‹ Galerie des poëtes vivantsChapitre 11 sur 28 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

entière se réglait sur Monsieur Jean, le génie de la langue serait immédiatement transformé; un livre comme les Pensées cVaoùt n'en atteste pas moins les innombrables ressources d'une manière pénétrante et singulièrement novatrice. C'est surtout quand on a fureté, comme M. Sainte-Beuve, dans tous les coins et recoins de son art, qu'on achète sans remords un peu de nouveauté au pri> de quelques sacrifices, et qu'une locution créée, fùt-elle contestable, paraît encore au-dessus d'une autre plus usitée, mais banale et sans vertu, à force d'avoir couru le monde.

Gardons-nous d'ailleurs de tomber dans cette injustice dont souvent la critique inintelligente ou hostile se rend coupable envers les poètes et qui consiste à exiger d'eux les qualités qui ne sont pas dans leur nature, ou que leur œuvre ne comporte pas. Le bouvreuil ne peut avoir le chant du merle ni l'ébène lustré de ses ailes; et, s'il vous plaît d'offrir un brin de verveine ou de romarin, il est absurde de vous demander les belles lames d'argent dont se compose l'orgueilleuse fleur du lis. Puisque M. Sainte-Beuve l'a confessé dès Joseph Delorme :

Non , ma muse n'est pas l'odalisciue brillante Qui danse les seins nus, à la voix sémillante, Aux noirs cheveux luisants, aux longs yeux de houri;

le lecteur bien averti ne doit donc plus compter sur

les grands airs d'une impératrice fière de démarche et splendide de parure. Il aurait même plus aisément la clef des Pensées d'aoïil, si, en place de cette pompeuse image, il se figurait tout simplement dans la muse qui les a dictées une sorte de Cendrillon sans atours; oui, la Cendrillon delà légende, qui, entre ses sœurs superbes couvertes de joyaux et de soie, reste vêtue de simple étoffe, mais dont le charme, pour qui sait observer et comprendre, se trahit sous l'humble costume et dont le pied vif et délicat peut seul chausser la fine pantoufle.

Les Sentiers perdus eurent cela de particulier que, paraissant à une époque où la poésie se préoccupait outre mesure de couleur et de rhytlime, ils osèrent se passer de tout cet art savant jusqu'à la roideur. Pour peindre ses fraîches vallées du Vermandois, M. Houssaye crut devoir s'en tenir à des teintes légères, comparables, suivant moi, à celles dont M. Camille Fiers affecte les nuances à ses paysages. Il avait raison ; car cette tendre couleur de primevère, répandue avec charme sur le livre, se fût trèsmal accommodée des couches épaisses d'un style trop somptueux.

Avez-vous jamais rencontré, au fond des bois, ou sur le penchant d'une colline, une source qui s'é-

chappait d'un massif de coudriers par les,naseaux de quelque vieux dauphin tout enguirlandé et tout verdi de lierre? L'eau murmurante s'en allait à l'aventure, éparpillée sur le gazon ou sur la mousse, caressant avec insouciance les boutons d'or et les fraises, toujours peu pressée d'aller se perdre dans la rigole qui fait marcher l'usine prochaine. Letalentde M. Houssaye avait, dès l'abord, cette insouciance, amie des loisirs agrestes. Une de ses pièces est datée d'un moulin, une autre d'un chemin creux; tout cela respire en effet une verdeur bocagère qui reste naturelle au milieu même des coquetteries de la muse. Car, en fait de coquetterie, celte muse en avait bien quelques grains. Elle s'était si souvent égarée, sur les traces de son poète, dans les parcs et les charmilles, parmi les sylvains et les rocailles; elle s'était tant jouée avec lui autour des toilettes du dernier siècle, qu'elle trouva piquant de s'attifer dans le goût d'alors et revint de là avec quelques mouches sur la joue. Tout en gardant sa robe rayée du village, elle se donna ces gracieux airs de tète dont Coustou et Goysevox animaient le marbre et qui embellissent ces statues qu'on voit au jardin des Tuileries, tressant des guirlandes ou caressant des colombes. 11 y avait là de quoi faire crier très -haut nos écrivains puristes, gens fort graves qui fuient les Grâces et avec qui, Dieu soit loué ! les Grâces ne sont point en reste. Mais c'était là un de ces défauts qui ont plus

de charme que certaines qualités. Ainsi, courant des clairières aux réduits, toujours « cherchant la rose et fuyant l'aquilon, » la jeune muse semblait avoir pris pour devise celle phrase du joli roman qui sert de préface au volume : a Dieu a dit aux hommes : Les collines sont couvertes de vignes, les femmes sont pleines de roses, les oiseaux chantent dans les bois : vendangez, moissonnez, écoutez ! « Ainsi faisait cette fille d'Euterpe, et de sa blonde moisson d'images, et des bruits vagues recueillis par elle dans les échos à ses heures de rêverie, elle composait ses chansons, qui me rappellent les vieux airs de Nicolo, oi^i la mélodie l'emporte sur la facture, et où le hautbois revient à chaque instant jeter, comme un soupir, ses noies plaintives. Lisez plutôt un de ces petits poèmes, baptisés capricieusement du nom à'IsoHnes,

La nuit avec amour se penche sur la terre :

Le ciel de juin s'enflamme a l'hori/on El la rosée argenle le gazon.

Tnul arbre abrite un doux m.yslire.

Le vent d'est que j'entends au loin M'apporte l'odeur du sainfoin.

Tnul arbre abrite un doux mvstt'ro.

Les rossignols chanlenl rarnoiir en cliœiir; Je vous allends, Vous, l'ame de mon cœur :

La nuil avec amour se penche sur la terre !

Il y a dans les Sentiers perdus une tristesse vraie qui gagne insensiblement l'âme du lecteur et qui l'émeut sans l'assombrir. Dès que vous ouvrez ce livre d'une main sympathique, il se fait d'abord en vous comme une gaie journée de printemps. L'air tiède et lumineux se parfume des luzernes en fleur; l'oiseau chante dans la haie; l'abeille s'en va butinant et bourdonnant du saule amer au cytise ; l'écho retentit du battoir des lavandières ; ce ne sont que tressaillements d'ailes et chansons joyeuses. Puis une voix plaintive monte soudain du pied des collines; une note mélancolique vous arrive du sentier voisin ; un nuage jette son ombre sur la campagne souriante. Quel est donc le sombre magicien qui a varié ainsi l'aspect des choses? Hélas î c'est le sentiment des courtes joies qui a passé dans l'âme du poëte ; c'est la pensée des heures qui s'envolent sans retour, l'ineffable regret de la beauté qui échappe aux étreintes amoureuses de la jeunesse. M. Houssaye exprime à ravir tous ces pâles fantômes des amours passées qu'il évoque des plages lointaines du souvenir, et sur les traces desquels se reportent complaisamment toujours

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le désir et le rêve. Or, si l'on estime les gros livres sur lesquels l'esprit s'évertue, ou aime ceux-là qui font rêver.

Le second recueil de M. Houssaye, la Poésie dans les bois, témoigne d'un faire beaucoup plus étudié. Ce voile que sa muse laissait d'abord flotter à toutes les haleines d'avril, est maintenant fixé sous sa couronne de fleurs avec plus d'art, mais sans plus de contrainte. On voit que l'auteur a trempé la lèvre aux sources grecques ; un vague écho des lyres siciliennes murmure dans ses nouveaux vers. Toutefois, s'il a puisé dans Théocrite et dans Moschus un juste sentiment de l'antique, il n'a point visé à ces formes de style qui l'eussent conduit au pastiche de Chénier. Il a suivi en cela le conseil de Bion, qui engage son ami à façonner lui-même sa flûte, sans recourir à des mains étrangères. Eulerpe, la Sirène aux yeux verts, les Moissonneurs, sont de charmantes pièces où l'on retrouve sous le cachet contemporain cette douceur dorienne de l'antique idylle, miel butiné sur les coteaux de Syracuse et dans les vallons de l'Etna. Je voudrais citer quelques passages du dialologue des Moissonneurs qui montreraient que l'auteur a pu saisir dans sa poétique vérité ce rare et difficile accent de l'églogue; je préfère cependant donner complète cette fervente invocation du livre placé à bon droit sous les auspices de Diane chasseresse.

