux; tant que nous restons renfermés dans nous-mêmes, nous offrons prise sous le souffle du dehors à toutes les impressions sensibles et douloureuses : « Notre humeur nous expose à celle d'autrui ; nos passions s'entre-choquent avec celles de nos voisins ; nos désirs sont autant d'endroits par où nous donnons prise à tous les traits du reste des hommes ; notre orgueil^ qui est incompatible avec V orgueil duprocfiainy s'élève comme les flots de la mer irritée : tout nous combat, tout nous repousse, tout nous attaque ; nous sommes ouverts de toutes parts par la sensibilité de nos passions et par la jalousie de notre orgueil. » Le remède, à ses yeux, est donc de sortir de soi pour trouver la paix, et de s'élever par le cœur et par la prière, de se plonger et de se perdre autant qu'on le peut dans la pensée de l'Être infini, de l'Être paternel, aimant et bon et toujours présent; d'obtenir, s'il est possible, que sa volonté se substitue en nous à la nôtre : « Alors on goûte la vraie paix réservée aux hommes de bonne volonté...; alors les hommes ne peuvent plus rien sur nous, car ils ne peuvent plus nous prendre par nos désirs ni par nos craintes; alors nous voulons tout et nous ne voulons rien. C'est être inaccessible à l'ennemi; c'est devenir invulnérable. » Qu'il y ait eu dans la docti'ine des derniers Stoïciens, d'Épictète même et de Marc-Aurèle, un commencement de cette manière de concevoir l'affranchissement de l'esprit, je ne le nierai pas ; mais une telle pensée n'a eu son éclaircissement entier et son accomplissement que dans le Christianisme et dans l'idée de Dieu qu'il est venu révéler au monde. La doctrine de Fénelon, dégagée de
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quelques subtilités d'expression et de quelques renchérissements particuliers à sa manière de sentir et d'écrire, n'est autre que la doctrine chrétienne dans sa plus spirituelle vivacité.
Qu'on veuille un moment y penser! L'idée de Dieu, c'est-à-dire d'une cause supérieure et première qui nous domine et nous environne, est une idée toute naturelle et selon la perspective humaine de tous les temps. 11 arrive seulement que cette idée varie dans son mode et dans ses degrés. Aux époques où l'on n'avait pas étudié la nature physique et où les causes secondes et les lois de l'univers étaient peu connues, la toute-puissance suprême semblait plus rapprochée de chacun en ce qu'on la voyait comme directement dans chaque événement inattendu, dans chaque phénomène. Le bon Jomville, en son voyage d'Egypte et de Syrie, nous est une image fidèle de ces époques, naïves et ferventes, pour qui le miracle éclatait et renaissait à chaque pas. Depuis que la nature physique est plus connue et que la science en observe et en expose successivement les lois, il serait à craindre que la pensée de Dieu, même auprès de ceux qui ne cessent de l'admettre et de s'incliner devant elle, ne reculât en quelque sorte aux confins de l'univers et ne s'éloignât trop de l'homme, jusqu'à ne plus être à son usage et à sa portée ; il serait à craindre que ce Dieu, tel qu'on a reproché à Bolingbroke de le vouloir établir. Dieu plus puissant que bon, plus souverainement imposant que présent et que juste, Dieu qu'on admet en un mot, mais qu'on n'adore point et qu'on ne prie point, il serait à craindre que ce Dieu-là ne prit place, et seulement pour la forme, dans les esprits, si la pensée chrétienne ne veillait tout à côté, si le Dieu du Pater ne cessait d'être présent matin et soir à chaque cœur, et si la prière ne maintenait cette communication invisible et continuelle de notre esprit borné avec l'Esprit qui régit tout. Avant d'ouvrir les écrits spirituels de Fénelon ou ceux de tout autre chrétien, c'est là ce qu'il faut se dire pour ne pas être étonné de certaines expressions vives. Les écrivains dits spirituels et mystiques, à force de sentir cette condition de l'homme souffrant, dénué et orphelin, qui n'a pas cessé d'être dans un rapport intime avec un Dieu aussi tendre et aussi miséricordieux que puissant, ont eu des paroles qui semblent annoncer une exaltation excessive et une certaine ivresse. Fénelon non plus que saint François de Sales n'en est pas exempt.
FI^NELON. ÎIOO
On est plus disposé à passer cet excès à saint François de S^dos, en raison de son siècle , et aussi à la faveur d'une certaine pot^sio franche qui s'y mêle et qui ne se donne que comme pot^sie. On comprendra qu'entre ces deux natures si déliées, si lîncs, si élevées, je n'aie pas à exprimer même une préférence, et je ne puis que parler en général de la diversité de ton et de nuance qui caractérise leur manière. Saint François de Sales a plus d'enthousiasme, et un enthousiasme toujours renaissant; il a la verve lyrique, l'hymne amoureux qui s'élance : Fénelon a plus le don de la causerie, de la convei^sation légère, le conseil gracieux, délié et rapide (Irnes susurri). Saint François de Sales court de çà et de là et sort de son sujet, ou du moins voltige alentour; il chante comme un oiseau en sautant de branche en branche; il a l'ébriété de la vigne mystique, et il ne le cache pas, 11 voit la nature toute fleurie, toute vivante sous ses plus riants emblèmes; il rejoint plus directement les objets de sa piété aux images de la nature physique, aux vendanges, au printemps. S'il a l'esprit sérieux, il le dérobe souvent, il a l'enfance de l'imagination ; la langue de son temps y prête, et il en use comme d'un privilège qui lui serait singulier. Son expression prend feu et reluit à chaque pas : « J'ai fait un sermon ce matin tout de flammes. •. — Voyez-vous, je ris déjà dans le cœur sur l'attente de votre arrivée. — 0 Dieu ! ma chère fille, elles s'en vont ces années et courent à la file imperceptiblement les unes après les autres, et, en dévidant leur durée, elles dévident notre vie mortelle; et, se finissant, elles finissent nos jours. Ohl que l'Éternité est incomparablement plus aimable!...» Ces chants-là, ces accents et ces essors sont perpétuel» chez lui. Quand il parle de la Fête-Dieu, du Saint-Sacrement ou de la Vierge, chevalier naïf de l'ordre de Dieu, il n'a pas seulement le saint nom gravé sur la poitrine, il porte au bras les rubans et les couleurs. Il est plein d'abus de goût ; il s'amuse, il folâtre, il se joue. On devrait inventer un mot comme marivauder pour saint François de Sales, mais un mot sans blâme et sans injure : je dirai de lui qu'il iéraphine. On le lui passe comme à quelqu'un qui tient d'Amyot, qui est venu avant Rossuet et qui s'est formé avant Malherbe.
Fénelon est racinien de ton ; il a la distinction et le fini d^'s sentiments, il a plus rarement l'image. Elle lui vient pourUint, discr/^t/;, œulante, familière et quelquefois trop familière : « Vous pouvez, faire de
/jOO FÉNELON.
moi, écrit-il au duc de ChaulneB, comme dCun mouchoir qu'on prend, qu'on laisse, qu'on chiffonne : je ne veux que votre cœur, et je ne veux le trouver qu'en Dieu. » J'aime mieux qu'il dise à M"*' de Grammont : « Vous êtes une belle montre, mais dont la corde est courte et qu'il faut remonter souvent. Reprenez les lectures qui vous ont touchée, elles vous toucheront encore, et vous en profiterez mieux que la première fois.» Dans sa Correspondance spirituelle avec M""* de Montberon, il se croit ou il se dit quelquefois sec^ irrégulier; il entre, au contraire, d'une manière fine et rapide dans les délicatesses de l'amour divin ; il en donne en termes prompts et menus la théorie, comme nous dirions, les préceptes; il le veut simple, mais d'une simplicité à laquelle on n'arrive pas du premier coup. Comme il a affaire ici à une âme plus scrupuleuse, plus raffinée, il pénètre plus avant que M™* de Grammont. Il insiste sur ce point un peu subtil, que, dans la prière, il faut tâcher de se taire soi-même pour ne laisser parler que l'esprit de Dieu en nous : « 11 n'y a plus de vrai silence, dit-il, dès qu'on s'écoute. Après s'être écouté, on se répond, et, dans ce dialogue d'un subtil amour-propre, on fait taire Dieu. La paix est pour vous dans une simplicité très-délicate *. » C'est dans cette doctrine de silence et de quiétude en priant qu'est le germe de ce qu'on a appelé Quiétisme et qui peut devenir une illusion. Je n'en dis pas plus, et je passe vite. En général, on le voit, la simplicité délicate de Fénelon n'est pas celte simplicité d'où l'on part, c'est celle à laquelle on revient à force d'esprit, à force d'art et de goût. Je ne veux pas trop le presser dès à présent et le définir, ayant à le montrer encore par de plus sérieux côtés. J'ai parlé d'images : en voici une qui me paraît du plus vif et du plus joli Fénelon. M™» de Grammont était allée à des eaux avec le comte de Grammont qui s'y trouvait bien et qui, dit-on, y rajeunissait : « Versailles, écrit àce propos Fénelon, ne rajeunit pas de même; il y faut un visage riant, mais le cœur ne rit guère. Si peu qu'il reste de désirs et de sensibilité d'amour-propre, on a toujours ici de quoi vieillir : on n'a pas ce qu'on veut, on a ce qu'on ne voudrait pas; on est peiné de ses malheurs,
1. Et encore dans une lettre que Je recommande aux curieux, adressée à la duchesse douairière de Mortemart (11 octobre 1110) : « Quand nous n'entendons pas cette voix intime et délicate de l*Ësprit qui est l'âme de notre &me, c'est une marque que nous ne nous taisons point pour l'écouter. Sa voix n'est point quelque chose d'étrange : Dieu est dans notre &me comme notre àme dans notre corps. » Et ce qui suit.
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et quelquefois du bonheur d' autrui ; on méprise les gens avec lesquels on passe sa vie, et on court après leur estime. On est importuné, et on serait bien fâché de ne l'être pas et de demeurer en solitude. Il y a une foule de petits soucis voltigeants qui viennent chiique matin à votre réveil et qui ne vous quittent plus jusquau soir; ils se relayent pour vous agiter. Plus on est à la mode, plus on est à la merci de ces lutins. Voilà ce qu'on appelle la vie du monde... » On a toute la grâce. Les petits soucis voltigeants sont de ces images insensibles comme il en naît sous la plume de Fénelon ; mais ce qui suit, ces relais^ ces lutins^ me semblent de trop et sentent la gentillesse. Toute part faite à la familiarité de la correspondance, la large manière n'est pas celle-là.
Aujourd'hui, je n'ai pu qu'effleurer le sujet; ces choses de spiritualité ne sauraient se donner en grande quantité à la fois. Il me reste à montrer Fénelon par ses parties plus fermes et plus fortes, dans sa Correspondance à demi spirituelle, à demi politique, avec le duc de Bourgogne, avec le duc de Chevreuse : c'est la fin du règne de Louis XIV vue de Cambrai.
Lundi 27 mars 4 854.
Parmi les lettres de Fénelon qui contiennent un langage de spiritualité et de politique, il n'en est point de plus intéressantes et de plus instructives que celles qu'il adresse au duc de Chevreuse. C'est par lui principalement que Fénelon, durant les dix-sept ans de son exil de Cambrai, continuait de correspondre avec son élève le duc de Bourgogne.
Le duc de Chevreuse, comme la comtesse de Grammont, était un ancien élève de Port-Royal ; mais, à la différence de la comtesse, il n'en avait rien gardé dans le cœur. Il en eut pourtant toujours quelque chose dans l'esprit, dans le tour raisonneur, appliqué, logique, en même temps que dans le docte, poli et pur langage. C'était pour le duc de Chevreuse
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enfant qu'Arnauld avait composé par une sorte de gageure la Logique dite de Port-Royal. Le duc de Chevreuse n'en profita pas tout à fait dans le sens et dans l'esprit qu'il aurait fallu. Une des remarques de cette judicieuse Logique^ en effet, c'est que la plupart des erreurs des hommes viennent moins de ce qu'ils raisonnent mal en partant de principes vrais, que de ce qu'ils raisonnent bien en partant de jugements inexacts ou de principes faux. Le duc de Chevreuse, tel qu'on le voit et par Saint-Simon, et dans sa Correspondance avec Fénelon, se montre à nous précisément comme un type de ces hommes qui raisonnent à merveille, qui raisonnent trop bien, qui raisonnent sur tout et à perte de vue ; seulement le principe d'où ils partent est faux ou contestable : « On était perdu, dit Saint-Simon, si on ne l'arrêtait dès le commencement, parce qu'aussitôt qu'on lui avait passé deux ou trois propositions qui paraissaient simples et qu'il faisait résulter l'une de l'autre, il menait son homme battant jusqu'au bout. » On sentait bien qu'il n'avait pas raison, mais il raisonnait si serré qu'on ne trouvait plus le joint pour rompre la chaîne. Le duc de Chevreuse, honnête, appliqué, laborieux, traitant chaque question avec méthode, s'épuisant à combiner les faits et à en tirer des inductions, des conséquences infinies, avait quelque chose du doctrinaire et du statisticien tout ensemble; on en connaît encore de ce genre-là : avec beaucoup d'esprit, de mérite, de capacité et de connaissances, il n'arrivait qu'à être un bon esprit faux. C'était bien la peine, dira-t-on, de faire la plus simple et la plus sensée des Logiques tout exprès pour quelqu'un, et d'atteindre justement en sa personne à ce résultat.
Fénelon fait tout pour corriger le duc de Chevreuse de cet excès intellectuel, et pour l'en guérir : « Je crains toujours beaucoup, lui écrit-il (août 1699), votre pente excessive à raisonner: elle est un obstacle à ce recueillement et à ce silence où Dieu se communique. Soyons simples, humbles, et sincèrement détachés avec les hommes : soyons recueillis, calmes et point raisonneurs avec Dieu. Les gens que vous avez le plus écoulés autrefois sont infiniment secs, raisonneurs, critiques, et opposés à la vraie vie intérieure * : si peu que vous les
i. Ce Jugement serait bien injuste si on l'appliquait à tous les hommes de Port-Royal, et surtout du premier Port-Royal; il n*est vrai que si Ton a en rue la majorité des jansénistes du dehors.
