ORIGINE DES SCIENCES. O
son arc ; il aiguisa d’autres petits cailloux pour acérer ses flèches, et put, ainsi armé, arrêter l’animal le plus agile dans sa course, ou attaquer de loin les plus féroces.
Il tira enfin du feu de ces mêmes cailloux en les frappant l’un contre l’autre. La découverte du feu, source de chaleur et de lumière, a été, sans contredit, une des plus précieuses conquêtes de l’homme sur la nature. Ce fut un pas immense dans la voie de la civilisation; avec lui devaient naître la sociabilité, les joies du foyer domestique, toutes les industries. 11 réfléchit alors sur lui-même, sur ses forces, sa puissance ; ses yeux se dessillèrent et il reconnut qu’il n’était pas né pour végéter à la manière des brutes, mais pour les dominer et les assujettir.
Obéissant à cet instinct du progrès, qui est un des plus nobles attributs de notre espèce, il améliora ses outils et ses armes. Bientôt la terre lui livra le fer et les métaux, instruments de force et de domination ; les tribus des plantes lui offrirent tour à tour d’abondantes nourritures, des vêtements, des abris et des demeures, avec leur bois, leur écorce, leur feuillage, leurs fruits ; les animaux vaincus reconnurent sa suprématie. Le chien vint le premier lui offrir son zèle, son courage, sa fidélité, et l’aida à soumettre le bœuf, le cheval, la chèvre, et, avec son aide, il put combattre avec avantage ceux que leur férocité rendait indomptables.
Les peuples chasseurs, plus rapprochés que les autres de la vie sauvage, étudièrent surtout les instincts propres aux animaux de proie. Les peuples
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pasteurs, au contraire, menant une existence plus douce et plus régulière, furent plus portés à la contemplation et à l’observation.
L’agriculteur apprend de quelle manière le soleil et la pluie agissent sur la croissance de la plante ; il observe la germination de sa graine, son développement, sa floraison, sa fructification. De môme, le pâtre recueille un grand nombre d’expériences sur la nutrition et la propagation des animaux qu’il garde; il devient familier avec leurs maladies; ce sont eux qui lui apprennent, par leur instinct, à distinguer les plantes nutritives des plantes vénéneuses. Il cherche des herbes médicinales pour guérir ses bêtes, et il les emploie ensuite pour l’homme. Constamment en rapport avec la nature, l’agriculteur et le pâtre observent ses phénomènes ; ils s’instruisent sur le mouvement des astres et la corrélation de leur évolution avec les saisons. C’est ainsi que s’acquirent les premières notions des sciences.
La supériorité de l'homme sur les animaux consiste surtout dans son esprit de recherche. L’observation de la nature, qui conduit à l’invention, n’a d’abord qu’un but pratique : celui de satisfaire à ses besoins matériels ; plus tard, la science, qui tire son origine des besoins intellectuels, le pousse à se rendre compte de l’essence des choses et des phénomènes de la nature. Les premières observations comparatives furent les commencements de la science, et l’histoire de ses progrès est celle de l’esprit humain et de la civilisation.
LA CIVILISATION EN ORIENT
Antiquité du genre humain; son berceau présumé; ses migrations. — La civilisation en Chine ; les Hindous; les Chaldéens; les Mèdes et les Perses. — Antiquité de la civilisation égyptienne ; les Hébreux ; Moïse. — Les Phéniciens.
La haute antiquité du genre humain ne fait plus question aujourd’hui ; l’homme a laissé des preuves indiscutables de son existence à une époque géologique antérieure à la nôtre. Il a vécu au milieu de grands animaux aujourd’hui tous disparus, tels que l’éléphant à crinière, le rhinocéros à narines cloisonnées, l’ours et le tigre des cavernes, le cerf gigantesque, l’aurochs. Il est contemporain de ces espèces perdues, puisqu’on retrouve ses restes mélangés avec les leurs, ainsi que les débris de son industrie : haches, couteaux, lances, flèches en silex taillé.
