VICTOR DE LAPRADE. H
roideur: rinlelligence s'exalte si le cœur ne Ircssaille pas. Chacun a son lot dans le partage des dons poétiques. M. de Laprade est le poêle des penseurs, s'il n'est celui des amants; sa part est donc encore belle, et vaut qu'on s'ij tienne, comme dit le don Carlos de M. Hugo, parlant de son glorieux rival, vaincu à Pavie, mais vainqueur à Marignan.
Il y a des renommées littéraires qui se forment progressivement comme un héritage qui s'agrandit chaque jour par alkivion. H y en a d'autres au contraire qui, dès leurs débuts, atteignent leur niveau, et telle est la renommée de M. Barbier. L'opinion publique a ses caprices et ses entêtements, dont il est malaisé de la faire revenir; mais, cette fois, en acceptant la Curée comme mesure de son auteur, elle ne paraît pas avoir commis une trop criante injustice. Sans doute, il est tel ïambe, V Idole, par exempie, qui vaut bien la Curée, s'il ne vaut davantage; cependant il y avait dans le premier coup de voix de M. Barbier la révélation complète de son originalité poétique. Ce n'est pas, dans les lettres, un mince
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bonheur que de jeter bas ainsi, du premier coup, soit par la fortune des circonstances, soit par l'énergie ou le prestige du talent, ce mur d'airain de l'indifiérence que tant d'autres sont si lents à renverser; et, par cette investiture soudaine qui vous place de suite en lumière, le poëte échappe à ces amers dégoûts sous lesquels de si brillantes natures ont succombé ou sont en train de périr.
M. Barbier est, si je ne m'abuse, le premier poêle qui se soit fait jour en deçà de 1830, car M. de Musset lui-même avait ses racines dans le cénacle. La révolution des trois jours avait emporté et noyé dans son brusque courant tous ces discrets ombrages du Delta romantique , lorsque cette voix stridente et rauque vint à retentir, comme pour rompre aussi de ce côté-là avec le passé. J'ai sous les yeux la première édition des ïambes, accompagnée d'une préface curieuse à consulter, car elle respire toute l'exaltation fiévreuse du moment. L'éditeur y parle des tours de force plaisants ou bizarres de la littérature présente, et à voir, selon lui, le nouveau poëte armé de la massue , « vous diriez un athlète sans draperies, entraîné tout à coup dans un cirquede théâtre, parmi des danseurs couverts de paillettes et étincelantsd'or faux. » Voilà qui est dur pour les savantes cadences et les gentillesses rhythmiques de 18129, et M. Barbier aurait agi d'une façon charitable pour l'harmonieuse phalange débandée en mettant une
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sourdine à l'enthousiasme indiscret de son éditeur. Bien qu'il brisât ainsi yiolemment avec le groupe de la Restauration, M. Barbier venait pourtant pratiquer et développer en toute rigueur une doctrine dont la promulgation et l'initiative appartenaient à ses devanciers immédiats, je veux dire : la vérité dans fart. En effet, dès les premiers efforts révolutionnaires de la nouvelle école, le principe essentiel et vital du système avait pour tous été l'abandon des formes vieillies et surannées, des mannequins académiques ; mais le vrai n'est pas le cru, un vaste abîme les sépare, et cet abîme, l'auteur de la Curée l'osa franchir ; ajoutons qu'il le franchit avec gloire. Le poète qui, du pied de l'échafaud, fouettait d'un vers si crûment énergique les bourreaux barbouilleurs de lois, avait bien le premier mis en œuvre le rhythme et la phraséologie sans fard et sans vergogne que M. Barbier adoptait si résolument ; nul toutefois n'avait encore animé la satire d'un lyrisme aussi fougueux, ni fait de l'image, empruntée comme symbole, une étoffe aussi élastique et déroulée en aussi vastes plis. C'est même dans ces riches mouvemen ts de l' image qui ondoie sous la fantaisie du poète, comme une banderole sous le vent, que consiste la véritable innovation des ïambes, bien plus que dans cette trivialité d'expressions, qui, si elle n'est pas suffisamment préparée et ménagée, produit toujours à l'oreille l'effet d'une détonation désagréable. Aussi
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les trois ïambes où est suivi ce procédé d'images symboliquement développées, la Popularité, VIdole, la Curée, sont-ils les meilleurs du livre. Melpomène et Terpsichore sont également deux belles pièces, mais le tour moins rapide fait qu'on trouve plus épineuses les broussailles dont le style s'y hérisse, car cette crudité affectée du langage ne me semble possible et admissible que par exception. En faire, même dans la satire, la base permanente de la diction, c'est faire de l'anarchie l'état normal des choses. Dans les moments orageux où Tordre social bouleversé laisse voir à nu toutes ses misères, on conçoit que la violence de l'indignation inspire ces brutales invectives; mais quand, sa colère apaisée, le poète, dans un transport attiédi, parle à froid, et à son tour par convention, cette langue des carrefours, le lecteur alors peut, sans être trop pudibond, réprouver ces licences. Je ne vois pas d'ailleurs que les anciens qu'on objecte aient poussé aussi loin l'audace des couleurs. Même dans la satire des Femmes, au plus fort de ses emportements contre les mœurs qu'il foudroie, Juvénal conserve toujours à l'expression sa chasteté littéraire. C'est que les Latins comme les Grecs avaient garde de jamais oublier que la Muse a une bouche d'or, et que Némésis elle-même est une déesse.
VIdoJe est à nos yeux le plus beau fleuron des ïambes. La pièce est scindée en cinq compartiments,
et forme de la sorte cinq petits actes aussi variés que bien remplis. L'ode satirique passe de la description au récit, et de la personnification au sarcasme avec autant de nerf que de souplesse. Le mouvement qui termine est dune rare convenance : Ainsi passez,
passez, monarques débonnaires Ce langage de
haute raison est toujours dignement placé sur les lèvres du poëte.
Je vais recommandant à tout propos un choix sévère dans le triage des pièces qui composent les volumes de poésies qu'on réimprime dans une intention plus ou moins arrêtée et détinitive ; mais il ne faudrait pas que les vans des poètes fussent trompeurs et qu'ils livrassent aux vents plus de froment pur que de graines amères. J'ai peine à m'expliquer, par exemple, comment M. Barbier a depuis longtemps rayé du nombre de ses vers son beau poème delà Tentation. Comparé à certains morceaux conservés, c'est pourtant là une production qui n'était pas à négliger. Si l'auteur tenait absolument à ouvrir son recueil par ce cri énergique et inattendu de la Curée, il semble que placé désormais entre les ïambes et le Pianto, la Tentation, à l'aide de quelques retouches habilement faites, serait une sorte d'intermède où dans une couleur sûre et variée se confondraient avec plus d'harmonie aux yeux du lecteur les deux manières voisines.
Fidèle à son rôle de satirique, M. Barbier passa
les Alpes, mais non pas en touriste idolâtre, toujours prompt à crier merveille. Je crains même qu'il n'ait abordé l'Italie dans une disposition d'esprit toute contraire, résolu d'avance, par système poétique, à ne voir que les plaies et l'abaissement du beau pays. Toujours est-il que le Pianio montra le talent de son auteur sous une face nouvelle ; non pas que bien des tons criards ne compromissent encore l'harmonie plus calme de cette seconde manière, mais ces défauts se perdaient dans l'éclat d'une forme plus rassise. Il faudrait pour le Pianto descendre à une critique de détail qui ne tournerait pas moins à la louange qu'au blâme de M. Barbier. On y glanerait à chaque page des vers de la plus belle venue et du premier ordre, tantôt charmants et frais comme le suivant :
Une fille de mai, blonde comme un épi,
qui en rappelle un non moins heureux de ma dame Valmore :
Ses cheveux du blé mûr onl la couleur dorée ;
tantôt d'une touche large et fière, comme ceux-là :
L'œil du jour, de ses regards cuisants,
Brûle le front doré des superbes Pisans.
Salut, terre de la Calabre!
Ecueils toujours fumants où la vague se cabre.
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.... Au front des chapiteaux, L'ombre pend h grands plis, comme de noirs manteaux.
Quelquefois enfin d'un coloris dont la franchise et la vivacité rappellent Yéronèse, comme ce fragment du Campo santo :
Il est de beaux jardins planiés de lauriers verts, De grands murs d'oranger^' où mille oiseaux divers, Des rossignols bruyants, des geais aux ailes bleues, Des paons sur le gazon traînant leurs belles queues , Des merles, des serins jaunes comme de l'or, Chantent l'amour, et l'air plus enivrant encor. Il est, sous les bosquets et les treilles poudreuses, De splendides festins et des noces heureuses; Il est des instruments aux concerts sans pareils Et bien des cœurs contents et bien des yeux vermeils.
