L’EUROPE DU SIXIÈME AU DOUZIÈME SIÈCLE
Mahomet fonde l’islamisme. — Influence des Arabes. — Les bénédictins. — Charlemagne. — La féodalité ; Lan 1000. — La Trêve de Dieu. — La chevalerie et les croisades ; leur influence. — La scolastique.
Pendant que les empereurs du Bas-Empire, usurpant le ministère des docteurs de la foi, perdaient à dogmatiser un temps qui eût été mieux employé à la défense de l’État, une nouvelle puissance s’élevait dans l’ombre. Profitant des dissensions religieuses, de la fermentation des esprits, en même temps que du caractère guerrier des Arabes, Mahomet fondait l’islamisme qui, en moins de dix ans, soumettait sous sa loi une grande partie du globe (630). Tant que dura la propagande armée, les sectateurs de Mahomet ne s’occupèrent guère de science ou d’art; mais lorsqu’ils se furent assis sur les bords enchantés de la Méditerranée, qu’ils occupèrent en maîtres la Grèce, l’Espagne, quelques parties de l’Italie et de la France, ils se montrèrent généreux, hospitaliers ; ils s’incorporèrent aux familles vaincues, encouragèrent le goût des sciences, les plaisirs de la paix et l’activité agri-
cole, que la domination des Romains et les invasions des hommes du Nord avaient anéantis depuis longtemps.
Sous le règne des Abassides, on vit renaître les sciences naturelles, médicales et astronomiques, et Bagdad devint le centre des études et la source où l’on venait puiser, en même temps que le grand marché des produits de l’Arabie, de l’Inde, de la Perse et de l’Europe. Prenant pour guides les travaux des anciens, les savants arabes traduisirent les œuvres d’Aristote, de Théophraste, de Galien, de Pline, et les commentèrent. Mais trop souvent leur imagination brillante suppléa à l’observation, et leur goût pour l’astrologie, la magie et l’alchimie, entrava les progrès des études positives.
Parmi les doctes arabes, El Kindi fut l’un des plus féconds : on lui attribue plus de deux cents ouvrages sur la médecine, la toxicologie, la pharmacologie, la physiologie, etc. Bené-Msué écrivit plusieurs traités de médecine et d’anatomie comparée. El Dchadidh, célèbre par l’étendue et la variété de ses connaissances, a laissé une histoire des animaux. Abu-Hanifa écrivit sur -l’agriculture, l’hippiatrique et la botanique. El Razi ou Rhazès donna d’excellentes monographies anatomiques et un cours complet de médecine. Enfin parut Avicenne, savant médecin et philosophe. Embrassant dans ses écrits un plan aussi vaste que celui d’Aristote, qu’il prend pour modèle et dont il adopte presque toutes les opinions, il établit son autorité parmi les Arabes.
L’influence arabe ne fut pas moindre en Espagne;
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on vit dos académies s’élever à Cordoue, à Séville, à Grenade, à Tolède, à Valence, dans presque toutes les villes soumises aux Sarrasins, et partout ce furent les doctrines d’Aristote et de Galien qui dominèrent. La médecine et l’agriculture y étaient particulièrement en honneur. Le code agricole des Arabes d’Espagne est un modèle de perfection.
Les Arabes pratiquaient toutes les cultures qu’ils avaient trouvées dans leur empire. Bien des plantes ont été apportées par eux en Sicile, en Espagne, et se sont acclimatées dans le midi de l’Europe, si bien qu’on pourrait les croire indigènes : le riz, le safran, le chanvre, l’abricotier, l’oranger, le cédrat, le palmier, l’asperge, le melon, le jasmin, le coton et la canne à sucre, leur sont dus, ainsi qu’une foule d’industries, entre autres celles des cuirs cordouans, des maroquins, des tapis, des aciers damassés, et surtout du papier.
Les Juifs, proscrits par Wamba, roi des Wisigoths, persécutés par les califes d’Orient, refluèrent sur l'Espagne et la France méridionale. En même temps qu’ils s’adonnaient au négoce, ils • cultivaient les sciences avec succès, surtout la médecine, et le vulgaire leur attribuait volontiers des connaissances surnaturelles. C’est ainsi que les sciences revinrent dans 1 Europe méridionale, par les Arabes et par les Juifs.
Le reste de l’Europe, inondé par les hordes barbares venues du Nord, est complètement fermé à 1 étude. Le glaive seul y domine, et la terre ensanglantée ne produit pas un homme de science. Les
apôtres de l’Evangile eux-mêmes s’efforcent en vain de prêcher la paix et la charité.
Au sixième siècle, saint Benoît avait fondé l’ordre des bénédictins, qui, pendant de longs siècles, a si puissamment aidé la civilisation dans sa marche.
« L’ordre de Saint-Benoît, dit Michelet, donna au monde ancien, usé par l’esclavage, le premier exemple du travail accompli par des mains libres. Pour la première fois, le citoyen, humilié par la ruine de la cité, abaisse les regards sur cette terre qu’il avait méprisée. » Les moines bénédictins ont été les défricheurs de l’Europe; ils l’ont défrichée en grand en associant l’agriculture à la prédication. Ils préservèrent aussi les lettres et les sciences au milieu de l’invasion de la barbarie; c’était encore un des modes de travail que leur imposait leur institution.
Vers la fin du huitième siècle parut un homme qui, sous tous les rapports, mérita réellement le surnom de Grand : ce fut Charlemagne. Il conquit l’Occident, refoula la double invasion du nord et du midi, et entreprit de réveiller l’esprit humain, assoupi à cette époque de ruine et de détresse. Il appela de l’Italie, de l’Angleterre, tous les savants capables de seconder ses desseins; fonda partout des académies et des écoles, rassembla à grands frais tous les livres grecs et latins échappés au naufrage des lettres, et fit recopier tous les manuscrits précieux sous la direction d’Alcuin, moine anglais, qui fut son maître et son ami. Il protégea l’architecture, et voulut faire d’Aixla-Chapelle, sa résidence, une nouvelle Rome, en l’ornant d’édifices, de statues et de marbres enlevés à
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l’Italie. Il poussa même si loin l'amour des sciences, qu’il changea son propre palais en une académie, et, au dire d'Éginhard, Charles lui-même était, après Alcuin, le plus savant homme de son empire. Il marchait à grands pas, et il voulait que les hommes de son siècle le suivissent; mais, malgré ses efforts, les Francs répugnaient à se livrer à l’étude, et Alcuin, qui comprenait son impatience, lui écrivait : « Il ne dépend ni de vous ni de moi de faire de la France une Athènes chrétienne. » En effet, le mouvement donné aux intelligences comme à la société était hâtif et superficiel, et l’œuvre de Charlemagne devait finir avec lui; mais le mouvement qu’il avait imprimé devait reprendre son cours dans les siècles suivants.