A une époque qu’un géologue célèbre fait remonter à cent mille ans, que d’autres font reculer à dix mille siècles, l'espèce humaine fit son apparition sur la terre. Quelques auteurs veulent qu’il y ait eu dans chaque pays une population autochtone, c’est-à-dire née sur le sol qu’elle habitait ; mais l’opinion la plus généralement admise, c’est qu’il y a eu un centre d’apparition unique, d’où sont parties les colonies qui ont peuplé le globe.
Ce berceau de l’humanité serait le plateau central de l’Asie, suivant les uns; il serait situé bien plus au
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nord, selon d’autres. D’après ces derniers, ces contrées, aujourd’hui glacées, jouissaient alors, c’està-dire vers la fin de l’époque tertiaire, d’un climat tout au moins tempéré ; la paléontologie botanique en offre la preuve. Le mammouth, le rhinocéros laineux, le renne, y vivaient, et, au milieu d’eux, les premiers hommes. Lorsque se produisit cet abaissement considérable de la température que les géologues ont désigné sous le nom d 'époque glaciaire , la végétation s’appauvrit peu à peu, puis disparut dans le nord de l’Asie. Les herbivores gagnèrent des contrées plus chaudes, qui, seules, pouvaient les nourrir, et les habitants durent émigrer en masse à la fois, pour trouver un climat plus doux et pour ne pas perdre de vue les grands pachydermes et les ruminants qui constituaient leur gibier habituel1.
Marchant surtout vers le soleil, ces voyageurs aventureux arrivèrent dans les contrées méridionales et peuplèrent l'Inde et la Chine ; et ce sont, en effet, de tous les peuples, ceux dont les monuments, les annales et la civilisation paraissent les plus anciens.
Sans nous arrêter à l’histoire mythique et légendaire des Chinois, qui embrasse une durée de cent vingtneuf mille six cents ans, leurs annales, dont le caractère est plus authentique, semblent prouver qu’ils sont, sinon le plus ancien de tous les peuples, tout au moins celui dont la civilisation remonte le plus haut. Leur premier législateur dont il est fait mention, Fo-Hi, qui régnait 3218 ans avant notre ère,
\ . Voir A. de Quatrefages, Introduction à l'étude des races humaines, t. I, chap. vi. Hennuyer, éditeur.
LA CIVILISATION EN ORIENT
a laissé le plus ancien monument écrit, le premier livre des Kings, recueils où sont déposés les secrets de leur civilisation.
Son successeur, Ghin-Noung ou le Divin Laboureur, inventa la charrue, enseigna à son peuple l’art de cultiver la terre et d’extraire le sel de l’eau de mer. On lui attribue l’invention de la médecine et la composition d’un traité d’histoire naturelle qui aurait servi de modèle à tous les ouvrages du même genre. Le Penthscio-Fang-Chou est un recueil d’observations sur les propriétés des plantes et sur tout ce qui tient aux sciences naturelles et à la médecine.
Hoang-Ti, qui régnait 2785 ans avant notre ère, fonda un collège d’astronomie, fit dresser le calendrier qui réglait les travaux agricoles suivant les saisons, et fut, dit-on, l’inventeur de la boussole. C’est à sa femme Si-Ling que l’on doit l’art d’utiliser la soie.
Yao (2357) s’occupa aussi beaucoup d’astronomie. On voit avec étonnement dans le Chou-King , dont on ne saurait contester l’ancienneté, qu’il connaissait la grande période ou cycle luni-solaire retrouvé par les astronomes modernes.
Le Chou-King nous apprend que, 2200 ans avant notre ère, Yu perfectionna les méthodes d’agriculture, et que, sous son règne, on cultivait cent espèces de grains, principalement le blé, le riz, le panis, le mil noir (sorgho?), les pois, les fèves, le chanvre, le coton. On lui attribue un ouvrage d’histoire naturelle, le Chan-Haï-King, qui contient, en deux cent soixante volumes, la description des productions des trois règnes en Chine.
Vers l’an 550 avant Jésus-Christ, naquit le célèbre philosophe Ivong-F u-Tsé, connu en Europe sous le nom de Confucius. Nous le citons, bien qu’il ait peu contribué aux progrès des sciences naturelles, comme un des bienfaiteurs de l'humanité. 11 se livra de bonne heure à l’étude et à la méditation, et entreprit de réformer les mœurs de son pays. A peine âgé de vingt-cinq ans, il parcourut les provinces, prêchant la morale et la piété fdiale, et fut bientôt entouré de nombreux disciples qui l’aidèrent dans sa noble entreprise. Sa réputation de sagesse et de savoir le fit appeler à la cour, et le roi le prit pour premier ministre. Il profita de son passage au pouvoir pour corriger les mœurs, réformer la justice, encourager l’agriculture et le commerce ; mais sa morale sévère et son austérité déplurent bientôt à la cour, et il quitta le pouvoir pour reprendre son enseignement et ses travaux. Il a laissé des traités de morale et de politique, des écrits sur l’histoire de la Chine ; il révisa les Kinç/s , livres sacrés des Chinois. Sa philosophie, toute pratique, fait consister la sagesse dans la modération, et sa morale est des plus pures.
Les Chinois possédaient des livres d’anatomie ornés de figures. Plusieurs fois des criminels avaient été livrés aux médecins afin que leur mort fût utile à la science ; il paraît même que la circulation du sang leur était connue fort anciennement. L’examen du pouls jouait chez eux un grand rôle dans le diagnostic ; l’acupuncture ( tcha-tchin ) était un de leurs moyens curatifs les plus employés. Malheureusement, beaucoup de ces ouvrages, précieux au point de vue
LA CIVILISATION EN ORIENT
de l’histoire de la science, sont aujourd’hui perdus.
En 247 avant notre ère, un dominateur, Tsing-Chi- Hoang-Ti, s’empara du pouvoir ; il fit brûler les livres et persécuta les savants. Comme compensation, il donna aux Chinois la fameuse muraille qui sépare la Chine de la Mongolie.
Vers la fin du seizième siècle, l’empereur Chin- Tsong, protecteur des lettres, fit rédiger le Penthsao- Kang-Mou, vaste recueil d’histoire naturelle partagé en cinquante-deux livres. Il contient la description des productions des trois règnes, distribuées en classes, ordres et espèces, et près de huit mille recettes médicinales. Cette belle collection, qui a servi de base à tous les traités composés postérieurement, et notamment à la partie de l’encyclopédie japonaise qui se rapporte à l’histoire des êtres naturels, a un mérite incontestable. On est surtout étonné d’y retrouver la nomenclature binaire, principe de la classification de Linné, ce qui n’ôte rien à la gloire de ce dernier, à qui le Penlhsao-Kang-Mou était certainement inconnu.
C’est d’ailleurs au génie de leur langue qu’il faut attribuer ce fait. On sait que les Chinois ont une écriture figurative : la tête d’un taureau, les cornes d’un bélier, les ailes d’un oiseau, les feuilles pendantes d’un bambou, le port des céréales, etc., se reconnaissent au premier coup d’œil dans les signes affectés à ces différents êtres, malgré la forme très altérée que les variations de l’écriture moderne leur ont fait prendre. Aux radicaux primitifs, répondant à l’ensemble des productions des trois règnes, ils
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ajoutent le nom particulier que l’objet a reçu dans la langue parlée ; de là chaque être se trouve pourvu d’une dénomination binaire : chien-chien, chienloup, chien-renard ; cheval, cheval-âne, cheval-mulet, cheval-chameau ; métal-argent, métal-cuivre, métalfer, etc. Ils se trouvaient ainsi, pour ainsi dire, nécessairement conduits à l’établissement de familles naturelles, imparfaites sans doute, mais qui dénotent des vues judicieuses et souvent ingénieuses.
Les Chinois, de tout temps enfermés chez eux, sont restés constamment étrangers au mouvement de la civilisation chez les autres peuples ; aussi, malgré l’antiquité de leur origine, ils ont peu fait pour le progrès des sciences. C’est à eux cependant que nous devons l’usage de la boussole, l’imprimerie stéréotype, la gravure sur bois et l’artillerie.
