‹ Galerie des poëtes vivantsChapitre 14 sur 28 · LA POÉSIE AL THÉATUE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE AL THÉATUE

vulgarise selon la puissance ou la médiocrité de l'auteur. Drapez César de Bazan dans la prose iucolore et banale d'un dramaturge du boulevard, vous n'aurez qu'un gueux ignoble; mais laissez-lui le riche manteau troué dont il a pris plaisir au poêle de l'affubler, et vous avez une figure digne de Murillo.

Quelles que soient d'ailleurs les frénésies et les licences auxquelles se soit abandouné le drame moderne, ne parlons pas de réaction. Celle commencée il y a quatre ans est à cette heure expirante et avortée; mon seul étonnement, vu la faiblesse de ceux qui la tentèrent, est qu'elle ait pu se traîner jusquelà ; et j'en lire un iudice de plus combien, en matière de poésie, le public, si rebelle en certaines occasions, se laisse en d'autres aisément surprendre. Si, lors de l'apparition de Lucrèce, la critique, dont j'accusais tout à l'heure l'insouciance et la frivolité, avait expliqué et motivé au public ses propres impressions ; si elle lui avait démontré que les qualités qui le séduisaient dans la tragédie nouvelle étaient toutes négatives, et qu'elles tiraient tout leur effet des déportements du drame, comme un breuvage sans saveur mais glacé qui paraît tout à coup délectable au palais brûlé par les fortes liqueurs d'une orgie; si la critique avait ainsi dès le premier jour donné la clef réelle du succès, nous n'aurions pas eu tant à combattre et à disserter autour de ce pauvre

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char de Thespis qu'on voudrait ramener dans l'ornière. S'il était sorti des voies poétiques, tâchons de l'y ramener au plus vite, mais sans rétrograder, je vous prie.

Justement je touche là au nœud gordien qui attend toujours le glaive d'un Alexandre. Vers quel pôle en effet importe-t-il désormais de faire voile? Quelle veine convient-il d'ouvrir ? Quelle bannière convient-il d'arborer ? Le drame, après tant d'ébauches et d'essais infructueux, triomphera-t-il sous la cotte de mailles du moyen âge, ou sous la toque à plumes de la renaissance, ou sous la poudre du dernier siècle? Le rôle de la critique n'est point à mes yeux celui d'un oracle. Il lui appartient déjuger et non de prophétiser. Elle ressemble à ces Juifs fidèles . qui, à chaque grondement de l'orage, ouvrent leui fenêtre pour voir si le Messie ne vient pas ; mais si elle doit constater la venue du Messie, il serait téméraire à elle de tracer d'avance les sentiers qu'il doit parcourir.

Je n'irai donc pas proclamer, avec l'aplomb célèbre d'un critique des années précédentes, les phases certaines que la poésie dramatique doit traverser avec gloire; je craindrais trop que l'événement ne donnât un démenti formel à mes prédictions et ne fît injure à ma clairvoyance. Il est cependant des vœux ou des o[iinions consultatives qu'il est permis d'exprimer, des espérances qu'on peut sans forfan-

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