‹ Galerie des poëtes vivantsChapitre 17 sur 28 · LA POÉSIE AL THÉÂTRE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE AL THÉÂTRE

teinls, de costumes fanés, déjeunes premières sur le retour, de pères nobles par trop obèses. Leur imagination faisant seule tous les frais de la mise en scène, ils peuvent à leur gré rafraîchir d'eaux jaillissantes, ombrager de pampres en berceaux, orner de lambris tout semés d'arabesques le sentier, la pelouse, le boudoir où l'auteur conduit ses personnages. Encore une fois, les heureuses gens ! Ils ne courent pas risque, ceux-là, d'avoir affaire à de grandes coquettes coiffées de plumes extravagantes, disgracieuses à faire palpiter les ailes pailletées de l'éventail. Ils peuvent tout h leur aise baigner les regards de leurs mgémies des plus adorables langueurs , chausser leurs pieds lutins des mules les plus mignonnes. Et tout le personnel ainsi idéalisé à plaisir, quel charme d'entendre tous ces personnages d'un cœur si chaud, d'une parole si aisée, d'un esprit si mondain, si prompt, si scintillant, d'une si rare qualité! Qu'on s'intéresse volontiers à toutes ces créations charmantes qu'on a si souvent vues en rêve et jamais rencontrées! « Est-ce vous que vous avez peint dans Saint- Preux? demandait Bernardin à Jean-Jacques. » « Ce n'est pas ce que j'étais, mais ce que j'aurais voulu être, « répondit l'éloquent romancier. Nous sommes tous ainsi, nous adorons les êtres imaginaires, mais possibles. El oi^i en trouver de plus attrayants que sur le théâtre dont je vous parle? c'est Cordiani abîmé dans le funeste amour de Lucrèce, et « couvrant de

baisers terribles les gazons qu'elle a foulés. « C'est Camille « changeant d'apparence et de couleur, comme la pierre de son anneau à chaque rayon du soleil, » piquante énigme de femme dont Perdican a tant de peine à trouver le mot. C'est encore ce petit clerc de Fortunio, si sentimental auprès de Jacqueline, cette fme mouche, si galante et si désirable. Ce sont vingt autres figures diverses, d'une physionomie aussi accentuée que mouvante, qui font véritablement enchanteur ce Spectacle dans un fauleuil. Après cela qu'un pareil théâtre ne puisse prendre terre et s'adapter avec ses mobiles allures shakespeariennes, au mode actuel des représentations françaises, il n'est pas moins vrai qu'on peut dire ù l'auteur comme Merceutio à l'amant de Juliette : a On reconnaît bien que la reine Mab t'a visité (1). »

(1) Ces pages élaient écrites avant la représentation du Caprice qui est venu confirmer avec tant d'éclat, nos espérances. Mais que doit-on le plus admirer, ou des grâces du poiHe, ou de la naïveté du public contemporain, pour qui l'œuvre de M. de Musset imprimée depuis des années, en compagnie de dix autres pièces supérieures, a été l'occasion d'un enthousiasme si tardif ?

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