COMMUNIQUÉ PAR M. ÉD. BRONGN I ART
qu’il fut atteint par la réquisition ; il se fit commissionner comme pharmacien militaire à 1 armée des Pyrénées, et en profita pour explorer ces belles montagnes en botaniste, en géologue et en zoologiste. De retour à Paris, il fut attaché, comme ingénieur, à l’Agence des mines, puis comme professeur d’histoire naturelle au Collège des Quatre-Nations. 11 suppléa pendant quelque temps Haüy dans la chaire de minéralogie, et fut appelé à lui succéder au Muséum. Brongniart menait de front les diverses branches de l’histoire naturelle, et collaborait aux meilleurs recueils scientifiques de l’époque. Un mémoire sur l'Art de l'émciilleur attira l’attention de Berthollet qui le fit nommer directeur de la Manufacture de porcelaine de Sèvres, qu’il dirigea depuis 1800 jusqu’en 1847. En 1807, parut son Traité élémentaire de minéralogie, que sa clarté et sa méthode rendirent aussitôt classique. Puis, il donna une classification des reptiles, qu’il divise en quatre ordres : Sauriens, Batraciens, Chéloniens et Ophidiens, division adoptée par Cuvier et, après lui, par tous les naturalistes. Ses études sur les coquilles fossiles et sur les trilobites, dont il reconnut le premier la véritable nature, le mirent en rapport avec Cuvier dont il devint le collaborateur et l’ami. Dès 1810, ils présentèrent à l’Institut leur Essai sur la géographie minéralogique des environs de Paris ; puis, deux ans après, la Descrijotion géologique des environs de Paris. Ces beaux travaux lui ouvrirent les portes de l’Académie des sciences (1815). Il voyagea en Suisse, en Suède et en Norvège, et y fit des recherches géologi-
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ques dont il donna les résultats dans plusieurs mémoires sur les plus anciens terrains fossilifères et sur les blocs erratiques. Puis il parcourut l’Italie et en rapporta de précieuses observations, entre autres sur les volcans. En 1825, il obtint le titre d’inspecteur général des mines.
Alexandre Brongniart était d’une activité prodigieuse ; professeur et conservateur au Muséum, depuis 1822, il donnait ses soins à la collection de minéralogie qu’il enrichit beaucoup ; placé à la tête de la Manufacture de Sèvres, il s’occupa constamment de perfectionner la fabrication des poteries en y portant le flambeau de la science moderne. Il y fonda le Musée céramique , et publia, en 1844, trois ans avant sa mort, son beau Traité des arts céramiques, deux volumes in-8° avec atlas, fruit de ses recherches pendant quarante ans. Il eut le bonheur de voir siéger à ses côtés, à l’Académie des sciences, son fils Adolphe Brongniart et ses deux gendres, le naturaliste Audouin et le célèbre chimiste Dumas. Alexandre Brongniart était renommé non seulement pour son vaste savoir, mais encore pour son affabilité et sa bienveillance. Sa maison, véritable sanctuaire de la science, était fréquentée par les savants et les artistes de toutes les nations. Il aimait et protégeait les jeunes travailleurs, et ses collections leur étaient libéralement ouvertes. Tous avaient pour lui autant d’attachement que de vénération, et lorsqu’il s’éteignit à l’àge de soixante-dix-sept ans, ce fut un deuil profond pour tous ceux qui l’avaient connu.
Son fils, Adolphe-Théodore Brongniart, né à Paris
en 1801, fit ses études médicales et se fit recevoir docteur en 1826, mais s’occupa surtout de botanique. A vingt-trois ans, il fondait, avec Audouin et Dumas, le recueil devenu célèbre sous le nom d 'Annales des sciences naturelles. Ses travaux embrassent des recherches d’anatomie et de physiologie végétales, des études sur diverses familles de plantes, des essais de classification sur les champignons. En 1826, il publia son remarquable mémoire sur la génération et le développement de l’embryon végétal, qui, présenté à l’Académie des sciences, lui valut, en 1827, le grand prix de physiologie expérimentale. En 1834, il fut élu membre de l’Institut en remplacement de Desfontaines dont il continua l’enseignement au Jardin des plantes.
Adolphe Brongniart a publié, en outre, un grand nombre de mémoires importants sur les végétaux phanérogames, notamment la partie botanique du voyage d’exploration de la Coquille (1829) et diverses contributions à la flore de la Nouvelle-Calédonie (1861-1873). Il s’occupait simultanément avec une grande activité des végétaux fossiles, et l’on peut dire de lui qu’il a fondé la paléontologie végétale. Il publia, dès 1822, un mémoire sur la classification et la distribution des végétaux fossiles en général et sur ceux des terrains de sédiment supérieur en particulier, et en 1825, des observations sur quelques végétaux fossiles du terrain houiller et sur leurs rapports avec les végétaux vivants, puis le Prodrome d'une histoire des végétaux fossiles (1828), les Recherches botaniques et géologiques sur les végétaux renfermés
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dans les diverses couches dit globe (1830), deux volumes in-4°, avec cent soixante planches, et ses Considérations sur la nature des végétaux qui ont couvert la surface de la terre aux diverses époques de sa formation (1838), in-4°.
On doit signaler particulièrement ses belles recherches sur les végétaux silicifiés. Elles furent couronnées par un dernier ouvrage qui n’a pu paraître qu’après sa mort et qui constitue une admirable illustration des graines fossiles : Recherches sur les graines fossiles silici fiées (1881, Imprimerie national!, vingt et une planches en couleur).
La paléontologie, cette science si nouvelle et pourtant déjà si vaste, qui nous permet de lire l’histoire du globe sur les fossiles, comme nous lisons celle de l’homme sur les monuments du passé, cette science est donc d’origine toute française, et c’est à Cuvier et aux Brongniart qu’on la doit.
LES SCIENCES NATURELLES ET LA PHILOSOPHIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE (SUITE).
Humboldt. — Bonpland. — De CandoIIe. — Robert Brown. — De Mirbel. — Dutrochet. — Adrien de Jussieu. — Raspail. — Decaisne. — Oken et les philosophes de la nature. — Goethe naturaliste. — Bory de Saint-Vincent. — Flourens. — Ehrenberg. — Dujardin. — Rudolphi.
L’un des savants les plus remarquables qu’ait produit le dix-neuvième siècle est sans contredit Alexandre de Humboldt, qui fit preuve d’une multiplicité et d’une profondeur de connaissances dont peu d’hommes ont offert l’exemple.
Alexandre, baron de Humboldt, naquit à Berlin, en 1769, en cette année féconde qui produisit Napoléon, Cuvier, Canning, Walter Scott et Chateaubriand. Né au sein d’une famille riche et haut placée, il reçut une instruction très complète et manifesta, dès l’enfance, un goût prononcé pour les voyages. Envoyé, avec son frère aîné, à l’Université de Gœttingue, il y fit connaissance de Forster, qui avait été l’un des compagnons de Cook, et il fit avec lui des excursions géologiques au Harz et sur les bords du Rhin. Les récits de Forster ne firent qu’exalter en lui la passion des voyages, et, dès lors, il fit ses plans. Il alla à Freiberg étudier la géologie et la minéralogie sous Werner, s’appliqua aux sciences naturelles et, pen-
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dant dix ans, mûrit ses plans et prépara leur exécution.
En 1779, il partit pour l’Espagne, en compagnie du botaniste Bonpland, et, de là, se rendit avec lui en Amérique. Une relâche aux Canaries lui fournit l’occasion de faire l’ascension du pic de Ténériffe ; il traça des descriptions remarquables de l’ile, des phénomènes volcaniques dont elle est le siège, de ses caractères géologiques et de la manière dont la végétation y est distribuée. De là, il passa dans l’Amérique du Sud et y resta cinq ans avec Bonpland. Tous les travaux qu’il y accomplit : explorations des montagnes, des vallées et des côtes, observations astronomiques et météorologiques, levés de plans, collections de toutes sortes, sont de la plus haute valeur scientifique. Il traversa la vallée de l’Orénoque, reconnut le singulier réseau de rivières qui met ce fleuve en communication avec l’Amazone, et se disposait à l’explorer, lorsqu’il en fut empêché par le despotisme jaloux du gouvernement portugais. Il visita Cuba , le Mexique, et dressa les premières cartes un peu exactes de ces contrées. Puis il gagna la chaîne des Andes, mesurant la hauteur des montagnes, la profondeur des vallées, observant les volcans et s’élevant jusqu’à 5 500 mètres sur le Chimborazo. De là, il retourna à Mexico, puis à la Havane, et rentrait à Paris avec son fidèle compagnon Bonpland en 1804. C’était alors, au sein de la grande capitale, une période d’éclat pour les lettres, les sciences et la politique; Laplace, Gay- Lussac, Cuvier, Lamarck, Lacépède, Desfontaines, Jussieu, Berthollet, Biot, Dolamieu, Geoffroy Saint-
Hilaire étaient à la tête du monde savant. Les jeunes voyageurs rapportaient des trésors inestimables ; ils furent bienvenus de tous. Humboldtse fixa à Paris et y passa la majeure partie de son temps jusqu’en 1827, se consacrant tout entier à la publication des résultats de son voyage. L’ouvrage, auquel prirent part plusieurs savants français, se compose de douze volumes in-4° de texte et de trois volumes in-folio de planches et cartes. Les trois premiers volumes, contenant le récit du voyage, portent le titre de : Voyages aux régions équinoxiales du nouveau continent , par A. de Eumboldt et A. Bonpland (1809) ; puis vinrent successivement : Vues des Cordillères et monuments des peuples indigènes de. l’Amérique, in-folio; Recueil cl’ observations de zoologie et d’anatomie comparée, deux volumes in-8° ; Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne (1811), deux volumes in-4° et atlas ; Physique générale et géologie, in-4° ; Essai sur la géographie des plantes, in-4°. Cette œuvre, véritable monument de la science, dénote chez son auteur un vaste esprit, un savoir considérable et, dans les parties descriptives, une belle imagination d’écrivain. Cette dernière qualité brille surtout dans ses Vues de la nature (1827), deux volumes in-12, livre charmant où la peinture des tropiques est aussi vive que sur la toile d’un grand peintre.
En 1827, cédant aux instances de son frère et de son souverain, il retourna se fixer à Berlin, où il reçut le titre de conseiller intime. Cependant, deux ans après, il accepta la direction d’une mission scientifique dans l’Asie centrale, que lui offrait l’empereur
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de Russie. L’exploration dura neuf mois, et Humboldt en consigna les résultats dans un ouvrage intitulé : l’Asie centrale; recherches sur les chaînes de montagnes et la climatologie comparée, trois volumes in-8°. Revenu à Berlin, il fut, en 1830, choisi par son gouvernement pour aller porter en France, à la dynastie nouvelle, les félicitations officielles. La France était d’ailleurs, pour Humboldt, comme une seconde patrie, à laquelle il tenait par sa mère, qui descendait d’une famille de Bourgogne forcée à s’expatrier par la révocation de l’édit de Nantes ; aussi conserva-t-il, jusqu’en 1847, l’habitude de faire une excursion annuelle à Paris, et ce fut encore là qu’il donna Y Examen critique de la géographie du nouveau continent, cinq volumes in-S° (1838).
Humboldt, le premier, reconnut les relations générales des traits physiques du globe, les lois des climats, base de tout le système des courbes isothermes, la hauteur relative des chaînes de montagnes et des plateaux, la géographie botanique ou la distribution des plantes sur toute la surface terrestre. Le premier, il imagina ces méthodes graphiques universellement employées aujourd’hui pour la représentation des phénomènes naturels, les premières coupes géologiques, la figuration par des lignes des moyennes climatologiques, etc.
La dernière période de la vie de Humboldt s’écoula tout entière à Berlin. Là, jusqu’à la fin de sa longue et laborieuse carrière, il travailla à la publication du Cosmos , dernier effort de la maturité de son intelligence. Cet Essai d’une description physique du monde,
ALEXANDRE DE HUMBOLDT d’après un buste de rauch (collection le m. a. de quatrefages).
comme il l’intitule, résume l’ensemble des connaissances humaines sur le ciel et la terre et place son auteur au premier rang comme philosophe et comme observateur. Le premier volume parut à Berlin, en 1845 ; Humboldt avait alors soixante-treize ans, et il donna le quatrième volume en 1858, année qui précéda celle de sa mort.
Gomme naturaliste, Humboldt a laissé des Expériences sur l’irritabilité nerveuse et musculaire , et un Recueil cl’ observations de zoologie et d’anatomie comparée, plein de documents précieux pour l'histoire naturelle. Sa description du condor est digne de Buffon ; sa Synopsis des singes de l’ Amérique du Sud , ses études sur l’anguille électrique et les silures, celles qu’il a publiées sur la respiration des crocodiles et sur le larynx des oiseaux, sont des plus remarquables. Il prit, en outre, une part très active à l’ouvrage sur les Plantes équinoxiales , de Bonpland, et les chapitres relatifs à la distribution géographique des familles végétales lui appartiennent en propre, ainsi que la plupart des dessins.
On a souvent discuté sur les idées philosophiques de Humboldt touchant les problèmes de la destinée de l’homme et de l’origine des choses. L’école de l’athéisme moderne l’a revendiqué comme son chef, tandis que d’autres ont vu dans ses écrits une adhésion au christianisme. Il est difficile de trouver dans les ouvrages de Humboldt une preuve de la nature exacte de ses convictions ; mais on y comprend que, s’il ne fut point un croyant, il ne fut point non plus un sceptique. Il n’est aucun de ses écrits qui ne res-
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pire le respect de tout ce qui est grand, de tout ce qui est bon, et sa sympathie, sa bienveillance pour les jeunes gens adonnés à l’étude se traduisaient par de nombreux services.
Il serait injuste de ne pas consacrer quelques mots à Bonpland, qui fut le compagnon fidèle et le collaborateur de Humboldt.
Né à la Rochelle, en 1773, Aimé Bonpland servit quelque temps comme chirurgien. Adonné à l’histoire naturelle, il se lia avec Alexandre de Humboldt et l’accompagna en Amérique. Il rapporta de ce voyage six mille plantes inconnues en Europe, décrivit leurs caractères botaniques et leurs propriétés, et en fit don au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Napoléon le récompensa par une pension, et peu après par la place de directeur des cultures de la Malmaison, qu’il garda jusqu’en 1814. A cette époque, il entreprit une longue excursion en Amérique, débarqua à Buénos-Ayres vers la fin de 1816, et se mit en roule pour les Andes ; mais, arrivé dans les environs du Paraguay, il fut enlevé par les ordres du dictateur Francia, qui le soupçonnait d’être un espion politique, fut interné à Santa-Maria, et ne put recouvrer sa liberté qu’en 1832. Il se retira au Brésil et y mourut en 1858.
Outre sa collaboration aux ouvrages de Humboldt sur l’Amérique, Bonpland a publié : les Plantes équinoxiales (1805), deux volumes in-folio, avec cent quarante planches ; la Monographie des mélastomées , deux volumes in-folio et cent vingt planches ; Description des plantes rares de la Malmaison (1813), in-
folio et soixante-quatre planches ; Mimosées et autres ■plantes légumineuses du nouveau continent (1819), infolio, soixante planches ; Nova généra et species plantai'ion (1815), sept volumes in-folio.
La science botanique dut encore d’importants travaux à de Gandolle.Né à Genève en 1778, d’une famille calviniste de Provence expatriée, Augustin-Pyrame de Gandolle vint à Paris à l’âge de dix-huit ans pour y étudier la médecine; mais ayant suivi le cours de Desfontaines, il s’éprit de la botanique et s’y adonna tout entier. Il publia, en 1799, une Histoire des plantes grasses qui commença sa réputation ; puis il se livra à des recherches sur le sommeil des végétaux, dont il consigna les résultats dans plusieurs mémoires. Bientôt après il prit pour sujet de sa thèse de doctorat : les Propriétés médicales des plantes, et fut chargé par Lamarck de refondre sa Flore française, dont il donna, de 1804 à 1815, une nouvelle édition complètement refondue en six volumes in-8°.
A la mort de Broussonnet, en 1808, de Candolle obtint la chaire de botanique à la Faculté de médecine de Montpellier avec la direction du Jardin botanique, et donna, en 1813, sa Théorie élémentaire de la botanique, ouvrage remarquable dans lequel il enseigne les rapports naturels des parties de la plante, analyse la valeur de chacune de ces parties, et y pose la première base de sa théorie générale sur l’organisation des êtres. Selon lui, chaque classe d’êtres est soumise à un plan général toujours symétrique, quelle qu’en soit l’apparence.
En 1815, la Restauration lui ayant fait un crime de
la faveur dont il jouissait sous l’Empire, de Candolle quitta la France et se retira à Genève. Sa patrie le reçut avec empressement et créa pour lui une chaire d’histoire naturelle et un jardin botanique, et il fut élu membre du Conseil souverain. Reprenant avec ardeur ses études scientifiques, il entreprit un travail gigantesque ayant pour but la description de toutes les plantes connues. Il en publia la première partie en 1824, sous le titre de : Prodromus systematis natu ralis regni vegetabilis, et y travailla jusqu’à sa mort qui arriva en 1841, laissant inachevé ce travail dont il légua la continuation à son fils. Cet immense ouvrage, où quatre-vingt mille plantes sont rangées dans l’ordre naturel, ne fut achevé qu’en 1849. Il comprend douze énormes volumes in-8°, de sept à huit cents pages chacun ; chaque plante s’y trouve indiquée avec ses caractères, ses rapports, sa description entière; tout, dans cette description, est d’une précision sans exemple.
Il a donné encore 1 ' Or g ano graphie, deux volumes in-8° (1827), et la Physiologie végétale, trois volumes in-8° (1832), qui lui valut le grand prix de la Société royale de Londres. Outre ces divers ouvrages, de Candolle a donné une foule de mémoires, parmi lesquels des Expériences relatives ci l’influence de la lumière sur les végétaux et la Géographie botanique.
Il est le seul, depuis Linné, qui ait embrassé toutes les parties de la science des végétaux avec un génie égal. Il s’attacha à découvrir les lois intimes de la végétation, suivit les organes des plantes dans toutes leurs transformations et expliqua, d’une manière
DE CANDOLLE D APRÈS UN PORTRAIT DE RImc MU NI E R- ROM 1 LL Y COMMUNIQUÉ PAB M. ALPHONSE DE CANDOLLE.
heureuse, les difformités ou anomalies apparentes. Sa classification, généralement adoptée aujourd’hui, est un perfectionnement de la méthode naturelle.
Contemporain de de Candolle et chef de l’école de botanique anglaise, Robert Brown, né à Montrose, en Écosse, en 1781, fut protégé par sir J. Banks, qui le fit attacher à un voyage d’exploration dans la Nouvelle- Hollande (1801). Il revint en Angleterre cinq ans après, avec une collection de plus de quatre mille espèces de plantes. A son retour, Banks le prit pour conservateur de ses collections et de sa bibliothèque, et le mit à même de publier le résultat de ses explorations, qu’il donna dans son Prodromus floræNovæ Hollandiæ (1810), ouvrage des plus remarquables.
On lui doit un très grand nombre de mémoires qui, pour les botanistes de notre temps, sont demeurés des modèles. Dans ses Mélanges ou Opuscules de botanique sont consignées plusieurs découvertes dans la physiologie végétale, entre autres celle du mouvement particulier des molécules de la poussière fécondante auquel les botanistes ont donné le nom de mouvement brownien, et la démonstration du passage des capsules polliniques à travers le style jusqu’aux ovules. Dans ses Observations sur la botanique des terres australes et ses Suppléments cl la Flore de la Nouvelle-Hollande, Robert Brown a apporté de nombreux changements aux groupes naturels du Généra de Jussieu ; il en a subdivisé les familles, et en a créé de nouvelles pour des plantes inconnues jusqu’à lui. Ces changements, souvent importants, toujours justifiés, appuyés sur des observations d’une rigou-
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reuse exactitude, ont été acceptés par tous les botanistes.
Outre les travaux cités plus haut, on doit à ce savant botaniste la description d’un grand nombre de plantes recueillies par d’autres ; telles sont les plantes de Java, Javanica ('1802-1815), la Flore du voyage en Abyssinie, de Sait (1816), la Flore de V expédition dans l’intérieur de l'Afrique, de Clapperton, celle des voyages aux régions antarctiques de Ross, Parry et Franklin.
Robert Brown mourut en 1858, membre de la Société royale de Londres, associé de l’Académie des sciences de Paris, et conservateur de la section de botanique du British Muséum , auquel il légua les magnifiques collections que lui avait laissées sir J. Banks.
L’anatomie végétale, qui pénètre dans l’intimité des tissus, et qui dut naissance aux travaux de Malpighi et de Grew, avait subi une longue période d’arrêt, lorsqu’un botaniste français, Brisseau de Mirbel, vint lui donner une vie nouvelle.