Quant aux vers prosaïques et sans tournui^e, comme la citation en serait moins édifiante, je m'en abstiens. Le lecteur, curieux de les constater, le pourra sans peine; le voisinage des autres ne les fait que trop ressortir. Car je ne sais pas, pour mon compte, un talent plus inégal que celui de M. Barbie-r ; il est viMi que j'en connais plusieurs qui sont parfaitement uniformes et qui n'en valent que moins. Ceux-hà ne sauraient déchoir, par la raison toute simple qu'ils ne sauraient s'élever. La chute suppose la grandeur : c'est pourquoi ne tombe pas qui veut. Tout le Pianto et les grandes pièces principale-
ment respirent un vif sentiment du génie et de l'art italiens, sentiment que maintes fois contrarient les anciennes habitudes littéraires de l'auteur. Cette confusion, ce dédain de toutes les délicatesses, qu'il avait contractés dans les ïambes, on voit qu'il a peine à s'en défaire dans ces nouveaux sujets qui exigent un goût plus circonspect. Le Campo sanlo et Bianca sont toutefois l'un et l'autre d'un vigoureux jet poétique, et le Campo vaccino offre une peinture de la campagne romaine aussi franche que splendide ; ces pages semblent baignées de cette chaude couleur que Léopold Robert versait sur ses toiles.
M. Barbier, qui a depuis donné un volume entier de sonnets, en glissa un certain nombre dans le Pianto entre les morceaux de plus longue haleine. Le sonnet qui, depuis quelques années, fait de bien grands efforts pour devenir populaire et reconquérir celte importance qu'on lui attribuait à l'époque fortunée des Jobelins et des Uranisles, est le moule de versification le plus propre à recevoir une impression fugitive ou une idée sans développements nécessaires, et qui gagne à se trouver condensée dans une forme bizarre peut-être, mais dont les quatre pans, taillés h facettes, la font admirablement reluire, quand on l'y sait embrasser avec adresse. Quoique toutes les littératures, celles du Nord comme celles du Midi, aient adopté le sonnet, que Shakespeare ne l'ait pas plus dédaigné que Dante, Uhland pas plus
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que Ronsard, Milton pas plus que Canioëns, on reconnaît à bien des signes son origine méridionale. La symétrie despotique de sa composition exige une langue facile à ployer aux évolutions du rhythme, et les langues du Nord sont en général moins souples que les autres. Aussi le sonnet s'est-il naturalisé en Italie, tandis que chez nous il a beaucoup de peine à s'acclimaîer. Notre langue, peu malléable de sa nature, manque de la souplesse indispensable à l'accomplissement de ces lois du sonnet que Boileau appelle rigoureuses ; et vraiment il faut une bien grande habileté de style pour que l'etïort ne se fasse pas sentir dans l'accouplement redoublé des rimes ; il faut manier le ciselet avec un art consommé pour buriner ce petit vase avec gloire. La réhabilitation du sonnet date de 1828, et commença cette reprise de diverses petites formes abandonnées, le rondeau, le triolet même, que les raffinés du jour se sont plu à faire revivre. Il est à remarquer toutefois que ni M. de Lamartine ni M. Hugo n'ont adopté le sonnet. Cette réserve s'explique, quant à M. de Lamartine, par la nature même de ses inspirations ; leurs grandes ailes se trouveraient à l'étroit et froissées dans cette enceinte anguleuse; il leur faut une plus vaste atmosphère pour se déployer dans toute leur majesté d'allure; mais M. Hugo, qui a tant élaboré de rbythmes divers, n'avait pas les mêmes motifs de s'abstenir. Assez d'autres, il est vrai, sont venus en
disputer la palme. M. Gautier, M. Sainte-Beuve,
M. Houssaye, M. de Gramont dans un volume peu répandu, l'auteur d'Ariel, M. Boulay-Paly qui a longtemps manié et assoupli ce moule rebelle, M. Antoine de Latour (mais il faudrait nommer presque tout le bataillon sacré), ont fréquemment choisi celte forme d'oi^i la pensée, quand on l'y pousse savamment en relief, jaillit comme l'eau d'un tube étroit. M. Barbier s'est efforcé à son tour de reproduire dans ce médaillon ciselé quelques physionomies de peintres italiens; mais cette symétrie sévère et cette richesse de rimes qu'impose le sonnet sont précisément les qualités les moins ordinaires à l'auteur du Pianto. Plusieurs de ses sonnets, ceux entre autres sur Michel-Ange et AUegiù, sont cependant d'une belle facture et d'un haut style.
M. Barbier a continué dans Lazare sa tentative heureuse du Pianto; mais Londres, la cité de l'action, ne lui a pas porté le même bonheur que Rome, la cité delà foi. Sans méconnaître les parties recommandables du Minolaure et de la Lyre d'airain, je trouve que cette poésie ressemble un peu trop à un programme qu'on s'est de longue main promis de remplir. On sent que l'auteur ne voyage pas en Angleterre sans arrière- pensée, en observateur naïf. 11 provoque les impressions au lieu de les attendre ; de là une sorte de hâte, d'incertitude et d'insuftisance dans la pensée et dans l'expression.
Le but avoué de M. Barbier, dans les Chanls civils et reUgien.r, était de ramener la poésie de nos jours, trop individuelle selon lui, à des intérêts plus généraux ; et il part de là pour exalter les merveilles de la poésie antique, beaucoup plus fréquemment consacrée au développement moral de l'homme, à la célébration des gloires de FOlympe et des grandeurs de la cité, qu'à l'expression des douleurs ou des joies de l'individu. 11 observe avec raison que chez les modernes la poésie a fait une bien plus large part aux émotions personnelles ; mais il ne décide point si c'est là un progrès ou une décadence. La marche des civilisations et les développements religieux opérés par le christianisme n'auraient-ils pas imposé au poète une mission nouvelle et modifié la nature de ses inspirations? Puis, qu'importe à ceux qui redisent ses chants, s'il exploite ou non ses propres sentiments, pourvu qu'ils retrouvent dans son œuvre la traduction des leurs et un fidèle miroir de l'àme universelle? Toutefois, on l'accordera volontiers, la poésie dite personnelle ou infime a poussé si loin ses analyses, et régné, de nos jours, d'une façon si exclusive que M. Barbier, qui n'a au reste jamais beaucoup cédé aux entraînements de la rêverie analytique, voulait à propos imprimer à sa poésie un caractère décidément social, religieux au point de vue déiste, et presque sacerdotal, à la manière des premiers lyriques grecs. C'était là un louable dessein
et une ambition à coup sûr honorable ; mais son œuvre, telle qu'il l'a réalisée, ne se trouve pas au niveau de ces hautes espérances. Pour ne faire qu'une seule critique des Chants civils et religieux, remarquons seulement que les rhythmes y semblent abandonnés au hasard de la période et se traînent capricieusement, sans tenir aucun compte du nombre et de la mélopée. La phrase poétique y dérive sans frein d'un bout à l'autre de la slance et oscille vaguement parmi des vers de tous mètres. Il est tel redoublement de rime et telle mesure inattendue de vers qu'on ne s'explique que comme un sacrifice à la difficulté.
Mais n'insistons pas davantage sur les dernières publications de M. Barbier. Toute intelligence a ses heures d'éclipsé, et c'est justement que l'auteur de Pysché s'écrie :
Ah! l'inspiralioa n'apparlienl à personne, Pas plus qu'à ce rameau dont la feuille résonne Le vent qui le caresse et qui le fait chanter, Et le dieu qui la donne est libre de l'ôter !
Ajoutons qu'il est libre aussi de la rendre, surtout quand, au milieu des souillures d'une époque, le cœur, constamment 'soucieux de sa pureté, reste digne de la recevoir. Il faut, je le sais, un tempérament poétique des mieux trempés pour ne pas perdre
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de nos jours, en avançant dans la vie, le sentiment de l'idéal. L'atmosphère est si embrumée d'industrie et de basses convoitises, le spectacle des choses officielles est si navrant, que bien peu ont la ferveur et l'énergie d'attiser jusqu'au bout sur l'autel de leur àme l'amour sacré du beau. Qui a d'ailleurs assez défini et analysé l'organisme poétique pour en connaître sûrement les causes d'épanouissement ou de mort ? L'un cesse de chanter quand il ne voit plus, penchés sur les siens, les yeux aimés d'où lui venaient la vie et la joie ; l'autre se tait quand la douleur qui le harcelait a ralenti ses coups d'aiguillon ; si bien que c'est tour à tour la souffrance et le bonheur qui éveillent ou brisent les cordes de la lyre. Mystères insondables! énigmes sans clef! contentons-nous, sans les comprendre, de tenir nos âmes prêtes à vibreraux approches de l'Esprit, qui ne vient qu'à son heure, ubi vult, et ne portons jamais sur l'instrument sacré, qui se refuse à nous répondre, une main violente et révoltée.
Il y a, parmi les poêles, deux familles d'esprits fort distinctes : ceux qui subissent le joug de l'inspiration et ceux qui la dominent. Schiller est des premiers. Une fois placé dans le courant électrique, il en éprouve tous les chocs et cède avec enthousiasme et sans nulle résistance à l'entraînement de la pensée. Gœthe, au contraire, spectateur froid des passions qu'il exprime, assiste en modérateur énergique à léhullition du métal qui doit se répandre dans le moule arlistement construit ; les transports de son intelligence n'en altèrent jamais le calme.