Sous les faibles successeurs du grand empereur, les peuples, soumis et maintenus par la main ferme et le génie puissant de Charlemagne, se remuèrent pour se séparer de l'empire et recouvrer leur indépendance, et bientôt la guerre éclata sur toutes les frontières. Puis vinrent les ravages des Normands au nord, des musulmans au sud ; le mouvement des esprits vers le progrès s’arrêta de nouveau, et les sciences retombèrent dans l’obscurité.
Le dixième siècle fut une époque de luttes et de violences ; non seulement les seigneurs, mais encore les évêques guerroyaient les uns contre les autres, et la papauté elle-même était plongée dans le sang. C est le siècle de fer. Partout s’élevaient des châteaux et des forteresses, vrais repaires de brigands, d’où le châtelain fondait sur les voyageurs et les paysans pour les rançonner. La force brutale dominait seule,
et perpétuait les misères et l’anarchie. La guerre était toute l’existence des ducs et des barons, qui couraient sans cesse par les chemins pour vider une querelle ou chercher du butin. Le peuple des vilains et des serfs était livré à des souffrances perpétuelles ; les champs restaient incultes et déserts, et les famines décimaient la population. L’Occident paraissait retourner à l’état sauvage ; cette époque est absolument nulle pour les sciences.
Une fausse interprétation des Évangiles avait fait croire à la fin du monde en l’an 1000. Cette croyance, qui semblait justifiée par les pestes, les famines, les calamités de tout genre dont l’Europe était désolée, répandait une atonie universelle. Toute entreprise avait cessé ; un morne repos avait succédé à l’agitation ; tout était glacé d’effroi à l’attente du jour fatal. On redoublait de ferveur religieuse, on se pressait dans les couvents, on donnait ses biens à l’Église. Celle-ci en profita pour prêcher la concorde, l’oubli des injures, la fraternité, et Gerbert, archevêque de Ravenne, l’un des hommes les plus savants de son époque, ayant été élu pape sous le nom de Sylvestre II, s’efforça de réformer les mœurs et fut le précurseur des grands papes du moyen âge.
Avec le onzième siècle, on voit les mœurs s’adoucir ; la Trêve de Dieu amène la noble institution de la chevalerie dont les membres juraient de consacrer leur épée à combattre l’injustice, à défendre la veuve et l’orphelin, à protéger le faible et l’opprimé, et d’obéir à leur dame et à leur roi. Alors apparaissent au milieu des mœurs débauchées et cruelles, restes de la
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corruption romaine et de la férocité germanique, l’honneur, la loyauté, la foi du serment, l’amour délicat et respectueux des femmes, la sainteté du mariage, les douceurs de la vie domestique, la courtoisie et l’élégance des manières. La population croit rapidement ; les villes s’agrandissent ; le commerce et l’industrie répandent l’aisance chez les vilains et les serfs. La langue se forme ; la poésie renaît avec les troubadours et les trouvères ; des universités se fondent ; le pays se couvre de châteaux et d’églises, monuments admirables, où l’ogive et le gothique commencent leur glorieux règne.
Le temps des croisades fut l’époque la plus glorieuse de la chevalerie. Du onzième au treizième siècle, les croisades, qui avaient pour but de délivrer les chrétiens d'Orient de l’oppression des musulmans et de reconquérir la ville sainte, eurent sur la civilisation et le progrès des sciences la plus heureuse influence. Elles furent le dernier terme de l’invasion barbare et musulmane, qui fut refoulée en Asie ; elles opérèrent la fusion intime de l’ancien monde vaincu et du nouveau monde devenu vainqueur, en réunissant l’un et l’autre dans un but commun, une pensée commune ; elles rapprochèrent les nations et les classes; toutes les populations avaient marché sous une même bannière ; le serf et le seigneur avaient eu mêmes fatigues, mêmes souffrances durant la croisade, et les sentiments de fraternité évangélique furent réveillés entre eux par la communauté de but et d’existence.
Les progrès matériels et intellectuels furent très
rapides ; le commerce connut de nouvelles routes, l’industrie de nouveaux moyens. On fit le pèlerinage d’Orient non plus seulement par dévotion, mais par curiosité de voyageur ou par intérêt de marchand. Le monde grec et le monde arabe firent une impression profonde sur l’esprit des croisés ; le premier conservait encore les titres de son ancienne splendeur intellectuelle ; le second était alors dans tout l’éclat de sa gloire scientifique, et l’on chercha à les imiter.
Les livres, rares en Occident, se trouvaient dans les bibliothèques de Constantinople au nombre de plus de deux cent mille volumes; les ouvrages grecs et arabes, traduits en latin, se répandirent en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre, et ' ; trouvèrent de nombreux copistes dans les couvents. D’un autre côté, l’Orient étant devenu le théâtre de la guerre et n’offrant plus de retraites paisibles à l’étude, une foule de savants grecs et arabes s’en exilèrent et vinrent chercher un asile dans l’Occident, qui sentit bientôt l’influence de ces hôtes illustres.
Au douzième siècle, la philosophie aristotélienne dominait dans les écoles; mais, détournée de son vrai sens, elle forma cette philosophie théologique qui porte le nom de scolastique. En vain quelques voix crient dans le désert: « Ce n’estpas à Aristote, ni à des hypothèses subtiles, ni à la Bible, que nous devons nous adresser pour obtenir la connaissance de l’univers, mais à une étude directe de la nature par l’observation et l’expérience. » On n’enseigne plus dans les f universités ni la théologie, ni la philosophie, ni les sciences ; mais l’art de disputer sur ces matières au
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moyen des subtilités de la dialectique. La voie de l’observation, totalement abandonnée, fait place à la logomachie; il n’est plus question de rechercher la vérité, mais de défendre son opinion vraie ou fausse et de la faire triompher par son habileté. Les mots constituent seuls la science, et sous un jargon obscur se masque une érudition vaniteuse, unie à l’ignorance des phénomènes les plus vulgaires.
De tous les arts, l’architecture est le seul qui ait atteint, au moyen âge, un haut degré de perfection. Le zèle religieux du temps devait se plaire à embellir les églises, et, dès le douzième siècle, nous voyons l’Europe se couvrir de monuments admirables. Quant aux sciences naturelles, elles sont presque considé- 1 rées comme de la sorcellerie.
A peine trouve-t-on quelques noms à citer comme . auteurs d’écrits sur les sciences naturelles. C’est i d’abord l’abbesse Hildegarde de Pingua, à qui l’on doit un traité complet d’histoire naturelle, sous le titre de Physica Sancla Hildegardis (1180); Alexandre Neckam, poète anglais, qui écrivit sur la nature des choses; saint Bonaventure qui, dans ses œuvres théologiques, consacre quelques chapitres à la nature du corps humain et à la physionomie de l’homme.
