‹ Galerie des naturalistesChapitre 14 sur 23 · LAMARCK · texte numérisé non relu

LAMARCK

d’après un dessin de boilly.

une éclatante réparation (1). La doctrine de Lamarck porte aujourd’hui le nom de Transformisme ; elle a pour base l’hypothèse de la variabilité des espèces.

Mais à l’époque de Lamarck, la science était encore trop incomplète, trop imparfaite ; la géologie était dans l’enfance, la paléontologie n’existait pas. On ne soupçonnait pas que l’étude des espèces éteintes allait bientôt permettre de reconstituer les anciennes populations du globe et de combler en partie les lacunes de la série organique. Buffon déjà avait émis cette idée que toutes les espèces groupées dans une même famille semblent être sorties d’une souche commune; l’hypothèse du transformisme était contenue en germe dans cette remarque de Buffon. Mais cette boutade de génie n’aspirait pas à expliquer l’évolution des formes de la vie et la disposition sériaire des êtres ; elle ne menaçait aucune doctrine philosophique et put se produire sans scandale. Il en fut autrement lorsque Lamarck, d’abord en 1801, puis en 1809, s’élevant tout à coup à une conception plus générale, nia résolument la fixité des types organiques et proclama le changement continu et indéfini comme une loi de la nature. A la doctrine de l’harmonie préétablie et des causes finales, il substituait celle de l’évolution progressive des êtres et expliquait ainsi un grand nombre de faits de la plus haute importance : l’adap-

(1) En 184b, MM. Deshaves et Milne Edwards ont publié une nouvelle édition de son Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, et récemment) M. Martins a édité sa Philosophie zoologique, que le naturaliste allemand Hœckcl proclame une œuvre admirable.

LES TEMPS MODERNES

tation des espèces à leur milieu, la complication croissante des organismes qui se sont développés d’époque en époque, enfin et surtout la formation, l’évolution et la disposition de la série organique. Mais, comme tous les créateurs de systèmes, il le poussa à l’extrême et y joignit des explications hypothétiques qui donnèrent prise à la critique, et compromirent jusqu’au principe lui-même.

« Si le naturaliste, partant des êtres élémentaires directement engendrés par la nature, considère l’ensemble des animaux ou des végétaux, dit Lamarck, il reconnaît bien vite que, d’un groupe à l’autre, l’organisation s’élève par degrés et se perfectionne en se compliquant. »

Les êtres élémentaires formés par l’action des forces physiques et ayant, grâce à elles, reçu la première étincelle de vie, se sont développés dès les premiers jours du globe et se développent encore journellement. Ce sont ces proto-organismes qui ont donné naissance à tous les êtres que renferment le règne animal et le règne végétal. Les animaux et les végétaux sont descendus les uns des autres par une série ininterrompue de transformations graduelles, dans la suite des siècles. Il recherche ensuite les causes de ces transformations, et les trouve dans l’influence modificatrice des milieux, de l'habitude, des croisements.

« Physiologiquement, dit-il, il est établi que les organes se développent par l’action, et diminuent, puis s’atrophient par l’inaction ; il est établi, d’autre part, que les modifications survenues passent aux

descendants. En changeant les actions d un animal, on change sa structure, puisqu’on développe les parties nouvellement mises en usage en diminuant celles qui ne sont plus employées ; mais comme en modifiant le milieu dans lequel l’animal se meut, vous changez ses actions, il en résulte que, dans un espace de temps assez long, à un changement de milieu correspond un changement d’organisation. » Dès lors, pour Lamarck, toutes les espèces animales étaient dues à l’action indirecte et continue des changements de milieu sur des germes primitifs qui, d’après lui, se seraient développés spontanément au sein des eaux ou aux dépens des humeurs des êtres existant déjà.

Il s’attache à démontrer la gradation que présente l’ensemble des espèces et des types, invoque les exemples de variation si nombreux, si frappants que présentent les espèces domestiques, et conclut que l’espèce, en général, ne possède pas la constance absolue qu’on lui attribue d’ordinaire. Chaque jour, d’ailleurs, on découvre de nouveaux intermédiaires entre les types qu’on avait pu croire nettement séparés, et il cite les monotrèmes (ornithorynque, échidné), récemment découverts, et qui forment le passage des mammifères aux reptiles et aux oiseaux.