M. de Vigny me semble être un esprit de cette seconde famille. Maître absolu de sa pensée, il en surveille les évolutions d'un œil atlenlif etla tient en-
close dans les lignes harmonieuses qu'il a de longue main tracées autour d'elle. Jamais les mille inquiétudes de la vie n'atteignent cette intelligence dans les régions sereines de son activité. Bien différent de ceux à qui la méditation profonde d'un sujet cause une sorte de vertige que l'art ne saurait plus contenir, lui, de quelque étreinte qu'il embrasse le thème qu'il s'est choisi, jamais ses facultés poétiques, comme ces astres égarés dans l'espace, ne s'en iront au hasard, brisant les symétries de son œuvre et l'éclairant de lueurs désordonnées. Je sais qu'on peut taxer de froideur, en certains cas, cette présence d'esprit, inaltérable au sein même de l'inspiration, et que rien ne pourrait distraire ni du cadre adopté, ni du contrôle des idées, ni de la distribution des ornements ; mais, comme M. de Vigny a presque toujours traité des sujets impersonnels, cette réserve et ce sang-froid, gardés dans le plus grand feu de la production, étaient là des qualités opportunes.
M. de Vigny apporte beaucoup de soin à celle partie de Tari d'écrire trop négligée de plusieurs : la composition. Pareil à ce fondeur de cloches auquel se compare le chantre de la Jeune Captive, il prépare à loisir et prudemment la forme de ses poëmes. Cette gestation de longue durée est une garantie déplus que l'œuvre naîtra viable. Si l'on veut juger du relief qu'une composition bien entendue donne au sujet, il faut lire le Somnambule; c'est un modèle du genre.
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On reproche souvent à M. de Vigny son peu de fécondité, en lui opposant cette production continue de certains talents toujours en haleine; mais on oublie qu'en se montrant de la sorle peu prodigues de leurs trésors, certaines natures obéissent h une loi essentielle de leur existence (1). Qui se contient s'accroît, a très-bien dit M. Hugo, et on le sait, Alphée ou Aréthuse, les sources qui abreuvent ne coulent pas avec la prolixité banale des bornes-fontaines. Ce n'est pas la quantité, mais la qualité de ses créations qui donne la mesure définitive du poëte.
Nous n'avons pas encore toutes celles de M. de Vigny. A peine connaissons-nous quelques pièces des Poëmes philosophiques , lesquelles ont paru isolées sans trop de sensation. Faut-il s'en prendre à Fauteur ou au public ? Est-ce la valeur du poëte qui baisse, ou l'enthousiasme du lecteur qui ftiit défaut ? Si la Prison et la Femme adultère eussent pris la place de la Mort dti loup et de la Finie, croit-on
(1) Je feuilletais, l'autre soir, dans le salon d'une femme d'un rare esprit, un album où un crayon habile avait dessiné les plus intimes familiers du lieu. Sous le croquis de sa Ggure, M. de Vigny avait, en manière d'autographe, tracé un distique dont le dernier vers m'est seul resté dans la mémoire :
Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse.
Cette mélancolique pensée n'esl-elle pas naturelle à toute noble intelligence au milieu du brouhaha contemporain, et plusieurs n'aiment-ils pas mieux se taire que de risquer une parole discrète 1 t digne dans un pareil vacarme ?
qu'elles auraient soulevé plus d'applaudissements? 11 faut que M. de Vigny s'en console; il ne relro!:vera plus désormais le public attentif et sympathique de 1825 à 1828, public qui s'est dispersé lui-même ainsi que le groupe des poètes. M. Ponsard a été une preuve de celte dispersion. Contre un auditoire plus au courant de la question poétique, une pareille surprise devenait impossible, et dès le principe la réaction eût échoué dans ses efforts. Mais, qu'ils soient adoptés ou repoussés du public, les nouveaux poèmes de M. de Vigny me paraissent dignes de leurs aînés. S'ils ne respirent plus ce « frais enchantement des premières années « que nul ne saurait posséder toujours, la fermeté du trait, l'harmonie complète qui règne entre le style et la pensée, voilà des mérites solides qui décèlent le talent mûr et qui l'honorent.
M. de Vigny a une grande aptitude à saisir et à rendre la couleur des lieux et l'esprit des temps dont il s'inspire. Cependant, bien qu'il passe sans effort d'une antiquité à l'autre, de Théocrite à Eschyle, et de la Judée à l'Espagne, la physionomie de son œuvre est plus variée que mouvante. Il est vrai que le ton épique, particulier à sa manière, n'exige pas une grande animation.
Je ne suis pas sûr que des pièces telles que Madame de Soxihise et (a Frégate la Sérieuse, écrites au fort du dilettantisme poétique de la Restauration, n'aient pas vu se faner quelqu'une de leurs grâces
coquettes et contenues, mais Éloa, Dolorida et quelques autres brillent encore du même tendre éclat qu'il y a \ingt ans.
Il n'y a point à mon gré, dans noire langue, de poëme plus parfait en soi qiiÊloa. Les soins de l'ordonnance, la chasteté de la diction et de la pensée, comparables dans leur intime alliance à ces globes d'opale éclairés par de discrètes lueurs, tout enfin, détails et ensemble, tout s'équilibre et se fond pour la plus grande satisfaction du goût. M. de Vigny n'a guère emprunté à KIopsIock que le nom de son ange ; mais, bien qu'il n'ait rien pris à Thomas Moore, la lyre étrangère et la siennesemblent vibrer à l'unisson. Sien etîet rien dans la fable à' Éloa ne rappelle les Amours des angcs^ il y a dans l'accent et la nuance des deux ouvrages certains signes de parenté, également glorieux au reste pour les deux auteurs. J'ajouterai toutefois que les facettes cbatoyanles du poète anglais, dont le jeu a pu séduire M. de Vigny, l'ont quelquefois entraîné un peu trop loin dans les Amants de Monimorencij, par exemple. Ici les vers charmants ne rachètent pas toujours la prétentieuse simplicité et le brio du récit.
Malgré l'oracle contraire de M. de Chateaubriand, qui déclare que « tout poëme oii le merveilleux est le fond et non V accident du tableau pèche essentiellement par la base, » la sphère idéale où nous transporte Êloa n'a point certes été funeste à l'auteur.
L'intérêt ne faiblit pas un instant, et, bien que la scène, placée entre terre et ciel, soit aussi merveilleuse que les personnages, tous les développements et toutes les peintures dont le poëfe ne se fait faute, captivent toujours agréablement l'attention du lecteur. Le discours du Tentateur est un modèle d'éloquence qui égale par ses précautions artificieuses la harangue d'Armide aux chefs des croisés. Jamais la séduction n'a plus hypocritement fait jouer sonpiége:
J'ai pris au Créateur sa faible créature; Nous avons, malgré lui, partagé la nature : Je le laisse, orgueilleux des bruits du jour vermeil. Cacher des astres d'or sous l'éclat d'un soleil ; Moi, j'ai l'ombre muette, et je donne à la terre . La volupté des soirs et les biens du mystère. Sitôt que, balancé sous le pâle horizon. Le soleil rougissant a quitté le gazon. Innombrables esprits, nous volons dans les ombres. En secouant dans l'air nos chevelures sombres. L'odorante rosée alors, jusqu'au matin.
Pleut sur les orangers, les lilas et le thym. La nature, attentive aux lois de mon empire, M'accueille avec amour, m'écoute et me respire
Tout le morceau est d'une beauté irréprochable. La pensée s'y enveloppe des voiles les plus pudiques, et c'est par gradations qu'elle se trahit en lueurs sombres où le bel ange de la Pitié vient brûler ses ailes : Corne al lume farfalla...
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M. de Vigny est très-bon ménager de son talent ; c'est nn économiste poétique des plus habiles. Tandis que d'autres, dans leur élan effréné, dépassent fréquemment le but (ce qui est une manière de le manquer), lui, plus prudent, se contente de l'atteindre. Examinez de près chacune de ses strophes; toujours l'émotion et la pensée s'y produisent dans une mesure suffisante, mais non surabondante. On dirait même parfois que le vers plie et vacille, faute d'une haleine plus vigoureuse qui le porte, et celte faiblesse a encore sa distinction et ses grâces.
Comme pour plusieurs de cette galerie, la poésie proprement dite n'est pour M. de Vigny qu'une brillante moitié de sa gloire littéraire. Ses ouvrages en prose échappent à notre cadre; mais Chatterton, ce plaidoyer en faveur du poëte, y entre naturellement. Ce beau drame, tout applaudi qu'il a été dans l'origine, a souvent valu à Fauteur des réfutations aussi fausses que perfides à mon gré. Rien n'est plaisant comme l'irritation de certains esprits, toujours prompts d'ailleurs à se targuer de libéralisme, chaque fois qu'on pose et qu'on discute devant eux les droits du poêle. Jaloux d'éluder la véritable question, ils se prennent en hâte aux ridicules dont il est trop facile de l'entourer; et quand ils ont fait sonner bien haut l'orgueil exorbitant de quelques vanités maladives, ils se croient dispensés de compatir aux souffrances des rares intelliofences atteintes du mal sacré.
