Ou peut-être plus simplement
Ton Min est le trône d'amour.
ANDRÉ GHÉNIER. 521
ce serait une gloire pour nous que d'entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait pas omettre quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois au Globe sur le portrait, une lettre de M. de Latour sur une édition de Malherbe annotée en marge par André (Revue de Paris y 1834), le jugement porté ici même {Revue des Deux Mondes) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il se peut, détachées du poétique épisode de Stello par M. de Vigny. On traiterait, en un mot, André comme un ancien^ sur lequel on ne sait que peu, et aux œuvres de qui on rattache pieusement et curieusement tous les jugements, les indices et témoignages. 11 y aurait à compléter peut-être, sur plusieurs points, les renseignements biographiques; quelques personnes qui ont connu André vivent encore; son neveu, M. Gabriel de Ghénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a conservé des traditions de famille bien précises. Une note qu'il me communique m'apprend quelques particularités de plus sur la mère de Ghénier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua à jamais aux mers de Byzance l'étoile d'André. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle était propre sœur (chose piquante I) de la grand'mëre de M. Thiers. 11 se trouve ainsi qu'André Ghénier est oncle, à la mode de Bretagne, de M. Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, après coup, un pronostic. André a pris de la Grèce le c6té poétique, idéal, rêveur, le culte chaste de la muse au sein des doctes vallées : mais n'y aurait-il rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacité, des hardiesses et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'État qui parurent vers la fin delà guerre du Péloponëse, et, pour tout dire en bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de la parole athénienne?
Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. II serait bon d'y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l'histoire des manuscrits. G' est un point à fixer (prenez-y garde), et qui devient presque douteux à l'égard d'André, comme s'il était véritablement un ancien. 11 s'est accrédité, parmi quelques admirateurs du poète, un bruit, que l'édition de 1833 semble avoir consacré; on a parlé de trois portefeuilles, dans lesquels il aurait classé ses diverses œuvres par ordre de progrès et d'achèvement : les deux premiers de ces portefeuilles se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier, le plus misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces belles choses. J'ai toujours eu peine à
me figurer cela. L'examen des manuscrits restants m*a renda cette supposition de plus en plus difficile à concevoir. Je trouve, en effet, sans sortir du résidu que nous possédons, les diverses manières des trois prétendus portefeuilles : par exemple, l'idylle intitulée la Liberté s*y trouve d'abord dans un simple canevas de prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de l'heure où elle fut commencée et achevée. La préface que le poète aurait esquissée pour le portefeuille perdu, et qui a été introduite pour la première fois dans l'édition de 18SS (tome I, page 23), prouverait au plus un projet de choix et de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref, je me borne à dire, sur les trois porte feuilles, que je ne les ai jamais bien conçus : qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela pour garant l'opinion formelle de M. G. de Ghénier, dépositaire des traditions de famille, et témoin des premiers dépouillements. Je tiens de lui une note détaillée sur ce point ; mais je ne pose que l'essentiel, trèspeu jaloux de contredire. André Ghénier voulait ressusciter la Grèce ; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un manuscrit grec retrouvé au xvi' siècle, venir allumer, entre amis, des guerres de commentateurs : ce serait pousser trop loin la Renaissance '•
Voilà pour les préliminaires ; mais le principal, ce qui devmt former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par la difficulté d'exécution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le commentaire courant qui y serait nécessaire, l'indication complète des diverses et multiples imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le goiit d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne qae nous avons porté à André. On ne se figure pas jusqu'où André a poussé l'imitation, l'a compliquée, l'a condensée; il a dit dans une belle épttre :
Ud juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,
Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages
Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,
1. Pour certaines yariantes da premier texte, on m'a parlé d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebrre qui serait à consulter, ainsi que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu*U ne faudrait pas, en fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris arec goftU Toute édiUon d'écrits posthumes et iuacheTés est une espèce de toilette qui a demandé quelques épingles : prenex garde de Tenir épilogner après coup là-dessus.
Il s'admire et se platt de se voir si savant.
Que De vient-il vers moi ? Je lui ferai connaître
Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.
Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant
La couture invisible et qui va serpentant,
Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère...
Eh bien I en consultant les manuscrits, nous avons été vers luiy et luimême nous a étonné par la quantité de ces industrieuses coutures qu'il nous a révélées çà et là, junctura callidus acri. Quand il n'a Tair que de traduire un morceau d'Euripide sur Médée :
Au sang de ses enfants, de vengeance égarée, Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,
il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau ; il se souvient des vers de Virgile (églogue VIII)^ qu'il a, dit-il, autrefois traduits étant au collège. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi de ces réminiscences à triple fond, de ces imitations à triple stUure. Son Bacchus : Viensy 6 divin BacchuSy 6 jeune Thyonie I est un composé du Bacchus des Mélamorphosesy de celui des Noces de Thétis et de Pelée; le Silène de Virgile s'y ajoute à la fin ^ Quand on relit un auteur ancien, quel qu'il