Le papier de chiffon. - — L'Université de Paris. — Roger Bacon. — Raymond Lulle. — Albert le Grand. — Vincent de Beauvais. — Rubruquis. — Marco Polo. — Nicolas Flamel. — Gutenberg invente l’imprimerie. — Christophe Colomb découvre l’Amérique. — Développement des sciences et de l’industrie au quinzième siècle.
Le treizième siècle fut signalé par quelques nouveaux progrès; l’un des plus grands fut la substitution du papier de chiffon au parchemin, puisqu’il mettait désormais à la portée de tous un produit précieux qui, jusqu’alors, n’avait été accessible qu’à un petit nombre, Gioja Elavio, d'Amalfi, inventa ou du moins perfectionna la boussole, qu’il divisa en trente deux parties ou rumbs de vent, et fixa l’aiguille aimantée sur un pivot; cet instrument, en facilitant la navigation, favorisa les progrès des sciences géographiques, si puissantes auxiliaires des sciences naturelles, et l’on vit naître à Paris l’Université qui, sous la protection du roi Philippe-Auguste, devint l’école la plus célèbre de l’Europe.
Un des hommes les plus illustres de ce siècle est Roger Bacon, moine anglais, qui tint longtemps le sceptre de la philosophie hermétique, et se fit remarquer par l’universalité de son savoir. On trouve dans ses écrits, et surtout dans VOpus majus , l’idée de découvertes qui n’ont eu lieu que fort longtemps après
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lui et qui semblent faire allusion à la vapeur, aux aérostats, à nos instruments d optique. On lui attribue l’invention de la poudre à canon, de la pompe à air, des verres grossissants, dont il avait peut-être lui-même trouvé l’idée dans les ouvrages orientaux qu’il pouvait lire. Quant à ses propres écrits, malgré leur valeur incontestable, ils sont empreints de toutes les erreurs de l’alchimie et de l’astrologie. Quoi qu’il en soit, on lui doit d’avoir ramené les sciences dans la voie de l’expérience et de l’observation, fait immense pour le progrès des sciences naturelles. Ses connaissances en astronomie étaient fort étendues, et il signale dans ses écrits l’erreur qui existait dans le calcul de l’année solaire, depuis Jules César; erreur qui ne fut rectifiée que trois siècles plus tard.
Son contemporain, Armand de Villeneuve, médecin de Montpellier, a laissé de nombreux écrits sur la médecine et la pharmacologie, où l’on trouve beaucoup d’observations intéressantes ; on lui doit la découverte de l’alcool. Son disciple, Raymond Lulle, a produit un nombre considérable d’ouvrages sur la médecine, la physique, la chimie et l’alchimie, la théologie, etc., remplis de rêveries sur la recherche de la pierre philosophale et la transmutation des métaux, mais remarquables, cependant, par l’érudition et la méthode qui y régnent. On lui doit l’acide nitrique ou eau forte. Raymond Lulle avait entrepris de convertir les inüdèles par le raisonnement et d’abolir l’esclavage; il consacra la dernière moitié de son existence à atteindre ce but, mais sans y réussir, et mourut victime de son apostolat, lapidé par le peuple de Tunis.
C’est alors que parut Albert le Grand, qui fut une des gloires du treizième siècle. Né à Lavingen, en Souabe, dans les premières années du treizième siècle, au sein de la riche et puissante famille des comtes de Bollstœdt, il montra, dès l’enfance, un goût très prononcé pour l’étude des sciences, et fréquenta les écoles les plus renommées de France, d’Allemagne et d’Italie. Il entra dans l’ordre des dominicains ou frères prêcheurs, et ne tarda pas à s’y faire remarquer par son savoir et son éloquence. Il fut envoyé à Paris pour y enseigner la théologie et les sciences naturelles ; puis à Cologne. Nommé par le pape au siège épiscopal de Ratisbonne, il se démit de son évêché au bout de trois ans et se retira à Cologne pour s’y livrer tout entier à l’étude. Il mourut dans cette ville en 1280.
Albert le Grand a embrassé toutes les branches de la science connues de son temps. Doué du génie le plus heureux, il s’assimila les travaux d’Aristote, les commenta, les fit connaître, et les compléta en y ajoutant tout ce qu’avaient découvert après lui les auteurs grecs, latins et arabes. C’est surtout comme philosophe et comme théologien qu’il jeta le plus vif éclat; mais ses travaux d’histoire naturelle sont également remarquables. Al 'Histoire des animaux d’Aristote, il joignit la description des animaux du Nord, dont on n’avait pas encore parlé avant lui; il donna une savante dissertation sur les faucons et sur l’art de la fauconnerie, chose très importante de son temps, et écrivit sur les minéraux un ouvrage rempli de remarques judicieuses qui indiquent un homme familier avec les procédés métallurgiquesconnus de son temps.
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Au milieu de l’ignorance profonde où végétaient les masses à cette époque, tout homme qui se distinguait par un savoir supérieur était considéré comme magicien. Albert n’échappa pas à cette accusation, qui, pendant des siècles, pesa sur sa mémoire.
Parmi ses contemporains, citons Vincent de Beauvais, qui, parles ordres de saint Louis, écrivit, sous le titre de Spéculum majus (le Grand Miroir), une encyclopédie des connaissances de son temps; le moine franciscain Rubruquis, qui, envoyé par Louis IX pour convertir le khan des Tartares, donna une relation intéressante de son voyage; et surtout Marco Polo, célèbre voyageur vénitien, qui parcourut l’Asie, la Chine, le Japon, et a laissé des relations de ses voyages qui sont, pour la géographie et les sciences naturelles, les plus précieux documents du treizième siècle. Homme d’un profond savoir, ses observations sur les pays qu’il a parcourus sont d’une exactitude remarquable.
Au quatorzième siècle régnent surtout les alchimistes, dont les recherches pour trouver la pierre philosophale et la transmutation des métaux amenèrent quelques découvertes utiles en chimie. Nicolas Flamel, entre autres, a laissé un nom célèbre. Il acquit une fortune considérable, on ne sait par quels moyens ; mais le peuple lui attribuait le pouvoir d’un puissant magicien. Quoi qu’il en soit, il fit de sa fortune le plus noble usage, car il fonda plusieurs hôpitaux et des églises.
Mundinus, de Bologne, habile médecin, dissèque trois corps humains et fait paraître un traité d’ana-
tomie qui jouit, pendant un siècle, d’une grande réputation ; Giacopo de Dondis, médecin de Padoue, publie, sous le titre d 'Herbier vulgaire , un traité de botanique descriptive comprenant les plantes d’Italie.
Le quinzième siècle fut l’aurore de l’émancipation de l’esprit humain; Gutenberg créa l’art de l’imprimerie, qui a tant servi à la diffusion et à la communication des idées (1440). Les chefs-d’œuvre antiques, écrits sur du papyrus ou du parchemin et reproduits en très petit nombre par des copistes souvent inexacts ou ignorants, étaient si rares et tellement coûteux, que seuls les gens riches pouvaient se les procurer à prix d’or. L’art typographique, en en facilitant largement la reproduction, les garantit d’une ruine complète et mit les trésors de la science à la portée de tous les hommes.