0 flUe de Lalone ! idéale habitante Des lialliers où jamais ne passent les hivers, Blanche sœur d'Apollon k la lyre éclatante, Diane aux flèches d'or, inspire-moi des vers !

Je les veux suivre encor, tes nymphes égarées Dans les bois odorants où se perdent les pas, A la chasse où toujours les biches effarées T'implorent par leurs cris, mais ne farrêtent pas.

Si je le vois suspendre a la branche d'un arbre Ton arc d'argent pour boire aux sources du rocher, J'irai sur l'herbe en fleur baiser tes pieds de marbre, Chasseresse à l'œil fier, que nul n'ose approcher !

Quand les Muses viendront, chevelures flottantes. Chanter Phœbus leur maître et Diane sa sœur. Quand lu commanderas les danses haletantes, Moi, je te parlerai tout bas du beau chasseur.

Plus altérée alors, lu boiras à la source, Toi, la vierge éternelle insoumise k Vénus; Pour fuir dans les forêts lu reprendras ta course Et permettras aux vents de baiser tes seins nus.

M. Houssaye n'a point dépensé et enfermé toute sa poésie dansées deux recueils. Il est un de ceux qui, depuis dix ans, ont le plus jeté à tous les vents de la presse de ces pages aventureuses dont beaucoup ont la charmante destinée de ces germes errants qu'un

orage emporte dans ses tourbillons, et qui, plus tard, sourient aux yeux du passant, épanouis sur quelque vieux portail en touffes verdoyantes et en pittoresques bouquets. Au nom de M. Houssaye se réveille dans bien des mémoires le souvenir de vives saillies, de traits d'esprit ou de sentiment, poésie détournée qui avive et décore ses romans, ses récits de voyages et ses Porlrails du dix-huitième siècle. Mais, si je prétendais donner de lui un portrait définitif, M. Houssaye aurait près de plusieurs figures de cette galerie un enviable désavantage, celui des années. 11 est, sauf erreur, le plus jeune de ceux dont j'aie encore tenté une légère esquisse. Or, si trente ans est la belle heure à saisir pour le portrait en marbre ou sur toile, il n'en est pas de même pour le portrait littéraire. A trente ans, les femmes elles-mêmes, quand leur beauté n'est pas de pure gentillesse, sont dans le plein rayonnement de leurs traits. L'ampleur des formes, les tons mats et veloutés des chairs, les ondes soyeuses de la chevelure, toutes ces bonnes fortunes du pinceau sont dans leurs plus riches développements. Giulia Grisi devait être moins belle à vingt ans qu'à trente. Mais, à cet âge, la physionomie du poète n'a point encore reçu le mâle vernis de la maturité. J'en sais qui aiment mieux celte première épreuve de la figure, lorsque les traits moins accusés ont aussi plus de délicatesse ; les yeux moins voilés, un regard plus vif; la lèvre moins austère, un plus

facile sourire. 11 importe toutefois, pour l'avenir, que la physionomie s'accentue et que rattitude s'affermisse. Cette fraîche et éclatante récolte aux marges et aux buissons de la jeunesse double d'ailleurs de prix et de grâce quand viennent s'y joindre les opulentes vendanges mûries sous le puissant soleil des années qui succèdent. C'est dans cette pensée que M. Houssaye compose les Poëmes antiques qu'il annonce, et dont, sur quelques pièces déjà publiées, il est permis de beaucoup attendre. Soit en eJSet qu'il chante les Heures entourant Vénus blessée et teignant les roses du sang vermeil de la déesse ; soit qu'il consacre dans une peinture au trait ferme une scène de pudeur maternelle encadrée dans un site d'Italie; soit enfin que, s'inspirant du portrait de Violante, il célèbre la beauté fécondant le génie, — le poète tire désormais des cordes harmonieuses un accord plein, retentissant et durable.

M. Hugo reçut dernièrement une lettre qui portait pour unique suscription : Au plus grand poëte de l'époque. L'auteur des Orienlales, sans l'ouvrir, l'adressa rue de l'Université, à M. de Lamartine, qui la renvoya place Royale. Le tout se fit, on le pense, avec ces formules de courtoises félicitations, ordinaires aux deux illustres.

Toutes chevaleresques qu'elles paraissent, ces façons d'agir avaient leur fondement aussi bien que leur convenance; car, pareils en cela aux deux fils de Charles Martel qui régnaient ensemble, M. de Lamartine et M. Hugo partagent le trône de la poésie contemporaine, rois légitimes par le mérite et légitimés par le succès.

11 y a des talents qui mûrissent dans l'onribre et qui n'éclalent que tout formés. Bien différent de ceuxlà, le génie poétique de M. Hugo, comme une flamme vive, impatiente de briller au dehors, s'est au plus vite donné carrière et a pris tous ses accroissements sous les yeux du public. Le fleuve que nous voyons à cette heure promener son onde vibrante à travers plaines, sorti en humble filet d'eau du jardin des Feuillantines ou du vallon de Chérisy, n'élait pas de nature à couler discrètement au sein du modeste enclos. Grossi de jour en jour par les pluies du ciel, pluies de printemps et quelquefois d'orages, il s'en est allé où l'entraînait sa pente, réverbérant dans ses eaux toujours plus élargies et plus profondes les vieilles tours à demi écroulées sur ses bords, les couples amoureux assis au penchant des collines, le penseur qui rêve en face de la nature, le paysage et les hommes, les couchants embrasés et les nuits rayonnantes d'étoiles, toutlepoëme retentissant, splendide, majestueux que vous savez. Le second volume des Odes, qui renferme les sujets de pure fantaisie, de sentiment, et les ballades, ne saurait plus soutenir le parallèle avec les Orientales et les autres recueils subséquents, où le sentiment et la fantaisie ont pris un bien autre essor. Ces poésies, qui ont cependant soulevé à leur apparition de si bruyantes polémiques, sont réduites maintenant à une valeur embryonaire par le ma-

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gnitiqne fléveloppemenl qui a suivi. Elles restent toutefois curieuses à relire comme exprimant, sous une l'orme déjà certaine, ce que le public d'alors prenait pour le romantisme même, bien que ce n'en fût qu'une phase accidentelle, assez fausse, je veux dire ce moyen âge de donjons, de fées, de paladins et de tournois, mélangé de brumes ossianiques : romantisme bâtard qui, selon le mot drolatique de M. Gautier, est depuis longtemps tombé dans les modèles de pendule. Les odes historiques du premier volume ont, à mes yeux, un prix plus durable. Outre leur beauté poétique, très-évidente en plusieurs, il y a quelque chose qui séduit l'imagination dans cette voix adolescente qui se consacre à chanter les joies rares et les fréquentes douleurs de la vieille race chancelante sur le trône restauré. Louis XVII, le duc de Berry et sa fin tragique, la naissance du duc de Bordeaux, les funérailles de Louis XVIII, le sacre de Charles X, c'étaient là autant de jalons qui marquaient les hautes aventures de l'histoire contemporaine, autant de thèmes éclatants dont le jeune rapsode cherchait à dégager l'enseignement providentiel. Les barrières de la restauration étant tombées, cette veine de poésie historique empruntée au spectacle des faits contemporains, M. Hugo l'a poursuivie avec une plus libre extension. Sa manière semble avoir en ce genre atteint son apogée dans Sunl lacnjmœ rerum et dans

