‹ Galerie des naturalistesChapitre 15 sur 23 · COMMUNIQUÉ PAR M. ALBERT GEOFFROY SAINT -HILAIRE · texte numérisé non relu

COMMUNIQUÉ PAR M. ALBERT GEOFFROY SAINT -HILAIRE

sier, ami de sa famille. « Venez parmi nous, lui écrivait-il ; venez jouer le rôle d’un nouveau Linné, d’un législateur de l’histoire naturelle. » Pendant trois ans, tout fut commun entre les deux jeunes savants; ils partagèrent le même toit, la même table et les mêmes travaux, qui commencèrent à rendre leur nom célèbre, et bientôt Geoffroy fit nommer son ami professeur adjoint à la chaire d’anatomie comparée.

En 1798, entraîné par son ardeur de savoir, Geoffroy Saint-Hilaire partait pour l’Égypte comme membre de la célèbre commission de littérateurs et de savants, dont faisaient partie Monge, Fourier, Larrey, Jomard, Savigny, Berthollet et une foule d’autres déjà illustres ou prêts à le devenir. Pendant quatre années, il se livra avec ardeur à ses explorations et à ses travaux ; tour à tour géologue, zoologiste, ethnographe, archéologue, il recueillit d’immenses matériaux et de précieuses collections, étudia les mœurs et l’organisation des animaux de l’Égypte, notamment du crocodile, de l’ibis, de la mangouste, etc. ; il fait l’anatomie du polyptère, dont la découverte, au dire de Cuvier, eût valu à elle seule le voyage d’Égypte ; il étudie les poissons du Nil et écrit son beau mémoire sur l’anatomie des organes électriques du malaptérure et de la torpille.

On connaît le triste dénouement de cette célèbre expédition et les désastres qui l’accompagnèrent ; la commission de l’Institut d’Égypte, réfugiée à Alexandrie et livrée sans défense à l’ennemi par la capitulation, allait tomber entre les mains des Anglais avec toutes ses richesses. Ceux-ci insistaient arrogamment

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pour qu’on leur livrât sans délai les matériaux amassés par nos savants avec tant de peine. On allait céder à la force, lorsque Geoffroy, plein d’indignation, se lève et, s’adressant au commissaire anglais, proteste au nom du droit des gens.

« Non, s’écrie-t-il, nous n’obéirons pas. Votre armée n’entre que dans deux jours dans la place. Eh bien, d’ici là le sacrifice sera consommé ; nous brûlerons nous-mêmes nos richesses. Vous disposerez ensuite de nos personnes comme bon vous semblera. Ah ! c’est à la célébrité que vous visez ; eh bien, comptez sur les souvenirs de l’histoire, vous aussi vous aurez brûlé une bibliothèque d’Alexandrie ! »

Tout le monde applaudit à cette patriotique indignation ; les collections furent sauvées, et le grand ouvrage sur l’Egypte, seul trophée de cette expédition, put recevoir son exécution.

De retour en France, Geoffroy reprit son cours de zoologie ; il mit en ordre les magnifiques collections qu’il avait rapportées et s’occupa de les décrire dans une série de mémoires remarquables, où se trouvent déjà exposées les théories nouvelles qui le préoccupaient. Il entreprit ensuite le Catalogue des mammifères du Muséum, où il commença à modifier la classification qu’il avait établie, en collaboration avec Cuvier, dans un mémoire précédent. Tel est le point de départ de la scission qui allait surgir entre ce dernier et lui, l’origine de la lutte mémorable qui devait diviser plus tard ces deux grands naturalistes.

En 1808, Geoffroy quittait de nouveau la France. Napoléon, maître du Portugal, avait résolu d’y en-

voyer un savant pour reconnaître les matériaux scientifiques que l’on pourrait tirer de cette source, et ce fut à Geoffroy Saint-Hilaire qu’il confia cette mission délicate, dans laquelle il donna de nouvelles preuves de son amour pour la science, de son courage et de son équité. Loin d’abuser des pouvoirs absolus dont il est muni, il déclare qu’il ne veut rien obtenir qu’à titre de don ou en échange des nombreux échantillons qu’il a apportés de France ; loin de piller, il émonde et complète les collections, les classe méthodiquement et s’attire partout l’estime et le respect. Mais trahi de nouveau par les hasards de la guerre, après la bataille de Yimeiro, les Anglais voulurent retenir les caisses que le savant emportait, et ce ne fut que grâce aux déclarations et aux instances des conservateurs portugais eux-mêmes qu’il put rapporter à Paris une riche collection des produits naturels du Brésil ; encore fut-il obligé d’abandonner quatre caisses, et c’étaient celles qui contenaient ses propres effets.

Depuis son retour de Portugal, Geoffroy ne quitta plus la France. Membre de l’Institut depuis 1807, puis successivement associé à toutes les sociétés savantes de l’Europe, qui se faisaient une gloire de le compter dans leur sein, il consacra paisiblement au perfectionnement de la zoologie la longue vie qui lui restait encore à parcourir. 11 conserva toujours au Muséum la chaire créée en 1793, et fut nommé, en 1809, professeur de zoologie à la Faculté des sciences. C’est dans cette chaire que, soutenu par l’intérêt sympathique et respectueux d’un auditoire

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d’élite, il put s’élancer plus libre dans le champ des abstractions et présenter avec autorité ces grandes lois de l’organisation animale à la conception desquelles son nom est demeuré attaché.

En 1818, Geoffroy Saint-Hilaire publia son ouvrage célèbre intitulé : Anatomie philosophicqzœ, où il expose les lois qu’il a conçues, en les appuyant sur les faits qui résultent de ses longues observations zoologiques. Il s’attache à démontrer l’unité de plan de composition du règne animal. « La nature, dit-il, a formé tous les êtres vivants sur un 'plan unique, essentiellement le même dans son principe, mais varié de mille manières dans toutes ses parties nécessaires. »

Appuyé sur la loi des connexions , qui lui permet de reconnaître toujours un même organe et d’en suivre pas à pas les métamorphoses, il montre comment les mêmes parties, bien que différenciées à l’infini dans leur forme, leur volume, leurs usages, restent, au fond, les mêmes chez tous et révèlent un même plan. Il signale l’importance des organes rudimentaires frappés d’avortement par suite du défaut d’usage. Il retrouve l’appareil vocal chez les poissons, qui pourtant sont muets ; découvre des dents chez le fœtus de la baleine, puis chez celui des oiseaux, dont le bec ne s’organise que plus tard par le dépôt de la matière cornée sur les bulbes.