écoutassiez, vous écouteriez aussi un raisonnement sans fin, et une curiosité dangereuse qui vous mettrait insensiblement hors de votre grâce, pour vous rejeter dans le fond de votre naturel. » C'est, en effet, le naturel du duc de Chevreuse qu'il faudrait refaire de fond en comble. Les conseils de Fénelon sont donnés en des termes appropriés et vifs, qui deviennent autant de traits à recueillir pour un portrait fidèle de ce bon duc : « J'ai souvent remarqué que vous êtes toujours pressé de pa.<iser d'une occupation à une autre, et que cependant chacune en particulier vous mène trop loin. C'est que vous suivez trop votre esprit d'anatomie et d'exactitude en chaque chose. Vous n'êtes point lent, mais vous êtes long. » Et encore : « Vous êtes trop accoutumé à laisser votre esprit s'appliquer. Il vous reste même une habitude de curiosité insensible. C'est un approfondissement, un arrangement, une suite d'opérations, soit pour remonter aux principes, soit pour tirer les conséquences. » Couper court, en finir, retrancher tout ce qui n'est pas essentiel, éviter un semblant inexactitude éblouissante qui nuit au nécessaire par le superflu, c'est là le conseil qui revient sans cesse et qui ne s'applique pas moins aux choses de ce monde qu'à celles de Dieu. A la comtesse de Grammont, railleuse et piquante, Fénelon conseillait de jeûner de conversation mondaine; au duc de Chevreuse, spéculatif et renfermé en lui-même, il conseille de jeûner de raisonnement : « Quand vous cesserez de raisonner, vous mourrez à vousmême, car la raison est toute votre vie... Plus vous raisonnerez, plus vous donnerez d'aliment à cette vie philosophique. Abandonnez-vous donc à la simplicité et à la folie de la croix. »
Les lettres de Fénelon au duc de Chevreuse finirent par être plutôt de conseil moral et d'affaires intimes que de direction; mais, au commencement^ le caractère de lettres spirituelles y est assez marqué. Le duc de Chevreuse, pour peu qu'on le laisse faire, est tenté de passer sa vie dans son cabinet à lire, à étudier, à se morigéner sans cesse, à s'imposer pour soi ou pour les autres des occupations de tout genre, politiques, théologiques, des occupations dont quelques-unes en ellesmêmes peuvent sembler fructueuses et nourrissantes. Fénelon l'avertit toutefois de prendre garde et de ne pas trop se livrer à sa pente : il croit utile que le bon duc ait quelquefois entretien avec un autre que soi, avec quelqu'un de simple, de pieux, de sincère : « Cette personne,
lui dit-il, vous consolerait, vous nourrirait, vous développerait à vos propres yeux et vous dirait vos vérités. » On a beau se persuader qu'on se dit à soi-même ses vérités, on n'y atteint jamais complètement ni par le coin le plus sensible : « Dne vérité qu'on nous dit nous fait plus de peine que cent que nous nous dirions à nous-même : on est moins humilié du fond des vérités que flatté de savoir se les dire. » En attendant que le duc de Chevreuse ait trouvé de près ce quelqu'un pour lui rendre ce service, Fénelon le lui rend de loin tant qu'il peut, en lui parlant sans réticence, sans ménagement; il lui expose d'une manière sensible son grand défaut, ce beau défaut tout curieux, tout intellectuel; il le lui étend avec ses replis et le lui fait toucher au doigt : « Plus une vie est profonde, délicate, subtile et spécieuse, plus on a de peine à l'éteindre. Elle échappe par sa subtilité; elle se fait épargner par ses beaux prétextes ; elle est d'autant plus dangereuse qu'elle le parait moins. Telle est la vie secrète d'un esprit curieux, touraé au raisonnement, qui se possède par méthode philosophique, et qui veut posséder de même tout ce qui l'environne... Qui voudrait à tout moment s'assurer qu'il agit par raison, et non par passion et par humeur, perdrait le temps d'agir, passerait sa vie à anatomiser son cœur, et ne viendrait jamais à bout de ce qu'il chercherait. » 11 dénonce et poursuit à outrance « ce goût de sûreté géométrique qui est enraciné en lui par toutes les inclinations de son esprit, par toutes les longues et agréables études de sa vie, par une habitude changée en nature ». Il l'exhorte à mourir « à ses goûts d'esprit, à ses curiosités et à ses recherches philo* sophiques^ à sa sagesse intempérante, à ses arrangements étudiés, à ses méthodes de persuasion pour le prochain » ; à ne pas être un affairé d'esprit à tout propos et hors de propos, un ardélion de la vie intérieure. Cet apaisement, cette simplification et ces temps de repos qu'il lui prêche, cet état de tranquillité et de quiétude morale auquel il le voudrait insensiblement amener, — ne pas toujours voir Dieu à travers la grille d'un raisonnement étroit et serré, — c'est de la part de Fénelon un conseil du bon sens le plus clairvoyant, le plus net, et qui dans le cas présent, autant que nous en pouvons juger, allait le mieux à son adresse; c'est encore du bon quiétisme.
Dans les lettres qu'il écrit au fils du duc de Chevreuse, au duc de Ghaulnes, qui s'appelait d'abord le vidame d'Amiens, Fénelon retrouve
à dire une partie des mêmes choses; car il paraît que le fîls tenait de son père ce goût de travail renfermé, d'études à l'infîni et d'occupations dans le cabinet. Ici Fénelon, parlant à un jeune homme, y mêle un ton d'affection plus gracieux, plus paternel ; ces lettres au vidame d'Amiens, lues à leur date à travers les autres, sont d'un effet aimable : l'énergie et quelque ton de sévérité s'y tempèrent aussitôt d'un sentiment de tendresse que l'ami du père reporte sur les enfants. Celte jeunesse sérieuse d'alors, qui n'imitait point les exemples dissolus d'alentour, avait pour inconvénient d'être ou de paraître trop triste, trop appliquée, trop particulière, comme on disait. Le vidame d'Amiens était un peu comme son père et avait du penchant à se perdre dans le détail, à s'ensevelir dans les papiers : « Prenez sobrement les affaires, lui dit sans cesse Fénelon; embrassez-les avec ordre, sans vous noyer dans les détails et coupant court avec une décision précise et tranchante sur chaque article. » Il le lui redit non moins vivement qu'à son père : a Point d'amusements de curiosité. Coupez court sur chaque affaire. Décidez; passez à une autre; point de vide entre deux. Soyez sociable; faites honneur à la vertu dans le monde. » Et il redouble lui-même de légèreté en écrivant, comme pour lui donner l'exemple avec le précepte : « On a besoin d'être sans cesse la faucille en main, pour retrancher le superflu des paroles et des occupations. » Jamais la piété de Fénelon ne se montre mieux ce qu'elle est que dans ces lettres au vidame d'Amiens, c'est-à-dire une piété douce, commode, simple, exacte, ferme et gaie tout ensemble, une piété qui s'allie avec tous les devoirs et qui se ressouvient du grand seigneur devant les hommes jusque dans la perfection de l'humilité devant Dieu : « Un homme de votre rang ne fait point assez, et il manque à Dieu quand il ne s'occupe que de curiosités, que d'arrangement de papiers, que de détails d'une compagnie, que de règlements pour ses terres. Vous vous devez au roi et à la patrie... Priez, lisez, instruisez-vous. Voyez les hommes; soyez vu d'eux; remplissez votre vocation : la mienne est de vous tourmenter. » Le duc de Bourgogne tient naturellement une grande place, la plus grande, dans cette correspondance de Fénelon, en ces années, et c'est le côté aussi qui nous intéresse le plus ; c'est comme un jour à demi poétique et romanesque qui nous est ouvert sur l'histoire. Ces jeunes princes, objets de tant de vœux et d'espérances et qui n'ont pas vécu,
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tous ceux à qui la voix du peuple comme celle du poëte a pu dire : «... S'il t'est donné de vaincre les destins ennemis, tu seras Marcellus; » ces figures inache\ées, que souvent l'imagination couronne, posent en passant un problème que les esprits les plus sérieux et les moins chimériques peuvent méditer au moins un instant. C'est ce qui a lieu pour le duc de Bourgogne, et Ton ne saurait, en traversant les dernières années de Louis XIV, rencontrer cette figure originale, singulière et assez difficile de l'élève de Fénelon, sans se demander : « Que serait-il arrivé de tout différent dans Thisloire, et quel tour auraient pris les choses de la France s'il avait vécu? »
J'irai tout d'abord au fond, et je dirai : L'idée qu'on prend du duc de Bourgogne quand on a lu Fénelon n'est pas exactement la même que celle qui nous est donnée par la lecture de Saint-Simon. Chose singulière ! on prend avec Saint-Simon une idée, une impression du duc de Bourgogne bien plus grande et plus favorable qu'avec Fénelon. Soit que ce dernier dans l'éloignement n'ait point assez connu les qualités tardivement développées et les mérites supérieurs qu'on a loués dans ce jeune prince; soit qu'à titre d'uncien précepteur, il ait été trop disposé à le juger jusqu'au bout comme un enfant; soit qu'à ce titre de maître et de précepteur toujours, il se soit montré plus sévère et plus exigeant envers lui comme un habile et consciencieux artiste l'est pour son propre ouvrage, il est certain que les lettres de Fénelon qui traitent du duc de Bourgogne sont continuellement remplies des censures les plus précises et les plus nettement articulées, excepté les dernières de ces lettres qui se rapportent aux huit derniers mois de la vie du prince. Ce n'est que dans une lettre du 27 juillet 171i (et le prince mourut le 18 février 1712) que Fénelon, écrivant au duc de Chevreuse, dit pour la première fois : « J'entends dire que M. le Dauphin fait beaucoup mieux. Il a dans sa place et dans son naturel de grands pièges et de grandes ressources. La religion, qui lui attire des critiques, est le seul appui solide pour le soutenir; quand il l'apprendra par le fond, sans scrupule sur les minuties, elle le comblera de consolation et de gloù'e. Au nom de Dieu, qu'il ne se laisse gouverner ni par vous, ni par moi, ni par aucune personne du monde. » Dans une lettre du 1 5 février précédent, Fénelon était encore mécontent et très en méfiance : Ne vous contentez pas, écrivait-il au duc de Chevreuse, des belles maximes en spéculation
et des bons propos de P. P. {duc de Bourgogne). Il se paye et s'éblouit lui-même de ces bons propos vagues. On dit qu'il est toujours également facile, faible, rempli de puérilités, trop attaché à la table , trop renfermé. On ajoute qu'il demeure content de sa vie obscure, dans l'avilissement et dans le mépris public. On dit que M*"*" la duchesse de Bourgogne fait fort bien pour le soutenir, mais qu'il est honteux qu'il ait besoin d'être soutenu par elle... »
Dans les nombreuses lettres de Fénelon où il parle du prince, il y a deux parts à faire, celle de l'opinion même de Fénelon et des reproches ou des conseils qu'il lui adresse, et celle de l'opinion publique qu'il recueille avec anxiété à son sujet et dont il se fait l'écho direct, et presque offensant, pour l'avertir, le prémunir et l'obliger à en tenir compte. Fénelon ne croit donc pas tout ce qu'il rapporte, mais il juge de son devoir d'en informer le jeune prince, pour qu'il avise à conjurer ces faux bruits et à détruire ces préventions injurieuses de l'opinion, ds laquelle, après tout, dépendent même les grands de la terre. Si quelque chose pouvait être nécessaire pour convaincre de la profonde sincérité chrétienne de Fénelon et de sa haute rectitude morale, cette Correspondance avec le duc de Bourgogne ou à son sujet suffirait à en donner la preuve; car, au point de vue humain et à celui de la cour, il n'est rien de plus vif, de plus désobligeant, de plus blessant même ni de plus âpre en fait de vérité : il n'y a rien là qui tende à ménager et à prolonger le crédit par aucune flatterie ni louange. Il fallait que le duc de Bourgogne eût été bien maté et dompté dans sa nature première pour ne pas regimber contre de tels avis, qui entraient plus avant que l'épiderme et qui piquaient jusqu'au cœur.
Fénelon eût par moments désiré peut-être qu'il en fût piqué, a6n que cela le fit agir différemment. Les premières lettres que Fénelon écrit de Cambrai au duc de Bourgogne, après quatre années d'interruption et de silence li701), sont toutes d'affection et de spiritualité. Dne lettre souvent citée qui commence ainsi : « Enfant de saint Louis, imitez votre père..., » indique en termes généraux quelle largeur de piété et quelle ouverture de cœur il lui souhaitait pour se faire aimer des bons, craindre des méchants, estimer et considérer de tous. Dans le printemps de 1702, le duc de Bourgogne, allant prendre le commandement de l'armée de Flandre, eut permission de voir à son passage à
Cambrai Fénelon (avril 1702) et il le vit encore au retour (septembre). Ce n'était que des demi-quarts d'heure et en public. Il ne le revit point jusqu'en mai de l'année 1708, où, retournant pour commander l'armée de Flandre, il le vit un moment encore à la maison de la poste de Cambrai, où il dîna. Ces courtes entrevues si observées, et que chacun dévorait du regard, ont été peintes par Saint-Simon avec ce feu de curiosité et de mystère qu'il met à tout ce qu'il touche : il en a même un peu exagéré le dramatique, car, dans l'un des cas, il fait de Saumery, qui était à côté du prince, une sorte d'espion et d'Argus farouche, tandis que ce n'était qu'un ami et un homme ti'ès-sùr. C'est surtout pendant la campagne de i 708, si fâcheuse pour la réputation du duc de Bourgogne, qu'on voit se déclarer la sollicitude et la tendre sévérité de Fénelon envers celui qu'il voudrait voir apprécié et respecté de tous. Le duc de Bourgogne, à cette date, n'était plus un enfant, il avait vingtsix ans ; mais il avait conservé bien des puérilités de sa première vie : il ne représentait pas au dehors; il manquait de décision et de vues dans le conseil; il ne paraissait pas d'une valeur incontestable dans les occasions. Aux prii;es avec le duc de Vendôme qu'on lui avait donné pour conseil militaire et pour guide, et qui offrait avec lui tous les genres de contraste, il rendait la vertu méprisable et ridicule aux yeux des libertins. Le malheureux combat d'Oudenarde, avec les circonstances qui l'accompagnèrent et qu'exploitèrent si bien en leur sens les amis de M. de Vendôme, fut un mortel échec à la réputation du duc de Bourgogne, et aussi un coup de poignard pour l'âme délicate et fière de Fénelon, Celui-ci aurait voulu que le jeune prince fît face à l'orage, qu'il demeurât à la tête de l'armée jusqu'à la fin de la campagne, qu'il cherchât à prendre quelque revanche sur la fortune ; il le lui disait non plus sur un ton de directeur spirituel et de précepteur, mais sur le ton d'homme d'honneur et de galant homme qui sent la générosité de conduite dans tous les sens :
« Quand un grand prince comme vous, Monseigneur, ne peut pas acquérir de la gloire par des succès éclatants, il faut au moins qu'il tâche d'en acquérir par sa fermeté, par son génie et par ses ressources dans les tristes événemenU. Je suis persuadé, Monseigneur, que toute la pente de votre cœur est pour ce parti. Il ne dépend pas de vous de faire Timpossible; mais ce qui peut soutenir la réputation des ai-mes du roi et la vôtre est que vous fassiez jusqu'à la fin tout ce qu'un vieux et grand capitaine
ferait pour redresser les choses. Les habiles gens vous feront alors justice; et les habiles gens décident toujours à la longue dans le public. Souffrez cette indiscrétion du plus dévoué et du plus zélé de tous les hommes. »
Il voudrait le voir s'émanciper enfin, ne plus être soumis toujours ni docile à l'excès et subordonné ; il Texcite à prendre sur lui et à user de toute l'étendue des pouvoirs qu'il a en main, pour le' bien du service : « Un prince sérieux, accoutumé à l'application, qui s'est donné à la vertu depuis longtemps, et qui achève sa troisième campagne à l'âge de vingt-sept ans commencés, ne peut être regardé comme étant trop jeune pour décider. » Le duc de Bourgogne lui répond avec calme, avec douceur, peut-être même avec raison sur certains détails, mais sans entrer dans l'esprit du conseil qui lui est donné; et, quand il a tout expliqué et froidement, un scrupule d'un autre genre le prend, et il dit à Fénelon dans une espèce de post-scripium : « Je me sers de cette occasion pour vous demander si vous ne croyez pas qu'il soit absolument mal de loger dans une abbaye de filles : c'est le cas où je me trouve. Les religieuses sont pourtant séparées, mais j'occupe une partie de leurs logements... » Interrogé sur un cas de conscience lorsqu'il venait de donner un conseil royal et de politique, Fénelon souffre évidemment; il rassure en deux mots son élève : a Vous ne devez avoir aucune peine, lui dit-il, de loger dans la maison du Saulsoir : vous n'avez rien que de sage et de réglé auprès de votre personne; c'est une nécessité à laquelle on est accoutumé pendant les campements des armées. » Mais il fait précéder sa réponse sur ce point-là de bien des avis plus généraux que le duc de Bourgogne devait être capable d'entendre : « On dit que vous êtes trop particulier, trop renfermé, trop borné à un petit nombre de gens qui vous obsèdent. II faut avouer que je vous ai toujours vu, dans votre enfance, aimant à être en particulier, et ne vous accommodant pas des visages nouveaux. » II voudrait le voir accessible, ouvert à tous, sachant s'entourer mieux qu'il ne fait et de personnes plus considérées, sachant un peu proportionner ses témoignages de confiance à la réputation publique de ceux à qui il les accorde ; il voudrait surtout le mettre en garde contre tout ce qui semble dénoter une dévotion sombre, timide, scrupuleuse : « Pour votre piété, si vous voulez lui faire honneur, vous ne sauriez être trop attentif à la rendre
douce, simple, commode, sociable... (Et dans une autre lettre, à quelques jours de là) : Vous devez faire honneur à la piété, et la rendre respectable dans votre personne. Il faut la justifier aux critiques et aux libertins. Il faut la pratiquer d'une manière simple, douce, noble, forte et convenable à votre rang. » 11 lui recommande surtout en toute occasion « de chercher au dehors le bien public autant qu'il le pourra, et de retrancher les scrupules sur des choses qui paraissent des minuties. »
Ce que Fénelon écrit en cette année 1708 au duc de Bourgogne, il ne cessera de le répéter et de le lui faire arriver parle canal du duc de Chevreuse durant les années suivantes ; il est affecté dans sa religion de chrétien éclairé, dans sa tendresse de père nourricier et de maître, dans son patriotisme de citoyen, de voir un prince qui devrait être si cher à tous les bons Français, et dont il sait les vertus essentielles, devenu l'objet d'un dénigrement et d'un déchaînement si général. Les lettres de Fénelon, à cette date, jettent un profond et triste jour sur la décadence de l'esprit public et la détérioration des caractères et de la morale sociale. Ces générations plus jeunes et pleines de nouveaux désirs, qui souffraient impatiemment le long règne et la sujétion muette imposée par Louis XIV, devraient, ce semble, se tourner avec faveur, du côté d'un héritier plus ou moins prochain qui s'annonce avec des maximes contraires; mais loin de là: au lieu de cette faveur, elles n'ont que rage à l'avance et fureur de calomnie contre ce futur roi, parce qu'on le sait vertueux et religieux. Le vice et l'orgie, trop muselés sur cette fin de Louis XIV, craignent de l'être encore plus et d'une autre manière sous son petit-fils. Pourtant, comme il se mêle àtoutcela bien de l'irréflexion et de la mode, selon notre usage français de tous les temps, il arrivera que pendant la très-courte année où le duc de Bourgogne, devenu Dauphin après la mort de son père, se mettra un peu en frais de bonne grâce et en attitude de plaire, l'opinion se retournera subitement en son honneur, célébrera en lui une transformation soudaine, et, quand on le perdra quelques mois après, il sera pleuré comme un prince irréparable, les délices trop tôt ravies du genre humain.