VArc de Triomphe. Ces deux admirables pièces, toutes retenlissantes du clairon de la muse épique, sont conçues et composées avec un art suprême qui, de certains rapprochements symétriques, a su faire jaillir des mouvements du plus haut effet. La première de ces deux odes est encore la plus complète à mon gré. Sans doute, cette véhémente apostrophe aux canons des Invalides est un peu trop prolongée et d'une convention poétique très-contestable ; mais, le sujet une fois entamé, il est impossible de tirer des faits historiques de plus brillants corollaires. Cette évocation du faste et des prospérités de Versailles, qui rend plus désolé le dénûment de l'exil, cette éblouissante aurore du beau comte d'Artois et de ses deux aînés, qui va s'engloutir dans les sombres destinées que nous savons, ces alternatives de grandeurs et de vicissitudes, le poète a su les grouper avec une adresse toute magistrale et produire à leur aide un jeu de contrastes des plus émouvants. On le voit, ces beautés-là, en grande partie, résultent de l'antithèse, instrument favori de l'auteur et dont il a poussé si loin l'emploi. Esprit méthodique dans sa puissance, M. Hugo applique volontiers à ses idées cette formule mathématique dont les deux termes ainsi rapprochés frappent l'intelligence de lueurs vives, sinon toujours justes. Ses adversaires l'ont violemment attaqué sur ce point, et on ne peut disconvenir qu'il ne leur ait donné beau champ à

ce sujet. Sans doute, l'antithèse est encore une figure souvent ingénieuse, même quand c'est une simple figure de mots; sans doute aussi, quand ses effets s'obtiennent dans la région des idées, ils ont plus de portée et de consistance ; mais l'abus de ces effets-là n'en est pas moins à réprouver. Le regard est d'abord éveillé par le chatoiement phosphorique de l'antithèse. Il s'intéresse et s'émerveille à son jeu ; puis, quand il a surpris la ficelle, comme on dit dans l'argot littéraire, il s'impatiente et se dépite de ces combinaisons uniformément prodiguées. L'antithèse a cet inconvénient qu'elle trahit les adresses de l'auteur; or, M. Hugo est bien loin d'ignorer que l'art le plus parfait est celui-là qui se déguise.

Les Orientales forment, au sein des œuvres lyriques de M. Hugo, une sorte d'île fortunée, épanouie sons le plus brûlant des climats. Quand on a fermé le livre, l'imagination s'attarde encore avec complaisance sur ces rives bariolées d'une végétation féerique, bâties d'une architecture moresque et oi^i les ardeurs tropicales sont à chaque pas tempérées par les délices de l'oasis. Et admirez la toute-puissance de l'auteur : cet Orient, qu'il n'a vu qu'avec les yeux du rêve, vous saisit par les apparences d'une réalité si vive qu'on dirait qu'il l'a contemplé deshauteurs du Liban ou sur les débris de Balbeck. C'est qu'en fait de poésie objective, je ne crois pas que Goethe lui-même fût doué d'une puissance plastique

supérieure à celle de M. Hugo. Une fois en face ou préoccupé du monument ou du site qu'il veut rendre, il a une merveilleuse aptitude à en saisir l'empreinte et à en reproduire avec mouvement et couleur les bruits, l'aspect et le rayonnement. Mais, quoi qu'on en ait dit, gardez-vous de croire que tout cet éclat exubérant des Onenlal.es ne soit qu'une élincelanle façade d'un palais vide, et que la pensée et le sentiment aient fui devant ces splendeurs fulgurantes comme Loth et ses tilles du sein de leur ville incendiée. Plusieurs ont voulu voir dans ce luxe d'ornements ces longues robes de velours et de soie, à queue traînante, toutes chamarrées de brocart, sous lesquelles ployaient jadis les mièvres femmes de la cour; ici néanmoins l'idée reste agile sous la riche étoffe, et le sentiment n'en demeure pas écrasé, comme il serait facile de s'en convaincre par cette adorable pièce des Fantômes^ où la couleur, loin d'être opaque, se fond en ces nuances onduleuses, secret du pinceau de Prudhon.

La publication des Feuilles d'automne prouva d'ailleurs que M. Hugo pouvait passer sans effort du monde extérieur au monde de l'àme et compléter au besoin les deux thèmes l'un par l'autre. La fleur de poésie entr'ouvrait sa corolle si ardemment peinte et laissait voir enfin les gouttes de rosée ou de pluie qui reposaient au fond du calice. Après ses courses d'exploration au pays du soleil, le poète, revenu au

foyer, y reposait sa lête éblouie et fatiguée dans les tendresses de la famille. Les jeux et le sourire des enfants éclairaient parfois sa rêverie que là même obsédait l'angoisse inévitable de tout front qui se penche sur l'énigme des destinées humaines. C'est à partir des Feuilles d'automne que la manière de M. Hugo a reçu sa formation définitive. Les recueils suivants, en effet, portent tous l'empreinte du même instrument de trempe damasquinée et solide, comme aussi l'inspiration en est sortie des mêmes sources. Jamais orchestre aux mille accords, où le tonnerredes bouches de cuivre se mêle aux soupirs des cordes gémissantes, ne contint plus de sons divers] que l'œuvre lyrique de M. Hugo : vaste harmonie où éclatent tous les échos de la nature éveillés par des cris de joie ou des sanglots. A considérer ce vigoureux génie toujours prêt à répandre sa voix comme la Cloche qu'il a si bien chantée, toujours « de verre pour gémir, d'airain pour résister, « on dirait un de ces énormes chênes druidiques, aux cimes empourprées par le couchant, d'oùle vent qui gronde tire unbruit pareil au bruit des eaux, et dont les rameaux garnis de feuillage abritent tour à tour l'aigle altier, le corbeau funèbre et la gracieuse mésange. Pour que l'image soit complète, il faut dire que l'arbre glorieux porte quelques su perfétations ou excroissances visibles même à l'œil nu : léger tribut payé à l'imperfection obligée des natures humaines.

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Un des moyens ordinaires à M. Hugo pourobtenir la plénitude de ses effets lyriques, c'est, outre l'antithèse, un genre d'énumération où il accumule et étale toutes les ressources du sujet, une sorte de carquois retentissant qu'il vide sur le lecteur émerveillé et conquis. Le plus rebelle est contraint de se rendre. Il l'assaille de coups si redoublés qu'il semble avoir quitté la lyre pour la massue ; M. Hugo, à de certains moments, c'est Hercule poëte.

M. Hugo, sans qu'on l'ait encore assez reconnu, a trouvé, pour exprimer l'amour, des accents inouïs. L'amour, dans ses poëmes, n'est pas cet amour éthéré d'Elvire, qui se compose d'aspirations et de soupirs plus que de baisers; ce n'est pas non plus l'amour païen de Chénier pour Camille ; ou plutôt c'est tout cela ensemble, un accouplement sacré de toutes les ivresses, une ardente fusion des sens et de l'âme, La Beauté est là dans sa plus glorieuse magnificence, douée de toutes les grâces extérieures, brillante de toutes les couleurs de la vie (1). L'amante ne vous apparaît point sous la svelte image d'une vierge alle-

(I) Ainsi dans les Voix intérieures :

Vous avez le fronl haut, le pied vif el charmant, Une bouche qu'entr'^uvre un bel air d'enjouement, Et vous pourriez porter, fière entre les plus fières, La cuirasse d'azur des antiques guerrières. Tout essaim de beautés, gynécée ou sérail. Madame, admirerait vos lèvres de corail

mande, en longue lunique chaslemenl agraloe, comme en esquisserait de profil un peintre de Munich. C'est une Eve vermeille et puissante, un torse ferme et blanc comme le paros, un sein qui peut s'embraser et gémir sous les étreintes de la passion. On dirait un de ces types aux belles chairs et aux paupières frangées de longs cils qu'a splendidement reproduits Delacroix dans son tableau des Femmes d'Alger. En présence de cette beauté complète, mais terrestre et humaine, le poète ébloui se prosterne et l'hymne éclate :

Oh oui ! la lerre est belle et le ciel est superbe; Mais quand ton sein palpite et quand ton œil reluit, Quand ton pas gracieux court si léger sur l'herbe, Que le bruit d'une lyre est moins doux que son bruit ;

Lorsque je te contemple, ô mon charme suprême ! Quand ta noble nature, épanouie aux yeux. Comme l'ardent buisson qui contenait Dieu même Ouvre toutes ses fleurs et jelte tous ses feux,

Ce qui sort a la fois de tant de douces choses, Ce qui de la beauté s'exhale nuit et jour, Comme un parfum formé du souffle de cent roses, C'est bien plus que la terre et le ciel, c'est l'amour !

