‹ Galerie des poëtes vivantsChapitre 10 sur 28 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

M. Sainte-Beuve est, à vrai dire, un Protée en poésie. La lune a moins de phases que sa pensée. Le signalement que vous aurez donné de lui à propos de Joseph Delorme ne s'appliquera plus à l'auteur des Consolations, et moins encore à celui des Pensées d'août. Nul n'a besoin de commentateurs pour reconnaître que ces trois faces d'un même talent sont des transformations successives, que ces trois fruits d'un même rameau sont d'une saveur et d'une valeur différentes; mais ici les transformations ne sont pas des systèmes; elles sont les conséquences obligées de cette nature ardente et mobile, toujours en train de découvertes. On dirait que, pour M. Sainte-Beuve, les choses sondées et connues per-

dent de leur prix ; il lui faut des voiles à soulever, des mondes nouveaux à parcourir. 11 semble, si je puis me permettre la fantaisie de ce rapprochement, que sa pensée soit sans relâche poussée en avant par quelque génie tentateur, assez pareil au cavalier noir qui emporte Léonore en croupe, dans la ballade allemande. « Oh ! pourquoi donc aller si vile et si loin ? crie le poëte à l'Esprit qui l'entraîne ; nous avons déjà fui pour jamais de bien charmants paysages ; mais j'y consens, oublions les premières délices, oublions le Creux de la vallée et son vertige, maintenant que nous voilà dans la plaine lumineuse des Consolations, cette plaine que rafraîchissent de si calmes rosées. Oh ! ne quittons pas de longtemps ces lieux aimés et dressons-y notre tente. » Mais le fatal Esprit n'écoute rien et ne ralentit pas sa course. « Au moins, reprend le poëte haletant, arrêtons-nous au seuil de certaine Lucij rêveuse: j'ai à lui dire toutes les tristesses de mon âme, à lui chanter toutes les mélodies confuses d'un cœur solitaire; je veux entr' ouvrir à ses yeux les champs de mes espérances, vaguement dessinés à l'horizon, mais verdoyants comme une autre Irlande, sa douce patrie. Au moins, je t'en conjure, restons quelques heures encore dans ces bosquets, où quelque imprudente Herminie fuira devant moi en me jetant au visage des roses par poignées. » Mais l'Esprit est impitoyable; il ne permet pas de halte; il faut

SALME-UlitVE. 179

avancer toujours ; il faut passer du culte de la forme au culte quasi-ascétique de l'idée; il faut quitter les rêveries mystiques aux fuyantes perspectives pour l'austérité janséniste; il faut aller de Ronsard à Gerson, de Saint-Martin à Nicole : Tentanda via est ! Au reste, Sainte-Beuve lui-même semble faire allusion à cet entraînement de sa nature dans un sonnet où, parlant des mœurs hospitalières du Slave, il lui compare le poëte, qui abandonne à tous son plus beau fruit, la meilleure part de son àiue, tandis qu'il marche au hasard vers des lieux étrangers.

S'il en fallait croire M. de Lamartine, les poésies de Joseph Delorme auraient choqué bien vivement les habitudes littéraires de 1829. Lui, en efTet, d'ordinaire si prompt à l'éloge, il s'empresse d'incriminer « ces fausses couleurs, ces mètres rompus, ce vernis trop vif, cette vérité .trop rampante ou trop nue. « Peut-être l'auteur de Jocelyn, si prodigue, à l'occasion, de témoignages laudatifs, a-t-il sur les yeux un verre grossissant pour les défauts comme pour les qualités, car tout ce qu'il réprouvait avec tant d'énergie est loin d'alarmer si fort notre goût. Il faut dire que, depuis lors, nous avons eu tant de mètres disloqués, tant de couleurs criardes, tant de vernis à brûler les paupières, que les audaces de Joseph Delorme nous paraissent maintenant bien rassises ; mais , pour avoir perdu ce