Barthélemy Diaz, parcourant la vaste étendue des côtes occidentales de l’Afrique, atteignit le cap de Bonne-Espérance (1486), qu’il nomma cap des Tourmentes, et six ans après, Christophe Colomb, cherchant un passage aux Indes, découvrit le nouveau monde. Ce fut, pour l’histoire naturelle, une mine féconde. Des animaux inconnus, des végétaux curieux, presque tous nouveaux et en grand nombre, se présentèrent à l’observation et vinrent compléter l’admirable échelle des êtres. L’usage de la poudre et des armes à feu facilita les moyens de se procurer des animaux pour former des collections. L’art de la gravure, qui multiplie les êtres dans leurs formes et leurs images, vint, avec l’imprimerie, faciliter la publication des ouvrages d’histoire naturelle.
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La découverte de 1? Amérique et les autres entreprises hardies qui la suivirent exercèrent une influence considérable sur le développement des sciences et par contre-coup sur la civilisation. La cos mographie et la géographie reçurent de grands perfectionnements, et la nécessité de donner plus de précision à l’astronomie pratique contribua peu à peu, sans aucun doute, à faire trouver le véritable système du monde.
Les découvertes que firent les navigateurs, en se multipliant sur tous les points de l’océan, poussés le plus souvent par la soif de l’or ou des produits précieux, n’en produisirent pas moins les plus heureux résultats. A l’intérieur des îles et des continents débarquaient des hommes de science en même temps que des aventuriers, et ceux-là réduisaient à leurs vraies proportions les fables que l’imagination des poètes et les récits fantaisistes de certains voyageurs du moyen âge avaient accréditées. La physique du globe, la météorologie, les sciences naturelles, s’enrichissaient de faits nouveaux; enfin, des denrées nouvelles, d'une importance inestimable au point de vue de leurs usages, et dont nos climats septentrionaux sont privés, fournissaient au commerce l’occasion de se développer comme il ne l’avait jamais fait.
A cette époque eut lieu la prise de Constantinople par les Turcs (1453), le plus illettré et le moins civilisable de tous les peuples. Les savants grecs, fuyant la persécution et la ruine de leur patrie, se réfugièrent au sein de la civilisation occidentale, qui les reçut avec empressement, consola leur exil et les éleva parfois même aux plus hautes dignités. Ils
remirent en honneur les trésors de la langue grecque, en donnèrent de nouvelles traductions ou corrigèrent les éditions latines et arabes trop souvent fautives.
Un grand développement de la civilisation s’était manifesté en Europe pendant le quinzième siècle. Nous y voyons le système décimal appliqué au calcul, le calendrier réformé, un grand progrès dans l’exploitation des mines, dans les procédés qu’on emploie aux forges, dans l'art de teindre, de tisser, dans le tannage et la fabrication du verre, dans le domaine de la chimie industrielle. On inventa le papier, les armes à feu, les montres, les fers à cheval, les cloches, l'imprimerie, la gravure sur bois et la gravure sur acier, l’étamage des glaces, les moulins à vent, etc. Ges inventions nous donnent une idée de la civilisation dans l’Europe occidentale; c’est à elles et aux découvertes géographiques que se rattachent toutes les conquêtes faites dans le domaine intellectuel du quinzième siècle.
Un commerce florissant se répand de l’Italie sur toute l’Europe et la met en communication avec l'Orient, l’Arabie et les Indes ; une industrie étendue dans les villes manufacturières des Pays-Bas, de l’Allemagne, de la France et de l’Angleterre, sert de base à ce commerce. On voit alors s’élever dans les villes une bourgeoisie libre, opulente, habile et honnête, et dans son sein se développe, comme une conséquence naturelle des richesses accumulées, la classe intelligente de la société. C’est alors qu’on se mita étudier avec fruit l’œuvre de la civilisation antique.
La Renaissance. — Influence de la Réforme. — Copernic, André Vesale, Pierre Bélon, Guillaume Rondelet, Agricola, Conrad Gesner, Ulysse Aldrovande, Ch. de Lécluse, Césalpin. — Les jardins botaniques. — Nicolas Houel, Camerarius, Fabius Colonna, Lobel, Jean et Gaspard Bauhin, Olivier de Serres, Bernard Palissy.
Quoique souvent troublé par les ardentes querelles de la Réforme, le seizième siècle, riche des heureuses découvertes du siècle précédent, nous offre le spectacle d'une révolution intellectuelle qu’on a caractérisée en lui donnant le nom de Renaissance. Le mouvement de critique et de résistance provoqué contre la papauté et l’Église romaine par les fougueuses prédications de Luther amena dans les esprits une fermentation qui se traduisit par une grande liberté de penser, une tendance d’examen et de contrôle sur toutes les autorités ; l’observation et l’expérience vont remplacer le dogmatisme.
Soumis jusqu’alors aveuglément à l’autorité des anciens, les hommes de science commencent à discuter leurs opinions et à relever leurs erreurs. Sous le règne de François Ier, la cour de France attira en foule les artistes et les savants. Lascaris, de Constantinople, y fit revivre l’étude de la langue grecque, et eut pour émules Guillaume Budé, Érasme, Robert Estienne, Ramus, Turnèbe, Rabelais et vingt autres, qui revisèrent les textes ou en donnèrent de nouvelles
traductions. L’érudition et la philologie y firent des progrès immenses, et François 1er fonda le Collège de France pour l'étude des langues, en même temps qu’il commençait le Louvre, bâtissait Chambord et Saint-Germain , embellissait Fontainebleau et élevait une foule de monuments gracieux qui sont la gloire de son règne.
C’est alors que le chanoine Copernic, choqué de la contradiction que présentait le système de Ptolômée avec les lois physiques, en faisant tourner les planètes autour de la Terre, établit les véritables lois astronomiques en plaçant au centre du monde le Soleil, autour duquel il fit tourner toutes les planètes, y compris la Terre. Il rangea celle-ci parmi ces dernières, en lui donnant deux mouvements : l’un de rotation sur elle-même, l’autre de circonvolution autour du Soleil. Ce système, si simple et si logique eut, comme toute vérité, beaucoup de peine à se faire accepter; les astronomes de l’époque, Regiomontanus et même Tycho-Brahé plus tard, le combattirent, et, craignant la censure ecclésiastique, Copernic ne publia ses idées qu’à la fin de sa vie, et les mit sous la protection du pape Paul III, en lui dédiant son livre, qui a pour titre : De revolutionibus orbium cœlestium (1543).
L’anatomie fit un pas immense.
Bérenger, de Carpi, anatomiste italien, qui avait pu disséquer des cadavres humains, porta les premiers coups à l’autorité de Galien ; mais ce fut André Vesale qui combattit le plus ardemment son influence sur les études anatomiques.