En appliquant ses principes au développement anormal et incomplet que l’on désignait sous le nom de monstruosités , il donne l’explication la plus rationnelle de ces phénomènes à l’aide du principe de l’arrêt de développement des organes. Pour lui, les monstres

ne sont plus que des anomalies secondaires et accidentelles, qu’il classe, démontrant à quel genre d’accident tel ou tel monstre doit sa naissance, et fondant une science nouvelle à laquelle il donne le nom de tératologie.

Jusque-là, le savant naturaliste n’avait appliqué le principe de l’unité de composition qu’aux animaux vertébrés, et Cuvier lui-même applaudissait à ses travaux. « M. Geoffroy Saint-Hilaire, disait-il dans son rapport, est parvenu à ramener à une loi commune des conformations que la première apparence pouvait faire juger entièrement diverses. Dès à présent, personne ne peut douter que le crâne des animaux vertébrés ne soit ramené à une structure uniforme et que les lois de ces variations ne soient déterminées. »

Mais lorsque Geoffroy, poursuivant ses vues, voulut les appliquer aux invertébrés et démontrer l’analogie existant entre ceux-ci et les vertébrés, Cuvier manifesta son improbation et la lutte commença. La belle ordonnance des quatre embranchements que celui-ci avait établie dans le règne animal se trouvait menacée par le principe d’un plan unique dans l’organisation des animaux de toutes les classes ; il était naturel qu'il s’efforçât de la défendre, et l’on sait avec quel talent il savait faire prévaloir ses idées.

Le débat fut porté devant l’Académie, en 1830, et le bruit de cette discussion célèbre retentit dans le monde entier. Les savants se partagèrent en deux camps, les uns pour Cuvier, les autres pour Geoffroy. Parmi ces derniers, l'illustre Goethe applaudissait du

fond de l'Allemagne et se passionnait à ce point que, rencontrant un ami, il s’écria:

— Vous connaissez les dernières nouvelles de France; que pensez-vous de ce grand événement?

C’était dans les derniers jours de juillet 1830.

— C’est une terrible histoire, lui répond l’ami, et, au point où en sont les choses, on doit s’attendre à l’expulsion de la famille royale.

— Eh ! il s’agit bien de trône et de dynastie, reprend Goethe ; je vous parle de la séance de l’Académie des sciences de Paris. C’est là qu’est le fait important et la véritable révolution, celle de l’esprit humain!

La discussion fut étincelante, et l’habileté et l’éloquence de Cuvier parurent l’emporter; mais de l’aveu même de l’un des disciples les plus distingués de ce dernier (Flourens), dans les débats célèbres qui s’ôtaient ouverts devant l’Académie entre les deux rivaux, le droit n’avait peut-être pas été du côté de celui dont le plaidoyer avait pu paraître alors le plus habile.

Cette discussion mémorable eut sur les deux adversaires l’effet ordinaire de toutes les discussions ; chacun d’eux en sortit un peu plus arrêté dans ses convictions. Geoffroy résuma ses opinions dans un livre intitulé : Principes de philosophie zoologique, et Cuvier annonça qu’il publierait les siennes sous ce titre : De la variété de composition dans les animaux. Cette controverse célèbre, à laquelle la mort de Cuvier (1832) devait mettre un terme fatal, appela l’attention sur les théories philosophiques de Geoffroy Saint-Hilaire, et l’opinion publique comprit enfin tout

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ce qu’il y avait de puissance et de force dans ces idées nouvelles.

Hâtons-nous de dire que ces deux hommes illustres ne furent jamais qu’adversaires scientifiques et ne cessèrent point d’être personnellement amis. Lorsque Geoffroy perdit une de ses filles, âgée de vingt ans, il vit accourir, l’un des premiers auprès de lui, Cuvier, qui ne pouvait s’associer à un tel deuil sans rouvrir les blessures de son propre cœur, ayant luimême perdu une fille de vingt-deux ans, quelque temps auparavant. De son côté, le lendemain de la mort de Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire demandait le premier, sur la tombe de son ami, qu’une statue fût élevée à l’illustre défunt.

Geoffroy Saint-Hilaire survécut douze ans à Cuvier. Honoré de toute l’Europe, voyant avec bonheur les principes rénovateurs qu’il avait eu la gloire d’émettre le premier se propager peu à peu, en suscitant de tous côtés des découvertes qui, pour appartenir à d’autres, ne touchaient que plus vivement son cœur; considéré universellement, depuis la mort de Cuvier, conAne la tête principale de ce bel établissement du Muséum, à la gloire duquel il avait contribué pour une si large part, il laissait arriver la vieillesse avec une sérénité triomphante.

Cependant, ses dernières années furent éprouvées; atteint de cécité dès 1840, il dut abandonner ses travaux. Ce fut alors qu’il montra cette constance et cette grandeur d’âme du vrai sage. Acceptant sans murmurer toutes les infirmités que la vieillesse lui apportait, entouré de sa famille, de ses amis et de

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ses élèves, il vécut encore quatre ans, consolant ceux qui pleuraient en le voyant souffrir, et leur disant : «Je suis heureux. » Le 19 niai, au matin, il s’éteignit, le sourire sur les lèvres, et, trois jours après, plus de deux mille personnes conduisaient au Père-Lachaise les restes mortels de Geoffroy Saint-Hilaire.

Pour apprécier ce grand naturaliste, il fallait un grand naturaliste, et voici ce qu’en a dit Serres : « Consultez les travaux immenses qu’a publiés Geoffroy, rassemblez les souvenirs de ses leçons si vives, si originales, si attachantes, partout vous trouverez la même philosophie, et cette philosophie, je la définis par ces mots : l’art d’observer en grand. C’est cet art, dont Geoffroy Saint-Hilaire avait hérité de Buffon, qui lui a valu ses succès et qui lui a frayé les routes nouvelles qu’il a tracées dans les sciences zoologiques et anatomiques; qui lui fît reconnaître l’arbitraire des classifications fondées sur l’immutabilité des espèces, dont la nature lui montrait à chaque pas la variabilité; qui lui fît rechercher dans l’action des agents extérieurs les causes de ces variations et la raison de ces zones zoologiques du globe, dans lesquelles se circonscrivent les familles et les genres; qui lui fit poser les jalons de cette classification parallélique des animaux que son fils a si nettement formulée et qui préside à la révolution qui s’opère en ce moment dans toutes les branches de la zoologie. »

De vastes connaissances, un génie hardi, d’admirables qualités d’esprit et de cœur, droiture, loyauté, générosité, bonté, courage, désintéressement, tel était Geoffroy Saint-Hilaire !