La nature entière est le plus souvent conviée à ces fêtes enivrantes. Elle-même semble en extase devant

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les charmes adorés; tout s'éclaire alentour, elle paysage resplendit sous les regards de la bien-aimée comme aux rayons d'un autre soleil. Puis après l'hymne sonore, épanoui, fervent, d'un cœur trop plein qui déborde, à (l'heure oii la mélancolie se glisse au scinde nos joies haletantes, si le poëte vient à contempler la vie des lumineuses hauteurs oi^i son amour le transfigure, il en reconnaît et en proclame le néant et les misères, d'une voix touchante et résignée :

A celte terre où l'on ploie Sa lente au déclin du jour, Ne demande pas la joie :

Contente- toi de l'amour...

Les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, les Chants du crépuscule principalement, sont ainsi parsemés de pièces brûlantes, ou mélancoliques, ou sereines, qui montent et descendent avec un éclat varié toute la gamme de la passion.

Le théâtre de M. Hugo est la partie de ses œuvres la plus communément contestée ; mais, si elle donne prise à ses détracteurs, ses admirateurs en revanche ont de quoi y satisfaire leur enthousiasme. Soutenir que dans Hernani, Marion Delorme, le Roi s' amuse clRmj-Rlas (je ne parle que des pièces en vers), tout soit d'une beauté scénique irréprochable, serait toute-

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l'ois à nos yeux aussi peu juste que de proscrire toutes ces œuvres au nom si mal invoqué de la raison et de la vérité. Pour saper tout l'éditice par la base, on a prétendu que les personnages de l'auteur, personnages tout lyriques, n'avaient pas pied sur terre. Je suis loin de nier l'exagération de certains caractères pas plus que les bizarreries choquantes de certains détails; mais, d'un autre côté, lorsqu'il est en situation le lyrismeme semble la qualité exquise du drame, son élan irrésistible. C'est par Inique l'àme humaine éclate et communique au spectateur les émotions qui la transportent. Sans doute M. Alexandre Dumas a le don d'un enchevêtrement plus facile, il se joue plus à l'aise dans l'imbroglio de l'action ; mais quelle distance entre la valeur poétique des deux drames ! La diction de V Alchimiste et de Caligula, aisée et coulante, manque absolument d'originalité. Elle brille d'un certain éclat qui lient de l'or moins que du cuivre. Son vers, comme les fleurs artificielles, a toutes les apparences de la vie, mais l'œil exercé ne s'y méprend pas. M. Hugo, au contraire, conserve au théâtre toute l'entraînante magie de son vers dont les articulations nombreuses se plient alors à toutes les exigences du dialogue. La splendeur du spectacle, s'alliant aux arabesques du style, fait d'un pareil drame une architecture imposante qui étincelle de tous les caprices d'une ornementation byzantine. Nous n'avons pas été surpris de voir irrésolus les

premiers pas de M. Hugo dans la carrière législative ; nous en avions prédit d'avance l'incertitude, lors de sonavénement à lapairie. Ce nous serait unesurprise bien plus grande si plusieurs sessions s'écoulaient avant qu'ileût acquis là une importance qui, à si hauts titres, lui revient. Car pour nous les objections à la compétence du poëte dans les assemblées politiques et législatives sont tellement puériles que nous ne les croyons pas dignes d'une réfutation. Quel serait donc, en effet, un meilleur acheminement au poste de législateur? Avoir fait ses preuves, d'ailleurs glorieuses, sur le champ de bataille, ou bien avoir torturé le texte des Godes sous la robe du procureur, sont-ce là des garanties et des conditions plus sûres? M. de Lamartine aurait-il le sentiment du juste moins développé que M. Dupin ? Serait-il, d'aventure, moins libéral que lui? Une bonne loi se fait-elle avec la science des précédents en jurisprudence plutôt qu'avec ce qu'on y met d'équitable selon les lois de l'immuable équité, lois éternelles dont le poëte, âme lumineuse et sympathique entre toutes, conserve plus pure la tradition obscurcie ou faussée par tant de lé^ gislations contradictoires ? Ce qui nous préoccupe sérieusement à cette heure bien plus que toutes les futiles défiances accréditées, c'est l'attitude que M. Hugo saura prendre au Luxembourg.

Quand M. de Lamartine parut pour la première l'ois dans la chambre élective, une grande attente se

fil dans bien des jeunes cœurs. Tous les hommes littéraires de ce temps-là, oubliés ou repoussés comme ils le sont encore, saluèrent en lui un organe puissant et digne de leurs âmes froissées et de leurs droits méconnus. Certes, Tauteur de Jocelyn, par la noblesse de ses sentiments, par la grandeur tout aristocratique de sa pensée, inspirait justement de telles espérances. On devait à bon droit se fier à un caractère d'une telle élévation. Lui, le défenseur né de toutes les belles causes, pouvait-il manquer à celle des lettres? Et pourtant, le jour où il pouvait efficacement plaider en faveur de ses confrères dans l'art, ce jour- là, l'occasion offerte et l'heure sonnée, M. de Lamartine balbutia. Faiblesse déplorable et qu'on ose à peine lui rappeler, aujourd'hui que sa belle âme, navrée du spectacle deschoses politiques, oscille découragée et impuissante entre tous les partis! Mais cette faiblesse, qu'il a dû souvent regretter plus tard, n'en devinons-nous pas le juste motif, et nous estil téméraire d'interpréter, comme il suit, ses hésitations? Traité ironiquement de poète par tous les journaux contraires aux opinions qu'il défendait alors, et qui par ce mol cherchaient à détruire toute la valeur pohtique de ses discours, il n'avait pas de pins grand souci que d'édifier ses collègues sur le prosaïsme de ses thèses; il tenait à se montrer aussi bourgeois que pas un d'eux. A trop chaleureusement épouser les intérêts d'un art dont il est un dos pins

fameux représentants, il eût pensé se compromettre et donner de nouveaux prétextes aux ridicules harcèlements de ses adversaires.

La cause que M. de Lamartine a ainsi éludée, M. Hugo la doit-il abandonner à son tour? Comme tant d'autres de son temps qui ont renié l'art dès que le coq de la fortune ou de la faveur a chanté pour eux, Fauteur du Rhin sera-t-il un nouveau transfuge de l'autel qu'il a si glorieusement adoré? Accueillir de tels soupçons serait lui faire injure, comme le prouve le passage suivant de sa Conclusion : « La littérature française brille et resplendit pour tous les gouvernements et pour toutes lesnations,exceptépour legouvernemenl français. LaFrance a eu et la France a encore la première littérature du monde. Aujourd'hui même, nous ne nous lassons pas de le répéter, notre littérature n'est pas seulement la première, elle est la seule. Toute pensée qui n'est pas la sienne s'est éteinte, elle est plus vivante et plus vivace que jamais. Le gouvernement actuel semble l'ignorer et se conduit en conséquence, et c'est là, nous le lui disons avec une profonde bienveillance et une sincère sympathie, une des plus grandes fautes qu'il ait commises depuis onze ans. 11 est tempsqu' il ouvre les yeux ; il est temps qu'il se préoccupe et qu'il se préoccupe sérieusement des nouvelles générations, qui sont littéraires aujourd'hui comme elles étaient militaires sons l'empire. Elles arrivent sans colère, parce qu'el-

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les sont pleines de pensées; elles arrivent lalnmière à la main; mais, qu'on y songe, nous l'avons dit tout à l'heure en d'autres termes, ce qui peut éclairer, peut aussi incendier. Qii'onlesaccueilledoncetqu'on leur donne leur place. L'art est un pouvoir ; la littérature est une puissance. Or, il faut respecter ce qui est pouvoir et ménager ce qui est puissance. )> Voilà sur ce point des paroles qui engagent ; mais cette thèse n'est pas la seule qui réclame sa défense, et nous ne doutons pas que toutes les causes généreuses ne trouvent de même en lui un avocat fervent. C'est notre espoir, et c'est aussi noire orgueil. Qu'on les voie donc sans cesse l'un et l'autre, et le poëte du Palais- Bourhon et le poëte du Luxembourg, comme ces hérauts qui interposaient leur caducée pacifique au milieu des combattants; qu'on les voie en toute occurrence, calmes au sein des partis, exaller le beau, faire luire un rayon du ciel sur la loi humaine, substituer un esprit de charité et de clémence à l'égoïsme politique, et se réjouir alors, ainsi que le lyri- {[ue romain, de leur intervention salutaire :

Voslene consilium el dalis, el clato Gandelis almœ.

