ALPHONSE ESQUIROS
l'ois atteindre, mais dont la trace était, dès le lendemain, à jamais perdue? Perte poignante et toujours irréparable! Dans la littérature proprement dite, au contraire, l'occasion nianquée reparaîtra plus ou moins heureuse, et encore suffisante; mais, si cette sorte de trépidation sainte qui avait saisi le poêle à l'heure de sa conception lyrique, dramatique ou épique, s'est retirée de lui quand il la réalise, soyez sûr que bien des éléments de \ilalilé seront absenis de son œuvre.
M. Esquiros était donc, à l'exemple de plusieurs autres, en train d'essarter son champ poétique pour en tirer quelques moissons de prose, quand les rigueurs du parquet, provoquées par un livre dont les tendances semblèrent dangereuses au pouvoir, conduisirent l'auteur de la cour d'assises à Sainte Pélagie. Ces huit mois de prison ne furent pas stériles pour M. Esquiros. Loin de s'emporter de plus belle et de s'indigner contre nos anomalies sociales, comme il était à craindre qu'il ne lui arrivât d'après le motif de sa condamnation, M. Esquiros, esprit religieux et sympathique, sentit dans son cachot redoubler son amour et son culte pour cette nature dont les splendeurs et les douceurs lui étaient brutalement confisquées. Rêveur privé du spectacle des saisons, il en retrouva dans son souvenir toutes les pompes regrettées, agrandies encore par le mirage de ses désirs. Quand l'hirondelle frôlait les grilles de sa
cellule dont un rayon du printemps allumait la vitre, alors il songeait à ses libres courses d'autrefois à travers la campagne reverdie ; il songeait aux marronniers du Luxembourg, qui dressaient dans l'air leurs blanches girandoles estompées de rose; à ses douces promenades, sous les parfums de l'acacia, en compagnie de sa maîtresse, durant les tièdcs soirées de mai ; si bien que la captivité lui rendait la nature plus attrayante et l'amour plus divin. M. Esquiros chanta donc l'amour et la nature. Cette double inspiration lui porta bonheur. Si vous avez un sentiment juste et profond de la nature; si vous aimez d'un cœur ardemment épris, ne vous défiez pas de ces deux thèmes primitifs et toujours jeunes de la poésie. Vainement la nature et l'amour ont de tout temps servi de texte à des poëmes magnitiques ; celui-là dont la passion échauffe encore les accents, ou dont l'art, comme une glace limpide placée en face du monde extérieur, en reproduit avec animation tous les enchantements, celui-là s'adresse toujours éloquemment au cœur de l'homme.
il faut donc applaudir M. Esquiros d'avoir mis une fois de plus en jeu cescordes naturelles de la lyre, encore qu'il y ait apporté une insouciance de composition et d'arrangement parfois regrettable. Sa manière est franche et ennemie de toute convention. Les charmantes petites pièces amoureuses, sans litre, dont les CItaïUs d'i/n prisonnier sont parsemés et
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embellis, telle par exemple : Je ne vous dirai pas que ma belle est parfaite, ou cette autre : