I.A CIVILISATION EN OltlENT
core l’antique splendeur, élevait sur 1 Euphrate ses murailles gigantesques, qui formaient un circuit de vingt-cinq lieues et étaient assez larges pour que deux chars y pussent passer de front. On mettait au nombre des merveilles du monde ses jardins suspendus, et l’on y admirait ses quais, ses palais, ses temples et ses cent portes de bronze. Les Ghaldéens, prêtres de Babylone, donnaient à cette ville une antiquité qui rivalisait avec celle des brahmanes de l’Inde. Leur empire existait, disaient-ils, depuis quatre cent mille ans; mais, d’après la Bible, il faudrait fixer la fondation de Babylone par Xemrod, le fort chasseur, vers l’an 3000 avant notre ère. C'est à Babylone que N.abuchodonosor avait son palais ; c’est dans cette ■ ville que régna Sémiramis, qui y éleva un mausolée . à Minus, son époux; c’est là, enfin, qu'Alexandre fut arrêté par la mort au milieu de ses conquêtes et au i moment où il voulait en faire la capitale de son vaste : empire. Au temps d’Hérodote (450 av. J. -G.), Babylone était la première ville du monde, aussi bien par son étendue et son opulence que par son commerce et son industrie. Ses fabriques fournissaient des étoffes précieuses et tous les objets du luxe oriental.
Les Ghaldéens, qui remplissaient à Babylone le rôle des brahmes de l’Inde ou de la caste sacerdotale, cultivaient avec succès l’astronomie. Ils avaient inventé le zodiaque et divisé, d’une manière exacte, l’année solaire. Lorsque Alexandre s'empara de Babylone (330 av. J.-C.), il y trouva un registre d’observations astronomiques suivies, qui remontaient à dix-neuf cent trois années et qu’il envoya à Aristote. Ils pos-
sédaient des connaissances assez étendues en agriculture et se livraient en grand à l’élevage du bétail. Leur médecine était tout empirique : les malades, lorsqu’ils recouvraient la santé, allaient en remercier les dieux et déposaient dans le temple, avec leurs offrandes, un tableau indiquant leur maladie et les remèdes qui les avaient guéris. Par la suite, Hippocrate fit copier ces observations et en tira d’utiles notions thérapeutiques.
Tout cela semble indiquer une certaine somme de connaissances dans les sciences physiques et naturelles; mais l’on ne possède aucun ouvrage qui puisse nous renseigner sur l’état des connaissances scientifiques à cette époque. La caste sacerdotale, comme nous l’avons déjà dit, se réservait tout le savoir, et, en faisant un instrument de domination, elle était i ntéressée à ne pas le divulguer dans les autres castes qui y étaient complètement étrangères. Lorsque ces pays furent envahis et saccagés par des hordes barbares, les doctrines scientifiques confinées dans les temples disparurent avec ceux qui en gardaient le secret.
L’histoire des Mèdes et des Perses ne nous fournit pas davantage de renseignements sur l’état des sciences chez ces peuples. La doctrine des mages ou prêtres de la Perse, fondée par Zoroastre, nous a été transmise par le Zend-Avesta , recueil des livres sacrés qui présente des analogies remarquables avec les Vidas indiens. C’est une sorte d’encyclopédie où domine la pensée religieuse. Malheureusement ces livres ne nous sont parvenus que tronqués ou altérés, et l’on
LA CIVILISATION EN ORIENT
la
n’v retrouve aucune des parties qui avaient trait aux sciences naturelles.
La théologie du Zend-Avesta est fort simple ; elle recommande l’union des créatures entre elles et avec Dieu, en vue de la résistance au mal et de la persévérance dans le bien. Ormuzd est le dieu suprême, le bien, et Ahriman est le génie du mal. Tout ce qu’il y a de bon en ce monde est l'œuvre du premier ; tout ce qui est mal vient du second. Ormuzd, comme source de toute science, comme principe de toute lumière, avait le feu pour symbole ; de là le culte que les mages rendaient au feu, et que lui rendent encore aujourd’hui les guèbres, leurs descendants.
Les Perses et les Assyriens admettaient l’existence de bons et de mauvais génies, comparables aux anges et aux démons des chrétiens ; et cette croyance enfanta la magie, science chimérique qui avait la prétention de faire connaître les moyens de soumettre les démons à la volonté de l’homme et de les coni traindre à accomplir des actes surnaturels.
La haute réputation des anciens magiciens donne à penser que leur connaissance des phénomènes de la nature était fort étendue, et qu’ils en tiraient un parti habile pour donner lieu à une foule de phénomènes d’apparence extraordinaire. On sait par la Bible qu’à la cour du Pharaon des magiciens luttèrent d'habileté thaumaturgique avec Moïse. En Orient, la magie s’éleva à la hauteur d’une véritable science occulte, et les jongleurs indiens, les psylles de l’Égypte possèdent encore aujourd’hui des procédés secrets et parviennent à produire des effets qui étonnent même un
Européen instruit. Mais en tenant ces connaissances constamment secrètes, en n’en faisant usage que pour produire des choses qui paraissent merveilleuses à l’imagination du vulgaire, le savoir des mages a peu contribué aux progrès des sciences.
La plus profonde obscurité règne sur les origines de la civilisation égyptienne. On croit généralement que la vallée du Nil, longue et fertile oasis, dut servir de refuge à quelques tribus nomades du désert, auxquelles une colonie éthiopienne, ou peut-être indienne, apporta plus tard les germes d’une civilisation qui devait s'y développer dans la suite. Ce qu’il y a de certain, c’est que, pendant des siècles, le gouvernement théocratique ou des prêtres y domina, possédant et exploitant seul toutes les connaissances religieuses, scientifiques et industrielles. La division du peuple en cinq castes qui ne s’alliaient jamais, l’obligation imposée aux classes laborieuses de suivre l’état de leur père, leur sujétion absolue, tout contribuait à faire de la science, chez eux comme chez les Hindous, l’apanage d’une minorité intéressée à ne pas la répandre.
Les prêtres faisaient remonter la civilisation égyptienne à trente mille ans. Quelque exagérée que puisse paraître cette antiquité, il est certain que Ménès, le premier roi qui remplaça le gouvernement théocratique, vivait 5867 ans avant notre ère. L’authenticité des fameuses tables dynastiques de Manéthon, qui comptent trois cent trente rois, a été confirmée par les découvertes modernes, et l’on admet aujourd’hui sans conteste que l’art et la civilisation
LA CIVILISATION EN OIIIENT
remontent, sur les bords du Nil, à des temps antérieurs à toute histoire. Plus de soixante-dix siècles se sont écoules depuis la fondation de la Tlièbes aux cent portes, et l’on accorde six mille huit cents ans d’existence à la grande pyramide de Sahkara. De semblables chiffres sont faits pour épouvanter l’imagination ; mais, qu’est-ce que cela si l’on songe au nombre de siècles qui ont dû s’écouler entre l’époque où l’homme vivait à l’état sauvage en Asie et en Afrique, n’ayant, pour habitation, que les grottes et les cavernes, pour armes que des bâtons ou des pierres, et celle où nous voyons une société puissamment constituée, très avancée dans les sciences et les arts, capable d’élever des monuments immenses et d’une indestructible solidité?
Les Égyptiens, ou, pour être plus vrai, les prêtres de l’Égypte, cultivèrent avec soin l’astronomie et la géométrie. Ces deux sciences devaient naître d’ellesmêmes dans un pays où il fallait prévoir les époques périodiques des débordements du Nil, et s’orienter pour rétablir les limites des possessions. Ils surent trouver très exactement l’année solaire, et firent même de nombreuses observations d’astronomie dont ils consignèrent les résultats sur leurs monuments, mais dans une écriture hiéroglyphique qu’eux seuls pouvaient lire et comprendre.
Sur ces mêmes monuments sont souvent représentées des figures d’animaux et d’hommes de races diverses, avec une fidélité qui dénote un esprit d’observation et un goût artistique très avancés. On y voit également reproduits leurs procédés industriels, d’où
J 8 LES SCIENCES NATURELLES DANS l’ ANTIQUITÉ.
l’on peut déduire leurs connaissances en minéralogie et en métallurgie. On attribue à Hermès des traités d’alchimie dont nous ne connaissons pas l’authenticité; mais les émaux et les faïences que les Egyptiens fabriquaient, la beauté et la solidité des couleurs qu’ils employaient, indiquait au moins des connaissances chimiques assez, avancées dans l’application industrielle. Le culte des animaux et des végétaux, le choix qu’ils en faisaient comme emblèmes ou comme objets d’adoration ou de crainte, dénotent certaines connaissances en histoire naturelle.
L’anatomie devait avoir atteint chez eux quelque perfection; car ils poussaient très loin l’art des embaumements, ce qui nécessitait la connaissance du corps humain, et Galien dit avoir vu en Egypte un squelette de bronze très exact. Quant à la médecine, elle était tout empirique, et l'organisation du corps médical était telle qu’elle s’opposait au progrès de la science. Ainsi, les médecins étaient tous des spécialistes; ils ne devaient s’occuper que d’un seul organe afin de le mieux connaître. Ils ne pouvaient employer que des remèdes reconnus par la loi, et un seul pour chaque maladie ; car, si le médecin changeait le traitement et si le malade mourait entre ses mains, il était lui-même puni de mort.
Subjuguée par les Perses, puis soumise par Alexandre, qui y bâtit Alexandrie (332 av. J.-C.), l’Égypte entra en relations suivies avec les Grecs qui y importèrent leur civilisation et leurs mœurs.
Les Israélites, dont les ancêtres habitaient la Mésopotamie et n’étaient que des pasteurs d’une civilisa-
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tion douteuse, n’ont exercé aucune influence sur la culture des autres peuples; leur histoire n’a d’importance qu’au point de vue religieux, parce qu’elle est la base du christianisme. Réduits en esclavage sur la terre d’Égypte, ils croupissaient dans les basfonds de la société égyptienne, lorsque Moïse les tira de la servitude. Gelui-ci, homme réellement supérieur, et qui, élevé parles prêtres, connaissait leurs sciences et le sens caché de leurs doctrines philosophiques, leur donna des lois.
Les livres sacrés des Hébreux, le Pentateuque, attribué à Moïse, dénotent une connaissance assez avancée de la nature pour l’époque. On y trouve des idées assez justes sur le soulèvement des montagnes, l’envahissement des continents par les eaux; tout le monde connaît sa belle narration de la création, et bien qu’il ait avancé des faits erronés en histoire naturelle, Moïse, dans les nombreux exemples qu’il tire des animaux, montre une observation attentive de leurs mœurs et de leur organisation. Le livre de Job renferme des aperçus judicieux sur la minéralogie, la météorologie et des descriptions poétiques de beaucoup d’animaux. Le livre des Rois nous apprend que Salomon connaissait tous les végétaux et tous les animaux de la terre. Mais, en faisant la part de l’hyperbole orientale, il est certain que le sage monarque avait des connaissances fort étendues. Malheureusement les anciennes annales dont parle l’historien Josèphe, et qui auraient sans doute jeté un grand jour sur l’histoire scientifique de ce peuple, ne sont pas venues jusqu’à nous.
LES SCIENCES NATURELLES DANS l’ ANTIQUITÉ.
La magnificence du temple que bâtit Salomon, le commerce que faisaient les Israélites avec Tyr et Ophir, indiquent la connaissance des arts et de l’industrie ; mais après cette splendeur passagère, sans cesse attaqués par leurs voisins, le jouet et la proie de tous les conquérants de l’Orient, leurs annales pourraient se compter parles captivités et les retours de l’exil, la destruction et le rétablissement de leur temple, jusqu’à la ruine de Jérusalem par Yespasien qui les raya du nombre des nations. Depuis, dispersés sur toutes les routes du globe, à tous les coins de l’horizon, comme les feuilles sèches que chasse le vent d’automne, ils sont mêlés à toutes les civilisations.
Derrière la Syrie, sur les bords de la Méditerranée, resserrée entre les montagnes et la mer, s’étend une côte à peu près stérile sur laquelle vinrent s’établir de bonne heure quelques peuplades de race chananéenne. L’aridité du sol, sans doute, les contraignit bientôt à construire des navires pour aller chercher ailleurs de quoi fournir à leur existence. Ils se répandirent dans toutes les îles de la mer Égée, mais ils n’abandonnèrent pas la contrée d’où ils étaient partis et qui, protégée par les montagnes et la mer, semblait devoir être à l’abri des révolutions qui agitaient l’Asie occidentale.
Le commerce était la seule occupation de ce peuple, qui devint une école de navigateurs habiles, et comme, à cette époque, les nations isolées ne communiquaient guère entre elles, les Phéniciens — c’est ainsi qu’on appelait ce peuple — firent seuls, pendant longtemps et sans concurrence, le commerce, non seulement dans
LA CIVILISATION EN ORIENT
toutes les parties de la Méditerranée, mais jusqu en Asie et dans l’Inde orientale où ils pénétraient par la mer Rouge et l’océan Indien.
Du dix-neuvième au treizième siècle avant notre ère, les Phéniciens couvrirent les côtes et les îles de la Méditerranée de leurs colonies : Carthage, Hippone, Utique, Gadès, étaient les plus importantes. Ils bâtirent des villes superbes, telles que Tyr, Sidon, Bvblos, et y accumulèrent d’immenses richesses qui leur attirèrent l’envie et l'invasion des Assyriens. Tyr, la reine des mers, où, comme dit le prophète, l’or et l’argent étaient plus communs que le cèdre et le figuier, Tyr fut pillée et détruite.
Outre les inventions et les perfectionnements qu’ils apportèrent dans l’art nautique, les Phéniciens, qui, dans leurs longs voyages, se guidaient d’après les astres, devaient posséder des connaissances astronomiques assez étendues. Leur industrie était renommée, surtout pour la teinture de la pourpre, et c’est à l’un d’eux, Cadmus, que l'on attribue l'invention de l’écriture, invention qu’ils eurent au moins le mérite de répandre dans tout l'Occident. Mais l’histoire se tait à leur égard sous le rapport scientifique, et il ne reste d’eux aucun monument qui fasse connaître la part qu'ils ont prise aux progrès de l’humanité.
Telle est, en abrégé, l’histoire des sciences chez les anciens peuples de l’Asie et de l'Égypte ; histoire bien incomplète, qui tire son principal intérêt de ce que c’est chez ces peuples primitifs que les sciences eurent leur berceau et que c’est de là qu’elles ont été importées dans l’Europe barbare.
L'histoire de l’humanité est remplie de récits de peuples qui, après avoir grandi et jeté un vif éclat dans le monde, se sont éteints peu à peu et ont fini par disparaître, laissant la place à des civilisations nouvelles. Après Persépolis, Babylone remplit l’Orient de sa gloire ; Thèbes et Memphis, après Babylone, sont à leur tour éclipsées par Tyr, puis vient Alexandrie. Ensuite viendra la civilisation grecque sur laquelle dominera Rome. Et toutes ces grandes individualités populaires, florissantes et vaincues tour à tour, vont, comme de grands fleuves, se perdre dans l’océan de l’oubli. Mais la civilisation, fin dernière des sociétés humaines, ne perd pas ses droits; la guerre, la conquête, la servitude, ces fléaux de l’humanité, ont souvent été les moyens les plus sûrs pour la diffusion des lumières, soit que les vainqueurs aient apporté aux vaincus de nouveaux éléments de civilisation, soit que, moins avancés sous ce rapport, ils se soient assimilé les connaissances de ces derniers.
Les sciences suivent dans leurs accroissements et dans la suite des temps une marche naturelle, enchaînée, une marche pour ainsi dire forcée, suivant laquelle, au milieu de tâtonnements plus ou moins nombreux, d’oscillations et même quelquefois de rétrogradations réelles ou apparentes, chaque peuple, chaque siècle, sont venus ajouter une pierre au monument déjà fondé, monument qui n’est et ne peut être le fait d’un seul homme, mais qui appartient tout entier à l’esprit humain, héritier actif et toujours vivant des traditions du passé.
Les Pélasges et les Hellènes. — Poètes et philosophes grecs: Homère,
Hésiode, Esculape, Thalès, Pythagore, Démocrite, Hippocrate, etc.
— Aristote et Théophraste. — Résultat des conquêtes d’Alexandre.
— Ptolémée-Lagus ; l’école et la bibliothèque d’Alexandrie. —
Archimède ; Hipparque. — Le papyrus et le parchemin.
Par sa position géographique, la Grèce semble un pont jeté entre l’Europe et l’Asie pour faire passer de l’une à l’autre la civilisation. D’antiques traditions et même des observations physiques ont fait supposer qu’une terre ferme réunissait autrefois les deux continents au sud ; ce qui aurait facilité aux tribus asiatiques l’entrée de l’Europe. Depuis lors, un tremblement de terre suivi d’une inondation aurait englouti sous les eaux cette contrée, n’en laissant subsister que les points culminants, qui forment aujourd’hui les nombreuses îles de l’archipel. C’est peut-être là l’origine de la légende du déluge d’Ogygès.
Quoi qu’il en soit, c’est de l’Asie que venaient les populations qui se répandirent en Grèce, en Italie et dans le reste de l’Europe. Les premiers habitants dont on ait connaissance sont les Pélasges, race active mais peu guerrière, qui, persécutée partout où elle s était établie, disparut peu à peu et se fondit dans les populations nouvelles. Les nombreux canaux du lac Copaïs percés à travers les montagnes, les murs cyclopéens qu’on retrouve en Grèce et en Italie,
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nous montrent déjà, chez les Pélasges, une industrie assez développée.
Des peuplades belliqueuses, venues du nord, envahirent le territoire occupé par les Pélasges ; elles chassèrent peu à peu ceux-ci devant elles ou les soumirent en esclavage, en effaçant jusqu’à leur nom. La contrée prit en effet, de ces dernières venues, les Hellènes, le nom d 'Hellade et, plus tard, d’une de leurs tribus, les Graïci, celui de Grèce.
Ces premiers temps de la Grèce, tels que les peint Thucydide, nous montrent une agglomération de peuplades barbares, sans établissements fixes, sans agriculture, sans industrie, vivant en état d’hostilité perpétuelle et ne reconnaissant d’autre loi que la force. Des colonies, parties des côtes de l’Asie Mineure, de la Phénicie et de l’Egypte, vinrent déposer tour à tour, sur le sol de la Grèce, les germes d’une civilisation nouvelle. C’est à Gécrops l’Egyptien, le premier chef dont il soit fait mention dans les marbres de Paros et qui vint s’établir dans l’Attique, c’est à Deucalion, venu de la haute Asie en Thessalie, à Danaüs qui, après l’invasion des Hyksos, quitta l’Égypte pour venir s’établir dans l’Argolide, et à beaucoup d’autres Orientaux, que les Hellènes furent redevables des premières connaissances auxquelles, plus tard, ils durent leur supériorité sur les autres nations.
Cécrops fonda Athènes, Inachus bâtit Argos, et Cadmus Thèbes ; à l’état nomade succède l’état agricole et stationnaire, et dès lors les habitants de la Grèce avancent rapidement dans la civilisation.
L’expédition des Argonautes, la guerre de Troie, établirent entre les Grecs, les peuples de la Colchide et ceux des côtes de l’Asie, des relations qui, quoique violentes, initièrent rapidement les premiers aux mystères des sciences de l’Orient. D’un autre côté, exempte de la domination de la caste sacerdotale et jouissant d’une certaine liberté de penser, cette terre natale du génie permit aux sciences de se développer sans entraves et fut féconde en grands hommes. Tandis que des héros tels qu’Hercule et Thésée parcourent la Grèce pour la délivrer des bêtes sauvages j et des brigands, d’autres s’appliquent à policer les mœurs et à répandre les connaissances utiles.
Déjà, au temps d’Homère, nous voyons les connaissances en histoire naturelle assez répandues ; nous trouvons dans ce poète, qui vivait neuf siècles avant notre ère, des descriptions de végétaux et d’animaux, des détails anatomiques, agricoles et industriels.
Hésiode, qu’on croit postérieur à Homère, donne dans sa Théogonie une explication symbolique de la création du monde, où l'on retrouve les idées orientales ; dans son Poème des travaux et des jours , il décrit les principales opérations de l’agriculture, les divers procédés de l’économie rurale, et il énumère un certain nombre de plantes dont il indique les propriétés.
L astronomie fut cultivée dès les premiers temps chez les Grecs ; Y Iliade et l 'Odyssée en font foi, et la médecine fut également en honneur. Esculape et Chiron la personnifient le plus anciennement. Le premier, chef de la famille des Asclépiades, devint le
dieu de la médecine ; on lui éleva des temples qui furent des écoles, et ses descendants conservèrent, par droit d’héritage, la science et l’art de guérir. Parmi ceux-ci, Homère nous a transmis les noms de Machaon et de Podalyre, qui assistèrent à la guerre de Troie. La métallurgie, l’art de fondre et d’allier, de sculpter et de graver les métaux étaient très avancés, si l’on en juge par les travaux de Vulcain décrits par Homère.
Mais les troubles occasionnés par les divisions intestines, puis par l’invasion du Péloponèse par les Héraclides, arrêtèrent pendant près de trois siècles les progrès de la civilisation. Cependant, vers le sixième siècle avant notre ère, une paix relative permit aux sciences de reprendre leurs droits. Des philosophes tels que Thalès, Anaxagore, Pvthagore, Démocri te, qui avaient visité l’Égypte ou voyagé en Asie, revinrent dans la Grèce répandre leurs doctrines et fonder des écoles.
Thalès de Milet, que l’on met au nombre des sages de la Grèce, vivait environ 636 ans avant notre ère. Ce fut lui qui jeta les véritables fondements de l’astronomie. Le premier, il fonda une école philosophique connue sous le nom d 'école ionienne. Il enseignait que l’eau est le principe de toutes choses ; que tous les êtres ont été produits par elle. Il démontra la sphéricité de la terre, expliqua les éclipses et fixa l’année solaire à trois cent soixantecinq jours.
Thalès eut pour disciple Anaximandre. Celui-ci admettait que tout avait été plongé dans l’eau à l’ori-
gin6, mais qu’un principe infini, qui est ia nature, avait débrouillé ce chaos primordial. Comme son maître, il enseignait que la terre était ronde et qu’elle occupait le centre du monde. On attribue à Anaximandre l’invention des cartes géographiques et de la sphère, ainsi que celle des cadrans solaires.
Anaxagore, contemporain de Périclès, voyagea en Égypte, puis vint se fixer à Athènes, où il ouvrit une école philosophique devenue célèbre ; il compta au nombre de ses disciples Périclès, Euripide et Socrate. Il enseignait que, dans l'origine, tous les éléments étaient mêlés et confondus dans le chaos, et qu’il fallut une intelligence suprême pour les séparer et rassembler les parties homogènes qu’il nomme homœoméries. Il fut ainsi le premier qui s’éleva d’une manière philosophique à l’idée d’un esprit pur, cl’un Dieu distinct du monde matériel. Ayant osé dire que le soleil était une masse incandescente et que la lune était une terre comme la nôtre, qui recevait sa lumière du soleil, il fut accusé d’impiété et condamné à mort par les Athéniens. Périclès parvint, non sans effort, à faire commuer cette peine en celle de l’exil. Anaxagore se retira à Lampsaque, où il mourut la même année où naquit Platon (429 av. J. -G.). Ce philosophe laissa des écrits dont parle Aristote, sur les plantes, sur les animaux et sur les phénomènes de la nature, mais qui ne nous sont pas parvenus.
Pythagore, contemporain d'Anaxagore, naquit à Samos. Il parcourut la Grèce et l’Italie, passa vingt ans en Egypte, où il fut admis aux enseignements des prêtres, et vint se fixer à Grotone, où il fonda l’école
28 LES SCIENCES NATURELLES DANS l’ ANTIQUITÉ.
italique ou pythagoricienne, qui jouit d’un grand renom. Sa métaphysique, tout empreinte des formes égyptiennes, est une sorte de panthéisme spiritualiste. Il enseignait l’immortalité de l’âme après plusieurs transmigrations dans les plantes, les animaux, les corps humains ; c’est la doctrine de la métempsychose, et c’est pourquoi il défendait à ses disciples l’usage des viandes.
Pour lui, le monde est un tout mathématiquement ordonné, dont le soleil est le centre, et les autres corps célestes se meuvent autour de lui en formant une musique divine. 11 écrivit sur l’hygiène, sur les plantes, sur la culture et sur divers autres sujets ; mais aucun de ses ouvrages ne nous est parvenu. Pythagore mourut dans un âge très avancé, presque centenaire, disent ses biographes, et ce fait est toujours invoqué par les végétariens en faveur du régime végétal.
Démocrite, né à Abdère, vers l’an 450 avant Jésus- Christ, était disciple d’Anaxagore et contemporain de Socrate et de Platon. Maître d’une grande fortune dans sa jeunesse, il voyagea pour s’instruire et parcourut la Grèce et l’Italie, s’arrêtant tour à tour dans les diverses écoles qui y florissaient. Il visita ensuite l’Égypte et l’Asie Mineure, puis revint à Abdère où il consacra le reste de sa vie à recueillir les fruits de ses voyages et à étudier la nature. Il mourut à quatrevingt-dix ans, laissant de très nombreux écrits qui formaient comme une encyclopédie des connaissances de son temps. Surpassant ses prédécesseurs, qu’il semble résumer, il embrasse tout le cercle de la
LES SCIENCES ET LA CIVILISATION EN GRÈCE. 29 philosophie, semblable en cela à Aristote auquel peut-être il prépara les voies.
Comme Leucippe, un de ses maîtres, Démocrite croyait que l’univers est composé d’atomes dont le mode d'agrégation suffit pour constituer les différents corps de la nature. Il étudia l’organisation d’un grand nombre d’animaux, découvrit les conduits biliaires et le rôle que joue la bile dans la digestion, observa les plantes et disserta sur l’agriculture. Il s'occupa aussi d’astronomie, reconnut que les taches de la lune sont produites par l’ombre de ses montagnes et, le premier, affirma que la voie lactée est formée par la réunion d’une multitude d’étoiles.
Nous passerons sous silence l’école éléatique, fondée par Xénophane, et qui ne s’appliqua qu’à la philosophie spéculative.
A cette époque, l’art de guérir était tout empirique et accompagné de pratiques superstitieuses dont les prêtres avaient le monopole.
Alors parut Hippocrate, considéré comme le père de la médecine. Né dans l’île de Gos, l’an 416 avant Jésus-Christ, il appartenait à la famille célèbre des Asclépiades. Il voyagea d’abord en Grèce et dans 1 Asie Mineure, puis vint à Athènes où il enseigna et pratiqua la médecine. Le premier, il éclaira l’expérience par le raisonnement, rectifia la théorie par l’observation et se rendit au chevet des malades, qu’avant lui on transportait au temple d’Esculape, quel que fût leur état. Il fut, en réalité, le créateur de la séméiologie en établissant l’histoire naturelle des maladies chez l'homme. Il consigna, dans ses écrits,
30 LES SCIENCES NATURELLES DANS l’aNTIQUITÉ.
le fruit de ses observations et divulgua généreusement les méthodes curatives jusque-là restées secrètes. Il recommanda les remèdes les plus simples et voulut que le médecin suivît et imitât la marche de la nature. Il a laissé de nombreux traités, notamment : de la Nature de l’homme , des Aliments , du Pronostic , des Airs, des Lieux et des Eaux, ouvrages pleins de sagacité et d’observation. Il joignit l’exercice de la chirurgie à celui de la médecine ; mais, n’étant pas anatomiste, le peu qu’il en a laissé est rempli d’erreurs. A peine avait-il disséqué quelques animaux, et jamais l’homme ; les préjugés religieux des Grecs s’y opposaient, et leur infraction eût entraîné la mort. Il mentionne, dans ses ouvrages, beaucoup de plantes employées en médecine ou comme aliment, et fait connaître l’état des connaissances botaniques à son époque.
Nous citerons encore Xénophon, philosophe et historien qui, sous le nom de Cynégétiques , a composé sur la chasse un ouvrage qui traite de l’éducation des chiens et des ruses des animaux ; il nous apprend que, de son temps, la Macédoine et le nord de la Grèce renfermaient des lions, des panthères et quelques autres animaux qui ont cessé d’exister en Europe ; et Ctésias, attaché en qualité de médecin à l’expédition des Dix-Mille, qui a écrit un ouvrage sur l’Inde, dont il ne nous reste qu’un fragment. On y trouve des descriptions de plantes et d’animaux souvent très exactes ; mais son ouvrage est rempli de fables ridicules qui montrent sa crédulité et son manque absolu de critique.
Socrate et Platon, ces deux génies dont s'honore l’humanité, n'appartiennent pas à notre cadre. Tous deux négligèrent la recherche des phénomènes naturels pour transporter les efforts de la philosophie à enseigner la vertu et les devoirs de l’homme. Toutefois, bien qu'on ne doive à Socrate aucun travail sur les sciences naturelles, il leur rendit un service immense en repoussant les théories qui ne s’appuyaient pas sur des données positives et en créant, en quelque sorte, la méthode expérimentale.
A cette époque, la Grèce antique était arrivée à l'apogée de sa gloire et de sa puissance ; elle avait peuplé de ses colonies les rivages de la Méditerranée et ceux du Pont-Euxin ; elle avait triomphé de l’Asie et dominait le monde par son intelligence. Foyers éclatants du savoir, de la politesse et des arts, ses cités, et surtout Athènes, attiraient les étrangers qui
v recevaient la civilisation avec les sciences.
Toutefois, les sciences naturelles étaient loin de présenter le degré de perfection auquel étaient arrivées les sciences philosophiques et morales. L'esprit poétique et métaphysique des penseurs grecs leur faisait chercherla base de leurs théories beaucoup plus dans le monde immatériel que dans la nature, et ces études, trop souvent stériles, avaient entravé les progrès de l'observation. Ébauches incomplètes, dénuées de méthode, entachées d’erreurs et de superstitions, telles étaient les sciences naturelles lorsque parut Aristote, le plus vaste génie des temps anciens, le véritable créateur des sciences naturelles et d'observation.
Aristote naquit à Slagyre, aujourd'hui Stavro,
32 LES SCIENCES NATURELLES DANS l’ ANTIQUITÉ.
petite ville maritime de Macédoine, l’an 384 avant notre ère. Il appartenait, par son père Nicomaque, à la famille des Asclépiades, chez lesquels était héréditaire la profession de médecin. Son père lui-même était médecin du roi Amyntas, père de Philippe de Macédoine, et destina son fds à cette, carrière. Mais, ayant perdu ses parents de bonne heure, et maître d’une belle fortune, Aristote résolut de satisfaire son goût pour l’étude de la philosophie, et se rendit à Athènes pour y suivre les leçons de Platon dont il devint bientôt le disciple favori. Il avait alors vingt ans, et demeura près de lui dix-sept années. A cette époque, les Athéniens ayant déclaré la guerre à Philippe, Aristote quitta la ville et se retira chez Hermias, petit prince de Mysie, dont il épousa la sœur.
Ce fut en 343 que Philippe l’appela à sa cour pour le charger de l’éducation de son fds Alexandre, alors âgé de douze ans. Il sut prendre sur ce fougueux caractère un ascendant qu’il ne perdit jamais, et lui inspira une affection sincère, dont il lui donna plus tard des preuves en mettant à sa disposition des sommes énormes pour faciliter ses études en histoire naturelle. Il resta six ans auprès de son élève ; puis il retourna à Athènes, et ouvrit, dans le Lycée, sa célèbre école péripatéticienne, où une grande affluence d’auditeurs se porta bientôt. Aristote resta treize ans à la tête de cette école, et ce fut pendant ce temps qu’il composa la plupart de ses ouvrages.
La faveur de Philippe et d’Alexandre , la célébrité de son école et sa renommée scientifique ne tardèrent pas à lui attirer la jalousie et la haine
des sectes qu’il combattait. L’hiérophante Eurymédon se fit leur interprète et accusa publiquement Aristote d'impiété. Instruit par le sort de Socrate, et voulant, disait-il, épargner aux Athéniens un second attentat contre la philosophie, il se retira à Chalcis, en Eubée, où le suivit la plus grande partie de ses disciples. Il y mourut l’an 322 avant Jésus-Christ, à l’âge de soixante-deux ans, léguant à son disciple Théophraste sa riche bibliothèque et ses manuscrits.