Charles-François Brisseau de Mirbel, né à Paris le 27 mars 1776, était fils d’un jurisconsulte qui le destina à l’étude du droit; mais les goûts du jeune Mirbel le portaient vers les sciences naturelles, et il mit plus d’ardeur à l’étude de la botanique qu’à celle des Pandectes. Son assiduité, son intelligence et son talent de dessinateur le firent admettre comme aidenaturaliste au Muséum d’histoire naturelle. Chargé du cours de botanique à l’Athénée, il s’y fit remarquer et collabora aux Suites à Buffon, de Sonnini, pour
lesquelles il écrivit YHistoire naturelle des jetantes.
En 1803, il obtint la place d’intendant des jardins de la Malmaison, où il se livra tout entier à son étude favorite. Plusieurs mémoires qu’il adressa à l’Institut, sur la structure des tissus des plantes et l’évolution de leurs organes lui valurent un siège à l’Académie des sciences en 1808, et la chaire de botanique à la Faculté des sciences de Paris.
A la Restauration, il entra dans la vie politique et fut appelé par son ami Decazes, alors ministre, au poste de secrétaire général du ministère de l’intérieur. A la chute du cabinet, il retourna à ses études scientifiques. Son passage au ministère fut marqué par de nombreuses améliorations en faveur de l’agriculture et par l’appui qu’il accorda aux savants et aux artistes. Il avait épousé une Polonaise, Marie Leczinska, artiste de mérite, qui illustra le nom de Mirbel comme miniaturiste, et jouit d’une grande réputation sous la Restauration.
Dans sa vieillesse, Brisseau de Mirbel devint presque aveugle, et s’éteignit doucement à l’âge de soixante-dix-huit ans. Esprit plein de finesse et de pénétration, artiste dans l’âme autant qu’anatomiste consommé, Brisseau de Mirbel proclama, dès 1800, l’unité d’origine et de composition des tissus végétaux qu’il ramène tout entiers à la cellule. Loi féconde, dit M. H. Bâillon, car tous ses successeurs se sont inspirés à cette source ; ce principe les a soutenus et guidés dans leurs travaux. En France comme en Allemagne, tous doivent les immenses progrès réalisés en un demi-siècle, dans cette partie de la
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science, à la découverte, de Mirbel. Les idées et les découvertes de ce savant botaniste sont résumées dans son Traité d’anatomie et de physiologie végétales, deux volumes in-8° ; dans sa Théorie de l’ organisation végétale et ses Eléments de botanique et de physique végétales, deux volumes in-8°, et dans un grand nombre de mémoires insérés dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, les Annales des sciences naturelles, etc.
La physiologie végétale dut également une partie de ses progrès à René-Joachim Dutrochet, né au château de Néen (Indre), le 14 novembre 1776, d’une famille noble et riche. Il dut suivre son père, officier au régiment du Roi, qui émigra à la suite des événements de 1793. Ses biens furent confisqués et le jeune Dutrochet alla rejoindre ses deux frères qui servaient comme officiers dans l’armée vendéenne. La pacification des provinces insurgées lui ayant permis de venir à Paris en 1796, il y fit ses études médicales, soutint sa thèse, fut nommé médecin militaire et envoyé en cette qualité à l’hôpital de Burgos, où sévissait le typhus. Atteint lui-même par l’épidémie, il rentra dans sa famille et se livra dès lors à l’étude des sciences. De nombreux mémoires, dont quelquesuns furent fort remarqués, le firent admettre à l’Académie de médecine en 1823 et à l’Académie des sciences en 1831.
Ses principaux ouvrages sont : Nouvelle Théorie de la voix et de l’harmonie (1810); Recherches sur l'accroissement et la reproduction des végétaux (1821), couronné par l’Académie des sciences ; Sur l’endos -
mose et l’exosmose (1828); Sur le développement de l’œuf et du fœtus ; Recherches anatomiques et physiologiques sur la structure intérieure des animaux et des végétaux. On lui doit, en outre, en histoire naturelle, clés Recherches sur les votif ères; Sur le développement de la salamandre aquatique ; Sur le canal alimentaire chez les insectes ; Sur la structure et la régénération des plumes, etc.
Les travaux de Diitrochet se distinguent par l’originalité; il s’efforce d’expliquer les phénomènes de la vie parles lois de la physique et de la chimie. On lui doit surtout la découverte des singuliers phénomènes auxquels il a donné les noms d 'endosmose et d 'exosmose, et qui sont une des causes principales de l’ascension de la sève.
A la même époque, Adrien de Jussieu, dernier représentant de cette illustre famille, se fit remarquer par plusieurs mémoires importants. Fils unique d’Antoine-Laurent, il était né à Paris, au Jardin des plantes, le 23 décembre 1797. Il se montra de bonne heure digne du beau nom qu’il portait; il eut de brillants succès dans ses études classiques et remporta le prix d’honneur au grand concours des collèges de Paris. Il remplaça son père dans sa chaire au Muséum, en 1826, et s’efforça de perfectionner sa méthode. Il fut reçu membre de l’Académie des sciences en 1831, et mourut en 1853, à l’âge de cinquante-cinq ans.
Adrien de Jussieu, qui vénérait la mémoire de ses aïeux, se montra toujours sévère dans ses travaux et sobre dans ses écrits; il comprit qu’il se devait à luimême de ne publier que des œuvres irréprochables,
LES TEMPS MODEIUNES.
aussi a-t-il peu produit.. Son premier ouvrage fut un Mémoire sur la famille des euphorbiacées, qui lui servit de thèse inaugurale pour obtenir le titre de docteur en médecine. Il présenta ensuite à l’Académie des sciences plusieurs mémoires sur les Rutacées, les Méliacées, les Malpighiacées, etc., etc., monographies complètes encore regardées aujourd’hui comme des modèles de science, d’exactitude et de style. En 1839, il donna ses Recherches sur la structure des plantes monocotylédones, qui sont restées classiques, ainsi que son Cours élémentaire de botanique, traduit dans toutes les langues et répandu dans les mains de tous les étudiants.
En 1824, François Raspail publia un nouveau système de physiologie végétale, dans lequel il attribue la formation successive de toutes les parties du végétal à une vésicule primordiale, et explique la modification des organes par transformation. Auguste de Saint-Hilaire, après avoir exploré pendant six ans les diverses parties du Brésil, d’où il rapporta d’immenses herbiers qu’il décrit dans sa Flore du Brésil, trois volumes in-S° (1832), fit paraître un remarquable traité de Morphologie végétale (1840), modèle d’élégance et de précision.
Ce que de Mirbel avait fait pour l’origine des tissus, son élève, J. -B. Payer, tenta de le faire pour les organes delà fleur; il publia, en 1857, son Traité d'organogénie comparée de la fleur, ouvrage excellent, où sont étudiées avec une rare perfection, au point de vue du développement floral et dans leurs principaux types, les familles de plantes représentées dans nos champs
ou nos cultures, au nombre de cent cinquante-trois.
Celui qui a occupé en dernier lieu la chaire des Jussieu et que nous avons eu personnellement l’honneur de connaître, est Joseph Decaisne, né à Bruxelles en 1807, de parents pauvres et français. Il entra à l’âge de dix-sept ans comme garçon jardinier au Jardin des plantes de Paris. Son intelligence, son zèle et son aptitude spéciale pour le dessin le firent remarquer et encourager par Adrien de Jussieu, alors directeur du jardin botanique.
Le garçon jardinier consacra tous ses moments de loisir à son instruction, et fut bientôt en état de servir d’aide-botaniste au professeur Adrien de Jussieu. Doué d’une belle intelligence, d’un caractère doux et serviable, Decaisne se fit des amis, et en 1850, il fut appelé à remplacer Mirbel dans la chaire de culture au Muséum ; puis il occupa celle de botanique en 1856. Anatomiste, physiologiste et descripteur de premier ordre, Decaisne n’abandonna jamais la pratique pour la théorie; il fit de nombreuses expériences sur l’acclimatation des plantes, et donna aux Annales des sciences naturelles et à la Revue horticole de nombreux articles. L’un des fondateurs de la Société botanique de France, il publia sa Flore des jardins et des champs et son Jardin fruitier du Muséum ; puis son Traité de culture, et, en collaboration avec le docteur E. Lemaout, le Traité général de botanique, pieux monument élevé à la mémoire des Jussieu.
Voué avec ardeur aux progrès des sciences, il encourageait les travailleurs, les aidait de ses conseils et souvent même revoyait leur travail. C’est lui qui,
LES TEMPS MODEREES.
en collaboration avec Thuret, son élève, a découvert les organes reproducteurs des algues, démontrant ainsi l’existence de la sexualité chez les cryptogames, et ouvrant un champ nouveau aux investigations. Il s’occupa de la classification des algues, et démontra la nature végétale des corallines, que quelques naturalistes, à l’exemple de Cuvier, plaçaient parmi les polypiers calcifères. Il montra que les rhinanthacées vivent en parasites aux dépens des graminées; enfin on lui doit des mémoires importants sur la garance, sur la betterave, sur l’igname, sur la ramie, et des recherches sur la maladie de la pomme de terre.
Decaisne s’éteignait sans souffrance le 8 février 1882, dans ce Jardin des plantes où il avait passé près de soixante ans. Les savants rendirent hommage à son savoir, et les pauvres, qui suivaient en grand nombre son convoi, honorèrent la charité et la bienfaisance de cet homme de bien.
Un des représentants les plus remarquables des théories nuageuses de la philosophie allemande du dixneuvième siècle, Lorenz Oicen, naquit dans le village de Bolsbach (duché de Bade), en 1779, d’une famille de paysans dont le véritable nom était Okenfuss. Il fréquenta d’abord l’école de son village; mais, en 1793, ayant perdu ses parents, le curé de l’endroit, qui avait été frappé de son intelligence précoce et de sa bonne conduite, l’envoya au gymnase des franciscains, puis au collège de Bade, où il étudia le grec, les mathématiques et les sciences naturelles. Il s’en fut ensuite à Fribourg pour y suivre les cours de
médecine. Là, il sut aussi, par son intelligence et son application, gagner la sympathie de ses professeurs, et il obtint une bourse de 120 florins (environ 300 francs) par an, qui lui permit de vivre par des prodiges d’économie. Il se fit recevoir docteur en 1804, et, dès l’année suivante, il fit paraître son premier travail : Esquisse d'un système de biologie.
Nommé professeur de biologie à Gœttingue, en 1806, Oken occupa l’année suivante la chaire de physiologie comparée à Iéna, et y professa jusqu’en 1819. Professeur brillant et sachant intéresser son auditoire par ses idées neuves et originales, sa réputation grandit, et ce fut pendant cette période qu’il publia ses mémoires les plus importants : Sur l’univers (1808), Discours sur la lumière et la chaleur (1809), Bases d’une classification naturelle des minéraux ; puis son Traité de philosophie naturelle (1811), et son Traité d’histoire naturelle en six volumes (1813).
Avec l’année 1817, commença la publication, par Oken, du journal Ylsis, encyclopédie scientifique, où étaient insérés ou analysés tous les travaux importants, et qui exerça, sur le développement des sciences naturelles en Allemagne, une influence considérable. Mais, bientôt, sa liberté de pensée et sa brusquerie un peu tranchante déplurent au gouvernement du grand-duc, qui supprima le journal. Oken dut quitter le duché et se rendit à Leipzig, où il fit imprimer sa revue ; puis il fut appelé à l’Université de Zurich, en 1823, pour y occuper la chaire des sciences naturelles. Il se livra, dès lors, à ses travaux avec une grande activité ; publia une nouvelle édition de sa
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Philosophie naturelle (1831), et sa grande Histoire naturelle générale en treize volumes (1833), ouvrage plein d’érudition et de renseignements précieux, qui eut alors un grand retentissement.
Oken mourut à Genève, le 11 août 1851, âgé de soixante-douze ans. 11 fut le chef de l’école des Philosophes de la nature qui, laissant de côté l’observation et l’expérience, se livrèrent aux spéculations scientifiques les plus aventureuses. Il admet la génération spontanée. « C’est du mucus de la mer, protomucus , que sont sortis tous les êtres vivants. » De ce mucus proviennent des vésicules organiques, qu’il nomme infusoria, et les animaux et les plantes ne sont rien autre chose qu’un assemblage de très nombreuses vésicules semblables. Ces idées ont été reprises en Allemagne dans ces derniers temps. Oken voyait dans les animaux la représentation des diverses parties de l’homme, synthèse de la création, merveilleuse réduction de l’univers, véritable microcosme. Le microcosme résultait lui-même de la répétition des parties primitivement semblables entre elles, plus ou moins modifiées ; cette idée, fausse sans doute, si on la prend dans toute sa généralité, n’est cependant pas stérile ; c’est elle qui conduit Oken à voir dans le crâne une modification de la colonne vertébrale, et, dans les os qui la composent, des vertèbres transformées ; c’est elle qui a fait rechercher, depuis, dans un organisme donné, les parties de même nature, qui les a fait suivre dans toutes les transformations qu’elles peuvent subir, dans tous les rôles qu’elles peuvent jouer.
Il peut sembler étrange que nous placions Jean- Wolfgang Goethe, l’un des plus grands génies des temps modernes, qui, pendant plus d'un demi-siècle, remplit le monde de sa gloire littéraire, parmi les plus célèbres naturalistes. C’est à ce dernier point de vue que nous nous en occuperons ici. Né à Francfortsur-le-Mein, le 28 août 1749, Goethe fut instruit par son père, jurisconsulte habile, qui cultivait aussi les lettres et les arts. Il passa sa première jeunesse livré à l’heureuse influence de la vie de famille, puis alla terminer ses études à Leipzig et à Strasbourg, où il conquit son diplôme de docteur en droit, tout en se livrant à l’étude des lettres et des sciences.
De retour à Francfort, où Goethe comptait exercer l’état d’avocat, il débuta dans la carrière poétique par le drame de Goetz de Berlichingen (1773), que suivit bientôt le célèbre roman de Werther, puis le drame d’j Egmont. Il reçut alors de pressantes invitations du duc de Saxe-Weimar, qui l’attacha à sa personne comme conseiller privé. Goethe fut bientôt l’âme de cette petite cour devenue le rendez-vous des savants et des littérateurs de l’Allemagne, et ce fut de là qu’il étonna l’Europe par la multitude et la supériorité de ses productions poétiques, littéraires et scientifiques, que devait couronner son célèbre drame de Faust. Il s’éteignit doucement le 22 mars 1832, et fut enterré dans la chapelle grand-ducale, à côté de Schiller, son émule et son ami.
Bien qu’il doive sa renommée aux lettres, Goethe, pendant toute sa vie, fit marcher de front l’histoire naturelle et la littérature, non comme une simple dis-
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traction à ses grands travaux, mais comme une œuvre sérieuse et dans laquelle il a marqué l’empreinte de son génie. Ainsi, durant un voyage qu’il fit en Suisse avec le duc de Weimar, c’est le gisement des montagnes qui le préoccupe ; il y fait des observations sur la météorologie et sur la nature du sol. Dès sa jeunesse, la botanique avait appelé son attention et plus tard (1787), en Sicile, il ébauchait les premiers linéaments de ss. Métamorphose des plantes, qui devait introduire dans la botanique un nouveau système de genèse végétale. Il y montre que tous les organes de la plante, depuis les cotylédons jusques et y compris les graines, ne sont que des modifications de la feuille ; que ce sont les mêmes organes qui s’étendent en feuilles sur la tige, se contractent pour former le calice, s’étendent de nouveau pour la corolle, se resserrent pour les étamines et s’étendent enfin pour la dernière fois dans'le fruit.
Goethe avait étudié l’anatomie sous Hoder, dans la célèbre école d’Iéna ; c’est donc en connaissance de cause, et non par intuition, comme on l’a dit, qu’il émit ses idées sur l’unité de composition, thèse développée, depuis, si heureusement par Geoffroy Saint- Hilaire. « Il existe un type primitif et universel,
transformations. » Il était persuadé que dans tous les êtres domine une conformité d’organisation qui, for-
dit-il, dont on peut suivre très loin les diverses
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qui regardaient son absence comme un des caractères qui séparent l’homme du singe.
Il prit hautement le parti de Geoffroy Saint-Hilaire dans sa célèbre discussion avec Cuvier, et se montra l’adversaire déclaré de la doctrine des révolutions violentes et périodiques du globe soutenue par ce dernier.
« Ce qu’il y a, dans cette doctrine, de violent, de saccadé, répugne à mon esprit, dit-il, car ce n’est pas là une chose conforme à la nature. Je maudis cet abominable fatras des créations renouvelées. Et un de ces jours surgira un homme intelligent qui aura le courage de rompre en visière à cette folie acceptée de tout le monde. » Il se passa à peine quelques années avant que cette prévision se réalisât ; Constant Prévost combattit vivement ces doctrines et, en 1830, le savant géologue anglais sir Charles Lyell donna sa théorie des causes actuelles, aujourd’hui généralement admise.
L’un des plus fermes soutiens, du transformisme et des théories de Lamarck, alors que ces théories avaient fort peu de partisans, fut Bory de Saint- Vincent. Né à Agen, en 1780, dans une famille riche et influente, dont plusieurs membres cultivaient avec succès les sciences naturelles, Jean-Baptiste-Georges- Marie Bory de Saint-Vincent prit naturellement le goût de ces sciences au milieu des belles collections que possédaient ses parents et fit ses études à Bordeaux, où résidait sa famille. Fort jeune encore (1794), il eut le bonheur de coopérer au salut de l’abbé La-
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treille, le célèbre entomologiste, enfermé dans une prison de Bordeaux et condamné à la déportation.
A vingt ans, il entra dans l’armée et ne tarda pas à s’y faire distinguer; mais, sur la recommandation de Lacépède, son compatriote, il fut attaché comme naturaliste à l’expédition de découvertes commandée par le capitaine Baudin. Tombé malade à bord, il se fit débarquer à l’ile de France, qu’il explora ainsi que les îles voisines, après son rétablissement. Il en étudia la géologie, y fit de riches moissons botaniques et entomologiques, et revint en France pour y publier son Voyage dans les quatre îles principales des mers d’Afrique. Mais il fut presque aussitôt obligé, comme militaire, de se rendre d’abord au camp de Boulogne, puis en Allemagne. A la paix, il revint en France, fit paraître l’ouvrage cité plus haut, en trois volumes in-8°, et publia son Essai sur les îles Fortunées et l’antique Atlantide, ouvrages qui lui valurent le titre de membre correspondant de l’Académie des sciences.
En 1809, Borv fit la campagne d’Espagne comme capitaine de dragons, puis il entra dans l’état-major du maréchal Soult, près duquel il se trouvait encore à la bataille de Toulouse. Après cette affaire, Bory se sépara de l’armée pour organiser une bande de guérillas contre les troupes anglo-espagnoles et tint la campagne pendant quelque temps dans les départements du Gers et du Lot-et-Garonne ; puis, à la dislocation des armées, il gagna Paris, avec le grade de colonel.
Pendant la première Restauration, il rédigea, avec
Étienne, Jouy et Harel, un journal antilégitimiste, le Nain jaune , où l’esprit et l’épigramme pouvaient comme la grêle sur les partisans des Bourbons. Nommé député par la ville d’Agen, pendant les Cent- Jours, il s’opposa à la déchéance de l’Empire et au retour des Bourbons; mais, lorsque ceux-ci rentrèrent en France, Bory, l’un des premiers, fut inscrit sur les listes de proscription. Il se réfugia en Belgique, où la police le traqua comme une bête fauve dans les célèbres souterrains de Maëstricht. Durant cet exil si tourmenté, il mit au jour le Voyage souterrain dans les cryptes de Maëstricht , suivi des Lettres sur les montagnes maudites des Pyrénées, et publia, avec Drapiez et Yan Mons, à Bruxelles, les Annales des sciences physiques , journal scientifique, dont huit volumes parurent successivement.
En 1819, une amnistie permit à Bory de rentrer à Paris. Il s’abstint de politique et s’adonna tout entier à ses occupations scientifiques. En 1823, il fit paraître son Guide du voyageur en Espagne ; puis Y Itinéraire de don Quichotte ; il prit la direction d’un Dictionnaire classique d’histoire naturelle, en douze volumes, où il rédigea un nombre considérable d’articles.
En 1828, sous le ministère de M. de Martignac, son ami d’enfance, fut organisée une expédition scientifique en Morée, et Bory fut appelé à diriger la section d’histoire naturelle. A son retour, il publia sur la Morée un grand ouvrage, qui fut imprimé aux frais de l’État et lui ouvrit les portes de l’Institut. Outre les ouvrages cités plus haut, on doit à Bory de nombreux articles dans les revues et les encyclopé-
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dies de l’époque, un Essai sur la matière, un Traité des animaux microscopiques , un Essai zoo logique sur le genre humain , et un Résumé de la géographie de la Péninsule ibérique.