D'autres, tels que M. Saint-Marc Girardin, pour ruiner la thèse soutenue par M. de Vigny, présentent la pièce comme dangereuse à cause du suicide qui la dénoue. Pourquoi pas aussi bien lancer Texcommunication suv Andromaque, sous prétexte qu'Orestc s'y tue lui-même? Mais, quand Chatterton se jette éperdu sur la fiole d'opium, agit-il autrement que le cerf aux abois qui se jette à l'eau pour fuir les morsures de la meute acharnée après lui ? Si le cerf se noie, est-ce donc qu'il ait la feuillée en dégoût ? Si le poëte s'empoisonne, est-ce donc qu'il n'aime plus la vie et ses hasards? C'est justement la moralité résultant du spectacle, moralité dont l'évidence se lit au théâtre dans tous les yeux en larmes, de faire retomber l'odieux et la culpabilité du suicide, non sur la victime au désespoir, mais sur ceux qui la réduisent à cette violence. Ce qui n'a point fait que M. Mole s'abstînt de protester à son tour contre les tendances d'un drame qui ose revendiquer une place au soleil pour ces fronts d'élite dont beaucoup semblent redouter le rayonnement. M. Mole a dit les conseils et les secours qu'il eût prodigués cà Chatterton. M. Mole aurait pu ne pas délier ostensiblement de la sorte, en pleine académie, les cordons de sa bourse. M. Mole a eu l'honneur de diriger les affaires de son pays, et l'on n'a guère ouï dire qu'au temps de son pouvoir il se fût beaucoup mis en peine et en quête des Chattertons d'alors. Qu'elles viennent
du rhéteur ou du ministre, prenons donc pour ce qu'elles valent ces objections intéressées, et rendons grâce à M. de Vigny d'avoir, sinon victorieusement, du moins glorieusement plaidé cette noble cause, la cause des parias modernes les plus désarmés, ceux en qui « la rêverie continuelle a tué l'action. >>
M. Ponsard jouissait, en 1843, d'une bien belle position.
Il était auteur d'une tragédie représentée avec un succès étourdissant.
Or, en France, l'auteur d'une tragédie applaudie au tbéâtre est entouré d'une considération singulière, et peut, sans fatuité, prétendre à des honneurs insolites. Vous composez une œuvre lyrique oii vous répandez toute voire âme et où vous atteignez les plus hautes cimes de la pensée ; vous jetez même dans un drame ou dans un roman la vie entière d'une époque, avec ses passions, ses mœurs et son prestige; quel que soit d'ailleurs voire succès, les
144 GALtiilli; DES POÈTES VIVANIS.
gens sérieux vous traiteront toujours comme un [)oëte, c'est-à-dire en homme qu'il faut confiner dans les espaces imaginaires. Mais si, sous l'invocalion d'Aristote, vous traduisez devant le public certains personnages toujours escortés de confidents auxquels ils racontent leur histoire ou leurs songes, toujours suivis de princesses avec lesquelles ils s'entretiennent de leurs feux ; si vous faites intervenir un autre couple qui se dit avec le premier des choses très violentes, d'où résulte d'ordinaire une mort par le poignard ou le poison, oh ! alors, c'est différent. Les plus sérieux compteront avec vous, et le Conseil d'Etat, la Chambre haute, l'Institut, seront honorés de vous admettre. C'est drôle, mais c'est comme cela. Si vous demandez dans le monde pourquoi M. Briffaut, par exemple, est de l'Académie française, on vous répondra qu'il est l'auteur de Ninus II. Celle réponse est péremptoire; Ninus //est une tragédie. Vous vous êtes sans doute étonné parlois de la prodigieuse fortune de M. Lebrun qui, sans grandes facultés apparentes, est tout ensemble académicien, pair de France et directeur de l'imprimerie royale. C'est que vous oubliez que M. Lebrun est l'auteur de Marie Stvart d'après Schiller. Le malheur de M. Lebrun est qu'il soit de plus l'auteur du Cid d' Andalousie d'après lui-même. Sans cette récidive malencontreuse, il eût été infailliblement ministre de l'instruction publique. SiPichald
eût vécu, les plus clairvoyants ne peuvent dire où l'eût porté sou Léonidas.
Vous voyez donc que M. Ponsard était, en 1843, dans une bien belle position.
Mais, dans tout ce bruit soulevé à son sujet, n'y avait-il ni malentendu ni surprise? et croire stable un pareil succès, n'était-ce pas prendre la crue accidentelle d'un fleuve pour son niveau? Pour ce qui est de la surprise, il ne m'appartient pas d'apprécier l'art avec lequel toute cette affaire a été conduite. Je dois ignorer et la spirituelle tactique de la direction, et l'estaminet Tabourey, et M. Bocage, ce vaillant parrain qui s'en allait par la ville sonnant à triples carillons les vers et les mérites de son filleul; mais la preuve du malentendu est d'une démonstration plus littéraire et, à mon sens, très-facile.
De quoi, en effet, le public se laissa-t-il convaincre, sinon qu'il venait applaudir une tragédie pure, une œuvre calquée sur les anciens patrons, fidèle de tout point à toutes les règles si effrontément violées par cet abominable drame moderne? Or, était-ce d'aventure les trois unités sacramentelles qu'avait mises en honneur M. Ponsard? Etait-ce l'unité de lieu, quand la scène passe de Gollatie à Rome, où elle se promène de la maison de Brute au palais de Tarquin, pour retourner à Gollatie? Étaitce mieux l'unité de temps, strictement bornée jadis à un seul jour? Etait-ce même l'unité d'action,
quand l'auteur avoue lui-même que l'action « porte, non-seulement sur l'attentat de Sextus et la mort de Lucrèce, mais encore et principalement sur l'expulsion des Tarquins et la fondation de la république romaine? «A quoi se serait donc reconnu Le Batteux ou Boileau ! Ces vers à césure mobile, ce souci de la couleur et des usages, étaient- ils plus dans la manière du dix-septième siècle ? Qu'est-ce que Lucrèce avait donc d'une tragédie proprement dite? Deux choses : le titre et le songe. Cela soit dit pour constater la méprise du public qu'on entraîna en évoquant d'illustres souvenirs, et non pour rabattre aucunement le mérite de la pièce, qui pouvait être excellente, bien que sa forme ne se fût pas astreinte aux moules un peu surannés qu'on rappelait. C'était, au reste, une œuvre remarquable, produit d'un sage esprit, d'une veine rassise et épurée, mais qui au lieu d'avoir ce mouvement passionné du groupe, exigé par le théâtre, offrait les quahtés particulières au bas-relief ; une œuvre enfin qui était digne d'un engouement plus éclairé et dont le succès pouvait s'établir sans l'assistance des réclames préalables.
J'ai dit que la position de M. Ponsard était belle; toutefois elle avait ses embarras. Ainsi surfait, comblé, adule, il se trouva comme bloqué dans une impasse. Comment, en effet, se maintenir à ce faîte où l'avaient bruyamment hissé des mains impruden-
(es? Par quelle œuvre d'éclat justifier celle périlleuse investiture? Les premières fumées du succès évaporées, M. Ponsard comprit le danger, et, comme M. Marc Fournier le racontait spirituellement, des anxiétés terribles voletaient autour de ses tempes. 11 est des postes officiels où l'homme le plus médiocre, une fois admis et inslallé, fait aussi bonne contenance que les plus considérables esprits; mais en littérature, en poésie surtout, il faut valoir de sa personne, combattre en plein cirque et ravir par ses propres forces le magique laurier. Devant cette nécessité effrayante, M. Ponsard sentit son courage défaillir, et, au lieu d'un bouillant Achille, impatient de l'arène et de la mêlée, il nous donna longtemps le spectacle d'un Fabius Cunctator dramatique qui ne cherchait qu'à éloigner les chances du combat. Et cependant une certaine humeur hasardeuse sied bien à l'engagement des luttes poétiques. La muse aime les audacieux et ne souffre pas qu'on apporte à ses jeux le même calcul qu'aux affaires. Qui sait? ces difficultés dont M. Ponsard n'a pu triompher à l'aide de lenteurs et de précautions qui trahissaient de fâcheuses alarmes, il les eût peut-être lestement tournées par un de ces coups de prompte audace qui souvent ralh'eut la fortune et sont en tous cas une des grâces de la jeunesse. L'auteur de Lucrèce aima mieux temporiser et ne rien livrer au hasard; mais, quand il eut épuisé tous les moyens dilatoires, pro-
mené ses incertitudes des beaux yeux mourants de mademoiselle Naptal aux gestes emportés de mademoiselle Araldi, il fallut bien vider le procès pardevant un public indisposé de si longs ajournements.