Aristote embrasse dans son œuvre toutes les sciences ; il conçut une véritable encyclopédie des connaissances humaines de son temps : grammaire, logique, dialectique, rhétorique, métaphysique, météorologie, physique, géologie, minéralogie, zoologie, botanique, politique, morale, etc., il a touché à tout et porté partout la lumière de son génie. Ses travaux, sur toutes les branches des connaissances humaines, sont immenses; peu de savants ont autant vu et autant produit que lui.
Ce grand homme, à qui ses prodigieux travaux ont valu l’immortalité, appliqua le premier, à l'histoire naturelle, la méthode expérimentale. Il fit cesser l’anarchie qui régnait dans les sciences, en les classant avec un ordre admirable. Toutes ses connaissances sont fondées sur l'observation, jamais il n’établit de théorie a priori; il généralise les faits qu'il a lui-même observés. Sans doute, il a puisé chez les philosophes qui l’ont précédé ; il a exposé leurs opinions et a toujours cité ses socirces, mais avec une saine critique. Du reste, il n’a presque rien pris de ses prédécesseurs pour l’histoire naturelle, par la
raison qu’il y avait fort peu de choses à prendre en fait d’observations exactes et sérieuses. Son Histoire des animaux restera toujours comme un des monuments de la puissance du génie.
Tous les ouvrages d’Aristote ne sont pas parvenus jusqu’à nous ; ainsi Pline cite : « Les cinquante volumes admirables qu’Aristote a laissés sur les animaux. » Il est vrai que les vo lamina , ou rouleaux de papyrus manuscrits, étaient loin de représenter le contenu de nos volumes modernes. On connaît Y Histoire des animaux, en dix livres; le traité des Parties des animaux , en quatre livres; le traité de Biologie, en trois livres ; le traité de la Génération des animaux, en cinq livres ; de la Vie et de la Mort, de la Respiration, plusieurs autres petits traités, et le traité des Plantes en deux livres.
Dans son Histoire des animaux, Aristote commence par des prolégomènes et des définitions générales, par des considérations sur la subdivision et la classification des animaux. On n’y trouve pas une véritable classification méthodique des êtres organisés ; mais il fait entrevoir les caractères fondamentaux sur lesquels repose la méthode naturelle.
Les animaux sont d’abord divisés en deux classes : ceux qui ont du sang et ceux qui n’en ont pas. La première classe répond à notre embranchement des vertébrés comprenant les mammifères, oiseaux, reptiles et poissons ; il divise la seconde, les exsangues, en mollusques, crustacés, insectes ou articulés et testacés. Il reconnaît parfaitement que les cétacés ne sont pas des poissons, et ont de grands rapports avec
les mammifères. Sa classification des oiseaux se rapproche beaucoup de celle des ornithologistes modernes ; elle est fondée sur la conformation des pieds et le nombre des doigts. Ses connaissances en ichtyologie sont très avancées. Il entre dans des développements étendus sur les migrations des poissons, et donne sur leurs mœurs des détails exacts. Il reconnaît le principal caractère des insectes : celui d’avoir le corps formé d’une suite d’anneaux, d’où le nom ftentoma qu’il leur donne et que les Latins ont traduit par insecta. Il décrit les différentes parties dont leur corps est composé, et les divise en insectes ailés et en aptères; puis il répartit les ailés dans divers ordres, suivant qu’ils ont deux ou quatre ailes, et que celles-ci sont membraneuses ou coriaces. Comme on le voit, ce sont encore là les principales coupes de nos méthodes modernes. Il donne des détails intéressants sur les abeilles, les fourmis, les guêpes et les bourdons; décrit les grillons, les sauterelles, les cigales, les mylabres, sorte de cantharides employées en médecine; il parle des pyrgolampis (vers luisants), des calandres qui attaquent le blé, des scolytes qui détruisent les arbres, etc.
Mais, malgré son génie, Aristote ne put découvrir le lien qui rattache la larve rampant sur le sol à l’insecte ailé qui voltige dans l’air; les métamorphoses des insectes restèrent inconnues pendant des siècles, aussi bien que leur mode de génération. Il expliquait leur apparition par la génération spontanée ; les chenilles naissaient des feuilles et des fleurs, les vers et les insectes étaient engendrés par le limon de la terre
ou les matières corrompues; les ostracodermcs, les orties de mer, les éponges, naissaient des matières demi-putréfiées qui forment le fond de la mer.
Dans son anatomie, Aristote donne une excellente description des parties externes de l’homme, en nommant chaque partie, et il y compare les parties analogues des animaux. Les parties internes lui sont moins familières; mais il faut se rappeler que les croyances des Grecs s’opposaient à la dissection du corps humain. Cependant il a donné une bonne description du cerveau et étudié avec soin le trajet des veines et des artères, la composition du sang, du lait, de la moelle, etc. 11 examine la peau, les poils, les plumes, les ongles et la corne. ■
Son Traité d’anatomie comparée , qui, de l’aveu de Cuvier, n’a pas été surpassé, est plein d’observations fines et profondes. Il décrit l’œil de la taupe que, longtemps après lui, on a encore crue privée de la vue, et constate l’existence de la faculté auditive chez les poissons et les insectes. Dans son traité de la Voix , il reconnaît fort bien le mécanisme vocal qu’il attribue à l’expulsion de l’air à travers le larynx, et refuse la voix aux insectes, chez qui le bruit est produit, soit par le frottement des pattes sur les élytres (criquets, grillons), soit par un appareil vibrant (cigale).
Le livre huitième de Y Histoire naturelle des animaux renferme toutes les particularités de mœurs et d’habitudes. Il entre dans de longs détails sur les migrations des oiseaux, suit les phases de l’évolution du poulet dans l’œuf, traite en maître du sommeil hibernal des animaux.
Le traite de la Génération est un chef-d’œuvre ; Aristote v étudie les organes et les phénomènes de la reproduction dans les animaux vivipares et dans les ovipares; il examine l’œuf dans les oiseaux et les poissons, et remarque que, parmi ces derniers, quelques-uns sont vivipares. Il crée, en réalité, l’embryologie, comme il a créé la zoologie. Une de ses erreurs est d’avoir cru à la génération spontanée des êtres inférieurs, opinion qui persista d’ailleurs jusqu’au dix-septième siècle, époque à laquelle Redi combattit cette croyance, et qui n’a été réellement déracinée que dans ces dernières années par les belles expériences de Pasteur.
Les écrits du grand naturaliste sur les végétaux ne nous sont pas parvenus, ou du moins, reproduits d'après des manuscrits latins ou arabes, nous ne les possédons qu’incomplets et dénaturés.
Aristote fut le génie le plus vaste de l’antiquité ; il embrassa toutes les sciences connues de son temps et en créa même plusieurs. On vit ce cerveau puissant refondre le svstème des connaissances humaines, remonter aux premières sources de la pensée, tracer des règles éternelles aux poètes et aux orateurs, changer la face de la physique de son temps, donner de savantes leçons aux législateurs et aux hommes politiques, approfondir l’homme physique et intellectuel, observer le premier l’organisation des animaux et leurs mœurs, fonder la biologie, l’embryologie, l’anatomie comparée, et créer cette vaste encyclopédie qui, pendant de longs siècles, jouit d’une autorité absolue et posa les bornes du savoir humain. A sa mer-
veilleuse sagacité, Aristote joignit l’excellence de sa méthode, qui était la méthode expérimentale. D’un bouta l’autre de son Histoire naturelle , il ne cesse de préconiser, avant tout, l’observation des faits, et d’en faire la condition primordiale de la science.
Théophraste, né à Érèse,dans l’île de Lesbos, vers l’an 371 avant Jésus-Christ, fut d’abord disciple de Platon, puis d’Aristote, qui lui légua, avec sa bibliothèque, la direction de son école. Il y continua l’en- ' seignement des doctrines de son maître, dont il se montra le digne représentant. Possédant comme lui toutes les connaissances de son temps, doué d’une éloquence douce et persuasive, Théophraste maintint l’éclat de l’école péripatéticienne. Gomme son maître, il eut à subir, pour ses doctrines, malgré leur pureté, quelques accusations banales d’impiété ; mais il en sortit victorieux, et jouit d’un long repos qui lui permit de se livrer, sans obstacle, à l’étude des merveilles de la nature. Il mourut centenaire, dit-on.
Théophraste avait beaucoup écrit ; le nombre des traités dont on trouve les titres cités dans les auteurs anciens monte à deux cent vingt-neuf ; malheureusement, il nous en reste fort peu de chose. Des ouvrages qu’il avait composés sur l’histoire naturelle, on ne connaît aujourd’hui que neuf livres de son Histoire des plantes , six livres d’un traité sur les Causes de la végétation et un traité des Pierres.
Théophraste a fait pour la botanique ce qu’ Aristote avait fait pour la zoologie ; il observa par luimême et s’efforça de former une science là où il n’y avait que désordre et vaines hypothèses. Il montre
les rapports intimes de la botanique avec l’économie rurale et domestique, son emploi en médecine et ses nombreuses relations avec 1 industrie. Il applique à la structure, à l’organisation des plantes les lois de la physiologie ; il suit les phénomènes de l’existence des végétaux depuis la plantule sortant de la graine i jusqu’au germe fécondé transmettant à une nouvelle génération le principe viviflcateur qu'il a reçu. Il compare la plante à l'animal et établit que les caractères généraux et essentiels offrent un rapport remarquable entre eux : ils sont l’un et l’autre soumis aux mêmes lois pour l’organisation et le développement, pour la nutrition et la reproduction. Il voit dans la graine un œuf végétal, indique les sexes différents dans les plantes , la fécondation des germes par le pollen et l'intervention du vent ou de la main de l’homme lorsque les deux sexes ne sont point réunis sur le même pied ; il cite l’exemple du dattier, et parle de la sensibilité de certains mimosas.
Dans son Histoire des plantes, Théophraste énumère toutes celles connues de son temps, environ cinq cents. Il en décrit quelques-unes avec une rare perfection, notamment celles de 1 Inde, le bananier, le figuier des pagodes, le cotonnier, le lotus, le citronnier, etc. Dans la partie de son ouvrage qui traite des arbres forestiers, il parle des insectes qui les dévorent, ce qui prouve qu’il observait beaucoup.
Moins profond qu'Aristote, Théophraste échoua lorsqu il s occupa de la classification ; il divisa les végétaux en deux grandes classes : les arbres et les herbes, et répartit ces dernières dans plusieurs
LES SCIENCES NATURELLES DANS l’aNTIQUITË.
groupes, en potagères, céréales, médicinales, oléagineuses et d’agrément ; système plus économique que scientifique et qui, tout faux qu’il est, fut cependant le seul adopté jusqu’à la renaissance des lettres.