Bory de Saint-Vincent, que Geoffroy Saint-Hilaire proclama l’un des plus profonds philosophes et le premier micrographe de l’époque, était un fervent disciple de Lamarck. Il professait que l’eau avait été la source de toute vie et de toute organisation, parce qu’elle en contient les causes et les principes en dissolution ; il admettait la génération spontanée comme une nécessité inéluctable et la complication progressive des êtres vivants.
a Vers ces premiers âges où notre planète n’était qu’un océan, dit-il, ce fut dans la masse liquide qui lui servait d’amnios que durent apparaître les premiers-nés du monde, êtres ambigus et élémentaires qui présentent, tour à tour ou à la fois, les caractères généraux des deux grands règnes organiques. »
Le premier, il proposa de créer pour ces êtres mixtes, qui ont déconcerté les efforts de tant de naturalistes, un règne intermédiaire entre le règne animal et le règne végétal, sous le nom de règne psychodiaire. Cette innovation ne fut pas alors admise ; mais, dans ces derniers temps, le naturaliste Hæckel, le représentant le plus accrédité du transformisme allemand, a repris l’idée de Bory et créé le règne neutre des protistes (rhizopodes, infusoires, diatomées, myxomycètes, etc.), qu’il a éclairé par la découverte des monères, les êtres les plus simples qu’on puisse imaginer, puisqu’ils n’ont pas d’organes. Bory
de Saint-Vincent avait fait une étude approfondie des infusoires , nom impropre qu’il proposa de changer en celui de microscopiques , et sur lesquels il publia un travail important et une révision des genres de Muller.
Ce naturaliste philosophe, qui avait, en réalité, touché à presque toutes les branches de la science, mourut d’une hypertrophie du coeur, le 23 décembre 1846, à l’âge de soixante-six ans.
Longtemps les diverses branches de l’étude des êtres animés étaient restées isolées; la zoologie ne consistait, en quelque sorte, qu’en inventaires descriptifs. C’est un des traits caractéristiques de la science moderne de faire concourir ensemble toutes ces branches à dévoiler la nature intime des êtres animés, à décrire et à expliquer les phénomènes variés dont ces êtres sont le siège, et à montrer les relations qui existent entre les modes de manifestation de la puissance vitale et la structure de la machine vivante. Flourens fut un des premiers à entrer dans cette voie.
Disciple de Cuvier et éminent physiologiste, Marie- Jean-Pierre Flourens, né à Maureilhan (Hérault), le 13 avril 1794, étudia la médecine à Montpellier. Il vint à Paris en 1814, muni d’une lettre de recommandation de de Gandolle pour Cuvier, et se trouva ainsi placé au foyer scientifique de l’époque. Son travail ardent, son intelligence et sa bonne tenue attirèrent l’attention sur lui et lui concilièrent de hautes protections. Il s’adonna surtout à la physiologie, qu’il
l.l£S TEMPS MOPEUISES.
professa à l’Athénée en 1821, et se fit bientôt connaître par des travaux importants et des expériences ingénieuses. En moins de dix ans, Flourens fut membre de l’Académie des sciences (1828), professeur d’histoire naturelle au Collège de France (1829), chargé du cours d’anatomie au Muséum (1830), secrétaire perpétuel à l’Académie des sciences (1833), membre de l’Académie française (1840) , pair de France (1846).
Flourens a été un auteur fécond ; ses publications sont considérables et embrassent une période de près d’un demi-siècle. Dans ses recherches physiologiques, il se montra physiologiste habile, unissant toujours les ressources d’un esprit ingénieux aux vues larges d’un généralisateur. Il a publié : Recherches physiques sur l’irritabilité et la sensibilité (1822), Recherches sur les propriétés et les fonctions clu grand sympathique (1823), Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux dans les animaux vertébrés (1830), Cours sur la génération, l’ovologie et l’ embryogénie (1836). Ses expériences sur le système nerveux sont le plus essentiel de ses titres scientifiques, et forment en même temps la base de toutes ses études philosophiques.
En 1822, Magendie avait établi, à l’aide d’expériences décisives, la distinction fondamentale des nerfs moteurs et sensitifs de la moelle épinière ; c’est à peu près vers la même époque que Flourens présenta à l’Académie ses recherches expérimentales sur le cerveau; elles firent sensation dans le monde savant et valurent à l’auteur un mémorable rapport
de l’illustre Cuvier. Gall ax;ait eu le mérite de ramener les qualités morales au même siège, au même organe que les facultés intellectuelles ; il avait ramené la folie au même siège que la raison, dont elle n’est que le trouble. Mais, à côté de ce trait de génie, comme dit Flourens, se rencontraient des erreurs graves. Se fondant uniquement sur l’anatomie comparée, Gall pensa que les facultés intellectuelles étaient réparties dans toute la masse cérébrale, et sur cette erreur fut fondé le système des localisations phrénologiques. Flourens établit que l’intelligence est au contraire concentrée dans les parties les plus élevées de l’encéphale, et, par ses expériences, il prouva que l’ablation des hémisphères cérébraux suffit pour faire disparaître toutes les manifestations spontanées de l’intelligence. Il a résumé ses travaux sur ce sujet, dans son livre : Examen de la phrénologie (1841); et, partant de ces données expérimentales, il aborde ensuite ses études de psychologie comparée sur l’ Instinct et l’ Intelligence des animaux (1841).
A partir de cette époque, il s’élève au-dessus de la sphère purement physiologique et entreprend la publication d’une suite de traités qu’il appelle ses ouvrages philosophiques, scientifiques et littéraires. Dans son livre : Fontenelle ou De la philosophie moderne relativement aux sciences physiques , il expose d’une manière claire et rapide les principes de la philosophie expérimentale. Dans ses écrits sur
Y Histoire des travaux de Georges Cuvier (1841), sur
Y Histo ire des idées et des travaux de Buffon (1844), il
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se fait le vulgarisateur heureux des idées et des travaux de ces deux grands génies qui, comme il le dit, se complètent et se comprennent l’un par l’autre. Dans ses Eloges //2A'/onçwe£,deuxvolumesin-18(1859), il s’efforce d’imiter Cuvier et souvent égale son maître ; il sait y concilier la bienveillance de la louange et l’impartiale sévérité de l’appréciation. Son style, élégant et agréable, se distingue par la netteté, la clarté et la précision.
Pendant sa vie, Flourens eut tous les honneurs et tous les succès ; ses ouvrages de vulgarisation lui procurèrent une popularité très grande. Ni les révolutions ni les honneurs n’interrompirent ses leçons et ses travaux, et ce n’est qu’en 1865 que, frappé d’une attaque de paralysie, il dut se retirer à la campagne. Il mourut à Montgeron le 6 décembre 1867.
Outre les ouvrages cités plus haut, on doit à Flourens : Recherches sur le développement des os et des dents, in-8° (1842); Anatomie générale de la peau et des membranes muqueuses (1843); Mémoires d’anatomie et de physiologie comparées (1844); Théorie expé~ rimentale de la formation des os, in-8° (1847); Histoire de la découverte de la circulation du sang (1854); De la longévité humaine (1854); l’Ontologie ou Etude des êtres (1.855); De la vie et de l’ intelligence (1857). En 1864, il écrivit un Examen du livre de Darwin sur l’Origine des espèces, dont il combat les opinions, et en 1865, De l’unité de composition et du débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire.
Les perfectionnements apportés aux instruments
microscopiques avaient fait découvrir un monde nouveau dans les eaux croupissantes, dans les infusions et dans une foule de corps. Malgré les expériences et les travaux si remarquables de Redi, de Swammerdam, de Spallanzani, la croyance aux générations spontanées avait repris une nouvelle importance après les découvertes de Leuwenhoeck et de Needham soutenus par Buffon.
Le naturaliste allemand Ehrenberg, habile micrographe, combattit l’hétérogénie et ébranla fortement un système que devait définitivement renverser Pasteur de nos jours. Chrétien-Godefroi Ehrenberg naquit à Delitsch, le 17 avril 1795, dans la Saxe prussienne. Dès sa première jeunesse, il montra un goût prononcé pour les sciences naturelles et rêva d’étudier la nature, non seulement dans son pays, mais sous les climats les plus variés.
Après avoir fait ses études médicales à Leipzig, il se rendit à Berlin et se fit bientôt connaître par des travaux intéressants. Ce fut d’abord un Traité sur la connaissance systématique des champignons, dans lequel il combat l’opinion, alors généralement répandue, que ces cryptogames, aussi bien que les moisissures, naissent spontanément; puis il publia sa thèse pour le doctorat, roulant sur le même sujet : Sylvæ mycoloyicæ Berolinenses (les Forêts de champignons de Berlin), qui contient la description d’un grand nombre d’espèces nouvelles; il y décrit leur mode de reproduction par des spores, comme dans les algues.
Il porta ensuite son attention sur les infusoires, étudia leur organisation et étonna les naturalistes en
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leur annonçant que ces animalcules, qu’ils considéraient comme de simples grumeaux de matière organique ( Urschleim ), avaient une organisation très compliquée et se reproduisaient au moyen d’organes spéciaux aussi bien que par bourgeonnement et par simple division ; de là leur prodigieuse fécondité et la rapidité de leur multiplication. Ehrenberg conclut de là à l’absence de toute génération spontanée, comme l’a fait, depuis, Pasteur par d’autres motifs. La vie seule, disait-il, peut donner la vie; proposition qui souleva d’assez vives discussions, et apporta au nom d’Ehrenberg une certaine célébrité ; car, à cette époque, le système nébuleux d’Oken et des philosophes de la nature dominait en Allemagne, et les découvertes d’Ehrenberg lui portaient un rude coup.
Sur ces entrefaites, une mission scientifique en Égypte ayant été résolue, l’Académie des sciences de Berlin, sur la recommandation de Humboldt, désigna Ehrenberg et son ami, le docteur Hemprich, comme naturalistes de l’expédition. Cette mission réalisait un de ses vœux les plus chers, et il s’embarquait au mois d’août 1820, à Trieste, pour Alexandrie. Après six années d’explorations et de fatigues, ayant échappé aux dangers et aux maladies par miracle, Ehrenberg rentrait seul à Berlin, pleurant tous ses compagnons enlevés un à un par les fatigues, les accidents ou le typhus. Il ramenait avec lui quatrevingt mille échantillons, représentant plus de sept mille espèces, dont trois mille de plantes et quatre mille d’animaux, dont beaucoup nouvelles, qu’il fit
connaître dans une série de mémoires et dans ses Symbolæ physicæ (1828).
De nombreuses distinctions le récompensèrent de ses pénibles travaux; il fut nommé professeur à l’Université, membre de l’Académie des sciences de Berlin (1827), associé étranger de l’Académie des sciences de Paris (1830), puis officier de la Légion d’honneur. Il publia la relation de ses voyages en 1828 (Voyage dans L’Afrique septentrionale entrepris dans L’intérêt des sciences naturelles pendant les années 1820-1825 par G.- J. Hemprich et G. -G. Ehrenberg, (Berlin, 1828), puis .donna ses Recherches sur les coralliaires et la formation des iles madréporiques . Il y distinguâtes vrais polypes (anthozoaires) des bryozoaires, que l’on confondait alors, et proposa une classification des zoophvtes dont les traits généraux n’ont été que peu modifiés depuis.
En 1829, Ehrenberg accompagna Humboldt dans son voyage d’exploration aux monts Ourals et dans l’Altaï, et en rédigea la partie zoologique. De retour à Berlin, il reprit avec ardeur ses travaux micrographiques et publia son grand ouvrage sur X Organisation des animalcules infusoires , travail des plus remarquables, autant par la nouveauté des faits qu’il y expose, que par la beauté des planches dont tous les détails sont dus à son crayon.
Pour mettre en évidence l’organisation intérieure des infusoires microscopiques, Ehrenberg employait un artifice de son invention; il projetait quelques grains d une poudre très fine de carmin ou d’indigo dans l’eau où s’agitaient les animalcules; ceux-ci ava-
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laient bientôt une certaine quantité de ces particules qui mettaient ainsi en évidence les organes qu’elles remplissaient ; mais cette manière de procéder l’induisit parfois en erreur en lui montrant une complexité d’organisation qui n’existe en réalité que dans un petit nombre, chez les hydatines et les rotifères, par exemple, que l’on range aujourd’hui parmi les vers.
Il annonça le premier que les carapaces de ces petits êtres formaient, par leur accumulation prodigieuse, d’immenses dépôts; que la craie, l’ocre des marais, le tripoli, en étaient presque exclusivement formés, et que les infiniment petits avaient laissé, dans les couches géologiques du globe, des traces de leur existence beaucoup plus considérables que celles des mastodontes et des éléphants. Il étudia la phosphorescence de la mer et reconnut qu’elle était due à de petits organismes marins; le premier, il donna l’explication des prétendues pluies de sang, des traces sanglantes sur le pain et sur d’autres substances, dues à la présence d’organismes microscopiques d’un rouge de sang (euglènes, astasies, etc.), de même qu’il avait reconnu la cause de la coloration à laquelle la mer Rouge doit son nom dans une algue microscopique ( Trichodesmium erythræum).
On doit également à Ehrenberg des travaux importants sur les acalèphes et les méduses. On croyait, avant lui, que ces animaux n’étaient formés que d’une masse gélatineuse amorphe; mais il démontra que ces êtres jouissaient, au contraire, d’une organisation très complexe, qu’ils avaient des tissus, des organes,
des appareils distincts. Ces études remarquables ont eu, en outre, le mérite d’appeler l’attention sur les classes inférieures des animaux et de provoquer des recherches qui ont complètement changé les idées qu’on se faisait de la création animale. Peut-être n’est-ce pas son moindre mérite d’avoir, le premier, osé attaquer, en Allemagne, le système nébuleux des philosophes de la nature , qui y dominait alors, et d’avoir ramené les sciences zoologiques et physiologiques dans la voie de l’observation et de l’expérience.
Dans ses dernières années, Ehrenberg, la vue fatiguée par l’emploi incessant du microscope, ne pouvait plus observer ni dessiner; il trouva dans sa fille un aide précieux qui le suppléa dans ses travaux, entoura sa vieillesse des soins les plus dévoués, écrivant ou dessinant à ses côtés, s’inspirant de sa pensée. Grâce à ces soins pieux, le doyen des naturalistes de l’Europe s’éteignit en paix le 27 juin 1876, avec la satisfaction de laisser derrière lui une œuvre utile et un nom aimé et respecté de tous.
La micrographie dut également d’importants travaux à Félix Dujardin, né à Tours le 5 avril 1801, Fils d’un horloger sans fortune, il fit à peu près seul son éducation, et avec tant de succès, qu’il fut chargé des cours publics de géométrie et de chimie appliquée aux arts, institués au profit de la population laborieuse dans sa ville natale. Pendant sept années (1827 à 1834), il s’acquitta de cette honorable fonction ; mais, entraîné par ses goûts, il s’occupait surtout d’histoire naturelle.
LES TEMPS MODERNES
Il publia d’abord une Flore d’ Indre-et-Loire (1833) ; puis, à la suite d’une excursion au bord de l’Océan, il fit connaître V Organisation des rhizopodes (1835), classés jusqu’alors parmi les mollusques et qu’il ramena au type des infusoires ou protozoaires. Il découvrit ce fait fondamental que ces animaux fabriquent pour ainsi dire de toutes pièces, avec la substance homogène de leur corps, des prolongements mobiles qui leur servent de pieds (pseudopodes), et qu’il comparait au chevelu d’une racine de végétal, d’ou le nom qu’il leur donne.
Micrographe habile, il fit une étude approfondie des animalcules, et combattit les opinions d’Ehrenberg qui accordait à certains infusoires une organisation très compliquée. Les résultats de ses travaux, d’abord consignés dans les Mémoires de l’ Académie des sciences, sont développés dans l 'Histoire naturelle des infusoires (1841). Il démontra que la plupart de ces êtres inférieurs sont en réalité formés d’une substance molle, sans forme déterminée, d’une sorte de gelée incapable de se constituer en organes ou appareils, et à laquelle il donna le nom de scircode ; c’est cette substance organique animale ou végétale à laquelle on applique aujourd’hui le nom de protoplasma.
Nommé en 1839 professeur de minéralogie et de géologie à la Faculté de Toulouse, Dujardin obtint la chaire de zoologie, lors de la création de la Faculté des sciences de Rennes, et la conserva jusqu’à sa mort en 1860. On doit encore à ce savant, outre de nombreux articles dans les revues et recueils scientifiques du temps, les Promenades d’un naturaliste
(1837), étude sur les insectes; un Traité élémentaire de zoologie (1838) ; un Manuel de l’ observateur au microscope, avec atlas (1842), excellent ouvrage, riche en faits nouveaux ; V Histoire naturelle des helminthes ou vers intestinaux (1845) et plusieurs mémoires sur divers points de l’organisation des animaux articulés.
On ne peut parler de l’helminthologie, sans citer Gh.-Asmond Rudolphi, né à Stockholm en 1771 ; il étudia la médecine et fut nommé directeur de l’école vétérinaire de Stettin (1803); puis, en 1810, il fut nommé professeur et directeur du musée de Berlin. Bien qu’ayant laissé de nombreux mémoires sur l’anatomie, la physiologie, la zoologie et la botanique, il a surtout consacré ses études aux vers intestinaux ou entozoaires, qui sont la cause de tant de maladies chez l’homme et les animaux ; ses principaux ouvrages sur cette matière, l’histoire générale des vers intestinaux ( Entozoorum historia nat ura lis), deux volumes in-8° avec planches (1810), et V Entozoorum synopsis (1820), supplément du précédent, ont servi de point de départ aux travaux postérieurs sur cette classe d’animaux.
GÉOLOGIE ET PALÉONTOLOGIE
La géologie : William Smith. — Léopoldde Buch. — Umalius d’Halloy.
— Cordier. — Constant Prévost. — Elie de Beaumont. — Dufrônoy.
— La paléontologie : Lamarck et Cuvier. — Parkinson. — Buckland.
— Adolphe Brongniart. — D’Orbigny. — D’Archiac.
La géologie est une science toute moderne. Jusque vers la fin du dix-huitième siècle, l’histoire de la terre ne consistait guère qu’en théories géogéniques, auxquelles l’expérience n’avait nulle part, et dans lesquelles le déluge mosaïque remplissait toujours le rôle le plus important. Bufïon, dans ses Epoques de la nature, s’éleva à de grandes conceptions scientifiques ; mais l’observation et l’analyse des faits lui manquaient et, comme il le dit lui-mème, ce ne sont encore là que des hypothèses. Werner, le premier, fit sortir de l’art des mines une véritable science et fonda l’école célèbre de Freiberg. Il distingua les terrains en plusieurs époques et détermina la composition minéralogique des roches. Pallas et de Saussure portèrent leurs investigations au sein même des montagnes dont ils étudièrent la constitution et contribuèrent largement aux progrès de la science parleurs nombreuses observations, qui étayaient les théories vulcanistes de Hutton et préparaient celle des soulèvements.
Un simple arpenteur, William Smith, en Angle-
GÉOLOGIE ET PALÉONTOLOGIE
terre, dressant consciencieusement le catalogue des couches qu’il avait rencontrées, reconnut que chacune d’elles était caractérisée par des fossiles spéciaux. Dès ce jour la science géologique était dotée de son plus puissant moyen d’information. Ces pétrifications, dans lesquelles un habile conchyliologiste du dixhuitième siècle, Martin Lister, ne voyait encore que des jeux de la nature, étaient destinées à devenir l’instrument par excellence de la distinction des périodes, et, grâce à ce secours, la géologie allait marcher à pas de géant dans la voie des découvertes.
Les travaux de Léopold de Buch, d’Omalius d’Halloy, de Humboldt, d’Élie de Beaumont, établissent définitivement la théorie du feu central et des soulèvements. Cuvier et Brongniart font paraître leur Description géologique clés environs de Paris (1822), chef-d’œuvre d’exactitude et de méthode, et peu après Cuvier publie, avec ses magnifiques Recherches sur les ossements fossiles, son remarquable Discours sur les révolutions du globe. En 1829, Élie de Beaumont vint étonner le monde savant par sa théorie de l’âge relatif des montagnes, et l’année suivante il commençait avec Dufrénoy ce gigantesque travail de la carte géologique de France, qui exigea vingt années d’études et de recherches. Ce monument, achevé en 1841, fit naître une multitude de travaux partiels qui firent connaître avec plus de détails la structure de la terre dans chacun de nos départements.