Saint-Simon nous montre à vue d'œil tout ce mouvement, ce flux et ce reflux où lui-même il nage, et qui est beaucoup moins sensible dans la Correspondance plus calme et nullement enthousiaste de Fénelon. Pendant toute l'année 1710 et au commencement de 1711, quand
il touche cette corde délicate, Fénelon fait sans cesse résonner le même son: soutenir, redresser, élargir le cœur du jeune prince; il lui voudrait et il demande pour lui au ciel un cœur large comme la mer. Il est nécessaire que dès à présent il s'accoutume à son rôle rc yal, « en se corrigeant, en prenant beaucoup sur lui, en s'accommodant aux hommes pour les connaître, pour les ménager, pour savoir les mettre en œuvre » . On a beau lui en dire du bien, il ne sera content que lorsqu'il le saura libre, ferme et en possession de parler ( même au roi ) avec une force douce et respectueuse.,. S'il ne sent pas le besoin de devenir ferme et nerveux, il ne fera aucun véritable progrès; il est temps d'être homme. »
Fénelon, qu'on a pu accuser avec raison d'être quelquefois chimérique, et qui a eu un coin de poésie et d'idéal que, dans sa jeunesse du moins, il transportait volontiers dans les choses humaines, se garde tout à fait de ce penchant lorsqu'il juge et qu'il exhorte le duc de Bourgogne. Il sent, avec tout son esprit et toute sa distmction de nature, quelles sont les qualités nécessaires à un roi, à un chef de nation, à un des maîtres du monde. Il voudrait donc au plus tôt que son élève n'eût plus rien de l'élève ni de l'écolier ; il voudrait, une fois pour toutes, lui inspirer la hardiesse dans l'action, la noblesse dans le procédé et dans la démarche, le génie de la conversation, tout ce qui orne, qui impose, et ce qui donne au pouvoir sa douceur et sa majesté : a Qu'il soit de plus en plus petit sous la main de Dieu, mais grand aux yeux des hommes. C'est à lui à faire aimer, craindre et respecter la vertu jointe à l'autorité. II est dit de Salomon qu'on le craignait, voyant la sagesse qui était en lui. » Jusqu'à la (in il se méfie, et il combat dans son élève ce qui a été une habitude invétérée jusqu'à l'âge de 28' ans, le trop de raisonnement, le trop de spéculation opposé à l'action, et une certaine complaisance minutieuse et petite, soit dans le sérieux, soit dans le délassement : « Les amusements puérils apetissent l'esprit, affaiblissent le cœur, avilissent l'homme, et sont contraires à l'ordre de Dieu. » Fénelon, dans toute cette description morale, ne marchande point sur l'expression.
Un jour il apprend que le duc de Bourgogne, parlant moins en prince et en fils de roi qu'en pénitent et en homme qui sort de son oratoire, a dit que ce que la France souflrait alors, en 1710 (et elle
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souffrait, en effet, d'horribles maux), venait de Dieu qui voulait nous faire expier nos fautes passées : « Si ce prince a parlé ainsi, écrit Fénelon au duc de Chevreuse, il n'a pas assez ménagé la réputation du roi : on est blessé d'une dévotion qui se tourne à critiquer son grand-père. »
Dans tout ceci, je n'ai d'autre dessein que de rappeler quelques traits de la piété noble, élevée, généreuse, à la fois sociable et royale de Fénelon, sans prétendre en tirer (ce qui serait cruel et presque impie à son égard) aucune conséquence contre l'avenir de son élève chéri, contre cet avenir qu'il n'a point été donné aux hommes de connaître et de voir se développer. Le duc de Bourgogne, en disparaissant dans sa fleur, est resté une de ces espérances confuses et flatteuses que chacun a pu ensuite traduire et chercher à interpréter en son sens. N'a-t-on pas vu Saint-Simon l'admirer d'autant plus qu'il avait comme greffé sur lui et sur son règne futur tout son système de quasi-féodalité * ?
Fénelon lui-même a été, comme son élève, une espérance; il a pu paraître en politique une de ces lumières un peu flottantes que le souffle de l'opinion fait vaciller d'un côté ou d'un autre, selon qu'on aime à s'en emparer et à s'en décorer. Ses idées et ses plans divers demanderaient une longue explication dont le dernier mot et la conclusion seraient, je crois, un doute. Ce qui est certain, c'est oue le véritable Fénelon, tel qu'il se montre dans cette Correspondance suivie et dans les écrits des dernières années, n'est point précisément le Fénelon du dix-huitième siècle, celui que Ramsai déjà, puis d'Alembertet les autres, ont successivement présenté au public et préconisé. Le Fénelon qui, en 1711, parait désirer et appeler de ses vœux une Assemblée des notables, mais qui, en même temps, est tout occupé à combattre le jansénisme, même le jansénisme mitigé, à réfuter M. Habert, à faire un extrait de la vraie doctrine de saint Augustin, le Fénelon qui déclare « que les libertés de l'Église gallicane sont de véritables servitudes », qui craint la puissance laïque bien plus que la spirituelle et l'ultramontaine, et qui redoute le danger d'un schisme tout autant que l'invasion de la France, ce Fénelon n'est pas celui que les philosophes de l'âge suivant ont façonné et remanié à leur gré.
1. Je recommande, tar cette question particulière du duc de Bourg^ogne et des espérances politiques qui se rattachaient à lui, une bonne Thèse présentée à la Faculté des lettres par M. Léopold Monty (1844) : les conclusions seulement m*en paraissent trop positives.
Le long règne de Louis XIV avait tendu tous les ressorts et fatigué à la longue toutes les conditions et toutes les âmes. Vers la fin, et malgré les louanges obligées, les défauts de ce régime étaient sensibles à tous les esprits qui réfléchissaient, et sautaient à tous les yeux qui savaient voir. Et qui donc les sentait plus vivement que Fénelon? Sa politique est surtout morale. Elle est ce qu'elle peut être chez un homme de sensibilité, de piété, de délicatesse, qui a vu de près la cour et qui en a souffert, qui assiste à une fin de long règne et qui en voit les inconvénients, les derniers abus et mê:1fie les désastres. Dans son exil, et malgré ses restes de relations confidentielles à la cour, il n'était plus bien informé du fond; il dit à tout moment qu'il est mal instruit de l'état général des affaires, et il a raison ; il n'en juge que comme le public et, selon qu'il le àii^ par les morceaux du gouvernement qu'il entrevoit sur sa frontière. Mais alors, et sans qu'il fût besoin de plus d'information, tous les gens sensés et honnêtes, les Fénelon, les Vauban, lesCatinat, voient les défauts et cherchent, chacun de son côté, les remèdes dans des contre-poids, et dans le contre-pied de ce qui est. Tous ces projets de disgraciés, de mécontents ou de rêveurs patriotes sont nécessairement vagues et un peu chimériques d'application. Ce fut alors une inspiration générale, un souffle naturel qui se répandait dans toute une classe d'esprits élevés, ou simplement humains, sensés et doux. Chacun a son plan sur le métier comme correctif à ce gouvernement de Louis XIV qui est à bout. Fénelon n'est que le plus en vue et le plus populaire parmi ces auteurs de plans politiques et d'inventeurs de programmes.
Il n'a jamais donné aux siens la dernière main et ne les a jamais proposés que comme de premières idées qu'il faudrait ensuite serrer de plus près dans la pratique. Sa grande innovation, ce fut de penser et de dire, en face de l'idolâtrie monarchique de Louis XIV, « que les rois étaient faits pour les sujets, et non les sujets pour les rois ». En inculquant cette maxime au duc de Bourgogne et en la lui gravant au cœur, il ne croyait d'ailleurs pas faire acte de réforme positive, et encore moins de philosophie ou de démocratie, comme nous dirions ; il ne faisait que remonter à la religion de saint Louis. Quelque louables que soient de telles maximes, elles laissent presque entière la question de politique proprement dite ; une politique vraiment nouvelle, si nécessaire après Louis XIV, aurait eu besoin, pour réussir dans l'application,
ûlû FÉNELON.
de tous les correctifs et de toutes les précautions qui plus tard manquèrent : car enfin Louis XVI n'a échoué que pour avoir trop fidèlement pratiqué, mais sans art, cette maxime du vertueux Dauphin son père et du duc de Bourgogne son aïeul.
Fénelon connaissait les hommes, et ne parait pas avoir trop compté sur leur bonté ni sur leur reconnaissance ; il le dit en plus d'un endroit au duc de Bourgogne, et avec un accent singulièrement pénétré, qui montre qu'il ne se faisait aucune illusion en ce point : « Quand on est destiné à gouverner les hommes, il faut les aimer pour l'amour de Dieu, sans attendre d'être aimé d'eux, et se sacrifier pour leur faire du bien, quoiqu'on sache qu'ils disent du mal de celui qui les conduit avec bonté et modération. » Il est pénible de transcrire au long de si laides vérités. 11 y a des moments où l'expérience de Fénelon est ainsi toute voisine de l'amertume; mais chez lui cette amertume s'arrête et s'adoucit aussitôt, elle ne ressemble pas à la misanthropie des autres. Je trouve dans une lettre de lui à madame de Montberon, alors qu'il approchait de la cinquantaine (1700), une peinture bien fine et bien circonstanciée de cet état insipide, aride, désabusé, où il se trouve : « Pour moi, je suis dans une paix sèche, obscure et languissante, sans ennui, sans plaisir, sans pensée d'en avoir jamais aucun ; sans aucune vue d'avenir en ce monde ; avec un présent insipide et souvent épineux... » Ces instants d'aridité et de dégoût, chez Fénelon, se peignent avec des traits qui font encore que son ennui ne ressemble pas à un ennui vulgaire. A mesure qu'il vieillit, les causes de tristesse augmentent ; il perd tous ses amis. La courte année où le duc de Bourgogne ne brilla que pour s'éteindre, passe comme un éclair. Fénelon, courtisé de nouveau durant quelques mois, puis délaissé de rechef, put se rafraîchir l'idée qu'il avait de la vanité et de la misère du monde. Mais, au milieu de tout, cette nature délicate, pure, favorisée d'onction et ornée d'une grâce divine, se retrouve et prend le dessus. On a de lui une lettre sur la mort de son meilleur ami, l'abbé de Langeron : elle est triste, elle est charmante, elle est légère. Fénelon croit sans effort à tout ce qu'il y a de spirituel en nous; sa piété a des ailes. A mesure qu'on avance dans la Correspondance et dans les lettres voisines de la fin, il s'y aperçoit comme une lueur, il s'y ressent comme une allégresse. C'est le même dégoût de la vie, mais avec je ne sais quoi de plus prochain qui le corrige. Il perd
le duc de Chevreuse; il se plaît à garder autour de lui, à Cambrai, les petits-enfants de ce seigneur, les fils du duc de Chaulnes, à s'entourer de toute cette petite jeunesse. Il perd le duc de Beauvilliers : « Pour moi qui étais privé de le voir depuis tant d'années, écrit-il à la duchesse sa veuve, je lui parle, je lui ouvre mon cœur, je crois le trouver devant Dieu ; et, quoique je Taie pleuré amèrement, je ne puis croire que je Taie perdu. 0 qu'il y a de réalité dans cette société intime I » — « Encore un peu et il n'y aura plus de quoi pleurer. C'est nous qui mourons : ce que nous aimons vit, et ne mourra plus. » Ce pressentiment avantcoureur, cette sensation involontaire d'une âme qui est au terme de la route et qui arrive, perce, à n'en pas douter, dans les dernières lettres de Fénelon, et elle se communique par mille petits signes de joie au lecteur. La lecture de ces lettres dernières me fait l'effet des derniers jours d'un doux hiver, on sent le printemps par delà.
Lundi 3 avril 4854.
Les Français, à travers toutes les formes de gouvernement et de société qu'ils traversent, continuent, dit-on, d'être les mêmes, d'offrir les mêmes traits principaux de caractère. Il y a pourtant une chose qu'ils sont de moins en moins avec le temps : ils ne sont plus gais. Ils le sont bien encore à certains jours et par accidents. Allez aux petits théâtres, vous avez chance d'y rire ; mais cet ordinaire de gaieté et de bonne humeur qui tenait à l'ancien fonds gaulois a disparu. Les gens occupés et ambitieux n'ont pas le temps d'être gais, et ils ont des fils qui leur ressemblent : on a tant d'examens à passer avant l'âge de vingt ans, que cela coupe la veine. La nature, je le sais, fait des exceptions encore : nous avons eu Désaugiers ; sans trop chercher, nous trouverions après lui d'aimables gens qui mènent légèrement la vie et portent avec eux la joie. Pourtant, c'est de plus en plus rare, et cette gaieié franche, ronde, inépuisable, cette source qui n'avait rien de mince et qu'on voyait comme sortir à gros bouillons, qui nous la rendra?
Regnard en est peut-être, chez nous, l'exemple le plus parfait et le plus naïf, celui qui dispense le plus de toute autre défmition. Il est proprement gai et plaisant sans complication aucune, et cette vive qualité naturelle, poussée jusqu'au génie, est ce qui lui assure la première place dans la comédie après Molière. Sa vie fut pleine de singularités pour son temps ; c'est aux journaux qu'il a laissés qu'on doit d'en connaître les plus curieuses circonstances : il est à regretter que d'autres contemporains ne nous aient rien dit de plus particulier sur son compte, et n'aient pas joint leurs renseignements aux siens.
Regnard était de Paris, du vrai Paris. II naquit sous les piliers des
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Halles, d'un père bon bourgeois, riche marchand de salines. M. Beflara, cet honorable commissaire de police, qui, dans sa retraite, et par un reste d'habitude investigatrice utilement appliquée à l'histoire littéraire, se mit à la piste des naissances illustres, a fixé avec beaucoup de probabilité la naissance de Regnard au 7 février 1655. 11 serait piquant que Regnard fût né sous les piliers des Halles, tout à côté de Molière, de même que Voltaire naquit tout voisin de Boileau, dans la cour du Palais; mais le même M. Beffara croit avoir prouvé que les parents de Molière demeuraient rue Saint-Honoré , et non sous les piliers des Halles, comme on le disait communément. Dans tous les cas, Regnard vint au monde non loin de Molière, et il était bien du même quartier.
On ne sait rien de son enfance et de ses premières études, sinon qu'avant l'âge de douze ans il faisait des vers. Il fut élevé avec distinction et en gentilhomme; il finissait ses exercices à l'Académie quand il perdit son père, et il se trouva maître d'une partie de sa fortune. Il fit le voyage d'Italie. On a le récit de ses aventures tant soit peu masquées et romancées dans une petite Nouvelle intitulée la Provençale. Il s'y met en scène sous le nom de Zehnisy et ne s'y montre pas à son désavantage : (c Zelmis, comme vous savez, mesdames, est-il dit dans le récit, est un cavalier qui plaît d'abord : c'est assez de le voir une fois pour le remarquer, et sa bonne mine est si avantageuse qu'il ne faut pas chercher avec soin des endroits dans sa personne pour le trouver aimable ; il faut seulement se défendre de le trop aimer. » Ce Zelmis a rencontré à Bologne, dans une fête, une belle Provençale, une Arlésienne, mariée à un sieur de Prade^ et qui, dans le roman, s'appelle Elvire, Elle voit Zelmis, et, dès le premier instant, elle est touchée pour lui, comme lui pour elle : « Elle disait les choses avec un accent si tendre et un air si aisé, qu'il semblait toujours qu'elle demandât le cœur, quelque indifférente chose qu'elle pût dire ; cela acheva de perdre le cavalier. » Cette jolie phrase : // semblait toujours qu'elle demandât le cœury est prise textuellement d'un petit libelle romanesque du temps sur les Amours de Madame et du comte de Guiche. Regnard, quand il écrivait cette nouvelle sentimentale, n'était pas encore tout à fait luimême.
