‹ Galerie des poëtes vivantsChapitre 12 sur 28 · AU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

AU THÉÂTRE

C'est là un chapitre délicat, une question complexe, et pour bien des raisons, difficile à traiter. On a longtemps débattu dans les ouvrages de littérature, si nous avions chance d'avoir jamais un poëme épique ; à celte thèse surannée et abandonnée succède un nouveau problème que la théorie seule est impuissante à résoudre : l'école contemporaine aura-t-elle enfin une poésie dramatique? Non pas qu'en présence des œuvres accomplies on puisse judicieusement contester les mérites partiels des tentatives ; mais il s'agit de savoir si nous aurons la panoplie complète, une armure de toutes pièces assez solide pour résister aux coups du temps.

Si la solution du problème se fait beaucoup atten-

cire, avouons-le de suite, ce n'est peut-être pas sur les poëtes que doit en porter le plus grand blâme Défait, pour les rendre complètement responsables, il faudrait qu'ils eussent été complètement libres dans la manifestation de leur pensée. Or, le public d'une part, avec ses habitudes dramatiques difficiles à heurter, et de l'autre les directions théâtrales phis soucieuses de flatter les goûts du public que d'en redresser les écarts, n'ont jamais accordé tout le champ désirable aux esprits assez intrépides pour se lancer dans les voies périlleuses de l'innovation. Voies périlleuses en effet, beaucoup plus que les indifférents se l'imaginent; car tandis que chacun réclame à hauts cris du nouveau sur la scène, le public, par une singulière inconséquence, se rebiffe devant la rampe contre toute situation inaccoutumée, et ne passe guère condamnation sur les hardiesses du téméraire dédaigneux des routes battues. Pourquoi donc avec tout votre esprit, disait-on à un vieux vaudevilliste , très-courtisan du succès , pourquoj donc ne risquez-vous rien de neuf, et n'employezvous jamais que des moyens si souvent usités, que plusieurs en montrent la corde? Quand le public a cent fois applaudi une chose , répondait le fin compère, il n'est pas de motif pour qu'il se refuse à l'applaudir une fois de plus; et le vieux renard avait raison.

On ne saurait vraiment considérer sans surprise

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à quel point la scène française est encore esclave de la routine. Depuis quinze ans qu'on fatigue nos planches de résurrections et d'importations théâtrales, il semblerait que ces divers courants de poésie antique et étrangère, eussent dû considérablement modifier le goût français, et le ployer à toutes sortes de compréhensions et de tolérances. Pour peu cependant que vous soyez attentifs au train des représentations, vous reconnaissez tout aussitôt combien nous sommes demeurés fidèles à nos anciennes modes et pratiques. Nous avons toujours le nom de Shakespeare sur les lèvres ; mais nous avons beau l'invoquer et le citer à tout propos, nous nous gardons bien de ses libertés et de sa manière. Lui, par exemple, soucieux avant tout de naturel, laissera les scènes calmes succéder aux scènes violentes, presqu'au hasard de l'action, s'inquiétant peu que la pièce se termine toujours, comme dans le Boi Lear, par la plus émouvante catastrophe. Nous, au contraire, tyrannisés que nous sommes par une progression dramatique, qui est toute de convention et d'arrangement, nous voulons à toute force que la chose aille toujours de plus fort en plus fort, grossissant et mugissant comme une avalanche qui roule. Les acteurs eux-mêmes sont encore sous le joug de cette loi, funeste à l'épanouissement littéraire du drame. J'en avais l'autre jour la preuve très-évidente à la Comédie-Française. Qu'avons-nous au théâtre

fl'uii goût plus curieux, d'un plus adorable caprice que le premier acte de Marion Delorme? Langage, humeur et désinvolture, tout cela porte l'empreinte très-authentique du seizième siècle. C'est brodé à jour, c'est pittoresque, c'est ouvragé comme l'escalier du château de Blois. Cependant messieurs les comédiens ordinaires du roi ne semblaient guère s'en apercevoir d'après la façon plus que négligente dont ils jouaient au lever du rideau. On eût dit qu'ils éteignaient à plaisir toutes les finesses et tous les éclairs du dialogue. Le Saverny, aussi bien que le Didier et la Marion, tenaient leur voix, leurs gestes, tous leurs moyens en réserve pour les éclats des derniers actes. Est-ce là franchement de l'intelligence dramatique?

D'une autre part, la critique n'a-t-elle aucun reproche à se faire; a-t-elle aidé, autant qu'il était en son pouvoir, à l'éducation et à l'émancipation du théâtre contemporain? Tandis que le journalisme ne ménageait aucune tribune officielle à l'appréciation des autres produits de l'art littéraire; que l'histoire, le roman, la poésie lyrique se trouvaient abandonnés aux hasards du compte-rendu, le théâtre avait par privilège une chaire toujours ouverte, où la critique venait chaque semaine, à jour fixe, enregistrer et discuter &es œuvres. C'était là, au point <le vue même du progrès de l'art, un immense avantage ; mais les hérauts de cette pubhcité n'ont-

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