En 1830, Charles Lyell, dans ses Principes de géologie, réagissant contre les*' exagérations de la doctrine des cataclysmes, repousse la théorie des convul-
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sions générales, et montre que les phénomènes qui s’accomplissent actuellement à la surface du globe sont capables, à eux seuls, de produire sur lui les changements dont la géologie nous raconte l’histoire. Les travaux du savant géologue anglais ont fait de lui non seulement le chef incontesté de l’école des causes actuelles, mais le plus puissant vulgarisateur d’une science jusqu’alors réservée aux seuls initiés. Avant lui, d’ailleurs, un géologue français éminent, Constant Prévost, membre de l’Institut et professeur à la Faculté des sciences de Paris, avait combattu avec persévérance la théorie des cataclysmes imposée par le talent de Cuvier.
Retournons à l’histoire biographique de la géologie par l’un de ses fondateurs, Léopold de Buch, né à Stelpe (Prusse), en 1774. Il étudia la minéralogie et la géologie sous Werner, à l’école de Freiberg, et y puisa les principes neptunistes de son maître ; mais, après avoir voyagé en Italie, en France, après avoir visité le Vésuve et les volcans éteints de l’Auvergne, il reconnut le défaut des systèmes exclusifs qui se disputaient alors la prééminence, et, le premier, il fit la part du feu et celle de l’eau dans la constitution de l’écorce terrestre ; le premier, il définit un volcan, et nul plus que lui n’a contribué à préparer la vaste généralisation qui place dans le feu central la cause première et puissante des révolutions du globe. La théorie des soulèvements lui doit quelques-unes des preuves les plus concluantes sur lesquelles elle s’appuie, et il est le premier qui ait regardé comme appartenant à des soulèvements contemporains les
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chaînes de montagnes parallèles entre elles ; donnée considérablement étendue et agrandie par Élie de Beaumont.
Léopold de Buch a laissé de nombreux écrits ; les principaux sont : Description qêoqnostique de la Silésie (1797), Observations qéognosliques faites en Allemagne et en Italie (1809), Voyage en Norvège et en Laponie (1810), Description physique des îles Canaries (1825). Un de ses plus importants travaux est la Carte géognostique de l’Allemagne (1832). Le roi de Prusse, pour rendre hommage à son mérite, le nomma chambellan, et l’Institut de France l’élut membre associé. Il s’éteignit en 1853, à l’âge de soixante-dix-neuf ans.
Un contemporain de L. de Buch, auquel la géologie est également redevable de ses progrès, fut J. -B. d’ Omalius d’Halloy, qui naquit à Liège le 16 février 1783. Né dans une famille appartenant à la haute magistrature, il reçut une éducation en rapport avec la carrière qui lui était destinée ; mais ses aptitudes l’entraînèrent vers les sciences naturelles qu’il cultiva pendant toute sa vie. Après avoir terminé ses études de droit, il fut successivement maire de Skeuvre, sous-intendant de l’arrondissement de Dinant, secrétaire général à Liège, et enfin, en 1815, gouverneur de la province de Namur, fonction qu’il conserva jusqu’en 1830. En 1848, il fut appelé au Sénat où il ne tarda pas à être élu vice-président, titre qu’il conserva pendant vingt ans.
Mais son temps n’était pas consacré seulement à la politique ; la science y avait une large part, et surtout la géologie. Dès 1808, il publiait son Essai sur
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la géologie du nord de la. France, qui peut être considéré comme l’un des principaux points de départ de la géologie stratigraphique. Aussitôt après la publication de son livre, d’Omalius fut chargé par Napoléon de dresser la carte géologique de l’empire français. L’exécution de cette carte demanda à son auteur six années de travail. Elle était terminée en 1813; mais les événements politiques qui survinrent en suspendirent la publication qui n’eut lieu que dix ans plus tard, en 1823 ; elle a beaucoup servi à la grande carte géologique de la France de Dufrénoy et Élie de Beaumont.
Outre un nombre considérable de notes et de mémoires sur la géologie, la paléontologie, l’ethnographie, la minéralogie, etc., insérés dans les journaux et revues scientifiques de l’époque, on doit à d’Omalius d’Halloy des Eléments de géologie (1831), qui eurent de nombreuses éditions ; une Introduction à l'étude de la géologie (1833), contenant des notions d’astronomie, de météorologie et de minéralogie ; les Roches considérées minéralogiquement (1841), in-8° ; Coup d’œil sur la géologie de la Belgique, in-8° (1842) ; un Précis élémentaire de géologie, in-8° (1843) ; Des races humaines ou éléments d' ethnographie (1845), etc.
D’Omalius était un partisan convaincu de la doctrine de l’évolution. Lorsqu’eut lieu, en 1830, entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, cette discussion célèbre qui devait décider entre la théorie de l’immutabilité et celle de la transformation des espèces, et dont Cuvier parut sortir vainqueur, quelques rares savants prirent parti pour Geoffroy, et d’Omalius
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d’Halloy fut de ceux-là. Convaincu que le transformisme pouvait seul expliquer la variété infinie des êtres organisés et leur succession progressive dans les couches terrestres, il s’en fit le défenseur, et accumula contre ses adversaires une foule d’arguments qui n’ont rien perdu de leur valeur, et ont peut-être contribué au grand développement qu’a pris, dans ces derniers temps, la théorie nouvelle. Mais, quelle que soit l’appréciation que l’on puisse faire de ses idées, on doit reconnaître avant tout qu’une conviction sincère, la loyauté et la bonne foi faisaient le fond de son caractère. D’Omalius d’Halloy mourut en 1875, âgé de quatre-vingt-douze ans.
La connaissance et la description des roches fit de grands progrès, grâce aux travaux de Cordier.
Élève de Dolomieu, qu’il avait accompagné en Égypte, Louis Cordier, né à Abbeville, en 1777, fut, à son retour, nommé inspecteur des mines dans le département des Ardennes, dont il publia la Statistique minéralogique. Une série de mémoires intéressants, qu’il publia dans le Journal des Mines, lui valut, en 1810, le titre d’inspecteur divisionnaire. Il fut appelé, en 1819, à la chaire de géologie du Muséum d’histoire naturelle à Paris, et, trois ans après, à l’Académie des sciences, où il occupa le fauteuil d’Iiaüy. Il donna, en 1827, un Essai sur la température de l’intérieur de la terre, dans lequel il accumule les preuves du foyer central et donne une explication ingénieuse des éruptions volcaniques. Pendant plus de trente ans, il étudia la composition, l’origine, le gisement et les autres caractères des roches, et réu-
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nit une collection magnifique comprenant plus de dix mille échantillons, qu’il se proposait de classer d’après une méthode naturelle; mais la mort vint interrompre ce travail, en 1861. Sa collection a été conservée au Muséum de Paris. Cordier fut conseiller d’État sous Louis-Philippe, inspecteur général des mines, administrateur du Muséum et pair de France en 1839.
L’un des premiers qui osa attaquer ouvertement les théories de Cuvier sur les révolutions du globe, qu’avait déjà repoussées Goethe, fut Constant Prévost. Né à Paris le 4 juin 1787, il étudia d’abord le droit, et travailla pendant quelque temps dans une étude de notaire; mais bientôt entraîné vers l’étude des sciences naturelles, il abandonna le droit pour la médecine et les cours du Muséum. Il se fit recevoir docteur en 1811 et débuta dans les sciences par un travail sur les poissons qu’il fit en commun avec de Blainville. Puis, il s’adonna exclusivement aux recherches géologiques et accompagna Brongniart dans ses voyages en France et en Allemagne.
Il partit ensuite avec Philippe de Girard pour l’Autriche, dans le but d’y fonder un grand établissement métallurgique, et profita de son séjour à Vienne pour en étudier le bassin géologique. Il publia le résultat de ses travaux dans un mémoire remarquable : Constitution géologique du bassin de Vienne, qui fut inséré dans la collection des savants étrangers (1820). Il y compare les dépôts viennois aux dépôts parisiens. Il fit ensuite paraître un mémoire sur la Composition géologique des falaises de Normandie, puis une Élude sur les volcans. Il professa
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la géologie à l’École centrale des arts et manufactures, puis à la Faculté des sciences de Paris, où une chaire fut créée pour lui en 1831.
Constant Prévost participa largement aux progrès de la géologie, non seulement par ses cours qui furent très suivis, mais aussi par ses nombreux travaux où l’on trouve beaucoup d’idées neuves. Disciple de Cuvier et de Brongniart, il n’accepta point servilement leurs doctrines et les discuta. Persuadé que tous les phénomènes qui nous entourent s’enchaînent sans discontinuité à ceux qui ont produit les divers états géologiques du globe, et n’en diffèrent pas essentiellement dans leurs causes et dans leurs effets, il combattit la théorie des révolutions subites, des soulèvements brusques, et y substitua la théorie des causes actuelles, que Lyell a développée avec tant de succès. On doit à Constant Prévost un grand nombre de mémoires, parmi lesquels nous citerons : Sur le terrain nummulite de la Sicile, Origine du silex, de la craie et des meulières, Classification chronologique des terrains, Fossiles du bassin de la Gironde, Ancienne extension des glaciers, Recherches expérimentales sur les dépôts sédimentaires , Sur un oiseau fossile gigantesque de l'argile de Meudon, le Gastornis parisiensis. Sur les cavernes à ossements, Sur Vile Julia et sur les montagnes volcaniques, etc., etc.
L’orographie et la théorie des soulèvements furent en quelque sorte créées par Élie de Beaumont et illustrèrent son nom. Né à- Canon, près de Caen, le 25 septembre 1798, dans le château seigneurial de ses ancêtres, Élie de Beaumont (Armand-Léonce) fit
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ses études à Paris, au collège Henri IV ; il remporta, en 1817, le grand prix de mathématiques, entra le second à l’École polytechnique et en sortit le premier, avec le titre d’élève ingénieur des mines. Il visita l’Alsace, la Suisse, l’Auvergne, dont il étudia la géologie.
Ingénieur des mines en 1825 et professeur de géologie à l’École des mines en 1829, il ne craignit pas de heurter de front la doctrine de ses maîtres, et publia ses Recherches sur quelques-unes des révolutions de la surface du globe, où il développe sa théorie des soulèvements et de la direction des chaînes de montagnes. Cette théorie, qui fit sensation dans le monde savant, peut se résumer ainsi :
1° Les montagnes ont été soulevées par les agents intérieurs qui produisent et ont produit tous les phénomènes dits plutoniques, c'est-à-dire attribués à l’action du feu central du globe.
2° Ce soulèvement a eu pour premier effet de pousser au dehors des roches cristallines, dont les masses énormes forment le noyau des montagnes actuelles et viennent ordinairement se montrer à nu dans leurs parties élevées et jusqu’à leur sommet.
3° Le surgissement de ces roches cristallines a nécessairement rompu le sol résistant qui, auparavant, formait sur ces points la surface terrestre, et les deux bords de la vaste déchirure qui en résultait se sont redressés le long des pentes et à la base des masses cristallines soulevées.
4° Les couches sédimentaires redressées et disloquées qui s’observent au pied des montagnes sont
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donc celles qui existaient avant le soulèvement, et par conséquent avant les montagnes qui les dominent aujourd’hui.
5° Après l’apparition des crêtes montagneuses, les vallées situées à leur pied ont pu être envahies par de nouvelles mers ou des lacs et de nouveaux dépôts ont pu recouvrir les couches préexistantes à la montagne, mais nécessairement, ces nouveaux dépôts ont affecté une horizontalité qui contraste avec le redressement des couches antérieures au soulèvement.
6° Les couches sédimentaires qui, sur les flancs des montagnes, offrent une stratification discordante avec les couches redressées et affectent une direction horizontale, sont celles qui n’ont été formées qu’après le soulèvement.
7° Pour déterminer l’âge géologique d’une montagne, il faut donc constater à sa base quelles sont les couches redressées par le soulèvement, et quelles sont les couches qui se montrent encore horizontales et viennent avec cette direction mourir au pied de la montagne. Celles-ci sont en effet plus jeunes que toutes les couches redressées et plus âgées que toutes celles qui ne le sont pas.
Cette doctrine a imprimé à la géologie une marche ascendante des plus rapides, en permettant de déterminer l’âge relatif des chaînes de montagnes et des terrains, de préciser l’époque de leur formation, et de dresser des cartes géologiques correspondant à ces âges qui précédèrent peut-être de plusieurs milliers de siècles l’apparition de l’homme sur la terre. Élie de Beaumont ne s’est pas borné à poser les prin-
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cipes qui ont conduit à ces conséquences ; il en a fait la démonstration dans une foule de mémoires qui ont paru dans diverses publications, entre autres dans les Annales des sciences naturelles, le Bulletin de la Société géologique de France, les Annales des mines, etc. Il a en outre résumé ses idées fondamentales dans un article très développé du Dictionnaire universel d' histoire naturelle . Successeur de Cuvier au Collège de France (1832), ses Leçons de géologie, trois volumes in-8° (1845), resteront comme un modèle de méthode et de clarté. Nommé ingénieur en chef en 1833, et membre de l’Académie des sciences en 1835, il fut élu, en 1854, après la mort d’Arago, secrétaire perpétuel de celte Académie. Pendant vingt ans, il remplit ces fonctions et sut s’y montrer juste et bienveillant pour tous, sans complaisance et sans faiblesse pour personne. Toutefois pourrait-on lui reprocher de s’être montré injuste envers Darwin. On sait qu’il dressa, de concert avec Dufrénoy, la carte géologique de la France, travail gigantesque qui suffirait pour illustrer ses auteurs, et qu’il entreprit avec ce dernier le Voyage métallurgique en Angleterre .
Le 21 décembre 1874, plein de force en apparence et d’activité, il était entouré de sa famille qui était venue à Canon célébrer le soixante-seizième anniversaire de sa naissance, lorsque, le soir, on le trouva privé de vie dans la cour du château.
Collaborateur et ami d’Élie de Beaumont, P. -Armand Dufrénoy, né en 1792, à Sevran (Seine-et- Oise), était fils de Mme Dufrénoy, femme poète. Il entra à l’École polytechnique en 1811, à l’École des
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mines en 1813, et se fit bientôt connaître par plusieurs mémoires importants sur la géologie, tels que les Recherches sur les terrains tertiaires et volcaniques de l'Auvergne, Sur les roches des Pyrénées, Sur les terrains volcaniques des environs de Naples. Il fut chargé par le gouvernement, avec Elie de Beaumont, de dresser la carte géologique de la France, et pendant dixhuit ans (1823-1841) ils se consacrèrent à ce grand ouvrage, et attachèrent ainsi leur nom à l’un des plus beaux monuments de la science moderne. Rappelons qu’il publia en 1827, également en collaboration avec Élie de Beaumont, le Voyage métallurgique en Angleterre, dans lequel il fait connaître les procédés nouveaux de la fabrication du fer.
Ingénieur en chef des travaux publics en 1833, professeur à l’École des mines et au Muséum d’histoire naturelle, Dufrénoy fut élu membre de l’Académie des sciences en 1840, et nommé inspecteur général des travaux publics et directeur de l’École des mines en 1851. Appelé, par la nature de son enseignement, à s’occuper de minéralogie, il se livra à l’étude de cette science d’une manière spéciale, et s’appliqua surtout à lui rendre le caractère de science d’observation qu’elle avait en partie perdu par suite de l’introduction de méthodes trop exclusivement chimiques.
Il publia dans ce but un Traité de minéralogie auquel il lit l’application du système dichotomique de Lamarck, et y joignit un magnifique atlas, dont luimême avait tracé toutes les figures. Outre les ouvrages déjà cités, on doit à Dufrénoy une foule de notes et
de mémoires dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences, les Annales des ponts et chaussées, le Dictionnaire technologique, etc. Il mourut en 1857.
La paléontologie est aujourd’hui une partie essentielle de la géologie ; elle jette un grand jour sur les questions relatives à l’âge des terrains, à leurs divisions, à l’évolution du globe et des êtres vivants qui ont habité sa surface. Elle a grandi avec la géologie dont elle est devenue le plus puissant auxiliaire.
Après avoir longtemps considéré les fossiles comme de simples jeux de la nature, on les étudia de plus près, on en forma des collections, et l’opinion dominante au dix-huitième siècle fut que les fossiles avaient été déposés par le déluge que raconte Moïse. Werner, le premier, enseigna que les divers terrains géologiques se distinguent par les fossiles différents qu’ils contiennent; mais il faut arriver à Lamarck et à Cuvier pour reconnaître que les espèces fossiles diffèrent des espèces actuellement vivantes et que celles des roches les plus anciennes représentent des espèces éteintes. Lamarck signale le fait dans son Histoire des animaux sans vertèbres, et Cuvier dans ses Recherches sur les ossements fossiles; tous deux sont les véritables fondateurs de la science paléontologique, qui doit son nom à de Blainville.
Il y avait des siècles que l’on connaissait en Europe les restes d’éléphants fossiles et que les savants discutaient à leur sujet. Les uns les regardaient comme des os de géants humains; d’autres, qui en avaient reconnu la nature véritable, les attribuaient
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aux éléphants amenés par Annibal ou par les Romains . Cuvier examina ces restes d’éléphants fossiles et les reconnut comme provenant d’espèces qui n’existaient plus. Cette découverte, qu’il confirma par l’examen d’autres animaux fossiles, lui fit entrevoir la théorie de la terre sous un aspect entièrement nouveau, et il publia ses idées dans son célèbre Discours sur les Révolutions du globe (1812). Il admet que le globe terrestre, frêle ballon roulant dans l’espace, est soumis à d’effroyables cataclysmes, à des révolutions subites détruisant par intervalles tout ce qui a vie sur la terre, et nécessitant une création nouvelle d’êtres nouveaux, plus en rapport avec le nouvel état du globe. Tout le monde sait l’histoire des ossements fossiles découverts dans les carrières des environs de Paris, de leur examen par Cuvier, et de la restauration faite par lui des étranges animaux qui ont vécu dans le bassin parisien.
Linné rangeait les fossiles parmi les minéraux; Cuvier leur assigna leur place véritable en les classant à côté des espèces encore existantes ; il est le premier qui ait prouvé que la terre fut autrefois habitée par une succession de différentes séries d’animaux. Toutefois, il a manqué de hardiesse scientifique ou, tout au moins, il s’est trompé en admettant l’universalité du déluge de Moïse, les cataclysmes soudains suivis de créations nouvelles , en niant l’ancienneté de l’homme sur la terre et la mutabilité des espèces. Mais ces erreurs, que l’absence de documents explique, ne doivent pas empêcher d’admirer l’homme qui a le premier tracé la route où nous marchons au-
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jourd’hui et d’honorer la mémoire du fondateur de cette science comme une des gloires françaises.
Les recherches de Lamarck sur les fossiles invertébrés, bien qu’elles aient peu attiré l’attention, ne sont pas moins importantes. Par la comparaison des espèces fossiles avec les espèces actuellement vivantes, il a reconnu que les coquilles fossiles des couches inférieures du bassin de Paris appartiennent pour la plupart à des espèces éteintes, et que celles des diverses couches sont fort différentes les unes des autres.
Les travaux de Lamarck ont opéré une révolution complète dans la conchyliologie et les conclusions qu’il en a tirées forment la base de la biologie moderne.
En 1811, James Parkinson, en Angleterre, achevait son grand ouvrage sur les Restes organiques du monde antédiluvien, et, en 1823, Buckland publiait ses Reliquiæ diluvianæ, ouvrage dans lequel il expose les résultats de ses propres observations sur les fossiles trouvés dans les cavernes, les fissures et les alluvions de l’Angleterre. Ces faits sont fort importants pour la science, bien qu’il les attribue tous à l’action des eaux du déluge.
Parmi les continuateurs les plus éminents de Cuvier pour l’étude des vertébrés fossiles, nous placerons en première ligne Agassiz, dont le grand ouvrage sur les poissons fossiles a fait époque dans la science. Le mérite de cet ouvrage, remarquable par la fidélité des descriptions et des figures, consiste encore plus dans l’importance des conclusions qui en découlent.
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Agassiz, le premier, a fait voir qu il existe un rapport marqué entre l’ordre dans lequel les poissons se succèdent dans les couches et leur développement embryonnaire. Ce point est maintenant regardé comme une des preuves les plus fortes en faveur de l’évolution des êtres, bien que celui qui l’a établi en tirât une conclusion diamétralement opposée.
Nous citerons encore : en France, les Recherches sur les reptiles fossiles, de Geoffroy Saint-Hilaire(1831); YOstéographie, de Blainville; l’ Exploration du midi de la France, par de Serres et Ghristol ; le Traité de paléontologie, de Pictet; enfin les travaux de Gervais, de Lartet qui, le premier, fait connaître le singe fossile, mis en doute par Cuvier.