Chez les peuples anciens et jusqu’à la fin du moyen
âge, les préjugés religieux s’étaient opposés à la dissection du corps humain, que I on considérait comme un sacrilège. Plusieurs papes, à l’exemple de Boniface IV, avaient même fulminé contre ceux qui oseraient attenter à la dignité de l’homme en disséquant son cadavre. Aristote, Galien et leurs successeurs, n’avaient disséqué que des animaux, et tout ce qu’ils rapportaient à l’anatomie de l’homme se trouvait souvent ainsi entaché d’erreur. Au commencement du seizième siècle, les papes Jules II et Léon X, protecteurs des sciences et d’un dogmatisme très modéré, permirent la dissection des corps humains. Leur suprême autorité fut à peine assez forte pour contrebalancer le préjugé, et Charles-Quint crut devoir s’adresser aux docteurs en théologie de Salamanque pour savoir si l’on pouvait, sans péché mortel, disséquer le corps d'un chrétien.
André Vesale put donc disséquer des cadavres, et fort de ses études et de son expérience, il s’efforça de prouver que les descriptions anatomiques de Galien se rapportaient à des animaux et non à l’homme. Mais tel était encore, à cette époque, le prestige dont jouissait le célèbre médecin grec, que, lorsque Vesale osa l’attaquer et démontrer ses erreurs, il souleva contre lui une véritable tempête et fut en butte à de longues persécutions auxquelles il finit même par succomber. André Vesale était né à Bruxelles, en 1514, d’une famille consacrée depuis longtemps à la médecine. Il étudia l’anatomie en Italie, à Paris, à Louvain ; acquit bientôt une grande réputation d’habileté, et fut appelé à Pavie pour y professer cette science dans
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laquelle il s’illustra. Considéré ajuste titre comme le fondateur de l’anatomie humaine, il en établit les principes dans son grand ouvrage De corporis humani fabrica (1543), œuvre admirable par sa science et par les magnifiques planches dont elle est ornée. Sa vie ne fut qu’une longue polémique contre les partisans de Galien et contre les envieux que lui suscitèrent son génie et sa position de médecin de Gharles- Quint et de Philippe II, dont la faveur ne put cependant le garantir de la haine de ses ennemis. Accusé par eux d’avoir disséqué le corps d’un gentilhomme encore vivant, il fut contraint, pour expier ce prétendu crime, de faire un pèlerinage en terre sainte. A son retour, jeté par la tempête sur les côtes de l’île de Zante, il y mourut de faim (1564).
Les travaux de Yesale eurent une influence considérable et donnèrent à l’anatomie une impulsion qui ne s’arrêta plus. Après lui, ses disciples, Fallope et Eustache, s’acquirent une juste célébrité par -leurs découvertes. Le premier, qui succéda à Vesale à l’école de Padoue, donna l’anatomie détaillée du fœtus, la description de l’organe de l’ouïe, celle de divers appareils qui portent encore son nom. Ses Observations anatomiques furent publiées à Venise en 1561. Eustache a laissé de nombreux mémoires et des Tables anatomiques d’une admirable exactitude. Fabrizio, d’Aquapendente, s’occupa avec succès d’anatomie comparée. Colombo, et, après lui, Michel Servet, que le fanatisme religieux fit périr sur un bûcher, étudièrent les fonctions du cœur et découvrirent la circulation pulmonaire. Mais c’était à Harvey' qu’était
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réservée la gloire de démontrer, par la méthode expérimentale, la grande circulation du sang. Vers le milieu du seizième siècle, la France possédait Ambroise Paré, qui mérita le titre de Père de la chirurgie.
Moins favorisées que l'anatomie, la zoologie et la botanique eurent cependant leur part dans le progrès. Marchant sur les traces de Colomb, d’Améric Yespuce, de Pinzon, de Magellan, une foule de navigateurs explorèrent des régions inconnues, en rapportèrent des trésors nouveaux, et publièrent des relations de leurs voyages. Oviedo, d'Acosta, Hernandez chez les Espagnols, Teévet et Jean de Léry parmi les Français, visitèrent l'Amérique; Breidenbach et Guilandinus parcoururent le Levant; Prosper Alpin, envoyé en Égypte parla république de Venise, donna l'histoire naturelle de cette contrée et fît connaître le premier, en Europe, le café et le baume de la Mecque ; Possevin écrivit sur la faune et la flore de la Moscovie. Des collections particulières se formèrent; puis les villes et les gouvernements fondèrent à leur tour des musées et des jardins botaniques. Delà des études et des ouvrages nouveaux qui eurent pour les sciences naturelles les résultats les plus favorables.
Parmi les naturalistes de cette époque se distingue Pierre Bélox, médecin français, né à la Soultière, dans le Maine, en 1518. Issu d'une famille obscure et pauvre, ses heureuses dispositions lui valurent l'appui de Réné du Bellay, évêque du Mans, grâce auquel il put faire de bonnes études et entreprendre des voyages fructueux; il visita l'Allemagne, l'Italie, la Grèce,
l’Égypte, la Palestine, et publia des relations de ses excursions dans lesquelles il décrit un grand nombre d’animaux. 11 donna une Histoire des poissons marins (1551), qu’il range par groupes assez naturels, avec de bonnes descriptions accompagnées de figures; puis une Histoire de la nature des oiseaux avec leurs descriptions et naïfs pourtraicts (1555), où ils sont distribués en familles, d’après leurs mœurs ou le lieu de leur habitation. Ce livre, où l’on trouve de bonnes observations d’anatomie comparée, et auquel est joint un Traité de la chasse au faucon , alors fort en vogue, fut dédié au roi Henri II, qui accorda à son auteur un logement au petit château de Madrid, dans le bois de Boulogne. Bélon s’y occupait de la traduction de Théophraste et de Dioscoridc, lorsqu’il fut assassiné sur la route, en 1566.
En tète de son traité des oiseaux, Bélon figure le squelette d’un oiseau enface du squelette d’un homme; il osa les comparer, et désigner par des signes communs toutesles parties communes de l’un et de l’autre. Le parallèle qu’il établit entre le squelette de l’homme et le squelette de l’oiseau est un trait de génie; c’est le premier essai tenté pour la démonstration de l’unité de composition organique. Cependant, cette idée féconde ne fut pas comprise, et il faut arriver à Yicq d’Azyr et à Geoffroy Saint-Hilaire pour voir proclamer avec netteté le principe de l’unité de composition. On lui doit, en outre, un traité, en latin, Des arbres conifères, résinifères et autres à feuillage toujours vert (1553), avec leurs figures d’après nature, et un recueil de Pourtraicts d'oiseaux, animaux , serpents,
plantes , hommes et femmes cl' Arabie et d Egypte (1557).