A Rome, Zelmis retrouve Elvire, mais toujours en compagnie de
son jaloux et fâcheux mari. II la quitte, ^t au moment où il se croit pour longtemps séparé d'elle, il la retrouve encore, par le plus heureux hasard, sur le vaisseau qui le porte de Gênes à Marseille. Ici, à moins d'être averti qu'il s'agit d'une histoire vraie, on croirait être en pure fiction, comme du temps de Théagène et Ghariclée; c'est la vie qui imite le roman à s'y méprendre. On pirate survient en pleine mer et attaque le vaisseau. Zelmis se couvre de gloire dans la défense ; mais le corsaire naturellement l'emporte, et voilà les deux amants et le mari emmenés prisonniers par le Turc. C'est à Alger qu'on les transporte : la belle Elvire, donnée comme esclave au roi du pays, est respectée par lui et traitée mieux qu'à la française. Zelmis lui-même n'est pas trop maltraité par un certain Achmet, à qui il est vendu. Gelui qui devait si heureusement ressembler à Plante commençait par être esclave comme lui. On regrette en cet endroit que Regnard n'ait pas fait comme pour ses autres voyages, qu'il n'ait pas donné un autre récit tout nu et sans ombre d'art : ce serait aujourd'hui plus intéressant pour nous. Il parait bien que, dans les premiers temps, son patron algérien l'employa tout simplement à ramer; mais bientôt, ayant su que Regnard qui, dès cette époque sentimentale, avait déjà des dispositions pour la gastronomie» faisait très-bien les ragoûts, il l'occupa dans sa cuisine. Au lieu de cela, dans le roman, Regnard est présenté comme peintre (ce qui est infiniment plus noble), et comme jouissant, à la faveur de cet art, de quelque liberté. Bref, sans entrer dans les détails du récit qui, d'ailleurs, ne manque pas de grâce et de délicatesse, Regnard et la belle Elvire sont délivrés; le mari qu'on croit mort est plus qu'oublié. On arrive à Arles, dans la famille de la dame, et les deux amants sont prêts à y célébrer leurs noces, quand tout à coup celui qui passait pour mort depuis plus de huit mois, délivré très-mal à propos de captivité par des religieux, tombe des nues comme un revenant et un trouble-fête. Regnard, désespéré, navré, s'en revient à Paris, et, pour se distraire, il entreprend ses voyages du Nord.
Cette période tout amoureuse et presque platonique de Regnard dure peu; il n'est pas homme à se fixer dans ce genre de d'Drfé, et il passera vite à Rabelais. Pourtant il lui en restera le sentiment vif de l'amour, de ses charmes et de ses tendresses, et, jusqu'en ses plus grandes gaietés, il aura de ces vers tout riants de fraîcheur :
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La jeunesse toujours eut des droits sur les belles; L'Amour est un enfant qui badine avec elles...
Regnard n'a que vîngt-sîx ans. Il part de Paris le 26 avril 1681, avec deux jeunes amis, MM. de Corberon et de Fercourt. Il ne songe d'abord qu'à faire un voyage de Hollande ; mais, après quelques mois passés à Amsterdam, apprenant que la Cour de Danemark était à quelques journées de là, lui et ses compagnons se décident à pousser vers le Nord. Sans dessein bien arrêté, ils vont ainsi jusqu'à Stockholm, partout bien reçus et avec une distinction particulière. Avoir été esclave à Alger, c'était alors une aventure qui provoquait bien des questions. Le roi de Suède à qui Regnard eut Tbônneur d'être présenté, et qui le fit causer là-dessus, trouva que ce serait curieux à lui de compléter cette aventure barbaresque par un voyage en Laponie ; il le lui conseilla, et lui promit à cet égard toutes les facilités. Et voilà Regnard et ses compagnons s' embarquant à Stockholm pour aller toucher au fond du golfe de Bothnie, et pour percer de là aussi avant que possible vers le pôle nord dans le pays des Lapons.
Cette partie du voyage de Regnard est fort intéressante, et elle mériterait d'être réimprimée avec plus de correction. Le tour d'ironie et de plaisanterie qui s'y mêle n'empêche pas l'observateur de bien voir et de faire mille retours sur la singularité de la nature humaine selon les climats et les lieux. En décrivant les mœurs « de ce petit animal qu'on appelle Lapon, et de qui l'on peut dire qu'il n'y en a point, après le singe, qui approche le plus de l'homme », et en se souvenant de ce qu'il a vu autrefois de tout opposé chez l'Algérien et le Turc, Regnard en tire la même conclusion que Montaigne, celle que Pascal aurait tirée également s'il n'avait pas été chrétien : « Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité... Plaisante justice qu'une rivière borne 1 vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Ces conclusions morales sceptiques, et où il s'égaye surtout en ce qui est de l'article du mariage, Regnard les a consignées expressément dans une Épitre en vers :
Je le dirai : non, non, il n'est point de folie Qui ne soit ici-bas en sagesse établie.
Point de mal qui pour bien ne puisse être reçu, Et point de crime enfin qu'on n'habille en vertu.
De telles témérités exprimées si nettement et sans aucun correctif du côté de la religion, si elles étaient venues un peu plus tard, aiuraient tiré à conséquence ; mais, à Tépoque où écrivait Regnard et à cette fin de Louis XIV, elles ne passaient encore que pour les fusées d'un esprit qui s'amuse.
Chez lui-même, en effet, on ne voit rien de systématique, et l'esprit fort ne s'y pose point comme tel. Ayant à parler en un endroit d'une tempête qu'il essuie sur la Baltique, et où le vaisseau se trouve échoué sur un banc pendant une nuit obscure : « Il n'y a point de termes, confesse-t-il ingénument, qui puissent exprimer le trouble d'un homme qui se trouve dans ce misérable état; pour moi, Monsieur, je ne me ressouviens d'autre chose, sinon que, pendant tout le reste de la nuit, je commençai plus de cinq cents P/i/^, et n'en pus jamais achever aucun.» Y eût-il là dedans encore un coin de légèreté, du moins il fait bon marché de lui-même.
Dans ce voyage extrême de Laponie, après avoir aperçu du haut d'une montagne la mer Glaciale et toute l'étendue de la contrée, après avoir laissé sur une pierre une inscription en vers latins, signée de ses compagnons et de lui, et destinée à n'être jamais lue que des ours, Regnard, qui s'est frotté, comme il dit, à l'essieu du pôle, songe au retour; il ne revient point pourtant en France directement, et il achève le cours de ses pérégrinations instructives par la Pologne et par l'Allemagne. Durant les relâches forcées qu'il fait dans quelque lie de la Baltique, il raconte qu'il allait tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpés où la hauteur des précipices et la vue de la mer n'entretenaient pas mal ses rêveries :
c Ce fut, dit-il, dans ces conversations intérieures que je m'ouvris tout entier à moi-môme, et que j'allai chercher dans les replis de mon cœur les sentiments les plus cachés et les déguisements les plus secrets, pour me mettre la vérité devant les yeux sans fard, telle qu'elle était en effet. Je jetai d^abord la vue sur les agitations de ma vie passée, les desseins sans exécution, les résolutions sans suite et les entreprises sans succès. Je considérai l'état de ma vie présente, les voyages vagabonds, les changements de lieux, la diversité des objets et les mouvements continuels dont j'étais agité.
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Je me reconnus tout entier dans Tun et dans l'autre de ces états, où Tinconstance avait plus de part que toute autre chose, sans que Tamour-propre vint flatter le moindre trait qui empêchât de me reconnaître dans cette peinture. Je jugeai sainement de toutes choses. Je conçus que tout cela était directement opposé à la société (?) de la vie qui consiste uniquement dans le repos, et que cette tranquillité d'âme si heureuse se trouve dans une douce profession qui nous arrête, comme l'ancre fait un vaisseau retenu au milieu de la tempête. »
Regnard esquisse là, dans cette suite de pensées, une véritable épttre d'Horace, et cette philosophie, si elle n'est pas la plus difficile à inventer, n'est pas pour cela la moins bonne^ ni surtout la plus aisée à pratiquer*.
II s'en revient en France après deux années d'absence environ, riche d'observations et mûr. Il était de ceux qui, à cette date, pouvaient se dire des plus éclairés dans le sens moderne ; il avait causé à Dantzig avec l'illustre astronome Hévélius et avait recueilli de sa bouche les notions les plus exactes de l'univers physique ; il avait acquis, chemin faisant, sur les différentes familles de langues et sur leur génération relative, des idées très-justes aussi et qui n'étaient pas communes en ce temps. Enfin Regnard était un des hommes d'alors qui, dans sa vue du monde, avait le plus ouvert son compas. Il ne songea plus désormais qu'à jouir de la vie en sage épicurien ou en cynique mitigé (c'est son expression), et à se livrer à ses goûts, où les sens se mêlaient agréablement à l'esprit.
Pendant qu'il crayonnait en vers quelques Épttres ou Satires, et qu'il préludait à son génie comique par quelques farces données à la Comédie italienne en collaboration avec Dufresny, Regnard avait à Paris une maison qu'il nous a lui-même décrite ; elle était au bout de la rue de Richelieu, là où est aujourd'hui le faubourg Montmartre, c'est-à-dire située à peu près dans la campagne, ayant vue sur la butte et sur des marais. Lui, il n'était guère connu des gens du voisinage que par les récits .de son valet de chambre, et comme un grand voyageur qui avait
1. Ces réflexions de Regnard retenu par l'orage sur les rochers de la Baltique m'en rappellent d'autres de Gounrille moralisant, assis sur la souche d'an arbre dans les Ardennes (voir au tome V des Causeries du Lundi, article GourvilU), Ces philosophes au naturel et de lafiunille de Gil Blas me plaisent, et font diversion à ces autres philosophes métapbyriques et saperfins qui se consument à raisonner sur la cause et la substance, sur le ffiot et le non-^noi»
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eu bien des aventures. Dans cette maison d'assez peu d'apparence, et où tout se réduisait à l'exquis et au solide, Regnard eut quelquefois l'honneur de recevoir comme convives, vers le temps de la victoire de Nerwinde, M. le Duc, petit-fils du grand Gondé, et le prince de Gonti, cet hôte plus sûr et plus aimable. G'était sans doute sa réputation de voyageur qui valait à Regnard les visites de ces princes curieux du plaisir et de l'esprit, et c'était le sel de sa conversation autant que sa bonne table qui les ramenait *.
Gependant, au moment même où il sortait des parades italiennes et où il allait aborder la scène française (1694), Regnard s'amusa à briser une lance, et ce fut contre le grand critique Despréaux. Boileau vieillissait ; il venait de faire sa Satire contre les Femmes, Regnai*d, qui les connaissait mieux que lui, riposta par une satire contre les JUaris; pour mieux défendre le beau sexe, il porta la guerre chez le sexe opposé. Il y montrait la jeunesse du temps telle qu'il l'a peinte d'ailleurs en maint endroit de ses comédies, les hommes brutaux^ peu complaisants^ avares^ négligés^ débauchés^ ivrognes et joueurs. Les femmes, selon lui, n'étaient que des victimes et ne faisaient que leur rendre la pareille bien faiblement :
Ce sexe plein d'attraits, sans secours et sans armes, Peut assez se défendre avec ses propres charmes ; Et les traits d'un critique affaibli par les ans Sont tombés de ses mains sans force et languissants.
Boileau, atteint, mit bientôt dans un des vers de son Épttre X (1695) le nom de Regnard; et celui-ci, à son tour, sous ce titre : Le Tombeau de M. Boileau Despréaux^ fit une grotesque peinture de l'enterrement supposé du grand satirique, en qui il affectait de ne plus voir qu'un
1. On lit dans le portrait de M. le Duc, tracé par Saint-Simon : a D'amis, il n'en eut point, mais des connaissances plus familières, la plupart étrangement choisies, et la plupart obscures comme il Tétait lui-même autant que pouyait Tôtre un homme de ce rang. Ces prétendus amis le fuyaient, il courait après eux pour éviter la solitude, et, quand il en découvrait quelques repas, il y tombait comme par la cheminée, et leur faisait une sortie de s'être cachés de lui. » l\ n'est pas à croire que Regnard fût de ces prétendus amis qui fuyaient M. le Duc, mais il était de ces connaissances familières et encore obscures que celui-ci recherchait, et on conviendra que ce n'était pas une des moins bien choisies.
homme du quartier Latin et de rUniversité. Il feignait que Boileau moribond avait exhalé son chagrin en ces mots :
Moi qui me crus jadis à Régnier préféré, Que diront nos neveux? Regnard m'est comparé I Lui qui, pendant dix ans, du couchant à l'aurore, Erra chez le Lapon, ou rama sur le Maure, Lui qui. ne sut jamais ni le grec ni l'hébreu. Qui joua jour et nuit, 6t grand'chèro et bon feul Est-ce ainsi qu'autrefois, dans ma noire soupente, A la sombre lueur d'une lampe puante.
Feuilletant les replis de cent bouquins divers. J'appris pour mes péchés l'art de forger des vers? N'est-ce donc qu'en buvant que l'on imite Horace?...
Évidemment, dans tout ceci, il y avait une méprise : Regnard jugeait Boileau plus grec et plus suranné qu'il n'était, et Boileau se figurait Regnard un peu trop mauvais sujet. On les rapprocha; ils se virent. Regnard, quand il eut produit quelques-uns de ses meilleurs ouvrages en vers, eut la bonne grâce de dédier sa pièce des Minechmes à Boileau, en se professant son disciple et en lui disant :
Le bon sens est toujours à son aise en tes vers;
et Boileau, à quelqu'un qui, pour lui faire la cour, traitait devant lui Regnard de poète médiocre, eut la justice de répondre : « 11 n'est pas médiocrement gai. »
« Qui ne se plaît pas à Regnard n'est pas digne d'admirer Molière », a dit excellemment Voltaire. C'est ce texte que tout critique, parlant de ce second comique de notre scène, a désormais à développer. Les premières petites comédies en prose de Regnard à la Comédie-Française, Attendez-moi sons Vorme et la Sérénade (169&), sont peu de chose, mais amusantes. Attendez-moi sous Vorme n'est proprement qu'un petit proverbe avec des rôles très-animés, et semé dans le dialogue de mots excellents : « En une nuit il arrive de grandes révolutions dans le cœur d'un Français. » — « Oh I quand il s'agit de placer des fadaises, la tète d'une femme a plus d'étendue qu'on ne pense. » Dans la Sérénade il y a un certain Champagne qui est bien l'ivrogne le plus
naturel et le plus franc. Dans le Balj Regnard commence à employer le vers et nous donne le premier échantillon de cette jolie versification si vive, si nourrie, si pétillante. On a plus d'esprit en vers, quand on en a, qu'en prose. C'est le cas de Regnard. Le couplet qui commence ainsi :
Oui-da, l'état. de veuve est une douce chose!...
rappelle un peu le mouvement de quelques beaux morceaux de Molière dans le Misanthrope ^ c'est de lui, non de Boileau, que Regnard est véritablement le disciple en poésie.
