BUFFON
d’après un portrait de drouais.
fermèrent dans le silence le plus profond, et s absorbèrent dans une méditation laborieuse, d’où ils sortirent pour étonner le monde au titre de savants interprètes de la nature.
En 1749, parurent les trois premiers volumes de Y Histoire naturelle. Ces pages brillantes, pleines de sensibilité, de haute morale et d'un noble enthousiasme, produisirent dans les esprits une révolution remarquable; elles éveillèrent dans toutes les classes de la société le goût des sciences naturelles ; on se mit partout à étudier les productions de la terre, à fouiller le sol pour offrir à Buffon des notes utiles, de nombreux matériaux, pour l’aider à parcourir la vaste carrière ouverte devant son génie.
Avant de parler de l’homme et des animaux, le grand naturaliste devait décrire la terre qu’ils habitent et qui est leur domaine commun. La Théorie de la terre l’amène à embrasser le système entier de l’univers et à rechercher l’origine de notre monde solaire. Avec l’audace du génie, il s’élève aux conceptions les plus sublimes.
Il admet qu’une comète a frappé le soleil et en a fait jaillir un torrent de matière embrasée, dont les parties, condensées insensiblement par le froid, ont formé les planètes. L'expérience nous montre journellement, ajoute-t-il, que si le coup qui sépare d’un corps une partie de sa masse le frappe dans une direction oblique, la partie séparée s’échappe en tournant sur elle-même, jusqu’à ce que l’attraction l’ait ramenée à la surface du sol. C’est ce qui est arrivé aux planètes; mais comme la force centrifuge
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les retient à distance du soleil, elles conservent, tout en faisant leur révolution autour de cet astre, le mouvement de rotation sur elles-mêmes qui nous donne les alternatives du jour et de la nuit.
Après avoir ainsi expliqué la formation des planètes et de leurs satellites, Buffon calcule le temps nécessaire à chacun des corps du système solaire pour passer de l’état d’incandescence, où ils se trouvaient au moment de leur formation, à une température qui les rende habitables; puis il passe à la formation successive des mers et des terres.
Sans doute, ce système si ingénieux et si grandiose pèche par la base, car on sait aujourd’hui que le choc d’une comète sur le soleil n’aurait pu produire un résultat semblable à celui que suppose Buffon ; malgré ses erreurs, cette théorie sera regardée, dans tous les temps, comme une des plus magnifiques conceptions de l’esprit humain.
La théorie de la terre eut un succès prodigieux. Le public, déjà captivé par la magie du style, et à qui l’on n’avait présenté jusqu’alors que des idées mystiques et impénétrables, lui sut un gré infini de lui donner un système à sa portée sur la nature.
Les Idées générales sur les animaux et Y Histoire de l'homme n’eurent pas moins de succès.
Rien n’est comparable à l’éloquent tableau du développement physique et moral de l’homme ; c’est la plus belle page de la philosophie moderne. Buffon y aborde, en outre, plusieurs problèmes difficiles. Il recherche quel fut le berceau du genre humain; peint les premiers peuples s’entourant d’animaux esclaves;
des colonies nombreuses suivant la direction et les pentes des montagnes pour descendre au loin dans les plaines, et la terre se couvrant, avec le temps, de leur postérité.
Partisan de l’unité de l’espèce humaine, il démontre que, depuis les zones froides que le Lapon et l’Esquimau partagent avec les phoques et les ours blancs, jusqu’aux climats brûlants que disputent à l’Africain le lion et la panthère, la grande cause qui modifie les êtres est ia chaleur; que ses variations produisent les nuances des divers habitants du globe, et que nul caractère constant n’établit entre eux 'des différences déterminées. Ce système est encore aujourd’hui soutenu par d’éminents naturalistes.
Buffon est le premier qui ait établi les lois de la distribution géographique des animaux; le premier qui ait comparé les quadrupèdes dans les deux mondes ; il posa, le premier, en principe, qu'aucune des espèces vivant sous la zone torride n’est commune aux deux continents, et qu’au contraire, plus on avance vers les pôles, plus les espèces communes aux deux continents se multiplient. Il est le premier qui ait dévoilé les causes de la dégénération des animaux, et le premier qui ait réuni dans un magnifique tableau toutes les variétés de notre espèce.
Aux discours sur la nature des animaux, succède leur description ; aucune production semblable n’avait encore attiré l’attention. Tous ses tableaux respirent la chaleur et la vie ; ils peignent des couleurs les plus vives et les plus vraies les mœurs, les actions propres à chaque être. Malheureusement, cette partie de
lofi LES TEMPS MODERNES.
l’ouvrage manque de méthode et se ressent du dédain qu’affecte Buffon pour les classifications.
On a souvent parlé d’une rivalité entre Linné et Buffon. Comme tous les hommes, ce grand génie avait ses faiblesses, et l’une d’elles aurait été de jalouser la gloire de Linné. On s’est demandé si la méthode dont Linné était le représentant indisposa Buffon contre Linné, ou si le mérite de ce dernier fît repousser la méthode. Il est certain que Buffon les combattit ensemble. Selon lui, il n’y a que des individus dans la nature ; les genres, les ordres et les classes sont le fruit de notre imagination.
Ces deux grands hommes, faits pour se compléter, furent adversaires en raison même de l’opposition de leur esprit et de leur caractère. Linné, homme d’analyse, d’un esprit patient et méthodique, rangea tous les êtres sous une loi nouvelle, les nomma et les classa ; il définit chaque genre, chaque espèce, par des phrases brèves, d’une grande précision, mais quelquefois un peu rudes. Son savoir, sa sagacité, le firent maître souverain de l’enseignement dans les écoles ; il eut les succès d’un grand professeur. Buffon, généralisateur hardi et brillant, doué d’une pénétration prodigieuse, dédaignant les méthodes et l’aridité des descriptions scientifiques, ne s’arrête pas à la froide et minutieuse observation de chaque objet ; il contemple la nature dans son ensemble, dessine ses tableaux à grands traits, et les revêt des couleurs les plus brillantes. Le système d’opposition qui poussa Buffon à attaquer Linné et ses classifications fut-il, comme on l’a dit, un tort d’ignorance? Buffon en
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donne des raisons de haute philosophie qui ne sont pas sans valeur et devant lesquelles il ne semble pas qu'on ait le droit d’en chercher d’autres. Dans la description des quadrupèdes, il adopte un ordre relatif et tout personnel à lui. Ce sont, d abord, les animaux domestiques et ceux que l’homme loge dans sa maison; puis les bêtes fauves des forêts de l’Europe; enfin, les animaux étrangers. Il faut observer, toutefois, que, au fur et à mesure que la publication de ses volumes avance, Buffon classe davantage, et lorsqu’il arrive à l’histoire des singes, il entre dans cette voie méthodique qu’il avait d’abord condamnée dans Linné et produit un chef-d’œuvre au point de vue des rapports naturels. De 1749 à 1767, il publia les quinze premiers volumes de son grand ouvrage sur les quadrupèdes, et, dès 1753, il fut nommé membre de l'Académie française.
A l’histoire des quadrupèdes et des singes succéda Y Histoire des oiseaux. Daubenton, froissé d’un procédé un peu autoritaire de Buffon, n’apporta passa collaboration à cette partie. L’ouvrage ne perd rien pour la beauté et la pompe du style ; mais la partie anatomique n’a plus la même rigueur. Cependant, il y a plus d'ordre que dans les quadrupèdes ; on sent que, malgré sa répugnance outrée pour les méthodes, Buffon en reconnaît enfin la nécessité; il y cède pour mieux classer ses idées, pour mieux saisir les rapports et les différences qui lient ou séparent les êtres les uns des autres. Il y forme des groupes réguliers, des familles, des genres fondés sur des caractères communs. Cette Histoire des oiseaux , dans
LES TEMPS MODERNES
laquelle il fut aidé par Guéneau de Montbelliard, forme neuf volumes, publiés de 1770 à 1783. De cette époque à 1788 parurent les cinq volumes de Y Histoire des minéraux.
Puis vinrent à la suite sept volumes de suppléments, avec les Epoques de la nature. Ce dernier ouvrage, qui marque l’apogée du génie de Buffon, fut accueilli avec un véritable enthousiasme. Ici, le grand naturaliste présente, dans un style vraiment sublime, une nouvelle théorie de la terre qui fortifie et développe la première. Sa prose harmonieuse et toujours noble prend un ton de gravité qui domine l’imagination. Il embrasse l’immensité, et contemple du regard de l’aigle les rapports les plus éloignés. On dirait que son génie lutte de grandeur avec ses modèles, et la magnificence de ses pensées impose le respect.
Dans cet impérissable ouvrage, Buffon revient sur quelques-unes de ses idées premières ; doué de la plus grande portée d’esprit et de vues progressives comme écrivain et comme penseur, il se perfectionne et se rectifie. Il abandonne l’idée que les montagnes doivent leur origine à l’eau et reconnaît qu’elles sont produites par le feu central. Il croit à la mutabilité des espèces, dont il affirmait d'abord la fixité. Le premier, il ose fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de la terre les vieux monuments, recueillir leurs débris et rassembler en un corps de preuves tous les indices des changements physiques qui peuvent nous faire remonter aux différents âges de la nature. Sans doute, il a pu se tromper dans les
détails ; mais il n’en a pas moins ouvert et tracé la route de la géologie et de la paléontologie.
L’histoire naturelle des animaux ne comprend que les quadrupèdes et les oiseaux; Buffon n’a pas eu le temps de traiter des autres classes du règne animal. Il légua à Lacépède le soin d’achever son œuvre ; mais celui-ci ne traita que des reptiles et des poissons. Il n’a rien fait en botanique, si ce n’est les expériences dont nous avons parlé plus haut.
Buffon n’était ni anatomiste ni physiologiste et expliquait tous les phénomènes de la nature par des lois générales. Il admet que la vie est une propriété physique de la matière — proposition qui fut censurée par les théologiens de la Sorbonne — et il croit aux générations spontanées. Trompé par les expériences de Leuwenhoeck et de Needham, il conçut son système des molécules organiques , suivant lequel il existe dans la nature une matière primitive commune aux animaux et aux végétaux. Cette matière est composée de particules organiques vivantes, incorruptibles, toujours actives. Ces particules, universellement répandues, servent à la nutrition, à l’accroissement et à la reproduction des êtres, et reproduisent en petit le moule intérieur dont elles faisaient partie. Tout son système sur la génération est basé sur cette hypothèse.
A tous ses titres de gloire, Buffon joint celui de fondateur du Muséum d’histoire naturelle. C’est lui qui, riche des tributs offerts à sa renommée par les souverains, par les savants, par les naturalistes du monde entier, porta ces offrandes dans les galeries
LES TEMPS MODELES
que lui-même fit édifier en partie. Il y avait trouvé les plantes que Tournefort et Vaillant avaient recueillies et conservées ; mais, sous sa direction, ce que les fouilles les plus profondes et les voyages les plus lointains firent découvrir d’objets rares et curieux vint s’y ranger. On y remarquait surtout ces peuples de quadrupèdes et d’oiseaux qu’il a si bien décrits. Tout était plein de lui dans ce temple, où il assista, pour ainsi dire, à son apothéose. A l’entrée lui fut élevée une statue, au bas de laquelle étaient gravés ces mots :
MAJESTATI NATURÆ PAR 1NGENIUM. i
Mais, dans ses dernières années, de cruelles souffrances vinrent arrêter cette belle carrière d'un demi- 1 siècle de vie littéraire, demi-siècle de gloire, pendant lequel il obtint tous les genres de récompenses et d’honneurs. Reçu membre de l’Académie des sciences à trente-deux ans (1739), il entra à l’Académie française en 1753 ; Louis XV érigea en comté sa terre de Buffon, et sa patrie, tant de fois injuste envers ses grands hommes, lui décerna, vivant, les honneurs de l’immortalité. Après avoir vu le monde entier s’incliner devant son génie ; après avoir vu ses ouvrages traduits dans toutes les langues de l’Europe ; après avoir conservé la plénitude de sa raison et de ses affections jusqu’à la dernière heure, il mourut le 16 avril 1788, âgé de quatre-vingt-un ans, des suites de la pierre.
Buffon avait la figure noble et mâle, portant l'empreinte extérieure de sa haute intelligence ; sa taille
était vigoureuse, son aspect imposant, son naturel impérieux. Très recherché dans sa mise et d une exquise politesse, il était généreux, obligeant et mettait volontiers son crédit au service de ceux qu’il en jugeait dignes. Buffon n’a laissé qu’un fils, qui devint colonel de cavalerie et périt sur l’échafaud révolutionnaire.
Bien que la plus grande part de gloire dans l’érection du magnifique monument élevé aux sciences naturelles revienne incontestablement à Buffon, il ne faut pas oublier que Daubenton fut pour lui un collaborateur précieux.
Louis- Jean-Marie Daubenton, né en 1716, à Montbard, était fils d’un notaire de cette ville. Envoyé à Paris pour étudier la théologie, il suivit en secret les cours de médecine et d’anatomie. La mort de son père l’ayant laissé libre de choisir sa profession, il se fît recevoir docteur et revint à Montbard pour y exercer la médecine.
Buffon ayant été nommé directeur du Jardin du roi, entreprit d’embrasser et de peindre dans un grand ouvrage la nature tout entière; mais il avait pour cela besoin d’aide. Esprit vaste, aux grandes vues, porté aux spéculations hardies, maître d’un style magique, il était étranger aux sciences naturelles. En outre, sa vue basse et le soin particulier qu’il prenait de sa personne l’éloignaient des études anatomiques. Il se rappela alors son camarade d’enfance, dont il connaissait les goûts et le talent, et fit venir auprès de lui Daubenton, qu’il nomma garde et démonstrateur du cabinet d’histoire naturelle.
LES TEMPS MODEIINES.
Le caractère de Daubenton était juste l’opposé de celui de Bufïbn ; esprit timide, positif, grand investigateur des faits, il se concentrait dans l’examen des détails. Il était, en outre, servi par des yeux sûrs et une main des plus habiles. Il avait donc tout ce qui manquait à Buffon, et ces deux hommes de génie se complétaient l’un l’autre.
Daubenton s’appliqua tout d’abord à classer et à compléter les collections fort pauvres à cette époque, si même on peut dire qu’il en existât ; il s’efforça de réunir tous les objets analogues et de compléter les séries. L’étude et l’arrangement de ces matériaux devinrent pour lui une véritable passion, et il s’enfermait des journées entières dans les galeries pour étudier et classer ces richesses. Mais là ne se bornaient pas ses travaux. Avant de commencer le grand ouvrage qu’ils avaient entrepris, il fallait tout revoir, tout observer ; il fallait reprendre en sous-œuvre tout le travail des siècles précédents. Daubenton disséqua et décrivit près de deux cents espèces, et dans ce travail si long et si fatigant, il apporta une telle sûreté, une si grande exactitude, qu’après lui on n’y a pas relevé une seule erreur.
Buffon et Daubenton travaillèrent dix ans avant de mettre au jour les trois premiers volumes de Y Histoire naturelle (1749) ; en 1767, il en avait paru quinze. Le plan, les théories générales, la peinture des mœurs des animaux, le tableau des grands effets de la nature, en un mot, tous les morceaux d’éclat étaient de la main de Buffon ; à Daubenton appartenaient toutes les observations de détail et toutes les descriptions
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anatomiques. C’étaient les premières assises du plus beau monument qui eût encore été élevé à 1 histoire de la nature.
Les descriptions de Daubenton, conçues sur un plan uniforme et présentées avec autant de clarté que de précision, peuvent être regardées comme le point de départ de l’anatomie comparée. Le premier, il compara les parties du corps de l’homme avec celles des animaux et nomma d’un même nom toutes les parties correspondantes.
Après de tels services rendus à l’ouvrage de Buffon par Daubenton, il semble que l’union entre ces deux hommes dût être indissoluble ; ce fut pourtant alors qu’elle se rompit. Buffon, enchanté du succès de ses quinze premiers volumes, et ayant entendu dire qu’il aurait plus de lecteurs s’il pouvait diminuer le format et retrancher l’anatomie, fît faire une nouvelle édition en treize volumes in-12. Daubenton en fut justement froissé et ne voulut plus travailler avec lui. Les volumes suivants, qui ont rapport à l’histoire naturelle des oiseaux, se ressentent, au point de vue scientifique, de cette abstention.
