‹ Galerie des poëtes vivantsChapitre 16 sur 28 · LA POÉSIE AU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE AU THÉÂTRE

morne, solennel, contraint de s'observer sans cesse, de prendre tantôt un masque, tantôt un autre ; il est persécuté, méconnu, ennuyé, tandis que le monde le lient pour gai, libre et joyeux; il est aimé d'un peuple qui ne sait pas ce qu'il désire , honoré et exalté par une multitude dont il ne doit rien attendre, entouré d'amis auxquels il n'ose se confier... Oh! épargne-moi l'énumération pénible de tout ce qu'il pense et éprouAe. Mais l'Egniont que voici, Claire, il est aimant, sincère, fortuné, tranquille; il est aimé et coimu du cœur le plus sensible ; cet Egmont-là, c'est le lien. « — « Que je meure donc ! s'écrie lajeune amante éperdue et comblée, le monde n'a point d'ivresse comparable à celle-ci ! y> Sur ces indications sommaires on juge difficilement d'une pareille scène ; mais ce n'est pas de la tragédie régulière, avec ses formes prudes et surveillées, qu'on obtiendra jamais de si naïves, de si poétiques émotions.

C'est donc vers la fantaisie que nous nous tournons avec espoir dans l'affaissement des forces poétiques du drame contemporain. Cela semble étrange à dire, mais la poésie de nos recueils n'a véritablement pas encore brillé sur le théâtre, et c'est sur les traces de la fantaisie qu'elle y fera son entrée, avec toutes les grâces pour cortège. Aussi quand elle apparaîtra dans ce brillant entourage, elle chassera la nuit présente devant l'éclat de ses paupières do-

rées. Portons envie à ceux qui seront de la fête. On verra soudain s'accomplir sur la scène les merveilleux effets du printemps dont la pluie féconde, les douces haleines elles rayons couvrent en quelques matinées les forêts nues de frondaisons luxuriantes. Le public fervent des pièces actuelles subira luimême son magnétique empire, et les acteurs, purgeant leur mémoire d'une prose sans nom et de vers hérétiques, se convertiront avec intelligence au dieu nouveau. Si mademoiselle Rachel s'entête à s'ensevelir dans les catacombes d'un art défunt, le drame inspiré de la fantaisie saura bien trouver d'autres interprètes. Même à la Comédie-Française, j'aime à le croire, mademoiselle Anaïs lui viendrait en aide avec son espièglerie, mademoiselle Brohan avec sa malice provoquante, madame Mélingue avec sa passion, mademoiselle Judith avec sa beauté.

Mais à l'endroit même de la fantaisie, n'exagérons pas trop notre disette. Si les salles de spectacle tardent longtemps encore à s'ouvrir devant elle, n'avons-nous pas une très-belle fiche de consolation et de quoi prendre agréablement ce retard en patience? Sans franchir le cercle des œuvres de l'école nouvelle, n'avons-nous pas sous la main tout un théâtre dont elle est la muse, un théâtre dont chacun peut à toute heure allumer la rampe et lever le rideau? Heureux les spectateurs d'une pareille comédie ! leurs yeux n'y sont point offusqués de décors dé-

Page 1