Quand le Tasse, dans son dénombrement des croisés, arrive à la troupe d'élite que Dudon commande, il n'a pas signalé une vingtaine des chevaliers qui la composent, que déjà il s'avoue fatigué de la nomenclature, dinumerargià lasso. Nous qui sommes loin d'avoir la même haleine que Torquato, ne pouvonsnous proposer la même excuse si déjà notre voix se lasse à proclamer nos poêles du jour et à décrire leur blason (1) ? Aussi bien voici les rayons d'avril qui se jouent sur mon pupitre, et dans la jardinière, unique parure de mon atelier, est éclose ce malin une belle

(() Ces porlraits ont d'abord paru dans VArliste, Jlevue de Parix, où ils se succédaient sans intcM'rninion.

jacinthe, première fleur tombée pour moi des mains encore frissonnantes du printemps. Or, n'est-ce pas l'heure de tourner nos regards vers ce poëme de la nature, dont les magnificences vont se renouveler encore, et qui tout ensemble nous ravit et nous console? J'ajourne donc toute autre poésie et je ferme, sans plus tarder, mes cartons ; je compte bien les rouvrir. Qu'importe d'ailleurs un oubli ou un ajournement de notre part ? Nos faibles crayons ne sont pas de ceux qui donnent la gloire. Ce n'est pas d'ailleurs le désir d'être équitable envers tous qui nous fera jamais défaut; mais ce désir, le Préambule en témoigne, n'est pas en nous une espérance. Nous savons que la critique, en dépit de tous ses efforts, ne peut arriver à cette reconnaissance de tous les droits, sa plus chère ambition toujours trompée.

Et d'abord pourquoi n'aurions-nous pas consacré, sans plus attendre, un chapitre spécial à M. Roger de Beauvoir? Est-ce pas là une physionomie assez distincte , un talent d'assez bonne compagnie ? L'auteur de la Cape et VÈpèe est un de ces charmant s esprits qui ont pour lyre une mandoline, et dont la voix n'a jamais plus de fraîcheur que les soirs de printemps, sous les balcons, lorsque des yeux trèséveillés luisent à travers la persienne. Ses vers, diront les amis d'une littérature difficile, ne sauraient que gagner à des veilles plus sérieuses. A quoi bon? répondra sensément M. de Beauvoir; car il est un

(le ceux-là, je pense, qui nous trouvent un peu dupes de nos doctes labeurs, et qui aiment mieux, je suppose, avoir de belles et blondes amours que de les chanter,

M. Jules Le Fevre-Deumier et M. H. de Latouche sont encore deux noms qui, par beaucoup de voi sinages, s'apparentent aux plus dignes. Tous deux, esprits brûlants et agité'^, ont proféré d'une voix forte de ces cris éloquents qui partent des profondeurs d'une âme en proie à toutes les orageuses anxiétés du poëte.

S'il est un art dont la culture soit bienséante aux femmes, c'est assurément la poésie. L'étoile et le bandeau sont une parure faite pour leurs fronts. L'huile de la palette peut tacher leurs ongles roses, et l'on se figure mal leurs mains délicates faisant voler le marbre en éclats; mais leurs doigts effilés ont toute grâce à mettre en jeu les cordes de la lyre. Tous les âges littéraires ont eu leurs voix de femmes éloquentes, en aucun temps toutefois plus nombreuses ni plus éclatantes qu'à celle heure. Et d'abord, comment ne pas nommer en tète fauteur d'^/îdré et de Jacques, bien que, suivant ses propres paroles, « cette belle langue du vers lui soit interdite?» Quelle que soit la forme de son armure, il faut loujours placer au })remier rang celte valeureuse Glorinde de la poésie conlemporaine. Chaleur d'âme et de style, fécondité d'invention, ampleur d'haleine.

il y a dans Georges Sand (oiisles alliibulsd'nn beau et facile génie. Une autre femme, qui porte dans la littérature critique et philosophique une hauteur de vues qui est encore une poésie, c'est celle k qui nous devons cette mélancolique confidence de Nélida.

Les vers sont le langage naturel de madame Deshordes-Valmore ; elle en porte l'accent jusque dans la conversation. Pour les grâces attendries, pour les honheurs accidentels delà touche, pour l'expression des tendres regrets, pour les cris de l'âme, madame Valmore est sans rivale. Ne lui demandez pas de la précision et de l'apprêt dans les ornements; elle laissera souvent aller au hasard les draperies de la muse, quoiqu'elle sache très-bien le secret du camée qui les pourrait fixer au besoin. Ne cherchez dans ses stances éplorées que l'émotion poétique, les enchantements du souvenir, les ivresses et surtout les déchirements du cœur, et chaque page vous les offrira. Hicspirat amor.

Mesdames Emile de Girardin et AmableTaslu ont un talent plus rassis et d'allure presque virile. Madame de Girardin semble avoir abandonné les vers pour la prose, oii l'on sait toute la finesse et tout l'entrain d'esprit qu'elle déploie ; mais nul n'a oublié les poésies qui l'ont illustrée jeune fille. Soit que dans Madeleine elle s'inspire de la Bible, soit que sa lyre se fasse l'écho de ses impressions personnelles,

.MÉOAILLUNS lil CAMÉES. 215

SOU taltMit [)ur so plie aisément aux Ions les plus divers. Madame Tastu semble répugner davantage à l'expression de ses propres sentiments. Elle appliquera volontiers à des scènes historiques, à des traductions, au mythe même, son vers correct et d'une facture plus savante qu'il n'est habituel aux femmes. Toutefois bien que ce soit là une fantaisie réglée et sans essor aventureux, elle a aussi ses heures de plaintes amères ou de vague tristesse, et ces dernières nous ont valu la jolie pièce des Feuilles du saule.

Plus mêlées au mouvement poétique du jour, Mesdames Anaïs Ségalaset Louise Colet ont aussi leurs contrastes.

Le vers de madame Ségalas a pour qualité distinctive qu'il ne respire pas du tout le métier ; cVst un vers chanté bien plus [qu'un vers écrit. Quoiqu'elle ait dans sa manière du précieux, du brillant, et peutêtre aussi du clinquant, ses strophes se déroulent avec une facilité d'allure qui donne souvent le change à l'esprit et fait croire au naturel. Vous ne trouverez pas dans ses divers recueils un élan lyrique bien impétueux, non plus qu'un cœur plein de larmes et d'amour qui éclate ; elle n'a pour maîtres niSapho ni Pindare. C'est une fantaisie de femme, presque d'enfant, douée d'une voix au timbre de cristal et d'une palette qui a son prestige. iNe lui demandez pas une logique bien rigoureuse dans l'audace de ses meta-

216 GALERIE DES POÈlES VIVANTS.

phores et dans les images dont ses strophes sont diaprées ; elle appellera, sans hésitation et sans scrupules, les monts les escaliers des gazelles ; un enfant encore plein de ciel est dans sa langue un enfant qui n'a point encore perdu son innocence angélique ; mais qu'irez-YOus la gourmander sur ces noies étranges qui se fondent, mieux qu'on ne penserait, dans l'harmonie rapide et entraînante de l'ensemble? Autant vaudrait quereller le rossignol pour les Irilles capricieux dont il brillante à plaisir son chant. Madame Ségalas s'est mise à écrire les Enfantines, elle a bienfait. Dans le domaine de la poésie, elle estellemême un enfant aimable qui (aitl'écolebuissonnière. Elle le parcourt en tous sens avec caprice, poursuivant là un papillon, ici un fil delà Vierge, plus loin un feu follet. Les Oiseaux de passage ! c'était bien trahir par un litre l'instinct de son gracieux talent, dont les coquettes mélodies ressemblent à des gazouillements d'oiseau. Seulement la fauvette, à cette heure, posée sur la branche la plus discrète du buisson, chante auprès de sa couvée. Madame Colet, la belle lauréate de l'Institut, semble avoir contracté dans les concours académiques des habitudes de déclamation sur lesquelles nous n'insisterons pas ici pour les avoir blâmées ailleurs. Ses poésies sont peu originales, mais faciles cl élégantes. Jeune fille, jeune femme, jeune mère, telles sont les trois phases de la vie correspondant aux trois recueils qui composent le

volume de Madame Colet, et chacune d'elles a donné sa fleur ou son fruit.