En Angleterre, Konig, Conybeare, Mantell, Buckland, nous révèlent ces reptiles extraordinaires auxquels ils ont donné les noms d 'ichthyosaure , de plésiosaure, d 'iguanodon, de mégalosaure ; puis Richard Owen, disciple de Cuvier, enrichit les diverses branches de la paléontologie et fait connaître ces oiseaux gigantesques qui ont autrefois vécu à la Nouvelle-Zélande (dinornis, épiornis). En Allemagne, Sommering, Kamp, Jean Muller, Hermann von Meyer ont publié d’excellents travaux.
Pour les invertébrés fossiles, après Lamarck, en France, Deshayes, Desmoulins, de Blainville en poursuivent l’étude systématique, et, en 1844, paraît la Paléontologie française de d’Orbigny, qui contient la description détaillée des mollusques et des rayonnés des différents terrains géologiques ; Y Histoire naturelle des crustacés fossiles, de Brongniart et Desmarets, fait
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encore autorité sur cette matière, ainsi que les travaux de d’Archiac, de Cotteau et de Milne Edwards.
En Angleterre, Sowerby publie son Minerai conchyliolocjij of Great Britain (1830); Morris, le Catalogue des fossiles anglais (1854). En Allemagne, les travaux d’Ehrenberg sur les organismes microscopiques jetten t une vive lumière sur divers points importants de la paléontologie et démontrent l’importance des infiniment petits de la nature. Barrande, Nilsson, Nordman, Pusch et une foule d’autres ont contribué au progrès de cette branche de la science.
En 1828, Adolphe Brongniart inaugurait, en France, l’étude des végétaux fossiles. Dans son Tableau des genres végétaux et fossiles , il montre que les plantes inférieures ou cryptogames dominaient dans les terrains primitifs ; les conifères et les cycadées, d’une organisation plus compliquée, dans les terrains secondaires; puis enfin, les formes végétales supérieures dans les terrains tertiaires. Bindley et Hutton font paraître, en 1837, la Flore fossile de la Grande-Bretagne, et, en 1845, Unger donne sa Chloris Protogœa et ses Généra et species plantarum fossilium (1850).
De tous ces travaux, il résulte que, en partant des terrains les plus anciens pour remonter aux plus récents, les organismes végétaux ou animaux vont toujours en se perfectionnant, de telle sorte que les formes supérieures n’apparaissent qu’en dernier lieu ; que les fossiles des terrains les plus anciens appartiennent tous à des espèces éteintes, et que les dépôts les plus récents contiennent seuls les restes d’animaux qui vivent encore sur le globe.
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Résumant les travaux de ses devanciers, Alcide d'Orbigny entreprit de donner un traité complet de la paléontologie française; mais il ne put terminer cette œuvre et n’en publia qu’une partie, fort importante d’ailleurs.
Alcide d’Orbigny naquit en 1802, près de la Rochelle, où son père exerçait la médecine. Celui-ci, naturaliste zélé et instruit, entretenait avec Cuvier une correspondance active, et c’est à lui que la ville de la Rochelle doit, en grande partie, la fondation de son musée. C’est donc au bord de la mer et au milieu des collections scientifiques que d’Orbigny passa son enfance, et qu’il puisa de bonne heure le goût des voyages et de l’histoire naturelle. A l’âge de vingt-deux ans, il débutait par un ouvrage très intéressant sur les foraminifères, et, bientôt après, sur la recommandation de Cuvier, le gouvernement lui confiait une mission scientifique dans l’Amérique du Sud. Il partit en 1826, toucha au Brésil, alla à Buénos- Ayres et à Montevideo, remonta le Parana, visita la Patagonie, doubla le cap Horn, débarqua au Chili, explora le Pérou et surtout la Bolivie. Après un voyage de près de huit années, il revint en France, rapportant des collections immenses et précieuses.
Il publia les résultats de son voyage de 1834 à 1847, en neuf volumes in-folio. « Cet immense ouvrage, a dit Elie de Beaumont, présente dans son cadre presque encyclopédique une des monographies les plus étendues qu’on ait données d’aucune région de la terre. » De ce voyage, il rapportait beaucoup de manuscrits précieux, trente-six vocabulaires de lan-
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gués d’Amérique, sept mille espèces d’animaux, dont un grand nombre étaient nouvelles, deux mille cinq cents espèces de plantes, une quantité considérable de croquis et de dessins. Ses observations sur les peuplades américaines sont, de l’avis des hommes les plus compétents, l’un des plus remarquables travaux qui aient été publiés sur les races humaines.
C’est au milieu des solitudes des pampas qued’Orbigny conçut le projet de publier la Paléontologie française , c’est-à-dire la description et la figure de tous les animaux fossiles de notre pays. A son retour, d’Orbigny se mit résolument à l’œuvre ; il parcourut la France entière, examinant les couches, relevant des coupes, recueillant des fossiles. Pendant plus de quinze ans, il se consacra tout entier à la paléontologie française, prodiguant pour cette œuvre son temps, son intelligence, son argent, et mourut à la peine en 1857, quatre ans après sa nomination à la chaire de paléontologie du Muséum d’histoire naturelle. Ce magnifique ouvrage, composé de seize volumes, comprend la description et la figure d’environ trois mille mollusques et rayonnés découverts dans les terrains secondaires de la France.
Outre ses nombreux mémoires sur les céphalopodes, les nautiles, les ptérocères, les foraminifères, les crinoïdes, etc., d’Orbigny a donné : son Prodrome de 'paléontologie en trois volumes (1849), dans lequel il répartit, dans les divers étages qu’il admettait, les dix.-huit mille mollusques et rayonnés connus de son temps, et son Cours de 'paléontologie et de géologie stratigraphique en trois volumes (1852). Dans
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ce dernier ouvrage, il a cherché à montrer que les temps géologiques avaient été partagés en un grand nombre d’époques distinctes, caractérisées par des espèces spéciales. Personne plus que lui n’a mis en relief les changements que le monde organisé a subis pendant les âges géologiques. Sans doute les découvertes faites après lui ont modiüé sur plusieurs points les résultats de ses travaux; mais c'est là le sort commun des œuvres scientifiques, et ses vastes ouvrages resteront pour attester une grande intelligence et un travail opiniâtre.
D’Orbigny laissa sa chaire et son enseignement en bonnes mains, dans celles de d’Archiac (Desmiers de Saint-Simon, vicomte). Né à Reims en 1802, il sortit de Saint-Cyr comme officier de cavalerie, et quitta la carrière militaire après la révolution de 1830 pour se livrer aux lettres et aux sciences. Il s’adonna surtout à la géologie et publia une suite de mémoires et d’ouvrages qui le firent admettre à l’Académie des sciences en 1857. La même année, il succéda à d’Orbigny dans la chaire de paléontologie du Muséum d’histoire naturelle. Le 23 décembre 1868, il disparaissait de son domicile, sans cause connue, et l’on retrouvait son corps dans la Seine, à Meulan, le 30 mai suivant.
La science doit à d’Archiac d’importantes monographies qui se distinguent par la précision et l'érudition ; tels sont ses Mémoires sur les sables et grès moyens tertiaires (1837), son Discours sur l'ensemble des phénomènes qui se sont manifestés ci la surface clu globe (1840), Description géologique du département de l’Aisne (1843), Etudes sur la formation cré-
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tacée des versants sud-ouest, nord et nord-ouest du i plateau central de la France (1843); la description des Fossiles nummulitiques de Bayonne et de Dax, et celle des Fossiles crétacés du Tourtia de Belgique ; ses Études géologiques sur les départements de l’Aude et des Pyrénées-Orientales (1858) ; mais ses ouvrages les plus importants, ceux auxquels il doit surtout sa réputation, sont ses recherches d’érudition; son Histoire de la paléontologie stratigraphique et son Histoire des progrès de la géologie (1860), ouvrage en huit volumes in-8°, édité par la Société géologique de France, et qui montre d’une manière frappante les progrès de la géologie et de la paléontologie pendant un demi-siècle. Dans cette tache délicate de distribuer des critiques ou des louanges à tous ses devanciers, d’Archiac a toujours montré la plus grande impartialité scientifique, ne jugeant que les idées et jamais les personnes ; il a rendu un service signalé aux savants français en leur faisant connaître les travaux publiés à l’étranger.
« D’Archiac était un type d’honneur et de justice, dit M. Gaudry, qui fut son aide avant d’occuper sa chaire; nous aimions sa franchise d’ancien militaire, sa conversation où se manifestait si énergiquement la haine du mal, la passion du bien. Son bienveillant sourire nous semblait indiquer un homme heureux ; sa mort nous a causé un étonnement et un chagrin profonds. »
Les prétendus géants. — L’homme témoin du déluge. — Les silex taillés prouvant l’ancienneté de l'homme. — Boucher de Perthes. — Lartet. — Prichard. — Virey. — Retzius. — Broca. — Gratiolet. — Embryogénie : Von Baër. — • Serres. — Milne Edwards. — Agassiz. — Sars. — Le transformisme : Lamarck et Darwin. — Conclusion.
A differentes reprises, la découverte d’ossements d’éléphants ou de mastodontes a donné lieu aux histoires fabuleuses de la mise à nu de cadavres d’anciens géants. La plus célèbre est celle du squelette que, sous Louis XIII, le chirurgien Mazurier voulut faire passer pour celui de Teutobochus, ce roi des Cimbres que combattit Marius, et qui aurait eu 25 pieds de haut ! Plus tard, au commencement du siècle dernier, un savant suisse, Scheuchzer, annonça qu’il avait découvert près du Rhin un squelette fossile humain, homo diluvii testis, comme il le nomma. Ce prétendu témoin du déluge fit grand bruit, jusqu’à ce qu’on reconnut sa nature réelle, grâce à l’anatomie comparée : c’étaient les restes d'une salamandre gigantesque, dont on retrouva plus tard des squelettes entiers.
Cuvier ayant réduit à néant les faits invoqués avant lui en faveur des géants primitifs de l’espèce humaine et des hommes témoins du déluge, crut pouvoir contester l’existence de l’homme antédiluvien, au moins
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en Europe, et sa contemporanéité avec des espèces animales perdues. Il alla même plus loin, et prétendit que celui des mammifères dont l’organisation se rapproche le plus de l’homme, le singe, ne se trouvait pas dans les terrains antérieurs au diluvium. Mais des débris fossiles de quadrumanes ont ôté trouvés depuis à plusieurs reprises, non seulement dans le sud de l’Asie et de l’Amérique, mais dans les terrains tertiaires de l’Angleterre et de la France, et plus récemment en Grèce, où M. Gaudry les a recueillis en grand nombre. Les disciples directs de Cuvier restèrent fidèles à ses doctrines, et, comme il arrive toujours lorsqu’une autorité bien établie a prononcé, les découvertes postérieures n’obtinrent pas d’eux l’attention qu’elles méritaient; on les regarda comme des erreurs dont le maître avait déjà fait justice, et il fut décrété que ces faits étaient purement accidentels et ne prouvaient rien contre l’apparition toute récente de l’homme sur la terre.
Mais aujourd’hui il n’en est plus ainsi ; des faits nombreux et incontestables prouvent que l’homme a laissé des traces de son passage à une période géologique antérieure à la nôtre, et qu’il est infiniment plus vieux qu’on ne le croyait au temps de Cuvier. Déjà, en 1797, un archéologue anglais, John Frère, avait découvert à Hoxne, dans le comté de Suffolk, sous des couches de terrain quaternaire, des armes en silex mêlées à des ossements d’animaux appartenant à des espèces éteintes. Ce sont surtout les cavernes qui ont fourni le plus grand nombre de preuves à l’appui de la thèse de l’homme fossile. En
1823, le géologue anglais Buckland se prononçait affirmativement pour la contemporanéité des ossements humains trouvés par lui dans la grotte de Kirkdale avec ceux de l’hyène et de l’ours des cavernes. En 1826, un géologue français, Tournai, publiait les découvertes qu’il venait de faire dans une caverne du département de l’Aude, où il avait trouvé des ossements d’aurochs et de renne travaillés de main d’homme, et quatre ans après, M. de Christol découvrait dans les cavernes du Gard et de l’Hérault des restes humains associés à des os d’ours, d’hyène et de rhinocéros. Tous ces faits si frappants furent réunis et discutés par Marcel de Serres, professeur à la Faculté des sciences de Montpellier, dans son Essai sur les cavernes. En 1833, Schmerling constata des faits analogues dans des cavernes des environs de Liège, et il en retira, entre autres débris précieux, un crâne humain qui fit sensation sous le nom de crâne d’Engis. Les recherches de Lund, d’Agassiz, dans les cavernes de l’Amérique, donnèrent des résultats semblables; ce dernier trouva au Soumidouro des ossements humains mêlés aux squelettes des grands animaux quaternaires de l’Amérique du Sud, le mégathérium, le mylodon, le megalonyx.
En Suède et en Danemark, on trouve sur les rivages de la mer, en amas souvent considérables, des coquilles de diverses sortes, mélangées de débris d’os de mammifères, d’oiseaux, de poissons, et, parmi ces débris, des silex taillés plus ou moins grossièrement. Ces amas, qui forment parfois de véritables collines, sont désignés dans le pays sous le nom peu harmo-
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nieux de Kjœkkenmoeddings, qui signifie rebuts de cuisine, et ce sont en effet les résidus des repas de la population préhistorique de ces contrées. C’est par l’étude de ces matériaux, vrais musées zoologiques des anciens âges, que les savants archéologues Scandinaves, Thomsen, Nilsson, Worsaae, Steenstrup, Forchhammer et d’autres ont réussi à établir une succession chronologique de périodes préhistoriques qu’ils ont appelées les âges de pierre, de bronze et de fer, ainsi nommés d’après les matières qui, chacune à leur tour, ont servi à la fabrication des instruments.
En 1858, à la suite des fouilles exécutées à Torquay, en Devonshire, sous la direction de la Société royale de Londres, il se fit un changement soudain dans l’opinion des géologues et des archéologues anglais. Cette conversion eut pour effet d’amener en Picardie Falconer, Prestwich, Evans, Flower, Lyell, etc., qui vinrent examiner le résultat des recherches de Boucher de Perthes sur le diluvium de la Somme.
Depuis longtemps déjà, Boucher de Perthes avait émis l’idée que, s’il y avait eu des hommes avant la grande et subite révolution dont la terre avait été victime, suivant l’expression de Cuvier, on devait en retrouver les traces. Ces traces, il les signalait dans les silex taillés, enfouis dans le diluvium et souvent au-dessous. Il attendit vingt ans que l’on voulût bien examiner ses preuves et discuter ses raisons. L’exploration des sables et des graviers de la Somme lui procura une quantité considérable de pierres taillées en forme de hache et de coin, témoignages maté-
riels de l’industrie primitive de 1 homme. Déjà plusieurs fois Boucher de Perthes avait trouvé, mêlés à ces premiers instruments, des débris humains, mais sans pouvoir convaincre ses contradicteurs, lorsque, en 1863, il découvrit la célèbre mâchoire de Moulin- Quignon, dont l’authenticité fut enfin reconnue par les savants officiels.
Boucher de Perthes (Jacques de Grèvecoeur) était né à Rethel (Ardennes), le 10 décembre 1788, d'une famille dont l’illustration remonte aux croisades. Maître d’une belle fortune, il put se livrer à son goût pour la littérature et l’étude des antiquités. Il débuta par des tragédies. En 1839, parut son ouvrage : De la création, essai sur ï origine et la progression des êtres, cinq volumes in-8°, qui souleva quelques discussions dans le monde savant; puis il publia les Antiquités celtiques et antédiluviennes (1847), en un volume in-8° avec planches, ouvrage dans lequel il fait connaître ses recherches et sa découverte des produits de l’industrie humaine avant le déluge.
Dès l’année 1839, Boucher de Perthes, la pioche à la main, fouillait les anciens tombeaux, les tourbières, les couches du diluvium dans le département de la Somme; il y trouvait, à 6, 8 et 10 mètres de profondeur, des cailloux, des silex taillés et façonnés en forme de hache, de couteau, de pointes de flèche, grossièrement travaillés, mais que la main de l'homme seule pouvait avoir façonnés. Il se dit que si ces pierres travaillées par l'homme se trouvaient dans un terrain vierge, elles étaient aussi vieilles que ce terrain, et que, par conséquent, l’homme qui avait
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fabriqué l’instrument était antérieur au cataclysme qui avait formé la couche. En outre, il trouvait, avec ces silex, des ossements d’animaux éteints, reconnus par Cuvier lui-même comme fossiles ; donc l’homme avait été leur contemporain; donc l’homme fossile existait.
Ce raisonnement était indiscutable, et son auteur en accumulait les preuves dans son livre des Antiquités celtiques et antédiluviennes. Il y donnait l’histoire détaillée des fouilles, le lieu, la date, les témoins, la description des couches, leur détermination géologique, la nomenclature des ossements fossiles et des objets trouvés, leur reproduction par le dessin.
Cette œuvre curieuse souleva des controverses assez vives ; mais son auteur n’obtint pas l’enquête qu’il sollicitait. Cependant, plein de foi dans son idée, il continua ses fouilles, accumula ses preuves, porta ses recherches dans toute l’Europe et réunit la collection d’antiquités préhistoriques la plus rare et la plus curieuse. (C’est cette collection qui, donnée par lui plus tard à l’État, forma le noyau du magnifique musée d’antiquités celtiques de Saint-Germain.) Il ajouta alors un second volume à son ouvrage (1857).
Cependant, devant cette insistance, plusieurs géologues anglais et français consentirent enfin à se rendre sur les lieux et à examiner par eux-mêmes les faits avancés. Flower, Prestwich, Ch. Lyell, de la Société royale de Londres; Constant Prévost, le docteur Rigollot, Gaudry, Lartet, étudièrent les terrains, reconnurent la présence des silex taillés dans le diluvium avec les ossements fossiles d’animaux disparus.
Enfin, la découverte de la mâchoire humaine dans le diluvium de Moulin-Quignon, le 28 mars 1863, établissait l'existence de l’homme fossile. Le but de ses efforts était donc atteint, et il ne tarda pas à être corroboré par de nombreuses découvertes. Chevalier de la Légion d’honneur depuis 1831, Boucher de Perthes fut fait officier en 1863, après le don de ses collections d’antiquités.
Outre les ouvrages cités plus haut, on a de lui le récit des nombreux voyages qu’il accomplit : Voyage à Constantinople par l’Italie , la Sicile et la Gn'èce, et retour par la mer Noire, les provinces danubiennes, l’Autriche et la Prusse (1856), deux volumes in-12; Voyage en Danemark (1858), Voyage en Russie , Lithuanie, Pologne, Silésie, etc. (1859), et un Voyage en Espagne et en Algérie. On lui doit encore divers mémoires sur les antiquités de Picardie, Il était président de la Société d’émulation d’Abbeville. Boucher de Perthes est mort en 1865.
A la suite des fouilles de Torquay et de sa visite au diluvium de la Somme, sir Charles Lyell vint affirmer, avec son immense autorité, devant la Société royale de Londres, l’existence de l’homme post-pliocène. Le célèbre géologue anglais réunit les preuves qu’il avait rencontrées dans les deux hémisphères de l’ancienneté du genre humain ; il les groupa en un seul faisceau et, après trois ans de recherches incessantes, il publia son livre The geological evidence of tlie antiquity ofman, dont la deuxième édition, traduite par Chaper, sous le titre : l’ Ancienneté de l’homme prouvée par la géologie, a été enrichie de notes et augmentée d’un
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Précis de paléontologie humaine (1870) par le savant professeur E. Hamy.
Si Boucher de Perthes a été l’un des initiateurs de l’anthropologie préhistorique, c’est à Édouard Lartet que revient l’honneur de l’avoir constituée à l’état de science.
Né à Gastelnau-Barbarens , dans le Gers , le 15 avril 1801, Édouard Lartet fit ses études au collège d’Auch et fut prendre ses titres universitaires à Toulouse, où il se fit recevoir licencié en droit. Venu à Paris pour y faire son stage, il consacra tous ses loisirs aux choses de la science, suivit les cours, et vit s’ouvrir dans son esprit, par ses lectures incessantes, des horizons nouveaux. La découverte des ossements fossiles de la colline de Sansan, en 1834, surexcita sa curiosité et lui révéla sa vocation. Dès lors, le droit fut abandonné pour la paléontologie. Il explora avec ardeur cette colline merveilleuse où les êtres les plus divers se trouvaient réunis, et en exhuma des ossements précieux pour l’histoire des âges passés.