Son fils, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, a élevé un monument à sa mémoire par son livre : Vie, travaux et doctrine scientifique d'E. Geoffroy Saint-Hilaire, et sa ville natale, Étampes, lui a érigé une statue.

L'illustre adversaire de Geoffroy Saint- Hilaire , Georges Cuvier, naquit le 23 août 1769, la même année que de Iiumboldt, dans la ville de Montbéliard, chef-lieu d'une principauté appartenant alors aux ducs de Wurtemberg, mais qui, depuis, a été réunie à la France. Sa famille, protestante, était originaire d'un village du Jura, qui porte encore le nom de Cuvier.

Son père, officier au service de la France, épousa, à l’âge de cinquante ans, une femme beaucoup plus jeune que lui, et qui fut la mère et le premier maître de Georges CuAÛer. Femme d’un esprit supérieur et mère pleine de tendresse, elle se donna tout entière à l’éducation de son fils, et s’appliqua à développer les heureuses facultés dont il fit preuve dès sa plus tendre enfance.

Doué d'une mémoire prodigieuse et d’une aptitude extraordinaire à tous les travaux de l’esprit, le jeune Cuvier manifesta de bonne heure les qualités qui furent plus tard un des traits distinctifs de son génie. Avide de lecture et curieux de toutes choses, il dévorait les livres que sa mère choisissait avec un soin judicieux. Un exemplaire de Buffon, qu’il trouva par hasard dans la bibliothèque d’un de ses parents, décida de sa vocation. Il le lut, le relut et l’apprit en quelque sorte par cœur, s’appliquant à en copier les figures, et les enluminant d’après les descriptions.

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Envoyé à l’Université Caroline de Stuttgart pour y faire ses études, il y remporta de brillants succès, et se destina d’abord à l’administration ; mais la position peu fortunée de ses parents le détourna de la carrière administrative, et il quitta Stuttgart avant d’y avoir terminé ses études, pour accepter les fonctions de précepteur dans une riche famille de Normandie établie près de Fécamp. Il avait alors dix-neuf ans.

Là, entouré des productions les plus variées de la terre et de la mer, il put se livrer avec ardeur à son étude favorite, et, dès lors, la dissection de nombreux animaux de toutes les classes lui suggéra la première idée d’une réforme à introduire dans la classification méthodique des animaux.

Ce fut à cette époque qu’un heureux hasard lui fit faire la connaissance du médecin en chef de l’hôpital militaire de Fécamp, Tessier, homme érudit et très versé lui-même dans les sciences naturelles. Frappé de l’étendue du savoir du jeune Cuvier et de la profondeur de ses idées, il écrivit à ses amis du Jardin des plantes, de Jussieu et Geoffroy Saint-Hilaire, pour leur faire part de la découverte qu’il venait de faire. Ceux-ci appelèrent le jeune savant auprès d’eux. On lui confia, comme adjoint, la chaire d’anatomie comparée du Muséum national.

Dès ses premières leçons, on comprit ce qu’il, y avait, entre ses mains, d’avenir pour cette science. Employant tour à tour l’analyse et la synthèse, il arrivait à la classification des animaux par l’étude de

leurs organes, et à la division de leurs fonctions, par l’étude des actes qu’ils accomplissent. Il disposait les

faits dans un ordre tel, que, de leur simple rapprochement, sortaient ces lois admirables qui donnèrent à l’anatomie comparée une certitude presque mathématique.

Une de ces lois, la plus féconde en résultats pour la science, est celle qu’il a nommée le principe de la corrélation des formes ; elle consiste en ceci : que tout être organisé forme un système unique, dont les parties se correspondent et concourent à la même action définitive par une action réciproque; en un mot, que toutes les parties des animaux sont entre elles dans un rapport tel que, la forme de l’une étant donnée, l’on peut en général en déduire celle de toutes les autres.

Le simple raisonnement démontre qu’il en doit être ainsi, puisque tous les organes d’un animal, devant concourir au même but, doivent se trouver coordonnés d’une manière conforme à ce but. Si les intestins d’un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la chair et de la chair récente, par exemple, il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie ; ses griffes pour la saisir et la déchirer ; ses dents pour la couper et la diviser ; le système entier de ses organes de mouvement pour la poursuivre et pour l’atteindre ; ses organes des sens pour l’apercevoir de loin. Il faut même que la nature ait placé dans son cerveau l’instinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des pièges à ses victimes.

Linné, le premier, dans un ouvrage resté célèbre sous le nom de Système de la nature , avait entrepris de faire connaître et de classer tous les êtres de la

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nature. Doué d’un génie analytique, plein de patience et de sagacité, il substitua au désordre des systèmes établis avant lui une classification méritant véritablement ce nom, classification fondée sur les véritables caractères, et qui a servi de base à celles qui ont été créées depuis. Un autre mérite de Linné est d’avoir réformé ou plutôt fondé la nomenclature. Cet ouvrage célèbre, véritable monument élevé à l’histoire naturelle, est le point de départ des progrès sérieux de la science des êtres.

Cependant, cette classification, si remarquable fûtelle au moment où elle parut, ne laissait pas que de présenter des défauts. Elle était basée sur les caractères extérieurs, qui trompent souvent. Ainsi les cétacés se trouvaient parmi les poissons, les crustacés parmi les insectes ; les mollusques nus étaient séparés des mollusques à coquilles et confondus avec les zoophytes dans la classe des vers.

Cuvier, lui, étudia la structure intime des animaux ; armé du scalpel, il interrogea leur organisation et porta la lumière dans les parties encore obscures de l’édifice. C’est au moyen de ces études approfondies sur l’organisation, c’est par l’anatomie qu'il parvint à opérer successivement la réforme de toutes les branches de la zoologie.