« Il est évident, dit-il, que la nature n’a pu produire et faire exister à la fois tous les animaux; car elle n’opère que graduellement, et même ses opérations s’exécutent, relativement à notre durée [individuelle, avec une lenteur qui nous les rend insensibles.

« Tout ce qui a été acquis, dit-il, tout ce qui a été

LES TEMPS JIODEUISES.

tracé ou changé dans l’organisation des individus pendant le cours de leur vie, est conservé par la génération et transmis aux nouveaux individus qui proviennent de ceux qui ont éprouvé ces changements. C’est en vertu de cette action de l’hérédité que les moindres modifications accumulées de génération en génération, dans des périodes dont la longueur échappe à notre observation, finissent par produire les changements les plus variés et les plus frappants. »

Il [insiste sur l’accord existant entre les conséquences de sa théorie et les faits de la géographie, sur la facilité résultant de ses doctrines pour rendre compte des rapports mutuels des groupes zoologiques.

La géologie, la paléontologie surtout, étaient loin, à l’époque où il écrivait, d’être ce qu’elles sont devenues ; il ne pouvait donc pas s’appuyer sur elles comme on l’a fait depuis. Cependant, il attribue les modifications des animaux fossiles, si differents des espèces vivantes, à l’influence des changements subis par le globe ; changements qui ont entraîné pour les êtres vivants des besoins nouveaux, des habitudes nouvelles, et par conséquent des transformations. De toutes ces données résulte pour Lamarck la conviction que l’espèce n’existe pas. « Parmi les corps vivants, dit-il, la nature ne nous offre d’une manière absolue que des individus qui se succèdent les uns aux autres parla génération ; les espèces n’ont qu’une constance relative et ne sont invariables que temporairement. »

Bien qu’il pèche parfois parles détails, le système

de Lamarck, dans son ensemble, est bien lié d’un bout à l’autre, et il rend parfaitement compte des faits connus de son temps. Mais ces idées philosophiques, qui devançaient son époque, furent alors mal accueillies et trop souvent défigurées par ses adversaires, dontla plupart ont condamnéleur auteur sans aucune étude faite aux sources mêmes et d’après d’infidèles comptes rendus. Ces grandes vues auxquelles Geoffroy Saint-Hilaire prêta l’appui de son génie, furent combattues avec acharnement par Cuvier, qui, se laissant entraîner à un esprit de parti pris, ne lui a pas rendu justice. Si les contemporains des deux grands naturalistes ont hésité entre eux, nous pouvons dire que le temps a donné raison à Lamarck, et que ce dernier a fait preuve d’un esprit plus philosophique que son adversaire. Cuvier croyait à l’immutabilité des espèces, et Lamarck affirmait leur variabilité, admise aujourd’hui par presque tous les naturalistes.

On a souvent accusé Lamarck d’athéisme, mais à tort. A diverses reprises, dans ses ouvrages, il proclame très expressément l’existence de Dieu. « On a pensé que la nature était Dieu même, dit-il, chose étrange ! On a confondu la montre avec l’horloger,

1 ouvrage avec son auteur. La nature n’est en quelque sorte qu’un intermédiaire entre Dieu et les parties de 1 univers physique pour l’exécution de la volonté divine. »

La vieillesse de Lamarck fut attristée, non seulement par les critiques souvent acerbes auxquelles il fut en butte, mais encore par les infirmités de l’âge

246 LES TEMPS MODERNES

et l’insuffisance de sa fortune. Son travail assidu et l’emploi fréquent du microscope avaient considérablement affaibli sa vue, et, dans les derniers temps, il devint complètement aveugle. Les amis des sciences, attirés par la haute réputation que lui avaient valu ses ouvrages, voyaient ce délaissement avec surprise; il leur semblait qu’un gouvernement qui se posait en protecteur des sciences aurait dû mettre un peu plus de soin à s’informer de la position d’un vieillard illustre. Mais sa vie retirée et sa persistance dans des systèmes, peu d’accord avec les idées qui dominaient alors, ne lui avaient pas concilié les dispensateurs des grâces. Ceux qui le connaissaient sentaient redoubler leur estime à la vue du courage avec lequel cet homme de bien supportait les atteintes de la fortune et celles de la nature. Mais si quelque chose put adoucir ses souffrances, ce fut certainement le dévouement de sa fille qui, entièrement consacrée aux devoirs de l’amour filial, ne le quitta pas un instant pendant des années entières, ne cessa de se prêter à toutes les études qui pouvaient suppléer au défaut de sa vue, d’écrire sous sa dictée une partie de ses derniers ouvrages, de l’accompagner, de le soutenir tant qu’il put faire encore quelque exercice. Il mourut le 18 décembre 1829, âgé de quatre-vingt-cinq ans.