Aristote n’avait pas autant profité qu’on l’a dit des conquêtes d’Alexandre. Les résultats des explorations maritimes de Néarque, les récits des compagnons d’Alexandre, ne furent connus qu’après la mort du conquérant auquel Aristote survécut peu. Théophraste profita de quelques-uns de ces documents et donna quelques livres de zoologie pour servir de supplément à Y Histoire des animaux d’Aristote ; ils sont surtout relatifs aux productions de l’Inde.
Le traité des Pierres est le premier que nous connaissions sur cette matière. Théophraste y divise les minéraux en 'pierres et en terres , et les groupe cl’après leur densité et la manière dont ils se comportent au feu. Il les décrit, énumère leurs propriétés et leur emploi dans les arts et l’industrie ; parle de la fabrication du verre, de l’usage en peinture des oxydes métalliques, de celui du plâtre dans le moulage, etc. Il donne des détails intéressants sur les pierres précieuses, et cite les propriétés attractives de l’aimant et de l’ambre jaune.
Théophraste est un des écrivains grecs dont le style est le plus pur et le plus élégant; la plus connue de ses œuvres littéraires est le livre des Caractères , fine analyse des travers de l’esprit humain, imité et surpassé par notre admirable La Bruyère.
Le plus beau résultat des conquêtes d’Alexandre fut d’ouvrir des communications plus faciles et plus
larges entre les nations, de préparer la fusion plus intime des connaissances particulières des divers peuples, grec, égyptien, persan, hindou; union que son génie méditait, mais qu il ne put que préparer. Il bâtit Alexandrie pour en faire la capitale du commerce du monde et l’entrepôt de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie ; et cette ville devint, pour plusieurs siècles, le centre de la civilisation et du commerce, le foyer de toutes les sciences.
Les troubles qui ensanglantèrent la Grèce après la mort d’Alexandre, par suite des rivalités de ses généraux qui se partageaient l’empire, arrêtèrent un instant l’essor des sciences. L’Égypte échut heureusement à Ptolémée Lagus, compagnon d’Alexandre et
disciple d’Aristote. Il remplit Alexandrie de monu- !
ments et de temples, fonda la célèbre bibliothèque du Sérapion qui contenait, dit-on, quatre cent mille volumes, et créa le Musée , institution consacrée aux travaux scientifiques. Il appela auprès de lui les savants grecs, qui s’empressèrent d’aller chercher à Alexandrie le calme et la sécurité que ne leur offrait plus leur patrie. Mais, malgré les efforts de Ptolémée, l’impulsion progressive imprimée aux sciences par Aristote et Théophraste s’arrêta ; la méthode expérimentale fit place aux théories et aux commentaires ; on ne s'occupa plus que des livres, et l’École d’Alexandrie produisit nombre de savants érudits, mais pas un observateur, pas'un naturaliste. L’influence d’Aristote ne se fit plus sentir pendant un certain temps, et l’on ne possédait même plus ses ouvrages.
Après Théophraste, la riche bibliothèque et les
manuscrits d'Aristote avaient été transmis à Nélée, leur disciple ; mais après la mort de ce dernier, ses parents, gens ignorants, les tinrent longtemps cachés de peur qu’on ne les leur enlevât. Ils les vendirent enfin un prix élevé à un certain Apellicon, bibliophile d’Athènes, qui, lui-même, céda plus tard sa bibliothèque à Sylla, lequel l’apporta à Rome où il en fit faire des copies. Les ouvrages d’Aristote ne furent donc véritablement publiés que deux siècles environ après sa mort, et c’est à Cicéron et à Pline qu’ils durent de reprendre l’influence qu’ils méritaient si justement.
Cependant, bien qu’elles eussent décliné, les sciences n’étaient pas mortes en Grèce, surtout la physique et l’astronomie. Archimède, de Syracuse, s’occupa avec un très grand succès de mécanique et d’hydrostatique, et l'on peut dire qu’il en est le véritable créateur. On lui doit la vis qui porte son nom et’qui sert cà monter l’eau, la théorie du levier et les principes de l’hydrostatique, les mouffies, les roues dentées et, peut-être, le miroir ardent. On sait que, par son moyen, il incendia la flotte romaine qui assiégeait sa patrie, et qu’il prolongea la résistance pendant trois ans par ses prodigieuses inventions. Ctésibius inventa les pompes ; son disciple Héron fit de nombreuses découvertes en hydraulique et en pneumatique.
Vers le même temps, Ératosthène et Pithéas, de Marseille, enseignaient le double mouvement de la terre et l'obliquité de l’écliptique. Hipparque fixait Cannée solaire à 365 jours 5 heures 35 minutes et 12 secondes, découvrait la précession des équinoxes,
dressait des tables du Soleil et de la Lune, et entreprenait une nomenclature des étoiles fixes.
Jusqu'alors, le papyrus égyptien était la principale substance employée pour écrire ; mais bientôt l’engouement pour les livres et la quantité prodigieuse de papyrus que consommaient les copistes amenèrent la disette de ce produit, et Ptolémée Évergète, roi d’Égypte, en défendit l’exportation. Cet événement, qui pouvait avoir des conséquences funestes, eut au contraire un résultat heureux ; il fit inventer le parchemin, peau de mouton ou de chèvre amincie et préparée. L’invention eut lieu à Pergame, d’où cette substance prit le nom de pergamin dont nous avons fait parchemin. C’est à cette découverte précieuse que nous devons la conservation des trésors de l’antiquité, dont un si grand nombre, confiés aux fragiles membranes de papyrus, n’ont pu arriver jusqu’à nous.
Nous aurons à peine à citer, pour les sciences naturelles, quelques découvertes anatomiques des médecins grecs, qui trouvaient en Égypte la liberté de disséquer des cadavres humains. Proxagoras, Érophile, Érasistrate, dont les écrits ne nous sont pas parvenus, sont cités par Galien, qui, plus tard, résuma leurs travaux. Mégasthènes, après un séjour de plusieurs années dans l’Inde, donna un récit de ses voyages où, parmi des descriptions assez exactes des productions du pays, il mêle beaucoup de choses merveilleuses et extraordinaires. Nicandre, médecin d Attale III, a laissé deux ouvrages : l’un, Theriaca, traitant des animaux venimeux, serpents, crustacés, aranéides ; l’autre, Alexipharmaca , ayant rapport aux
poisons végétaux, et clans lequel il mentionne quelques plantes dont ne parle pas Théophraste.
Mais bientôt devait finir le règne des sciences en Grèce et en Égypte ; ces deux pays, livrés à l’anarchie et aux troubles suscités par l’astucieuse politique de Rome, devinrent des provinces romaines, et alors dans le monde il n’y eut plus que Rome.
Fondation de Rome; les Étrusques. — Caton l’ancien; Varron. — Corruption de l’empire romain. — Jules César, Lucrèce, Ovide, Strabon, Dioscoride, Pline, Elien, Galien. — Chute de l’empire romain.
Suivant les traditions romaines, Saturne, chassé de Crète par son fils Jupiter, vint se réfugier en Italie, auprès de Janus, roi du pays, à qui il enseigna l’usage des lettres et de l’agriculture. Plus tard, vint s’établir dans la contrée une colonie d’Arcadiens sous la conduite d’OEnotrus, et ce fut un de ses successeurs, Italus, qui donna au pays le nom qu’il a conservé depuis. Après la destruction de Troie, Énée, à la tête d’une troupe de Trovens échappés au massacre, aborda à l’embouchure du Tibre ; ses descendants fondèrent Rome vers l’an 753 avant Jésus-Christ, et soumirent l’un après l’autre tous les peuples de l’Italie : Étrusques, Osques, Liburnes, Sicules, etc.
Les Étrusques, qui descendaient des Pélasges et habitaient le pays aujourd’hui connu sous le nom de Toscane, avaient une civilisation assez avancée, comme le prouvent leurs travaux architectoniques, leurs sépultures, leurs poteries. C’est à eux que les barbares guerriers de Rome empruntèrent les premiers arts et les cérémonies du culte ; ce fut beaucoup plus tard qu’ils reçurent des Grecs leurs connaissances scientifiques.
LES SCIENCES NATURELLES DANS l’aNTIQUITÉ.
Voué tout entier à l’esprit de conquête et de domination despotique, le peuple romain ne fit rien pour les sciences. La législation, l’éloquence de la tribune et du barreau furent les seules connaissances qui fleurirent à Rome. Virgile et Horace, ces deux gloires latines, ne lui appartenaient même pas : Virgile était de Mantoue et d’origine gauloise; Horace était fils d’un affranchi de Venouse, en Apulie, et tous deux avaient étudié les lettres grecques. Ses premiers historiens furent des Grecs, et si, plus tard, Rome eut des historiens, ils s’étaient formés à l’école des Grecs, sauf peut-être César et Tacite, qui furent, en histoire, les vrais représentants du génie latin.
Caton l’Ancien fut le premier et longtemps le seul qui s’occupa des sciences naturelles ; il écrivit un petit traité De re rustica , contenant des préceptes d’agriculture et d’économie rurale. Après lui, Varron et Golumelle parlèrent des plantes et des animaux, mais simplement au point de vue agricole ; Virgile les chanta en poète né aux champs; mais aucun ne s’en occupa au point de vue scientifique.
Cependant la science grecque pénétra peu à peu dans Rome ; Sylla y apporta les œuvres d’Aristote, et il fut de mode que tous les enfants des grandes familles fussent élevés par des maîtres grecs; dans les derniers temps, ce fut même l’usage d’aller achever ses études à Athènes.
Les Phocéens, chassés de l’Asie Mineure par Gyrus, étaient venus sur les rivages des Gaules, vers l’an 600 avant notre ère, fonder la célèbre colonie de Massilia (Marseille). La cité grecque s’était rapidement distin-
LKS SCIENCES ET LA CIVILISATION DANS L ITALIE ANCIENNE. 4i
guée par le commerce, les lois et les lettres, et son opulence et sa renommée s'étaient accrues de siècle en siècle. Ses écoles étaient devenues si florissantes, que Cicéron les mettait au-dessus de celles de Rome et d'Athènes.
A Augustodunum (Autun), également fondé par les Phocéens, et qui devint l’une des villes les plus importantes de la Gaule, existaient aussi des écoles fameuses. Par la fréquentation de ces écoles et surtout par la fusion des Gaules avec Rome, dont elles embrassèrent les lois et les mœurs, la science gauloise et la science grecque venaient s’amalgamer dans Rome. Mais, malgré tous ces éléments de progrès, le peuple roi n’en fit aucun. Ces maîtres de la terre, longtemps renommés par leur sage tempérance et leur rigorisme, n’étaient plus ; leur constante fortune les avait perdus. Ces immenses conquêtes n’avaient abouti qu’à ramasser dans la capitale du monde le luxe de l’univers, la débauche de tous les peuples et le mépris de l'humanité. Les Romains dégénérés ne sont plus qu’un peuple voué au culte des sens. Leur puissance intellectuelle, absorbée par cet esprit de domination poussé à l'excès, ne s’applique qu’à satisfaire leur ambition, ou leur imagination dépravée, leur sensualité blasée. On voit les patriciens, fatigués de conquêtes et gorgés d’or, engloutir, en de scandaleuses et folles profusions, les tributs des provinces dépouillées. Ce luxe insensé, qui a rendu célèbres les noms des Lucullus, des Crassus, des Scaurus, fut nul pour les sciences et n'eut pour objet que de procurer des jouissances matérielles, et de dé-
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penser cet or dont ils ne savaient plus que faire. Il faut lire dans Pline l’effrayante dégradation, la corruption profonde du peuple romain qui, décimé par les factions intestines des Marius et des Sylla, des César, des Antoine et des Pompée, tombe enfin sous les pieds de ses infâmes empereurs.