Ses leçons devinrent rapidement célèbres, et, moins d'un an après son arrivée à Paris, en 1795, sa réputation égalait déjà celle des plus célèbres naturalistes. Cette même année, qui est celle de la création de l’Institut national, il fut nommé, avec Daubenton et Lacépède, dans la section de zoologie. Il avait alors

vingt-six ans. En 1799, la mort de Daubenton lui fît donner la chaire d’histoire naturelle au Collège de France ; puis, en 1802, il succéda à Mertrud comme professeur titulaire au Jardin des plantes. En 1803, il fut nommé, à l’unanimité, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, et c’est en cette qualité qu’il composa, cinq ans plus tard, son célèbre Rapport sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789. Ce rapport, où le talent de l’écrivain est à la hauteur de la science du savant, fut fort remarqué par l’empereur, et devint le point de départ des honneurs et des faveurs dont fut comblé Cuvier, qui, il faut bien le dire, montra une égale aptitude pour la science administrative et pour les sciences naturelles. L’étendue de son esprit embrassait tous les ordres d’idées et se prêtait avec la même facilité à tous les genres de travaux. Nommé maître des requêtes, puis grand maître de l’Université, sous l’Empire, il devint président au conseil d’État, puis enfin pair de France en 1831. Mais revenons au savant.

Tout le monde sait aujourd'hui que le globe que nous habitons présente, presque partout, des traces irrécusables des révolutions qu’il a subies à diverses époques. Les productions de la création actuelle, de la nature vivante, recouvrent partout les débris d’une création antérieure, d’une nature détruite. D’une part, des amas immenses de coquilles et d’autres corps marins se trouvent à de grandes distances de toute mer, à des hauteurs où nul océan ne saurait atteindre aujourd’hui ; et de là sont venus les premiers faits à l’appui de toutes ces traditions de dé-

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luges, conservées chez tant de peuples. D’autre part, les grands ossements découverts à divers intervalles, dans les entrailles de la terre, dans les cavernes des montagnes, ont fait naître ces autres traditions populaires, non moins répandues et non moins anciennes, de races de géants qui auraient peuplé le monde dans ses premiers âges. Tels sont ces os de mastodonte, que l’on fît passer, à la fin du dix-septième siècle, pour ceux du géant Teutobochus, roi des Cimbres, défait par Marius ; tels, encore, ceux dont un savant médecin allemand fit le sujet d’une fameuse dissertation sous le titre de YHomme témoin du déluge, en 1726.

Ici encore, c’est Cuvier qui, faisant de l’anatomie comparée l’application la plus neuve et la plus brillante, tire des mondes entiers de leurs ruines, de leurs débris, et ressuscite en quelque sorte des milliers d’êtres étranges dont les générations ont disparu avant l’apparition de l’homme sur la terre.

« La moindre facette d’os, dit le grand naturaliste, la moindre apophyse, ont un caractère déterminé, relatif à la classe, à l’ordre, au genre et à l’espèce auxquels ils appartiennent, au point que, toutes les fois que l’on a seulement une extrémité d’os bien conservée, on peut, avec de l’application et en s’aidant avec un peu d’adresse de l’analogie et de la comparaison effective, déterminer toutes ces choses aussi sûrement que si l’on possédait l’animal entier. » Et telle était, en effet, la sûreté de son savoir et de sa méthode, que souvent, sur un seul os, il est parvenu à déduire la forme et la proportion des autres

parties d’un animal et à reconstruire son squelette avec une précision telle, que les découvertes postérieures d’autres fragments de ce même animal venaient confirmer tout ce qu’avait pressenti son génie.

Il en donna une preuve justement à propos de ce fameux homme témoin du déluge, dont on avait cru reconnaître les débris incorporés dans un schiste trouvé non loin du lac de Constance. Ces débris ne consistaient qu’en une portion du crâne et de la colonne vertébrale. « Il est irrécusable, avait dit le savant allemand, que voici une moitié, ou peu s’en faut, du squelette d’un homme... C’est une des reliques les plus rares que nous ayons de cette race maudite, qui fut ensevelie sous les eaux. »

Cette opinion hypothétique devait s’évanouir devant l’esprit observateur de Cuvier. Ce savant jugea, d’après les grandeurs relatives des os, que le prétendu homme fossile n’était autre qu’une salamandre aquatique de taille gigantesque et d’espèce inconnue.

Pour confirmer cette opinion, il fit graver le squelette de la salamandre tel qu’il devait être, et bientôt le résultat justifia ses prévisions de la façon la plus éclatante. Ayant obtenu de faire creuser la pierre qui contenait ce vieux témoin du déluge, l’opération se fit devant plusieurs savants distingués. On avait sous les yeux le dessin du squelette de la salamandre, et à mesure que le ciseau enlevait un éclat de pierre, on voyait paraître au jour quelques-uns des os que ce dessin avait annoncés d’avance.

Cuvier a pressenti tout ce qu’il y avait de vérités cachées, de faits historiques sur l’existence du globe;

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dans les restes des animaux fossiles, dont les débris se trouvaient disséminés dans les entrailles delà terre, il a pu exhumer des générations entières, rapprocher des ossements sans nom, et créer avec ces éléments réunis des quadrupèdes, des reptiles, dont les dimensions colossales ou les formes bizarres rappellent les créations fabuleuses de l’antiquité. Ges découvertes ont éclairé d’un jour tout nouveau l’histoire de la terre et de ses habitants ; elles ont fait de la géologie une véritable science. Sans doute Cuvier s’est trompé sur plusieurs points importants: dans sa théorie des révolutions du globe et des cataclysmes successifs détruisant par intervalles tout ce qui avait vie et nécessitant chaque fois une création nouvelle ; dans sa doctrine de la permanence des espèces, dans sa négation du singe et de l’homme fossiles; mais il est le premier qui ait prouvé que la terre fut autrefois habitée par une succession de différentes séries d’animaux distincts de ceux qui y vivent actuellement.

Cuvier a été non moins utile [à la science par les magnifiques collections qu’il a créées au Muséum, et qui toutes ont été mises en ordre par lui, que par les immortels ouvrages qu’il a produits. Son Règne animal, son Histoire naturelle des poissons , ses Leçons d’anatomie comparée , ses Recherches sur les ossements fossiles et les innombrables mémoires qu’il a publiés, resteront toujours comme des modèles de science, de méthode et de style.

