‹ Galerie des poëtes vivantsChapitre 19 sur 28 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

puisse vous glacer d'épouvante, je vous le dis sans détours, il vaudrait mieux pour lui qu'il tombât et disparût daus la fontaine profonde au bord de laquelle vous l'avez surpris un soir, regardant scintiller dans l'eau les étoiles, que si sa destinée le devait faire poëte dans une ère pareille à l'an de grâce et d'industrie quia nom 1847. Un jour, cet enfant que vous rêvez à bon droit, marchant, en toute distinction, dans la carrière qu'il aura embrassée; ce Julien, dont le cœur, grâce à vos sollicitudes, n'aura pas été moins noblement formé que l'esprit ; un jour, hélas! s'il cédait aux appels de la sirène qui déjà trouble son sommeil, après d'impuissants travaux, l'âme en proie à bien des vertiges, il vous reviendrait , brisé de ses vains efforts avec ce dégoût des boni mes qui est un supplice affreux dans la vie. Ne vous effrayez pas, madame; je ne veux pas retracer, après tant d'autres, quoique je pourrais le faire d'une plume bien renseignée, celte longue histoire de désenchantements et de deuils, qui serait, à coup sûr, la sienne. Je ne veux pas évoquer, pour vous convaincre, les ombres gémissantes des derniers imprudents qui sont tombés tàla peine; je vous dirai tout au plus, ne touchant qu'à deux points du sujet, ce qu'à cette date où je vous écris le poète qui arrive (et je parle du plus éminent, du plus exquis surtout) peut attendre du public et du pouvoir.

Sans doute, conmie on l'a éloijuommenl démon-

Iré, les civilisations modernes à toutes les époques lui sont dures ; mais l'indiftérence et le mauvais vouloir à son égard ont leurs degrés, et il est bon que la critique, de temps à autre, les marque dans l'histoire littéraire : pareille à ces marins qui, égarés sur l'Océan, ont soin de prendre souvent hauteur, afin de signaler à ceux qui, plus tard, seront aussi jetés par un mauvais vent dans les mêmes parages, les profondeurs de l'abîme ouvert sous leurs pieds.

Et d'abord, en fait de public, pour tout ce qui relève d'un art soigneux, d'un idéal délicat, d'une pensée fme, il n'y en a véritablement plus. Le goût des lecteurs a été, d'un bout de la France à l'autre, progressivement perverti et par les livres des cabinets de lecture et par les romans des journaux, littérature improvisée et de pacotille qui, chaque matin, infeste Paris et que, chaque soir, on expédie par ballots en province. Je vous ai entendue raconter à vous-même, madame, qu'il vous souvenait d'avoir vu, tout enfant, vos sœurs aînées et leurs amies lisant d'une voix émue, sous les charmilles jaunies par l'automne, ou la Chule des feuilles, ou les poèmes de M. Legouvé. Les sympathies des lectrices ont bien changé depuis lors. A cette heure, les plus nerveuses et les plus dégoûtées se passionnent pour les personnages que vous savez de M. Sue et se délectent au style de M. Soulié. Puisque de telles inventions rallient même les plus chers suffrages, la poésie, vous en

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