Avec le Joueur (1696) la grande comédie commence. Le caractère est bien soutenu, l'intrigue bel et bien nouée, les scènes pleines et sans langueur, l'action attachante et jusqu'à la fin en suspens, le style surtout dru, ample, aisé, délicieux. Les valets et les soubrettes de Regnard dans le Joueur^ dans les Folies amoureuses^ dans le Légataire^ partout, ont en eux des sources et des torrents de verve ; ils ont de l'esprit pour ainsi dire au galop. Dans le Joueur y le caractère principal a beaucoup de vérité : cet homme, qui a joué, qui joue et qui jouera, qui, toutes les fois qu'il perd, sent revenir sur l'eau son amour, mais qui, au moindre retour de fortune, lui refait banqueroute de plus belle, cet homme est incurable; il a beau s'écrier dans sa détresse : Ah! charmante Angélique! il ne mérite pas de la posséder, et il a mérité au contraire de la perdre, non point tant encore pour avoir mis le portrait de sa maîtresse en gage que parce que, le pouvant et averti par son valet, il a refusé de le dégager et a répondu : Nous verrons! Ce mot-là le juge. Je m'étais dit d'abord : cette fm n'est pas naturelle ; puisque Angélique aime réellement Yalëre, elle doit l'épouser malgré son défaut, et lui il continuera de jouer, sauf à la rendre malheureuse : ainsi les deux passions auront leur satisfaction et atteindront leur un. Mais une femme me fait remarquer qu'à ce dénoûment du Joueur^ lorsque Angélique a trouvé son portrait aux mains de la revendeuse, il y a quelque chose dans son âme qui domine à bon droit l'amour, c'est l'amour-propre. Elle aime Yalère, mais en aimant elle souffrira, et ne l'épousera point. Voilà ce qu'il y a de plus naturel chez une femme, et Regnard l'a trouvé. •
Dans sa comtesse bourgeoise et précieuse, dans son marquis frin-
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gant et freluquet, dont le saute^ Marquis! est resté proverbial, et dans bien d'autres portraits qu'il introduit incidemment, Regnard a peint les anoblis, les enrichis, les fats de toutes sortes qui vont être bientôt le monde de la Régence. Il a fait de même dans le chevalier du Distrait^ et en général dans ses personnages épisodiques. En lisant Regnard, on est frappé de cette idée qu il donne des mœurs finales du règne de Louis XIV. Ce grand roi avait régné trop longtemps; il en était résulté, durant les quinze ou vingt dernières années, un régime convenu et hypocrite sous lequel couvaient et levaient déjà la tète les vices et les ridicules d'un certain genre, qui n'attendaient plus que le jour et l'heure pour déborder. Regnard, qui ne devait pas assister à ce débordement et qui mourut avec Louis XIY, voyait au naturel et peignait avec saillie ces générations affectées et grossières, dont nous trouvons également le portrait en vingt endroits des lettres de M"** de Maintenon. Chose remarquable I la femme sensée et rigide, le comique riant et un peu dissolu disent la même chose; M"^* Grognac et Lisette chez Regnard, quand elles parlent des jeunes gens à la mode, font le pendant exact de ce que M"' de Maintenon racontait à M"*' des Ursins sur les jeunes femmes à la mode au temps de la duchesse de Bourgogne : des deux côtés, c'est le jeu effréné, c'est le vin, le contraire en tout du sobre et du poli; l'orgie avait commencé à huis clos sous Louis XIY.
Regnard, qui menait à sa manière quelque chose de ces mêmes mœurs, en ne les corrigeant que par l'esprit, ne songeait pas trop, en les peignant, à faire une leçon ; il donnait carrière à sa veine et à ce démon de gaieté qui l'animait. Placé à côté de Molière, Regnard s'en distingue en ce qu'il rit avant tout pour rire. Dans Molière, au fond du comique il y a un honnête homme qui n'est indifférent ni au bien, ni au mal, ni au vice ni à la vertu, il y a même quelque peu un misanthrope : dans Regnard, au fond, il n'y a que le bon vivant et l'homme de plaisir le plus désintéressé et le plus libre, à qui la vie n'est qu'un pur carnaval. Chez Beaumarchais, si on le rapprochait de tous deux, qui sont ses maîtres, on rencontrerait, jusque dans le comique, un peu le charlatan, le prêcheur du jour et le faiseur.
Tel qu'il est, Regnard reste original et sans comparaison. Il est artiste même à travers ses négligences. Prenez-le dans ses quatre excellentes pièces en vers, le Joueur (1694), les Folies amoureuses (1704),
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les Ménechmes (1705) et le Légataire (1708) : ces pièces, au point de vue de Taction, sont mieux montées peut-être, plus intriguées et mieux dénouées que celles de Molière. Dans d'autres légers croquis tels que le Retour imprévu^ la liaison et l'activité des scènes ne laissent pas un instant de trêve. Quant au style, il est égal à ce qu'il y a de mieux dans la comédie. Cette charmante pièce des Folies amoureuses^ restée si jeune au théâtre, est d'une verve continuelle et toujours recommençante. Cette Lisette, ce Crispin,nou3 enlèvent par leur feu roulant d'esprit sanseObrt; ils ont coup sur coup des poussées de veine. Agathe, dans ses déguisements, est le plus ravissant lutin. Cette pièce des Folies est celle où Regnard a le plus développé peut-être sa qualité dominante : l'imagination dans la gaieté. La comédie de Regnard a beau prendre des années, elle est comme Agathe dans son rôle de vieille, et, en riant aux éclats, elle a droit de dire avec elle :
On peut voir dans ma bouche encor toutes mes dents.
Je n'ai pas à revenir ici sur des pièces qui sont dans toutes les mémoires, et qui ont été cent fois analysées par les critiques nos confrères. Heureux ces génies qui amusent tandis que nous raisonnons ! On n'analyse pas les causes de rire, et il en est de lui comme de l'amour : le meilleur est encore celui dont on ne peut dire la cause. Regnard en a souvent de tel; ainsi, dans les Ménechmes , quand celui des deux jumeaux, fraîchement débarqué de Picardie, a affaire à un marchand fripier, syndic et marguillier, de plus créancier de son frère, et qui lui défile tous ses titres en le prenant pour son débiteur. Je franc Picard s'irrite, il s'emporte contre ce faux créancier qu'il ne connaît pas et qu'il prend pour un imposteur : Laissez-moi lui couper le nez! s'écrie-t-il; et Valentin lui répond avec sang-froid :
Que feriez-YOus, Monsieur, du nez d^un marguillier ?
Le trait est lâché, le rire est parti du même coup : pourquoi? Aristote ne le sait pas mieux que nous.
On a cité dans les premiers ouvrages en vers de Regnard, dans ses Satires et Épltres, de grandes négligences de rimes et de versification.
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Dans ses bonnes comédies en vers, son style est du meillear aloi et du noeilleur coin. Les images sont vives, les expressions puisées au vrai fond de la langue. Agathe, en vieille, dira :
Je me perle encor mieux que tous tant que vous ôtes; Je fais quatre repas, et je lis sans lunettes ; Je sirote mon vin, quel qu'il soit, vieux, nouveau ; Je fai$ rubis sur V ongle, et n'y mets jamais d'eau.
Gomme tout cela brille et pétille, et sans rien de cherché I Hector, le valet du Joueur^ dira dans son rêve de fortune :
J'aurais an bon carrosse à ressorts bien liants; De ma rotondité j'emplirais le dedans...
Et le fat marquis, s'étalant aussi tout à l'aise, lâchera ce couplet que chacun achève de mémoire, mais que nous ne pouvons nous empêcher de rappeler :
Moi, j'aime à pourchasser des beautés mitoyennes ; L'hiver, dans un fauteuil,, avec des citoyennes, Les pieds sur les chenets étendus sans façons, Je pousse la fleurette et conte mes raisons...
J'ai rendu toute justice et tout hommage à Boileau ; mais ici, dans cette large et copieuse façon de dire, Regnard remontait par delà Boileau, et dérivait en droite ligne de Régnier.
Dans une scène du Ligatairey Grispin, travesti en gentilhomme campagnard, et faisant le parent de Géronte pour dégoûter le bonhomme, arrive heurtant et frappant à tue-tête et bouleversant tout dans la maison :
Bonne dière, grand fea! que la cave enfoncée Nous foamisee, à pleins brocs, une liqueur aiaéel
Voilà de ces vers encore, entre tant d'autres de Regnard, qui m'aideront à définir sa manière, et dans lesquels il se sent comme un rejaillissement de l'esprit de RabeUis. Le style de Regnard est oomme le bon wiB qu'il versait à ses hôtes dans sa maison d'auprès de Montmartre ou dans son château de Grillon ; il a le corps et le bouquet«
Regnard, pour attacher sa vie et jeter plus sûrement cette ancre dont il a parlé et qui devait le retenir doucement au rivage, avait acheté la charge de lieutenant des eaux et forêts et des chasses de Dourdan, à onze lieues de Paris, et en même temps il acheta, dans le voisinage de cette petite ville, la terre de Grillon, dont le château est situé dans un vallon agréable entre deux forêts. C'est là que, durant les années désastreuses de Louis XIV, dans ce temps même où M™* de Maintenon disait qu'elle aimerait mieux vivre dans une cave avec la paix, qu'à Trianon par cette horrible calamité de la guerre générale*, Regnard avait établi son riant séjour et fondé son abbaye, qui n'est autre que celle de Thélème. Deux demoiselles de ses amies, des plus belles, dit un contemporain, et des plus spirituelles, « qui ont fait longtemps l'ornement des spectacles et des promenades de Paris », W^* Loyson, — de plus, bonnes musiciennes, allaient y passer les beaux jours et faisaient les honneurs du lieu; il les a célébrées dans plus d'une chanson gaillarde et fine, qui s'est conservée. Il recevait toute la jeunesse des environs, et lui-même a ainsi défini son hospitalité pleine de facilité et de
noblesse :
Grand'chère, vin délicieux, BelU maison, liberté tout entière; Bals, concerts, enfin tout ce qui peut satisfaire Le goût, les oreilles, les yeux ; Ici, le moindre domestique A du talent pour la musique.
Les hôtes même, en entrant au château.
Semblent du maître épouser le génie.
Toujours société choisie ; Et, ce qui me paraît surprenant et nouveau, Grand monde et bonne compagnie !
C'est dans cette retraite animée, et comme au son des violons, qu'il composa ses dernières comédies, qui ne se ressentent nullement de la
1. n faut citer les paroles mémos de M""* de Blain tenon, qui Toat un si grand contraste avec répicuréisme insouciant de Regnard; c'est dans une lettre à la princesse des Ursins (19 juin 1707) : « Nous sommes dans un lieu délicieux. Je ne sais, Madame, si vous avez vu Trianon dans cette saison-ci; mais il faut vous Tavouer, Je serais plus à mon aise dans une cave, la paix étant ûdte à des conditions raisonnables, que Je ne le suis dans un palais enchanté et parfumé comme celui-ci. » Qu'on pense ce qu'on voudra de M*"* de Maintenon, cette manière de sentir est plus honorable.
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mollesse et où la verve va plutôt croissant. Le Légataire^ représenté en janvier 1708, eut un succès complet, et si complet môme que la critique sérieuse s'en émut. On imprima dans le Nouveau Mercure de Trévoux une lettre critique développée. On discourut sur cette agréable folie * ; il n'y avait pas moyen de ne pas rire de la léthargie du bonhomme Géronte, mais on se rejeta sur les mœurs qu'on trouvait trop peu nobles (je le crois bien), sur les tours pendables de Lisette et de Crispin, sur la taille de M. Clistorel, sur ce que la prétendue nièce du Maine dit qu'elle a été interloquée. Regnard se défendit en homme qui a pour lui le public, il donna une petite pièce en prose qui a pour titre la Critique du Lêgataire. Un chevalier bel-esprit y fait solennellement appel au bon sens du siècle à venir et à la postérité ; le comédien répond humblement : V Quelque succès qu'ait notre pièce, nous n'espérons pas. Monsieur, qu'elle passe aux siècles futurs; il nous suffit qu'elle plaise présentement à quantité de gens d'esprit, et que la peine de nos acteurs ne soit pas infructueuse. » Et encore, à toutes les minauderies et aux scrupules grimaciers d'une comtesse très-équivoque, M. Bredouille réplique par la grande raison de tous les poètes heureux : « Pour moi, je n'y entends pas tant de façon : quand une chose me plait^ je ne vais point m'alambiquer l'esprit pour savoir pourquoi elle me plaît. » Regnard aurait pu se dispenser de cette petite pièce; le Légataire se défendait tout seul avec les rires qu'il provoquait. On en disait du mal, et on y courait en foule. Le poète Palaprat répondait aussi aux censeurs de Regnard par un joli rondelet à la louange de son ami, commençant par ces vers :
H est aisé de dire avec hauteur,
Fi d'une pièce, en faisant le docteur...
Et le premier mot du rondeau revient heureusement à la chute, en s'appliquant à Regnard :
De notre scène il sait Tart enchanteur, II y fait rire, il babine avec grâce, n est aisé.
1. Agréable folie, quel mot aî-Je dit là en courant? Un de mes amis, M. Rolle, a Jugé à propos de me chapitrer là-dessus en plusieiu^ colonnes de son feuilleton du Moniteur (12 octobre 1852). n y a longtemps que La Harpe avait parlé du Légataire comme « d'une
II est aiséy en effet, c'est bien le mot, c'est sa devise ; il est par tempérament et par humeur, le plus gai des hommes, il a le rire le plus franc et le plus naturel, le style le plus naïf et du meilleur cru : ne lui en demandons pas davantage. Continuons d'aimer en lui un don de nature, une veine unique que rien n'altère ni ne mélange, et ne lui prêtons ni plus de portée morale ni plus de philosophie qu'il n'a prétendu en avoir. Il était de ceux qui sont nés avant tout pour se divertir euxmêmes en divertissant les autres, et il en a usé largement. Regnard, « garçon et fameux poète », comme il est qualifié dans les actes de l'état civil, mourut subitement à son château de Grillon dans les premiers jours de septembre 1709; il était dans sa cinquante-cinquième année. On n'est pas d'accord sur les causes et les circonstances de sa mort. Voltaire l'attribue au chagrin et fait même entendre que cet homme si gai avança ses jours ; d'autres disent qu'il est mort d'indigestion et d'une médecine prise mal à propos. A la distance où nous sommes, il nous est impossible de nous décider entre ces diverses propositions, dont aucune n'est contraire à l'idée qu'on peut se faire du régime ou même des principes de Regnard.
Lundi, 4 octobre 1852.
pièce charmante, où tous les incoayénieots possibles du célibat sont peints vivement, et où Tautcur n'a rien oublie, si ce n*est peut-être de résumer d'une manière précise et directe, en dix ou douze vers, la morale de son ouvrage. » Biais il m*a semblé que cette leçon se perd dms le rire ; on oublie de la tirer, et la foiie de la forme emporte le fond.
: .V l il I'.
La vérité sur les hommes comme sur les choses est âirficile à trouver, et quand elle est trouvée une fois, elle n'est pas moins difficile à conserver. Où en est-on sur Voltaire ? à combattre encore, à se contredire, à se lancer ce nom à la tête comme une arme de guerre, à s'en faire un signal de ralliement ou une pierre de scandale. Nous demandons la per* mission, ayant à parler de lui, d'en rester à nos propres impressions déjà anciennes, fort antérieures à des débats récents, et de redire, à propos des volumes aujourd'hui publiés % et sauf les applications nouvelles, le jugement assez complexe que nous avons tâché, durant plus de vingt ans, de nous former sur son compte, de mûrir en nous et de rectifier sans cesse, ne voulant rien ôter à un grand esprit si français par les qualités et les défauts, et voulant encore moins faire, de celui qui n'a rien ou presque rien respecté, un personnage d'autorité morale et philosophique, une religion à son tour ou une idole.
Il n'y aura d'ailleurs nulle singularité ni originalité en tout ceci. Voilà déjà trois générations, ce me semble, qui se succèdent et dans lesquelles un nombre assez considérable d'esprits partis de points de vue fort différents se sont fait de Voltaire une assez juste idée, mais une idée qui est restée dans la chambre entre quelques-uns et qui a
1. Lettres inédites de Voltaire, recueillies par M. de Cayrol, annotées par M. A. François, avec une préface de M. Saint-Marc Girardin. 2 vol. in-8, chez Didier, libraire, quai de» AugusUns, 35.
toujours été remise en question par la jeunesse suiTenan te ; car les jeunes gens, à leur insu, au moment où ils entrent activement dans la vie, cherchent plutôt dans les hommes célèbres du passé et dans les noms en vogue des prétextes à leurs propres passions ou à leurs systèmes, des véhicules à leurs trains d'idées et à leurs ardeurs : soit qu'ils les épousent et les exaltent, soit qu'ils les prennent à partie et les insultent, c'est eux-mêmes encore qu'ils voient à travers; c'est leur propre idée qu'ils saluent et qu'ils préconisent, c'est l'idée contraire qu'ils rabaissent et qu'ils rudoient. Voir les choses telles qu'elles sont et les hommes tels qu'ils ont été est l'affaire déjà d'une intelligence qui se désintéresse, et un effet, je le crains, du refroidissement.