Quelques années apres, Guillaume Rondelet, médecin naturaliste, né à Montpellier en 1509, et professeur en cette A'ille, publia une liistone des poissons : De piscibas marinis (1554), en dix-huit livres, plus complète et plus savante que celle de Bélon, et accompagnée de belles planches . Il y établit ses coupes sur les rapports naturels existant entre les espèces, et ses descriptions sont d’une grande exactitude. Rondelet jouissait, en outre, d’une certaine réputation comme médecin et comme anatomiste.
Paul Jove, évêque de Nocéra, donna, en 1560, la description des poissons qui se trouvaient sur les marchés d’Italie ; mais c’est une simple nomenclature.
Nous ne citerons que pour mémoire des ouvrages sur la chasse et sur les chiens, de Michel-Ange Blondus, médecin vénitien, et de Jean Gaïus, médecin anglais. A cette époque, les médecins, presque seuls, s’occupaient des sciences naturelles, et ils écrivaient en latin, langue familière à tous les savants de l'Europe, et qui offrait l’avantage de les mettre en communication ; mais qui, d’un autre côté, était un obstacle à la diffusion des lumières.
La botanique, plus cultivée que la zoologie, offre un plus grand nombre d’auteurs; mais beaucoup d’entre eux sont de simples commentateurs des anciens. Mattioli ou Matthiole, docteur italien, doit à son commentaire sur Dioscoride d’avoir transmis son nom à la postérité. Cet ouvrage, d’une grande érudition, résume tout ce qu’on savait sur les plantes à cette époque, et y ajoute un grand nombre de descriptions
nouvelles. Ruel, médecin français, publie son De naturel stirpium , volumineux traité de botanique, compilation des auteurs anciens où, trop souvent, il confond les espèces.
Jérôme TRAGus,de son vrai nom Bock, introduisit le premier l’observation méthodique dans la botanique. Il rejeta l’ordre alphabétique employé jusqu’alors, établit l’importance de la nomenclature et fit ainsi les premiers pas vers la méthode naturelle. On lui doit le Nouvel Herbier d' Allemagne (1539). Léonard Fuchs, médecin et professeur à Tubingue, fit connaître avecexactitude les plantes usitées en médecine, éclaircit l’histoire de celles qu’avaient connues les Grecs, et publia son ouvrage De historia stirpium commentarii (1542). Dodoens, savant hollandais connu sous le nom de Dodonœus , suivant l’habitude du temps de latiniser son nom, publia, de 1550 à 1585, plusieurs ouvrages de botanique fort estimés; entre autres son Histoire clés plantes, en trente livres.
Georges Bauer, dit Agricola , médecin allemand, fut un des fondateurs delà minéralogie. Il abandonna la pratique de la médecine pour se livrer tout entier à l’étude des métaux, et vint se fixer à Ghemnitz, près des mines. Là il vécut au milieu des ouvriers, s’enquérant auprès d’eux des procédés métallurgiques et observant par lui-même. Aussi rencontre-t-on dans ses ouvrages des connaissances pratiques fort étendues. Son principal ouvrage, De re metallica , en douze livres, eut de nombreuses éditions.
Gomme on le voit, l’observation pénétrait dans toutes les sciences et l’étude changeait de marche;
les matériaux devenant plus abondants, on abandonnait les conceptions générales, les ouvrages d’ensemble pour les travaux spéciaux n’embrassant qu une partie plus ou moins limitée de la science. La merveilleuse invention de l’imprimerie, en plein exercice depuis un siècle, fournissait amplement aux auteurs les moyens de publier eux-mêmes leurs ouvrages au fur et à mesure qu’ils les composaient. De loin en loin paraissent de puissants génies qui coordonnent tous ces travaux, leur donnent un lien commun et en font une œuvre d’ensemble qui résume les connaissances de leur époque.
Tel fut Conrad Gesner, le flambeau du seizième siècle.
Conrad Gesner naquit à Zurich, le 26 mars 1516, dans une famille pauvre, et dut à son oncle, Jean Frich, ministre protestant, ses premières leçons de belles-lettres et de sciences. Il montra dès l’enfance les plus heureuses dispositions, et le docteur Amman, chirurgien de Zurich, charmé de son amour pour l’étude, le recueillit chez lui. A l’âge de quinze ans, il avait déjà une connaissance parfaite du latin et du grec. Ayant perdu son père et son oncle, il reçut des magistrats de Zurich quelques secours, avec lesquels il gagna Strasbourg. Là, il fut obligé, pour vivre, de donner des leçons et de faire des traductions, tout en travaillant avec ardeur à l’étude des langues et de la médecine. Il publia quelques travaux philologiques, et se lit bientôt connaître parmi les savants. Il n’en poursuivait pas moins ses études médicales qu’il termina à Bâle, où il se fît recevoir docteur-médecin
en 1541 . Il fut alors rappelé à Zurich pour y exercer et enseigner la médecine.
Venu dans un siècle où l’observation commençait à reprendre une grande importance, et l’estimant lui-même au plus haut degré, Gesner faisait de nombreux voyages, surtout dans les Alpes, pour y recueillir des plantes et des minéraux. Il rassembla un herbier de plus de cinq cents espèces de plantes nouvelles qu’il dessina et décrivit, et donna un catalogue synonymique des végétaux connus en quatre langues, où il fait preuve d’une érudition très étendue. Pendant ce temps, il recueillait des matériaux pour son histoire naturelle, recevant des observations, des notices et des dessins des nombreux amis et correspondants qu’il s’était faits dans toutes les parties de l’Europe. En 1557, il fut nommé professeur de philosophie naturelle à Zurich où ses leçons attirèrent un nombreux auditoire.
Malheureusement, Gesner ne devait pas fournir une longue carrière ; mais sa mort fut digne de sa vie. Une maladie pestilentielle ayant éclaté dans sa ville natale, en 1564, il prodigua ses soins à ses compatriotes avec le plus grand dévouement. Victime de son zèle, il fut atteint lui-même de ce terrible mal, et pressentant sa fin prochaine, il se fit transporter dans sa bibliothèque, où, pendant les cinq derniers jours qui lui restaient à vivre, il s’occupa de mettre en ordre ses manuscrits, qu’il légua à son élève Gaspard AVolff, pour qu’il les publiât. Conrad Gesner mourant à l’âge de quarante-neuf ans, c’est-à-dire à l’époque de la vigueur du corps et de la puissance de
l’esprit, était loin d'avoir accompli sa carrière scientifique ; cependant, peu d'hommes ont plus et mieux produit que lui, tant étaient grandes son intelligence et son activité. Que n’eût-il pas fait si le terme d'une vie ordinaire de savant lui eût été accordé ?