Pas plus que l'auteur renommé de la Némèsis, on ne doit omettre le spirituel poêle Méry. Le grand ressort de ce talent-là c'est l'esprit, un esprit souple, toujours dispos, plein de saillies et de couleurs.

Un autre talent d'une saveur méridionale, c'est M. Adolphe Dumas, nature exaltée, coloriste chanceux, dramaturge empêché. Dans ses poésies comme dans ses drames, M. Dumas a des strophes et des couplets touchés de cette lueur suprême qui dénote le don sacré; mais tout après, l'amphigouri succède au rayonnement. On trouve dans Provence de ravissants passages, mais pas une pièce entièrement helle ; c'est par éclairs fréquents, mais suivis de masses d'ombres, que le beau s'y fait jour. Fraîcheur de style, hasards de touche, chaleur et audace de pensée, M. Dumas a tout cela par rencontres , on espère uu complet fiai lux.

Parmi les noms qui se rattachent plus directement à leurs provinces, théâtre un peu responsable de leur succès, il faut citer M. Reboul (de Nîmes), M. Violeau (de Brest), M. Poney (de Toulon), sans oublier l'enthousiaste coiffeur d'Agen, le plus original et le plus franchement doué de tous.

Louis Bertrand, dont l'œuvre posthume n'a eu et ne devait avoir aucun retentissement, est, à vrai dire, le Metzu ou le Gérard Dow de l'art contemporain.

Artiste aussi patient que fin, il s'était composé le plus pittoresque des vocabulaires, ramassant au fond de la langue les vieux mots d'empreinte gauloise qu'il enchâssait le plus curieusement du monde dans la trame serrée de sa prose, dont chaque couplet avait la cadence du vers et la précision des figures géométriques. Couleur, dessin, composition, sentiment, tout s'harmonie et se complète dans ces cadres étroits oîi il enfermait son exigeante et bizarre fantaisie. Voici un échantillon de sa manière qui suffira pour allécher tous ceux qui ont le goût de ces raffinements. H s'agit de cette belle duchesse qui, s'il faut en croire Saint-Simon, mourut d'un amour dédaigné : Madame de Montbazon.

La suivante rangea sur la table de laque un vase de fieurs et les fiambeaux de cire dont les reflets moiraient de rouge et de jaune les rideaux de soie bleue au chevet du lit de la malade.

« Crois-tu, Mariette, qu'il viendra? — Oh ! dormez, dormez un peu, madame! — Oui, je dormirai bientôt pour rêver à lui toute l'éternité. »

On entendit quelqu'un monter l'escalier, a Oh ! si c'était lui ! » murmura la mourante, en souriant, le papillon des tombeaux déjà sur les lèvres.

C'était un petit page qui apportait, de la part de la reine, à madame la duchesse, des confitures, des biscuits et des éUxirs sur un plateau d'argent.

c( Ah! il ne vient pas, dit-elle d'une voix défait

MÉDAILLONS ET CAMÉES. 21 î)

lanle; il ne viendra pas! Manette, donne-moi une de ces fleurs que je la respire et la baise pour l'amour de lui ! »

Alors madame de Montbazon, fermant les yeux, demeura immobile. Elle était morte d'amour, rendant son àme dans le parfum d'une jacinthe.

On a aussi des vers de Louis Bertrand ; mais cette prose n'est-elle pas une sorte de poésie rhythmée, sinon rimée? Puis, cette citation a cela de particulièrement mélancolique, qu'elle exprime, sous forme d'allégorie, la propre destinée de l'auteur. Lui aussi, attendant toujours la gloire qui n'est pas venue, il a exhalée son âme dans le parfum de ces fleurs rares qu'il cultivait avec tant de sollicitude.

Nature élégante et enthousiaste, M. Henry Vermot a donné des preuves fréquentes de sa verve abondante, colorée et facile. Styliste précis et contenu, M. Paul INLantz, par les trop rares sonnets qu'il a publiés, nous a mis en goût de plus amples confidences.

L'auteur des Rimes galantes, comme le peintre des Fêles galantes, s'inspire de la fantaisie et du plaisir. Il préconise à chaque page les enivrements du bal, les élégances du costume, les joies de la table, les délices du boudoir. Mais pourquoi rappeler Walteau?

Connaissez-vous ces toiles charmantes on M. Char-

220 r.ALKUlE DES POÈTES VIVANTS.

les Millier fait as^-eoir sur des pelouses ombragées, ou enchaîne clans une ronde joyeuse, une troupe de beaux jeunes gens et de belles jeunes filles, qui fêtent à l'envi toutes les douceurs du printemps et de la jeunesse? Les poèmes de M. Coran ressemblent aux peintures de M. Mûller, A tous deux les crevés de mousseline bouffantes sur les manches de velours; à tous deux les sveltes coupes de Venise, pleines d'alicante ou de jus d'orange. Ils savent tous deux draper d'une main coquette la soie autour d'une taille arrondie, glisser une brindille de géranium dans les grappes touffues d'une chevelure, et allumer sur les lèvres comme dans les yeux l'ivresse du vin ou du baiser.

M. de Grammont et M. de Belloy sont deux fins et discrets courtisans de la muse. M. Galemard de Lafayette est un talent fort et discret qui, à ses heures, manie aussi bien la plume que la lyre.

Les Chansons loinlaines de M. Juste Olivier nous arrivent fraîches et vibrantes comme un écho des Alpes. Le quatrième livre du recueil a surtout nos prédilections. S'inspirant de vieux motifs ou refrains empruntés, je présume, à quelques ranz du pays de Yaud, les pièces qui le composent, reproduisent, comme dans un vague mirage, mille gracieux aspects des montagnes, et « le noir lointain des prés tournants, » et « les gentianes éloilées, au bleu profond comme le ciel. »

iMM. Henri Blaze et N. Martin ont importé parmi nous les inspirations naïves de la muse allemande, tous deux avec charme; mais le premier avec une affectation trop sensible de dilettantisme. M. N. Martin, au contraire, a sans contrainte et sans apprêts l'accent et les grâces négligées d'un vrai Souabe. Ses stances, toujours faciles, sont traversées de voix claires, de lueurs et daromes qui chatoient, embaument et modulent à l'envi. Jamais en lui rien de gourmé et de pédantesque ; on n'a pas une allure plus dégagée. Soit qu'il les emprunte aux poètes des bords de la Sprée, soit qu'il les tire de son propre fonds, l'auteur à'Ariel est riche en gracieux motifs, comme celui du sonnet où le cri de l'hirondelle, le rayon d'or et le parfum des roses d'avril lui semblent les trois messagers d'amour qui devancent les pas de la bienaimée. L'idée est délicate; mais cette soie est-elle bien toujours suffisamment travaillée? Comme Marguerite, la muse a cependant son rouet pour ce poétique parfilage. M. N. Martin sait à l'occasion s'en' souvenir, comme le prouvent les Nole>i perdues, la Muse bocagère, les Glaneurs, Rosée nocturne, l'Hôtesse, ou ces jolies stances qui plaident si éloquemment en faveur des petits poëmes :

Pourquoi des poëmes si courts?