Je dis que pendant trois générations successives Voltaire a été sainement apprécié de quelques-uns, bien que cesjugements soient comme en pure perte et qu'ils n'aient pu se consolider encore et s'établir parmi tous. Comptons un peu. De son vivant, il a été parfaitement jugé et connu, tant pour ses bonnes qualités que pour ses défauts, pour ses belles et charmantes parties que pour ses folies et ses détestables travers, par des personnes de sa société et. jusqu'à un certain point, de ses amis. Qui voudrait recueillir dans les Correspondances du temps les mots et les jugements de madame Du Deffand, du président Hénault et autres de ce monde-là sur Voltaire, les jugements du président de Brosses, de Frédéric, de madame de Créqui fj'en ai donné des échantillons), quiconque ferait cela aurait Tidée d'un Voltaire vrai, non convenu, non
Réalisé et ennobli par l'esprit de parti, et auquel on laisserait toutefois la gloire entière de ses talents. Mais celle opinion de quelques témoins clairvoyants et bien informés se transmit peu. L'éloignement où Voltaire se tint dans ses dernières années, la révérence qu'il inspu'ait de loin, dans son cadre de Ferney, aux générations nouvelles qui n'avaient rien vu de sa pétulante et longue jeunesse, le concert de louanges que sa vieillesse habile et infatigable avait fini par exciter en France et en Europe, tout prépara l'apothéose dans laquelle il s'éteignit et contre laquelle bien peu de protestations alors s'élevèrent. Cependant il avait contre lui au fond, même dans le parti de la philosoplûe dès lors triomphant, les disciples et les sectateurs de ce Rousseau qu'il avait méconnu et outragé. Après que la Révolution eut fait son œuvre de ruine, bien des anciens adorateurs de Voltaire se détachèrent de son culte plus qu'à
demi; ils sentirent le prix des institutions quil avait imprudemment sapées ; ils se dirent qu'il les aurait, lui aussi, regrettées comme il les regrettaient eux-mêmes ; on se rendit mieux compte de ses inconséquences, et, en gardant de l'admiration pour l'esprit inimitable et séduisant, on en vint à le juger avec une sévérité morale justifiée par l'expérience. Marie-Joseph Chénier continuait de tout admirer de Voltaire, et l'Épttre qu'il lui adressa put devenir le programme brillant du peuple des voltairiens : mais les gens de goût et dont en même temps l'esprit s'ouvrait à des aperçus d'un ordre plus élevé, des hommes tels que M. de Fontanes, par exemple, savaient fort bien concilier ce que méritait en Voltaire l'auteur charmant, et ce qui était dû au satirique indécent, au philosophe Imprudent, inexcusable. Dans cette seconde génération. Voltaire trouva donc des juges trës-éclairés, très-équitables de mesure, et qui surent faire les deux parts.
Quant à ce que j'appelle la troisième génération, et dans laquelle je prends la liberté de ranger les gens de mon âge à la suite de ceux qui ont une dizaine d'années de plus, c'est moins d'une admiration excessive qu'ils eurent à revenir que d'un sentiment plus ou moins contraire. L'influence de M. de Chateaubriand (juge d'ailleurs assez équitable de Voltaire), celle de M"* de Staël, c'est-à-dire de Rousseau toujours, le réveil d'une philosophie spiritualiste et respectueuse pour la nature humaine, l'action aussi de la Renaissance religieuse qui atteignait au moins les imaginations quand ce n'était pas les cœurs, l'influence littéraire enfin qui soufflait tantôt de la patrie de Gœthe et de Schiller, tantôt de celle de Shakspeare, de Vl^alter Scott et de Byron, ces diverses causes générales avaient fort agi sur plusieurs d'entre nous, jusque dans nos premières lectures de Voltaire. Quelques-uns étaient tentés de lui trop refuser. Mais, avec le temps, et en perdant soi-même de sa roideur et de sa morgue juvénile, on a rendu plus de justice à ce naturel parfait, à cette langue qui ne demande qu'à être l'organe rapide du plus agréable bon sens, qui l'est si souvent chez lui, et à laquelle, après tous les essors aventureux et les fatigues de style, on est heureux de se retremper et de se rafraîchir comme à la source maternelle. On s'est laissé reprendre à tant de qualités de vive justesse, de raison railleuse et de grâce. Je dirai donc, sans croire nous trop accorder, que dans cette troisième génération plus d'un esprit en est revenu, sans fléchir sur les
points essentiels, à voir en Voltaire ce qu'il convient d'y voir avant tout lorsqu'on le considère en lui-même et dans les conséquences immédiates qui sont sorties de ses œuvres. Mais ces conséquences (là est le malheur), elles ne sont pas seulement immédiates et relatives à son temps, elles ont encore à sortir et à courir pour plusieurs générations, ai elles sont loin d'être épuisées. L'homme et l'écrivain chez Voltaire sont parfaitement définis et connus, ou du moins peuvent l'être : le combattant et le chef de parti Voltaire continue toujours. Comme un général mort, mais dont le nom promet des victoires, on l'a attaché sur son cheval, et la bataille se rengage autour de lui, comme autour du plus guerroyant. 11 est le champion voué à des querelles immortelles. Demandez donc de l'impartialité dans cette mêlée! Pauvre effort d'une postérité qui fuit continuellement et recule I On se donne bien du mal pour arriver à être juste, à voir juste, et quand on a à peu près atteint le point, entrent à l'instant de nouveaux venus qui brouillent tout encore une fois, remettent tout en jeu, et, au nom de leurs passions ou de leurs convictions, ne veulent voir qu'un côté, sont excessifs dans l'enthousiasme comme dans l'invective; et c'est ainsi que tout est à recommencer toujours. La publication de ces deux volumes de Lettres inédites va nous permettre et nous obliger de parcourir une fois de plus et de repasser rapidement en idée toute la vie de Voltaire. Elle ne change rien d'ailleure à ce qu'on connaissait, elle n'y ajoute rien d'imprévu ; avec Voltaire, il ne faut plus s'attendre depuis longtemps à des révélations ; il a tout dit du premier coup. Mais ces deux volumes contiennent de nouveaux témoignages de son esprit et de ses grâces, et sont généralement assez purs de ses excès. On peut en parler sans avoir à toucher nécessairement à rien de ce qui envenime. Les premières lettres en date nous le montrent dans cette première saillie de jeunesse et de joie, avant ses tristes aventures, avant ce voyage d'Angleterre, qui le fit rentrer en luimême et le mûrit. Il a vingt-quatre ans, il écrit à M"* de Bernières, sa grande amie d'alors; il fait des rêves de retraite délicieuse avec elle dans sa maison de La Rivière-Bourdet, et dès ce temps-là il s'occupe de sa fortune avec M. de Bernières, qui parait avoir eu le goût des spéculations et des entreprises.
« Pour moi, Madame, qui ne sais point de compagnie plus aimable que la vôtre et qui la préfère môme à celle des Indes, quoique j'y aie une bonne partie de mon bien.
je vous assure que je songe bien plutôt au plaisir d'aller vivre avec vous à votrb campagne, que je ne suis occupé du succès de l'afTaire que nous entreprenons. La grande affaire et la seule qu'on doive avoir, c'est de vivre heureux ; et si nous pouvions réussir à le devenir sans établir une caissa de Juifrerie, ce serait autant de peine épargnée. Ce qui est très-sûr, c'est que si notre affaire échoue. J'ai une consolation toute prête dans la douceur de votre commerce, etc. »
11 va à Villars chez la maréchale, qui était aussi Tune de ses grandes amies, et plus encore, une passion. 11 partage en ce temps-là sa vie entre les Yillars, les Sully, les Richelieu, les d'Ussé, les La Feuillade; il nage à fleur d'eau dans ce grand monde et s'y déploie à Taise comme chez lui, avec une légère pointe d'insolence qui sent la conquête. On est sous la Régence ; les rangs semblent confondus. Yoltaii'e qui représente l'esprit ne conçoit nulle limite à son essor, et dès le premier jour il fraye sur le pied d'égalité avec les premiers. Ceux-ci le caressent et le gâtent, jusqu'à l'heure où l'un d'eux lui fera sentir que tout n'est pas encore gagné, que faveur n'est pas justice, et que tolérance n'est pas droit. Cependant, au milieu de ses succès, et tout en travaillant à ses tragédies, à son poème épique, Voltaire songe à ses affaires de fortune. Par un canal sûr qu'il a auprès du Régent (et il était à portée d'en avoir plus d'un parmi ses amis), il a parole d'obtenir un privilège pour la formation de je ne sais quelle compagnie; les capitalistes sont tout trouvés. Voltaire est à Villars; il s'y oublie un peu; les gens intéressés à l'aflaire le pressent et lui font dire qu'il est urgent qu'il revienne à Paris. 11 faut voir comme le gentilhomme Voltaire reçoit l'avis de ces messieurs, les hommes d'argent; c'est à M"' de Bernières toujours qu'il écrit (1718) :
« Si j'avais eu une chaise de poste, Madame, je serais venu à Paris par l'envie que j'ai de vous faire ma cour, plus que par l'empressement de finir l'affaire. Je ne l'ai pas négligée, quoique je sois resté à Villars. On m*a écrit que M. le Régent a donné sa parole, et comme j'ai celle de la personne qui l'a obtenue du Régent, je ne crains point qu'on se serve d'un autre canal que le mien ; je peui même vous assurer que, si je pensais qu'ils eussent dessein (les hommes d'argent) de s^adresser à d'autres, mon peu de crédit auprès de certaines personnes serait assez fort pour faire échouer leur entreprise. Ces messieurs se moquent du monde de s'imaginer que le succès de l'affaire dépende de me voir arriver à Paris le 15 plutôt que le 20; quelques jours de plus ou de moins oe gâteront rien à nos arrangements.
« Je pars jeudi, demain au soir, avec M. et M*"* la maréchale de Villars. Quand je serai arrivé, il faudra que j'aille sur-le-chimp à Versailles, dont je ne partirai
qa'après avoir consommé Tafl^ire ou l'avoir entièrement manquée. Vous me mandez que, si je ne suis pas à Paris aujourd'hui jeudi, la chose est manquée pour moi. Dites à vos messieurs qu'elle ne sera pas manquée pour eux, que c'est à moi qu'on a promis le privilège, et que, quand je l'aurai une fois, je choisirai la compagnie qui me plaira. »
On voit que dans les affaires comme dans la littérature, comme dans le monde, et partout, il entre la tête haute, sûr qu'il est de son fait, remettant les gens à leur place et prenant la sienne hardiment, en grand seigneur de l'esprit.
Admire qui voudra cette faculté qu'avait Voltaire à vingt-quatre ans de faire des tragédies, un poëme épique et des affaires! Il prévoyait, dit-on, qu'il fallait être riche pour être ensuite indépendant. Je crois qu'il prévoyait moins cela alors, qu'il n'obéissait à un goût naturel, à un besoin chez lui trës-caractérisé et qu'ont noté tous ceux qui l'ont bien connu. Seulement il y joignait bien du bel air.
Dans une des lettres de ce temps à M"** de Berniëres, il met ce mot à l'adresse de Thieriot : a Et vous, mon cher Thieriot..., je vous demande instamment un Virgile et un Homère (non pas celui de La Motte). Envoyez cela, je vous prie, au suisse de l'hôtel de Villars, pour me le faire tenir à Villars. J'en ai un besoin pressant. — Envoyez-le moi plutôt aujourd'hui que demain. Ces deux auteurs sont mes dieux domestiques, sans lesquels je ne devrais point voyager. » Voilà le poëme épique qui le préoccupe au milieu de tant d'autres soins ; cette diversité d'emplois et de pensées ne laisse pas d'y nuire. Conçu, bercé, caressé et promené dans ces châteaux des Sully, des Caumartin, le poëme de la Henriade n'y reçut jamais ce dernier achèvement de la méditation, de la solitude, ce je ne sais quoi de sacré que donne la visite silencieuse de la Muse. Homère et Virgile n'étaient pas, j'imagine, sujets à de telles diversions mondaines. Molière, louant le peintre Mignard, son ami, et célébrant ses grands travaux du Val-de-Grftce, lui disait, ou plutôt disait à son sujet à Colbert :
L'étude et la visite ont leurs talents à part; Qui se donne à la Cour se dérobe à son art. Un esprit partagé rarement s'y consomme, Et les emplois de feu demandent tout un homme.
Le feu chez Voltaire fut toujours rapide. Ce ne fut qu'une flamme sou-
vent charmante ; ce qu'elle n'avait pas dessiné en courant et du premier jet, le foyer intérieur n'y suppléait pas. Même quand il eut tout le loisir, il n'eut jamais le recueillement ; son esprit, de tout temps, resta partagé.
Il est vrai que, si l'on excepte les poèmes épiques, on fait bien des choses à la fois dans la jeunesse. Ce grand monde et ces salons qui se disputaient Voltaire l'accomplirent à certains égards et firent de lui le poète du tour le plus vir, le plus aisé, l'homme de lettres du goût le plus naturellement élégant. Quand on ne songe qu'à l'idéal de l'agrément, à la fleur de fine raillerie et d'urbanité, on se plaît à se figurer Voltaire dans cette demi-retraite, dans ces jouissances de société qu'il rêva bien souvent, qu'il traversa quelquefois, mais d'où il s'échappait toujours. « Mon Dieu, mon cher Cideville, écrivait-il à l'un de ses amis du bon temps, que ce serait une vie délicieuse de se trouver logés ensemble trois ou quatre gens de lettres avec des talents et point de jalousie, de s'aimer, de vivre doucement, de cultiver son art, d'en parler, de s'éclairer mutuellement I Je me figure que je vivrai un jour dans ce petit paradis, mais je veux que vous en soyez le dieu. » La lettre où il dit cela est de 1732, c'est-à-dire d'une date postérieure à son séjour en Angleterre. Sans trop presser les dates, les personnages de cette intimité idéale que de loin et à distance on lui compose, seraient Formont, Cideville, Des Alleurs, M™* du Deffand, le président de Maisons, Genonville, l'élite des amis de sa première ou de sa seconde jeunesse; gens d'esprit et de commerce sur, jugeant, riant de tout, mais entre soi, sans en faire part au public, sachant de toutes choses pu croyant savoir ce qui en est, prenant le monde en douceur et en ironie, et occupés à se rendre heureux ensemble par les plaisirs de la conversation et d'une étude communicative et sans contrainte. Mais Voltaire, en étant le dieu d'un tel monde et se modérant assez pour s'en contenter, se condamnant à mener cette vie de parfait galant homme, n'eût rien été qu'un Voilure accompli et un Hamilton supérieur : et il avait en lui une autre étoffe, bien d'autres facultés qui étaient à la fois son honneur et son danger. Il traversa bien souvent dans sa vie de ces cercles délicieux {suavissimam gentem, comme il disait) qui se formaient un moment autour de lui, qui se ralliaient à son brillant, dont il était le génie familier et l'âme, et il en sortait bientôt par quelque accident. L'acci-
dent au fond venait de lui : il tenait à un défaut et à une qualité. Le défaut, c'était le besoin d'action à tout prix, le besoin de bruit et de renommée qui ne se passait ni des intrigues ni des manèges, et qui jouait avec les moyens scabreux : de là toute une suite d'indiscrétions, de déguisements, de rétractations, de désaveux, de mensonges, une infînité de misères. La qualité était une passion souvent sincère et la conviction sur des points qui intéressaient l'humanité. Mais, même lorsqu'il fut devenu ce qu'il n'aurait pu dans aucun cas s'empêcher d'être, le roi des poètes de son temps et le chef du parti philosophique, même alors Voltaire avait des regrets et des habitudes d'homme de société, d auteur de société, et qui n'aurait voulu rester que cela. A l'entendre, lui l'homme de la publicité harcelante et qui fatigua la renommée, il ne publiait jamais, presque jamais, ses livres que malgré lui, à son corps défendant : il avait un secrétaire qui le volait, un ami indiscret qui colportait ses manuscrits; le libraire pirate s'emparait de son bien en le gâtant, en le falsifiant, et force lui était alors d'imprimer lui-même ses. productions et de les livrer au public dans leur sincérité. C'était son apologie. « Comment est-ce donc qu'on a imprimé ma lettre à l'abbé Dubos? écrivait-il àThieriot en 1739; j'en suis très-mortifié : il est dur d'être toujours un homme public. » Ce fut toute sa vie sa prétention d'avoir l'existence d'un écrivain gentilhomme, qui vit de son bien, s'amuse, joue la tragédie en société, s'égaye avec ses amis et se moque du monde : u Je suis bien fâché, écrivait- il de Femey à d'Argental (1764), qu'on ait imprimé Ce qui plaît aux dames et V Éducation des filles; c'est faner de petites (leurs qui ne sont agréables que quand on ne les vend pas au marché. »
Je me suis amusé moi-même à recueillir dans la Correspondance nouvellement publiée bon nombre de préceptes dévie qui se rapportent à ce régime de gaieté, auquel il dérogea souvent, mais sur lequel aussi il revient trop habituellement pour que ce ne soit pas celui qu'il préfère :
t Ce monde est une guerre; celui qui rit aux dépens des autres est victorieux. » a Je me contente de ricaner sans rae mêler de rien. Il est vrai que je ricane beaucoup. Cela fait du bien et soutient son homme dans la vieillesse. »
« Mes anges (il appelle ainsi M, et madame d'Argental), en attendant la tragédie, voici la farce ; il faut toujours s'amuser, rien n'est si sain. »
« Que la guerre continue (celle de sept ans), que la paix se fasse, vivamus et bibamus! »
a Je me ruine (à bâtir), je le sais bien, mais je m'amuse. Je joue avec la vie; voilà la seule chose à quoi elle soit bonne. »
c J'ai essuyé de bien cruelles afflictions en ma vie; le baume de Fier-à-bras que j'ai appliqué sur mes blessures a toujours été de chercher à m'égayer. Rien ne m'a paru si gai que mon Épttre dédicatoire (celle de la tragédie des Scythes), Je ne sais pas si elle aura plu, mais elle m'a fait rire dans le temps que j'étais au désespoir. 9
« Réjouissez-vous bien, Monsieur (il parle au comte de La Tourailie), il n'y a que cela do bon, après tout. 1
J'arrête là ces citations qu'on pourrait multiplier à Tinfini. On sent en plus d'un endroit une sorte de parti pris de rire. Il ne rit pas seulement, il ricane; il y a un peu de tic, c'est le défaut. A la longue, on prend toujours la ride de son sourire.