Comme Aristote et Albert le Grand , Gesner a touché à toutes les branches de la science, bien que cela devint plus difficile à cause de leur accroissement progressif. Après avoir approfondi les langues et la bibliographie, il publia son Mithridates de differentiis linguarum, étude comparative de deux cent trente langues. Il embrasse dans ses recherches tous les êtres naturels. Il donne un traité des eaux minérales de la Suisse et de l'Allemagne, écrit le premier sur la cristallographie, décrit un grand nombre de minéraux, et démontre que les fossiles sont des corps organisés, sans toutefois sentir la portée de ce fait.
En botanique, il recueille, décrit et dessine un grand nombre de plantes nouvelles, et publie son Historia plantarum, malheureusement restée incomplète, dans laquelle il indique, comme base de la classification des végétaux, les organes de la fructification, point de départ de la botanique moderne. Ce principe si fécond ne fut cependant adopté que plus tard, et luimême ne l appliqua pas. Mais de tous ses travaux, son œuvre capitale est son Histoire des animaux , en cinq gros volumes in-folio (1556), vaste traité de zoologie, le plus complet et le plus savant qu’on eût publie jusqu à lui. Il ne se contente pas, comme tant d autres, d’v copier les anciens, mais il les résume avec une critique pleine de justesse et de sagacité, et
y ajoute une toute de détails tirés de sa propre observation. Il n’y donne pas de classification positive, mais indique des rapprochements ingénieux et les bases sur lesquelles elle peut être établie. Bien qu’il ait suivi l’ordre alphabétique, comme plus avantageux pour ranger commodément les objets divers, il le déclare peu philosophique et rompant trop les affinités, les parentés. Aussi sa distribution en familles, accompagnée de nombreux tableaux synoptiques des genres, marque un premier pas vers la méthode naturelle qui ne s’établira pourtant qu’en passant par les degrés des systèmes artificiels. Dans ses descriptions, il emploie la nomenclature binaire, qui consiste à ajouter un adjectif qualificatif au nom générique, principe qu’adoptera plus tard Linné en le généralisant.
Gesner avait une érudition prodigieuse; on en jugera par ce fait que sa Bibliutheca universalis énumère tous les ouvrages grecs , latins , arabes , hébreux connus de son temps, et donne un jugement motivé sur chacun d’eux. On lui doit, en outre, de nombreuses traductions d’auteurs anciens, entre autres celle des œuvres complètes cl’Ëlien avec des notes, et les commentaires de Barbaro sur Pline.
Parmi les naturalistes de cette époque, il faut citer Ulysse Aldrovande, né à Bologne en 1527, d’une famille patricienne, qui consacra sa vie et sa fortune à l’étude de l’histoire naturelle. Contemporain de Gesner, il ne montra ni le savoir ni la sagacité de ce dernier, sur lequel il eut cependant l’avantage de posséder une certaine fortune. Il fit de nombreux voyages
dans lesquels il recueillit beaucoup de faits qu’il con- , signa dans ses ouvrages, mais souvent sans critique.
Il entreprit une Histoire naturelle cjenei ale, ouArage immense, en treize volumes in-folio, dont il ne publia lui-même que les quatre premiers. Il fut atteint de cécité et mourut, dit-on, à l’hôpital de Bologne en 1605. Barthélemy Ambrosinus et Thomas Dunster publièrent après sa mort, et d’après ses documents, les neuf volumes qui forment le complément des quatre premiers. Bien qu’on trouve dans cet ouvrage quelques faits nouveaux et des figures originales, c’est, au dire de Cuvier, une énorme compilation sans goût et sans génie. On n’y trouve pas trace de classification, et il se contente de suivre l’ordre adopté par Aristote.
Vers la même époque, Olaus Magnus, archevêque d’Upsal, chassé de la Suède à Rome par la Réforme, y publia une Histoire des nations septentrionales (1555), dans laquelle on trouve des détails curieux sur la zoologie des contrées du Nord. Mais son livre est rempli de faits merveilleux, et il y parle fort sérieusement du fameux poulpe Kraken dont les longs bras enlaçaient les plus gros navires et les entraînaient au fond de l’Océan.
La botanique eut de nombreux adeptes au seizième siècle. Charles de Lécluse, en latin Clusius, né à Arras en 1526, se destina d’abord à la jurisprudence ; mais il abandonna bientôt l’étude du droit pour celle de la médecine et surtout de la botanique. Il parcourut l’Allemagne, la Suisse, la France, l’Espagne, l’Italie, et y recueillit un grand nombre d’espèces nouvelles qu’il décrivit dans son Rariorum plantarum hisloria
(1576-1583). C’est dans cet ouvrage qu’on trouve la première description etla figure de la pomme de terre, qui était connue en Italie avant que Raleigh l’eût importée en Angleterre. Nommé directeur des jardins de l’empereur à Vienne, il y resta quatorze ans et quitta ces fonctions pour occuper la chaire de botanique à Leyde. C’est là qu’il termina sa longue carrière, en 1609.
De Lécluse fut un des savants de ce temps qui contribuèrent le plus à propager le goût de la botanique. Ses ouvrages sont remarquables par la sagacité d’observation, la clarté et l’exactitude des descriptions, l’élégance du style ; mais ils manquent de méthode. Il donna, en 1605, sous le titre de Exoticorwn libri cleccm quitus animalium plantarum historia clescribitur , un ouvrage fort intéressant, où sont décrits beaucoup de plantes et d’animaux exotiques. On lui doit aussi l’introduction, en France, du marronnier d’Inde, du laurier-cerise, du platane d’Asie et de plusieurs autres plantes étrangères.
La botanique dut encore plus à André Césalpin, qui publia la première classification méthodique; l’étude de la fleur et du fruit lui fournit des caractères bien plus importants que ceux tirés de la grandeur ou des propriétés des plantes adoptés par ses prédécesseurs. Né en 1519 à Arezzo, en Toscane, André Césalpin, philosophe, médecin et naturaliste, professa longtemps la médecine et la botanique à Pise. Ses écrits sur la philosophie d’Aristote : Quæstiones péripateticæ (1569), le firent accuser d’impiété, ce qui n’empêcha pas le pape Clément VIII de l’appeler à
Rome pour y remplir auprès de lui les fonctions de premier médecin. Son livre De plantis (1583) est remarquable au point de vue scientifique; mais on peut lui reprocher d’avoir négligé la synonymie et de n'avoir employé, dans ses descriptions, que les noms vulgaires usités en Italie. Comme physiologiste, il soupçonna la circulation du sang, mais sans la démontrer. La préface de son livre est d’une haute philosophie scientifique ; il y recommande par-dessus tout l'observation naturelle. Il mourut à Rome en 1603.