Comme professeur, Cuvier eut peu de rivaux. Son débit était grave et même un peu lent au début de sa leçon ; mais bientôt il s’animait par le mouvement

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des pensées, et alors ce mouvement qui se communiquait des pensées aux expressions, sa voix pénétrante, l’inspiration de son génie peinte dans ses yeux et sur son visage, tout cet ensemble opérait sur son auditoire l’impression la plus vive et la plus profonde. Gomme écrivain, Cuvier, sans avoir la pompe, la majesté, l’éclat de BufTon, se distingue par un style naturel, grave, précis, élégant, qui reflète les qualités dominantes de son esprit : l'ordre, la clarté, la force et la netteté de l’expression.

A l’égard de ses qualités personnelles, les traits dominants de son caractère étaient le sentiment profond de l’ordre et de la justice. Dans les débats académiques, et comme secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, il se plaisait à rendre hommage au talent et aux découvertes de ses adversaires. Ses rapports faits à l’Académie sont, en général, un modèle d’impartialité et de bon goût. Sa demeure était ouverte à tous les savants, et les étudiants étaient souvent encouragés par les conseils, la bourse et le crédit de leur illustre maître. Gomme ombre au tableau, on lui a reproché d’avoir courtisé le pouvoir et sacrifié parfois ses convictions scientifiques aux exigences de l’orthodoxie.

Malgré sa constitution robuste et vigoureuse, Cuvier fut frappé, le 10 mai 1832, au soir, d’une attaque de paralysie, peut-être due à l’excès de travail. Il eut rapidement jugé que tout était fini pour lui. Il exprima quelques regrets de ne pouvoir terminer les travaux qu’il avait commencés ; mais, bientôt résigné, il prit quelques dispositions pour la publication de ses

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œuvres et mourut le 14 mai, dans sa soixante-troisième année. Sa perte fut vivement sentie dans le monde entier, et longtemps la science porta son deuil.

Cuvier est mort sans enfants. Il avait épousé la veuve du fermier général Duvaucel, mort sous la Terreur, et en avait eu deux fds et deux filles ; mais tous les quatre moururentjeunes.il ne laissait qu'un frère, plus jeune que lui, et dont le plus beau titre de gloire est peut-être d’avoir été le frère de Georges Cuvier; mais le nom, il est vrai, était lourd à porter.

Pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, la science zoologique, en France, sembla se résumer dans Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier; tous les esprits se partagèrent entre ces deux illustres rivaux. Le premier, comme Lamarck, soutenait la mutabilité des types ; il trouvait dans l’évolution des espèces l’explication du grand fait qu’il avait mis en lumière : l’unité de composition organique, et celle de cet autre fait non moins frappant : que les phases transitoires du développement embryonnaire d’un animal reproduisent des états qui sont permanents chez des animaux placés plus bas dans la série. Il pensait que les conditions du monde ambiant ayant subi graduellement des modifications profondes, il était impossible que les espèces seules fussent restées immuables au milieu du changement universel, et il n’hésita pas à déclarer que les espèces actuelles provenaient directement, par une évolution lente et continue, par une série ininterrompue de générations et de transformations, de celles dont on retrouve les débris dans les

couches du globe. Son esprit philosophique, affranchi de toute pression extra-scientifique, se refusait à admettre ces destructions soudaines et ces créations successives qu’invoquait l’auteur du Discours sur les révolutions du globe.

Depuis longtemps la grande majorité des naturalistes croyait à la permanence des types. On admettait généralement que chaque espèce, une fois établie par un acte spécial et instantané du pouvoir créateur, ne pouvaitsubir aucune altération, ni sous l’influence des milieux, ni sous celle des croisements; la nature, disait-on, avait établi entre les espèces des barrières infranchissables. Cuvier soutint ce système et le cimenta par sa doctrine des révolutions du globe, dans laquelle chaque révolution est signalée par la destruction subite des espèces anciennes et par la création non moins subite des espèces nouvelles à chaque époque.

Dans ce débat grandiose qui rendit l’Europe attentive pendant toute une année, on trouvait toujours au fond de chaque question la lutte de deux doctrines, de deux philosophies, dont l’une ne reconnaissait, dans le cours des choses, que l’action des causes naturelles , tandis que l’autre faisait intervenir , pour résoudre les difficultés, l’action d’un pouvoir surnaturel. Les esprits se partagèrent entre ces deux doctrines rivales; mais la majorité des suffrages se prononça pour l’école de Cuvier. La doctrine de la permanence des espèces devint une opinion classique, presque orthodoxe; elle fut la base de l’enseignement officiel de l’histoire naturelle. Cependant, pour être

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réduit à l’état d’hérésie, le transformisme n’était pas mort. On vit de loin en loin quelques savants revenir au principe de la variabilité des espèces; Bory de Saint-Vincent, Léopold de Buch, Herbert, Rafinesque, d’Omalius d’Halloy, Owen, Serres, et depuis que cette doctrine a été remise en lumière par Darwin, la grande majorité des naturalistes s’y sont ralliés.

Cuvier laissa derrière lui de nombreux disciples, dont quelques-uns furent pour lui d’habiles collaborateurs, et se sont acquis du renom dans la science. Duméril, Duvernoy, Valenciennes, Latreille, Brongniart, prirent part à ses travaux ou continuèrent à développer ses principes.

Son frère , Frédéric Cuvier, né à Montbéliard, en 1773, était de six ans plus jeune que lui. A l’inverse de celui-ci, qui avait eu de brillants succès dans l’Université, Frédéric montra peu d’aptitudes, et ses parents le retirèrent du collège pour le mettre en apprentissage chez un horloger ; mais, dès que son frère aîné eut obtenu une position assurée au Muséum, il l’appela auprès de lui. Frédéric comprit les devoirs de sa nouvelle position; il se livra avec ardeur à l’étude des sciences, et, en aidant son frère à classer les collections du Muséum, il devint naturaliste.

Chargé, en 1804, de la direction de la ménagerie, il en profita pour étudier l’instinct et l’intelligence chez les animaux, et, pendant trente ans, il continua ses observations, qui lui ont fourni le sujet de mémoires extrêmement intéressants. Scrupuleux observateur, il ne rapporte que ce qu’il a vu et ne se livre

à aucune hypothèse, et, si la composition artistique de ses portraits est inférieure à celle de BufTon, ils lui sont supérieurs comme fidélité. On lui doit, en outre, un travail important sur les dents des mammifères, une Histoire clés cétacés, qui fait partie des Suites à Buffon , et une Histoire des mammifères, commencée en commun avec Geoffroy Saint-Hilaire. Nommé inspecteur général de l’Université en 1820, il travailla, avec son frère, à répandre l’enseignement de l’histoire naturelle dans les collèges. Il mourut, en 1838, à Strasbourg, d’une congestion pulmonaire, au milieu de sa tournée d’inspection. Il était membre de l'Académie des sciences et delà Société royale de Londres.