Quoi qu'il en soit, Voltaire, même au début, avant le rire bouflbn et le rire décharné, Voltaire dans sa fleur de gaieté et de malice était bien, par tempérament comme par principes, le poète et l'artiste d'une époque dont le but et l'inspiration avouée était le plaisir, avant tout le plaisir.
Mais les cercles les plus agréables, cependant, ne suffisaient point à Voltaire et ne pouvaient l'enfermer : il en sortait, à tout moment, je )'ai dit, et par des défauts et par des parties plus sérieuses et louab!es. Il en sortait parce qu'il avait le diable au corpsy et parce qu'il avait aussi des étincelles du dieu. Se moquer est bien amusant; mais ce n'est qu'un mince plaisir si Ton ne se moque des gens à leur nez et à leur barbe, si les sols ennemis qu'on drape n'en sont pas informés et désolés ; de là mille saillies, mille escarmouches imprudentes qui devenaient entre eux et lui des guerres à mort. Le théâtre, la tragédie, qu'adorait Voltaire et où il excellait selon le goût de son temps, le livrait au public par un plus noble côté. L'histoire, où il excellait aussi, et où il se monti'ait supérieur quand elle était contemporaine ou presque contemporaine, ne le conviait pas moins à devenir un auteur dans le sens le plus respectable du mot, le peintre de son siècle et du siècle précédent. Voltaire s'intéressait à tout ce qui se passait dans le monde auprès de lui ou loin de lui; il y prenait part, il y prenait feu ; il s'occupait des affaires des autres, et, pour peu que sa fibre en fut émue, il en faisait les siennes propres; il portait le mouvement et le remue-ménage partout où il était, et
devenait un charme ou un tourment. Ce diable dhomme (c'est le nom dont on le nomme involontairement) ne pouvait donc, dans aucun cas, malgré ses velléités de retraite et de vaillante sagesse, se confiner à l'existence brillante et douce d'un Atticus ou même d'un Horace, et se contenter pour la devise de sa vie de ce mot qu'il écrivait galamment au maréchal de Richelieu : u Je me borne à vous amuser. » 11 avait commencé, nous l'avons vu, par dire à madame de Bemiëres : « La grande affaire et la seule, c'est de vivre heureux; » et, bon gré mal gré, il était entraîné à justifier chaque jour à l'avance le mot de Beaumarchais : 0 Ma vie est un combat. »
La correspondance inédite donne peu de détails nouveaux sur la sortie de Voltaire hors du royaume en 1726 et sur cette retraite en Angleterre , qui fut si décisive pour son éducation intellectuelle. Il devait y être préparé par ses conversations avec Bolingbroke, qu'il avait beaucoup vu à Paris et à sa terre de la Source, près d'Orléans ; mais l'impression qu'il reçut de ce spectacle nouveau, moins encore de la chose politique et du jeu de la Constitution que du groupe philosophique et librement penseur qu'il y rencontra, parait avoir surpassé son attente ; elle fut sur lui profonde et indélébile. Cette période de la vie de Voltaire, ces trois années d'étude et de silence, où il entra n'étant que le libertin da Templeei le plus charmant homme de société, et d'où il sortit homme et philosophe, sont restées assez obscures et mystérieuses, précisément parce qu'il les passa dans le silence. On entrevoit par sa correspondance avec le chevalier Falkener quelles liaisons fortes et tendrement graves il y avait contractées, et combien intime et durable il en garda le souvenir. Cet endroit me parait le seul de la vie de Voltaire qui fasse désirer encore des éclaircissements de détail. II est un moment et un milieu où les talents et les esprits, jusque-là tout jeunes et adolescents, s'achèvent, se font et deviennent adultes : l'Angleterre a été ce lieu pour Voltaire. Il en revint définitivement formé, avec un fonds d'idées qu'il accroîtra peu , et avec un cachet intérieur qu'il ne perdra plus.
J'avais cru d'abord que la letti*e suivante, qui dans le nouveau^ Recueil est mise à la date de 172A, était de 1726, et devait se rapporter au moment où Voltaire venait d'avoir affaire au chevalier de Rohan et se disposait à quitter la France, ou du moins Paris, avant d'être mis
VOLTAIRE. khi
à la Bastille : il y a un accent qui me semblait déceler son âme en cette crise, la plus douloureuse de sa vie. Voici la lettre :
« A MADAME DE BeRMÈRES.
a J'ai été à rextrémité ; je n'atteods que ma convalescence pour abandonner à jamais ce pays-ci. Souvenez-vous de I*amitié tendre que vous avez eue pour moi; au nom de cette amitié informez-moi par un mot de votre main de ce qui se passe, ou parlez à Thomme que je vous envoie, en qui vous pouvez prendre une entière con- 6ance. Pr.^sentez mes respects à M"* Du DeflTand. Dites à Tbieriot que je veux absolument qu'il m'aime, ou quand je serai mort, ou quand je serai heureux; jusque-là, je lui pardonne son indifférence Dites à M. le chevalier Des Alleurs que je n'oublierai jamais la générosité de ses procédés pour moi. Comptez que, tout détrompé que je suis de la vanité des amitiés humaines, la vôtre me sera à jamais précieuse. Je ne souhaite de revenir à Paris que pour vous voir, vous embrasser encore une fois, et vous faire voir ma constance dans mon amitié et dans mes malheurs. »
Mais, tout bien considéré, ces mots : fai été à rextrémité^ se rapportent peutr*être mieux à une maladie qu'il eut en effet en 1724, après avoir pris les eaux de Forges, et conviennent moins à l'état où
l'aurait mis l'indigne guet-aprns du chevalier de Rohan. Nous en resterons donc, pour sa disposition d'esprit, en cette heure pour lui si sérieuse, sur cet unique témoignage, cette lettre adressée à Thieriot qui se trouve dans la Correspondance générale, et où se lisent ces nobles paroles :
« Je suis encore très-incertain si je ms retirerai à Londres : je sais que c*est un pays où les arts sont tous honorés et récompensés, où il y a de la différence ent:e les conditions, mais point d'autre entre les hommes que celle du mérite. C'est un pays où l'on pense librement et noblement, sans être retenu par aucune crainte servile. Si je suivais mon inclination, ce serait là que je me fixerais, dans l'idée seulement d*apprendre à penser. Mais je ne sais si ma petite fortune, très-dérangée par tant de voyages, ma mauvaise santé, plus altérée que jamais, et mon goût pour la plus profonde retraite, me permettront d'aller me jeter au travers du tintamarre de Whitehall et de Londres. Je suis très-bien recommandé en ce pays-là et on m'y attend avec assez de bonté; mais je ne puis pas vous répondre que je fasse le voyage. Je n'ai plus que deux choses à faire dans ma vie : l'une de la hasarder avec honneur dès que je le pourrai, et l'autre de la Gnir dans Tobscurité d*une retraite qui convient à ma façon de pens3r, à mes malheur^ et à la connaissance que j'ai des hommes. »
Au retour d'Angleterre, et l'idée de pouvoir amener le chevalier de
Rohan à une réparation personnelle par les armes étant dès longtemps abandonnée, Voltaire essaya de réaliser en partie la dernière moitié de son vœu, et, sinon d'ensevelir sa vie dans la retraite, du moins de l'y abriter et de l'y embellir, en ne se livrant au monde que par le superflu de son esprit et par les pages que le vent ferait toujours assez vite envoler par la fenêtre : il noua sa liaison étroite avec la marquise du Châtelet et il eut sa période de Cirey. Il vécut pour elle et selon elle. Si l'on a égard à son humeur, à ses pétulances et au caractère aussi de la marquise, on trouvera qu'il ne tint pas trop mal sa gageure, puisque cette liaison dura plus de quinze ans et ne fut rompue que par la mort. II y fut heureux malgré quelques courts orages, et sauf des querelles d'intérieur qui ont transpiré et que la curiosité maligne a recueillies. Il était réellement sous le charme : il l'admirait, il la proclamait sublime, il la trouvait belle ; il se platt, dans ses lettres à Falkener, à donner son adresse chez elle, au château de Cirey : « Là, disait-il, vit une jeune dame, la marquise du Châtelet, à qui j'ai appris l'anglais, etc. » Trois choses pourtant me gâtent Cirey, a dit un fin observateur : — d'abord, cette manie de géométrie et de physique qui allait très-peu à Voltaire, qui n'était chez lui qu'une imitation de la marquise, et par laquelle il se détournait de sa vocation vraie et des heureux domaines où il était maître ; — en second lieu ces scènes orageuses, ces querelles de ménage soudaines, rapides mais burlesques, dont nous sommes, bon gré, mal gré, informés, et qui faisaient dire à un critique de nos jours qu'il n'aurait jamais cru que l'expression à couteaux tirés fût si près de n'être pas une métaphore; — en troisième lieu, cette impossibilité pour Voltaire, même châtelain, même amoureux, même physicien et géomètre de rencontre, de n'être pas un honmie de lettres depuis le bout des nerfs jusqu'à la moelle des os ; et dès lors ses démêlés avec les libraires, ses insomnies extraordinaires et ses agitations au sujet des copies de la Pucelle (voir là-dessus les lettres de madame de Graffigny), ses fureurs et ses cris de possédé contre Desfontaines et les pamphlets de Paris. C'en est assez, en effet, pour gâter un Éden.
Sur le chapitre des mathématiques, et sur cette géométrie de complaisance dont le goût prit subitement à Voltahre, le nouveau Recueil nous fournit quelques lettres qui sont de celles que le commun des lecteurs se contente de parcourir et d'effleurer du regard : un habile homme
VOLTAIRE. ftW
m'avertit d'y prendre garde, et il me fait lire, en me le commentant, ce passage :
« Puisque me voilà en train, dit Voltaire en écrivant à un M. Pitot de TAcadémie des sciences, il faut encore, Monsieur, que je vous importune sur une petite difficulté. H"** la marquise du Ghfttelet me faisait, il y a quelques jours, Thonneur de lire avec moi la Dioptrique de Descartes : nous admirions tous deux la proportion qu'il dit avoir trouvée entre le sinus de l'angle d'incidence et le sinus de l'angle de réflexion ; mais en même temps nous étions étonnés qu'il dit que les angles ne sont pas proportionnels, quoique les sinus le soient. Je n'y entends rien : je ne conçois pas que la mesure d^un angle soit proportionnelle, et que l'angle ne le soit pas. Oserai-je vous supplier d'éclairer sur cela mon ignorance?
ff J'ai une santé bien faible pour m'appliquer aux mathématiques : je ne peux pas travailler une heure par jour sans souffrir beaucoup. »
Il avait mieux à faire de sa santé que de forcer son ingénieux et rapide esprit à s'occuper de ces matières, qu'il comprenait assurément au moment où on les lui expliquait, mais qu'il oubliait aussitôt, et qu'il lui eût fallu rapprendre l'instant d'après. Ainsi il est étrange, me dit mon excellent avertisseur, que Voltaire s'étonne de ce que les angles ne sont pas proportionnels, quoique les sinus le soient ; car c'est une proposition élémentaire de géométrie « que les arcs de cercle sont proportionnels aux angles au centre qui les comprennent » ; mais quant à la ligne qu'on appelle siniUy ce n'est qu'une fonction de l'angle, et qui seule ne suffit pas pour le mesurer. Ce qui est plus étrange encore que Tétonnement de Voltaire, c'est que cet étonnement ait été partagé par l'illustre marquise, qui passe pour un géomètre d'une certaine force : il fallait que ce jour-là elle eût perdu ses principes, selon le mot piquant et bien connu de madame de Staal de Launay : « Elle fait actuellement la revue de ses principes : c*est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper, et peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force, et non pas le lieu de leur naissance : c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde. » Cela n'a l'air que d'une méchanceté ; mais voici la preuve. Les principes, ceux qui concernent le sinus, avaient déménagé ce matin-là.
Et Voltaire, ce même homme qui trébuchait ainsi dans le détail, reprenait ses avantages dès qu'il s'agissait d'ensemble; il était de ces
esprits fins et prompts qui devinent mieux qu'ils ne connaissent, et qui n'ont pas la patience de porter une démonstration un peu longue, mais qui enlèvent parfois tout d'une vue une haute vérité, et qui réussissent alors à l'exprimer de manière à ravir les savants eux-mêmes. Dans le temps où il faisait ses cours de physique si intéressants et si suivis, M. Biot se plaisait à citer, comme lé plus fidèle et le plus vivant résumé ie la théorie de la lumière, ces beaux vers de l'Épître à madame du. Châtelet sur la philosophie de Newton :
Il déploie à mes yeux par une main savante De l'astre des saisons la robe élincelante; L'émeraude, Tazur, le pourpre, le rubis, Sont rimmortcl tissu dont brillent ses habits. Chacun de ses rayons dans sa substance pure Porte en soi les couleurs dont se peint la nature ; Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux, Us animent le monde, ils emplissent les cieus...
Ainsi cette excursion fort inutile de Voltaire dans les mathématiques, et qui allait devenir une fausse route, ne fut pas tout à fait perdue : elle lui servît du moins à composer cette belle Épltre*. — « Je suis bien malade, écrivait-il à Thieriot en août 1738, Newton et Mérope m'ont tué. )) Ni l'un ni l'autre ne le tuèrent. Cette Mérope^ qui parut l'un de ses chefs-d'œuvre, lui valut de vives jouissances. 11 avait fait semblant de résister aux avances de ceux qui voulaient qu*il la donnât au public»
1. U. Emile D a Bois Rcymond, Tua dos sccrétiiros perpétuels de rAcadémic de Berlin, dans un discours proooncé en séance publique (1868), a traité de Voltaire dans ses rapports avec les scunces naturelles. M. Du Bois Reymond me fait Thonneur de m*écrire à ce sujet, dans une lettre du 11 ayril 1868 : « Je crois que les travaux scientifiques auxquels Voltaire s^est livré avec tant d'ardeur pendant son séjour à Cirey, ont fait plus que lui fournir seulement le sujet de quelques beaux vers , qu'ils ont eu sur son esprit une influence marquée et que c'est à eux, ou, si l'on aime mieux, à la tournure d'esprit qui seule l'en rendait capable, mais que par contre-coup ils tendaient à développer, qu'on doit rapporter ce positivisme qui forme le trait caractéristique de Voltaire. Je crois voir, en un mot, dans ces travaux de Voltaire, sinon le germe, tout au moins un élément très-essentiel de l'action qu'il a exercée sur son siècle... » — Nous autres Français, nous sommes un peu lestes dans nos conclusions, et nous avons beau faire, nous ressemblons plus ou moins à ce seigneur Pococurante que Voltaire lui-même a introduit dans Candide. Les critiques allemands, au contraire, sont grands raisonneurs et se piquent de rattacher rigoureusement les effets aux causes. Que celui qui a du loisir examine, s*i! est curieux, le point en question !