Lamarck fut plein de dévouement à la science; passionné pour l’étude de la nature, il consacra sa vie entière aux progrès de l’histoire naturelle. Tous les actes de sa vie prouvent en lui une volonté ferme, un courage que peut-être bien peu de personnes montreraient dans une position semblable à la sienne.

L’un des savants qui ont le plus contribué aux progrès de l’histoire naturelle et de la philosophie de cette science, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, était né le 15 avril 1772, à Étampes, dans une famille dont un des membres avait déjà laissé un nom célèbre dans la chimie et la matière médicale. Son père, juge au tribunal de cette ville et chargé de famille, destina Étienne, le plus jeune, à l’état ecclésiastique, et l’envoya au collège de Navarre, à Paris, pour y faire ses études. Mais, malgré la position honorable que de puissantes protections lui promettaient dans l’Église, le jeune Geoffroy, chez qui ne se déclarait pas la vocation cléricale, obtint de son père la permission d’étudier les sciences.

11 entra au collège du Cardinal-Lemoine et eut pour maîtres Haüy et Fourcroy qui, bientôt séduits par les charmes de son esprit et de son caractère, l’honorèrent de leur amitié. L’abbé Haüy, déjà célèbre comme minéralogiste, le recommanda à Daubenton, qui occupait alors la chaire d’histoire naturelle au Collège de France, et celui-ci, frappé de la haute intelligence et des observations profondes de son élève, se l’attacha comme aide préparateur.

En 1792, le jeune Geoffroy avait vingt ans. La monarchie s’écroulait et, dans sa chute, le trône ébranlait l’autel. Les prêtres, de même que les nobles, devenaient suspects et, comme tels, ils étaient incarcérés. Le savant abbé Haüy fut arrêté le 13 août et avec lui les autres ecclésiastiques qui professaient au collège du Cardinal-Lemoine. A cette nouvelle, Geoffroy Saint-Hilaire, effrayé du danger auquel est

LES TEMPS MODERNES

exposé son maître et son ami, court chez Daubenton, chez les membres de l’Académie, et, grâce à ses démarches, obtient sa mise en liberté. Ce fut encore à son généreux mais dangereux dévouement que d’autres prêtres, incarcérés à Saint-Firmin, durent leur salut. Le tocsin du 2 septembre annonçait l’heure du massacre des prisonniers. Geoffroy pénètre dans la prison, déguisé en commissaire de section, et indique aux prisonniers les moyens préparés pour leur fuite ; lui-même il passe la nuit du 2 au 3 septembre sur les murs de la prison, au haut d’une échelle, et, au péril de sa vie, il parvient à arracher douze victimes à la mort.

En vertu de la loi du 10 juin 1793, l’ex-Jardin du roi fut réorganisé sous le titre de Muséum d'histoire naturelle, et l’on y créa douze chaires de haut enseignement. Malgré son jeune âge, et sur la recommandation de Daubenton, Geoffroy Saint-Hilaire fut appelé à celle de zoologie. 11 refusa d’abord cette chaire, qui revenait de droit à Lacépède ; mais, sur les instances de celui-ci et de son protecteur, il se résigna à accepter cette lourde charge. Tout, en effet, était à créer dans l’enseignement qui lui était destiné ; mais, plein d’ardeur pour la science, il ne se découragea pas, et commença aussitôt à former les collections qui devaient servir de base à son cours, y employant souvent ses propres ressources.

Doué d’une noblesse de caractère qui ne connaissait ni l’égoïsme ni la jalousie, il était toujours prêt à encourager ceux dont les travaux pouvaient faire progresser la science. Ce fut ainsi qu’il accueillit le jeune Cuvier, que lui recommandait l’agronome Tes-

Page 1