I.ES TEMPS MODEHNES
analogues. Les mouches qui produisent les noix de galle des arbres, les vers dont naissent les mouches à deux ailes, et qui ont des genres de vie si diversifiés, depuis le cousin, qui habite plusieurs années dans l’eau avant de prendre des ailes, jusqu’à l’œstre, qui se tient dans la chair des animaux vivants ou dans leur estomac, occupent le quatrième volume; on trouve dans le cinquième, après différents genres d’insectes curieux, l’histoire de la merveilleuse république des abeilles et de son gouvernement, histoire très riche en faits curieux, mais qui a été étendue et complétée par les découvertes d’Huber etdeSchirach. Le sixième volume, un des plus curieux de l’ouvrage, contient l’histoire des républiques moins populeuses et moins recherchées dans leurs ouvrages, celles des bourdons, des frelons, des guêpes, les industries remarquables des diverses abeilles et guêpes solitaires. Le septième volume, dont il a laissé le manuscrit trop incomplet pour qu’on put le publier, parlait des grillons et des sauterelles; les trois derniers devaient comprendre l’histoire des coléoptères.
Lorsqu’on considère l'œuvre de Réaumur, on est étonné de ce qu’il a fallu d’activité, de persévérance et d’intelligence pour conduire à bonne fin des recherches si nombreuses et en même temps si variées ; si l’on songe surtout qu’après sa mort il laissait encore cent trente-huit portefeuilles remplis de notes, de mémoires ébauchés ou inachevés !
Réaumur a rendu de signalés services à la science ; non seulement par ses propres travaux, mais en encourageant les travailleurs de ses conseils et même
de sa bourse, en répandant le goût des sciences et de l’observation de la nature ; c'est à lui qu on doit les travaux de Bonnet, de Tretnbley, de 1 abbé Xollet, etc. Tous les grands savants du dix-huitième siècle furent ses amis et l’aidèrent dans ses recherches, et il occupait, au milieu de la société polie et lettrée de son époque, une situation qui ne lui laissait rien à envier. Son laboratoire et ses jardins étaient le rendez-vous habituel de tout ce que la cour et la ville comptaient de personnages distingués, et il ne voulut jamais accepter ni fonction ni titre qui auraient pu entraver sa liberté. Il passa tranquillement et heureusement sa vie au milieu de l’étude, tantôt dans ses terres en Saintonge, tantôt dans sa maison de Bercy.
L'àge n’affaiblit pas chez Réaumurla passion des recherches ; à soixante-quatorze ans, il travaillait avec toute l’ardeur et toute l’activité des premiers jours de sa jeunesse. Il fallut qu'un accident tranchât brusquement le fil d’une existence si belle et si bien remplie : une chute accéléra sa fin ; il mourut en 1757, à l'àge de soixante-quatorze ans. Il laissa après sa mort ses belles collections au Muséum.
Jean Ray venait de s’éteindre lorsque naquit Linné qui devait répandre une si vive lumière sur toutes les branches de l’histoire naturelle. Charles Linné était né à Rœshult, petit village de la Suède méridionale, dans la province de Smoland, le 24 mai 1707. Son père, Nicolas Linné, pasteur protestant, plus riche de vertus et de savoir que de fortune, s’imposa de dures privations pour envoyer son fils au collège ; mais, déjà poussé comme par instinetvers les sciences
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d’observation, l’enfant mit peu d’ardeur dans ses études et préféra les ouvrages de Tournefort et des autres botanistes de son temps aux classiques grecs et latins.
Taxé d’incapacité par ses maîtres, le jeune Linné, ami des champs et écolier peu soumis, fut renvoyé à son père, à qui le recteur écrivait :
« Les étudiants peuvent être comparés aux arbres d’une pépinière ; souvent, parmi les jeunes plants, il s’en trouve qui, malgré les soins que Ton prend de leur culture, ressemblent absolument aux sauvageons ; mais si, plus tard, on les transplante, ils changent de nature et portent quelquefois de bons fruits. C’est dans cet espoir que je vous renvoie votre fils ; peut-être qu’un autre air favorisera son développement. »
N’est-il pas vraiment curieux que le recteur aitpris sa métaphore dans le règne végétal, pour mieux peindre l'incapacité apparente du plus illustre des botanistes?
Son père, homme juste mais sévère, irrité de la paresse soupçonnée de son fils, résolut de le punir et, pour le mortifier, il le mit en apprentissage chez un cordonnier. Voilà donc le pauvre Linné, bon gré, mal gré, raccommodant de vieilles chaussures. Mais comme il s’en dédommageait le dimanche, en allant courir les bois pour se livrer à son étude favorite !
Un de ces jours heureux où le jeune Linné, ayant fait une ample moisson de plantes, s’était assis sur le revers d’un fossé et, à l’aide d une loupe, étudiait les détails de leur organisation, un étranger au maintien
grave, mais aux traits bienveillants, s arrêta devantlui. Il lui adressa la parole, l’interrogea sur les plantes qu’il avait devant lui, et fut charmé autant que surpris de la chaleur et de l’intelligence avec lesquelles il s’exprimait sur l'objet de ses études.
Cet étranger était le docteur Rothmann, homme éclairé, qui, devinant le mérite de ce jeune homme méconnu, l’accompagna chez son père, à qui il offrit de le prendre avec lui et de le mettre en état d’entrer à l’Université de Lund. Le pasteur accepta avec reconnaissance, et le jeune Linné suivit son protecteur à la ville, enchanté de quitter le service de saint Crépin, pour lequel il ne se sentait aucune vocation.