Les Hindous sont aussi vieux que les Chinois. Leur langue sacrée, le sanscrit, est l’une des plus riches et des plus anciennes que l’on connaisse, et les livres religieux, les poèmes épiques écrits dans cette langue, prouvent une civilisation très ancienne et très avancée.
L’esprit religieux et poétique des Hindous contraste avec le caractère sec et positif des Chinois ; mais les rêveries contemplatives de leur religion, en les enlevant à la vie réelle, et leur division rigoureuse en castes étrangères les unes aux autres ont toujours été des obstacles à leur développement scientifique.
Les brahmanes ou prêtres hindous, qui dominaient les autres castes, gardaient pour eux exclusivement toute espèce de connaissances ; cependant, sous leur
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influence, l’Inde prit un assez grand développement de civilisation. Les mathématiques y étaient particulièrement cultivées ; c’est aux Hindous qu’on doit les signes numériques appelés chiffres arabes, et c’est à eux également que les Arabes ont emprunté l’algèbre. Quant à l’astronomie, elle dégénéra chez eux en astrologie.
L’Inde possédait très anciennement une des littératures les plus riches ; elle se composait surtout des Vedas ou livres sacrés, de poèmes immenses tels que le Mahabharata et le Ramaycina , d’ouvrages philosophiques, etc. Les Védas , auxquels se rattachent les Oupavédas et les Pouranas , forment une vaste encyclopédie comprenant les hymnes religieux, les dogmes, la cosmogonie, des légendes mythologiques, des préceptes moraux ; divers livres y sont consacrés à la médecine, à la botanique, à la minéralogie, à l’histoire des animaux. On v trouve une observation assez
juste de l’évolution des êtres et des phénomènes naturels ; mais tout cela souvent obscurci par des fictions mythiques.
L’Inde avait des rapports commerciaux avec les étrangers; la Bible nous apprend qu’au temps de Salomon, vers l’an 1000 avant notre ère, les vaisseaux juifs se joignaient à ceux des Phéniciens et partaient des ports iduméens, sur le golfe Arabique, pour se rendre à Ophir, sur la côte occidentale de l’Inde, d’où ils rapportaient, après un voyage de trois ans, de 1 or, des pierres précieuses, de l’argent, de l’ivoire, du bois de santal, des singes et des paons. Tout porte à croire que les Hindous eux-mêmes étaient naviga-
teurs et qu’ils fondèrent de nombreuses colonies; les noms d’étymologie sanscrite ne laissent aucun doute à cet égard. L’Abyssinie, Madagascar et l’Égypte ellemême ont très probablement une origine indienne.
Quant aux monuments religieux des Hindous, ils datent de l’avènement du bouddhisme. Les premiers brahmanes n’avaient pas de temples ; comme les druides, ils préféraient les forêts pour accomplir leurs mystères. Les merveilleux temples d'Ellora, d’Elephanta, d’Ipsamboul, ne remontent guère à plus de quatre siècles avant notre ère.
Epuisé plus tard par les révolutions, par les conquêtes, par le partage de sa religion en mille sectes différentes, le puissant empire de l’Inde s’évanouit et passa sous diverses dominations étrangères.
Dans l’Asie occidentale, entre l’Indus et la Syrie, s’étend le pays d’Iran, vaste contrée où se sont succédé plusieurs empires, ceux des Bactriens, des Assyriens, des Modes, des Perses.
Dans les traditions orientales, Bactres passait pour la plus ancienne cité du monde, et Babylone pour la plus grande et la plus opulente ; mais l’histoire primitive de ces peuples est tellement remplie d’obscurité, qu’on cherche en vain à y faire pénétrer la lumière. Cependant, l’autorité toute-puissante des prêtres dépositaires des secrets de la science et la division de ces nations en castes semblent indiquer une origine commune avec les Hindous. L’histoire de ces peuples se résume, d’ailleurs, dans celle des Babyloniens, qui étaient arrivés au plus haut degré de la civilisation.
Babylone la Grande, dont les ruines révèlent en-