Quoi qu'on ait pu dire du sujet choisi par M. Ponsard pour sa seconde épreuve, c'était là un thème éminemment dramatique. Le divorce de Philippe-Auguste offrait au poète ces luttes de la puissance religieuse et de la puissance temporelle, du glaive et de la parole, qui sont fécondes en effets toujours puissants au théâtre. Seulement l'auteur qui, dans son premier ouvrage, avait de même éludé la rencontre de Lucrèce et de Tiillie, s'est enlevé, en supprimant le personnage d'Ingeburge, un ressort qui eût animé la scène des plus violentes péripéties. Puisque aussi bien M. Ponsard est un homme de traditions, où donc a-t-il vu que Racine évitât le choc des passions rivales, et redoutât l'explosion tragique des intérêts ennemis? La fille d'Agamemnon ne se trouve-t-elle pas dans ïphigènie en face d'Eryphile; et Atalide, dans Bajazel, n'ose-t-elle affronter les fureurs de Roxane? Si d'ailleurs, au lieu de consulter uniquement Vely et Mezerai, M. Ponsard avait cherché dans les chroniqueurs contemporains, Rigord et Guillaume le Breton, des éclaircissements sur ce point obscur de notre histoire, il y aurait certes regardé à deux fois avant
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d'exclure de son œuvre une figure aussi attrayante que la princesse de Danemark : Pulcherrima puella, mirabili décore prœdita. Il a plu, en effet, à M. Ponsard d'expliquer par la laideur d'Ingeburge l'étrange et soudaine aversion du roi; mais les chroniques du temps la comparent à Hélène pour la beauté des formes, à Polyxène pour la noblesse du maintien et des manières. Suivant Etienne de Tournay, elle se montrait plus mûre que Sara, plus sage que Rebecca, plus gracieuse que Rachel, plus chaste que Suzanne. Dieu me préserve de jamais placer dans l'érudition le guide suprême de la poésie ! mais, puisque la réalité de l'histoire lui fournissait une si précieuse héroïne, c'était au poëte à en faire son profit (1). Croit-on que c'eût été un spectacle indifférent que celui des droits du rang insultés et de la beauté méconnue? Ainsi outragée sans merci, Ingeburge se retourna éperdue vers Rome, l'espoir alors et le recours de toutes les faiblesses opprimées : « En ma
(1) Je suppose aussi que M. Ponsard n'a point connu le texte de la sentence d'interdit fulminée par Innocent III contre Philippe-Auguste et tout son royaume; car, soucieux qu'il semble d'une louable exactitude dans les détails, il n'eût pas dit que l'extrème-onction était, comme le baptême, exceptée de la prohibition qui s'étendait à tous les sacrements. On lit dans le texte original de cette sentence publié par D. Martène en son Thésaurus anecdotorum : « Extremam-unctionem, quaj maximum est sacramentum, non licet dare. » On peut d'ailleurs consulter sur ce sujet un excellent mémoire de M. Géraud , inséré dans la Bibliothèque de l'École des chartes,
détresse, écrivait-elle au pape Célestin, je me réfugie au pied du trône de toute miséricorde. » Penset-on que la solennelle intervention du légat dans cette royale querelle n'eût pas été plus émouvante à l'aspect de l'adorable victime? Au théâtre comme dans la vie, l'infortune sollicite plus vivement la pitié quand elle est ornée de toutes les grâces. M. Ponsard en a jugé autrement ; aussi, privé des éléments d'mtérêt les plus énergiques, a-t-il fait de vains efforts pour donner le change sur le vide d\me action qui se dérobe sous le dessin flottant de scènes languissantes, pâles, effacées. Le style lui-même s'est ressenti de cette incertitude. Mosaïque curieuse de plusieurs manières, la diction ne brille que par quelques tirades éloquentes, d'un faire plus homogène et solide, comme la suivante, dont Madame Dorval tempère le lyrisme par l'accent vrai d'une voix plaintive et qu'elle dit admirablement, au reste, dans l'attitude et le sentiment d'une Ariane désolée :
Philippe, mon seigneur, chère âme de ma vie, Va, c'est bien à toi seul que je me sacrifie! Que n'es-iu comme moi de ces liumbles esprits Qui iDornent tous leurs vœux sur des êtres chéris Et sont reconnaissants aux honneurs de ce monde De ne pas visiter leur retraite profonde ! Nous partirions ensemble. Il est dans mon Tyrol Des bords hospitaliers plus que ce triste sol.
F. PONSABD. loi
Ornes l)ois,n)e5 vallons, ma campagne coiiniio ,
Comme je guiderais vers vous sa bienvenue!
Irainenses horizons, de quel gcslc orgueilleux
Je lui déroulerais vos tableaux merveilleux,
Et quel bonheur d'entendre, a son bras suspendue,
La loiutaine chanson tant de fois entendue!
Hélas! ce n'est qu'un rêve! Il ne saurait pas, lui, v
Oublier dans l'amour un trône évanoui.
Que vais-je imaginer! l'n manoir d'Allemagne,
Les chants tyroliens, la paix de la campagne,
Toute cette innocence et toutes ces candeurs
A lui qui tomberait du faîte des grandeurs!
Ah! l'àme que la gloire une fois a touchée.
Est pour le bonheur calme k jamais desséchée.
Elle garde en sa chute un désespoir hautain
El ne peut plus rentrer dans le commun destin.
Du haut de sa ruine elle écoule, isolée.
L'écho retentissant de sa grandeur croulée.
Si on me trouve sévère pour M. Ponsard, je répondrai que la critique, et c'est là le plus beau de son ministère, doit autant qu'il est en elle rétablir l'équilibre entre les renommées poétiques toujours réparties par la foule dans de si injustes proportions, et retirer à l'un ce qu'elle reporte sur l'autre. Pour affirmerquetouteslesovationsdécernéesàM. Ponsard sont en rapport avec son mérite, il faudrait qu'on pût voir entourés des mêmes faveurs des talents aussi mûrsetplus élevés que le sien. Mais, direz-vous, ces jeunes talents-là sont lyriques. Et d'abord, ô Athé-
niens modernes, vous êtes encore des barbares ; les compatriotes d'Alcibiade, s'ils applaudissaient Eschyle et Sophocle, ne méconnaissaient Pindare ni Alcée. Puis, fiuit-il donc tenir si grand compte à l'auteur de Lttcrèce de l'occasion qui s'est offerteà lui d'arriver au thétâre une pièce littéraire en main, occasion qui en a fui tant d'autres? Le public, qui applaudit d'ailleurs Virginie à l'égal de Lucrèce, s'imagine que si plus d'œuvres littéraires ne se font pas jour sur la scène, c'est uniquement qu'il ne s'en présente pas davantage. Il voit son journal se lamenter si fort chaque lundi sur la disette dramatique, qu'il ne doute pas que chaque directeur n'ait les bras ouverts au premier talent désireux de faire acte de poésie sur son théâtre. Comment irait-il soupçonner le contraire lorsque les Chambres se mettent en frais de subvention à l'effet spécial d'aider aux tentatives d'art nouveau et de favoriser tout poétique essor î II est cependant l'heure qu'il sache, ce public trop insouciant, que le même directeur qui, la veille du vote, proteste de son dévouement passionné à l'art, s'empres>e, dès le lendemain, de remonter les pièces de feu Bouilly.
Mais M. Ponsïird a eu la chance de paraître au gaz de la rampe avec autant de facilité que s'il se fût agi d'un mélodrame ou d'un vaudeville. C'est au mieux. Sa première pièce a été applaudie à outrance, et était digne en effet d'applaudissements. Ce qui me
cause seulement quelque surprise, c'est que la fortune de Lucrèce ne nous ait valu qu Agnès de Méranie. J'avais cru jusque-là le succès un engrais plus propice aux moissons du poêle. Quoi ! voici un homme inconnu hier et qui se réveille sur le pavois de la renommée ; son nom est porté d'échos en échos par les bouches les plus graves ou les plus belles ; les salons les plus dédaigneux s'ouvrent devant lui; et, conquête plus précieuse, de jeunes et chauds enthousiasmes lui font cortège. Cependant il ne s'amollit pas aux délices de Capoue ; il sait s'enfuir à temps de celte atmosphère énervante et va dans la solitude se disposer, par le recueillement, aux approches de la muse. Orgueilleuse ivresse de sa jeune gloire ! Dans le silence de sa retraite, penché sous la lampe laborieuse, il peut voir au fond de son rêve, groupée avec espérance autour de l'œuvre qui va jaillir de son esprit, une assemblée d'élite, empressée, immense. Et devant celte perspective faite pour épouvanter tout autre, mais éleclrisante pour le poëte qui voudrait tenir le monde entier suspendu à ses lèvres, et devant une telle perspective son cœur ne s'est pas gonflé ! et sa poitrine n'a point battu d'un battement suprême ! et l'inspiration ne l'a point enveloppé de ses ailes hrùlanles ! et ce style incertain, sans couleur et sans chaleur, voilà tout ce qu'il a pu jeter à cet auditoire avide, clavier sonore qui ne demandait qu'à vibrer sous ses doigts ! Après
une épreuve d'un résultat si lumineux, ce n'est pas moi qui croirai aux destinées poétiques de M. Ronsard.