Ami et collaborateur de Cuvier, André-Marie-Constant Duméril, né à Amiens, en 1774, fit ses études médicales et obtint au concours la place de préparateur et démonstrateur de l’École anatomique de Rouen. L’année suivante (1794), il fut nommé prosecteur à la Faculté de médecine de Paris, puis chef des travaux anatomiques, et enfin professeur d’anatomie dans la même Faculté (1801). Il se lia d’amitié avec Georges Cuvier, et fut appelé au Muséum d’histoire naturelle pour suppléer Lacépède dans la chaire d’erpétologie et d’ichtyologie, dont il devint titulaire en 1825. Il fut admis à l’Académie des sciences en 1814 et à celle de médecine en 1820.

Ce fut Duméril qui rédigea les deux premiers volumes des Leçons d'anatomie comparée , travail continué depuis par Duvernoy. Après avoir publié un grand nombre de recherches sur divers groupes du règne animal, il entreprit, en collaboration avec

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Bibron, son Histoire générale des reptiles, neuf volumes in-8% avec atlas de cent vingt planches (1834-54), où il suit la méthode naturelle fondée sur la subordination des caractères. On lui doit aussi des Considérations générales sur la classe des insectes, in-8° (1823), et de nombreux mémoires dans les Comptes rendus de lé Académie. Il mourut en 1860.

Compatriote de Cuvier, Georges-Louis Duvernoy, né à Montbéliard en 1777, fut d’abord attaché, comme pharmacien, à l’armée des Alpes (1799). Il fut appelé par Cuvier et associé à la rédaction de ses Leço?is d'anatomie comparée, dont il publia les trois derniers volumes. Nommé professeur de zoologie à la Faculté des sciences de Paris, il préféra à cette position enviable ses affections de famille, et pendant vingt ans, il exerça la médecine dans son pays natal.

Ayant perdu sa femme et ses enfants, il rentra dans la carrière scientifique en acceptant la chaire de zoologie à la Faculté des sciences de Strasbourg; il avait alors cinquante ans (1827). A partir de ce moment, et comme pour amortir ses chagrins par le travail, il montra une activité incroyable. Il donna une nouvelle classification des mammifères, une Monographie des musaraignes, des Etudes sur le foie ; Sur les serpents venimeux, des Observations physiologiques sur le caméléon. L’Académie des sciences lui ouvrit ses portes en 1833, et il occupa, en 1837, la chaire d’histoire naturelle au Collège de France, après la mort de Cuvier.

Plus tard (1850), il succéda à de Blainville dans le cours d’anatomie comparée et occupa ainsi les deux

chaires dans lesquelles s’était illustré le grand homme qui fut son maître et son ami. Dans cette dernière partie de sa vie, il fit paraître des Leçons sur les corps organisés (1839), une nouvelle édition des Leçons d’anatomie comparée de Cuvier (1835-45), neuf volumes in-8°, et un grand nombre de mémoires : Sur le système nerveux des mollusques , Sur l' anatomie de l’orang et des autres singes supérieurs, Sur les organes de la génération des reptiles, scorpions, crustacés, myriapodes, céphalopodes, etc., Sur les cétacés vivants et fossiles. Sur h yack , Sur les rhinocéros fossiles , etc. Il mourut en 1855, âgé de soixante-dix-huit ans.

La méthode de Jussieu qui, au dix-huitième siècle, avait donné à la botanique un si beau lustre, et que Cuvier venait d’appliquer à la zoologie, trouva dans Latreille un interprète habile. Né le 29 novembre 1762, à Brives (Corrèze), dans une famille noble, mais à laquelle il ne tenait que par les liens de la nature, Pierre-André Latreille fut destiné à l’état ecclésiastique et reçut dans ce but une bonne instruction. La lecture des ouvrages de Réaumur et de Bonnet lui inspira le goût de l’entomologie, et il occupa tous ses loisirs à recueillir et à étudier les insectes. Venu à Paris en 1791, il se lia avec les entomologistes les plus en renom : Fabricius, Olivier, Bosc, et se fit bientôt connaître par plusieurs mémoires importants. Les mesures prises contre le clergé, en 1792, ruinèrent les faibles ressources que Latreille devait à son état, et il ne dut même qu’à un hasard heureux d’échapper à la mort. Incarcéré

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comme prêtre réfractaire et condamné à la déportation, la découverte d’un insecte nouveau, sur les murs de sa prison, lui permit de faire connaître sa triste position à Bory de Saint-Vincent, qui parvint à lui faire rendre la liberté. A partir de ce moment, il put se livrer en paix à son étude favorite. Fabricius, élève de Linné, avait introduit une .nouvelle méthode de classification des insectes fondée sur les caractères de la bouche, et, bien qu’elle eût le défaut, comme toutes les méthodes rigoureuses fondées sur un seul organe, de réunir des objets parfois très éloignés naturellement les uns des autres, elle était généralement adoptée. Latreille chercha à en établir une basée sur les rapports naturels, et l’on trouve, dans ses différents ouvrages, le développement de cette idée, dont la première esquisse parut en 1796, sous le titre de Précis des caractères des insectes. En 1798, il entra au Jardin des plantes comme aide-naturaliste, et fut chargé de suppléer Lamarck. Il conserva cette position modeste pendant près de trente ans, et ce fut durant cette période qu’il rédigea la plupart de ses ouvrages, tels que son Histoire des fourmis, le Généra crustaceorum et insectorum, son Histoire des crustacés et des insectes , en quatorze volumes in-8° (1802-1805), enfin, toute la partie entomologique du Règne animal de Cuvier.

Latreille entra à l’Académie des sciences en 1814, et devint, en 1829, à la mort de Lamarck, titulaire de la chaire qu’il occupait depuis si longtemps ; mais il jouit peu de cette position et mourut le 6 février 1833, quelques mois après Cuvier, son protecteur et son

ami. Outre les ouvrages cités plus haut, on doit à Latreille une foule de mémoires et de notices sur divers sujets d’histoire naturelle disséminés dans les recueils scientifiques de l’époque.