Sa première note sur les fouilles de Sansan, publiée en 1835 dans le Bulletin de la Société géologique, fit sensation dans le monde savant, à ce point que Lartet fut chargé, parle ministre de l’instruction publique, de faire de nouvelles recherches destinées à enrichir les galeries du Muséum. Le résumé de tous ces travaux fut consigné dans la Notice sur la colline de Sansan , publiée en 1851. La colline de Sansan a fourni une faune abondante, appartenant au terrain tertiaire moyen ou miocène. Mais ce qui rendait surtout cette faune intéressante, c’est qu’elle
contenait le premier singe qui eût été rencontré à l’état fossile; on lui donna le nom de Protopithecus antiquus. Cette découverte, qui portait une grave atteinte au système de Cuvier accepté de presque tous, eut un grand retentissement.
En 1856, Lartet soumettait de nouveau à l’Académie des sciences une Note sur un grand singe fossile , découvert à Saint-Gaudens (Haute-Garonne), et lui donnait le nom de Dryopithecus. La même année, Albert Gaudry rapportait de l’Attique plusieurs squelettes de singes fossiles, d’espèces nouvelles. Ce qu’il avait fait pour les singes, Lartet devait aussi le faire pour l’homme dans une suite de monographies consacrées à ses recherches sur les cavernes. En 1860, dans une communication faite à l’Académie : Sur l' ancienneté géologique de l'espèce humaine dans l’Europe occidentale, il constate la contemporanéité de l’homme et des animaux disparus
ides derniers temps géologiques. Ce mémoire contenait surtout la description de la fameuse grotte d’Aurignac. L’auteur y soulevait la question des origines de l'humanité, et ce travail restera, sans doute, comme une des œuvres les plus ingénieuses de notre époque.
On objectait à Boucher de Perthes que le mélange actuel d’objets de fabrication humaine avec les restes de mammifères disparus ne prouvait pas la stricte contemporanéité de l’homme et de ces animaux. Lartet l’avait bien compris, et il s’occupa à constater des traces non équivoques d’une action humaine quelconque sur les os mêmes des animaux
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enfouis avec les silex travaillés dans les alluvions quaternaires. Ses recherches furent couronnées de succès et il établit d’une manière irréfutable la coexistence de l’homme et des mammifères, aujourd’hui disparus, en présentant des os de rhinocéros, d’aurochs, de magacéros, etc., entaillés à l’état frais par l’instrument tranchant de l’homme primitif. Dès lors était fondée la paléontologie humaine.
Lartet a donné, en outre, une foule de notes et de mémoires sur divers fossiles, entre autres une excellente Monographie des éléphants fossiles , où il prouve la contemporanéité de l’homme avec le mammouth d’une manière irréfutable, en décrivant une plaque d’ivoire fossile sur laquelle était gravé un mammouth parfaitement reconnaissable à sa trompe, ses grandes défenses et sa longue crinière. En juin 1868, il présentait à l’Institut un de ses mémoires les plus importants au point de vue philosophique : Sur quelques cas de progression organique vérifiables dans la succession des temps géologiques. La mort le surprit travaillant au plus important de ses ouvrages : les Reliquiæ aquitanicæ, entrepris en collaboration avec le savant anglais Christy, et résumant tout ce que l’on connaissait alors sur les temps préhistoriques. Lartet a enrichi plusieurs musées, entre autres celui de Saint-Germain, cl’une quantité de pièces rares et curieuses.
Aussi obligeant et serviable que généreux, il aimait à venir en aide à tous les travailleurs et leur prodiguait ses conseils, son temps, son savoir et ses échantillons ; les maîtres eux-mêmes aimaient à prendre
ses avis, car il était la première autorité sur les questions paléontologiques et préhistoriques, et tous étaient les amis de cet homme savant et modeste.
Les fouilles de Sansan avaient fait nommer Lartet chevalier de la Légion d’honneur ; il fut fait officier en -1867, et, cette même année, présida à Paris le congrès international d’archéologie et d’anthropologie préhistoriques. Nommé à la chaire de paléontologie du Muséum en 1869, il fut empêché par les événements d’en prendre possession, et la mort vint le ravir à ses nombreux amis, le 28 janvier 1871, avant qu'il eût pu commencer son cours.
L 'anthropologie est, de toutes les branches des sciences naturelles, celle qui s’est développée la dernière; comme science spéciale elle appartient tout entière au dix-neuvième siècle, et a pris, dans ces derniers temps, une importance considérable. Elle traite de l’homme et des races humaines tant au point de vue moral qu’au point de vue physique, et embrasse tout ce qui a rapport à l’homme, à son origine, à son histoire.
Buffon avait, le premier, consacré deux volumes à Y Histoire de l'homme. Après lui, Blumenbach, dont nous avons déjà parlé comme anatomiste et physiologiste, publiait sa thèse : Sur les variations du genre humain (1775), et, à partir de 1 790, ses Décades craniorum, ouvrage dans lequel il donne la description des crânes de sa riche collection. Camper donnait, en 1791, sa dissertation : Sur les différences que présente le visage dans les races humaines. Les grands
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voyages qui se multipliaient alors firent affluer les documents sur les races éloignées, et l’on commença à étudier anatomiquement les caractères que présentaient les diverses races.
Après la grande question de la fixité des espèces, il s’en était présenté une autre qui n’avait pas moins passionné les esprits. L’école classique ou orthodoxe, à la tête de laquelle était Cuvier, soutenait l’unité de l'espèce humaine et la variabilité des races sous l’influence des milieux et des croisements ; on la nommait monogéniste. L’école adverse ou polygôniste, qui comptait dans ses rangs Yirey, Bory de Saint- Vincent, Desmoulins, admettait la pluralité des espèces dans le genre humain et divers centres d’origine; opinion contraire au dogme. Cuvier, qui s’efforçait toujours de concilier la science avec les traditions bibliques, s’appuyant sur ce fait qu’on n’avait trouvé jusqu’alors, à l’état fossile, ni les restes de l’homme ni même ceux du singe, soutenait que l’apparition de l’homme sur la terre était toute récente et ne remontait qu’à six ou sept mille ans. Mais, d’un autre côté, pour prouver que l’espèce était inflexible, il avait invoqué les peintures et les sculptures des monuments égyptiens qui remontaient à plus de quarante siècles et sur lesquels étaient parfaitement figurés les types caucasien et nègre, ainsi que les animaux vivant actuellement en Egypte.
Les polygénistes faisaient remarquer, non sans raison, que s’il avait suffi d’une vingtaine de siècles pour transformer le blanc en nègre ou le nègre en blanc, on ne voyait pas pourquoi le môme change-
ment ne pourrait s’opérer dans les autres groupes naturels et amener des différences spécifiques. Il semblait, en effet, qu’il fallût abandonner ou la théorie de l’immutabilité des espèces ou celle du monogénisme, l’une contredisant l’autre.
Les écrits s’échangèrent des deux côtés ; Prichard publia ses Recherches sur l'histoire physique de l’homme (1826) en faveur du monogénisme, ouvrage très riche en documents; Virey et Desmoulins firent paraître, le premier, l 'Histoire naturelle de l'homme , et le second les Races humaines. En dehors de la discussion parurent quelques bonnes monographies, parmi lesquelles nous citerons X Homme américain , d’Alcide d’Orbignv (1839). La conformation du crâne devint surtout l’objet de travaux importants; en 1839 parurent les Crania americana , de Morton, qu’il fit suivre des Crania æqyptiaca (1844); puis vinrent X Atlas de cranioscopie, de Carus (1845), les Crania britannica , de J. -B. Davis et J. Thurnam (1856-1865), les Crania selecta, de von Baër (1857), les Crania helvetica , de MM. His et Rütimeyer (1864) ; les Crania rjermaniæ meridionalis occidentales , de Ecker (1865), le Thésaurus craniorum, de J. -B. Davis (1865), enfin et surtout les Crania ethnica, de MM. de Quatrefages et Hamy (1873-1880).
Le premier, en Suède, Retzius divisa les crânes en longs et courts (dolichocéphales et brachycéphales).
Fils d’André Retzius, élève et ami de Linné, et lui-même naturaliste distingué, André-Adolf Retzius, né le 13 octobre 1796, à Lund (Suède), fit ses études dans sa ville natale et à Copenhague. Il fut nommé,
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en 1820, professeur à l’École vétérinaire de Stockholm, puis, en 1824, professeur d’anatomie et de physiologie à l’Institut Carolin et à l’Académie des beaux-arts (1839).
Ses premiers travaux, publiés pour la plupart dans les Archiv f ur Anatomie und Physiologie de J. Millier, concernent l’anatomie de l’homme et l’anatomie comparée. Plus tard, il s’adonna avec passion à l’anthropologie et à l’ethnographie ( Division des races d’après l’indice céphalique, etc.). Ses œuvres ethnologiques et anthropologiques ont été réunies dans un volume posthume publié en 1864, en suédois, puis traduites en allemand et éditées avec un grand luxe par son fils Magnus-Gustav Retzius, éminent anatomiste luimème, sous le titre : Ethnologische Schriften von Anders Retzius. Stockholm, 1864, in-4°. Retzius mourut le 18 avril 1860.
Jusque-là, cependant, l’anthropologie n’existait pas à l’état de science distincte; ses efforts étaient isolés, elle n’avait pas de programme. Il devenait urgent de centraliser toutes les études afférentes à l’histoire naturelle de l’homme et de ses races. Ce fut le rôle de la Société cl' anthropologie, fondée à Paris en 1859, sur l’initiative de l’éminent professeur de la Faculté de médecine Paul Broca, auquel se réunirent aussitôt plusieurs savants, nommément : Isidore Geoffroy -Saint-Hilaire, Gratiolet, de Quatrefages, Dareste, Ch. Robin, Béclard, etc. Londres, New-York, Saint-Pétersbourg, Florence, Berlin, Vienne, suivirent cet exemple.
L’époque de la fondation de la Société d’anthropo-
logie de Paris coïncida avec deux événements de la plus haute importance : la confirmation publique de la découverte de Boucher de Perthes, qui reportait à une époque incalculable l’antiquité de l'homme, et la publication du livre de Darwin sur Y Origine des espèces , qui contribua à donner à la science de l’homme une vive impulsion.
Le fondateur de l’École d’anthropologie française, Paul Broca, était né à Sainte-Fov-la-Grande, dans la Gironde, le 28 juin 1824. Il était fils d’un médecin. 11 fit de bonnes études , obtint des succès dans les sciences mathématiques et se destina à l’École polytechnique. Mais, pour satisfaire au désir de son père, il vint à Paris faire ses études médicales.
Après deux années de travail, il obtenait au concours le titre d’interne des hôpitaux de Paris, et, en 1849, celui de docteur en médecine. Il fit d’abord, à l’École pratique, des cours de chirurgie et de médecine opératoire qui rendirent son nom populaire parmi les étudiants; puis, en 1853, il sortit le premier au concours d’agrégation et fut nommé professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine de Paris. Il s’occupa avec ardeur de l’enseignement qui lui était confié, et publia en même temps des travaux importants d’anatomie pathologique. Ses Recherches sur les maladies des os et des cartilages, sur le Rachitisme , son Anatomie pathologique du cancer, son Traité des anévrismes , son Traité des tumeurs, sont devenus classiques. Ses études sur le cerveau sont des plus remarquables, et c’est à ses observations que l’on doit la localisation de la faculté du
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langage articulé dans la troisième circonvolution du lobe frontal.
La position indépendante que lui créa un riche mariage lui permit de se livrer tout entier à son goût pour les sciences ; il consacra dès lors ses dernières années à l’anthropologie. Ses efforts contribuèrent largement à développer cette science, à qui M. de Quatrefages avait appliqué, pour la première fois, la méthode des naturalistes. Il provoqua la fondation de la Société d’anthropologie, dont la première séance eut lieu le 19 mai 1859, et en fut nommé secrétaire général, fonctions qu’il conserva jusqu’à sa mort.
Il eut beaucoup de peine à fonder un enseignement public; il y parvint cependant à force d’énergie et d’activité, et inaugura l’École d’anthropologie, dont il fut le directeur, dans le local de l’École pratique de la Faculté de médecine, le 15 décembre 1876. Ce cours eut un grand succès et fut très suivi par les étudiants, qu’y attiraient la parole chaude et brillante, l’abondance et la hardiesse des pensées du savant professeur. Les Chambres lui votèrent une subvention de 20 000 francs, et Broca fonda l’un des plus grands musées et l’une des plus riches bibliothèques anthropologiques connus.
Élu membre de l’Académie de médecine en 1866, il fut fait chevalier de la Légion d’honneur en 1868, officier en 1879, et nommé sénateur en 1880. Dans le banquet que lui offrirent ses amis à cette occasion, il prononça ces mots en quelque sorte prophétiques : « Mes amis, je suis trop heureux ! Tous les rêves d’ambition que peut faire un homme qui a consacré
Isa vie à l’étude se sont réalisés pour moi, et si j’étais aussi superstitieux que les anciens, je considérerais ma nomination au Sénat comme le présage d’une grande catastrophe, peut-être même comme un présage de mort. » Quelques mois après, le 9 juillet, il mourait de la rupture d'un anévrisme, à l’âge de cinquante-six ans, au moment où tout se réunissait pour lui promettre une carrière politique brillante,
! succédant à une carrière scientifique qui n’était pas sans éclat.
Le nombre des mémoires d’anthropologie publiés par Broca est considérable. Il débute par des Considérations générales sur les recherches anthropologiques , et par des Instructions cranio logiques et craniomé triques, qui marquent une ère nouvelle dans l’étude de l’homme. Déjà il avait lu à la Société de biologie, dont il était membre, des travaux importants Sur la topographie cranio-cérébrale , Sur les centres olfactifs, Sur la nomenclature cérébrale, Sur les plis cérébraux de l’homme et des primates. 11 avait publié une suite de mémoires sur Y Hybridité animale et végétale et sur celle de l’homme en particulier, qui avaient fait sensation. Il y prouvait que, contrairement à la doctrine des monogénistes, beaucoup de croisements entre espèces distinctes donnaient naissance à des hybrides très vivaces et féconds pendant un nombre infini de générations : tels le chien et le loup ou le chacal, le bouc et la brebis, le bison et la vache, l’alpaca et la vigogne, le lièvre et le lapin, et beaucoup d’autres. Il y établissait les conditions de l’homœogénésie et distinguait divers degrés dans l’hybridité; enfin, il
y constatait que certains croisements humains étaient moins féconds que la plupart de ceux opérés entre espèces voisines, mais différentes d’animaux. On lui doit de fortes études sur YEthnologie de la France, sur la Race celtique ancienne et moderne, sur Y Origine des races de l'Europe.
L’apport de Broca, dans l’étude des questions préhistoriques, est considérable; ses conférences sur les Troglodytes de la Vèzère et sur les Races fossiles de l’Europe occidentale eurent un grand retentissement. On peut dire que Broca fut le véritable inventeur de la craniométrie, par les soins qu’il mit à déterminer tous les points de repère de ces mensurations, et par le nombre d’instruments qu’il inventa pour appliquer sa méthode des indices, qui a rendu possible tant de progrès dans toutes les branches de l’anthropologie descriptive. On lui doit encore des mémoires importants sur les Caractères physiques de l’homme préhistorique et sur les Primates, parallèle anatomique entre l’homme et les singes.
L’anthropologie eut aussi dans Gratiolet un fervent adepte. Ami et compatriote de Broca, dont il ne partageait cependant pas toutes les idées, il se montra toujours dirigé par l’amour de la science et de la vérité. Écrivain élégant, non moins qu’observateur habile et philosophe profond, il fut malheureusement enlevé encore jeune à ses amis et à la science. Il avait à peine cinquante ans lorsque la mort le surprit brusquement au milieu de ses travaux, qui déjà lui avaient acquis une haute réputation.
Louis-Pierre Gratiolet était né le 6 juillet 1815 à
Sainte-Foy-la-Grande (Gironde). Fils d’un médecin, il se fît recevoir docteur ; mais, porté vers les sciences naturelles, il entra au Muséum d’histoire naturelle comme préparateur, puis passa aide-naturaliste. Son talent le fit bientôt distinguer, et il fut nommé suppléant de de Blainville dans la chaire d’anatomie comparée. Ce ne fut qu’en 1863 qu’il obtint une position digne de son mérite : il fut appelé à occuper la chaire d'anatomie et de physiologie comparées, devenue vacante à la Sorbonne par la mort d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, et soutint vaillamment l’éclat de ce bel enseignement. A une érudition profonde, Gratiolet joignait une facilité et une élégance d’élocution, une abondance d’idées neuves, qui en faisaient un professeur hors ligne.
Les travaux de Gratiolet ont eu principalement pour objet l’anatomie du cerveau et les rapports qui existent entre nos facultés et la structure et le développement de cet organe. Son Mémoire sur les plis cérébraux de l'homme et des primates fut couronné en 1854 par l'Académie des sciences. Il y démontre que le développement du cerveau est complètement différent entre l’homme et le singe, et conclut que l’homme ne peut avoir une origine simienne. Son Traité de la physionomie et des mouvements d' expression est une fine analyse, où les faits sont habilement amenés par d'ingénieuses déductions. Enfin, son Anatomie comparée du système nerveux considéré dans ses rapports avec T intelligence (1858) est regardée comme son chef-d’œuvre. Il y démontre que les hémisphères cérébraux sont le siège et l’organe immédiat de l’in-
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telligence ; que la grandeur du cerveau ne doit pas être appréciée, comme on le fait en général, relativement au volume du corps, mais relativement au volume du noyau de l'encéphale et du bulbe de la moelle. La connaissance intime de l’anatomie du cerveau l’amène à cette conviction que le genre humain constitue dans le règne animal un groupe séparé, et y occupant une place tout à fait distincte.
Gratiolet fut un des membres fondateurs de la Société d’anthropologie, et il y a rempli un rôle actif et brillant jusqu’à sa mort, arrivée le 16 février 1865.
L’embryologie est devenue aujourd’hui une des plus importantes parties de l’histoire des animaux, et elle a jeté de vives lumières sur plus d’une question capitale pour la zoologie méthodique et pour la philosophie des sciences naturelles.
Nous avons vu que, suivant une hypothèse soutenue par Leibnitz, Haller, Bonnet et Cuvier lui-même, l’être vivant était tout entier contenu dans le germe ; que toutes ses transformations consistaient dans un accroissement de ses parties et dans le fait que des organes, d’abord invisibles, devenaient peu à peu apparents. Cette théorie, que contredisaient les faits, eut force de loi jusque dans la première moitié de ce siècle, et fut renversée par une science nouvelle : l’ embryogénie.
Déjà, en 1759, Gaspard-Frédéric Wolff avait, dans sa Theoria generationis, combattu cette thèse, et proclamé que le développement de l’embryon des animaux n’est qu’une suite de formations nouvelles d’or-
ganes, et qu’on ne retrouvait dans l’œuf aucune trace de la forme définitive de l’organisme. Mais ces idées, attaquées par Haller, passèrent inaperçues, et il était réservé aux beaux travaux de von Baër, sur l’embryogénie des vertébrés, de les faire triompher.
Karl-Ernst von Baer, né le 28 février 1792, à Piep, en Esthonie, était fils d’un conseiller provincial. Il eut pour précepteur un jeune médecin qui lui inspira le goût des sciences naturelles. Il alla faire ses études médicales à Dorpat et y obtint le diplôme de docteur, en 1814. Il se rendit à Wurzbourg pour y étudier l’anatomie comparée ; puis à Berlin, où il fréquenta les salles de dissection. Il obtint en 1818, à Kœnigsberg, la place de prosecteur à l’Institut anatomique, dont il devint directeur en 1825, après y avoir professé la zoologie.
Appelé en Russie en 1834, il remplit pendant trente ans les fonctions de professeur de zoologie et d’anatomie à l’Académie de Saint-Pétersbourg. Au bout de ce temps, il retourna à Dorpat, et y finit ses jours. La mort le surprit la plume à la main, le 28 novembre 1876, dans sa quatre-vingt-cinquième année.
Les principaux travaux de von Baër ont rapport à l’embryogénie comparée, dont il est regardé comme le fondateur. Il eut la gloire de prouver que le mode de reproduction des mammifères est identique à celui des autres animaux, en découvrant l’ovule chez l’homme et les mammifères, et en démontrant qu’il existe dans l’ovaire avant la conception. Tout être vivant, dit-il, provient d’une cellule primitivement identique, l’œuf primordial ; il s’édifie par formation
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progressive ou épigénèse, par suite de la prolifération de cette cellule primitive, formant des cellules nouvelles, qui se différencient de plus en plus et s’associent en cordons, en tubes, en lames, pour arriver à constituer les différents organes. Ces études du développement embryogénique renversèrent définitivement la doctrine de la préexistence des germes.
L’un des représentants les plus éminents de l’école philosophique fondée en France par Geoffroy Saint- Hilaire est Serres, qui enrichit les sciences zoologiques de travaux considérables sur l’embryogénie et la physiologie.