premier bouquet trop fumeux, ce livre n'en a pas moins conservé la saveur généreuse d'un vin qui ne demande qu'à vieillir pour dépouiller l'âpreté de la grappe. Si quelqu'un se montra résolu et hardi à débarrasser la poésie de tous mannequins et de toutes échasses, c'est incontestablement M. Sainte- Beuve, et Joseph Delorme reste un premier essai glorieux dans ce genre intime, familier, domestique. C'est pourquoi les pièces écrites en vers alexandrins, conmientaires psychologiques d'une lecture, d'une promenade ou d'une rêverie, m'en paraissent les plus belles.

Les Consolations et Volupté sont pour moi deux œuvres jumelles, deux livres d'une analyse poétique aussi profonde et vraie que littérairement admirable. On peut dire que les Consolations furent écrites dans une de ces dispositions uniques où les facultés du poète résonnent dans la plénitude de leur vibration. Quoique composées en moins d'un an, à travers les nombreux assujettissements d'une vie littéraire très-active, on n'y sent jamais cette lassitude de pensée et de style trop fréquente aux lendemains des exaltations lyriques, tant l'imagination et le cœur étaient là sous le coup d'un ébranlement sonore ! D'où venait donc au poëte cette impulsion profonde? Quel troutîle amenait donc ainsi sur ses lèvres le cri (^e la faiblesse éplorée qui se confesse, ou l'hymne de l'espoir ravivé qui s'exalte ? La belle

SAIME-BELVË. 181

pièce à M. Viguier nous l'apprend, c'était la lutte éternelle d'une âme en proie aux sens dominateurs, aspirant à se dégager des chaînes qui la tiennent captive loin des sphères épurées de son vrai séjour :

Depuis ce temps, déclin, noirci de fange immonde, Sans ciel et sans soleil, égaré dans le monde, Quand parfois trop d'ennui me possède, je cours Comme les chiens errants qu'on voit aux carrefours. Je ne respire plus l'air frais des eaux limpides; Tous mes sens révoltés m'entraînent, plus rapides Que le poulain fumant qui s'effraye et bondit, Ou la mule sans frein d'un Absalon maudit. Oh! si c'était là tout ! l'on pourrait vivre encore El croupir du sommeil d'un être qui s'ignore; On pourrait s'étourdir. Mais, aux pires instants, L'immortelle pensée en sillons éclatants, Comme un feu des marais, jaillit de celle fange, Et, remplissant nos yeux, nous éclaire et se venge.

Ce livre est plein de ces contrastes, et, depuis les Confessions et les Soliloques du fils éloquent de sainte Monique, jamais ce dualisme n'avait rencontré de plus chaleureux interprèle. Dans le magnifique commentaire d'un sonnet de Michel-Ange, dans la touchante épître A deux absents, enfin dans toutes les principales pièces du recueil, l'émotion poétique trans[)ire de chaque vers, aussi réelle que vive, ce qui fait des Consolalions un livre rare pour la bonne foi des choses exprimées.

IG

J'ai loué l'esprit d'investigation de M. Sainte- Beuve; devait-il toutefois eu pousser l'aventure jusqu'aux Pensées d'août? Pour expliquer sa tentative, il s'est représenté envahi dans son genre de poésie privée par l'auteur de Jocehjn, et contraint de se réfugier sur le terrain âpre et nu des collines sans ombrages. J'avoue qu'il s'est hasardé sur des versants hors d'atteinte, et que nul ne viendra le troubler dans la possession d'un tel domaine ; mais s'agissait-il bien en pareil cas de gravir toujours et quand même? M. Sainte-Beuve sait mieux que moi qu'il est en poésie certains sommels peu fertiles, oi!i les trésors de la récolle ne compensent pas les fatigues de la culture.