— Demandez-moi plutôt la cause Qui rend si courtes les amours Et fait si tôt pàlir la rose.

Vous admirez un réseau d'or Où mainte perle est enchâssée ; Moi j'admire bien plus encor Une humble goutte de rosée.

L'azur tout ruisselant de feux M'éblouit plus qu'il ne me charme ; Je rêve devant deux beaux yeux Où je vois trembler une larme.

Fidèle à sa double origine française et germanique, l'auteur des Cordes graves n'est pas homme à cueillir du malin au soir le Vergiss-mein-nicht au pied des saules qui trempent indolemment leurs cheveux bleuâtres dans les eaux du Danube. Aux rêveries nonchalantes succèdent aisément en lui un spirituel entrain qui décèle la double veine de son talent.

Traducteur de Pellico et de Manzoni, M. Antoine •♦de Latour a dans ses propres vers la sensibilité gracieuse d'une nature italienne.

Mais j'aperçois l'auteur des Demi-leintes, agitant aux avant-postes du romantisme sa banderole téméraire. M. Vacquerie semble avoir de gaieté de cœur jeté à l'eau tous ces anciens scrupules littéraires baptisés du nom de goût, et, ainsi allégé dans sa marche, il n'est sorte de prouesses qu'il n'accomplisse. On peut ne pas approuver toutes les audaces de l'au-

MÉDAILLONS ET CAMKKS. 223

leur des vers A une brutale et n'en pas moins rendre pleine justice à cette verve scabreuse, à cette bravoure sans cesse éveillée autour du drapeau M. Yacquerie a pour fervent émule M. Paul Meurice, qui semble auprès de lui ce qu'était Bazard près d'Enfantin, un modérateur circonspect. Ceux-là sont des poètes dogmatiques, très-fermes sur l'arçon de leurs doctrines ; M. Gérard de Nerval est, au contraire, un sceptique érudit qui, en vers comme en prose, aborde agréablement et habilement tout sujet.

M. Evariste Boulay-Paty cultive vaillamment son art. 11 est des noms que je m'étonne de ne pas trouver plus souvent sous la plume de la critique; tel est le sien, et, pour citer un autre exemple d'oubli injuste, celui de M. Jules de Saint-Félix. Outre ses belles Poésies romaines, M. de Saint-Félix a composé, sous le titre de Symboles, tout un chapelet de petites pièces exquises. Quant à M. Boulay-Paty, je voudrais le voir, comme Théophile de Viau ou Maynard, peint en tête de ses recueils, les tempes ceintes du laurier dorien, en manteau drapé, avec quelque triomphant quatrain tracé sur l'exergue en son honneur. C'est qu'en effet il a encore une foi naïve et charmante dans l'immortalité des poètes, dans la palme que l'avenir leur réserve, dans la gloire qui les venge. Habile et patient ciseleur de curiosUès poétiques, il découpe d'une lame savante

certaines petites compositions d'où ressortent l'idée et le sentiment comme une délicate niellure sur une patène de Finigiierra. Pourquoi faut-il que tout auprès éclatent les sonores accents des tirades académiques ! Mais l'amour et le culte du sonnet où il excelle l'ont enfin converti.

M. de Banville a publié deux beaux recueils pleins de riches effets obtenus par la musique et la couleur.

Au nombre des plus vaillantes recrues qui ont déjà fait leurs preuves ou donné des gages, on doit compter M. de Ronchaud, M. H. de Lacretelle, M. A. Mourier, M. Lacaussade, M. Miirger, M. Pierre Malitourne, M. Ulback, M. Edouard L'Hôte, M. Ténint, M. Prarond, M. Asseline. J'en passe, et des meilleurs; mais j'aime mieux, sans poursuivre, terminer par cette remarque de La Bruyère, qui savait pertinemment les hasards de toute gloire : « Combien d'hommes admirables et qui avaient de trèsbeaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais! » Il y a dans cette vérité incontestable de quoi tempérer l'orgueil des talents en lumière, et aussi de quoi aider à la résignation les amertumes des talents refoulés.

A quoi bon d'ailleurs une stérile nomenclature, ou froisser par de précoces réserves les talents en train d(î s'épanouir dans une époque si contraire? Suivant

les conseils de l'églogiie, ceignons pliilôt de baccare, la fleur qui triomphe des maléfices, les fronts en péril des poètes naissants. Quant aux diverses individualités poétiques, signalées par nous, mûres à cette heure ou dégagées du nuage, elles se sont offertes, on l'a remarqué peut-être, dans une confusion de dates et de manières qui avait certainement ses intentions et ses scrupules. Nous aurions pu, adoptant une autre méthode, remonter aux sources mêmes de la poésie contemporaine, et suivre, dans un ordre fidèlement historique, le cours de ses inspirations sans cesse transformées. Car il en est d'un mouvement poétique tout comme d'un fleuve qui se dessine en mille méandres, sombre ou azuré, rapide ou ralenti, selon les pentes du terrain, selon les accidents des bords qu'il rase, et selon les hasards du ciel dont les astres ou les nuages se mirent dans ses eaux. Cette marche chronologique a ses avantages ; mais si je n'ai pas cru devoir m'y astreindre, pourquoi, embrassant d'un dernier regard tout l'ensemble de la situation poétique actuelle, n'en présenterais-je pas, sous forme de tableau final, les incertitudes, les défaillances, les brillants mérites et les curieux aspects au sein du plus étrange pêle-mêle?

Ce qui frappe tout d'abord les yeux, c'est en effet le désordre qui règne au camp, la dispersion des écoles, l'absence de chefs. Jamais le monde des lettres ne mérita mieux le nom de république : une

république toutefois sans consul reconnu. Si l'on excepte la défunte école du bon sens, dont les membres, plus habiles qu'inspirés, s'efforcent encore de faire bande, il n'est plus présentement de bannière déployée que salue et suive en corps l'escadron sans discipline. Est-ce un mal? est-ce un bien? Sans doute avec plus d'ensemble et une tactique plus régulière, on eût plus puissamment agi sur le public; mais dans les arts l'imitation est chose si pernicieuse qu'on voit sans regret ondoyer au vent tous ces pennons diversement armoriés. Puis, celte bigarrure et cette indépendance, bien que parfois de pure affectation, rendent la physionomie des choses plus pittoresque. Chacun s'affranchit de toute suzeraineté, lève ses ponts-levis et se claquemure dans son petit domaine, roi d'Yvetot le plus souvent, mais roi tout de même.

Et ici soyez attentifs pour bien comprendre, car tel est le malheur des temps que j'écris une histoire qui n'a guère d'autres témoins que ses propres acteurs. Et cependant, bien que tout ce mouvement soit presque ignoré en deçà comme au delà des barrières, il est digne à bien des titres de fixer les esprits. En effet, tandis que les deux ou trois lyres illustres se taisent, avec prudence, assurentde méchantes langues, les plus jeunes, c'est-à-dire les plus fervents, s'efforcent à point de lucre et à peu de gloire d'occuper une arène dont les gradins sont presque déserts.

Jamais la matière poétique n'a été assouplie, distillée et parfilée avec un art plus admirable. Les coloristes abondent comme les dessinateurs, et ceux qui ont surtout souci de l'instrumentation, et ceux qui se préoccupent davantage de la mélodie. Tous les modes d'inspirations résonnent; toutes les veines d'esprit et de sentiment sont explorées ; toutes les formes de poésie, depuis la sextine jusqu'au sonnet à rimes batelées, sont reprises et rajeunies. De tout cela le critique, avec un peu d'arrangement, pourrait composer un tableau qui rappellerait Y Orgie romaine de M. Coulure. 11 n'y manquerait pas même, pour plus de ressemblance, cet air légèrement affaissé dont les figures de la toile sont empreintes, et qui vient sans doute aux poètes de leur isolement.