Mais n'est-ce pas une grande hardiesse à moi de discuter si librement sur le terrain de M. Ponsard?. Dois-je pas me sentir intimidé par ce manifeste où l'auteur d'Agnès vient de dénoncer au public une sorte de conjuration perfide, une levée de boucliers romantiques contre lui et son œuvre? M. Ponsard fait avec raison grand état du bon sens ; il en proclame très-haut la souveraineté ; mais a-t-il bien luimême tout celui qu'il refuse à ses contradicteurs pour se l'adjuger? On ne prend les armes, on ne s'insurge, il me semble, que contre les puissances. M. Ponsard aurait-il cru à une royauté précoce, voire à une apothéose? Le jeune tragique incrimine fort certaines phrases excentriques de M. Gautier et de M. Vacquerie qu'il prend occasion de fustiger par les mains d'Alceste. Que prouvent ces phrases dans le débat? Parce que M. Vacquerie aurait décoché sur Agnès des flèchesbigarrées, ilen faudraitconclure (\\\' Agnès est un bon ouvrage? La beauté de cette tragédie serait la conséquence obligée des* métaphores h. tous crins d'un adversaire? Voilà qui est assez peu logique pour un homme de tant de bon sens. Que d'ailleurs M. Ponsard le sache bien : on peut écrire en métaphores très-rassises, on peut ne pas hanter la place Royale, et n'en pas moins refuser son suffrage
ù son Agnès qui n'a point succombé, comme il le voudrait établir, sous les attaques intolérantes de l'école nouvelle, mais qui a péri très-justement par l'absence des qualités qui donnent la vie et font la gloire.
Est-ce un parti pris contre la Bretagne, une conjuration perfide d'éditeurs et d'écrivains contre cet infortuné pays? A-t-on résolu de ne pas lui laisser une seule lande qu'on n'en ait compté tous les dolmens, un seul coin de terre qu'on n'en ait peint ou décrit les chênes, les pins et les genêts? N'y aurait-il pas ailleurs que dans la critique des armes répressives contre pareils actes de lèse-province ?]1 serait temps de sévir alors, s'il est possible toutefois que le mal empire. Lorsque M. Souvestre publiait, il y a une douzaine d'années, ses Derniers Bretons, il écrivait là un livre dont le titre, à en juger par ce qui se passe, était une grande imposture. Les derniers Bretons ! où donc aviez vous pris que la race
158 GALElUli: DES POÈTES VIVANTS.
allait disparaître? Mais, à en croire tous ceux qui vivent littérairement de l'Armorique, jamais cette terre n'a eu, au contraire, une empreinte plus évidente d'originalité, n'a exhalé une plus forte odeur de blé noir et de lavande. Les pardons n'ont jamais vu pareils concours d'amoureux; les lutteurs de Gornouailles n'ont jamais disputé d'un poing plus acharné le prix du combat ; jamais le Cloarec n'a porté de plus longs cheveux ; jamais le Baz-Valan n'a mieux sonné de la cornemuse. La Saintonge, l'Agenais ou le Blésois sont de misérables pays incolores, sans langue à eux et sans costumes. Les diligences ont passé par là, partant plus de physionomie particulière, c'est le cachet universel ; mais la Bretagne, voilà une province bien gardée contre tous les envahissements du progrès. Là tout est resté neuf, curieux, primitif, pittoresque, digne du regard, de la lyre et du crayon. Aussi ne se fait-on faute de nous en parler. Romans, histoires, chants populaires et légendes, c'est un concert sans fin de littérature bretonnante. La romance elle-même lui a consacré ses ritournelles, et mademoiselle Loïsa Puget a proclamé le charme de la Bretagne, où le soleil est si beau.
Sans doute il est éclatant et chaud le soleil qui dore en juillet ses caps battus par l'Océan et ses vallées ombreuses ; le malheur est qu'il fasse éclore, en même temps que la fleur des landes, tant de mala-
droits admiraloiirs qui l'exaltent dans un bul et sur un ton plus compromettant et plus industriel que poétique. C'est là un triste gaspillage, une exploitation scandaleuse d'éléments qui, en des mains plus discrètes, n'eussent pas été infructueux. Le poète qui, le premier, a ouvert cette veine, M, Brizeux, n'a point vu sans effroi, dès le principe, cette troupe de vautours rôder d'un air de convoitise autour de la proie que maintenant on dépèce. A son départ des lieux qu'il avait chantés, il faisait un poétique appel à ses compatriotes et plaçait sous leur sauvegarde la source fraîche où, lui, ne puisait d'abord qu'avec précaution et discrétion. Je m'éloigne, leur disait-il, je quitte le bourg natal pour le pays des arts, nos grèves austères pour les molles rives d'ischia ; mais vousqui restez, amis, veillez bien sur mon trésor:
Mais vous, protégez mes courses loinlaines, Car les énervés de cœur et d'esprit, El Ions ces gloutons que rien n'assouvit S'en vont par troupeaux boire a mes fontaines.
ITélas ! la recommandation a été vaine, et, comme dans l'églogue, le sanglier accouru a troublé, en s'y vautrant, l'eau cristalline ; et liquidis immisi fonlihus apros.
Nous sommes déjà bien loin de l'époque où
M. Brizeux publia Marie. C'était en 1832, et il importe de noter la date pour conserver à ce poërne toute sa valeur originale. Une remarque curieuse à faire, c'est que l'apparition de Marie coïncide avec celle des ïambes rassemblés en volume. Les deux livres offraient un singulier contraste : l'un, écho franc et sonore des violentes émotions du moment ; l'autre, calme comme la nature toujours sereine, chantant au bruit du canon de Saint-Méry une jeune paysanne, les joies de l'enfance, les fraîches vallées et les eaux, comme Chénier chantait Néère et les lauriers-roses de l'Eurotas en pleine tourmente révolutionnaire.
Les essais de poésie bucolique ont rarement été heureux en France. Pour ne remonter qu'à Ronsard, le charmant poëte vendômois est bien fâcheusement inspiré quand il embouche les pipeaux rustiques. Les dialogues de Navarrin et d'Angelot ne semblent guère sortir de la même bouche qui chante avec tant de charme : Mignonne, allons voir si la rose.... Racan et Segrais firent entendre quelques accents qu'on ne doit point oublier. Les idylles de Segrais principalement ont une valeur relative qu'il serait injuste de méconnaître; mais on y trouve peu de traits originaux, et les passages les plus heureux sont reproduits des anciens. On sait ce que devint l'idylle sur la lyre de madame Deshoulières, qui racontait aux fleurs des moralités si comiquement sentimentales. L'esprit quintessencié des bergers de
Fonlenelle vaut la sécheresse froide et guindée de ceux de J. B. Rousseau ; ce qui a fait dire à La Harpe quel'églogue est presque impossible en notre littérature, car notre manière de vivre est trop loin de la nature champêtre pour que les modèles de la vie pastorale et ses douceurs puissent frapper nos yeux.
Cet obstacle capital n'existait pas pour M. Brizeux. Enfant, il a grandi dans les lieux qu'il nous peint ; il a connu les gens dont il parle, il sait leur langue, il s'est assis à leur table et a porté leur longue chevelure. De ses courses en pleins champs, de ses leçons apprises, l'été, dans les foins, de sa vie libre et traversée en tous sens d'arômes et de brises, il a dû résulter une somme d'impressions naïves, naturelles, qui, s' amassant en son cœur, l'ont tout d'abord excité à produire. Quanta décider si Marie, ou plutôt les douze pièces qui portent ce titre, sont de la poésie purement bucolique, j'avoue, pour mon compte, que je doute fort de la rigueur du genre. L'auteur, qui a tour à tour baptisé son livre du nom de roman, de poëtne et d'idylle, semble lui-même incertain là-dessus ; mais c'est là une question étrangère au mérite du livre, dont la donnée est d'ailleurs fort simple, sans nœud, sans péripéties, sans tout cet attirail dramatique qu'appellent à leur aide ceux qui sont impuissants à couvrir la mince étoffe d'une fiction de leurs propres richesses. Ici les détails sont tout. Rien n'est plus frais et plus chastement enca-
i02 GALERIK DES POÈTES VIVANTS.
dré dans le paysage que les diverses petites scènes on se produisent les deux enfants qui se rencontrent le dimanche à la messe on au catéchisme, sous l'oeil hienveillant du bon vieux prêtre, ou dans le chemin creux bordé de buis et de sureaux, ou encore assis sur quelque rive, les pieds pendant sur Teau courante. Si la moitié du livre est écrite en Bretagne, ou sous des inspirations venues de là, dans l'autre partie se traduisent des impressions fournies par la pratique des honunes et des choses, et oi^i Paris se montre tout au fond, en perspective, entre ces peintures de mœurs agrestes, comme une ville de bruit vue de quelque silencieuse vallée. Une par la sérénité morale qui la domine, cette œuvre est donc à double face : l'art à côté de la nature, le penseur qui médite auprès de l'ilhision qui chante. En efl'el, Jésm, l'Ajjprenlisfiage ci plusieurs autres petits morceaux, s'inspirant d'une })hilosophie douce et pratique, sont comme de lumineuses échappées par oii s'entrevoient l'àme du poëte et la trempe de son esprit.