Parmi les rares auteurs qui ont écrit sur l’histoire naturelle, nous citerons d’abord Jules César, observateur attentif et écrivain judicieux, dont la plume aussi active que l’épée nous donne, dans ses Commentaires,, des renseignements très curieux sur les animaux de la Germanie et de la Gaule. Il nous apprend qu’à l’époque où il pénétra dans les sombres forêts de ces contrées sauvages, elles ôtaient peuplées d’aurochs, d’élans et de rennes, animaux qui se sont retirés, devant la civilisation, dans les régions septentrionales.
Contemporain de César, Lucrèce représente les doctrines d’Epicure et les chante dans un poème célèbre : De natura rerum, ouvrage qui offre des beautés de premier ordre, mais dont les principes sont fondés sur le matérialisme et l’athéisme. Il renferme un système complet de philosophie naturelle. 11 forme la terre, les mers et l’atmosphère de la réunion d’atomes élémentaires, mus par les lois de l’affinité ; tous les phénomènes de la nature sont les effets du choc et du mouvement perpétuel et varié des éléments dans l’immensité de l’espace. Il fait un admirable tableau de la faiblesse et des misères de l’espèce humaine à sa naissance ; puis des premières inventions, des arts qui se perfectionnent par l'expé-
LES SCIENCES ET LA CIVILISATION DANS l’iTALIE ANCIENNE. 49 rience et par les révélations du besoin, sans le secours d’aucun dieu.
Musa, médecin d’Auguste, était, dit-on, savant botaniste ; il a laissé un traité De herba botanica. Mais il était d’origine grecque.
Dans son poème sur la pêche, Halieuticon , dont il ne nous reste que des fragments, Ovide décrit de nombreuses espèces de poissons. Il cite, entre autres, 1 e physis (gobie noire), qui se construit un nid comme les oiseaux ; fait déjà mentionné par Aristote et parfaitement exact.
Le géographe Strabon, qui vivait au temps d’Auguste, était né en Cappadoce et écrivit en grec ; mais il vécut longtemps à Rome, après avoir voyagé en Asie, en Égypte et en Grèce. On lui doit une Ge'ographie restée célèbre, et dans laquelle on trouve des renseignements précieux. Il joint à la description de chaque pays une esquisse de leurs productions naturelles. 11 a décrit le premier la canne à sucre et mentionné la soie ; mais il croit que cette dernière substance est le produit d’un arbre. Il a donné également une description des poissons du Nil, assez exacte pour que les savants de l’expédition française en Égypte les aient reconnus.
Dioscoride, médecin des armées romaines sous Néron, était Grec. Il a laissé un traité sur la Matière médicale, dans lequel sont décrites environ six cents plantes ; toutefois, ses descriptions sont inexactes, à ce point qu’on ne peut en reconnaître à peine un quart. Il leur attribue, en outre, une foule de vertus imaginaires.
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Tel était le maigre tribut fourni aux sciences par le peuple romain. Mais le fait même des conquêtes romaines et le luxe inouï qu’elles firent naître produisirent une immense collection d’éléments en tout genre, de matériaux précieux. Le faste déployé par les patriciens dans leurs banquets mettait à contribution la terre entière ; les paons, les faisans, les gangas, les grues, les cigognes, les autruches, étaient élevés dans des volières. Des viviers d’eau douce ou d’eau salée, construits à grands frais et amenant le poisson jusque dans les salles de feslin, étaient remplis de truites, de daurades, de soles, de mulets et d’autres espèces savoureuses; le cruel Pollion nourrissait les murènes de la chair de ses esclaves, et Ton vit Vitellius dépenser deux cents millions pour le seul entretien de sa table, pendant les huit mois que dura son règne.
Le peuple, sans participer à ces orgies, avait les siennes à lui : c’étaient celles du cirque, et ses maîtres avaient soin d’entretenir ses goûts barbares pour détourner son attention des affaires publiques. Du pain et des spectacles, panem et circenses, c’était là tout ce qu’il demandait.
Ces spectacles avaient commencé d’abord, comme chez les Grecs, par des luttes et des jeux en l’honneur des dieux ; puis vint l’usage d’introduire dans le cirque des animaux qu’on tuait à coups de flèche ; ensuite on livra aux bêtes les condamnés à mort, prisonniers de guerre ou criminels, et ce devint un métier de combattre dans l’arène soit des bêtes féroces, soit des hommes. Le goût de ces sanglants spectacles s’ac-
LES SCIENCES ET LA CIVILISATION DANS L ITALIE ANCIENNE, ol
crut jusqu’à la démence, et ce fut à qui ferait paraître dans le cirque le plus grand nombre d’animaux et les moins connus, que l’on faisait venir à grands frais d’Afrique et d’Asie. Ce furent d’abord des lions et des panthères, des taureaux sauvages, des ours et des sangliers ; puis on y vit des hippopotames et des crocodiles venus d’Égvpte, des éléphants, des rhinocéros, des hyènes, des girafes , des antilopes, des autruches, etc. Cette folie du massacre alla si loin, qu’on vit en un seul jour, sous Auguste, périr un millier d’animaux. Ces fêtes barbares continuèrent sous les empereurs chrétiens ; mais, au milieu de cette affluence d’animaux curieux, de ces occasions si fréquentes d’étudier leurs mœurs et leur organisation, il ne se présenta pas un observateur, pas un ami des sciences disposé à en tirer parti.
Tel était l’état des sciences naturelles au commencement de l’ère chrétienne. Les Romains n’avaient rien fait pour en activer les progrès ; mais les immenses matériaux qu'ils avaient rapportés des pays conquis n’attendaient qu’un esprit ingénieux et laborieux pour les mettre en œuvre.
Ce fut alors que parut Pline.
Pline ( Coius Plinius Secundus ), dit l 'Ancien, naquit à Vérone l’an 28 de Jésus-Christ, la septième année du règne de Tibère, et vécut sous Caligula, Claude, Néron et Vespasien. Appartenant à une famille riche et puissante, il vint à Rome faire ses études, puis il entra dans la carrière navale, lit des voyages en Afrique, en Égypte, en Grèce, et prit part à l’expédition de Germanie. Envoyé en Espagne comme procura-
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teur par Néron, il quitta cette province et revint à Rome lors de l’avènement de Vespasien qui l’avait connu en Germanie et l’honorait de son amitié. C’est à ce prince que Pline dédia son Histoire naturelle. Il commandait la flotte chargée de garder les côtes de la Méditerranée, lorsque arriva la fameuse éruption du Vésuve qui, en l’an 79, la première année du règne de Titus, engloutit les villes d’Herculanum et de Pompéia. Pline, voulant observer de plus près le terrible phénomène, se fit descendre à Stables; mais, atteint par une pluie de cendres et de pierres, il ne put se retirer à temps et périt suffoqué par les vapeurs sulfureuses,
Pline était un grand travailleur; il ne perdait pas un instant, se faisant faire la lecture pendant ses repas eL même lorsqu’il était au bain, et toujours accompagné d’un scribe pour écrire sous sa dictée. Aussi, quoique mort dans un âge peu avancé — il n’avait que cinquante-six ans lors de l’éruption du Vésuve — a-t-il laissé sur différentes matières de- nombreux ouvrages: histoire, art militaire, jurisprudence, plaidoyers, etc. Il ne nous reste que son Histoire naturelle, ouvrage immense pour la composition duquel il nous apprend lui-même qu’ « il a extrait vingt mille choses dignes d’attention de la lecture de deux mille volumes, et qu’il les a consignées dans trentesix livres, en y ajoutant plusieurs choses qui ont été découvertes de son temps ».
Ce qu’il faut admirer dans cet immense recueil, c’est d’abord la patience qui rassembla et coordonna un aussi grand nombre de faits, l’art et le style bril-
lant qui animent les descriptions, les anecdotes curieuses, les traits piquants que lui fournissent ses lectures immenses. Cequ on lui doit, c est de nous avoir laissé un grand nombre d’extraits d’auteurs dont, sans lui, les travaux auraient été perdus pour nous. Malheureusement, il puise dans les mauvais comme dans les bons, sans nulle critique; il copie les récits les plus étranges, les mensonges les plus effrontés de prétendus voyageurs ; il accepte sans conteste l’affirmation d’hommes sans tête ou sans bouche, de pygmées, de peuplades à pieds d’autruche, à oreilles d’éléphant, de femmes au corps de poisson, de dragons, de chev'aux ailés, de sphinx, de licornes, de mantichores et centautres monstruosités pareilles, sorties de l'imagination grecque ou asiatique. Il raconte sur les hyènes une foule de merveilles, dit qu’elles changent alternativement de sexe et imitent la voix humaine pour appeler les bergers par leur nom et les dévorer. Il enseigne que les chèvres respirent par les oreilles et que les lièvres sont blancs dans les Alpes, parce qu'ils mangent delà neige. Il confond, sous le nom d 'animaux aquatiques , tous ceux qui vivent dans l’eau : cétacés, poissons, mollusques, crustacés, si bien distingués par Aristote, et qui ne sont plus, pour Pline, que la classe des poissons, classe qu’il place avant celle des oiseaux, parce qu'ils sont plus gros.
Il rapporte tout au long les fables débitées sur le fameux Phénix, consacre vingt chapitres intéressants à 1 histoire des abeilles, mais admet avec Virgile qu’on peut les faire naître par les entrailles d’une génisse en putréfaction. Il attribue une large part à la g’éné-
ration spontanée, et prétend que la chenille est formée par de la rosée épaissie, et se recouvre d’une croûte (la chrysalide) d’où sort le papillon.
Les écrits de Pline offrent une lecture agréable, mais il n’y faut pas chercher de la science sérieuse ; tout ce qu’on y trouve de bon a été copié dans Aristote, et encore F a-t-il souvent mal interprété. Il en est de même pour Théophraste et Dioscoride; il applique souvent à une espèce ce qu’ils ont dit d’une autre.
Sa zoologie et sa botanique sont sans valeur, si l’on en excepte toutefois le neuvième livre, qui renferme des détails intéressants sur les cétacés de la mer du Nord et de la Méditerranée. Nous y voyons que, de son temps, ces animaux venaient jusque dans le golfe de Gascogne.