Les zoologistes français ont beaucoup contribué aux progrès de la partie de l’histoire naturelle relative aux animaux de la classe des poissons. C’est à l’un d’eux, à Valenciennes, que l’on est redevable de l’ouvrage le plus étendu et le plus savant qui ait encore été publié sur ce sujet, dont Cuvier avait laborieusement établi le plan.

Né au Jardin des plantes en 1794, Achille Valenciennes était fils d’un aide-naturaliste de Daubenton. Il obtint une bourse au collège de Rouen, y remporta le grand prix de mathématiques et allait entrer à

I Ecole polytechnique quand son père mourut. Devenu le seul soutien de sa mère, le jeune Valenciennes se vit obligé d'abandonner ses rêves d’avenir et accepta une place de préparateur qu’on lui offrait au Muséum.

II fut d’abord préparateur de Geoffroy Saint-Hilaire pour les mammifères; puis passa dans le service de Lamarck qui s’occupait des invertébrés, et enfin dans celui de Lacépède qui professait l’histoire des reptiles et des poissons. Ilavait donc abordé toutes les branches de la zoologie et, dans toutes, il avait montré une activité et une intelligence parfaites. Doué d’une mémoire prodigieuse, il put suffire à sa tâche et acquérir les connaissances les plus variées sur les diverses parties de la zoologie. Cuvier préparait à cette époque son grand ouvrage sur le Règne animal; il confia

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à Valenciennes la détermination et le classement des oiseaux. Lorsque, plus tard, le grand naturaliste entreprit Y Histoire naturelle des poissons, il prit pour collaborateur Valenciennes, et il est hors de doute que la plus grande partie de cette œuvre considérable appartient à ce dernier. Des vingt volumes que comprend cet ouvrage, huit seulement furent publiés du vivant de Cuvier.

Nommé maître de conférences à l’École normale en 1830, puis professeur au Muséum, Valenciennes entra à l’Académie des sciences en 1834. Son Histoire naturelle des poissons (1829-1849) est un monument qui suffit seul à illustrer un nom, et lui a fait décerner unanimement le titre de premier ichtyologiste de l’époque.

Dans ce grand ouvrage, l’anatomie marche de front avec la description extérieure, et la physiologie n’y est pas non plus négligée. On lui doit encore une Histoire naturelle des mollusques , des annélides et des zoophytes (1833), une traduction des Observations de qéoloqie de Humboldt et de nombreux mémoires et articles sur divers sujets d’histoire naturelle. Valenciennes prit toujours parti pour Cuvier, qu’il était fier d’appeler son maître, et, exagérant même son principe qu’il n’y avait que des faits, il ne coordonna pas en corps de doctrine les fruits de ses nombreuses observations. Il mourut en 1865.

Parmi les savants qui firent partie de l'expédition d’Égypte, figurait, à côté de Geoffroy Saint-Hilaire, Lelorgne de Savigny, né à Provins en 1777. Destiné à entrer dans les ordres, il fit ses études chez les

oratoriens; mais, lorsque éclatala Révolution, l’ordre fut supprimé, et Savigny vint à Paris pour terminer ses études. Il suivit les cours de médecine et d’histoire naturelle, et se fît bientôt connaître par quelques écrits sur la botanique, qui le firent nommer professeur à l’École centrale de Rouen. Mais, à la même époque, Bonaparte organisait l’expédition d’Égypte, et Savigny fut désigné pour accompagner Geoffroy Saint-Hilaire. Il parcourut l’Égypte et les côtes de la mer Rouge, pour recueillir et étudier les animaux invertébrés dont il était chargé, et s’acquitta de sa tâche avec un zèle et une intelligence remarquables.

De retour en France, il se mit au travail avec un redoublement d’ardeur et publia plusieurs mémoires sur des sujets entièrement nouveaux, travaux que Cuvier caractérisait par ces mots : Savigny ne découvre pas, il révèle. Ses ouvrages sur les annélides, sur les ascidies, sur la composition de la bouche des insectes, sont des modèles de sagacité et de finesse d’observation, en même temps qu’ils dénotent un esprit de généralisation à la fois hardi et rigoureux. Ses belles recherches sur les insectes d’Égypte auraient suffi pour illustrer son nom. Si l’on excepte Latreille, personne n’a traité cette étude avec autant de supériorité et de philosophie. Les planches qu’il a dessinées lui-même pour l’anatomie des insectes dans l’atlas du grand ouvrage sur l’Égypte, sont admirables, et ce fut un malheur pour la science que leur auteur ne pût en donner ni le texte ni l’explication.

Ces beaux travaux, qui lui ouvrirent les portes de l’Académie des sciences (1821), sont encore aujour-

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d’hui le point de départ de quiconque s’occupe des mêmes sujets. Malheureusement, il fut arrêté, dans la force de l’âge, au milieu de sa carrière scientifique, qui promettait d’être si belle; il avait quarante-six ans lorsqu’il fut atteint d’un mal étrange et terrible, d’une affection nerveuse qui rendait ses yeux incapables de supporter la lumière et lui causait des visions terribles. Pendant vingt-sept ans, il vécut plongé dans une obscurité complète, au milieu de souffrances inouïes que s’efforçaient en vain de calmer ses amis. La mort seule put mettre un terme à ce long martyre, en 1851.

Un émule de Cuvier, bien que sa renommée ne soit pas comparable à celle de ce dernier, fut Ducrotay de Blainville, né à Arques, près de Dieppe, en 1778. Comme cadet de famille, il fut destiné à la profession des armes et placé à l’école militaire de Touques. Appartenant à une famille noble et élevé dans des principes tout à fait contraires à la Révolution, il vit celle-ci avec effroi, et son père étant mort, il s’enfuit brusquement de son école et se réfugia à bord d’un bâtiment de guerre étranger. Il avait alors quatorze ans (1792). Rentré en France en 1796, il eut le malheur de perdre sa mère, et, abandonné à lui-même dans un âge si peu avancé, au milieu des troubles et des écarts de la société de l’époque, il eut beaucoup de peine à s’y frayer une carrière. D’abord élève de Mars dans la grande école des Sablons, il en sortit pour entrer au Conservatoire de musique, puis dans l’atelier du peintre David.