Les Ternaires sont, au reste, le développement du lyrisme calme et réservé, du lyrisme orphéique dont certains fragments de Marie accusaient le germe. Les esprits penseurs qui se plaisent aux nombres poétiques voilés de certaines ombres qu'on prendrait pour celles du sanctuaire mêmede la muse, ces esprits-là sont les seuls qui peuvent bien goûter
A. BRIZEl'X. iÔ'i
le charme et le prix des J^ernaires. La diction de ]M. Brizeiix ne brille pas, en général, de couleurs fort vives, et ne déploie pas autour de la pensée un grand luxe d'ornements. Elle n'est pas non plus débordée dans son cours, impétueuse et violente dans sa marche ; elle est avant tout simple et contenue. Dans le carrousel des rimeurs du jour, l'auteur des Ternaires, jouteur nerveux, s'escrime avec une lame courle, mais d'une bonne trempe, sinon toujours très-ai'filée. Les arènes étroites, dont il parle complaisamment lui-même, sont les plus familières et les plus favorables à son jeu (1). Non pas qu'il fournisse chaque fois le champ clos avec tout le lepor désirable; mais là où le raffinement n'est pas complet, la justesse du ton et la sobre franchise du
(1) Lorsqu'elle parle des poëmes de iongiue /laZetne, la critique commet souvent, par inadvertance sans doute, une erreur de mol, sinon de jugement, très-ordinaire au public. Jamais la force de l'haleine (et nul esprit de goût ne contredira cette opinion), jamais sa vigueur ne doit se mesurer chez le poi-le sur une étendue plus ou moins traînante, mais sur sa vivacité. Trente vers pleins, fermes, d'une passion profonde ou d'un mouvement qui entraine, accuseront toujours une plus grande haleine qu'une longue, mais languissante composition. Dans les arts, ne soyons jamais dupes des grosses machines. Quand elles sont réussies, prodiguons-leur une admiration d'autant plus méritée; si au contraire la valeur de la chose est en raison inverse de son volume, pensons-en comme le coq de la fable :
Le moindre grain de mil
Ferait bien mieux mon affaire.
coloris rachètent aisément ce qui peut manquer d'ailleurs. M. Joufifroy, ce grand maître en esthétique, parlequelquepartd'unecertaine obscurité inhérente à toute vraie poésie ; ne serait-ce point cette obscurité-là qui projette sur certains hymnes des Ternaires son voile sacré? Ce recueil d'une inspiration en quelque sorte composite se recommande par d'éminentes quahtés qui, pour n'être pas sensibles à tous, n'en sont que plus chères à quelques-uns. Je n'en voudrais exclure que certaines pièces qui rompent sans fruit l'accent philosophique du volume; tel est, par exemple, le Chant de Lez-Breiz, légende rimée qui rappelle trop le ton de la complainte. Que M. Brizeux y prenne garde, il y a dans son talent, comme dans sa Bretagne, quelques landes pierreuses que n'étoile pas toujours la fleur d'or.
Le malheur des Bretons a été de venir tard ; mais un malheur n'est pas un défaut, et la question du succès ne préjuge pas celle du mérite.
Les Bretons, quoi qu'en dise le titre, ne sont pas un poëme proprement dit, car il n'y a point d'action. Le léger fil du récit n'est là que pour relier ces peintures successives de mœurs et de coutumes qui sont l'objet même du livre. Nona, Liiez, Lena, sont de charmantes silhouettes qui passent dans les divers tableaux pour en varier les décors et pour révéler leurs habitudes, leurs costumes et leurs manières; mais ce ne sont pas des créations. Il faut chercher
ailleurs l'agrément de l'ouvrage, et on le trouve dans la vérité des sentiments et des usages scrupuleusement reproduits. Pour ce qui est delà simplicité du style, autre qualité précieuse de l'auteur, j'avoue qu'à mon sens elle descend parfois jusqu'à des notes qui ne font plus partie de la gamme poétique. J'admire autant que personne une sévérité littéraire ennemie de toutes fioritures ; je sais que, dans toute espèce de sujet, il y a hrécitatifellecanlabUe ; mais, dans le récitatif aussi, on doit encore reconnaître l'accent auguste de la muse, sinon le vers tombe dans les régions de la prose. M. Brizeux est' loin de toujours donner dans cet écueil, et il ne lui faut qu'un gracieux motif pour remonter d'un coup d'aile au diapason de la lyre :
Des villes d'Italie, où j'osai, jeune et svelte,
Parmi ces hommes bruns, montrer l'œil bleu d'un Celle,
J'arrivais, plein des feux de leur volcan sacré.
Mûri parleur soleil, de leurs arts enivré ;
Mais, dès que je sentis, ù ma terre natale !
L'odeur qui des genêts et des landes s'exhale,
Lorsque je vis le flux, le reflux de la mer,
Et les tristes sapins se balancer dans l'air;
Adieu les orangers, les marbres de Carrare!
Mon instinct l'emporta, je redevins barbare,
Et j'oubliai les noms des antiques héros.
Pour chanter les combats des loups cl des taureaux !
Voilà le cri du poote, et ce cri assurément éclate en bien d'autres pages, dans celles, par exemple, consacrées aux dits et gestes des lutteurs, ainsi que dans cette copieuse peinture d'une foire bretonne, ardent pêle-mêle de conscrits, de gendarmes, de paysans et de bestiaux.
Je regrette que, dans les Bretons, le paysage ne soit pas traité avec plus de développements. Puisque nous étions là en pleine campagne, on aurait aimé à entendre plus souvent l'air frissonner dans le feuillage, à voir l'ombre des grands cliênes baigner le front des paysans, à respirer l'odeur salubre des prairies. Je ne sache pas que le paysage de Bretagne, je le dirai à ce propos, ait jamais été mieux senti et exprimé d'une façon plus sympathique et plus attrayante que par un autre poëte du pays, M. Morvonnais. Doué d'une organisation poétique des plus exquises, il comprend tout ce que les vents racontent aux arbres qu'ils ébranlent, les vagues au sable doré qu'elles caressent; et tous les bruits de la création, depuis le modeste cri du roitelet dans la haie d'aubépine, jusqu'au cri orgueilleux de l'aigle dans la nue, bruit de soupirs ou de tempêtes, tous ont un écho dans cette àme rêveuse. Partout dans ses vers le paysageest simple et vrai. Le glaïeul s'y montre au bord du ruisseau, le cresson sur les fontaines, le pâtoiir sur le cap tapissé de ravenelles d'or. Les vaches s'y promènent comme dans les pâturages de
A. IJKIZliUX. J(j7
Paul Potier, et le cri du courlieu plane sur Je tout. Parfois encore ce sont des alentours de chaumières, esquissés sans apprêt, qui rappellent l'abandon familier de \\ ordsworth.
Un chant des Bretons que je louerai sans réserve, parce que l'art et le naturel m'y semblent alliés dans une bonne mesure, c'est le chant des fiançailles. Le dialogue du meunier et du tailleur s'y aiguise en finesses rustiques qui ont leiu" piquant original, et, comme du reste en maint autre passage du livre, la physionomie des choses y est réelle et la couleur solide, ainsi que dans une toile de M. Adolphe Leleux.
L'aile nacrée du papillon qui chatoie au soleil, l'écharpe d'Iris déployée sur les monts, pourraient offrir une idée assez juste de la poésie scintillante et miroitante de M. de Rességuier. La muse de M. Barbier se plaît dans la foule; celle de M. Houssaye, sœur d'Amaryllis, court volontiers les bois ; celle de M. de Rességuier habite un boudoir. C'est une iille de bonne maison qui ne hait pas les paillettes sur sa basquine, les perles dans ses cheveux, les riches guipures sur son épaule, l'ambre et le benjoin dans sa cassolette. La taille cambrée, le pied comme la taille, elle s'avance, capricieuse et distraite, chiffonnant là un nœud de velours, plongeant ici ses doigts dans
170 GALERlli DES POÈTES ViVAMS.
un écrin, et toute semblable à cette duchesse dont parle l'auteur :
Quand le jour vient rouvrir ses beaux yeux, ce qu'elle aime, C'est, devant son miroir, de répandre elle-même, Dans le fond d'un émail transparent, les parfums Dont elle va baigner ses cheveux longs et bruns.