Rendu tout entier à sa liberté, Daubenton publia plusieurs travaux : il donna à Y Encyclopédie de nombreux articles sur les animaux vertébrés, et présenta plusieurs mémoires à l’Académie des sciences. Pour ne parler que des plus importants, citons celui sur les Os attribués à des géants, où, appliquant la connaissance de l’anatomie comparée à la détermination des espèces de quadrupèdes, dont on trouve les dépouilles fossiles, il détruit à jamais ces idées ridi-
cules de géants, qui se renouvelaient chaque fois que l’on déterrait les ossements de quelque grand animal tel que l’éléphant, le mastodonte, le rhinocéros, etc. Ce qu’il fit de plus remarquable en ce genre, fut la détermination d’un os que l’on conservait au Gardemeuble comme l’os de la jambe d’un géant; il annonça que c’était le radius d’une girafe, quoiqu’il n’eût jamais vu l’animal ; fait confirmé depuis par Cuvier. Déjà, une certaine philosophie admettait que l’homme avait été primitivement un animal fort ressemblant au singe, et qu’il avait marché à quatre pattes. Daubenton démontra, par une observation ingénieuse et décisive sur l’articulation de la tête, que l’homme ne peut marcher autrement que sur deux pieds, ni le singe autrement que sur quatre.
Daubenton fit des travaux importants sur l’amélioration des laines de nos troupeaux. On tirait alors presque toutes les laines fines d’Espagne, il entreprit d’affranchir la France de ce tribut onéreux et de faire, avec les races françaises de moutons, une laine aussi belle que celle des moutons espagnols. Il y réussit et établit des règles que l’on suit encore aujourd’hui, dans son livre intitulé : Instructions pour les bergers et les propriétaires de troupeaux (1782). Cet ouvrage le rendit populaire, et lui fit délivrer, en 1793, par la section des Sans-Culottes, un certificat de civisme au nom du berger Daubenton.
En 1785, il professa l’économie rurale à Alfort, et, lorsque la convention érigea le Jardin du roi en Muséum d’histoire naturelle, il y fut nommé professeur de minéralogie. En 1795, il occupa la chaire de zoo-
logie à l’École normale, puis au Collège de France. Vers la fin de 1799, il fut élu membre du Sénat ; mais il ne jouit pas longtemps de cette dignité qui s accordait peu, d’ailleurs, avec son caractère et la simplicité de ses habitudes. A l’une des premières séances, il fut frappé d’apoplexie et mourut le 31 décemb re 1799, âgé de quatre-vingt-quatre ans.
Ce fut Bernardin de Saint-Pierre qui succéda à Buffon comme intendant du Jardin des plantes. C’était un écrivain éminent, animé comme son prédécesseur d’un goût passionné pour les beautés de la nature et doué d'un talent incontestable pour les peindre. Il manquait, il est vrai, de connaissances scientifiques positives ; mais ses qualités administratives, son caractère conciliant et sa popularité pouvaient rendre à l’établissement de grands services et le garantir des dangers qui le menaçaient; il faut se rappeler qu’on était en 1792.
Le Jardin des plantes ne possédait pas de ménagerie; celle de Versailles ayant été supprimée, le régisseur des domaines écrivit à Bernardin de Saint- Pierre pour lui offrir quelques animaux que l’on y conservait. L’élégant écrivain comprit tout le parti qu'on pouvait tirer d’une semblable proposition et l'accepta aussitôt. Il y avait cinq animaux étrangers : un couagga du Cap, un bubale d’Afrique, un rhinocéros de 1 Inde, un lion du Sénégal et un goura ou pigeon couronné de File de Banda. Peu après, un arrêté de la commune de Paris ordonnait la saisie et le transport au Jardin des plantes de toutes les ménageries foraines et animaux sauvages stationnés sur
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les places de Paris. Daubenton était alors directeur du Muséum, et Geoffroy Saint-Hilaire chargé de l’administration du matériel zoologique ; ils acceptèrent les animaux qu’on leur envoyait, bien qu’ils n’eussent ni locaux préparés, ni fonds alloués pour la nourriture et la garde des animaux, et résolurent d’y subvenir à leurs frais jusqu’à nouvel ordre. Ils comprenaient tout l’intérêt que devait avoir pour la science et pour le pays un tel établissement, et combien il serait difficile au gouvernement de revenir en arrière, une fois le premier pas fait. C’est ainsi que fut institué le noyau de la ménagerie, qui s’enrichissait de deux ours blancs, d’un léopard, d’un chat-tigre, d’une civette, d’un raton, d’agoutis et de nombreux singes; en outre, de plusieurs oiseaux, dont deux aigles et un vautour, ainsi que de quelques tortues et serpents.
L’anatomie comparée et les galeries du Muséum durent en grande partie leurs progrès à la ménagerie, qui s’enrichit de jour en jour. Mertrud, collaborateur de Buffon et de Daubenton, et qui succéda à
ce dernier comme professeur d’anatomie comparée,
put ainsi se livrer avec plus de succès à ses recherches et à ses démonstrations. Yicq d’Azyr, le savant et brillant anatomiste, y trouva les éléments de l’ouvrage qui devait embrasser tous les faits relatifs à l’organisation des êtres, et dont le projet, ajourné par la mort de son auteur, fut réalisé par Cuvier. C’est grâce aux précieuses ressources qu’elle fournit, que ce dernier, ainsi que ses successeurs, ont pu fonder et accroître ces magnifiques galeries d’anatomie,
puissant moyen d’instruction publique, qu admirent les étrangers qui visitent nos musées.
Lorsque Buffon obtint la direction du Jardin du roi, depuis longtemps le nom des Jussieu illustrait la chaire de botanique; mais nous ne pouvons suivre rigoureusement l’ordre chronologique qui nuirait au but que nous nous sommes proposé, c’est-à-dire de tracer à grands traits l’histoire des progrès des sciences naturelles à travers les siècles.
Antoine de Jussieu, le premier en nom de cette illustre famille de savants qui a porté si haut en France la science botanique, était né à Lyon en 1686.
Venu fort jeune à Paris pour y faire ses études médicales, il s’adonna surtout à la botanique et parcourut la Normandie et la Bretagne dont il étudia la flore. Il revint avec de riches matériaux et fut remarqué par Fagon, médecin du roi et surintendant du Jardin des plantes, qui le nomma professeur de botanique en remplacement de Tournefort, à la mort de ce dernier. C'était en 1709 ; il avait alors vingt-trois ans, et plusieurs mémoires remarquables le firent entrer, deux ans après, à l’Académie des sciences.
En 1716, Fagon lui fit donner une mission en Espagne et en Portugal pour y recueillir des plantes, et le jeune professeur obtint de s’adjoindre son frère Bernard, alors âgé de dix-sept ans. A son retour, il publia ses travaux dans les Mémoires de T Académie des sciences , et donna une relation de son voyage. Il fut ensuite nommé à la Faculté de médecine de Paris, pour y professer un cours de matière médicale qui ne
LES TEMPS MODERNES
fut publié qu’après sa mort, sous le titre de Traité des vertus des plantes (1772).
Antoine de Jussieu avait édité, en 1714, l’ouvrage du P. Barélier sur les plantes de France et d’Italie et il publia, en 1719, une nouvelle édition des Institutiones rei herbariæ, de Tournefort, avec des notes et un appendice. Ce fut lui qui, en 1720, remit au chevalier Declieux, enseigne de vaisseau, un pied de caféier pour le transporter en Amérique, où il a produit tous ceux que l’on cultive aujourd’hui aux Antilles. On sait que, pendant ce voyage, la provision d’eau potable étant venue à manquer, le jeune officier eut le dévouement de partager sa petite ration de liquide avec sa précieuse plante et put ainsi la conserver.
Antoine de Jussieu était docteur et pratiqua la médecine avec distinction. Il mourut en 1758, âgé de soixante-douze ans.
Bernard de Jussieu, frère d’Antoine, était aussi né à Lyon, en 1G99. Au sortir du collège, à dix-sept ans, il vint à Paris pour achever ses études; puis il accompagna son frère Antoine en Espagne et en Portugal. Ce voyage décida le goût de Bernard pour l’étude de la botanique. A son retour, il étudia la médecine et se lit recevoir docteur ; mais il renonça bientôt à la pratique de cet art pour accepter la place de démonstrateur de botanique au Jardin du roi. C’est dans cette place modeste, dont il se contenta toute sa vie, qu’il rendit à la science d’éminents services, soit en augmentant les collections, souvent même à ses frais, soit en répandant le goût de la botanique au moyen
des herborisations qu’il faisait faire aux élèves et qui étaient très suivies. Le droguier, dont il était conservateur, reçut, par ses soins, une extension considérable et prit le titre de Cabinet du roi. A la mort de son frère Antoine, la chaire de botanique revenait de droit à Bernard de Jussieu, mais elle fut donnée à Lemonnier que de hautes protections avaient fait nommer botaniste du roi. Celui-ci voulut d’ailleurs céder la place à Bernard qui la refusa.
Doué d’une modestie extrême et tout entier à ses fonctions de démonstrateur, Bernard de Jussieu ne publia aucun ouvrage important ; on lui doit cependant quelques mémoires remarquables sur diverses plantes et sur des polypiers regardés avant lui comme des végétaux. En 1725, il donna une nouvelle édition fort augmentée de Y Histoire des plantes des environs de Paris , de Tournefort, et entra la même année à l’Académie des sciences. Personne d’ailleurs n’attachait moins de prix que lui à ses propres découvertes ; il n’était occupé que de la pensée de propager les vérités utiles. Lorsqu’on lui dénonçait quelque plagiat, il se contentait de répondre : « Qu’importe, pourvu que la chose soit connue ! »
Déjà depuis quelques années, en méditant sur les rapports naturels qui existent entre les plantes, Bernard de Jussieu avait entrevu la méthode naturelle et réuni des matériaux dont devait profiter son neveu Antoine-Laurent. Une circonstance heureuse lui permit de faire une application de ses grandes vues qui, sans cela peut-être, eussent été perdues pour la science.
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Le roi Louis XV voulut former dans les jardins de Trianon une école de botanique, et Bernard fut chargé de mettre ce projet à exécution. Il en fit la distribution non suivant le système de Linné, qui jouissait à celte époque d’un crédit universel, mais d’après ses propres idées sur la subordination relative des caractères des plantes. Il partagea d’abord le système entier en deux grandes divisions : les monocotylédonées et les dicotylédonées ; puis il distribua les familles suivant l’analogie des caractères généraux ; mais il se borna à publier un simple catalogue du jardin de Trianon, sans développer les motifs de cette classification toute nouvelle, laissant tout l’honneur de cette découverte à son neveu Antoine-Laurent, à qui on ne peut douter qu’il ait confié ses idées générales à ce sujet.
En effet, autant Bernard de Jussieu avait un amour passionné pour la science, autant il avait d’indifférence pour les honneurs. Bien que fort avancé dans les bonnes grâces du roi, il ne demanda jamais aucune faveur, et resta toujours simple démonstrateur de botanique au Jardin des plantes.
En 1765, il appela auprès de lui son neveu Antoine- Laurent, dont il dirigea les études vers les sciences naturelles, et le fit plus grand que lui. Il mourut en 1777, à l’âge de soixante-dix ans ; quelque temps avant sa mort, il avait perdu la vue. C’est lui qui, au retour d’un voyage en Angleterre, rapporta dans son chapeau le fameux cèdre du Liban qui couvre de sa vaste ramure l’un des carrefours du Labyrinthe dans le jardin du Muséum.
Joseph de Jussieu, frère des précédents, naquit à Lyon en 1704. Il étudia la médecine et se livra également à l’étude des sciences naturelles. Il fut désigné pour accompagner, en qualité de botaniste, les membres de l’Académie des sciences chargés d’aller mesurer au Pérou un arc du méridien (1735), et lorsque ses collègues revinrent en Europe, il continua de parcourir l’Amérique méridionale pour y poursuivre ses recherches d’histoire naturelle. Il y resta trente-six ans, et lorsqu’il revint en France (1771), épuisé par les fatigues et la maladie, il ne fit que languir pendant quelques années, et mourut sans avoir pu rédiger les mémoires de ses voyages, en 1779. On lui doit la connaissance d’un grand nombre de plantes du nouveau monde, dont il enrichit les herbiers du Jardin du roi, et entre autres l’héliotrope et le cierge du Pérou. Il appartenait à l’Académie des sciences depuis 1758.
Neveu des précédents et fils d’un de leurs frères nommé Christophe, Antoine-Laurent de Jussieu naquit comme eux à Lyon, le 12 avril 1748. Il était dans sa dix-huitième année lorsque son oncle Bernard l’appela à Paris pour y terminer ses études. Ce fut sous la direction de l’illustre vieillard qu’il étudia la médecine, et c’est de lui qu’il reçut les premières notions d’histoire naturelle. Le savant menait une vie fort retirée et ses habitudes étaient d’une régularité extrême ; mais, fort heureusement pour le jeune Laurent, ce genre de vie était dans ses goûts. L’oncle et le neveu travaillaient tout le jour dans la même chambre, prenaient ensemble leurs repas et, le soir venu,
le neveu faisait la lecture à son oncle qui, à son tour, lui communiquait ses vues et ses réflexions. Cette éducation ne devait guère moins influer sur le caractère du jeune Jussieu que sur son génie. Aussi, même simplicité dans les habitudes, même constance dans le travail, même persévérance dans le développement de la même idée ; jamais deux hommes ne semblèrent mieux faits pour se continuer l’un l’autre.
Bientôt son oncle le fit nommer suppléant du professeur titulaire de botanique, Lemonnier, premier médecin du roi, tandis que lui-même restait simple démonstrateur. Ce fut alors (1778) qu’il présenta à l’Académie des sciences un mémoire intitulé : Examen de la famille des Renoncules. Ce travail important, qui renfermait déjà tous les éléments de la grande pensée qu’il consacra sa vie à développer : les principes de la méthode naturelle, lui ouvrit les portes de l’Académie.
A cette époque, la classification de Linné était seule en usage. Ce système tout artificiel, basé sur le nombre des étamines et sur leurs rapports entre elles et avec le pistil, était surtout séduisant par la facilité avec laquelle il permettait de connaître le nom assigné à une plante par les botanistes. On peut même dire qu’à ce point de vue c’est un chef-d’œuvre qui sera difficilement surpassé ; mais il avait l’inconvénient de réunir dans une même classe des plantes d’une organisation souvent fort différente.
La méthode des Jussieu, basée sur le grand principe de la surbordination des caractères, a pour but de placer chaque espèce, chaque genre, au milieu de
ceux avec lesquels il offre le plus de ressemblances essentielles par son organisation, et d établir ses divisions sur les organes les plus importants, sans avoir égard à leur nombre ni à la difficulté de les observer.
Ce fut en 1789 qu'il publia son grand ouvrage : Généra plantarum secundum ordines naturales disposita, « livre admirable, dit Cuvier, qui fait dans les sciences d'observation une époque peut-être aussi importante que la chimie de Lavoisier dans les sciences d’expérience ». Et, en effet, la classification zoologique de Cuvier elle-même a découlé de celle qui venait de s’établir en botanique.
Laurent de Jussieu traversa sans dangers les troubles delà Révolution, et lorsqu’en 1793 on réorganisa le Jardin des plantes sous le nom de Muséum d'histoire naturelle, il fut compris parmi les titulaires des nouvelles chaires. L'année suivante, il fut nommé directeur, et son premier soin fut de fonder au Muséum une bibliothèque consacrée spécialement aux sciences naturelles, au moyen des livres qui avaient appartenu aux corps religieux supprimés. Nommé membre de l'Institut dès la création de ce corps, il en devint président. En ISOi, il fut nommé professeur de matière médicale à la Faculté de médecine, puis conseiller de l'Université. La Restauration lui enleva ces deux derniers titres, et, en 1826, affaibli par 1 âge et presque privé de la vue, il se démit de sa chaire au Muséum en faveur de son fils Adrien. Il vécut encore dix ans et s’éteignit doucement en 1836, dans sa quatre-vingt-neuvième année.
LES TEMPS MODEItINES.
On doit à Laurent de Jussieu, outre son Généra plantarum, de nombreux articles dans le Dictionnaire des sciences naturelles et une longue suite de Mémoires dans les Annales du Muséum.
Mais revenons un peu sur nos pas. Nous avons vu que l’intérêt porté par Buffon à la zoologie ne lui avait pas fait négliger l’enseignement de la botanique et les soins indispensables à la culture des plantes.
Il se reposait de ces soins avec une entière confiance sur Bernard do Jussieu et André Tliouin. Voulant en même temps que le Cabinet et le Jardin du roi de- . vinssent le dépôt le plus vaste et le plus complet des productions de la nature dans les trois règnes, il ' obtint du gouvernement qu’un certain nombre de naturalistes fussent envoyés sur les points les plus reculés du globe pour y recueillir les objets rares ou nouveaux destinés à accroître ses collections.
Parmi ces naturalistes voyageurs, auxquels leur zèle, leur courage et leur savoir ont mérité de voir leui’s noms unis à ceux dont s’honore la science, nous citerons Pierre Poivre, né à Lyon en 1719 d’une famille de négociants. Il fut élevé chez les missionnaires de Saint-Joseph, et manifesta de bonne heure un goût prononcé pour les voyages et les sciences naturelles. Il partit à vingt ans pour la Chine et la Cochinchine, apprit la langue du pays et recueillit sur ces contrées une foule d’observations intéressantes. Fait deux fois prisonnier par les Anglais, pendant ses voyages, il perdit un bras pendant le combat, et ne revint en France qu’à la paix de 1745.