Il avait atteint vingt-sept ans et flottait encore sans

avoir trouvé sa voie, lorsque le hasard le poussa au Collège de France où il entendit une leçon de Cuvier. Il en sortit enthousiasmé et résolut dès lors de se vouer à l’étude des sciences naturelles. Cette fois, il se tint parole, et se mit au travail avec une telle ardeur, qu’au bout de deux ans, il se faisait recevoir docteur en médecine. Il suivait assidûment les leçons de Cuvier, et celui-ci ne tarda pas à le distinguer et à le choisir pour le suppléer dans ses leçons au Collège de France et au Muséum.

En 1812, de Blainville obtenait au concours la chaire de zoologie et d’anatomie à la Faculté des sciences. Cuvier jouissait alors dans la science d’une autorité incontestée, d’une glorieuse renommée ; il avait tendu à de Blainville une main protectrice, l’avait admis aux travaux de son laboratoire, et voyait en lui un des soutiens de son école. Mais il n’en fut pas ainsi ; doué d’une intelligence puissante et d’un esprit militant, il était plus disposé à se faire des idées à lui, qu’à être le vulgarisateur de celles des autres. Aussi, loin de marcher seulement dans les voies déjà aplanies par son illustre guide, il ne tarda pas à s’en écarter et à s’engager dans une route nouvelle, où ses progrès furent brillants et rapides. Il perdait ainsi la faveur et la protection du puissant maître; mais ce défaut de protection, en le laissant tout à lui-même et en l’obligeant de multiplier ses efforts, lui fut, en définitive, plus profitable que nuisible. Cette dissidence ne l’empêcha pas de poursuivre une honorable carrière et d’atteindre à tous les honneurs scientifiques réservés aux talents supérieurs.

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Sans se laisser intimider par Féclat dont les travaux de Cuvier étaient environnés, de Blainville ne craignit pas, dès son début, de se poser à côté de lui comme réformateur. Sa première publication fut une classification du règne animal (1816) conçue d’après des principes différents de ceux de Cuvier. Tandis que ce dernier s’appuyait sur l’anatomie comparée, sur la constitution interne des êtres pour construire l’édifice zoologique, de Blainville, considérant les formes extérieures des animaux comme traduisant toujours d’une manière fidèle les caractères essentiels de l’organisme, cherchait à fonder, sur la considération de ces formes et sur leur relation avec la disposition du système nerveux, sa nouvelle classification. 11 se mit également en parallèle avec Cuvier par ses recherches anatomiques sur les mollusques et les zoophytes : Manuel de malacologie et de conchyliologie (1825), Manuel d’actinologie (1834), et publia de nombreux mémoires.

Son livre sur l’anatomie de la peau et sur les organes des sens envisagés dans la série animale tout entière, est riche en aperçus originaux, et l’on y trouve une foule d’observations nouvelles. Sans admettre toutes les idées de Blainville, on ne peut nier que ce zoologiste ait rendu à la science des services signalés, qu’il ait introduit un grand nombre de faits nouveaux et féconds, et n’ait fait preuve d’un esprit vigoureux et ingénieux.

En 1830, de Blainville fut admis à l’Académie des sciences, et, lorsqu’en 1832 Cuvier mourut, ce fut lui que tous ses confrères désignèrent pour le rem-

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placer dans sa chaire d’anatomie comparée au Muséum. Ce fut alors qu’il entreprit Y Ostéographie , travail monumental destiné à servir de complément et de pendant au bel ouvrage de Cuvier sur les ossements fossiles. Malheureusement, ce vaste traité ne put être terminé; après dix années d’un travail suivi, il était arrivé au vingt-quatrième fascicule, dont chacun, il est vrai, représente un volume, lorsqu’il mourut le 1er mai 1850. Ce livre est considéré comme un travail d’érudition et de savoir pour les parties qu’il embrasse, et s’il lui eût été donné de le terminer, il eût certainement immortalisé son nom.

Doué d’une complexion vigoureuse, qui résistait à la fatigue d’un travail incessant, d'une imagination ardente, d’un esprit vif et critique, de Blainville fut un admirable professeur. Son élocution était facile et abondante, ses expressions fortes et heureuses, souvent originales; aussi ses cours attiraient de nombreux auditeurs.

Dans les dernières années de sa vie, de Blainville publia une Histoire des sciences naturelles, trois volumes in-8° (1845), où il fit preuve d’une immense érudition, et que l’on a même placée au-dessus de l’ouvrage de Cuvier. Dans ce livre, il détermine avec une précision extrême les acquisitions successives de la science, et marque ce qu’elle doit à chacun des savants dont il analyse les travaux. De Blainville était un catholique sincère et convaincu; de là, conformément à la morale de la scolastique, cette recherche des preuves dans les causes finales, et cette affectation de la démonstration a priori qui distinguaient son

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enseignement; toutefois, il montrait toujours une impartialité remarquable, même à l’égard de travaux, qui attaquaient le dogmatisme de l’Église.

Cuvier représentait dans les sciences les principes du protestantisme, et l’on comprend que ces deux illustres champions, traitant les mômes questions, aient pim fessé des doctrines opposées. Un homme d’une intelligence ordinaire, dit Milne Edwards, n’aurait osé s’engager dans une pareille lutte, ou bien y aurait promptement succombé. De Blainville, au contraire, n’a point fléchi sous le fardeau qu’il s’imposait; il se sentait la force nécessaire pour fournir la longue carrière si glorieusement parcourue par son prédécesseur, et bien qu’il n’ait laissé dans la science ni des traces aussi profondes ni des monuments aussi beaux, ce n’est pas pour lui un faible honneur que d’avoir su briller à côté d’une pareille lumière.

A l’exemple des de Jussieu, la famille des Brongniart s'est illustrée dans les sciences naturelles. Le premier, Alexandre Brongniart, né à Paris en 1770, était fils de l’éminent architecte auquel on doit le palais de la Bourse et plusieurs autres monuments de la capitale, et neveu du chimiste Antoine Brongniart, professeur au Muséum. Entouré dès sa jeunesse de savants et d’artistes, son éducation se ressentit de cet heureux contact, si bien fait pour développer sa précoce intelligence. A dix-huit ans, en 1788, il fut l’un des fondateurs de la Société philomatique. Il était déjà préparateur au cours de son oncle, lors-

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