Mademoiselle QuinauUIui avait écrit à ce sujet; il lui répondait par une des plus jolies lettres du nouveau Recueil ; il lui disait :
« Vous ôtes toute propre à faire des miracles; j'en ai grand besoin. Je ne sais si je n'ai pas renoncé entièrement à l'envie dangereuse de me faire juger par le public. Il vient un temps, aimable Tbalie, où le goût du repos et les charmes d'une vie retirée remportent sur tout le reste. Heureux qui sait se dérober de bonne heure aux séductions de la renommée, aux fureurs de Penvie, aux jugements inconsidérés des hommes! Je n'ai que trop à me repentir d'avoir travaillé à autre chose qu'à mon rppos. Qu'ai-je gagné par vingt ans de travail? Rien que des ennemis. C'est là presque tout le prix qu'il faut attendre de la culture des belles-lettres; beaucoup de mépris quand on ne réussit pas, et beaucoup de haine quand on réussit. I^e succès même a toujours quelque chose d'avilissant par le soin qu'on a d'encourager je ne sais quels bateleurs d'Italie à tourner le sérieux en ridicule et à gâter le goût dans le comique (allusion ' aux parodies qu'on faisait de ses pièces).,.
ff J'ai toujours été indigné pour vous et pour moi, que des travaux si difficiles et si utiles fussent payés de tant d'ingratitude; mais à présent mon indignation est changée en découragement. Je nn réformerai point les abus du monde; il vaut mieux y renoncer. Le public est une bêle féroce : il faut l'enchaîner ou la fuir. Je n'ai point de chaînes pour elle, mais j'ai le secret de la retraite. J'ai trouvé la douceur du repos, le vrai bonheur. Irai-je quitter tout cela pour être déchiré par l'abbé Desfontaines, et pour être immolé sur le théâtre des farceurs italiens à la malignité du public et aux rires de la canaille?...
« J'ajouterai à tout ce que je viens de vous dire qu'il est impossible de bien travailler dans le décounigement où je suis. Il faut une ivresse d'amour-propre et d'enthousiafme : c'est un vin que j'ai cuvé, et je n'ai plus envie de boire. Vous seule seriez capable de m'enivrer encore; mais si vous avez toujours le saint zèle de faire des prosélytes, vous trouverez dans Paris des esprits plus propres que moi à cette vocation, plus jeunes, plus hardie, et qui auront plus de talent. Séduisante Thalie, laissez-moi ma tranquillité; je vous serai toujours aussi attaché que si je devais à vos soins le succès de deux pièces par an. Ne me tentez point, ne rallumez point un feu que je veux éteindre, n'abusez point de votre pouvoir. Votre lettre m'a presque fait imaginer un plan de tragédie; une seconde lettre m'en ferait faire les vers. Laissez-moi ma raison, je vous en prie. Hélas I j*en ai si peu!... »
Il céda, il fit encore une et deux tragédies, et bien d'autres. Il lais^sa donner sa Mirope^ et il lui dut à Paris un triomphe des plus flatteurs, et qui présageait celui qui l'attendait aux mêmes lieux trente-cinq ans Tplus tard : « Mercredi 20 (mars 1743), lit-on dans le Journal de l'avocat Barbier, on représenta à la Comédie-Française la tragédie de Méropcy veuve du fils du grand Alcide et mère d'Égistbe. Cette pièce a été com-
posée par M. de Voltaire, qui est le roi de nos poètes. Cette tragédie, dans laquelle il n'y a pas un seul mot d'amour ni d'intrigue, a été trouvée si belle, que M. de Voltaire, qui parut après la pièce dans une première loge, fut claqué personnellement pendant un quart d'heure, tant par le théâtre que par le parterre; on n* a jamais vu rendre à aucun auteur des honneurs aussi marqués. » — Nous continuerons de parcourir librement la vie de Voltaire, en prenant autant que possible nos preuves et témoignages dans le Recueil nouveau.
Lundi 20 octobre 4856.
Le voyage de Prusse et son essai d'établissement à Berlin furent pour Voltaire une triste campagne, dont il a été assez parlé, et dont on aime à sortir comme lui le plus tôt possible. A sa rentrée en France, il ressemble à un homme qui se tâte, qui s'assure qu'il est dans son entier et qui sent des contusions dans tous ses membres. Cette dernière expérience paraît avoir été pour lui décisive, et après quelques saisons de convalescence morale en Alsace, dans les Vosges, entre deux montagnes, il comprit qu'il était temps de prendre ses quartiers de vieillesse et d'indépendance. Il passa en Suisse, et s'établit dans le pays de Vaud d'abord, puis près de Genève. Sa grande seconde renaissance date de là. Il avait soixante et un ans, et bien de l'avenir encore... dum prima et recta senectus.
Sa vie à Monrion, à Lausanne, et ensuite aux Délices à la porte de Genève, offre une agréable nuance de transition. Il est comme un homme délivré et qui respire librement ; il se remet à rire, à jouer la comédie et la tragédie en société ; il est heureux de cette bienveillance intelligente qu'il inspire, et de cette culture mêlée de simplicité qu'il rencontre au pied des Alpes. Quand il eut acquis Femey, il fut au complet
chez lui, et dans tout son aplomb. C'était au fort de la guerre de Sept ans; il écrivait à la duchesse de Saxe-Gotha, des Délices (27 novembre
<r Je demandais à tous les Allemands^ qui venaient dans nos montagnes si les armées n'avaient point passé sur vctre territoire... J'ai dit cent fois malheureux Leipsick! malheureux Dresde ! mais que je ne dise jamais malheureux Gotha! Les succès ont été balancés Tannée 475S et le seront probablement encore Tannée prochaine, et Tannée d'après; et Dieu sait quand les malheurs du genre humain finiront I Plus je vois ces horreurs, plus je m'enfonce dans la retraite. J'appuie ma gauche au mont Jura, ma droite aux Alpes, et j'ai le lac de Genève au-devant de mon camp, un beau château sur les limites de la France, l'ermitage des Délices au territoire de Genève, une bonne maison à Lausanne; rampant ainsi d*une tanière dans l'autre, je me sauve des rois et des armées, soit combinées, soit non combinées... »
Dans une lettre à Tronchin de Lyon, du 13 décembre 1758, il explique encore plus à nu toute sa stratégie, et comment il cherche son assiette la plus sûre en se mettant à cheval sur trois pays (Genève, Berne, dont Lausanne était la sujette alors, et la France). Il y eut même un moment où, en achetant à vie la comté de Tourney, du président de Brosses, Voltaire se trouva, à plus de titres encore, le seigneur qualifié de quelques-uns même des gros bonnets de Genève qui avaient des terres dans le ressort de Tourney. C'était un coup de maître de se donner pour vassaux plusieurs de ceux qui, sans cela, n'auraient pas été fâchés de l'inquiéter à deux pas de là comme membres du souverain. Par Tourney et Ferney en France, il se rendait donc indépendant de Genève et des ministres calvinistes, et par le voisinage de Genève il se mettait à l'abri du côté de la France et des Parlements. Une maison d'hiver à Lausanne, les Délices ou ce qu'il appelait sa guinguette près de Genève, les châteaux de Ferney et de Tourney pour les étés, voilà tous les gîtes d'agrément et de précaution qu'une expérience chèrement payée lui conseilla de se ménager, et que sa grande fortune lui permit d'acquérir. 11 en rabattit après quelques années; Ferney devînt et resta son séjour unique et suffisant.
Un des premiers soins qu'il se donna dans sa retraite fut d'élever et de doter la petite-nièce de Corneille ; il entreprit le Commentaire sur le théâtre de son grand-oncle. Quelque jugement qu'on porte sur l'en-
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semble de ce travail, il le conçut à bonne fin et le commença avec un zèle extrême :
f L'entreprise est délicate, écrivait-il à un de ses amis de Paris, M. de Gbenevières; il s*agit d'avoir raison sur (rente-deux pièces; aussi je consulte rAcadémie toutes les postes, ( t je soumets toujours mon opinion à la sienne. J'espère qu'avec celte précaution l'ouvrage sera utile aux Français et aux étrangers. II faut se donner le plus d'occupation que l'on peut pour se rendre la vie supportable dans ce monde. Que deviendrail-on si on perd son temps à dire : c Nous avons perdu Pondichéry, les billetâ f royaux perdent soixante pour cent, etc. ?... » Vous m'avouerez que ces discours seraient fort tristes. Je prends donc mon parti de planter, de bâiir, de commenter Corneille, et de tâcher de l'imiter de loin, le tout pour éviter l'oisiveté. — Plus j'avance dans la carrière de la vie, disait-îl encore, et plus je trouve le travail nécessaire. Il devient à la longue le plus grand des plaisirs et tient lieu de toutes les illusions qu'on a perdues. ■
Dans tout ceci je m'attacherai à présenter le Voltaire, non pas le plus complet, mais le plus honorable et le plus souhaitable, sans pourtant dissimuler l'autre, et en laissant apercevoir l'homme dans sa vérité.
Dans ce Commentaire sur Corneille, il fut fort sincère; là même où sa critique nous paraît excessive et trop peu intelligente de l'ancienne langue, il obéit à son goût personnel, à ses habitudes d'élégance, à l'ennui que lui causaient à la longue les mauvaises pièces du vieux tragique. D'Olivet, ancien professeur de Voltaire, s'était mis à étudier Racine en grammairien et y avait relevé toutes sortes de fautes :
f Mon cher maître, lui écrivait Voltaire, je vous trouve quelquefois bien sévère avec Racine. Ne lui repro.hez-vous pas quelquefois d'heureuses licences, qui ne sont pas des fautes en poésie? II y a dans ce grand homme plui de vers faibles qu'il n'y en a d'incorrects, mais, malgré tout cela, nous savons, vous et moi, que personne n'a jamais porté l'ait de la parole à un plus haut point, ni donné plus de charme à la langue fiançaise. J'ai souscrit, il y a deux ans, pour une édition qu'on doit faire de ses pièces de théâtre avec des commentaires. J*ignore qui sera assez hardi pour le juger, et assez heureux pour le bien juger. Il n'en est pus de ce grand homme, qui allait toujours en s'élevanl, comme de Corneille, qui allait toujours en baissant, ou plutôt en tombant de la chute la plus lourde. Racine a fini par être le premier des poêles dans Athalie, et Corneille a été le damier dans plus de dix pièces de théâtre, sans qu'il y ait dans ces cnf.nts infortunés ni la plus légère étincelle de génie ni le moindre vers à retenir. Cela est presque incompréhensible dans l'auteur des beaux morceaux de Cinm, du Cid^ de Pompée, de Polyeucle. •
11 dit là toute sa pensée.
Un avocat journaliste qui ne demandait avis à personne et qui jugeait d'après lui-môme jusqu'à être souvent seul contre tous, Linguet, dont Voltaire a su apprécier les talents et la vigueur d'esprit, publia sur le grand écrivain, au lendemain de sa mort, un Essai où il y a quelques réflexions très-justes et fort bien rendues. Linguet veut expliquer à ses contemporains comment Voltaire a pu être et paraître si universel, et par quel enchaînement de circonstances, par quelle suite d'événements qui ne furent des épreuves que le moins possible, la destinée le favorisa en lui donnant une jeunesse si aisée, si répandue, si bien servie de tous les secours, et en lui ménageant à Ferney une longue vieillesse si retirée et si garantie du tourbillon :
« La jeunesse de presque tous les écrivains célèbres, disait Linguet, se consume ordinairement, ou dans les angoises du malaise, ou dans les embarras attachés à ce qu'on appelle le choix d'un éiaL Ils sont tyrannisés, ou du moins distraits longtemps par leurs familles, si ce n*est par leurs besoins. 11 n'y en a presque pas un chez qui le premier essor du talent n'ait été combattu comme un délire qu'il fallait réprimer, ou retardé, affaibli par la détresse, plus accablante encore que les contradictions... Il y a donc bien peu d'entre eux dont le public puisse se flatter de connaître les talents en entier. Dans l'âge où la culture, Texercice, la liberté seraient nécessaires pour les nourrir, les développer et les accroître, le souci les dessèche et l'esclavage les étouffe : plus tard, quand la réputation est faite, le repos, l'abondance les énervent. Jeunes, les gens de lettres sont éloignés du monde, dont le commerce modéré, recherché sans avilissement d'un côté, accordé sans orgueil de l'autre, servirait infiniment à les former : dans un âge plus avancé ils y sont portés, fôtés, absorbés, de manière qu'il no leur reste plus de temps pour l'étude ou le travail. Il n'en a pas été ainsi de M. de Voltaire... »
Et, en effet, on se rend compte aussitôt de la différence : sa jeunesse fut toute portée, toute favorisée par les circonstances, et il ne cessa d'avoir le zéphyr en poupe, depuis le jour où Ninon lui légua de quoi acheter des livres jusqu'au jour, le premier tout à fait sérieux et douloureux de sa vie, où il eut son aventure avec le chevalier de Rohan. Les longues années de Cirey furent encore pour lui des années d'étude variée et de bonheur. Lorsqu'il quitta la Prusse après sa seconde épreuve douloureuse et quand était venue déjà la première vieillesse, il était le mieux muni et le mieux préparé des hommes pour mettre à profit les loisirs de la retraite où il sut entrer, et pour y multiplier les productions de tout genre avec une abondance et une facilité qui étonneraient moins
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aujourd'hui, mais qui parut phénoménale dans son siècle. Cette santé même dont il se plaignait toujours, cette complexion voliairienne , de tout temps « assez robuste pour résister au travail d'esprit le plus actif, et assez délicate pour soutenir difficilement tout autre excès », lui était un fonds précieux dont il usait à merveille, et qu'il gouvernait sous air de libéralité avec une prudente économie. Lui-même, d'ailleurs, dans une des lettres les plus jolies du nouveau Recueil, et qui est de son meilleur entrain, il a réduit à sa valeur cette réputation exagérée d'universalité qu'on se plaisait à lui faire :
c Je viens de lire un morceau, écrivait-il à M. Daquin, censeur et critique (22 décembre 1766), où vous assurez que je suis heureux. Vous ne vous trompez pas : je me crois le phis heureux des hommes ; mais il ne faut pas que je le dise : cela est trop cruel pour les autres.
« Vous citez M. de Chamberlan, auquel vous prétendez que j'ai écrit que tous les hommes sont nés avec une égale portion d'intelligence. Dieu me préserve d'avoir jamais écrit cette fausseté! J'ai, dès l'âge de douze ans, senti et pensé tout le contraire. Je devinais dès lors le nombre prodigieux de choses pour lesquelles je n'avais aucun talent. J'ai connu que mes organes n'étaient pas disposés à aller bien loin dans les mathématiques. J'ai éprouvé que je n'avais nulle disposition pour la musique. Dieu a dit à chaque homme : Tu pourras aller jusque-là, et tu n'iras pas plus loin. J'avais quelque ouverture pour apprendre les langues de l'Europe, aucune pour les orientales: Non omnia possumiis omnes. Dieu a donné la voix aux rossignols et l'odorat aux chiens; encore y a-t-il des chiens qui n'en ont pas. Quelle extravagance d'imaginer que chaque homme aurait pu être un Newton I Ahl monsieur, vous avez été autrefois de mes amis; ne m'attribuez pas la plus grande des impertinences !
c Quand vous aurez quelque Semaine curieuse ^, ayez la bonté de me la faire passer par M. Thieriot, mon ami; il est, je crois, le vôtre. Comptez toujours sur l'estime, sur l'amitié d'un vieux philosophe qui a la manie, à la vérité, de se croire un très-bon cultivateur, mais qui n'a pas celle de croire qu'on ait tous les talents. »
Quand Voltaire a raison, il n'y a que lui pour avoir la raison si facile et si légère.
N'allons pas croire, toutefois, que Ferney ait corrigé Voltaire : il était de ceux qui pensent qu'on ne se donne rien et qu'on se corrige très-peu. 11 vivait sans se contraindre, selon ses veines et ses boutades de nature. Il y a chez lui l'homme irréligieux, anticbrétien, que le séjour de Ferney ne fera que fortifier par la sécurité et confirmer dans