Sa minéralogie est intéressante sous le rapport technique et comme histoire des beaux-arts; car il nous a transmis les noms d’un grand nombre de sculpteurs, de peintres et de graveurs, et donne la description de monuments, de statues et de pierres gravées qui n’existent plus. Il nous fait connaître le mode d’extraction des métaux, l’emploi du mercure pour l’exploitation des mines d’or et d’argent, la fabrication du laiton, de l’acier, du bronze, celle du blanc de céruse et du minium ; il parle des propriétés de l’aimant et de la pierre de touche, etc.
Les dix livres qu’il consacre à la médecine ne sont qu’une sorte de répertoire des recettes, des remèdes, emplâtres et pratiques étranges qui avaient cours de son temps. C’est de l’empirisme pur, auquel se
mêlent même la magie et la nécromancie. On y voit les remèdes les plus singuliers, dont quelques-uns se retrouvent encore parfois, dans les campagnes, chez de vieilles bonnes femmes qui ont acquis ces pi étendues recettes par tradition.
Pline est athée et matérialiste; le fond de sa philosophie est un esprit frondeur et chagrin qui ne laisse jamais échapper l'occasion de quelque réflexion décourageante contre l'homme et la divinité. A vivre sous les Tibère, les Caligula et les Néron, il se prit à douter de la Providence. Dieu et la nature sont pour lui synonymes. Toutefois, la noblesse et la gravité de ses sentiments, son amour pour la justice, son horreur pour la corruption et la cruauté, commandent l’estime, et si son livre ne peut le placer au rang des grands naturalistes, il n’en reste pas moins un des monuments les plus curieux de l'antiquité, et des plus remarquables par la noblesse du style.
A partir de Pline, l'empire romain ne nous offre plus que quelques compilateurs ou poètes, mais rien d'important pour les sciences. Dans son Banquet des sages , Athénée fait raconter à chacun des convives tout ce qu'il sait sur les mets qui paraissent sur la table. De là la description d’une centaine de poissons et d’un grand nombre d’oiseaux, le tout mêlé d’anecdotes. Mais ce n'est là que delà compilation ; il n’y a aucune observation nouvelle. Il en est de même d Elien dans son traité De natura animalium. Il cite soixante-dix espèces de mammifères, entre autres le bœuf sans cornes, le yack, le babiroussa; il mentionne cent neuf espèces d'oiseaux, cinquante espèces de
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reptiles et cent trente poissons, dont quelques-uns sont décrits pour la première fois ; mais il est aussi crédule que Pline.
Enfin Oppien, sous Caracalla, écrivit deux poèmes : les Cynégétiques et les Halieutiques, dont le premier nous fait connaître les races de chevaux et de chiens employés à la chasse, et le gibier qu’on chassait ; et le second, relatif à la pêche, donne des détails intéressants sur les divers genres de pêche, décrit le lieu d’habitation et les mœurs des poissons, entre autres de la raie, de la torpille, de la baudroie, puis de la seiche qui teint l’eau de son encre pour échapper à ses ennemis. Ces trois auteurs ont écrit en grec, langue qui tendait alors à remplacer le latin comme langue scientifique.
Après la mort d’Aristote et de Théophraste, leurs disciples s’étaient dispersés dans toutes les parties de l’empire grec où dominaient les successeurs d’Alexandre, et plusieurs s’étaient fixés à Alexandrie, qui était devenue le centre de la civilisation et de la sciences Ils s’étaient efforcés de répandre les doctrines de leurs maîtres ; mais bientôt les rhéteurs et les sophiste, avaient pris le dessus ; le néoplatonisme et la philosophie indienne avaient occupé les esprits, et de vaines arguties, de stériles études, firent oublier les sciences d’observation. Il appartient à Galien d’avoir remis en honneur les doctrines aristotéliennes.
Galien ( Galemts Claudius ) naquit à Pergame, capitale du royaume de Pont, vers l’an 131, dans une famille très aisée. Son père, nommé Nicon, était ar-
chilecte, et, de plus, habile géomètre et grand ami des lettres. Pergame possédait un temple célèbre dédié à Esculape, et une bibliothèque, fondée par les Attales, qui pouvait le disputer à celle d’Alexandrie. Le milieu était donc favorable à la science, et Nicon ne négligea rien pour l’instruction de son fils.
A l’âge de dix-sept ans, Galien commença l’étude de la médecine; mais ayant perdu son père deux ans après, il se trouva maître d’une assez belle fortune et résolut de voyager pour s’instruire. Il visita la Grèce, la Lvcie, la Palestine, l’Égypte, allant écouter les médecins et les philosophes en renom, et s’arrêta à Alexandrie, où l’anatomie avait fait des progrès parce qu’on y pratiquait la dissection du corps humain, ce qui, partout ailleurs, était regardé comme un sacrilège. Il y resta cinq ans pour y compléter ses études médicales et philosophiques, puis revint à Pergame où il commença à pratiquer l’art de guérir par la chirurgie. Chargé de soigner les gladiateurs, il s’acquit rapidement une grande réputation dans le traitement des plaies et des blessures.
Il se rendit alors à Rome, où sa renommée s’accrut en peu de temps. Mais sa réelle supériorité, dont il avait conscience, et qui le rendait peut-être un peu hautain et dédaigneux pour les médecins romains ses confrères, tous empiriques et la plupart fort ignorants, ne tarda pas à lui attirer leur inimitié, et il dut quitter Rome dans la crainte qu’on n’attentât à ses jours. Il retourna alors à Pergame, mais n’y fit pas un long séjour. Appelé par Marc-Aurèle à Aquilée, où avait éclaté la peste, pour y soigner Lucius Vérus,
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son collègue, qu’avait atteint le fléau, il ne put le sauver. Il n’en conserva pas moins la confiance clu prince, qui le ramena avec lui à Rome, et lui confia son fils Commode, lorsqu’il partit pour la Germanie. Assuré de la protection impériale, il se fixa définitivement dans cette ville, où il ouvrit un cours de médecine et composa la plupart de ses ouvrages. Il mourut à l’âge de soixante-dix ans.
Génie puissant, doué de toutes les qualités d’un observateur profond et d’une érudition immense, Galien devait exercer l'influence la plus étendue sur la médecine, et, en effet, cette influence s’étendit comme celle d’Aristote sur le monde entier pendant de longs siècles. Fort des connaissances puisées dans toutes les sectes philosophiques et médicales, tout en exaltant le génie d’Hippocrate et celui d’Aristote, il entreprit de refondre en une seule les doctrines des principales écoles qui avaient régné jusqu’alors, mais en les soumettant au critérium de l’observation.
Galien a considérablement écrit et a suivi, dans se's travaux, un ordre méthodique ; il commence par l’anatomie, puis viennent la physiologie, l’hygiène, la pathologie, la séméiotique et la thérapeutique. Ses ouvrages constituent une véritable encyclopédie médicale, tous écrits en grec, dans un style sobre, mais plein de clarté et de précision. Malheureusement, une partie de ces ouvrages a été perdue pour nous, ayant été détruite dans un incendie du temple de la Paix, où ils étaient déposés.
Son anatomie, De analomicis administrationibas , est pleine d’observations d’une merveilleuse sagacité;
mais, sauf les dissections auxquelles il put assister pendant son séjour à Alexandrie, il ne disséqua que des animaux et surtout des singes du genre magot, qu'il pouvait se procurer en assez grand nombre à Rome ; aussi ses descriptions ostéologiques et myologiques rapportent souvent à l'homme des détails organiques qui ne sont vrais que pour le singe. Ses livres sur la Digestion et la Respiration contiennent beaucoup de faits curieux sur l’anatomie comparée.
Dans son traité De usu partium , sur l'usage des parties du corps, qui est, comme il le dit lui-même, un hymne à l’auteur du corps humain, Galien signale le premier la perforation du cœur dans le fœtus ; il décrit aussi, le premier, les nerfs et les couches optiques, la distribution générale des nerfs, des artères et des veines, et donne une description du cerveau très remarquable. Il dit que ce sont les nerfs qui distinguent l’animal de la plante et admet des nerfs distincts pour le mouvement et le sentiment.
Une fois l'anatomie et la physiologie étudiées, il envisage 1 histoire naturelle en général, pour l’appliquer à la médecine ; puis il traite des tempéraments divers, de la vertu des remèdes simples et de la composition des médicaments, des soins à employer pour conserver ou rétablir la santé. Galien fit sortir la médecine de sa véritable source, en la tirant immédiatement de 1 observation ; c’est dans ses mains qu'a commencé cette belle idée des moyens d’indication sur lesquels repose la médecine scientifique.
Les ouvrages de Galien jouirent, même de son vivant, de la plus grande réputation, et son art mé-
dical, Technê iatrichê, devint un manuel que tous les médecins durent avoir entre les mains. Ses ouvrages, traduits en latin, en hébreu, puis en arabe, furent les seuls, avec ceux d’Aristote, qui, pendant tout le moyen âge et jusqu’au seizième siècle, firent autorité pour l’étude des sciences.
ÉTAT DE LA CIVILISATION ET DES SCIENCES EN EUROPE JUSQU’AU SIXIÈME SIÈCLE.
État do la Gaule; sa conquête par Jules César. — Les druides. — Décadence de l'empire romain et de la société ancienne. — Naissance du christianisme ; ses progrès. — Invasion des barbares ; ses résultats.
La civilisation venue sur le sol de l’Europe y avait suivi l’ordre des presqu’îles de la Méditerranée, par la Grèce, l'Italie, l’Ibérie. De là elle remonta au nord, par la Gaule et par les pays teutoniques et slaves ; mais en décroissant de telle sorte que, pendant que la Grèce jetait la plus vive lumière, la Slavonie était enfoncée dans l’obscurité la plus sauvage ; la Gaule avait une existence intermédiaire.
Les Phocéens, après avoir fondé Marseille, avaient fini, par des empiétements successifs, par dominer tout le littoral jusqu’au Var; Ampurias, Roses, Agde, Antibes, Nice, furent fondées ou conquises par eux. Cette colonie grecque, célèbre par sa civilisation, son amour pour les arts, ses grands hommes, non moins que par ses richesses commerciales, tenta d’établir sa domination sur la Gaule ; elle y fonda des comptoirs, fit le commerce avec l’intérieur, lui donna son alphabet, des médailles, quelques monuments ; mais elle n’exerça, par ses institutions politiques et religieuses, qu’une médiocre influence sur ce pays et
resta, pour les Gaulois, une étrangère campée sur le bord de leur territoire.
A la suite de contestations avec les Ligures, les Phocéens appelèrent à leur aide les Romains, leurs alliés, et ceux-ci saisirent avec empressement l’occasion de faire la guerre à ces anciens ennemis. Ils battirent les Ligures, s’allièrent ou soumirent les plus proches tribus, y implantèrent des colonies romaines, dont la première fut Narbonne, suivie de Nîmes, Béziers, Arles, Avignon, etc.
