LA POÉSIE AU THEATRE
terie concevoir. Une fréquentation assidue des pièces contemporaines doit convaincre les plus hostiles que nul théâtre ne peut rivaliser avec le nôtre pour l'adresse de l'agencement, pour la dextérité de l'intrigue, pour le bonheur des péripéties et le merveilleux engrenage des épisodes. Mademoiselle de BeUe-Isle, pour citer un exemple entre cent, est un vrai chefd'œuvre pour le jeu facile des scènes. Mais l'habileté ne fait pas le poète; l'art n'est pas une jonglerie. Que de fois, au théâtre, en présence de ces combinaisons savantes autant que stériles, n'avons-nous pas pris en haine tous ces ingénieux tours de force, regrettant l'absence par trop universelle de cette qualité indéfinissable et suprême qui est comme le feuillage sur la branche, comme la rosée sur la fleur, comme un chant d'oiseau dans la haie fleurie ! Que de fois alors ne nous sommes- nous pas écrié : Oh ! n'est-il pas enfin l'heure? Que M. Bayard s'éclipse donc, et que Mab ou Titania paraisse!
Carc'est la fantaisie que nous invoquions de la sorte, la fantaisie, cette magicienne toute-puissante qui fait resplendir tout ce qu'elle touche du bout de sa baguette irisée. La fée aimable et légère, elle qui porta tant de bonheur à Beaumarchais, lorsque trahissant pour elle ses laborieuses théories de drame sérieux,i\\a.sm\i[da.nssiicoursecRpr\cieuse; comment se fait-il que nous ne l'ayons plus revue parmi nous depuis ce gentil chérubin qui jetait d'un cœur si pré-
coce aux ai bres , aux nuages, aux vents ses paroles perdues? A bien prendre en effet les choses, la Folle journée est le premier acte d'apparition de la fantaisie sur notre scène ; pourquoi donc en serait-ce le dernier? La belle et jeune déesse, quel fortuné Prospère la forcera donc à déserter encore son palais de nacre ou ses grottes de cristal pour apparaître un soir dans nos salles désertées qu'elle illuminerait soudain de son frais et radieux sourire ! De qui ne serait-elle pas applaudie et bienvenue? Elle seule pourrait conjurer l'ennui dont chacun, pour peu qu'il ait quelque culture d'esprit, est présentement assiégé dans sa loge au théâtre.
Expliquons-nous bien toutefois, et ne donnons point de prise aux faiseurs réguliers qui croient avoir rempli toutes les conditions de l'art, quand ils ont suffisamment motivé les entrées et les sorties. Nous ne prétendons pas faire fi de notre habileté scénique, ni répudier aucunement cette marche logique du drame qui est un des mérites essentiels de toutes les productions du génie français. Seulement, nous voudrions que le charpenlier, comme on dit dans le langage du genre, dérobât les plinthes de son échafaudage sous les somptueuses tentures du poëte; et si nous tolérons la ficelle, c'est à condition qu'elle supportera un gland d'or. Nous aimons les lignes précises en toutes choses ; c'est dire assez que la fantaisie n'est pas pour nous un prétexte de dés-
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ordre et de vagabondage poétique. Elle a son frein et sa règle, la réalité doit être le marchepied d'où elle s'élance pour revenir comme la colombe de l'arche nous rapportant le rameau sacré. C'est Juliette encore seule au balcon, et dans l'impatience de son cœur hâtant de ses vœux l'arrivée des heures sombres qni conduiront près d'elle le bien-aimé : c( Ferme tes épais rideaux, ô nuit, reine des amoureux mystères... Viens, Roméo, viens; sur les ailes de la nuit ton image se détachera plus blanche que la neige nouvelle sur le noir plumage du corbeau. » C'est le More en proie à toute la fièvre de la jalousie, accusant de trahison celle qui se troublait au son de sa 2)ropre voix, celle dont il pressera bientôt d'une main meurtrière le sein doux et lisse comme l'albâire des tombeaux, c'est le More s'écriant ; « 0 démon ! si les pleurs d'une femme pouvaient féconder la terre, chaque larme qu'elle verse deviendrait mère d'un serpent. « La fantaisiedramatique telle que nousl'entendons, naît, on le voit, non-seulement du caprice et de l'aventure, maissurtoutd'unepassion ou d'une rêverie profonde, d'un sentiment naturel excité et idéalisé. Son effet alors est d'autant plus saisissant qu'il se prépare avec moins d'appareil et de solennité, et c'est un effet de cette nature qui termine dans Gœthe le troisième acte à'Egmont. La scène se passe dans la modeste chambre d'une fille du peuple aimée du comte d'Egmont. O'iand arrive le fier gentilhomme
hollandais, enveloppé de son manteau comme tout cavalier mystérieux en bonne fortune, un badinage charmant s'engage entre le couple amoureux. Claire, tour à tour boudeuse et rieuse, lutine son glorieux amant sur sa réserve et son humble tenue ; mais lorsque, écartant son manteau , il découvre un éblouissant costume espagnol, la jeune ouvrière émerveillée recule et s'écrie avec grâce : « Quelle magnificence, vous allez vous salir ; je n'ose vous toucher. » Puis, à l'aspect de cette Toison-d'Or, de ce velours, de ces broderies, qu'elle examine d'abord avec une curiosité et une admiration enfantines, toute la grandeur et toute la renommée de celui qu'elle aime se présentent plus vivement à sa pensée, et alors l'enlaçant de ses bras enorgueillis : « Ah ! laisse-moi me taire, dit-elle, laisse-moi te tenir, laisse-moi fixer mes yeux sur les tiens; y trouver tout, consolation, espérance, joie et douleur! Mais, dis-moi, es-tu bien Egmont, le comte d'Egmont, ce grand Egmont qui fait tant de bruit, dont il est parlé dans les gazettes, dont les provinces attendent leur bonheur ? » — c( Non, Claire, répond mélancoliquement le jeune héros, je ne suis pas cet Egmont-]à. y> Et s'asseyanl près de Claire qui, agenouillée sur une escabelle, pose avec abandon ses bras sur les genoux de son amant et tient ses yeux attachés sur lui : « Ecoute, mon amie, continue le jeune et illustre capitaine, l'Egmont dont lu parles est un Egmont chagrin.