Nôà Clairac(Lot-et-Garonne),le 28 décembre 1787, Etienne-Renaud-Augustin Serres était fils d’un médecin, qui le destina à suivre la même profession. Il vint terminer ses études à Paris, et se fit recevoir docteur en médecine en 1810. Deux ans après, il était nommé inspecteur de l’Hôtel-Dieu, puis chef des travaux anatomiques de l’amphithéâtre central. Ses travaux de physiologie et d’embryogénie lui acquirent bientôt une réputation qui lui valut le titre de médecin en chef de la Pitié (1822).
Nommé, la même année, membre de l’Académie de médecine, il entra à l’Académie des sciences en 1828, et fut fait chevalier de la Légion d’honneur à la suite de son beau travail sur Y Anatomie comparée du cerveau dans les quatre classes des animaux vertébrés , deux volumes in-8°, avec atlas, qui fut couronné par l’Académie des sciences. En 1839, il fut appelé à succéder à Flourens dans la chaire d’anatomie comparée du Muséum. Nommé président de l’Académie
des sciences en 1841, il fut fait officier de la Légion d'honneur, puis commandeur en 1846. Il mourut en 1866, dans sa quatre-vingtième année, léguant au Muséum ses collections d’ossements fossiles et d’anatomie comparée.
Esprit fin et médecin éminent, Serres aimait à s’élever au-dessus de l'observation ordinaire des faits et à chercher les lois de l’organisme. Dans la mémorable controverse qui s’éleva entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, il prit parti pour ce dernier et contribua au développement de ses doctrines par ses ouvrages sur les Lois de l’ ostéogénie et sur Y Anatomie comparée du cerneau dans les quatre classes cV animaux vertébrés. Marchant sur les traces d’Étienne et d’Isidore Geoffroy, il publia des travaux remarquables sur la tératologie. Ses écrits sur Y Organogénie sont en faveur de l’unité de composition et du transformisme. Il y démontre que l’évolution de l’embryon d’une espèce figure successivement tous les degrés inférieurs de la série zoologique qui se termine à cette espèce. La série animale n’est qu’une longue chaîne d’embryons jalonnée d’espace en espace, et arrivant enfin à l'homme.
« Le règne animal tout entier, dit-il, n’apparaît plus en quelque sorte que comme un seul animal qui, en voie de formation dans les divers organismes, s’arrête dans son développement, ici plus tôt, là plus tard, et détermine ainsi, à chaque temps de ses interruptions, par l’état même dans lequel il se trouve alors, les caractères distinctifs et organiques des classes, des familles, des genres, des espèces. » ( Prin -
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cipes d' organogénie , 1842, in-<Sp). On doit, en outre, à Serres, un grand nombre de mémoires et d’articles insérés dans les Annales des sciences naturelles et dans celles du Muséum.
Parmi les savants du dix-neuvième siècle, auxquels la zoologie est redevable de ses progrès, il faut citer au premier rang Henri Milne Edwards, né à Bruges, le 23 octobre 1800. 11 était le vingt-neuvième enfant de William Edwards, riche planteur de la Jamaïque, qui quitta l’ile à la suite des événements politiques de 1795, pour aller se fixer en Belgique. Le jeune Milne Edwards fut élevé par son frère aîné, William Edwards, physiologiste distingué et auteur d’ouvrages estimés sur l’ethnologie et la linguistique, qui le firent admettre à l’Académie des sciences morales et politiques. Une éducation toute scientifique, les relations de son frère et la lecture des œuvres de Buffion, dont on lui avait fait don, développèrent en lui le goût de l’histoire naturelle. 11 vint à Paris pour étudier la médecine, tout en suivant assidûment les cours du Muséum, où professaient alors Cuvier, Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire.
Reçu docteur en 1823, il ne s’adonna pas à la pratique médicale, mais à l’enseignement. Nommé d’abord professeur d’histoire naturelle au lycée Henri IV, il se fit bientôt connaître par ses Recherches sur les crustacés (1828), qui obtinrent le prix de physiologie, puis par des Eléments d’histoire naturelle (1835), et son Cours élémentaire de zoologie (1850), ouvrages restés classiques, son Histoire naturelle des
crustacés 1S37 à 1841), trois volumes in-8% qui lui ouvrirent les portes de l'Académie des sciences.
Appelé à l'une des chaires de zoologie du Muséum dnsectes et crustacés), il succéda à Isidore Geoffroy Saint-Hilaire dans celle de mammalogie en 1861. Officier de la Légion d’honneur depuis 1847, il fut nommé commandeur, et directeur suppléant du Jardin des plantes en 1864, puis membre du conseil supérieur de l’instruction publique. La haute position qu’occupa Milne Edwards ne fut due qu'aux services qu’il rendit aux sciences naturelles et au mérite de ses travaux aussi importants que nombreux, et ses ouvrages élémentaires ont rendu son nom populaire.
Les recherches de Milne Edwards se sont surtout portées sur les invertébrés ; l’un des premiers, il comprit que, pour connaître l'histoire de ces animaux, il fallait aller les étudier sur place. Il fit dans ce but de nombreuses excursions sur les côtes, et ne craignit pas d'explorer le fond de la mer et les roches sousmarines revêtu du scaphandre. Get exemple a eu depuis de nombreux imitateurs, et a donné l’impulsion à la zoologie marine si cultivée de nos jours et à laquelle on doit des découvertes de la plus haute importance. Les résultats de ces travaux se trouvent consignés dans ses Recherches pour servir à l’histoire du littoral de la France, dans son Histoire des coralliaires, trois volumes in-8° (1858-1860), et dans un très grand nombre de mémoires insérés dans les Annales des sciences naturelles, dont il dirigea la partie zoologique à partir de 1834.
L’œuvre de Milne Edwards est éminemment philo-
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sophique ; au delà des faits particuliers, il cherche toujours les faits généraux ; il fait toujours marcher de front la description extérieure et l’anatomie, l’étude de la fonction et celle de l’organe. C’est en se plaçant à ce dernier point de vue qu’il a été conduit à formuler le principe de la division du travail physiologique, principe qui a éclairé d’un jour tout nouveau quelques-unes des questions les plus difficiles de la zoologie, et en vertu duquel le perfectionnement des animaux est d’autant plus grand que la spécialisation des parties qui servent à l’accomplissement des fonctions est plus complète.
Bien qu’il ne se soit jamais prononcé en faveur du transformisme, le savant zoologiste lui a souvent fourni des arguments ; c’est ainsi que, dans ses Considérations sur quelques principes relatifs à la classification naturelle , il exprime cette idée que : « Les affinités zoologiques sont proportionnelles à la durée d’un certain parallélisme dans la marche des phénomènes embrvogéniques chez les divers animaux, de sorte que les êtres en voie de formation cesseraient de se ressembler d’autant plus tôt qu’ils appartiennent à des groupes distinctifs d’un rang plus élevé dans le système de nos classifications naturelles, et que les caractères essentiels, dominateurs de chacune de ces divisions résideraient, non pas dans quelques particularités de formes organiques permanentes chez les adultes, mais dans l’existence plus ou moins prolongée d’une constitution primitive commune, du moins en apparence. » Dans la discussion académique sur les titres de Darwin, il déclare qu’on
ne doit pas trop insister sur le mot espèces, parce que nous ne savons pas ce que sont les espèces ; il y a seulement des formes, et le grand mérite de Darwin, est d’avoir démontré que ces formes pouvaient varier de la façon la plus notable. Milne Edwards a d’ailleurs résumé l’ensemble de ses vues scientifiques dans son Introduction à la zoologie générale , et dans ses remarquables Leçons sur la physiologie et l’anatomie comparées de l’homme et des animaux (1857- 1881), quatorze volumes in-8°, où il présente le tableau détaillé de-la science actuelle. On lui doit en outre une édition de Y Histoire des animaux sans vertèbres de Lamarck, avec notes et suppléments.
Gomme professeur, Milne Edwards se distinguait surtout par une clarté et une précision excessives ; il prodiguait les expériences et les préparations qu’il faisait avec une grande habileté. De plus, dessinateur émérite, il reproduisait sur le tableau avec une facilité merveilleuse et une vérité étonnante les animaux ou les détails dont il parlait.
Henri Milne Edwards mourut le 29 juillet 1885, ayant eu la double satisfaction de voir son fils Alphonse Milne Edwrards lui succéder dans sa chaire de mammalogie au Muséum et s’asseoir à côté de lui à l’Académie des sciences, où l’ont appelé ses beaux travaux de zoologie et de paléontologie, notamment ses Recherches sur les oiseaux fossiles.
Bien que disciple et collaborateur de Cuvier, Agassiz trouve ici sa place par suite du rôle militant qu’il a rempli dans la question du transformisme. Louis Agassiz naquit en 1807, à Motier, au bord du lac de
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Morat, où son père était pasteur. Destiné cl’abord au commerce, il montra pour les études, et surtout pour l’histoire naturelle, une si grande aptitude, que son père l’encouragea dans cette voie. Après avoir étudié à Zurich, à Heidelberg et à Munich, il obtint à vingtdeux ans les diplômes de docteur en philosophie et de docteur en médecine, et publia la description des poissons que le voyageur naturaliste Spix avait rapportés du Brésil. Deux ans après, la ville de Neufchàtel créait, à son intention, une chaire d’histoire naturelle; il avait alors vingt-cinq ans. Il occupa cette chaire pendant quatorze ans, et ce fut durant cette période qu’il écrivit ses Recherches sur les poissons fossiles (1833-1842), en quinze volumes in-4° avec quatre cents planches. Cette œuvre considérable lui demanda dix années de travail, pendant lesquelles il dut examiner, comme il le dit lui-même dans sa préface, plus de vingt mille exemplaires de poissons fossiles disséminés dans les musées et les collections.
Cuvier en fit le plus grand éloge et en adopta les principes, et l’Académie des sciences lui décerna son grand prix. Agassiz ne se borna pas d’ailleurs aux espèces éteintes ; il entreprit, en collaboration avec Cari Vogt, une Histoire naturelle des poissons cl’eau douce de l’Europe (1839-1845), trois volumes avec soixante-deux planches ; l’anatomie et l’embryogénie tiennent, dans cet ouvrage, une place très importante. Ses études paléontologiques se portèrent ensuite sur les échinodermes : les Échinodermes fossiles de la Suisse et Monographie des échinodermes vivants ou fossiles, puis sur les mollusques fossiles .
Entraîné par la direction de ses études zoologiques à s’occuper de géologie, il émit, sur l’ancienne extension des glaciers, sur le rôle qu’ils ont joué, des idées qui, d’abord combattues, sont généralement admises aujourd’hui. Dans le but de les confirmer par des observations suivies, il passa, pendant plusieurs années de suite, la belle saison sur les points les plus élevés des Alpes suisses, en compagnie de Desor, et publia le résultat de ses observations sous le titre d 'Études sur les glaciers, Neufchâtel (1840), in-folio avec trente-deux planches, qu’il fit suivre du Système glaciaire ou Recherches sur les glaciers, Paris (1847), avec atlas. Il constata et mesura sur le glacier de l’Aar, à 2700 mètres au-dessus du niveau de la mer, que ce glacier descendait en moyenne de 75 mètres par an, et se reformait supérieurement par des couches de neige fondues et congelées de nouveau, qu’on nomme névés ; que la température constante des glaciers est à zéro degré, et qu’ils ont occupé, à une époque reculée, une étendue beaucoup plus considérable que de nos jours.
En 1846, Agassiz partait pour l’Amérique. Il resta pendant deux ans à Boston, où il fit des cours et des conférences, puis se rendit à Cambridge (Massachusetts), où on lui offrait la chaire d’histoire naturelle ; mais il n’y avait dans l’établissement ni collections ni laboratoires, ces deux conditions indispensables au travailleur, et ce fut à force d’énergie et d’habileté, et avec l’aide de généreux donateurs, qu’il parvint à fonder le musée de zoologie comparée de Cambridge, devenu l’un des établissements les plus
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importants du monde entier. L’activité scientifique d’Agassiz était telle qu’il faisait encore des conférences de tous côtés et trouvait moyen, entre temps, de voyager au lac Supérieur ou d’aller explorer les récifs de la Floride. Mais tant de travaux finirent par ébranler sa santé, et il dut, pendant près de deux ans, suspendre tout travail (1852-1853).
En 1857, le gouvernement français lui offrit la chaire de paléontologie, alors vacante, du Muséum d’histoire naturelle ; mais il la refusa, ne voulant ni quitter l’Amérique, sa patrie d’adoption, ni abandonner la poursuite de ses recherches, et la réalisation du musée dont il avait mûri le plan: Cette tâche, il la remplit jusqu’à la fin de sa vie avec une ardeur que la maladie seule pouvait diminuer de temps à autre. A cette époque (1857 à 1862), il publia ses Contributions io the natural history of the United States of America, en quatre volumes. En 1865, il entreprit son voyage au Brésil ; ce voyage, qui dura quinze mois, s’accomplit sous les plus heureux auspices ; il fut partout accueilli, fêté, secondé chaleureusement, ainsi qu’il se plaît à le reconnaître dans ses lettres, et rapporta au musée de Cambridge des collections considérables. Il publia en 1870 les résultats de son voyage : Scienlific resiilts of a Journey in Brazil et Geology and physical Geography of Brazil. Il fit ensuite une expédition maritime ayant pour but la recherche des animaux des grandes profondeurs, sur lesquels il donna d’importantes observations. Ce fut là son dernier effort ; épuisé par un surmenage intellectuel continu, il s’éteignit à l’âge de soixante-six ans (1873).
Outre les ouvrages cités plus haut, Agassiza donné un nombre considérable de notes, mémoires ou monographies, dont la nomenclature seule occupe huit pages dans le volume biographique que lui a consacré sa veuve, Mme Élisabeth Agassiz (1887) ; on y trouve également sa correspondance avec les savants les plus illustres : Cuvier, Humboldt, Élie de Beaumont, Lvell, Milne Edwards, etc.
Agassiz est un des naturalistes qui ont marché avec le plus d’ardeur dans les voies ouvertes par Cuvier. Il a combattu le transformisme et maintenu la fixité des espèces, bien qu'il ait constaté, dans ses travaux d’embryogénie et de paléontologie, que l’état embryonnaire des animaux supérieurs est figuré essentiellement dans les individus adultes des types inférieurs. Bien plus, dans sacomparaison des organismes fossiles avec les organismes actuellement vivants, il reconnaît des états permanents de formes que traversent seulement les organismes contemporains pour s’élever rapidement plus haut ; ce sont pour lui des types embryonnaires. Ailleurs, certains traits d’organisation indiquent l’apparition prochaine de groupes jusque-là inconnus, et les types qui les présentent ont ainsi le caractère des types prophétiques. D’autres fossiles enfin, réunissant en eux des caractères qu’on ne trouve aujourd’hui que disséminés chez des êtres d’ailleurs éloignés les uns des autres, constituent pour lui des types synthétiques. Or, il est évident, disent les transformistes, que ces différents types embryonnaires, prophétiques, synthétiques, ne font que diminuer les distances qui séparent les orga-
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nismes actuels, que resserrer les liens de parenté, un peu lâches en apparence, qui les unissent.
Vers 1835, Sars étonna le monde savant en lui révélant l’étrange mode de développement de la famille des méduses, procédant des polypiers, dont on avait fait jusqu’alors deux classes distinctes.
Sars (Michaël), né à Bergen en 1805, était fils d’un capitaine au long cours, Après avoir achevé ses études à Christiania, il choisit pour carrière le ministère évangélique. Successivement pasteur à Kinn et à Manger, localités situées sur le littoral, il s’éprit du spectacle de la mer et de ses merveilles, source intarissable d’observations intéressantes. Il explora les grèves rocheuses, étudia les mœurs et le développement des animaux marins, et publia plusieurs mémoires qui, par l’exactitude des descriptions et la précision des détails, attirèrent l’attention du monde savant. 11 découvrit et décrivit plusieurs espèces nouvelles de zoophytes, de mollusques et d’annélides, reconnut la singulière transformation des méduses : polypes pendant les premières phases de leur existence, méduses dans la dernière période de leur vie ; ce que nul n’avait soupçonné avant lui. Sars reconnut également avant tous les autres les premiers états des échinodermes si connus sous le nom d’étoiles de mer (astéries), et les phases embryonnaires des mollusques nus. En 1846, il publia la première partie de sa Faune du littoral de la Norvège, dont la suite ne parut que dix ans plus tard ; puis un travail important sur les restes fossiles de la période quaternaire en Norvège.
Sars fut nommé professeur de zoologie à Christiania, en 1856, et mourut le 22 octobre 1869, à 1 âge de soixante-quatre ans.
Nous avons exposé les idées de Lamarck sur la variabilité et la descendance commune des espèces. Venu trop tôt, ce grand naturaliste n’a été qu’un précurseur; mais depuis sa mort la science a grandi, et les faits accumulés ont jeté un jour nouveau sur des généralisations qui ne pouvaient être comprises par ses contemporains. Malgré les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire, de Bory de Saint-Vincent, de Léopold de Buch, de von Baër, de Serres, etc., la théorie de la descendance était repoussée par presque tous les naturalistes, et la crovance à l'immutabilité de l’es-
pèce était générale, quand parut, en 1859, le livre célèbre de Darwin.
Charles-Robert Darwin, dont les doctrines, connues sous le nom de darwinisme ou de transformisme , ont provoqué, dans ces derniers temps, de si bruyants débats, naquit à Shrewsbury, dans le Shropshire, le 12 février 1809. Son père, Robert-Waring Darwin, était médecin dans cette ville et jouissait d’une réputation scientifique assez grande pour être admis comme membre dans la Société royale de Londres, et son grand-père, Erasme Darwin, qui appartenait également à ce corps savant, s’était fait connaître comme naturaliste, médecin et poète. Il avait même publié un livre fort remarqué à l’époque de son apparition (1796), la Zoonomie, traité sur les lois de la vie animale, où il professait des doctrines se rappro-
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chant, à certains égards, de celles de son petit-fds.
Charles Darwin fit ses premières études à Shrewsbury; mais il fut envoyé, à l’âge de seize ans, à l’Université d’Edimbourg, où il passa deux ans, et enfin au célèbre Christ’s College, de Cambridge, où le professeur Henslow développa en lui ses goûts innés pour l’histoire naturelle. A peine avait-il passé ses examens et pris ses grades (1831), qu’il lui advint le grand événement qui le lança définitivement dans la voie qu’il devait suivre avec tant de succès.
Le gouvernement britannique ayant décidé une expédition scientifique autour du monde, fit armer, dans ce but, un brick de dix canons, le Beugle, dont le commandement fut confié au capitaine Fitzroy, officier très distingué comme savant. Celui-ci demanda qu’on lui adjoignît un naturaliste pour recueillir et conserver les animaux et les plantes découverts dans le voyage, et le professeur Henslow saisit cette occasion de recommander son élève, le jeune Darwin, dont il appréciait les heureuses qualités.
Charles Darwin avait vingt-deux ans; il accepta avec enthousiasme l’occasion qui se présentait de voir le monde, et partit à bord du Beugle, le 27 décembre 1831. Le voyage dura cinq années, pendant lesquelles il visita le Brésil, la Terre de Feu, les côtes occidentales de l’Amérique du Sud, les îles de l’océan Pacifique, l’Australie, pays le mieux faits pour développer les forces latentes de son esprit et lui suggérer les graves problèmes biologiques. Pendant ces cinq années, Darwin accumula un nombre incalculable d’observations et d’idées, dont il publia un résumé
dans un ouvrage ayant pour titre : Voyage cl’un naturaliste autour du monde (Londres, 1840), et l’on peut dire que ses idées évolutionnistes sont déjà là en germe. Peu après son retour, il fut nommé membre de la Société royale de Londres, puis secrétaire de la Société géologique.
En 1839, il épousa sa cousine du côté maternel, miss Emma Wedgwood, petite-fille du célèbre potier anglais, et alla se fixeràDown-House, dans le comté de Kent. C’est là que Darwin passa le reste de sa vie, au milieu de ses collections, de son jardin, de sa famille, et occupé de ses travaux scientifiques. Pendant vingt ans, il rassembla patiemment les matériaux du monument qui fut le couronnement de sa vie et réflé-
Bcbit sur le problème de l’évolution des êtres organisés.
Toutefois, il ne resta pas inactif pendant ces vingt
B années et enrichit tour à tour chacune des branches de l’histoire naturelle. Il publia d’abord son mémoire sur les Récifs de corail , et « ce traité seul, dit le professeur Geikie, l’aurait placé au premier rang des investigateurs de la nature » ; puis, en 1846, ses Observations géologiques sur ï Amérique du Sud;
jen 1854, il donna son magnifique travail sur les Cirripèdes ; puis enfin, en 1859, son livre devenu célèbre : De l'origine des espèces , dans lequel il s’efforce de prouver que toutes les espèces animales ou végétales, passées et actuelles, descendent par voie de transformations successives de quelques types originels et peut être d’un archétype primitif unique ; que la vie s’est d'abord montrée sur la terre sous une
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forme simple, d’où sont sorties, par une série ininterrompue de modifications successives, toutes les formes, si complexes soient-elles, que nous révèle l’étude de la nature. C’est cette théorie de développement graduel des formes spécifiques qui porte le nom de théorie de l'évolution ou du transformisme.
