‹ Galerie des poëtes vivantsChapitre 3 sur 28 · LES COLOMBES · texte numérisé non relu

LES COLOMBES

Sur le coteau, là-bas où sont les lombes, Un beau palmier, comme un panaelie vert, Dresse sa lôte où, le soir, les colombes Viennent nicher et se mettre à couvert.

Mais le matin elles quittent les branches : Comme un collier qui s'égrène, on les voit S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, Et se poser plus loin sur quelque toit.

Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles, De blancs essaims de folles visions Tombent des cieux, en palpitant des ailes, Pour s'envoler dès les premiers rayons.

A côté de ces petits chefs-d'œuvre de forme, de fantaisie et de couleur, qui rappellent Diaz pour l'éclat et H. Flandrin pour la correction des lignes, d'autres morceaux, tels que la Diva et le Triomphe de Pélrarque se recomuiandeut par des qualités difTérentes, mais tout aussi louahles. Toute la partie consacrée aux sujets espagnols a ses beautés particulières. M. Gautier se trouve h. l'aise et inspiré dans ce pays du soleil, des peintures cadavéreuses, des picadores, des teints bisirés et des lanriers-roses. Aussi s'en

donne-t-il à cœur joie. Plus d'une slance s'éclaire au sourire d'une bouche sévillane, ou résonne d'un bruit de castagnettes, comme dans ce médaillon à riche bordure : les Trois Grâces de Grenade, où le poète a encadré trois têtes ravissantes. C'est aussi dans certains sujets espagnols qu'il prend volontiers l'accent des poètes Louis Xlll. Sa poésie alors affecte les airs vainqueurs d'un fendant qui se pavane et les allures d'un capilan qui vous nargue, le poing sur la hanche. Aucun des susdits poètes qui, comme d'Assoucy, pensaient crânement que, si on ne porte la tête levée

El la moustache relevée, On est des dames méprisé,

aucun, dis-je, n'eût rien rimé d'un ton plus matamore et d'une mine plus triomphante que cette miraculeuse chanson de Juancho dans Militona.

Telle est l'idée sommaire qu'on peut concevoir, il me semble, des poésies de M. Gautier; mais qu'on doit apprécier doublement ce qu'on y trouve de fraîcheur, de fantaisie et de soin quand on se rappelle la rude tâche qu'il a tous les lundis à remplir ! Jamais fontaine eut-elle à courir sur un sable plus desséchant, jamais cariatide eut-elle fardeau plus lourd à porter? Pourrait-on se figurer ces anciens, que nous admirons h si juste litre, tournant sans

trêve cette meule du journalisme qui broie la pâture hebdomadaire de l'abonné? Tous ces princes de la poésie grecque et latine, depuis Théocrite jusqu'à Properce et Catulle, ces laborieux ciseleurs de phrases savantes, ces hardis pêcheurs de perles fines au gouffre profond des idées, croit-on que sans dommage pour leur œuvre si parfaite, mais d'un volume si restreint, croit-on, dis-je, qu'ils eussent pu se livrer à ce gaspillage de la pensée et du style qu'imposent, même aux plus dignes, les nécessités de la vie littéraire contemporaine? M. de Girardin, qui n'a cependant pas besoin de quitter sa maison pour savoir que les beaux vers sont une denrée cotée très-bas sur la place, rappelait l'autre jour à son feuilletoniste, avec une convenance contestable, les appointements assez ronds que lui payait la Presse. Pourquoi l'auteur de Forlunio, prenant la balle au bond, n'a-t-il pas dit à son tour à quel prix il jouissait de cette rente et de cette publicité? Singulière façon, en effet, de produire et d'employer les poètes que de les arracher aux extases du rêve et de les chasser du temple de l'idéal pour les contraindre à dépenser les trésors de leur parole en bouffonneries sur le nez de Hyacinthe et en madrigaux sur les maillots roses des danseuses.

On m'a fait une niche où je veille tapi,

Dans le bas du journal comme un dogue accroupi,

s'écrie M. Gautier à une de ces heures où la muse le sollicite et oîi lui pèse son collier d'esclave. Et encore, voyez les exigences de l'époque et avouez que cet âge est sans pitié : certains lecteurs ont bien le courage de remarquer que le feuilletoniste de la Presse se traîne quelquefois d'ennui et de fatigue le long de ses dévorantes colonnes, et qu'il ne lance plus que rarement ces fusées de style qui retombaient en drôleries et en paradoxes. Quand il en serait ainsi, il n'y aurait vraiment pas lieu de s'étonner beaucoup. Pour moi, j'estime que suffisant, comme il le fait, et à ses travaux d'écrivain, et à son art de poëte, et aux distractions d',une vie passablement joyeuse, M. Gautier, en cela semblable h Homère, a bien le droit, en vers et en prose, de sommeiller quelquefois.

ALPHONSE ESÛUIROS.

M. Esquiros est encore un poêle attelé h celte charrue de la littérature périodique qui déchire si cruellement les plaines de V imagination.

Peu d'époques ont aussi fréquemment que la nôtre imposé aux natures poétiques ces rudes travaux qui sont d'amers sacrifices. Vous possédiez une lande mouvementée d'accidents de terrain et rafraîchie d'eaux vives; parlout verdoyaient et embaumaient dans l'herbe épaisse et libre toules sortes de frondaisons et de fleurs, délices de l'oiseau et de l'abeille ; et voici qu'un jour, la bêche en main, retournant le gazon étoile de marguerites, vous demandez le froment nourricier à celle terre vierge qui vous donnait d'elle-même el la bruyère rose et le thym

sauvage. Ces défriches littéraires causent à ceux qui ont le courage de s'y résigner plus d'angoisses que beaucoup ne paraissent le croire. Une fois attaché à cette glèbe dévorante du journalisme, le poète ne s'appartient plus. Adieu pour lui le loisir et le rêve! Le travail forcé et à heure fixe a remplacé l'attente du moment sacré. Quand l'éclair de l'inspiration luira désormais dans son âme, il arrivera que, sollicité par d'autres labeurs ou haletant sous d'autres fatigues, son esprit ne saura plus fixer au passage le trait lumineux. Malheur à qui les exigences ou les dissipations de la vie font manquer ces radieux instants, aussi rares qu'ils sont rapides, où la muse daigne soulever aux regards élus un pan de son voile ! Quelles que soient les ressources de votre nature, quelque opulents que soient les dons que vous avez reçus d'en-haut, lorsque les Grâces décentes, leurs ceintures dénouées, viennent devant vous former leurs danses ; lorsque des horizons de poésie se découvrent profonds et splendides à vos yeux éblouis; n'ajournez pas, cédez en hâte, élancez-vous vers la merveille entrevue. 11 y a pour les facultés poétiques une conjonction d'astres qu'il faut saisir, sous peine de ne plus retrouver l'instant propice aux conquêtes. Qui de nous, poëte affaissé sous la prose ou emporté par les plaisirs, ou ployé sous la tristesse, qui de nous n'a point ainsi vu passer dans son esprit do ces apparitions fatidiques qu'il espérait une autre

Page 1