Malgré ses dangers et ses souffrances, Poivre ne cessa pas d’observer et de recueillir tout ce qui se rapportait à la géographie, aux productions naturelles, et au commerce des contrées qu'il eut occasion de parcourir. De retour en France, il présenta un rapport au ministre sur les avantages qu'offrirait le transport aux îles de France et de Bourbon des épices cultivées aux Moluques, et sur lïmportance d’ouvrir un commerce direct avec la Cochinchine. Il fut chargé de l’exécution de ces projets, et fut nommé en 1767 intendant des colonies.
Il gouverna pendant plusieurs années les îles de France et de Bourbon, et s'v montra excellent administrateur. C’est à lui qu’on doit l'introduction dans ces colonies de plusieurs cultures précieuses, telles que celles du giroflier, du muscadier, du cannelier et de bien d’autres. 11 fonda à Port-Louis un jardin des plantes, où il réunit toutes les richesses végétales de l’Afrique et de l’Inde, et d’où il adressa un grand nombre de plantes rares au Jardin du roi. Poivre revint en France en 1773, et se retira à Lyon dans une campagne qu'il possédait sur les bords de la Saône, et où il mourut en 1786.
Un autre voyageur à qui les sciences naturelles furent redevables de nombreux et importants services est Philibert Gommerson, né en 1727 à Châtillon-les- Dombes. Son père était notaire et lui destinait son étude ; mais le jeune Commerson ne se sentait aucun goût pour l’étude du droit et ses penchants l’entraînaient vers les sciences naturelles. Il alla étudier la médecine à Montpellier, où il fut reçu docteur en 1747,
LES TEMPS MODERNES
et s’adonna surtout à l’histoire naturelle. Il visita d’abord l’Auvergne, le Dauphiné, la Suisse, et recueillit dans ces contrées des collections botaniques, qui formèrent le noyau du magnifique herbier qu’il composa par la suite. Mis en relation avec Linné, il entreprit, à l’instigation du grand naturaliste, la description des poissons de la Méditerranée, et écrivit un traité presque complet d’ichtyologie, qu’il dédia à la reine de Suède.
Appelé à Paris par son compatriote Lalande, Commerson fut désigné comme naturaliste pour accompagner Bougainville dans un voyage autour du monde. Il visita les côtes orientales de l’Amérique du Sud, la Terre de Feu, les Malouines, parcourut les Moluques, l’ile de Java, et arriva à l’ile de France en 1768, possesseur de magnifiques collections. Là il trouva Poivre, alors intendant de la colonie, qui l’y retint quelque temps. Il visita ensuite Madagascar, puis l’ile Bourbon, et décrivit son volcan alors en éruption.
De retour à l’ile de France, il y mourut en 1773; il venait d’être nommé membre de l’Académie des sciences. Bien qu’il n’ait écrit aucun ouvrage complet, Commerson a laissé une correspondance qui révèle en lui un naturaliste éminent. Ses papiers, ses dessins et ses riches collections, déposés au Jardin du roi, renfermaient un grand nombre de types nouveaux.
Cette époque fut féconde en hardis voyageurs, en savants intrépides, toujours frets à affronter les périls dans le but d’agrandir le champ des sciences
naturelles, et trop souvent, hélas, en glorieux martyrs. Après Poivre et Commerson vient sur cette brillante liste Joseph Dombey, né à Mâcon en 1742. Issu de parents pauvres, il parvint, à force d'énergie et de persévérance, à se faire recevoir docteur en médecine. Mais entraîné par sa passion pour la botanique, il vint à Paris suivre les cours de Jussieu et de Lemonnier qui, reconnaissant ses brillantes qualités , le proposèrent au ministre Turgot pour remplir une mission scientifique au Pérou. Ce voyage nécessitait l’assentiment du gouvernement espagnol, qui lui suscita mille difficultés, et ne consentit à son départ qu’accompagné de deux botanistes espagnols, Ruiz et Pavon.
Dombey recueillit une foule de plantes nouvelles et fit dessiner les arbres et les fleurs pour en conserver le port et les couleurs. Mais quand la collection fut terminée, on refusa de la lui livrer, et on ne lui permit même d’envoyer en France ses herbiers et ses graines qu’à la condition de ne rien publier avant le retour des botanistes espagnols qui ne devaient revenir que dans quatre ans.
Il voulut aussi explorer le Chili, et se trouvait à la Conception en 1782, lorsque éclata une épidémie qui ravagea cette ville. Loin de fuir le danger, le courageux savant prodigua ses soins aux malades, et ne quitta la cité que lorsque l’épidémie s’arrêta. Fatigué et souffrant lui-même, Dombey s’embarqua avec une collection immense de plantes, d’antiquités péruviennes, d échantillons de minéralogie et d'animaux inconnus; le tout était enfermé dans soixante-douze
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caisses. Mais lorsqu’il débarqua à Cadix, les mauvais procédés recommencèrent; l’Espagne avait la prétention de retenir la moitié de ces collections au profit du roi; on essaya même d’attenter à sa vie. Cependant, grâce à son énergie, il put s’embarquer pour le Havre, d’où il gagna Paris. Lié par sa promesse, il ne put mettre en œuvre lui-même ses riches matériaux, et ce fut le botaniste Lhéritier qui publia à ses frais la Flore du Pérou.
Dombey mourut avant la publication de cet ouvrage. Momentanément dégoûté des voyages scientifiques, en raison des difficultés qu’il avait éprouvées, il se retira dans le Dauphiné, où il vécut d’une pension que lui faisait le gouvernement. Mais repris de sa passion pour les sciences, il demanda, en 1793, une mission pour les Etats-Unis. Le vaisseau qui le portait fut pris par des pirates aux environs de la Guadeloupe, et il mourut de chagrin et de misère dans les cachots de Montserrat, en 1794.
Pierre Sonnehat, né à Lyon en 1745, consacra également son existence à des voyages de découvertes. 11 s’adonna de bonne heure à l’étude de l’histoire naturelle et du dessin, et partit en 1768 pour l’ile de France, où il rencontra ses compatriotes Poivre et Commerson. Il accompagna ce dernier à Bourbon et à Madagascar; puis visita les Moluques et les Philippines, d’où il rapporta de riches collections qu’il déposa au Jardin du roi.
Il repartit la même année (1774) pour l’Inde, avec mission de continuer ses recherches. Il parcourut Ceylan, la côte de Malabar, Surate, la presqu’île de
Malacca et la Chine. 11 revint en Europe quatre ans après, chargé d!un riche butin scientifique, et publia la relation de son Voyage aux Indes et à la Chine , en deux volumes in-4° accompagnés de belles figures, ouvrage qui contribua beaucoup à faire connaître les productions naturelles de l’Inde et les usages de ses habitants. Il y décrit un assez grand nombre de végétaux et d’animaux nouveaux ou peu connus. Enfin, plus heureux que Commerson et Dombev, il revint se fixer à Paris, où il mourut en 1814.
Nous citerons encore André Michaux, né à Versailles en 1746. Son père était fermier et il s'adonna de bonne heure aux travaux de la campagne. Il vit Bernard de Jussieu à Trianon, obtint de suivre ses cours, et la vue des richesses végétales du Jardin du roi lui inspira le goût des voyages. Il accompagna d’abord le consul de Perse en 1782, parcourut cette contrée pendant deux ans et en rapporta une belle collection de plantes et de graines. Puis on l’envoya dans l’Amérique septentrionale avec mission d’v établir une pépinière pour des arbres que l’on espérait acclimater en France. Il parcourut les États-Unis du sud au nord, jusque dans le Canada, y fonda divers établissements et revint en France après onze ans d’absence, pendant lesquels il avait envoyé plus de cinquante mille pieds d’arbres.
Michaux repartit de nouveau en 1800, avec l’expédition du capitaine Baudin, visita Ténériffe, l’ile de France, puis Madagascar ; mais atteint par les fièvres dans ce pays, il y mourut en 1802. On doit à Michaux l’introduction de plusieurs arbres américains et,
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comme ouvrages, une Histoire des chênes de l’Amérique septentrionale et une flore de ce pays.
A la même époque, Jacques Houton de La Billardière, né à Alençon en 1755, vint à Paris et se fit recevoir docteur en médecine, tout en suivant assidûment les divers cours du Jardin du roi. Il préluda à ses nombreux voyages par des excursions botaniques dans les Alpes et le Dauphiné, puis obtint une mission à Chypre et en Syrie. Il passa une année entière à explorer le Liban, y recueillit une riche moisson de plantes, et observa avec soin les mœurs des habitants de ces contrées. A son retour, il fut nommé correspondant de l’Académie des sciences et désigné pour faire partie de l’expédition envoyée à la recherche de l’infortuné La Pérouse, dont on n’avait plus de nouvelles depuis trois ans.
La Billardière s’embarqua sous les ordres de d’Entrecasteaux, visita le Cap, la Nouvelle-Hollande, les îles de la Sonde, et fit dans ces pays d’amples collections dans toutes les branches de l’histoire naturelle. Mais, en vue de Java, son navire fut pris par les Hollandais. Il fut emmené prisonnier à Batavia, et ses riches collections furent envoyées en Angleterre, d’où, grâce à la délicatesse et au noble caractère de sir Joseph Banks, elles furent renvoyées intactes à Paris.
En 1795, La Billardière, rendu à la liberté, revint en France où il retrouva ses collections. Il s’occupa dès lors de les mettre en ordre et publia successivement le Voyage à là recherche de La Pérouse , la Flore de la Nouvelle-Hollande, la Flore de la Nouvelle-Calédonie.
On lui doit, l’introduction en France de plusieurs plantes, entre autres celle du Phormium tenax ou lin de la Nouvelle-Zélande. Il mourut en 1804, membre de l’Académie des sciences.
Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, la physiologie végétale fît de grands progrès, Duhamel du Monceau, dans sa Physique des arbres (1755), suivit la circulation de la sève; Bonnet et de Saussure firent de nombreuses expériences sur l’exhalation des feuilles. En 1780, Mustel publia un bon traité théorique de la végétation, et, la même année, Priestley découvrit que, sous l’influence de la lumière, les parties vertes des plantes versent dans l'air du gaz oxygène. Quant à la nomenclature et à la classification, celles de Linné jouissaient alors d’une faveur universelle. Adanson tenta de les détrôner et de remplacer la classification artificielle du naturaliste suédois par une méthode naturelle, mais il n’y réussit pas ; cette gloire était réservée à Laurent de Jussieu.
Michel Adanson, né le 7 avril 1727, à Aix en Provence, fut amené à Paris par ses parents dès l’âge de trois ans et il y fit ses études. Il obtint de brillants succès aux concours de 1 Université, et, poussé par son goût pour l’histoire naturelle, il suivit assidûment les cours de Bernard de Jussieu et de Réaumur. A 1 âge de vingt et un ans, il entreprit à ses frais un voyage au Sénégal, et y sacrifia la plus grande partie de son patrimoine. 11 en revint au bout de cinq ans, rapportant d’immenses collections et de
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nombreux matériaux qui lui servirent à rédiger son Histoire naturelle du Sénégal, in-4° (1757).
Durant son voyage, il décrivit un nombre considérable d’animaux et de plantes nouvelles, leva la carte du fleuve aussi loin qu’il put le remonter, dressa des dictionnaires du langage des peuples riverains, recueillit tous les objets de leur commerce, leurs armes, leurs costumes, leurs ustensiles, et, enfin, tint un registre d’observations météorologiques relevées régulièrement chaque jour. Cet ouvrage important, un Mémoire sur le Baobab , et un travail sur les arbres qui produisent la gomme arabique , le firent admettre, en 1759, à l’Académie des sciences.
Les idées qu’il avait puisées à l’école de Jussieu lui firent rejeter le système de Linné, et il en conçut un autre qui se rapprochait beaucoup plus de la méthode naturelle. Il le publia en 1763, sous le titre de : Familles des plantes, deux volumes in-8°; mais Linné et sa méthode avaient pris un tel ascendant que, malgré sa valeur réelle et incontestable, cet ouvrage passa presque inaperçu.
Doué d’une activité et d’une facilité de travail extraordinaires, Adanson semblait ne considérer ces travaux que comme des essais préliminaires, et il soumit à l’Académie des sciences le plan d’une vaste encyclopédie : Ordre universel de la nature ou Méthode naturelle comprenant tous les êtres connus, suivant la série naturelle indiquée par l'ensemble de leurs rapports, en vingt-sept volumes in-8°, suivis d’un Vocabulaire universel d'histoire naturelle servant de table à l’ouvrage. Il avait espéré que le gouverne-
ment lui fournirait les moyens d exécuter ce projet grandiose ; mais le manque d’appui lobligea d y renoncer. La quantité considérable de manuscrits et de dessins qu’il a laissés prouve d’ailleurs que c’était une idée sérieuse, bien que quelques-uns de ses détracteurs l’aient considérée comme chimérique, et s’il ne l’a pas mise à exécution, c’est que sa position de fortune ne le lui permettait pas.
Adanson consacra sa vie et son bien à la science; alors que les savants allaient explorer les contrées lointaines aidés par les subsides de leurs gouvernements, lui avait gagné le Sénégal, dont le climat malsain et les populations sauvages rendaient l’exploration dangereuse, et y était resté cinq ans, à ses frais et sans autre appui que ses propres ressources, qui y furent épuisées. Devenu pauvre, il fît preuve du plus grand patriotisme, en refusant de xnndre aux Anglais les renseignements et les plans qu’il avait rapportés sur ce pays, et qu’il réservait à sa patrie, qui ne les luipayaitpas.il refusa de même les offres, qui lui furent faites par l’empereur d’Autriche et Catherine II, de venir se fixer dans leurs États.
La Révolution lui enleva le peu de ressources qui lui restaient, et il tomba dans le dénuement le plus complet; à ce point même que, quand l’Institut fut organisé après la tourmente, Adanson, appelé dans son sein, répondit qu’il ne pouvait s’v rendre parce qu’il n’avait pas de souliers. Il lui fut accordé une petite pension, d’autant plus nécessaire que sa santé, usée par le travail, par son long séjour dans des contrées malsaines et par la misère qu’il avait supportée,
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était sensiblement altérée. Il languit pendant quelques années et succomba en 1806.
Pierre Bulliard, né à Aubepierrc en Barrois, vers 1742, rendit de grands services à la botanique, et coopéra à populariser cette science par ses ouvrages. Joignant à ses connaissances botaniques un talent artistique distingué, il donna une flore parisienne [Flora parisiensis) en six volumes in-8°, accompagnée de six cent quarante planches dessinées et gravées par lui-même ; un Herbier de la France (1780-1793), renfermant six cent deux planches coloriées ; un Dictionnaire élémentaire de botanique , in-4° (1781); une Histoire des plantes vénéneuses et médicinales de la France , cinq volumes in-8°, avec deux cent neuf planches (1784); puis enfin, une Histoire des champignons de la France (1791-1812), in-folio, avec de belles planches, ouvrage très remarquable.
La science botanique compte parmi ses plus fervents adeptes René Desfontaines, né en 1750, au Tremblay(Ille-et-Vilaine). 11 fit ses études médicales à Paris, mais s’occupa surtout d’histoire naturelle et principalement de botanique. Il étudia sous Bernard de Jussieu, et publia bientôt ses propres observations dans plusieurs mémoires importants, notamment sur Y Irritabilité des plantes et sur la Différence de structure entre les végétaux monocotyléclones et les dicotylédones, travaux qui lui méritèrent un siège à l’Académie des sciences, en 1783.
Grâce à la protection de Lemonnier, médecin du roi, qui occupait la chaire de botanique au Jardin des plantes, il obtint une mission en Barbarie, pays alors
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peu connu et dont l'exploration n’était pas sans danger. Il y resta deux ans, parcourut le littoral et les chaînes de l’Atlas, et en rapporta un herbier considérable et des collections précieuses. Il s’occupa de mettre en ordre toutes ces richesses et publia son beau voyage sous le titre de Flore atlantique , deux volumes in-i°, avec deux cent soixante-trois planches (1798); l’ouvrage contenait les descriptions de deux mille plantes, dont trois cents espèces nouvelles.
Devenu vieux, Lemonnier se démit de sa chaire de botanique auJardin du roi en faveur de Desfontaines, qui justifia cette faveur par l’impulsion heureuse qu’il sut donner à cette science. Dans son cours, il accorda une large part à la physiologie végétale, fort négligée jusqu'alors, et fit faire ainsi un pas considérable à la philosophie ‘de la science. Le charme et l’intérêt qu’il savait répandre sur les sujets de son enseignement en firent l’un des plus suivis de l’époque.