Le seizième siècle vit s’établir dans les principales villes de l'Europe des jardins botaniques qui répandirent le goût de l’horticulture et firent progresser la phytologie. De l'Italie, où les créa le grand-duc Cosme Ier, l'usage s’en répandit en Hollande, en Allemagne, puis en France. En 1577, Nicolas Houel, apothicaire de Paris, dont le nom, aujourd’hui oublié, méritait de passer à la postérité, fonda en cette ville, à ses frais, la Maison de la charité chrestienne, et y joignit un Jardin des simples , « lequel était rempli de beaux arbres fruitiers et plantes odoriférantes rares et exquises de diverses natures ». Ce jardin, destiné à l’étude des plantes médicinales et de la pharmacie, fait encore aujourd’hui partie de l’École de pharmacie de Paris, et devait servir, plus tard, de modèle au Jardin du roi. En 1597, l’Université de Montpellier eut le sien. Ces établissements permirent d’étudier sur la nature des plantes qui n’étaient guère connues jusque-là que par ce qu’en avaient dit les anciens.
Joachim Camerarius, fils du savant philologue et dont le véritable nom était Liebhart, exerça, à Nurem-
berg, la médecine avec succès et cultiva avec passion la botanique. Il fonda aux 'portes de cette ville un jardin resté longtemps célèbre par la beauté et la rareté des plantes qui y étaient cultivées, et y forma de nombreux élèves. Après la mort de Conrad Gesner, il fit l’acquisition de sa bibliothèque botanique et de la collection des figures déplantés, au nombre de plus de quinze cents, que ce savant avait fait graver sous ses yeux pour le grand traité de botanique qu’il méditait. Il les publia dans une nouvelle édition de Matthiole, qu’il donna en 1588. On lui doit, en outre, Y H ortas medicus et philosophicus , catalogue raisonné de son jardin, dans lequel on trouve la description et la figure du dattier, de l’agave et de plusieurs autres plantes rares.
Fabius Golonna, ou, en latin, Columna,né à Naples, en 1567, descendait de Pompée Colonna, vice-roi de Naples. 11 fit de brillantes études et se destina à la carrière du droit; mais, ayant subi plusieurs attaques d’épilepsie, il se mit à étudier les moyens de combattre cette terrible maladie. Il rechercha à cet effet ce qu’en avaient dit les anciens, et trouva, dans Dioscoride,le nom d’une plante qu’il désignait sous le nom de p/m, et dont il vantait les propriétés merveilleuses. Après de nombreuses recherches, il reconnut que cette plante était la valériane , et lui dut en effet un grand soulagement. Appréciant, par les difficultés qu’il avait éprouvées, combien était obscure la synonymie botanique des anciens auteurs, il résolut d’y porter la lumière, et fit en effet paraître, en 1592, sous le titre de Phytobastanos, un ouvrage qui le plaça
au rang des plus grands botanistes de son siècle. Il cherche dans ce traité à déterminer toutes les plantes dont ont parlé les anciens, joint à ses descriptions de belles planches, et y montre une grande érudition. Dans un second ouvrage, il décrit les végétaux de la Sicile, et pose les vrais principes de la botanique en établissant des genres naturels. Malheureusement, vers l'àge de cinquante ans, ses attaques d’épilepsie le reprirent avec une telle violence que ses facultés intellectuelles en furent profondément altérées, et qu'il passa ses dernières années dans un état d’hébétude. Il mourut en 1650.
Vers la même époque, les frères Bauhin apportèrent, par leurs travaux, de nouvelles lumières à la science des végétaux. Fils d’un médecin français qui fut obligé de se réfugier à Bâle pour avoir embrassé la religion réformée, ils naquirent dans cette ville et embrassèrent la carrière de leur père, tout en s’occupant spécialement de botanique.
L'ainé, Jean Bauhin (1541-1613), étudia sous Gesner, et fît de nombreux voyages. Appelé comme médecin, par le duc Ulric de Wurtemberg, à Montbéliard, où il possédait de superbes jardins, Jean Bauhin put se livrer en paix à son étude favorite. Il y composa son Historia universalis plant arum, en trois volumes in-folio, qui ne furent publiés qu’après sa mort, en 1650, et qui résument les connaissances de son temps. On lui doit encore un Traicté des animaux ayans aisles qui nuisent par leurs piqûres ou morsures.
Son frère, Gaspard Bauhin (1550-1624), Aroyagea en 1 rance et en Italie, puis revint à Bàle où il occupa
les chaires d’anatomie et de botanique. Il publia sous le titre de Pinax tlieatri botanici (1623), après quarante années de travail, un traité de botanique qui contient la description de près de six mille espèces, classées par genres, avec la synonymie des divers auteurs , et il caractérise chaque espèce dans une phrase très courte, analogue à la diagnose des descriptions modernes. Cet ouvrage remarquable jouit d’une grande faveur et servit de guide aux botanistes jusqu’à Linné.
Olivier de Serres (1539-1619), surnommé le Père de l'agriculture, fut le promoteur de la culture du mûrier blanc et de l’industrie de la soie en France. On lui doit un Traité de la cueillette de la soie (1599), et l'ouvrage demeuré célèbre, intitulé : Théâtre d’agriculture et ménage des champs (1604), deux volumes in-4°.
Nous ne pouvons quitter le seizième siècle sans parler d’un autre Français illustre, Bernard Palissy, plus connu par son génie artistique que comme savant. Pauvre artisan sans instruction, il dut à son intelligence et à son énergie, après quinze ans d’efforts et de souffrances, la gloire de doter son pays des merveilleuses faïences émaillées si recherchées dans le monde entier. Observateur profond des merveilles de la nature, il se forma seul et, dans son étude continuelle des terres et des pierres qu’il employait dans ses travaux, il recueillait avec soin les minéraux, les pétrifications et les fossiles. En 1575, il fit à Paris un cours de minéralogie, et combattit l’opinion, dominante alors, que les fossiles étaient de simples jeux
de la nature. Il soutint que les coquilles marines qui se trouvent en grand nombre au sommet des montagnes prouvent que les mers ont jadis couvert les continents, vérité aujourd’hui hors de doute, mais qui fut vivement combattue à cette époque et même encore beaucoup plus tard. Son principal ouvrage est un traité De la nature des eaux et fontaines , des métaux, des terres , émaux , etc. (15S0). Il a également écrit sur l’agriculture, et c’est à lui qu on doit l’emploi de la marne pour amender les terres.
Malgré les disputes religieuses et philosophiques qui, à cette époque, entravèrent les études, le seizième siècle vit éclore des travaux importants dans toutes les branches des sciences. Copernic, Vesale, Gesner, tentèrent hardiment de s’affranchir de la domination des anciens et ouvrirent une nouvelle voie à la science. L’impulsion était donnée, et les souverains eux-mêmes lui accordaient un généreux appui. Cependant, une barrière s’élevait encore dans les restes de la philosophie scolastique que n’avait pu renverser le scepticisme de Montaigne, de Charron et de Sanchez; elle dominait encore dans les écoles, étouffant la pensée dans son cercle étroit et dogmatique. Ce fut alors que parurent, en Angleterre et en France, deux puissants génies, Bacon et Descartes, qui donnèrent pour fondements aux sciences l'expérience et la spéculation.