Parce quecettemuseaimeàsejouerdans la soie et dans la gaze, beaucoup de gens graves diront d'elle : c'est frivole, et passeront sans plus d'égards. Nous n'avons pas ces dédains. Et d'abord n'est pas frivole qui veut. La gravité se singe aisément ; c'est une affaire de style lourd et de col empesé. Mais il est une certaine frivolité littéraire qui est un don ; les airs dégagés et frivoles ne se simulent pas, ou alors c'est d'un grotesque sans égal. Figurez-vous, par exemple, ce qu'il adviendrait de M. Saint-Marc Girardin prenant le ion de M. Janin pour glorifier les pirouettes de Carlotta ou de Ceritlo. La supposition seule de la chose est hilare. La poésie prismatique de M. de Rességuier nous paraît donc tout aussi sérieuse qu'une autre, intéressante surtout en cela qu'elle est l'expression la plus exagérée du groupe de 1824. Le mouvement poétique de celte date avait précisément une tendance man{uée au dilettantisme et aux grâces précieuses que M. de Rességuier n'a que trop suivie. Tous ces chanteurs amis s'étaient
fait une tribune de la Muse Française, recueil rédigé par les poètes eux-mêmes et qui fut naturellement sympathique aux tentatives nouvelles, bien plus, soit dit en passant, qu'unjournal trop vanté, le Globe, ne l'était aux novateurs de 1828. M. Emile Deschamps, M. Hugo, M. Jules LeFevre, M. de Vigny, faisaient déjà partie de ce premier cénacle; mais l'auteur de C'Jytemneslre, alors très-applaudi au théâtre, brillait au centre de cette constellation avantcourricre dont plusieurs étoilesont grossi dans l'azur. M. Soumet, pour dire, par exception, un mot de sa personne, était d'une nature aussi expansive que brillante. Nul n'avait un geste plus facile, une conversation plus variée, un organe plus vibrant. Son vers, naturellement sonore, prenait sur ses lèvres je ne sais quel retentissement qui faisait croire aux effets merveilleux du masque antique, et sa parole, tour à tour enjouée et paradoxale, se teignait à plaisir de toutes les vives flammes du midi. M. Soumet n'avait pas les mœurs littéraires du jour. Homme d'agréables façons et de manières liantes, il a été mal jugé de la plupart, qui n'ont pas compris ce qui se cachait d'atticisme et d'ironie sous ce bruit éclatant. Nous autres poëtes d'une génération toute différente, si tant est que nous soyons jamais inspirés, une fois dans le salon ou dans la rue, nous nous en cachons avec une sorte de lâche pudeur; M. Soumet, lui, ne sortait guère de son rôle. li est, à mes yeux, le dernier
de ces esprits convaincus et fervents qui croyaient à la tragédie et à l'épopée, à Melpomène et à Galliope. Sa verve de beau parleur s'épanchait à l'aise dans ces réunions de poètes oi^i il ne s'interdisait pas de charmantes malices qu'il savait toujours édulcorer des plus fines louanges. « Prends garde, » disait un jour le spirituel épique à l'un de ses intimes dont le débit était quelque peu enchevêtré; « prends garde, tu fais comme les dieux, tu te nourris d'ambroisie, tu manges la moitié de tes vers. » Par les allures tour à tour piquantes et solennelles de son esprit, nul n'était donc plus digne que Soumet de présider à l'épanouissement de cette première floraison poétique. On en était alors aux primeurs de la belle rime ; et, outre les sujets moyen âge, alors très en faveur, on se délectait aux épanchements d'une sentimentalité souvent charmante. M. Emile Deschamps soupirait les Plaintes de lajeujieEmma. M. Guiraud composait sur Les petits Savoyards ce poëme si naturel qui est dans la mémoire de tous les enfants, honneur mérité qu'il doit aux sentiments purs et vrais que l'auteur y exprime. C'était aussi le temps des hymnes d'enthousiasme pour le réveil de la Grèce et des odes en l'honneur de la guerre d'Espagne : accents chevaleresques qui éclataient autour de la monarchie restaurée. Mais on revenait vite à de plus humbles sujets, aux notes familières et plaintives. Tandis que l'auteur des7V«.s/^s chaulait les orphelins abandonnés,
M. Giiiraiid, qui ne soiigait giicre aloi'S à sa philosophie de l'histoire, disait les souvenirs de la Sœur grise, et M. Saint-Valry, qui ne songeait pas davantage au suffrage universel, se faisait l'harmonieux rapsode de la jeune malade :
Ma vie est innocente et vaut bien qu'on la pleure.
On s'en prenait à ces sortes de douleurs dont le deuil est moins sombre et l'inte'rêt plus émouvant : la vie brisée dans sa fleur, la beauté ravie avant le premier baiser: et, dans le Convoi de la jeune fille, M. de Rességuier savait entourer ces scènes mélancoliques des harmonies les plus fraîches et les plus touchantes :
Elle passait par le même cliemin Où, le dernier dimanche, elle dansait encore.
Où l'églanlinc vienl d'éclore Sur le même rameau que dépouillait sa main.
Si pour mon compte je me retourne avec complaisance vers cette aube de la poésie contemporaine, c'est moins, je l'avoue, pour en admirer les productions que pour regretter le bon goût et l'excellence des relations littéraires d'alors. Je suis de ceux qui trouvent que les belles-lettres s'allient admirablement aux belles façons, et qui pensent
que savoir écrire ne dispense pas de savoir vivre. Or, je ne sais si cela vient du manque d'éducation, mais les mœurs littéraires du jour, sauf de trop rares, mais de très-honorables exceptions, sont descendues à un niveau déplorable. Les habitudes des rapins sont passées de l'atelier dans les lettres. Publiez-vous maintenant un livre, on ne discutera point si votre prose est de belle venue, ou si vos vers sont mauvais ; on insinuera que vous êtes chauve ou que vous avez les jambes torses. Les bas-fonds du journalisme sont infestés de gens douteux, Bachaumonts au très-petit pied, qui trouvent plaisant d'inventer sur votre compte toutes sortes de joyeuselés sans esprit et sans signature, et qui, si elles étaient signées, n'en seraient pas moins anonymes. Vraiment la truanderie n'est pas détruite; la Cour des Miracles existe encore, sinon dans la Cité, du moins dans la littérature. Il était loin d'en être ainsi en 1824. Les poêles avaient alors entre eux les plus chevaleresques rapports; ils se prodiguaient des louanges réciproques dont l'excès même ne fait sourire que lorsqu'on ne sait pas en rabattre toute la part de la courtoisie, et le madrigal épuisait de part et d'autre ses flacons d'essences. M. de Rességuier était parmi tous porté et habile à ces jeux de salon renouvelés des luttes poétiques de l'églogue latine ; mais il trouvait dans M. Emile Deschamps un partenaire dont la raquette était prompte à lui renvoyer
le volant, M. de Rességiiier disait-il de la poésie de son confrère :
Quand, dans les soirs d'hiver, près de notre foyer, On la voit à genoux mollement se ployer, Levant sa tête blonde et d'exlase ravie, A l'ange elle pourrait donner un peu d'envie;
aussitôt M. Emile Deschamps de lui répondre :
. Cher poêle, quand je relis Ces strophes jeunes et vivantes, Ces vers charmants où tu me vantes.
Je crois les miens presque jolis.
M. de Rességuier a publié deux volumes de vers. C'est à propos du premier, les Tableaux poétiques, que M. Janin, dans une courte et spirituelle introduction à un choix de poésies modernes (1829), signalait c( ce vers souple et furtif, habile à détailler les fraîches beautés de la nature, les douces émotions de l'àme, les inquiétudes sans fureur, la douleur qui peut sourire en pleurant : instrument fragile et sonore que les artistes seuls et les femmes estimeront tout ce qu'il vaut. » Dans un recueil plus récent, les Prismes, l'auteur ne fait sans doute que renchérir sur les gracieux défauts de sa manière ; mais sa physionomie poétique n'en est que plus vi-
vement accusée, son coloris plus pimpant, toute sa désinvolture plus brillante de mignardises (1). Les nouveaux venus en poésie, grands coloristes, qui, la plupart, vont brassant la couleur à plein baquet, sans nul souci des nuances, pourraient bien sourire de ces pastels aussi frais que délicats et précieux ; pour moi, quand je vais au Louvre, après avoir longtemps regardé les Titien et les Rubens, je m'arrête très-volontiers dans l'une des salles consacrées aux dessins, en face du délicieux portrait de marquise que chacun sait ; et là, devant cette nature charmante si coquettement rendue par un art charmant, j'admire autant Latour que j'envie Louis XV.
(1) Il ne faudrait pas conclure de là que M. de Rességuier ne rencontre point, à l'occasion, l'accent vrai, l'émotion naïve. On peut se convaincre du contraire en lisant, par exemple, la jolie pièce qui termine les Prismes et dont voici la première stance :
Compter sur la joie est démence !
Dans ce monde cher et maudit, Le nombre des maux est immense Et le nombre des biens, petit.