Plusieurs naturalistes avaient, avant Darwin, pensé que les êtres vivants sont liés généalogiquement entre eux, et il suffit de citer les noms de Buffon, de Lamarck, d’Étienne et d’Isidore Geoffroy Saint- Hilaire, de Bory de Saint-Vincent, de Léopold de Buch, de Gœthe, pour ne mentionner que les morts. C’étaient au fond leurs opinions sur le degré de variabilité des êtres vivants et sur leur origine qui divisaient Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, et firent éclater entre ces deux hommes de génie la brillante discussion dont l’Académie des sciences de Paris a gardé le souvenir.
Cependant, l’opinion de Cuvier prévalut, et la doctrine du transformisme semblait tombée dans l’oubli, lorsque l’idée nouvelle de la sélection naturelle, apportée par Darwin dans son livre De l'origine des espèces , lui donna une nouvelle vie. Les ouvrages qui suivirent ne sont que le développement et la preuve des principes proclamés dans ce livre; il y répond aux objections faites à sa théorie.
Comme Lamarck, Darwin soutient la variabilité de l’espèce ; à l’appui de cette opinion, il invoque l’existence d’espèces douteuses et l’impossibilité d’établir une séparation bien nette entre l’espèce et ses sub-
divisions qu’on appelle races ou variétés. C’est une distinction purement relative, basée sur une différenciation plus ou moins marquée, que cette différenciation s’accentue davantage dans une forme regardée comme une variété, et celle-ci deviendra une espèce. « On peut donc, dit Darwin, considérer une variété bien prononcée comme une espèce naissante. »
Recherchant les procédés par lesquels s’opèrent les changements que subissent les espèces, il étudie les variations produites par l’action de l’homme chez les espèces domestiques : De la variation des animaux et des plantes sous l’action de la domestication. L’art des éleveurs et des horticulteurs consiste à faire choix des individus les mieux doués, sous le rapport de telle ou telle qualité qu’on recherche en eux. On choisit ainsi et l’on réserve pour la reproduction, pendant une série de générations successives, ceux qui présentent au plus haut degré le caractère qu’il s’agit de développer. L’accumulation , répétée par voie d’hérédité, de différences primitivement très faibles, amène, au bout d’un certain temps, des modifications telles que les formes ainsi obtenues seraient regardées, par un naturaliste qui les rencontrerait à l’état sauvage, comme des espèces distinctes. C’est là la sélection par l’homme ou sélection artificielle , basée, comme on le voit, sur ces deux propriétés fondamentales des animaux et des végétaux : la variabilité et l’hérédité.
Darwin se demande s’il existe dans la nature un procédé analogue à la sélection, et il le trouve dans les conditions d’existence auxquelles les êtres vi-
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vants sont soumis, conditions qui déterminent une sélection naturelle comparable à celle par laquelle l’homme modifie si profondément les espèces domestiques.
La théorie de cette sélection naturelle forme la partie essentielle de l’œuvre de Darwin et constitue véritablement le darwinisme. La sélection naturelle est la conséquence d’un fait général et incontestable que l’auteur désigne par l’expression de lutte pour l’existence ( struggle forlife), c’est-à-dire les difficultés de tout genre que rencontrent, pour vivre et se reproduire, les êtres organisés, dont la plupart périssent au début même de l’existence ! Il ne peut en être autrement; car, si tous les germes produits réussissaient à se développer, la multiplication des individus vivants serait telle, que la nourriture et l’espace leur manqueraient bientôt. Il faut donc que beaucoup d’entre eux succombent sous des influences diverses.
« C’est, dit Darwin, la doctrine de Malthus appliquée aux règnes animal et végétal, agissant avec toute sa puissance, et dont les effets ne sont mitigés ni par un accroissement artificiel de nourriture, ni par des entraves restrictives apportées à la reproduction. » Tout organisme doit donc lutter dès sa naissance contre une foule d’influences ennemies ; la vie est pour lui un combat incessant dans lequel il succombera s’il n’est pas suffisamment armé ou s’il est placé dans de mauvaises conditions. Dans cette concurrence à laquelle sont soumis tous les êtres organisés, la victoire appartient évidemment aux individus
les mieux doués, à ceux qui ont sur leurs rivaux une supériorité quelconque. Les autres, moins bien partagés, doivent succomber, et c’est ce résultat nécessaire et fatal de la lutle pour l’existence que Darwin a appelé du nom de sélection naturelle ou survivance du plus apte.
Or, l’avantage auquel les individus favorisés ont dû de triompher dans la lutte, est transmis par eux à leurs descendants, en vertu de la loi d’hérédité, et parmi ceux-ci, les mieux dotés, c’est-à-dire chez qui la même particularité sera le plus développée, l’emporteront à leur tour sur leurs compétiteurs. Il s’ensuit qu’à chaque génération cette particularité s’accentuera davantage et atteindra, au bout d’un certain temps, une importance suffisante pour différencier à un haut degré les organismes ainsi modifiés de leurs premiers parents.
La lutte pour l’existence intervient donc comme le ferait l’éleveur ou le cultivateur, par la sélection artificielle, et a pour conséquence le perfectionnement de l'être par rapport aux conditions de milieu où il se trouve. Non seulement ces variations vont grandissant de génération en génération, mais la différenciation de forme qui en résulte s’accroît encore par la production de modifications secondaires qu’elles entraînent à leur suite, en vertu de la corrélation qui unit les organes entre eux. C’est là ce que Darwin désigne sous le nom de variation corrélative. « J’entends par cette expression, dit-il, le fait que les différentes parties de l'organisation sont, dans le cours de leur croissance et de leur développement, si inti-
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mement liées entre elles, que lorsque de légères variations en affectent une et s’accumulent par sélection naturelle, d’autres se modifient aussi. »
Diverses influences se combinent, en outre, à la sélection naturelle pour modifier les organismes, en mettant en jeu leur faculté d’adaptation au milieu dans lequel ils vivent; telles sont les conditions d’alimentation, de climat, celles qui tiennent aux habitudes, à l’usage et au défaut d’usage des parties. Les exemples de ce genre sont nombreux. C’est ainsi que Darwin a constaté que, chez les canards domestiques, les os des ailes sont moins développés que chez les canards sauvages, tandis que ceux des pattes le sont davantage ; et cela vient de ce qu’ils se servent beaucoup moins des unes et beaucoup plus des autres. La sélection naturelle a une puissance infiniment plus grande que la sélection pratiquée par l’homme. Elle s’exerce pendant la durée de périodes géologiques d’une incalculable longueur et atteint à des effets prodigieux par l’accumulation des résultats. La condition essentielle de cette puissance, c’est le temps, et Darwin insiste avec force sur la lenteur extrême avec laquelle agit la sélection naturelle. Si l’homme a réussi à faire varier dans les proportions les plus étendues les espèces dont il a fait ses compagnes habituelles, et cela dans un petit nombre d’années, que n’a pu faire la nature dans des milliers de siècles ?
La transformation lente des organismes, tel est donc le résultat général des influences diverses que les êtres vivants subissent dans la nature. Cette trans-
formation ne suit pas une marche uniforme dans tous les cas. Elle s’opère suivant des directions différentes et donne lieu à l’apparition d’un nombre plus ou moins grand de formes, dont les unes s’éteignent et dont les autres deviennent le point de départ de variations nouvelles. Les formes ainsi produites vont donc en s’écartant toujours davantage les unes des autres et de la souche primitive, et elles atteignent, au bout d’une longue série de générations, un degré de différenciation suffisant pour constituer ce qu’on appelle des espèces distinctes. Les rapports de ressemblance qu’on remarque entre les espèces et qu’on désigne sous le nom & affinités naturelles, s’expliquent par le lien commun de descendance qui les unit. Ces affinités vont en diminuant en même temps que le degré de parenté s’éloigne, d’où la formation de ces groupes subordonnés les uns aux autres, genres, familles, etc., dont se compose la classification. Celleci n’est, en réalité, rien autre chose que l’arbre généalogique des êtres vivants.
Darwin a trouvé de nombreuses preuves à l’appui de sa doctrine dans l’embryologie et la paléontologie. Un dès résultats les plus remarquables fournis par l’embryologie est celui de l’identité d'origine des êtres vivants, qui tous ont pour point de départ la cellule.
Quand on compare les embryons d’animaux répondant à un même type d’organisation, on est frappé de la ressemblance qu’ils présentent pendant les premières périodes de leur développement. Les embryons de mammifères, d’oiseaux, de lézards, de
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serpents, etc., sont tellement semblables entre eux aux premiers états de leur développement, tant dans leur ensemble que par le mode d’évolution de leurs parties, qu’un habile naturaliste ne saurait les distinguer. L’embryon suit une marche progressive dans le cours de son développement, et celui-ci reproduit dans ses phases successives et sous forme transitoire des dispositions qui, à l’état permanent, caractérisent les groupes inférieurs du même type. « L’histoire de l’évolution individuelle est une répétition courte et abrégée, une récapitulation en quelque sorte de l’histoire de l’évolution de l’espèce.
L’examen des restes fossiles tirés des couches sédimentaires qui entrent dans la composition de l’écorce terrestre, montre que les formes organiques anciennes diffèrent de celles qui vivent actuellement, et l’on constate, d’une manière générale, que les formes éteintes s’éloignent d’autant plus des formes actuelles qu’elles sont plus anciennes et que, des premières aux dernières, l’organisation va en se compliquant et se perfectionnant de plus en plus. Cette loi du progrès des êtres dans le temps, admise par tous les paléontologistes, s’accorde entièrement avec la théorie de Darwin.
« Toutes les lois essentielles établies par la paléontologie, dit-il, proclament clairement que les espèces sont le produit de la génération ordinaire, les formes anciennes ayant été remplacées par des formes nouvelles et améliorées, elles-mêmes le résultat de la variation et de la survivance du plus apte. »
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On doit à Darwin de nombreux travaux dans les grandes divisions de l’histoire naturelle ; tous les géologues connaissent ses observations sur la géologie de l’Amérique du Sud, sur les îles volcaniques, sur la structure des îles madréporiques, et l’on met au nombre des plus importantes découvertes en botanique celles qu’il a publiées dans ses mémoires : De la fécondation des orchidées par les insectes (1870), Des mouvements et des habitudes des plantes grimpantes (1875), les Plantes insectivores (1875), sur le polymorphisme et sur le croisement des diverses espèces, etc. La plupart de ces ouvrages, et notamment celui De l'origine des espèces , ont été traduits dans toutes les langues. Ce dernier l’a été en français plusieurs fois, sans compter les innombrables interprétations auxquelles il a donné lieu. Ce livre, qui obtint, dès son apparition, un succès immense, et dont plusieurs éditions furent épuisées en quelques mois, est un des plus savants et en même temps des plus lucides et des plus logiques de notre époque. Son curieux mémoire sur les Vers de terre fut son dernier travail.
Charles Darwin expira dans les bras de son fils, le 18 avril 1882, après une courte, mais pénible maladie. Des regrets universels accueillirent cette perte dans tous les pays civilisés, et l’Angleterre, pour rendre à la mémoire du grand naturaliste philosophe l’honneur dû à son mérite, lui donna un tombeau dans l’abbaye de Westminster.
Nature d’élite, aussi heureusement doué du côté des qualités morales que de celles de l’esprit, Darwin
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était non seulement un des plus savants naturalistes de notre époque, un observateur sagace et profond, un philosophe dans la véritable acception du mot; c’était encore un grand et noble cœur, plein de générosité, d'affection, de sincérité et de modestie. Il fut aimé et admiré de tous ceux qui le connaissaient, et ses adversaires eux-mêmes se sont toujours plu à reconnaître sa loyauté et sa courtoisie, bien que quelques-uns n’aient pas toujours suivi son exemple.
En admettant que l’hypothèse de Darwin ne soit pas l’expression exacte de la vérité, on ne peut nier qu’elle contienne une idée grande et hardie qui permet d’expliquer et de rattacher les uns aux autres des phénomènes de la vie organique regardés jusqu’alors comme absolument inexplicables. Elle aura eu ce mérite de faire naître une foule d’idées nouvelles, de constater des faits nouveaux, de suggérer un grand nombre de travaux importants. C’est une hypothèse féconde en résultats, et cela seul doit mériter à son auteur la reconnaissance des savants. Il faut d’ailleurs être un homme de génie pour avoir pu donner une vie nouvelle à des idées que des hommes comme Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire n’avaient pu sauver de l’oubli.
Le livre de Darwin sur Y Origine des espèces est venu raviver avec une force nouvelle la discussion de l’immuabilité des espèces et du transformisme. Depuis trente ans que Darwin a prononcé le nom de sélection naturelle, la pensée scientifique semble avoir complètement changé de direction. Reconstituant les faunes et les flores des temps passés, dont on retrouve
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les débris ensevelis dans les couches géologiques, la paléontologie fournit à la science les données les plus inattendues. De même que l’hypothèse des révolutions du globe s’est effondrée; celle des créations successives tombe devant les faits. Des faunes et des flores diverses se succèdent à la surface du globe à mesure qu’il poursuit son évolution, mais aucune d’elles n'apparaît ou ne disparaît en bloc. Les espèces s’éteignent une à une et naissent une à une, de telle sorte que leur ensemble subit insensiblement dans le cours des âges une incessante transformation. Ces faits ont fait admettre que les animaux et les plantes qui existent de nos jours ont un rapport génétique avec ceux d’un passé lointain, et le naturaliste qui n’attribue plus aux espèces une importance prédominante, cherche entre elles des rapports qui lui permettent de trouver le lien par lequel le présent se rattache au passé.
Les idées de Darwin ont rapidement fait leur chemin, et l’on peut dire qu’aujourd’hui la grande majorité des naturalistes les a adoptées. Leurs principaux représentants sont : en Angleterre, Wallace, Huxley, Egerton, Bell, Woodward; en Allemagne, Carus, Hœckel, Barande, Zittel; en France, Martins, Gaudry, Alphonse Milne Edwards, Edmond Perrier, de Saporta; van Beneden, en Belgique; Pictet et Rutimeyer, en Suisse; Bianconi et Sismonda, en Italie; Dana, Newberry, en Amérique.
Parmi les adversaires de Darwin, le plus remarquable par l’autorité de son nom, par son savoir, son
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impartialité et la courtoisie de sa discussion, fut M. de Quatrefages, membre de l’Institut, professeur d’anthropologie au Muséum d’histoire naturelle, récemment enlevé à la science et à la vénération de tous ceux qui l’ont connu.
Jean-Louis- Armand de Quatrefages naquit le
10 février 1810 à Berthezène, petit village situé dans la vallée de Valleraugue, en pleine montagne des Gévennes, où son père, issu d’une ancienne famille attachée à la Réforme, possédait une propriété. Il reçutla première instruction d’un jeune pasteur protestant, puis il entra au collège de Tournon, où il devint l’élève favori du mathématicien Sornin. Il suivit ce dernier à Strasbourg, lorsqu’il fut nommé professeur d’astronomie à la Faculté des sciences de cette ville, et s’adonna d’abord aux sciences mathématiques dont il acquit le doctorat à l’àge de dixneuf ans. Puis il obtint, au concours, la place de préparateur de chimie et de physique à la Faculté de médecine.
En même temps, pour obéir au désir de son père,
11 commença, à Strasbourg, ses études médicales et passa sa thèse de docteur en 1832. Il alla peu après rejoindre sa famille établie à Toulouse pour y exercer la médecine, et fonda, dans cette ville, un .Journal cle médecine et de chirurgie. Travailleur infatigable et porté par ses goûts vers l’histoire naturelle, il accepta le cours de zoologie à la Faculté des sciences, et y créa, avec ses propres ressources, un petit musée. Ce fut à cette époque qu’il publia ses premiers mémoires sur J anatomie et V embryologie des Mollusques
d’eau douce (Lymnées, Planorbes et Anodontes), dans les Annales des sciences naturelles.
Mais, bientôt, le jeune savant, ne trouvant pas le champ assez vaste pour ses travaux et sa noble ambition, résigna ses fonctions et vint s’installer à Paris, près de ce Jardin des Plantes où il devait professer plus tard avec tant d’éclat. Accueilli par le savant Milne-Edwards, en qui il trouva un protecteur et un ami, de Quatrefages se mit avec ardeur au travail. Il se fit recevoir docteur ès sciences naturelles et s'adonna principalement à l’étude des animaux inférieurs de la faune maritime qu’il allait étudier chaque année sur les côtes de l'Océan et de la Méditerranée. 11 publia sur l’anatomie et la physiologie de ces animaux, un grand nombre de mémoires qui appelèrent sur lui l’attention des savants, et ses excursions sur le littoral fournirent à sa plume élégante le sujet d’une série d’articles intéressants dans la Revue des Deux Mondes , articles qu’il réunit plus tard en deux volumes sous le titre de : Souvenirs d’un naturaliste , charmant ouvrage qui le fit connaître du public lettré.
Nommé, en 1850, professeur d’histoire naturelle au lycée Napoléon, il fut appelé, deux ans après, à occuper le fauteuil devenu vacant à l’Académie des sciences par la mort de Savigny, et, en 1855, il fut désigné pour professer, au Muséum, l’anthropologie, science à laquelle il imprima une impulsion toute nouvelle. Ses prédécesseurs dans cette chaire, Portai, Flourens et Serres, n’avaient considéré l’homme qu’au point de vue de l’anatomie et de la physiologie, de
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Quatrefages y appliqua la méthode des naturalistes et ne laissa dans l’ombre aucune des questions que soulève l’histoire naturelle de notre espèce. C’est dans l’application rigoureuse des méthodes scientifiques qu’il a cherché la solution de ces problèmes parfois si violemment controversés, et sans jamais s’écarter de la sincérité calme et de la courtoisie qui caractérisaient sa discussion. Aussi le considère-t-on, avec W. Edwards et Broca, comme l’un des fondateurs de cette science.
Spiritualiste convaincu, mais recherchant avant tout la vérité, et d’une loyauté incontestable, de Quatrefages proclamait qu'en matière de science on devait soigneusement laisser à l’écart toutes les questions religieuses et philosophiques, et n’admettre que l'expérience et l’observation; ligne de conduite qu’il a toujours suivie. Sa parole claire; facile, élégante, sa méthode sûre et consciencieuse lui acquirent le renom d’un professeur éminent. Sa dialectique serrée, son style pur et plein d’attrait, sa bonne foi, sa bienveillance et sa déférence, même pour les opinions qu’il ne partageait pas, tout en le laissant un adversaire redoutable par sa science et son raisonnement, faisaient de lui un polémiste dont Darwin a pu dire « qu’il aimait mieux être critiqué par M. de Qualrefages que loué par beaucoup d’autres » .
Le transformisme lui semblait une simple hypothèse, trop souvent contredite par les faits, et il le combattit jusqu’à son dernier jour, mais en rendant hommage au mérite et à la sincérité de Darwin, à la valeur de ses travaux, et, lors de la discussion aca-
démique sur les titres du savant naturaliste anglais, il fut, avec Milne-Edwards, l’un de ses ardents défenseurs.
Comme anthropologiste, de Quatrefages est monogéniste *. Pour lui, tous les hommes appartiennent à une seule et même espèce ; les différences qui' distinguent les groupes humains sont des caractères de races ; ce qui le prouve, c’est que le croisement entre les races humaines les plus diverses s’accomplit sous nos yeux.
« L’espèce humaine s’est montrée sur un point circonscrit du globe qui s’est peuplé successivement par voie de migrations. Dans ces migrations, l’homme, exposé à l’action de milieux nouveaux, ne pouvait que se modifier. Cela même explique la formation d’un certain nombre de races qui, par leur croisement, ont donné naissance à des populations métisses. Les faits de variation et les différences existant chez l’homme de groupe à groupe sont de môme nature que ceux constatés de race à race chez les animaux, et, en comparant ces derniers et l’homme, on voit que les limites de variation entre le blanc et le nègre, ces races extrêmes de l’espèce humaine, sont moins étendues que chez les animaux (chiens, pigeons, poules, etc.). »
De Quatrefages fut l’un des premiers à proclamer l’ancienneté de l’homme. Après avoir étudié avec soin les découvertes de 'Boucher de Perthes, sa conviction fut faite, et il n’hésita pas à faire remonter l’existence de l’espèce humaine à l’époque tertiaire. Chargé par \. Voir p. 3o2.