Le Jardin des plantes était comme son domaine et il n’en sortait guère ; aussi n’eut-il pas trop à souffrir de la Révolution. Cependant, malgré son caractère doux et timide, Desfontaines montra, pendant la Terreur, une véritable énergie, en allant visiter dans sa prison le géologue Ramond et en intercédant en faveur du botaniste L’héritier, condamné comme suspect; car chacun sait que c’étaient là des démarches dangereuses. Il mourut à l’âge de quatre-vingtun ans, mais privé de la vue dans les dernières années de son existence.
Outre la Flore atlantique , Desfontaines a laissé un Cours de botanique élémentaire et de physique végé-
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to/<?(1796), un Tableau de /’ école botanique dit Muséum d’histoire naturelle (1804), une Histoire des arbres et des arbustes qui peuvent être cultivés en pleine terre sur le sol de la France, deux volumes in-8° (1809), et de nombreux mémoires à l’Académie des sciences et dans les recueils scientifiques de l’époque.
Parmi les savants naturalistes qui se signalèrent à cette époque, nous citerons encore Augustin-Guillaume Dose, né à Paris, en 1759. Son père, Bosc d’Antic, était médecin du roi Louis XV. Destiné aux études mathématiques, il se laissa entraîner par son goût pour l’histoire naturelle, et s’occupa surtout de rassembler des plantes, des minéraux et des insectes. Nommé, en 1778, secrétaire de l’intendance des postes, il employa tous ses loisirs à suivre les cours scientifiques, principalement celui fie Jussieu au Jardin du roi, et se lia avec des savants. Il fut l’un des fondateurs de la Société linnéenne et donna de nombreux articles à la Société philomatique .
Nommé consul à New-York vers la fin de 1798, il profita de son séjour en Amérique pour recueillir un grand nombre d’observations sur les plantes et les animaux de ce pays. Rappelé deux ans après, il voyagea en Espagne, en Italie, en Suisse ; y étudia la culture et les productions naturelles, et rapporta d’importants documents et de curieuses collections. Nommé inspecteur des pépinières de l’Etat, il s’occupa avec succès d’économie agricole, et fut admis à l’Institut en 1806. Il succéda à Thouin, en 1825, comme professeur de culture au Jardin des plantes.
Non seulement Bosc se distingua comme savant,
mais il s'honora par la noblesse et la générosité de son caractère. Retiré à Montmorency pendant la Terreur, et y menant la vie d’un humble cultivateur, il y resta ignoré et put offrir un asile à des proscrits qu'il avait connus dans des jours meilleurs. Il donna les plus grandes preuves d'amitié au ministre Roland et à son infortunée épouse, et ce fut à lui que celle-ci confia sa fille et le manuscrit de ses mémoires. Il mourut en 1828.
Outre les nombreux articles donnés par Bosc dans les Mémoires de I Institut , les Bulletins de la Société philomatique , les Annales de la Société d'agriculture , le Dictionnaire d histoire naturelle de Déterville , etc., on a de lui : Histoire naturelle des coquilles , contenant les mœurs des animaux qui les habitent, cinq volumes in-8c , 1801 ; Histoire naturelle des vers , deux volumes in-18, 1801 ; Histoire naturelle des crustacés, deux volumes in-1 8, 1802.
LES SCIENCES NATURELLES ET LA riIILOSOPHIE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE (SUITE),
Haller, Camper, Vicq d’Azyr, Spallanzani, Blumenbaeh, Laeépède, Bonnet, De Geer, CUto Muller, Peyssonnel, Trcmbley, Pallas, George et Théophile Gmelin, Guetlard, Hutlon, Werner, Rome de Lisle, Haüy, De Saussure, Dolomieu, André Thouin, Van Spaëndonck. — Les encyclopédistes et la Révolution. — Lakaual.
Parmi les anatomistes et les physiologistes les plus éminents du dix-huitième siècle, se distingue Albert de Haller, contemporain de Linné et de BufTon, qui naquit à Berne, le 16 octobre 1708, Grand anatomiste, savant botaniste, ^physiologiste sans égal, d’une érudition immense, il brilla aussi comme poète, et doit être rangé parmi les hommes les plus remarquables du dix-huitième siècle. La fortune sembla réunir sur lui toutes ses faveurs. Né dans l’opulence, richement doué sous le rapport physique et intellectuel, il se montra enfant précoce et homme de génie; il occupa les plus hautes fonctions scientifiques et politiques, et mourut dans un âge avancé entouré de la plus grande considération.
A l’âge de dix ans, affirment ses biographes, il possédait parfaitement le grec et le latin, et à quinze, il avait déjà fait une tragédie et un poème épique de plus de quatre mille vers. Il s’adonna d’abord à la poésie et aux lettres; mais bientôt, s’étant rendu à Leyde, où professait le célèbre Boerhaave, il fut en-
thousiasmé de ses leçons et se livra tout entier à l’étude de la médecine et de l’histoire naturelle. Un an après (1727), il soutenait brillamment sa thèse doctorale. Il voyagea ensuite en Angleterre, vint à Paris, où il se lia avec les deux Jussieu et avec le savant anatomiste Winslow, dont il suivit les leçons ; puis, de retour à Berne, fut nommé bibliothécaire de sa ville natale (1730).
Lorsque George II, roi d’Angleterre et électeur de Hanovre, fonda à Gœttingue l’Université devenue célèbre, il appela Haller à la chaire d’anatomie et de chirurgie. A la voix éloquente et sympathique du jeune professeur, les élèves accoururent en foule, et la ville prit bientôt une importance considérable. Haller y resta dix-sept ans et y composa plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres ses Icônes anatomicæ. Il prit part à la fondation de la Société royale de Gœttingue, dont il fut nommé président. Son enseignement brillant empruntait encore un intérêt plus grand aux expériences qu’il savait faire avec une habileté rare, et ses élèves, fiers de leur maître, l’aidèrent dans ses recherches et ajoutèrent leurs études aux siennes.
Les plus belles expériences, les plus beaux travaux auxquels Haller ait attaché son nom, sont ses recherches sur l'irritabilité et la sensibilité ; il prouva d une manière décisive que la sensibilité et l’irritabilfté (contractilité) sont parfaitement distinctes l’une de 1 autre ; la première se fait par les nerfs, la seconde parles muscles. Lorsque les parties sont sensibles, elles le sont par les nerfs, et lorsqu’elles sont
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irritables, c’est par les muscles, proposition juste et absolument vraie, qui souleva cependant alors de nombreuses objections.
Les principaux travaux de Haller appartiennent plus spécialement à la médecine et à l’étude particulière de l’homme ; mais s’il fut le premier de son temps en anatomie et en physiologie, il peut encore, par ses études sur la botanique, par ses considérations sur les êtres en général, par ses connaissances en anatomie comparée, être placé parmi les naturalistes les plus distingués de son siècle.
Après dix-sept ans de professorat à Gœttingue, Haller, fatigué d’un travail incessant, fit un voyage à Berne, où ses compatriotes ne négligèrent rien pour le retenir. Il fut nommé membre du conseil souverain et comblé de tous les honneurs qu’une république pouvait conférer. Mais cela ne changea pas ses goûts, et il resta toujours aussi dévoué à la science.
Il fit, à Berne, des expériences sur la génération, sur la formation de l’œuf de poulet, sur le développement du fœtus dans les mammifères, travaux dont il consigna plus tard les résultats dans un ouvrage intitulé : Opéra minora, trois volumes in-4°, 1762-68. Ce fut à Lausanne qu’il publia son principal ouvrage, ■ les Elementa physiologies , en huit volumes in-4°, 1757-66, fruit de trente années de travail. C’est, au dire de Cuvier, le plus bel ouvrage de physiologie qui ait jamais été écrit ; il y démontre que la physiologie ne doit pas être séparée de l’anatomie, et établit les règles les plus sages pour la dissection et les expériences. Il constate que le tissu cellulaire est la
trame de la fabrique du corps humain et de tous les corps organisés, et qu’il est la matière première dont sont composés tous les autres tissus; il y pousse l’étude du système vasculaire dans tous ses détails, ainsi que celle du système nerveux. Il fait, en outre, sur la digestion, la circulation, la respiration et la génération, des recherches importantes qui ont une influence considérable sur la pathologie et l’enseignement de la médecine.
Il publia ensuite, à Berne, une Histoire des plantes de la Suisse, en trois volumes in-folio, avec planches. Dans cet ouvrage, remarquable par la netteté des descriptions et la richesse de la synonymie, il distribue les plantes en s’efforçant d'établir l’ordre naturel par le rapprochement des caractères essentiels qui se ressemblent et constituent les vrais genres. II aida ainsi au triomphe de la méthode naturelle, dont il avait peut-être puisé les principes dans ses entretiens avec Bernard de Jussieu.
Haller a laissé encore, outre une foule de mémoires et d’opuscules, comme œuvre d’érudition, quatre gros volumes intitulés : Bibliotheca botanica , Bibliotheca medica , Bibliotheca chirurgica et Bibliotheca anatomica. Dans cette bibliothèque, il examine et apprécie plusieurs milliers d’ouvrages. Ses poésies ont la plupart des sujets philosophiques : sur l'origine humaine, sur la gloire, sur la vertu ; on y trouve des idées élevées des sentiments touchants; on estime surtout son poème sur les Alpes.
Haller mourut en 1777, à l’àge de soixante-dix ans, entouré d’une nombreuse famille, recevant les hom-
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mages de tous les étrangers de marque qui visitaient la Suisse. Il jouit jusqu’au dernier moment de toutes ses facultés, et telle était la force de caractère de cet homme remarquable que, lorsqu’il se sentit, dans sa dernière maladie, frappé à mort, il observa jusqu’à la fin la marche décroissante des forces vitales, et indiqua -par un dernier signe le moment où son pouls s’arrêta.
Haller était d'une taille élevée; sa physionomie était imposante, ses mœurs austères, sa diction pleine de charme ; comme écrivain, il put embrasser les genres les plus opposés avec une égale facilité ; il parlait la plupart des langues vivantes, et écrivait avec un égal talent en latin, en allemand et en français. Dans ses fonctions administratives, il apportait la même activité, la même supériorité que dans ses travaux scientifiques. Ami de la vérité et de la justice, il montra toujours, même envers ses adversaires, une courtoisie parfaite et une grande libéralité.
Sur les traces de l'illustre Haller marche Pierre Camper, né à Leyde le 1 1 mai 1722. Son père, Florent Camper, ministre de l’évangile, homme versé dans les sciences, était lié avec Boerhaave, Muschenbroëck, et nombre d’autres savants. Ce fut au milieu de ces hommes illustres que vécut le jeune Camper, et son intelligence très développée le porta naturellement vers les sciences. 11 étudia la médecine sous la direction de Yan Rooyen, et le dessin dans l’atelier du peintre Moore. En 1746, à l’âge de vingt-quatre ans, il fut reçu docteur en philosophie et en médecine.
Deux ans après, il perdait son père; libre alors de
contenter son goût pour les voyages, il visita 1 Angleterre, la France, l’Allemagne et la Suisse, accueilli avec faveur par les savants les plus distingués de cette époque et profitant de leurs leçons. De retour dans sa patrie, il fut nommé professeur de philosophie et de médecine à Franeker, puis à Amsterdam et à Groningue, et s’y fit remarquer. Après quinze années de professorat, il se retira dans sa maison de campagne, en Frise, pour s’y adonner tout entier à ses travaux. Il publia de nombreux mémoires qui remportèrent des prix dans les diverses académies de l’Europe, et fut nommé membre correspondant des Académies de Berlin, de Paris, de Saint-Pétersbourg. Cette haute position scientifique le conduisit aux honneurs; il fut nommé membre du conseil d’Etat des Provinces unies et vint alors se fixer à la Haye (1786).
Les travaux de Camper sont très variés; ils ont principalement rapport à la médecine, à la chirurgie, à l’anatomie, à la physiologie, à l’anthropologie. On lui doit, en histoire naturelle, un mémoire sur Y Ouïe des poissons (1761), dans lequel il donna la description anatomique de cet organe; un mémoire sur YOrangoutang et autres espèces de singes , avec la description de l’organe de la voix chez ces animaux; des Recherches sur le rhinocéros bicorne et sur le renne ; un travail sur h Eléphant; un autre sur le curieux crapaud appelé Pipa. Le premier, il découvrit la présence de l’air dans les cavités intérieures du squelette des oiseaux ; il imagina de comparer le squelette des espèces vivantes avec les fossiles, et en conclut que
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plusieurs espèces d’animaux avaient disparu; il cite entre autres le mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées. Campera publié des travaux très remarquables sur les Variétés de l’espèce humaine, et démontré que chaque race possède une forme particulière de crâne. En mesurant ces crânes, il vit que le front fuyait et que la mâchoire avançait à mesure que l’on passait de la race blanche aux races jaune, rouge et noire, et imagina son fameux angle facial , composé de deux lignes, dont l’une, partant du point le plus saillant du front, descendait à la racine des incisives, et l’autre horizontale, partant de ce dernier point, était menée au trou auditif. Il remarquait que l’angle ainsi formé était plus ouvert chez les races où le front était le plus saillant et la mâchoire la moins proéminente, et que cet angle diminuait à mesure que ces caractères s’effaçaient chez les races humaines et les animaux. C’est- ainsi qu’il obtenait pour la race blanche un angle de 80 degrés; pour la race mongole, 75 degrés; un angle de 70 degrés pour la race nègre ; de 65 degrés pour l’orang-outang jeune, et de 40 degrés seulement pour l’orang-outang adulte. Le degré d’ouverture de cet angle, en donnant la proportion relative du crâne et de la face, peut indiquer, d'une manière générale, le développement plus ou moins considérable du cerveau et, par conséquent, de l’intelligence, au moins chez l’homme et les singes; mais il n’est plus guère applicable aux autres mammifères, dont un grand nombre ont des sinus frontaux très développés, ce qui fait beaucoup varier l'ouverture de l’angle facial.
Camper mourut en 1789, le 7 avril, laissant derrière lui des regrets unanimes. Son talent comme professeur était fort remarquable et rehaussé par son habileté de dessinateur. Il avait une belle ligure, une voix flexible et douce, une grande abondance d’idées et une grande facilité de parole. Il joignait à cela des manières simples, l’affection la plus tendre pour sa femme et ses enfants, à l’éducation desquels il consacrait tous les instants de loisir de sa vie laborieuse. Les œuvres de Camper, qui ont trait à l’histoire naturelle, ont été traduites en français et publiées par Jansen, en trois volumes in-8°, 1803.
Les travaux de Daubenton et de Haller, en anatomie comparée, eurent dans Vicq-d’Azyr un digne continuateur; écrivain brillant autant qu'habile anatomiste, il jouit d’une réputation méritée. Malheureusement une mort prématurée l’enleva aux sciences et ne lui permit pas de réaliser le projet d’écrire un traité complet d’anatomie et de physiologie comparées dont il avait établi le plan avec une méthode très remarquable.
Félix Vicq-d’Azyr, né à Valognes en 174S, était fils d’un médecin, et naturellement appelé à suivre la même carrière. Ses succès au collège lui inspirèrent d’abord le goût de la littérature et de la poésie ; mais son père l’ayant envoyé à Paris pour y terminer ses études, le jeune Vicq-d’Azyr suivit les cours de médecine et d’anatomie et s’éprit de cette science. Il y devint même si habile, qu’à peine reçu docteur, il put ouvrir des cours d’anatomie comparée, auxquels la clarté et l’élégance de ses démonstrations attirèrent
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une telle vogue, que la Faculté s’en émut et fit interrompre ses leçons.
A cette époque, Antoine Petit était professeur d’anatomie au Jardin du roi ; appréciant la valeur de Vicq-d’Azyr, il le choisit pour son suppléant, comptant laisser entre ses mains la chaire qu’il songeait dès lors à abandonner. Mais BufFon était directeur et omnipotent; il donna la chaire à Portai. En 1776, Vicq-d’Azyr profita de la protection de Turgot et de Lassone, premier médecin du roi, pour demander la création d’une société royale de médecine; elle fut accordée par lettres patentes du roi Louis XVI, et le jeune professeur en fut nommé secrétaire perpétuel, fonctions qu’il remplit avec éclat et qui lui fournirent l’occasion de développer sur un $aste théâtre les talents qui le distinguaient. C’est à lui qu’incombait la tâche d’écrire l’éloge des membres décédés, et il la remplit avec tant de talent, dans un style si pur, si élégant et si plein d’élévation, qu’il fut jugé digne d’occuper, dans le sein de l’Académie française, le fauteuil que BufFon venait d’y laisser vacant.
La réputation dont jouissait Vicq-d’Azyr parmi les savants comme parmi les gens de lettres le fit choisir comme médecin de la reine Marie-Antoinette. Mais, lorsque éclata la Révolution, il devint l’objet de suspicions qui atteignaient alors tous les hommes pourvus d’un emploi à la cour. Surchargé de travaux, accablé d’inquiétude et de découragement, il tomba malade et succomba le 20 juin 1794, à l’âge de quarante-six ans.