Après un séjour de quelques années chez le docteur Rothmann, qui guida ses premiers pas dans la carrière des sciences, Linné entra à l’Université de Lund, recommandé par son protecteur au docteur Stobœus, médecin habile et naturaliste instruit , qui mit sa bibliothèque à sa disposition. Pour ne pas nuire à ses études universitaires, il y passait les nuits à lire ; mais il ne tarda pas à tomber malade, et retourna chez ses parents.
Lorsqu’il fut rétabli, son protecteur lui conseilla d’aller à l’Université d’Upsal, alors célèbre, et ses parents lui donnèrent trois cents écus, en l’avertissant que ce sacrifice était le dernier qu’ils pouvaient faire en sa faveur.
Linné gagna Upsal et y commença ses études médicales, mais bientôt, ayant épuisé ses faibles ressources, il se vit livré aux horreurs de la plus profonde misère et, trop lier pour faire appel à la géné-
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rosité de ses protecteurs, il serait mort de faim, si un heureux hasard ne l’eût mis en rapport avec le savant théologien Olaüs Celsius, qui l’accueillit, le logea dans sa maison, l’encouragea et le fit travailler avec lui à son Hierobotcinicon , répertoire des plantes dont il est question dans la Bible.
Ce fut à cette époque que Linné conçut la première idée de la classification des plantes d’après les organes floraux ; il en fit l’objet d’un mémoire qu’il soumit à son professeur, le savant botaniste Rudbeck, qui l’encouragea dans cette voie et le désigna pour le suppléer dans ses cours. La publication de son mémoire attira sur lui l’attention de l’Académie des sciences d’Upsal, qui décida qu’un voyage scientifique en Laponie serait exécuté à ses frais et confié au jeune botaniste ; celui-ci, naturellement, accepta avec une vive gratitude.
Linné avait alors vingt-quatre ans. Il partit au mois de mai 1732; il remonta la Suède vers le nord, jusqu’au fond du golfe de Bothnie, traversa la Laponie, gagna le cap Nord et ne revint à Upsal qu’après une absence de six mois. On peut s’imaginer tout ce que dut souffrir l’intrépide voyageur dans une contrée inhospitalière, constamment à pied, souvent sans guide, avec des ressources insuffisantes, tantôt dans les neiges, tantôt dans les marécages, en lutte non seulement avec les difficultés du terrain, mais contre le mauvais vouloir des indigènes et les piqûres incessantes des moustiques. Il triompha de tous ces obstacles et publia, après son retour, sa Flora laponica , qui est accompagnée d’une préface dans laquelle le
botaniste raconte avec beaucoup d’intérêt et d'agrément les principaux épisodes de son voyage.
De retour à Upsal, Linné ouvrit des cours qui furent très suivis ; mais l’envie et les attaques de ses rivaux lui créèrent de tels ennuis, qu’il résolut de s’expatrier. Il visita le Danemark, une partie de l’Allemagne, puis se rendit en Hollande, qui était alors le pays savant , de l’Europe ; il y fut reçu avec honneur par les hommes les plus illustres et entre autres par Boerhaave, sous les auspices duquel il se fît recevoir docteur en médecine à Levde, et qui le recommanda à George Cliffort, richissime négociant hollandais, dont les jardins et les serres passaient pour une merveille. Celui-ci en offrit la direction à Linné et mit généreusement sa bourse à sa disposition. Pendant cette période de sa vie, exempte de soucis matériels, Linné publia ses principaux ouvrages, dont un seul eût suffi pour illustrer son nom. Ce sont : le Système de la nature , les Genres des plantes , les Éléments de botanique , la Philosophie botanique, la Description des jardins de Cliffort [H or tus Cliffortianus), ouvrage considérable, orné de trente-deux planches, publié à Leyde en 1736.
Mais, malgré la vie heureuse qu’il menait en Hollande, Linné soupirait après la Suède, sa patrie, et il quitta Cliffort et ses jardins enchantés, quelques efforts que l’on fit pour le retenir. Sa renommée l’avait heureusement devancé dans son pays, et malgré ses envieux, il fut, peu après son retour, nommé professeur à l’École des mines de Stockholm, puis médecin de l’amirauté , membre de l’Académie des
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sciences, et enfin, sur sa demande, professeur de botanique à l’Université d’Upsal.
En 1740, il se maria avec une jeune personne de Jalhun, qu’il aimait depuis longtemps, et qui lui avait promis d’attendre qu’il se fût fait une position.
A partir de ce moment, aucun incident ne vint le distraire de ses travaux. Il occupa sa chaire d’Upsal pendant trente-sept ans, et y fut entouré d’élèves nombreux dont il se fit autant d’amis zélés. A l’âge de soixante-six ans, il s’aperçut de l’affaiblissement de sa santé et de sa mémoire, et se retira dans son domaine de Hammarby. Il s’éteignit doucement, cinq ans après, entre les bras de sa femme et de ses enfants. Sa mort fut regardée comme une calamité publique, non seulement dans son pays, dont il était la gloire, mais dans l’Europe entière, où il était en relations avec tous les hommes marquants. Boerhaave, Haller, Réaumur, Condorcet, de Jussieu, J. -J. Rousseau, Mutis, etc., etc., étaient ses correspondants et ses amis.
Le roi Gustave III voulut lui-même prononcer son oraison funèbre et rendre hommage à cet homme illustre qui avait si bien montré ce que peuvent le génie et la persévérance contre l’adversité et la misère. L'État fit les frais de ses funérailles et un tombeau lui fut élevé dans la cathédrale d’Upsal. Linné était de petite taille, et avait l’œil vif et perçant. Profondément pieux, généreux et bienfaisant, et se souvenant des obstacles qu’il avait rencontrés dans sa jeunesse, il aplanit la route des sciences à une foule de jeunes gens, ses disciples, dont la plupart s eiïor-