Là aussi, à défaut d'énergique unité, que d'épisodes qui contrastent sont contenus dans le cadre ! que de sombres et de souriants convives étendus sur le lit du festin ! Les groupes de Callot y font pendant à ceux de Boucher. D'un côté on y fait des libations en l'honneur de Shakespeare, de l'autre en l'honneur de Villon. Le byronisme s'y accouple au genre Louis XllI, poussé jusqu'au ton de Sigogne et de Mottin. Gomme dans l'idylle grecque et latine, les chanteurs bucoliques se disputent aussi le prix de la flûte champêtre; celui-ci doux, fleuri et galant; celui-là, tel que le Thyrsis de Virgile, « plus amer que les herbes de Sardaigne et plus hérissé que le

228 GALERIE DES l'OÈlES VIVANTS.

houx (1). » Les muses picardes s'émancipent et ricanent en face des muses méridionales, qui se drapent et déclament. Les stances brûlantes de passion se mêlent aux strophes aiguisées d'ironie, tandis que les poètes socialistes, pareils aux deux philosophes de M. Couture, ayant en dédain ces accents frivoles, chantent sur un mode plus grave, sinon plus attrayant, les destinées prochaines de l'humanité. Cependant, la coupe en main et couronné de folles guirlandes (comme dans le tableau toujours), un gai disciple d'Epicure boit bruyamment à toutes les joies de la terre, et, assis à l'écart, un jeune et chaste amant de la Muse, pensif comme la Polymnie antique, poursuit son rêve obstiné d'idéal.

Brillant et singulier spectacle devant lequel s'émeut et s'interroge l'esprit du penseur! N'y a-t-il point là, en etfet, une déperdition déplorable des forces les plus vives de la littérature? Une grande nation peut-elle impunément rester indifférente et étrangère au déploiement des plus éminentes facultés? Tristes questions que suggère inévitablement l'état peu normal des choses.

Sans doute la poésie contemporaine aurait pu avoir une portée plus philosophique. Les grandes

(1) Sardois videar tibi amarior lierbis,

Horridior riisco.

( Ecl. VII. )

thèses générales, d'une prédication salutaire, quoique indirecte, l'ont moins souvent attirée que les sujets d'un intérêt tout personnel. Mais dans la solitude qui régnait autour de l'orcheslre, pour qui donc les poètes auraient-ils chanté, sinon pour euxmêmes? Quelles impressions avaient-ils donc dédommagement à traduire, sinon les leurs ? Croiton que dans tous ces éclats d'ironie, il n'y avait pas souvent plus de dépit au fond que de naturel? Pensez-vous qu'un auditoire plus attentif, mis au fait par une critique vigilante, n'eût pas rendu la poésie plus fidèle à son véritable rôle qui est la moralisation des masses par l'enchantement des esprits? Noble sacerdoce dont l'exercice plus ou moins officiel aurait eu, de nos jours, des résultats plus appréciables que jamais ! Celte corruption, infiltrée dans toutes les veines du corps social, et dont gémissent à cette heure toutes les âmes honnêtes, sans la détruire par de tels moyens, ce qui serait chimérique de croire, on en aurait du moins tempéré la fièvre et combattu le germe. La prédication du Beau est parfois aussi efficace que celle du Saint, et il est telle circonstance où le poëte peut venir en aide au prêtre. Sans parler des poésies proprement dites, qu'on se figure, par exemple, dans tous les grands centres de populations et d'études, à Paris, à Lyon, à Marseille, à Toulouse, et en bien d'autres villes, qu'on se figure des chaires d'esthétique, occupées par

des hommes évidemment marqués du glorieux signe, aussi élevés de sentiments et d'idées qu'éloquents de paroles.

Quoi qu'on pense et qu'on dise des tendances matérialistes de l'époque, la jeunesse se hâterait d'accourir autour de ces tribunes retentissantes d'un enseignement non moins attrayant que moral. Alors les cœurs se rouvriraient à l'enthousiasme sous cette rosée spiritualiste ; alors les générations survenantes, averties par ces voix passionnées des sources vives où l'esprit se désaltère, se détourneraient peutêtre des eaux fangeuses où nous risquons de croupir.

Mais de quel rêve flatteur vais-je me bercer ? J'invoque la vie, oubliant que nous végétons officiellement dans les limbes de la mort. Ces tribunes dont je réclame l'opportune institution, elles existent ou se fondent chaque jour ; mais c'est comme si elles n'existaient pas, car elles sont aux mains des professeurs universitaires. A quoi bon, en effet, créer des Facultés pour les peupler d'hommes sans aucune originalité et sans aucune initiative, bornant leur esthétique à expliquer un texte douteux et à commenter Aristote ? On leur a imposé, il est vrai, des épreu^ ves spéciales dont ils sont sortis triomphants. Ils sont licenciés, ils sont docteurs es lettres. Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce que la passion et le sentiment du beau se confèrent avec le bonnet de docteur?

Pour un tel enseignement, c'est trop peu qu'un grade, il faut une vocation; et de cette vocation la notabilité littéraire, la manifestation du talent même, seront toujours un indice et une garantie d'aptitude autrement authentiques qu'une thèse obscurement soutenue en Sorbonne.

Gloire au pouvoir intelligent qui saura, quelque jour, comprendre ces vérités ! De grandes choses pourront alors s'accomplir. Nous les aurons appelées et prédites, mais nous ne les verrons pas. Mages imprudents que nous sommes, les yeux fixés sur l'étoile qui mène vers l'Idéal, nous allons, sans repos, les pieds déchirés par les broussailles du chemin ; mais l'étoile fuit toujours, et nous tomberons de fatigue avant d'atteindre la crèche merveilleuse oi!i repose le dieu tant cherché ! Celte Terre promise, entrevue dans nos rêves, nous n'en connaîtrons pas les douceurs sacrées ; nous devons périr au Désert. C'est la destinée que les temps nous ont faite ; déploronsla, mais sans trop nous en plaindre. Il y a dans le culte des hautes idées et de l'art pur des délices secrètes qui compensent tant d'amertumes ! Au milieu des saturnales d'une littérature sans frein ni règle, n'est-ce donc rien que ces rares sympathies qui vous arrivent, comme une offrande, de quelques âmes attristées qui ont tressailli à vos accents, et à qui vous avez, un instant du moins, prêté vos ailes pour soulever le poids de leurs propres angoisses? Et les ar-

dentés ébriétés de la composition poétique, n'ontelles pas en elles-mêmes des joies austères, mais bien pures ? « Que de larmes pleines de douceur, » s'écrie éloquemment madame de Staël parlant de l'écrivain enthousiaste, du poëte ; « que de larmes pleines de douceurs n'a-t-il pas répandues dans sa solitude sur les merveilles de la vie, l'amour, la gloire, la religion ! Enfin, dans ses rêveries, n'a-t-il pas joui de l'air comme l'oiseau, des ondes comme un chasseur altéré, des fleurs comme un amant qui croit respirer encore les parfums dont sa maîtresse est environnée? Dans le monde on se sent oppressé par ses facultés, et l'on souffre souvent d'être seul de sa nature au milieu de tant d'êtres qui vivent à si peu de frais; mais le talent créateur suffit, pour quelques instants du moins, à tous nos vœux; il a sesrichesses et ses couronnes ; il off're à nos regards les images lumineuses et pures d'un monde idéal, et son pouvoir s'étend quelquefois jusqu'à nous faire entendre dans notre cœur la voix d'un objet chéri (1). » L'avenir d'ailleurs (ayons au moins cette consolante croyance), l'avenir nous tiendra compte de nos aspirations vaines, mais ardentes, vers des biens dont, plus heureux que nous, il aura réalisé la conquête. Ceux-là, dira-t-il, sont venus en des jours sombres ;

(1) De l'Allemagne, Influence de l'enlhousiasme sur le bonheur.

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el tandis que les âmes élaient obscurcies de grossières préoccupations, eux, protestant avec énergie contre cet aveuglement funeste, entretinrent et ravivèrent d'une main pieuse les lueurs mourantes de la Beauté.

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