Les travaux de Vicq-d’Azyr sont nombreux et très variés ; ils embrassent des sujets de médecine, d’art
vétérinaire et surtout d’anatomie, tant humaine que comparée. On lui doit un excellent mémoire sur \ Analogie qui existe entre les membres inférieurs et supérieurs chez V homme et les animaux , un travail complet sur Y Anatomie du cerveau , qui n’existait pas avant lui, Y Histoire anatomique des poissons et des oiseaux comparée à celle de l’homme , celle des singes. Il releva l’anatomie comparée, qui, à cette époque, était presque tombée en oubli dans l’école de Paris; il en établit les principes, reconnut la loi de la corrélation des organes, et fut, dans cette voie, le précurseur de Cuvier. Ses idées sont exposées dans le Discours préliminaire du système anatomique de Y Encyclopédie méthodique , où il forme près de deux cents pages ; il y recommande la méthode et l'union de l’anatomie et de la physiologie.
On peut regarder Spallanzani comme un des fondateurs de la physiologie expérimentale ; ses recherches sur la digestion et sur la génération n’ont rien perdu de leur valeur aujourd’hui.
Lazare Spallanzani était né à Scandiano, dans le duché de Modène, en 1729. Il reçut une instruction très étendue et brilla dès son jeune âge dans les genres les plus opposés. Il débuta par des études littéraires, et professa à Reggio la philosophie et la littérature grecque ; mais son goût dominant le ramena vers 1 histoire naturelle, et il se fit bientôt, par ses travaux, dans cette nouvelle voie, une grande réputation parmi les savants. Tout entier à ses études, il refusa toutes les positions qui pouvaient l’en distraire, et n’accepta que la chaire des sciences natu-
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relies à l’Université de Pavie, qu'il conserva jusqu’à sa mort, en 1799.
Ses travaux sont fort nombreux; ses Recherches sur la digestion et sur la génération prouvent qu’il avait au plus haut degré le génie de l’expérimentation. Son Voyage en Sicile et dans les Apennins , six volumes in-8° (1792), est rempli d’observations du plus grand intérêt. Dans ses excursions, il montrait l’ardeur la plus vive ; on le voit, à l’âge de soixante ans, s’approcher des cratères toujours en éruption du Stromboli et des laves du Vésuve, au risque d’éprouver le sort de Pline, et, dans ses études de cabinet, il se livra souvent sur lui-même à des expériences physiologiques qui auraient pu compromettre gravement sa santé. Outre les ouvrages cités plus haut, nn lui doit des Observations microscopiques et une foule de mé- : moires sur des sujets d’histoire naturelle qui ont été ‘ réunis dans scs œuvres complètes, seize volumes in-8°.
Gomme anatomiste et physiologiste appartenant au dix-huitième siècle, nous citerons encore Blumenbach, qui peut, en outre, être considéré comme le fondateur de la science ethnologique.
J. -Frédéric Blumenbach, né à Gotha, le 11 mai 1752, fit ses études à l’Université de Gœttingue. Après y avoir obtenu le diplôme de maître en philosophie et de docteur en médecine, il devint professeur de cette ■ même université et conservateur du cabinet d’histoire naturelle. Ses travaux sur l’histoire physique de l’homme ne tardèrent pas à le placer au rang des savants les plus distingués de l’Europe. Il s’occupa tour à tour d’anatomie, de physiologie, de zoologie,
de médecine, et apporta dans ces diverses branches de la science un esprit observateur, un style précis et une érudition sûre.
Dans sa Dissertation sur la variété du genre humain , in-4° (1775), en latin, suivie de la Description des crânes de sa collection (1790), il étudie comparativement les crânes des diverses races humaines, en fait ressortir les caractères distinctifs, et partage le genre humain en cinq races distinctes : caucasienne, mongole, éthiopienne, malaise, américaine. Avant lui, Buffon n’avait vu dans les différentes races que le même homme teint de la couleur du climat.
On lui doit en outre un Manuel d'anatomie com- ■k parée , in-S° (1805), un Essai de physiologie comparée entre les animaux ci sang chaud et les animaux à sang froid (1787), et surtout un Manuel d' histoire naturelle , deuxvolumes (1779-1790), qui eutun immense succès. Le premier, il y sépare, sous le nom de bimane , l’homme du singe, en se fondant sur la disposition du pouce du pied, opposable chez l’un, tandis que chez l’autre il ne l’est pas. Il y décrit pour la première fois Y ornithorynque, ce singulier quadrupède d’Australie à bec de canard. Blumenbach mourut dans un âge très avancé, en 1840.
Malgré son génie, Buffon n’avait pas fait école. On peut cependant considérer comme son disciple Etienne de La ville, comte de Lacépède, qui naquit à Agen, en 1756, d’une famille riche et titrée. Il reçut une excellente éducation et montra d’abord un penchant décidé pourla musique ; quelques compositions musicales lui valurent même les encouragements de
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Gluck. Plus tard, la lecture des ouvrages de Bufion développa chez lui le goût des sciences naturelles, à tel point même que, pouvant prétendre, d’après sa naissance et ses relations, à un rang distingué dans l’armée ou la diplomatie, il préféra la modeste place de sous-démonstrateur au Jardin du roi, que lui offrit Buffon, à qui il avait adressé quelques-uns de ses essais. Ce grand naturaliste l’appela même à travailler avec lui à la continuation de son Histoire naturelle , et Lacépède publia le premier volume de son Histoire des reptiles (1788), quelques mois avant la mort de Buffon. L’année suivante, il donna le second volume qui traitait des serpents.
Pendant les troubles de la Révolution, Lacépède se retira à la campagne, s’efforçant sagement de se faire oublier, et ne rentra à Paris qu’après le 9 thermidor. Lors de la nouvelle organisation du Muséum, on créa pour lui une chaire spéciale affectée à l’histoire des reptiles et des poissons, et ses leçons eurent un certain retentissement. Dès lors, les faveurs lui arrivèrent en fouie; il devint membre de l’Institut, président du Sénat, grand chancelier de la Légion d’honneur, ministre d’État, pair de France, etc., se ralliant peut-être un peu trop facilement à tous les régimes. Mais son caractère honorable, son obligeance, sa charité, lui firent pardonner les instincts de courtisan, qu'il devait sans doute à son éducation première. Son genre de vie était des plus simples, et il employait les émoluments qu’il retirait de ses places à des actes de libéralité.
Il publia, de 1798 à 1803, son Histoire naturelle des
poissons, cinq volumes in-4°, qui résume tout ce que l’on savait alors sur 1 organisation de ces animaux, sur leurs habitudes, sur les divers genres de pèche , il l’exposa dans un style élégant. Cette histoire des poissons fut suivie de celle des cétacés, qui termine le grand ensemble des animaux vertébrés. On lui doit en outre une Histoire naturelle cle l'homme , 1827, in-8°, et de nombreux mémoires et articles insérés dans les recueils scientifiques de l’époque. Dans tous ses ouvrages, Lacépède, en cherchant à imiter le style de Buffon, tombe souvent dans l’emphase ; il a toutefois l’art d’intéresser ses lecteurs et montre plus de méthode que son modèle.
Au point de vue de la classification, quelques naturalistes apportèrent des modifications au système de Linné ; tel fut Brisson, qui, dans son Ornithologie (1760), donna une nouvelle classification des oiseaux fondée sur la forme du bec et des pieds, sur le nombre des doigts et leur mode d'union. Cet ouvrage est remarquable par l’exactitude des descriptions, et établit beaucoup de coupes génériques encore admises aujourd’hui.
Le naturaliste autrichien Laurenti, dans son Systema reptilium , modifia heureusement la classification de Linné qui comprenait la classe sous le nom d ' Amphibies, et y rattachait les poissons cartilagineux (squales, esturgeons, lamproies, etc.), et Daubenton rédigea pour Y Encyclopédie la partie erpétologique.
Artédi, l’ami de Linné, fit, sur les poissons, d’excellents travaux que celui-ci adopta dans les premières
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éditions de son Sijstema naturæ ; mais, plus tard, il abandonna les divisions établies par Artédi sous les noms d’acanthoptérygiens, de malacoptérygiens, de chondroptérygiens et de branchiostèges. Gmelin rétablit ces divisions qu’adopta Cuvier. Le naturaliste allemand Bloch donna, en 1781, une Histoire naturelle clés poissons en douze volumes in-folio, accompagnée d’un atlas de quatre cent trente-deux planches; les descriptions et les figures de cet ouvrage ont une exactitude qui les fait encore rechercher aujourd’hui.
Jusqu’alors on avait fort négligé l’étude des invertébrés; les mollusques n’étaient guère connus que par leurs coquilles, et ce fut sur elles que Linné fonda sa classification artificielle. Daubenton, le premier, comprit la nécessité d’établir la classification sur la structure de l’animal, et il lut à l’Académie des sciences (1743) un mémoire sur ce sujet, mais sans présenter de classification. Guettard, Réaumur, Adanson, Pallas appuyèrent ces idées, qui ne furent cependant appliquées qu’à la fin du dix-huitième siècle par Lamarck.
L’enlomologie était plus avancée. Pour la première fois, Linné avait caractérisé d’une manière claire et rigoureuse les groupes, les genres, les espèces; presque tous ses ordres subsistent encore aujourd’hui. Les observations curieuses de Réaumur sur les mœurs des insectes, sur leur structure et sur leur industrie contribuèrent le plus à répandre le goût de l’entomologie. Il fut suivi dans cette voie par son contemporain, le philosophe Bonnet, à qui l’on doit la découverte de la reproduction si étrange des pucerons, et par le naturaliste suédois de Geer.
Charles Bonnet s’est fait connaître comme naturaliste et comme philosophe. Il nacjuit à Genève, en 1720, dans une famille protestante, qui avait dû s’expatrier à l’époque de la Saint-Barthélemy et chercher en Suisse un abri contreles fureurs de la guerre civile et de l’intolérance religieuse. Ses aïeux avaient trouvé, sur cette terre étrangère, non seulement une généreuse hospitalité, mais encore la considération due à leurs talents, et ils occupaient de hautes fonctions dansla magistrature delà république genevoise.
Tel était donc l’héritage réservé au jeune Bonnet, dont les études furent dirigées vers la jurisprudence. Doué d’une grande intelligence et d’une imagination vive, Charles Bonnet remporta de prompts succès dans les lettres et dans la physique ; mais il étudia sans enthousiasme les principes plus abstraits du droit. L’histoire naturelle, au contraire, l’attirait, et la lecture du Spectacle de la nature , de Pluche, et surtout des mémoires de Béaumur, décida de son goût pour l’étude des merveilles de la nature. Vivement frappé de faits aussi curieux que nouveaux pour lui, il se met à la recherche des êtres dont Réaumur n’avait pas parlé ; il les observe, les décrit, et le voilà devenu naturaliste. A dix-huit ans, il communiquait déjà à Réaumur plusieurs faits intéressants, et, à vingt ans, il faisait cette curieuse découverte de la fécondité extraordinaire des pucerons, qui peuvent se reproduire pendant onze générations sans union {parthénogenèse). Il fit, avec une rare ingéniosité, des expériences sur l’appareil respiratoire des chenilles, des papillons, sur la structure du tænia, sur la pro-
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priété qu’ont les vers de reproduire les parties amputées, et il consigna ses observations dans son Traité d'insectologie (1745), travail qui le fît inscrire par l’Académie des sciences de Paris au nombre de ses correspondants.
En 1754, il publia son Traité sur l'usage des feuilles , ouvrage remarquable par la logique sévère, par la sagacité des observations et par la solidité de leurs résultats. Dans ce livre sont consignées ses découvertes sur la physique végétale. « C’est l’un des plus importants pour la science que le dix-huitième siècle ait produits », dit Cuvier. Il y développe avec une netteté admirable les rapports des végétaux avec les éléments qui les entourent ; action si bien calculée par la nature que, dans une multitude de circonstances, il semble que la plante agisse pour sa conservation avec sensibilité et discernement. Ainsi, il montre les racines se détournant, se prolongeant pour chercher la meilleure nourriture, les feuilles se tordant de diverses façons pour trouver l’air plus abondant ou plus pur; toutes les parties de la plante se portant vers la lumière malgré les obstacles ; il montre le végétal luttant en quelque sorte de sagacité et d’adresse avec l’expérimentateur pour se placer dans les conditions les plus favorables à son bien-être, et il en arrive à lui accorder la sensibilité.
Une vaste carrière s’ouvrait devant le savant observateur, qui aurait pu arracher encore bien des secrets à la nature, si celle-ci lui eût laissé les forces physiques nécessaires à l’accomplissement de sa tâche; mais elle le priva du flambeau qui le gui-
dait dans ses recherches. Ses yeux, affaiblis par de longs travaux et par l’usage du microscope, lui refusèrent leur secours, et son esprit, trop actif pour supporter un repos absolu, se lança dans le champ de la philosophie spéculative.
Dans ses Considérations sur les corps organisés , Bonnet présente sa célèbre hypothèse de la préexistence des germes. Il admet que ces germes ont été créés tous ensemble et enfermés dans des corps vivants, au sein desquels ils sont emboîtés les uns dans les autres, attendant que leur tour arrive de croître et de se développer. Selon lui, la production d’un être vivant ne serait due qu’à l’évolution d’un germe préexistant. Cette théorie, plus ingénieuse que vraie, bien que soutenue par des hommes de la valeur de Leibnitz, Malebranche, Haller, et par Cuvier luimême, a été renversée par celle de Y épigenèse, qui considère tout être organisé comme le produit de formations, nouvelles et successives.
Mais c’est dans sa Contemplation de la nature que le génie de Bonnet se déploie tout entier. Partant de cette proposition de Leibnitz que tout est lié dans l’univers et que la nature ne fait point de saut, il trace d’une main hardie cette échelle des êtres commençant aux substances les plus simples, s’élevant par des degrés infinis aux minéraux, aux plantes, aux animaux, à l’homme enfin, et, par lui, aux intelligences célestes, et se terminant dans le sein de la divinité. Cette gradation régulière dans le perfectionnement des êtres, présentée avec le talent de Bonnet, forme un tableau enchanteur qui lui gagna beaucoup
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de partisans. Ce livre, aussi remarquable par l’agrément du style que par l’intérêt et le nombre des faits qui y sont rassemblés, est un des mieux écrits pour plaire à l’imagination et inspirer le goût de l’étude des merveilles de la nature.
Dans ses traités de métaphysique, il accorde une grande part au cerveau et à l’organisation ; pour lui, l’influence du physique sur le moral est incontestable ; mais il se défend avec force d’être, comme on l’en a accusé, matérialiste et fataliste. Bonnet était, au contraire, un philosophe profondément religieux. Dans sa Palingénésie , il s'efforce de prouver l’immortalité de l’âme chez l’homme; il reconnaît même aux animaux le même privilège, et il défend la révélation dans ses Recherches philosophiques sur les preuves du christianisme (1773). Toutefois, il interprète à sa façon la Genèse. Pour lui, le globe a été le théâtre de révolutions nombreuses ; le chaos décrit par Moïse n’est que le résultat delà dernière de ces révolutions, et la création dont il nous fait le récit n’est autre chose que la résurrection des animaux qu’elle a détruits; résurrection produite par les germes contenus dans les animaux anciens ; et ce sont ces germes indestructibles qui établissent un lien entre la faune et la flore de chaque période et celles de la période suivante. Mais les êtres vivants subissent à chaque révolution du globe des transformations profondes ; les animaux anciens ne ressemblaient pas à ceux qui vivent de nos jours. Bonnet est donc transformiste ; mais son transformisme ne ressemble en rien à celui de Lamarck ou de Darwin.
Bonnet conserva pendant un assez long temps ce calme de l’âme dont ses écrits portent l’empreinte. Il mourut, heureux et honoré, à l’âge de soixante-treize ans, le 20 mai 1793, à la suite cl’un affaiblissement graduel. Et, malgré les attaques de ses envieux et les sarcasmes de Voltaire, la ville de Genève, glorieuse d’avoir eu un tel citoyen, lui décerna des honneurs publics.
Ses œuvres complètes ont été réunies en huit volumes in-4°, puis en clix-huit volumes in-8J. Dans la préface de ses ouvrages d’histoire naturelle, avec une modestie rare, il en reporte la gloire à Réaumur, et attribue au hasard, qui l’a mieux servi, les observations qu’il publie et qui ont échappé à ce savant, dont il se dit l’élève. Il laissait après lui un neveu, de Saussure, qui, dans une autre branche de la science, devait également illustrer son nom.