Appelé plus tard par les Gaulois de l’est contre les Germains et les Helvètes, qui envahissaient leur territoire, Jules César les battit et les rejeta au delà du Rhin. Mais bientôt, sous divers prétextes, il tourna ses armes contre ceux qui l’avaient appelé et, après huit ans de combats sanglants, malgré l’héroïque résistance de Vercingétorix, il conquit la Gaule entière. Toutefois ce n’était là que le prélude de la conquête que méditait l’ambitieux Romain, celle du pouvoir suprême. Et lorsque le Sénat, inquiet de sa puissance, ordonnait à César de renvoyer ses légions, lui passait le Rubicon et entrait triomphant dans Rome.
La Gaule, avant la conquête, était moins barbare que la Germanie et la Slavonie ; César, qui en fut l’historien comme le conquérant, nous apprend qu’elle connaissait les arts utiles, ignorait les beauxarts, avait des villes grandes et fortes, était régie par des institutions régulières, possédait des mines très riches, un territoire couvert de forêts et de marécages, peu de routes, plus d’industrie que de com-
merce ; enfin, sans avoir le luxe des Grecs et des Romains, elle ne différait point d’eux pour tous les usages de la vie. La religion gauloise était celle des druides (hommes des chênes), sorte de panthéisme, qui avait une grande analogie avec les cultes de l’Orient.
Le pouvoir des druides était une théocratie analogue à celle de l’Égypte, tyrannique mais éclairée ; entre leurs mains étaient le gouvernement, la législation, l’éducation publique, l’administration de la justice, la garde des mœurs, la divination, le soin des malades. Ils n’écrivaient rien ; loi vivante et intelligence de la nation, ils étaient les dépositaires de toutes les sciences, de toute l’histoire, de toute la poésie, contenues dans des pièces de vers qu’ils apprenaient par cœur, et faisaient parler le ciel et la nature à leur gré. Ils n’avaient pour temples que les plus sombres forêts; le chêne était leur arbre sacré, et le gui du chêne leur symbole mystique et leur remède universel. Leur religion avait pour base l’éternité de la matière et de l’esprit, ainsi que la transmigration des âmes ; elle inspirait à ses sectateurs une croyance ardente dans un autre monde, et par conséquent le mépris de la vie.
Auguste, voulant établir l’unité de la religion avec l’unité d’administration dans tout l’empire, s’efforça de combattre le druidisme, et plus tard Claude proscrivit ses prêtres et les fit mettre à mort. Ceux qui échappèrent se réfugièrent en Bretagne où leur culte, de plus en plus caché, disparut bientôt. Aujourd’hui il ne reste d’eux que quelques monuments grossiers formés de pierres droites gigantesques (menhirs), de
pierres levées ou horizontales (dolmens), de tumulus de terre.
Après la conquête des Gaules par César, Rome dominait tout l’Occident ; la terre s’appela le monde romain, et l’on ferma le temple de Janus. Mais Rome, en cessant de conquérir, cessait d’être Rome ; ses destinées étaient accomplies. La société ancienne, dont elle était la dernière et la plus vaste expression, société basée sur l’esclavage et la vileté des femmes et des enfants, avait fini sa carrière. Les vices du monde ancien, l’égoïsme, la cruauté, la débauche, arrivèrent à leur apogée sous les Tibère, les Galigula, les Néron.
Quelque temps avant, sous le règne d’Auguste, était né le Christ, dans une étable d’une petite ville de Judée, et dix ans après, les Germains portaient le premier coup au colosse romain par le massacre des légions de Varus. Le Christ et les Germains allaient renouveler moralement [et matériellement l’humanité. Ici commence le temps de décomposition sociale qui prépare la grande époque de transition de la civilisation ancienne à la civilisation du moyen âge.
Dans l’antiquité, il n’existait que deux espèces d’hommes : les possesseurs et les possédés, les maîtres et les esclaves. Les premiers étaient sacrés, avaient le nom, le culte, la terre et la famille ; les seconds étaient, suivant la loi romaine, « non pas seulement vils, mais nuis » ; ils n’avaient ni nom, ni dieux, ni biens, ni famille ; les maîtres c’étaient des hommes, les esclaves c’étaient des choses qui,
au gré du maître, étaient exploitées comme machine, vendues comme bétail, détruites comme ennemies ; et même chez les Gaulois, l’esclave était sacrifié sur le tombeau de son maître pour aller le servir dans l’autre monde. L’esclavage était, pour la société ancienne, le moyen le plus puissant d’activité, l’instrument de ses richesses et de sa domination ; de là les guerres perpétuelles pour se les procurer.
L’organisation domestique était calquée sur l’organisation sociale. Le père de famille existait seul :
c’était le maître, le dieu de la maison ; les enfants, la femme, étaient sa chose, lui appartenaient ; il avait droit de vie et de mort sur eux, comme sur ses esclaves. Les mœurs domestiques, l’amour de la famille, n’existaient pas. En Gaule, les femmes étaient considérées comme esclaves ; elles travaillaient plus que les hommes, et seules elles cultivaient la terre. Quant aux enfants, partout on tuait ceux qui naissaient infirmes ou maladifs, partout on les exposait pour arrêter l’excès de la population. En résumé, le monde ancien ignorait presque entièrement les trois grandes passions du monde moderne : la foi, la liberté et l’amour.
Tel était l’état social, lorsque douze hommes pauvres et ignorants, mais remplis de l’esprit divin, partent de la Judée pour aller instruire toutes les nations. Ils proclament l’amour de Dieu et des hommes, et jettent au milieu de ce monde, classé par le glaive et basé sur l’esclavage, le dogme de la paix et de la fraternité universelles. La pauvreté, la faiblesse, la souffrance, y trouvaient une consolation
66 LES SCIENCES NATURELLES DANS l’àNTIQUITÉ.
et un appui. La foi, l’amour et la liberté, ces vertus à peine entrevues par le monde ancien, apparaissent à l’homme pour régénérer ses sentiments et ses idées, changer son cœur et sa raison. A l’idolâtrie, qui divinisait la forme, l’égoïsme, les sens, succédait une religion de sentiment, d’abnégation, d’esprit plébéien.
Comme le christianisme n’était pas une réforme scientifique et spéculative qui dut se renfermer dans une école ou dans un temple, mais une réforme mo-
raie, pratique, universelle, qui avait un caractère éminemment humain et social, ceux qui l’embrassèrent les premiers furent les pauvres, les ignorants, les esclaves, les femmes ; tous apprenaient à mépriser cette « vallée de larmes », avec l’espoir d’une autre vie éternelle. Aussi les commencements de la nouvelle religion furent très rapides ; ni les persécutions ni les supplices ne purent arrêter la propagation évangélique.
Les peuples de l’antiquité étaient volontiers tolérants en matière de religion. Ils avaient tant de dieux, dit Egger, qu’il leur Coiitait peu d’en admettre un de plus dans leurs temples. L’autorité publique ne se montra chez eux rigoureuse que contre les athées de profession, et contre ceux qui tentaient de changer l’ordre de choses établi. Le polythéisme toléra, de la part de ses hardis philosophes, une liberté de discussion et d’interprétation que ne comportait pas le dogme chrétien. Epicure, Lucrèce, Pline, avaient vécu tranquilles malgré leurs doctrines matérialistes, et les persécutions exercées contre les
chrétiens par les empereurs romains eurent plutôt des causes politiques que religieuses.
Mais, après le triomphe du christianisme, les docteurs chrétiens furent moins indulgents pour les philosophes et les hérétiques qui s’attaquaient à leur théologie; ils les signalaient au mépris et à la défiance des fidèles, et leurs écrits frappés d’anathème étaient soigneusement détruits.
En dehors de l’enseignement religieux, les lettres et les sciences étaient nulles. Au quatrième siècle appartiennent les écrits des premiers pères de l’Eglise: saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Ghrysostome, œuvres superbes sans doute ; mais l'histoire naturelle, l’astronomie, et, en général, la connaissance du monde physique, se réduisaient de plus en plus à des notions superficielles. Saint Basile louait éloquemment les beautés de la création, « l’œuvre des six jours », dans son Hexcimeron ; mais on n’étudiait plus la nature comme l’avaient étudiée les éminents philosophes de l’antiquité grecque.
Tout devait se trouver dans les écritures saintes. C’est ainsi que, dans la question des antipodes, les pères, tout en reconnaissant la sphéricité de la terre, déclarèrent que ces contrées ne pouvaient être habitées, puisque l'Écriture ne parlait pas de ces peuples.
Lorsque les Germains eurent détruit le prestige des armes romaines en massacrant les légions de Varus, les peuples barbares, refoulés jusqu’alors à 1 extrême nord, franchirent les barrières, fondirent en longs torrents sur l’Europe et l’Asie, et par une
G8 I.ES SCIENCES NATURELLES DANS l’aNTIQUITÉ.
guerre incessante, une guerre sans pitié, firent ployer le vieil empire sous leur verge de fer. On peut se figurer tout ce que la civilisation dut perdre par l’irruption de ces millions d’hommes sans aucune culture, sans aucun goût pour les lettres ni pour les arts.
Dès lors, 1 Occident, en proie aux horreurs de la guerre, tomba, pendant huit siècles, dans la plus affreuse barbarie. Durant cette période d’obscurité, vrai deuil de la civilisation, les Huns, les Vandales, les Hérules, les Goths, les Lombards, uniquement guerriers et regardant les sciences et les arts comme propres seulement à énerver le courage, les interdisaient à leurs fils et ne les tolérèrent que dans l’exil des cloîtres. Mais là, leur étude fut bornée à la transcription des livres saints et des liturgies, pour la reproduction desquels, vu la rareté du parchemin, on détruisit souvent par le lavage des manuscrits précieux.
Avec la décadence de l’empire d’Occident et l’invasion des peuples du Nord, les notions acquises par l’antiquité dans le domaine des sciences se perdirent complètement en Europe. Dès le cinquième siècle, la barbarie règne partout, jusque dans des pays qui, auparavant, s’ôtaient distingués par une haute culture ; et malgré les efforts de quelques rares esprits, tels que Boèce et Gassiodore, l’ignorance ne fait pour ainsi dire qu’augmenter dans les siècles suivants.
L’empire d’Orient, devenu le berceau de la foi chrétienne depuis que Constantin avait transporté à Byzance le siège de son empire, recueillit les vestiges de la philosophie et des sciences. En un temps où les
hommes d'Occident avaient oublié la Grèce, les Byzantins gardèrent le dépôt des œuvres de l’antiquité ; les chefs-d’œuvre des écrivains grecs seraient perdus pour nous, sans les manuscrits conservés et recopiés par les érudits et les moines de Constantinople. Les Byzantins furent, en quelque sorte, les bibliothécaires du genre humain. Mais, quoique moins éprouvé par la guerre, l’Orient n’en fut pas moins agité par les querelles religieuses et les passions politiques, qui persécutaient tantôt le catholicisme, tantôt l’hérésie.