Non pas qu'il me semble intelligent de souscrire à l'opinion de plusieurs sur les Pensées d'août; je les tiens au contraire pour le produit le plus osé et le plus original, ou, si l'on veut, le plus bizarre de l'art contemporain. Seulement je voudrais qu'on les considérât comme un de ces objets rares, de valeur peu apparente , que l'amateur garde sous verre dans son cabinet de curiosités, et qu'il ne montre qu'aux plus fins cunnaisseius avec explication préalable et avertissement de ne pas se méprendre.

Car ici la mé[)riso. est des plus faciles, et beaucoup de lecteurs accoutinnés à la mélopée du vers classisique, au jeu splendide des métaphores, à toutes les séductions du rhythme et de l'image, n'hésitent pas

SAINTR-REUVE. I S.'î

h réprouver ce vers rompu à lant de joinhircs, rie complexion grêle, peu musical, et, à les croire, dépourvu d'art. Ce n'est cependant point l'art qui fait ici défaut, comme on peut voir par l'exposition que M. Sainte-Beuve, dans uneépître à M. Villemain, a donnée de son système. Tel en effet qui trouvera certaine tirade prosaïque, n'aura point senti certaine coupe ou certain mot qui î'elève à temps le Ion par un tour soudain ou par une adroite alliance. Mais, il en faut convenir, si jamais livre réclama un auditoire spécial et préparé, c'est celui-là.

Les Allemands ont coutume d'appeler Faust le livre scellé de sept sceaux; n'en pourrait-on dire autant des Pensées cVaoût ? Si ce recueil a des oml)rcs pour les intelligences à qui sont familières toutes les formules de l'art, de quelle entente difficile sera-t-il donc pour le gros du public ? J'avoue ne l'avoir jamais vu entre les mains d'un lecteur appartenant au commun des martyrs, sans éprouver une sorte de frisson produit par la conscience d'un immanquable quiproquo ; il est bien vrai que je n'ai [>as eu souvent l'occasion de ressentir ce frisson-là.

Mais d'où vient donc cette obscurité comparable à celle de Perse chez les Latins (1 ) ? Du style d'abord qui

(1) Par le nom de Perse je crois assez marquer que dans mon esprit l'idée d'une ceriaine obscurité n'est pas exclusive de la beauté. 11 y a, en effet, dans les arts un genre de beauté dont l'in- Icllifrence on la perccplion nVs( pas spontanée et qui exige une

foisonne en constructions elliptiques, pu is de la pensée elle-même que M. Sainte-Beuve, artistement amoureux des nuances, a coutume d'attaquer de biais plutôt que de face. Les couleurs rompues, comme on dit en peinture, l'attirent plus que les couleurs franches, le clair-obscur plus que la pleine lumière, de sorte qu'on doit aborder son œuvre d'un pied prudent et d'un œil perspicace, afin d'y cheminer sans encombres. Et cependant, malgré cela, et à cause de cela peut-être, les Pensées cVaoût et les Notes el Sonnets qui les continuent, sans rompre l'accent, seront toujours d'une lecture attirante pour le public restreint que j'ai dit, le seul qu'elles doivent de longtemps se promettre. Pour ce genre de public blasé de jouissances littéraires, les poésies de beauté régulière et qui frappe aussitôt les yeux, tout admirables qu'il les reconnaisse, ne sont pas ses plus sympathiques, ou du moins ses plus habituelles. Il aime beaucoup moins la liqueur qui se vide d'un seul trait que celle qui se déguste lentement et à reprises. Or, les Pensées d'août offrent précisément ces qualités de dégustation lente qui ramène plusieurs fois la lèvre aux bords de la coupe. Sans doute, si une littérature

sorte d'initiation progr ;ssive. Dans un autre ordre de choses, Amaury le sentait excellemment lorsqu'en présence de la beauté étrange et inaccoutumée de madame de Couaèn, il raconte qu'il en épelait chaque ligne, comme un livre divin, un peu difficile, qu'un ange familier lui aurait tenu complaisamment onverl.

Page 1