Parmi les entomologistes observateurs; de Géer mérite une mention spéciale. Né en Suède en 1720, le baron de Géer fut un des élèves les plus assidus de Linné. Versé dans toutes les branches de l’histoire naturelle, il s’adonna par goût plus spécialement à l'entomologie. A l’exemple de Réaumur, dont il avait profondément étudié les travaux, il publia des Mémoires pour servir à l’histoire clés insectes , sept volumes in-4°, avec figures (1752-1778). Cet ouvrage, rempli d'observations curieuses sur les mœurs et l’organisation des insectes, dénote chez son auteur une patience et une sagacité rares. Disciple de Linné, de Géer s’occupa plus que Réaumur de classification, et fit usage des caractères tirés de la forme des parties de
la bouche. Dans son ouvrage sont décrites et classées plus de quinze cents espèces, et le nombre en devait être beaucoup plus considérable; mais il mourut à l’âge de cinquante-huit ans, avant d’avoir pu mettre en œuvre tous ses matériaux.
Vers la même époque, Lyonnet, naturaliste hollandais, publiait un Traité anatomique de la chenille du saule , gros volume in-4°, avec dix-huit planches gravées par l’auteur lui-même, chef-d’œuvre de patience et d’habileté qui n’a pu être encore dépassé. Et le Danois Otto-Frédéric Muller se faisait un nom célèbre par ses travaux sur les petits animaux. 11 fit des observations très curieuses sur la structure et les habitudes des vers (Sur les vers de terre et d’eau douce, deux volumes in-8°, 1773), sur les animalcules infusoires qu'il essaya, le premier, do distribuer en genres ( Animaux infusoires, in-4°, 1784), sur les Hydrachnés, les Entomostracés , sur les insectes du Danemark, etc.
La véritable nature des polypiers avait été jusqu’alors méconnue ; Marsigli, dans son Histoire de la mer , avait décrit les prétendues fleurs des coraux, et Tournefort les considérait comme des plantes marines. Ce fut Peyssonnel, chirurgien de la marine française, qui, dans un mémoire publié en 1727, affirma, le premier, que les prétendues fleurs de coraux sont des animaux agrégés, et que les parties solides des coraux, des madrépores et autres lithophytes, ne sont que les tests agglomérés servant d’habitation à ces animaux. Réaumur, qui présenta le mémoire à l’Aca-
démie, ne soutint pas cette opinion, et Linné luimême hésita longtemps à comprendre ces zoophytes dans le règne animal. Ce ne fut qu’après que Trembley eut publié ses expériences sur l’hydre d’eau douce (1744), qu’on reconnut, dans ces polypes, le type des animaux des coraux.
Abraham Trembley, né à Genève en 1700, fut d’abord docteur au ministère évangélique; mais, plus porté, par ses goûts, à l’étude des sciences naturelles, il préféra s’adonner à l’instruction et accepta les fonctions de précepteur des enfants du comte de Bentinck, résident anglais à la Haye, puis celles de gouverneur du jeune comte de Richmond, avec lequel il visita l’Allemagne et l’Italie. Plusieurs mémoires intéressants le firent nommer membre de l’Académie des sciences de Paris, puis membre de la Société Royale de Londres. Ce fut en 1744 qu’il publia son mémoire relatif à X Histoire du polype d'eau douce , travail si détaillé, si exact et si intéressant, qu’il faisait l’admiration de Réaumur et de Bonnet, et lui acquit une renommée dans le monde savant. Rentré à Genève, il y devint membre du Grand Conseil et continua de s’occuper de ses études favorites. Il fit des recherches sur les Insectes qui attaquent les blés et sur les moyens de les éloigner oit de les détruire. Trembley mourut à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, entouré de la considération et de l’amitié de tous ceux qui avaient pu apprécier son savoir, sa modestie et les charmes de son caractère. '
Après lui, John Elus, naturaliste anglais, publia une Histoire des zoophytes (1754), où l’on trouve de
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bonnes descriptions et d’excellentes figures de polypiers, et dont son ami Solander donna plus tard une nouvelle édition beaucoup augmentée.
Jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, la géologie n’existe pour ainsi dire pas, bien que de nombreuses théories cosmogoniques aient vu le jour. Celles de Thomas Burnet, deWhiston et de Woodward, n’avaient eu pour but que de corroborer la Genèse et d’expliquer le déluge. Celle de Demaillet, publiée sous le nom de Tellinmed , son anagramme, n’est qu’un amusant roman. Scheuchzer, médecin suisse, donna son Muséum diluvianum, catalogue raisonné des fossiles qu’il avait déterminés, et parmi lesquels figure son fameux Homo diluvii testis, « triste relique de cette race perverse», dit-il , mais que Cuvier reconnut plus tard pour les restes d’une salamandre gigantesque. Puis vint Bufion avec sa Théorie de la terre , conception grandiose, mais qui attribuait à l’eau toutes les modifications de la surface du globe. Ce ne fut qu’après les travaux de Pallas que, dans son immortel ouvrage des Epoques de la nature , Buffon, rectifiant sa théorie, reconnut l’action du feu central dans la production des montagnes et perfectionna ses idées sur les fossiles.
On peut considérer comme ayant établi les véritables fondements de la géologie, Pierre-Simon Pallas, né en 1741, à Berlin. Son père, chirurgien et professeur à l’Université de cette ville, le dirigea d’abord dans l’étude des langues. Doué d’une grande intelligence et d’une mémoire prodigieuse, le jeune
P allas posséda bientôt suffisamment le latin, le français, l’anglais et l’allemand pour écrire correctement dans ces quatre langues. Son père l’envoya alors à Leyde, où Albinus professait l’anatomie et Muschenbroeck la physiologie. Il suivit assidûment leurs cours, et étudia avec non moins d’ardeur les magnifiques collections des musées de Hollande. Reçu docteur à dix-neuf ans, il choisit pour sujet de sa thèse inaugurale l’origine et la classification des vers intestinaux: Dp infestis viventibus vitra viventia (1760), qui fut regardé comme un chef-d’œuvre ; six ans après, il publia son Elenchus zoophytorum, ouvrage fort remarquable, où les genres sont bien établis, et qu’il fait précéder d’une introduction magistrale sur la nature de ces animaux fort peu connus à cette époque.
Malgré les facilités d’étude qu’il trouvait en Hollande et les relations qu'il y avait contractées , il retourna à Berlin ; mais bientôt dégoûté du peu de protection que les sciences naturelles obtenaient alors dans son pays, il accepta l’offre que lui fit Catherine II de Russie, de faire partie d’une mission scientifique. L’expédition, qui avait pour but principal d’aller observer, en Sibérie, le passage de Vénus sur le soleil, était composée d’astronomes, d’ingénieurs et de naturalistes, et ces derniers devaient parcourir en différents sens l’immense territoire qu’ils avaient à explorer.
Pallas partit au mois de juin 1768, parcourut les plaines qu’arrose le Volga, visita les bords de la mer Caspienne, explora les monts Ourals, vit Tobolsk,
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gagna les monts Altaï, et atteignit les frontières de la Chine. Il rentrait à Saint-Pétersbourg en 1774, après six années de voyages difficiles et fatigants, dans des pays inconnus, parmi des peuples rudes et sauvages. Mais, exténué de fatigue, épuisé par les privations, à trente-trois ans, ses cheveux étaient blanchis et sa vue altérée. Et cependant, de tous ses compagnons, il était le moins maltraité, car seul il fut en état de donner une relation de ce voyage.
L’impératrice le récompensa d’ailleurs noblement ; il fut comblé de titres et de décorations, pourvu de bons bénéfices, et lorsque, pour rétablir sa santé, il manifesta l’intention de se retirer en Crimée, Catherine lui fit don de deux villages et d’une somme considérable pour son installation.il y passa quinze ans, occupé de ses études et de la publication de ses ouvrages ; mais enfin, las de son isolement et tourmenté du désir de revoir l’Europe civilisée, il vendit ses biens à vil prix, quitta la Crimée et revint à Berlin, sa ville natale. Les académies savantes se disputèrent l’honneur de le compter parmi leurs membres, et celles de Berlin, de Stockholm, de Paris, lui ouvrirent leurs portes. A l’âge de soixante-dix ans, son activité infatigable le poussait encore à voyager en France et en Italie, lorsqu’il tomba malade et mourut le 8 septembre 1811.
Pallas fut un des hommes les plus éminents du dix-huitième siècle ; sa vie tout entière fut consacrée à la science et personne n’y a porté plus loin l’activité, le courage et l’esprit d’observation. L’estime et l’amitié de tous ceux qui l’approchèrent et les bonnes
relations qu’il entretint avec ses émules prouvent la droiture et la douceur de son caractère.
Le nombre des ouvrages de Pallas est considérable ; nous ne citerons ici que les plus importants. Dans ses Voyages à travers plusieurs provinces de ï empire russe, trois volumes in-4° (1771-1776), et son Tableau physique et topographique de la Tauride (1795), in-4°, il donna de nombreuses observations géologiques, qu’il développe dans ses Observations sur la formation des montagnes et les changements arrivés à notre globe. Ce dernier ouvrage, de l’aveu de Cuvier, a donné naissance à la nouvelle géologie. C’est là que se trouve établie, pour la première fois, cette règle générale de la succession des trois ordres primitifs de montagnes : les granitiques au milieu, les schisteuses à leurs côtés, et les calcaires en dehors.
Dans ses mémoires sur les Ossements fossiles de Sibérie, il décrit les restes d’éléphant, de rhinocéros, d’hippopotame, de buffle, etc., animaux qui ne vivent aujourd’hui que sous la zone torride, et rapporte ce fait encore plus extraordinaire cl’un rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée, avec sa peau et sa chair ; il constate, en outre, que ces ossements fossiles diffèrent de ceux des animaux analogues, aujourd’hui vivants ; il fournit ainsi des matériaux à Buffon pour ses Epoques de la nature et préluda aux beaux travaux de Cuvier sur la paléontologie. Sur la botanique, Pallas a donné, dans ses divers ouvrages, d’utiles renseignements ; il a enrichi la science d’un grand nombre de plantes nouvelles et publié la flore
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de Russie, Flora rossica, en deux volumes in-folio, avec planches (1784).
Mais ce sont surtout ses travaux zoologiques qui apportent à la science des éléments nouveaux de progrès. Son premier ouvrage, sa thèse inaugurale sur les vers intestinaux : De infestis viveiitibas intra vivent! a (1760), est un chef-d'œuvre ; son Elenchus zoophytorum (1766) donne la revue et le catalogue d’un ordre entier d’êtres organisés que, quelques années auparavant, l’on considérait comme des plantes. 11 y dispose avec une rare sagacité la riche moisson de zoophytes que lui offraient les riches collections de Hollande, et écrit une introduction remarquable sur la nature de ces animaux. Il établit les principes de l’anatomie zooclassique, en démontrant que les classes des animaux devaient reposer sur les considérations de l’organisation intérieure et extérieure, ainsi que sur le mode de génération, et les appliqua non seulement aux classes supérieures, mais également aux invertébrés. Il ne reconnaît dans la nature que deux règnes : le règne organique et le règne inorganique ; il divise le premier en végétaux et animaux, et les zoophytes font le passage des animaux aux végétaux. Il en conclut que la nature ne fait point de sauts, mais qu’elle a disposé tous les êtres organiques dans une série continue, et qu’elle a enchaîné par un lien d’affinité très étroit les espèces en genres, ceux-ci en ordres, les ordres en classes et les classes entre elles. Il repousse l’échelle continue des êtres, conçue par Bonnet, et représente le système de tous les corps organiques par l’image d’un arbre qui, dès la racine,
produit un. double tronc contigu des plantes et des animaux les plus simples et qui vont en divergeant à mesure qu’ils s’élèvent. Idée reprise et élaborée de nouveau par Cuvier. Sous le rapport de la nomenclature et de la classification, il se rapproche de la méthode naturelle ; ses descriptions sont d’une exactitude parfaite ; ses observations toujours justes et souvent profondes ; ses relations de voyages sont, suivant l’expression de de Saussure, une mine inépuisable pour le naturaliste.
On lui doit, en outre, d’importants travaux d’ethnographie : Documents historiques sur les 'peuplades mongoles, deux volumes in-4° (1802), et de linguistique : Vocabulaire des langues de tout l'univers , quatre volumes in-4° (1790), dans lequel il compare deux cent soixante-huit mots en deux cents langues d’Asie et d’Europe.
Pallas eut pour compagnon de voyage et comme collaborateur Théophile Gmelin, neveu de Jean- George Gmelin, né à Tubingen, dans le Wurtemberg, en 1709. Ce dernier était fils d’un pharmacien qui, lui-même, cultivait les sciences naturelles. Il étudia la médecine et fut reçu docteur dès l’àge de dix-huit ans. Appelé en Russie pour professer l’histoire naturelle, il fit partie d’une expédition scientifique ayant pour but d’explorer la Sibérie et le Kamtschatka, en 1733. Il revint en Europe après dix années de voyage dans ces contrées inhospitalières, épuisé par les fatigues et les privations qu’il avait endurées, et ayant contracté le germe de la maladie qui devait l’enlever quelques années après. De retour
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dans sa patrie, il publia la Flore de Sibérie, quatre volumes in-4° (1747), son Voyage en Sibérie, quatre volumes (1751), et mourut à l’âge de quarante-cinq ans, avant d’avoir pu mettre en ordre toutes les observations qu'il avait faites en Sibérie.
Samuel-Théophile Gmelin, né à Tubingen, en 1745, embrassa la carrière de son oncle et se fit recevoir docteur en médecine à dix-neuf ans.
Appelé en 1766 à Saint-Pétersbourg pour occuper la chaire de botanique, il s’y lia avec Pallas et fit partie, comme lui, de la seconde expédition sibérienne ordonnée par Catherine II ; mais, moins heureux que son ami, il ne devait pas en revenir. Après avoir passé cinq années à explorer les bords du Don et du Volga et les confins de la Perse, il résolut de visiter la côte orientale de la mer Caspienne. En vain Pallas s’efforça de le détourner de ce projet; il y persista. Arrêté et jeté en prison par un khan des Kirghiz, le chagrin et l’insalubrité de son cachot développèrent chez lui une maladie mortelle, et, lorsque l’impératrice Catherine, informée de cet événement, put intervenir, on ne tira de la prison qu’un cadavre. Il n’avait pas trente ans. On doit à Théophile Gmelin une Histoire des Fucus, avec planches, in-4° (1768) ; c’est le premier ouvrage qui ait été publié sur les varechs. La relation de ses voyages a été rédigée par Pallas, d’après ses notes.
Un troisième Gmelin (J. -Frédéric), également neveu de Jean-George, né à Tubingen en 1748, resta dans son pays, où il professa la médecine et l’histoire naturelle. On lui doit une Histoire générale des pois-
sojis et la treizième édition du Systema naturæ , de Linné, beaucoup augmentée.
La minéralogie n’avait encore fait que de bien faibles progrès ; son caractère purement descriptif, favorisant peu les hypothèses, n’offrait nul attrait aux créateurs de systèmes ; aussi voit-on que c’est la partie la plus faible dans Buffon. Linné, qui porta le même esprit méthodique dans toutes les branches de l’histoire naturelle, introduisit dans la classification des minéraux l’importante considération de la forme cristalline, fondant ainsi l’école géométrique à laquelle Haüy devait donner un si grand développement. Bientôt, cependant, on reconnut les étroites relations qui unissent la minéralogie à l’étude des terrains, et les recherches dirigées dans cette voie amenèrent d’heureuses découvertes.
Parmi les savants qui ont le plus contribué à répandre en France le goût de la minéralogie, il faut citer J. -Etienne Guettard, né àÉtampes, en 1715. Il fit ses études médicales et se fit recevoir docteur. Admis de bonne heure à l’Académie des sciences, il publia dans le recueil des travaux de cette Société de nombreux mémoires sur la minéralogie, et entreprit de faire connaître toutes les richesses de la France en ce genre ; travail immense auquel il se livra avec la plus grande activité. Parmi ses travaux les plus importants, nous citerons ses mémoires Sur la nature et la situation des terrains qui traversent la France et l Angleterre (1746) ; il y démontre l’analogie des terrains de ces deux pays ; Sur les granits de France
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comparés à ceux d'Égypte (1751) ; Sur quelques montagnes de la France qui ont été des volcans (1752) ; il y prouve, le premier, que les principales montagnes de l’Auvergne sont des volcans éteints ; Minéralogie du Dauphiné (1779) ; Atlas et description minéralogique de la France (1780), avec quarante cartes. On lui doit aussi des travaux importants sur la physiologie végétale ; il reprit les expériences de Haies sur la nutrition, la circulation et la transpiration des végétaux, et y ajouta plusieurs observations intéressantes. Guettard mourut en 1786.
En 1785, Hutton, médecin d’Edimbourg qui cultiva avec succès la philosophie, la physique, la géologie et la minéralogie, publia une Théorie de la terre, où il explique, par l’action du feu central, non seulement la formation d’une foule de roches et de minéraux, mais aussi celle de nos continents, qu’il considère comme soulevés du fond des eaux. Il fut le chef de l’école des vulcanistes.
A ces géologues succéda Werner, de qui date, en réalité, l’ère scientifique de la minéralogie et de la géognosie.
Gottlob Werner naquit à Wehlau, dans la Haute- Lusace, en 1750. Fils d’un directeur des forges, ses jouets furent des minéraux, et il en connut les noms avant de savoir lire. Aussi était-il à peine âgé de vingt-quatre ans lorsqu’il publia son ouvrage: Traité des caractères des minéraux (1774), opuscule de quelques pages, mais où les caractères des minéraux sont exposés avec tant de méthode et de précision, qu’il devint aussitôt classique. Werner fut nommé, l’an-
née suivante, professeur à l’École clés mines de Freyberg et inspecteur du cabinet, ce qui lui permit de perfectionner son système et de le populariser dans ses cours, qui furent très suivis. Dans d’autres écrits: Classification et description des montagnes (1787) et Nouvelle Théorie de la formation des filons (1791), il attribuait à l’eau la formation de tous les terrains, et fut le chef de l’école des neptuniens. Il mourut à Dresde en 1817.
Pallas et de Saussure, dont l’un explora les monts Ourals et la Sibérie et l’autre la chaîne des Alpes, contribuèrent largement aux progrès de la géologie par leurs nombreuses observations.
Jusqu’à Werner, on n’avait pris en considération pour la classification des minéraux que les caractères extérieurs ; vers 1760, le Suédois Cronstedt et, après lui, son compatriote Bergmann eurent recours à un nouveau principe de classification : la composition chimique des minéraux, que l’illustre Berzélius, également Suédois, devait porter si loin au dix-neuvième siècle.
En 1782, Rome de Lisle publia son Essai de cristallographie, dans lequel il établit le principe de la constance des angles dans les cristaux, et s’appliqua à tirer de ces formes géométriques des caractères distinctifs. Mais il s’arrêta aux surfaces et ne comprit pas 1 importance de la structure intime des minéraux, qu il était donné à Haüy de mettre en lumière.
René- Just Hauy naquit à Saint-Just (Oise), en 1742. Fils d’un pauvre tisserand, il paraissait destiné à suivre la même carrière que son père, lorsque son
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intelligence précoce et sa piété le firent remarquer par le supérieur d’un couvent établi dans son village. Il fut d’abord placé comme enfant de chœur ; puis son protecteur lui obtint une bourse au collège de Navarre, à Paris, où ses rapides progrès et sa conduite irréprochable lui valurent l’emploi de régent de quatrième à vingt et un ans ; puis, celui de régent de seconde, en même temps qu’il était ordonné prêtre.
S’étant lié avec Lhomond, bien connu par ses livres classiques, et qui était régent de sixième au collège du Cardinal-Lemoine à la même époque que lui, il l’accompagna dans ses excursions botaniques et prit goût à cette science. Dès ce moment, il comprit sa véritable vocation, et devint un des habitués du Jardin des plantes, qui était voisin de son collège. 11 entrait écouter les cours, autant que le lui permettaient ses fonctions au collège, et donnait surtout la préférence à celui de minéralogie que professait alors Daubenton. Ce dernier appliquait le système de cristallisation inventé par Romé de Lisle, et démontrait que Informe régulière des cristaux est due à l’action des forces agissant sous l’empire de lois précises ; mais ces lois étaient encore inconnues.
Ce fut une maladresse qui mit Haüy sur la voie de cette découverte : un groupe de spath calcaire qu’il examinait lui échappa des mains et se brisa. Frappé de la régularité des cassures, Haüy ramasse ces débris, les examine avec soin et entrevoit des relations constantes entre les formes diverses de ces fragments. Il se remet avec ardeur à l’étude de la géométrie, met successivement en pièces tous les échantillons de sa
collection, à laquelle il tenait tant, calcule les angles d’après des méthodes qu’il se crée, les mesure ensuite, et trouve ces angles précisément de la mesure que lui donnait le calcul; sous les faces accessoires qui les revêtent, il découvre les faces primitives de chaque cristallisation, et, de celles-ci, il déduit sûrement les faces secondaires. Enfin, il crée de toutes pièces une science nouvelle, la minéralogie cristallographique.
Haüy, sûr de sa théorie, la communiqua à son maître Daubenton, qui s’empressa d’en faire part au célèbre Laplace. Celui-ci comprit toute la valeur de cette découverte, et l’exposadevant l’Académie des sciences, qui ouvrit ses portes au modeste savant.
Ayant atteint le temps de sa retraite au collège, il la demanda et se consacra tout entier à ses travaux de minéralogie. Vivant fort retiré, tout entier à ses études, et complètement étranger aux événements politiques, il faillit cependant en être victime. Sa qualité de prêtre non assermenté le fit jeter en prison comme suspect, et, sans le dévouement de son élève et ami Geoffroy Saint-Hilaire, il y eût sans doute perdu la vie; car, à quelques jours de là, avaient lieu les massacres de septembre.
Après les mauvais jours de la Terreur, Haüy fut nommé conservateur du Cabinet des mines, puis professeur de minéralogie au Muséum. Napoléon le fit chanoine de Notre-Dame, membre de laLégion d’honneur, professeur à la Faculté des sciences, et lui accorda une pension de 6 000 francs. Ce fut peut-être à cette faveur qu’il dut l’indifférence du gouvernement
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de la Restauration; aussi mourut-il pauvre, en 1822, ne laissant à sa famille d’autre héritage que sa précieuse collection, dont l’acquéreur fut un Anglais. Cette collection a fait, depuis, retour à la France et figure dans les galeries du Muséum.
Ses principaux ouvrages sont : Essai d'une théorie sur la structure des cristaux (1784); un Traité de minéralogie, quatre volumes in-8° (1801), et son Traité de cristallographie, deux volumes in-8° (1822). Ces ouvrages plaçaient la France au premier rang dans cette branche de la science. Son système donnait à la minéralogie une précision absolue, mathématique, en soumettant à l’observation géométrique les angles et les faces que présentent tous les minéraux cristallisés. On lui doit encore un Traité dephysique, remarquable par la clarté des démonstrations et l’élégance du style.
Parmi les géologues du dix-huitième siècle, on doit citer Jean-André Deluc, né à Genève en 1727. Fils d’un négociant de cette ville, il fut d’abord destiné au commerce ; mais ses goûts l’entraînant vers les sciences, il s’y adonna avec ardeur et se fit bientôt connaître par plusieurs observations intéressantes sur la météorologie et l’hygrométrie. A l’âge de dix-sept ans, accompagné de son frère qui n’en avait que quinze, il fit plusieurs excursions géologiques dans les montagnes de la Suisse, et recueillit des échantillons de minéraux qui furent le noyau du beau cabinet minéralogique qu’il devait fonder plus tard dans sa ville natale.
Deluc inventa le baromètre portatif, explora la
Suisse et la Savoie, étudia les glaciers, peu connus avant lui, et consigna ses observations et ses idées dans ses Lettres 'physiques et morales sur les montagnes et sur l' histoire de la terre et de ï homme , 1780, six volumes in-8°. Il visita ensuite le nord de l’Europe, l’Allemagne, l’Angleterre, et, dans ce dernier pays, la reine Charlotte l’accueillit avec faveur et lui donna un logement au château de Windsor. Ce fut là qu’il mourut à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
Gomme géologue, Deluc a cherché à prouver que la dernière révolution subie par le globe ne remontait pas au delà de cinq à six mille ans, opinion adoptée par Cuvier. Outre ses Lettres physiques et morales , Deluc a laissé des Lettres sur quelques parties de la Suisse , 1787, in-8°; des Lettres à Blumenbach sur l'histoire physique de la terre , et un Abrégé des principes et des faits concernant la cosmologie et la géologie , 1802, in-8°.
Un des plus éminents géologues du dix-huitième siècle, Henri-Bénédict de Saussure, naquit à Genève le 17 février 1740. Il était neveu du philosophe Bonnet, auprès duquel il contracta le goût de l’histoire naturelle. Il s’adonna d’abord à la botanique, et, à l’âge de AÛngt-deux ans, on le voit déjà publier ses Observations sur l'écorce des feuilles et des pétales , mémoire plein d’ingénieuses remarques.
Mais bientôt l’étude de la structure du globe l’emporta dans son esprit sur celle de la structure des plantes. Il montra toujours une passion décidée pour les montagnes, et, à dix-huit ans, il avait déjà parcouru plusieurs fois les montagnes les plus voisines
de Genève. Gela ne satisfaisant pas son ambition, il alla visiter les glaciers de Chamouny, dont l’accès était alors plus difficile et dangereux.il traversa quatorze fois la chaîne entière des Alpes par huit passages différents, parcourut le Jura, les Vosges, les montagnes de l’Auvergne, de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Italie, et les étudia le marteau de mineur à la main.
Bien des fois, il avait songé aux moyens de parvenir au sommet du mont Blanc; mais cette entreprise paraissait impossible , lorsqu’il apprit , en août 1786, que deux habitants de Chamouny venaient d’accomplir l’ascension. Aussitôt son parti est pris, il dresse ses plans, prépare ses instruments, et, l’année suivante, à pareille époque, accompagné de guides qu'il encourage par son exemple et ses promesses, il atteint le sommet du pic neigeux, le 8 août 1787, après trois jours d’efforts et de fatigue. Là, malgré le danger et le malaise que fait éprouver la raréfaction de l’air sur ces hauteurs prodigieuses, de Saussure procéda, à l’aide du baromètre, à la détermination de l’altitude du mont Blanc, qu’il fixa à 4800 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée, et fit d’importantes observations météorologiques.
Ses travaux sur la structure des hautes montagnes, sur la formation et la succession des couches terrestres, lui ont mérité une grande place parmi les fondateurs de la géologie, et Cuvier, qui a écrit l’éloge de de Saussure, le reconnaît pour son maître et son guide. En physique, il inventa ou perfectionna plusieurs instruments précieux : l’hygromètre, l’eudio-
mètre, l’électromètre. Son principal ouvrage est intitulé : Voyage da?is les Alpes, quatre volumes in-8° (1779-1796); il a donné, en outre, une foule de mémoires ou dissertations dans les recueils savants de l’époque. Une statue en bronze lui a été élevée, le 28 août 1887, à Chamouny.
De Saussure mourut en 1799, laissant un fils, Théodore de Saussure (1767-1845), qui a donné de bons travaux sur la physique et la chimie végétale, et une fille, Mme Necker, qui s’est fait un nom dans les lettres.
La géologie et la minéralogie durent encore de bonnes observations à Dolomieu, dont l’existence accidentée fut malheureusement trop courte.
Sylvain-Tancrède de Gratet de Dolomieu naquit à Dolomieu, dans le Dauphiné, en 1750. Destiné à la carrière militaire, il entra dans l’ordre des chevaliers de Malte pour y faire son noviciat. Mais à la suite d’un duel qui coûta la vie à son adversaire, il fut mis en prison. Pendant les dix mois que dura sa captivité, il étudia la physique, la géologie et la minéralogie, dont il avait pu se procurer des traités, et la lecture de ces ouvrages développa chez lui le goût des sciences . Il parcourut le Portugal, la Sicile, la Calabre, les Pyrénées et les Alpes, le marteau de géologue à la main et le sac sur le dos, bravant les fatigues et les dangers.
Dolomieu dut sans doute à ces voyages d’éviter le péril que lui eût fait courir, pendant la Terreur, sa qualité de noble ; cependant, en 1796, il fut nommé professeur à l’École des mines, et l’année suivante, il
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fut appelé à faire partie de l’expédition d’Égypte. Il accepta avec joie; mais la flotte française, que montait Bonaparte, s'arrêta, par son ordre, devant Malte qu’il convoitait; l’île fut prise, l’ordre des chevaliers de Malte supprimé, et la présence de Dolomieu sur les navires français eut pour lui de funestes conséquences. Signalé partout comme traître et renégat, bien qu’il ignorât complètement les projets de Bonaparte, il fut, à son retour, jeté par la tempête sur les côtes du royaume de Naples, et mis en prison. Pendant près de deux ans, il y subit le traitement le plus indigne, privé de papier, déplumés et des choses les plus nécessaires ; il ne perdit pas courage et se retrempa dans ses souvenirs. Avec un morceau de bois noirci à la fumée de sa lampe , il écrivit, sur les marges de trois volumes, qu’il était parvenu à soustraire à ses geôliers, un Traité de philosophie minéralogique , qui fut imprimé après sa mort (1802). La paix signée entre la France et Naples lui rendit sa liberté, et il put revenir à Paris (1799).
Daubenton étant mort l’année suivante, Dolomieu fut nommé professeur de minéralogie au Muséum d’histoire naturelle ; mais il ne jouit pas longtemps de sa position : au bout de quelques mois, il fut enlevé par une maladie aiguë, à l’âge de cinquante et un ans. On lui doit les relations de ses Voyages aux îles Lipari et au mont Etna, où il émet des idées nouvelles sur les volcans, et de nombreux mémoires sur la géologie et la minéralogie.
L’un des hommes qui ont le plus honoré l’huma-
nité et la science, non seulement par les services qu’il a rendus à cette dernière, mais aussi par le noble et généreux emploi qu’il fit de sa fortune, sir Joseph Banks, naquit à Londres, en 1743, d’une famille noble et riche. Son goût pour les sciences naturelles se prononça de bonne heure, et, resté maître d’une belle fortune à dix-huit ans, par suite de la mort prématurée de ses parents, il s’adonna tout entier à leur étude. Herborisant sans cesse, recueillant des insectes et d’autres animaux, achetant, sans compter, chez les marchands, les objets rares et curieux venus de l’étranger, il ne tarda pas à posséder de fort belles collections et une riche bibliothèque, et se trouva bientôt en relations avec la plupart des naturalistes, que lui concilièrent son aimable caractère et sa libéralité.
Mais Banks, doué d’une activité infatigable et d’une curiosité non moins grande, ne pouvait se contenter des plaisirs tranquilles du collectionneur. Cook allait faire son premier voyage de découvertes sur Y Endeavour ; Banks obtint de faire partie de l’expédition et put emmener à ses frais un secrétaire, deux dessinateurs et son ami le docteur suédois Solander.
On mit à la voile le 26 août 1768, et l’expédition était de retour le 12 juin 1771, après avoir visité la Nouvelle-Zélande, les côtes de l’Australie et les archipels du Grand Océan. Ce fut dans cette expédition que Botany-Bay reçut son nom, de la multitude de plantes nouvelles qu’y recueillirent les deux amis. Ils revinrent chargés de magnifiques collections, et
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Banks fut accueilli à Londres avec un enthousiasme général.
L’année suivante, il nolisa un navire à ses frais, et entreprit, avec Solander, un voyage dans le nord de l’Europe ; il visita la grotte de Staffa, les Hébrides, l’Islande , et en rapporta des documents précieux. Mais ni lui ni Solander ne les mirent en œuvre; tous deux ont fort peu écrit. Ces richesses scientifiques ne furent cependant pas perdues, et il les mit généreusement à la disposition des savants, ses contemporains ; sa maison était le rendez-vous des naturalistes de toutes les nations.
Banks faisait le plus noble emploi de sa fortune et de son influence. Deux fois les Irlandais, pressés par la famine, reçurent de l’illustre baronnet des cargaisons de blé. Broussonnet, dans son exil, était soutenu par lui ; il fit parvenir ses secours à Dolomieu jusque dans les prisons de Messine ; racheta, pour Humboldt, ses caisses enlevées par des corsaires ; rendit, sans y toucher, les collections précieuses du naturaliste français La Billardière, tombées entre les mains des Anglais.
En 1778, Banks fut nommé à la présidence de la Société royale de Londres et la conserva jusqu’à sa mort, qui eut lieu le 19 mai 1820. George III, qui avait pour lui la plus grande estime, le nomma son conseiller; mais Banks n’usa de cette haute position que pour diriger les affaires scientifiques. Il confia le soin de ses collections au savant botaniste Robert Brown, à qui il les légua après sa mort, avec réversibilité au Musée britannique, et donna à cet établis-
sement sa bibliothèque, dont le catalogue seul comprend cinq volumes in-8°. On ne connaît de Banks que des articles sur divers sujets insérés dans les Transactions philosophiques de Londres.
A la fin du dix-huitième siècle, la botanique avait atteint le plus haut degré d’importance en France, sous l’impulsion de savants tels] que Laurent de Jussieu et Desfontaines, et à côté d’eux brillait André Thouin, qui, de simple jardinier, devint chef des cultures, professeur et membre de l’Académie des sciences.
André Thouin était né, en 1747, au Jardin du roi, où son père remplissait les fonctions de jardinier en chef. La culture et l’étude des plantes avaient été sa première et, en quelque sorte, sa seule occupation. Lorsque son père mourut, en 1764, il avait dix-sept ans et était l’aîné de six enfants. Buffon et de Jussieu l’avaient vu naître ; ils le savaient intelligent et laborieux et lui firent obtenir l’emploi de son père.
André Thouin ne tarda pas à justifier la bonne opinion qu’il avait inspirée à ses protecteurs. Buffon avait entrepris l’agrandissement du jardin ; ce fut Thouin qui, malgré sa jeunesse, devint l’agent principal de ces nombreuses opérations. Il se montra à la fois homme d’affaires, architecte habile, jardinier consommé et botaniste instruit. En tout, il apporta une intelligence heureuse et une activité incroyable. Par ses soins se multiplièrent et se répandirent de tous côtés les plantes les plus rares, les fleurs les
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plus belles. Ses instructions et ses leçons formèrent une foule de jardiniers habiles, qui propagèrent, en province et dans les colonies, le goût et les préceptes de l’horticulture.
Lorsqu’en 1793 fut réorganisé l’établissement du Jardin des plantes, on créa pour lui la chaire de culture, qu’il occupa pendant vingt ans avec distinction. Admis à l’Académie des sciences et décoré de la Légion d’honneur à la fondation de l’ordre, il mourut dans le jardin où il était né et qu’il avait complètement transformé, à l’âge de soixante-dix-sept ans (1824). On lui doit un Essai sur l’économie rurale, une Monographie des greffes et une foule de mémoires.
A la même époque, le peintre hollandais Van Spaëndonck mettait au service de la science la magie de ses pinceaux. Il dessinait les animaux à côté de Buffon, les plantes sous les yeux de de Jussieu, et poussa au dernier degré de perfection l’art dépeindre les fleurs. De son école sortirent une foule d’élèves qui répandirent dans les ateliers et les fabriques cette élégance de forme et cette richesse de coloris tant admirées dans les produits de notre industrie française.
A ces travaux, qui embrassent l’ensemble et les détails de la science, se joignent des flores plus nombreuses pendant ce siècle qu’à toutes les époques précédentes. Pontedera décrit les plantes d’Italie, OEder celles du Danemark, Jacquin celles d’Autriche, Smith celles d’Angleterre, et Lamarck fait paraître sa Flore française.
Vers la fin du dix-huitième siècle, la France exerçait sur l’Europe une grande influence intellectuelle; les lettres et les sciences lui tenaient lieu de gloire, de puissance et de liberté ; tous les yeux étaient fixés sur elle ; tous les peuples épiaient la moindre étincelle partie de ce foyer de lumières. La langue et les idées de la France étaient partout ; partout se retrouvaient les idées de ses philosophes, Voltaire, Diderot, Helvétius, Rousseau, dont les doctrines attaquaient les préjugés et les abus, et jetaient les semences d’une révolution terrible, mais nécessaire. Jamais la science n’avait été si populaire, si pratique, en accord si parfait avec les lettres. Aussi que de théories, que de systèmes, que d’investigations en tout genre, que de découvertes ! Que de progrès en astronomie avec Lacaille, Lalande, Cassini, Chappe ; en mathématiques avec Glairaut, d’Alembert, Condorcet; en botanique avec Adanson, Desfontaines, les de Jussieu! Quel magnifique monument élevé à l’histoire naturelle 'par Buffon!
La philosophie expérimentale de Locke, propagée par Voltaire et Condillac, avait été adoptée universellement ; l’esprit d’examen se mit plus que jamais à tout analyser, tout expérimenter, tout dissoudre. Puis surgit une nouvelle école qui, exagérant les principes du philosophe anglais, en vint à nier tout ce qui ne tombe pas sous les sens, tout ce qui ne supporte pas la preuve expérimentale ou la démonstration mathématique; en un mot, tout ce qui est purement idéal et de sentiment. Mais, en même temps, cette école matérialiste professait un amour sincère de l’huma-
nité et une ferme croyance en sa perfectibilité. Ce fut même cette idée de progrès qui inspira aux chefs de cette école, Diderot et d’Alembert, la pensée de l’j Encyclopédie, vaste répertoire de toutes les connaissances humaines en trente-cinq gros volumes in-4°. Ces philosophes, les encyclopédistes, étaient tous des savants, et ils eurent pour but d’éclairer les intelligences et de perfectionner les procédés de l’industrie. Leur œuvre est assurément l’un des monuments les plus remarquables de notre littérature. Elle a été imitée dans presque tous les pays, et n’a jamais été surpassée, eu égard à la date à laquelle elle a été publiée. Elle fait connaître l’état des sciences, des arts, des métiers, et constitue l’inventaire des connaissances acquises dans la seconde moitié du dix-huitième siècle.
Toutefois, cet esprit de discussion et de libre penser qui se mêlait à tout; ces doctrines qui renouvelaient toutes les idées morales, politiques et sociales, devaient forcément, comme tous les grands mouvements, entraîner une certaine perturbation, une révolution ; et cette révolution qui allait bouleverser radicalement un ordre social assis depuis des siècles, qui allait changer même l’esprit et le caractère de la nation, ne pouvait être qu’une lutte où chacun, prenant part aux agitations politiques, aux questions sociales, n’avait plus le loisir de s’occuper des sciences. La Révolution française portait dans son sein le germe de la guerre ; bientôt toute l’Europe fut embrasée, et, pendant vingt-cinq ans, il y eut dans les sciences une perturbation violente.
Un décret du 18 août 1792 supprimait les universités, les facultés et autres institutions de même nature, et le Jardin des plantes était du nombre. Ce fut Lakanal, député de l’Ariège, qui, par son énergie, détourna le coup fatal et fit ériger le Jardin du roi en Muséum national d’histoire naturelle. Ce fut lui qui, après le 9 thermidor, provoqua la fondation de l’École normale, de l’École des langues orientales et du Bureau des longitudes ; c’est à lui qu’on dut encore l’organisation des écoles primaires et des écoles centrales.
Ce rapide exposé du dix-huitième siècle montre les progrès qu’avait fait l’esprit humain, dégagé peu à peu des entraves que lui imposaient la superstition et l’autorité despotique des maîtres delà science. Chaque jour voit paraître un progrès, une découverte nouvelle, qui ouvrent aux sciences une large voie dans laquelle s’avancera hardiment le dix-neuvième siècle.
Progrès des sciences au dix-neuvième siècle.— Voyages scienli Piques.
— Lamarck. — Théorie du transformisme. — Geoffroy Saint-Hilaire.
— L’anatomie philosophique et la tératologie. — Georges Cuvier. — L’immutabilité des espèces. — Les révolutions du globe. — Discussion célèbre. — Frédéric Cuvier. — Duméril. — Duvernoy. — Latreille.
— Valenciennes. — Savigny. — De Blainville. — Alexandre Brongniart.
Au seuil du dix-neuvième siècle, les traités de Lunéville et d'Amiens, en ramenant la paix, donnèrent à la France un moment de repos et de prospérité. On vit se développer alors une magnifique émulation pour tous les progrès. Les mœurs redevinrent polies ; l’agriculture, avec la terre libre et morcelée entre des mains laborieuses, doubla les richesses du sol ; l’industrie, forcée par les nécessités de la patrie à chercher des ressources en elle-même, enfanta des merveilles par les applications de la chimie ; de nouvelles industries sorties de la rigueur du blocus continental firent remplacer le sucre de canne par le sucre de betterave, cultiver la garance et le pastel, inventer des machines à filer et tisser le coton, et l’histoire doit conserver, à côté des noms de Fourcroy, Berthollet, Ghaptal, ceux de Richard-Lenoir, Oberkampf, Philippe de Girard, etc. Le génie de Bonaparte se montra dans les travaux de la paix comme dans ceux de la guerre ; il réorganisa les bibliothèques,
les musées, les établissements d’instruction publique, protégea les arts et les sciences et, sous son règne, ces dernières firent des prodiges.
Encouragés par les résultats obtenus dans les voyages antérieurs et poussés par le goût toujours croissant des sciences naturelles, une foule d’hommes entreprenants et instruits vont explorer les diverses contrées du globe. C’est d’abord la célèbre expédition d’Orient, pendant laquelle Geoffroy Saint-Hilaire, Savigny, Cordier, Delille, dressent l’inventaire des richesses naturelles de l’Egypte ; puis, La Billardière, qui a suivi d’Entrecasteaux à la recherche de l’infortuné La Pérouse, rapporte de ce voyage des plantes et des animaux nouveaux. Baudin visite les Antilles, la Nouvelle-Hollande, l’archipel Indien, et les naturalistes Bory de Saint-Vincent, Lesueur et Perron, qui l’accompagnent, en rapportent une riche moisson.
Bosc visite les États-Unis ; Olivier, le Levant ; Turpin explore Saint-Domingue ; Poiret, la Barbarie ; Delalande, l’Afrique et le Gap ; Michaux, Cayenne et File de France, décrite avec tant de charme par Bernardin de Saint-Pierre ; Lesueur, de la Pylaie, Ch. Bonaparte, parcourent l’Amérique septentrionale ; Humbold, Bonpland, Roulin, Alcide d’Orbigny, explorent l’Amérique du Sud ; Jurieu, le Chili ; Auguste Saint-Hilaire, le Brésil ; Diard, Duvaucel, Jacquemont, Dussumier, visitent les Indes ; Caillé pénètre dans l’intérieur de l’Afrique jusqu’à Tombouctou. Mais nous ne pouvons les citer tous, même en nous bornant aux voyageurs français. Qui ne connaît les
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explorations scientifiques des Freycinet, des Duperrey, des Dumont d’Urville, des Dupetit-Thouars, qui, secondés par les naturalistes Quoy, Gaimard, Gaudichaud, Lesson, Eydoux, enrichirent le Muséum de collections magnifiques. Mais que de victimes, hélas ! parmi ces hommes ardents, ces savants infatigables, toujours prêts à affronter les privations ies plus cruelles, les dangers les plus grands, pour se vouer à l’exploration des diverses contrées du globe. Perron meurt à trente-cinq ans des suites d’une maladie contractée dans les pays chauds, Delalande à trente-sept ans, Mungo-Park à trente-quatre ans. Duvaucel périt dans l’Inde, où mourut aussi, à l’âge de trente et un ans, Victor Jacquemont.
Les Portugais, les Espagnols, les Hollandais et surtout les Anglais, utilisant leur puissance coloniale, prennent une large part aux expéditions scientifiques et multiplient les acquisitions nouvelles, au point qu’il devient impossible aux savants d’embrasser à la fois les trois règnes de la nature. Les matériaux deviennent si abondants, les naturalistes si nombreux, que, même en nous tenant aux plus illustres, pour résumer l’histoire des travaux de ce siècle, nous serons obligés de traiter à part et successivement chaque branche de la science.
Un des plus grands naturalistes dont les travaux inaugurent le dix-neuvième siècle est Lamarck. Bien qu’appartenant en partie au dix-huitième siècle, c’est dans le nôtre qu’il fit connaître ses théories et publia ses ouvrages les plus importants. J. -B. -Pierre-
Antoine de Monet, chevalier de Lamarck, né à Barentin, près de Bapaume, en 1744, était le onzième enfant du seigneur de ce lieu. Suivant l’usage du temps, sa qualité de cadet le fît destiner à l’Eglise, et on l’envoya au collège des jésuites d’Amiens. Le jeune Lamarck eût beaucoup préféré suivre la carrière des armes, qu’avait embrassée presque toute sa famille ; mais sa déférence aux ordres de son père le retint pendant quelque temps au séminaire. Cependant, celui-ci étant mort en 1760, Lamarck quitta aussitôt les révérends pères et, muni d’une simple recommandation que lui remit une amie de sa famille pour le colonel du régiment de Beaujolais, il partit, monté sur un mauvais cheval, pour rejoindre l’armée française alors en lutte contre la Prusse et l’Angleterre alliées.
A peine âgé de dix-sept ans et d’apparence assez chétive, Lamarck se vit d’abord repoussé, mais sur son insistance, on l’admit pourtant comme volontaire. Dès le lendemain de son arrivée, il prit part au combat de Willinghausen et s’y conduisit avec tant de bravoure, qu’il fut nommé officier sur le champ de bataille. Peu après, il reçut un brevet de lieutenant et fut envoyé en garnison à Monaco. Mais sa carrière militaire fut de courte durée ; gravement blessé dans une chute, il dut venir se faire soigner à Paris, et sa guérison traînant en longueur, il quitta définitivement le service.
Réduit à une modique pension de quatre cents francs, il fut obligé, pour vivre, de travailler dans les bureaux d’un banquier, et consacra tous ses loisirs à
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l’étude des sciences. Celle qui l’intéressait le plus était la botanique ; il s’y adonna bientôt exclusivement, et avec une persévérance telle que, au bout de dix ans, il se révéla tout à coup au monde savant dans un ouvrage aussi remarquable par la nouveauté du plan que par l’exécution. C’était la Flore française, à laquelle il appliquait une méthode aussi commode qu’ingénieuse, et dont il était l’inventeur.
Ayant fait lui-même l’expérience de la difficulté qu’offraient les systèmes imaginés pour la détermination des plantes, Lamarck avait eu l’idée d’en créer un nouveau qui devait conduire plus facilement et plus sûrement à ce résultat. Prenant pour point de départ les conformations les plus générales, et en procédant toujours par voie dichotomique , il ne laissait chaque fois à choisir qu’entre deux caractères opposés, divisant et subdivisant toujours par deux, jusqu’à ce que, n’ayant plus à se décider qu’entre deux caractères bien tranchés, on arrivât infailliblement à la détermination de l’espèce que l’on étudiait. Aune époque où Rousseau, par des écrits pleins de charme, avait rendu la botanique populaire, un ouvrage qui en facilitait l’étude ne pouvait manquer d’être bien accueilli. Buffon y donna toute son approbation et obtint de faire imprimer la Flore française par l’Imprimerie royale ; Daubenton en écrivit le discours préliminaire. Peu après, une place dans la section de botanique étant devenue vacante à l’Académie des sciences, Lamarck y fut admis (1779).
Buffon voulant faire voyager son fils en Europe, choisit Lamarck pour l’accompagner; mais afin qu’il
ne pût être considéré comme un simple précepteur, il lui fit obtenir le titre de botaniste du roi, avec mission de visiter les jardins et les cabinets étrangers. Pourvu de recommandations puissantes, Lamarck parcourut pendant deux ans la Hollande, l’Allemagne et la Hongrie, avec son jeune élève.
A son retour en France, il cultiva la botanique avec une nouvelle ardeur, et se chargea de l’histoire naturelle des végétaux dans YEncijclopédie méthodique. Ce grand ouvrage, moins connu que sa F/ore, mais beaucoup plus important, lui acquit de justes droits à la célébrité. D’ailleurs Lamarck n’avait pour vivre que son travail ; car la faveur de Buffon ne lui avait valu aucun établissement solide. Ce ne fut qu’en 1788 que le successeur de ce grand homme, le marquis de La Billardière, le fit nommer botaniste du Cabinet et gardien des herbiers du roi.
Lorsque le Jardin et le Cabinet du roi furent reconstitués, en 1793, sous le nom de Muséum d'histoire naturelle , tous les fonctionnaires supérieurs furent chargés du professorat ; une chaire fut assignée à chacun d’eux, en raison de sa capacité. Mais Lamarck, dernier venu, ne put choisir ; la chaire de botanique était occupée par Desfontaines, et il ne restait plus que celle de zoologie, relative aux insectes et aux vers, qui, selon la nomenclature de l’époque, comprenait les crustacés, les mollusques et les zoophvtes. Lamarck fut obligé de la prendre. Il avait alors cinquante ans et ne connaissait cette partie de la zoologie que pour s’être occupé des coquilles, mais il ne se découragea pas ; il se mit à étudier cette matière si
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nouvelle pour lui, et se trouva bientôt en état non seulement de professer cette branche de la science avec éclat, mais encore d’y acquérir une réputation supérieure à celle qu’il avait obtenue en botanique. Il publia son Système des animaux sans vertèbres, ou Tableau général des classes, des ordres et des genres de ces animaux (1801), esquisse du grand ouvrage qu’il publia plus tard (1815-1822), en sept volumes, sous le titre d 'Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, ouvrage qui est demeuré classique et qui sera toujours considéré comme un des plus beaux monuments élevés à l'histoire naturelle.
Lamarck avait beaucoup médité sur les lois générales de la physique et de la chimie, sur les phénomènes météorologiques, sur les révolutions du globe, sur les lois qui président à l’organisme et à la vie ; il a publié sur ces divers sujets des écrits empreints d’une indépendance d’opinion, d’une hardiesse qui ont souvent été jugées avec rigueur. Mais si ses théories sont parfois en désaccord avec les faits, elles présentent toujours des idées profondes et lumineuses.
Doué d’un esprit à la fois méthodique et spéculatif, il entreprit d’expliquer les phénomènes du monde organique, en les rattachant à des idées philosophiques et générales qu’il a surtout développées dans sa Philosophie zoologique (1809), et plus tard, dans l’introduction de son Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (1815) ; ouvrages remarquables, qui ne furent pas justement appréciés par ses contemporains, mais qui, dans ces derniers temps, ont reçu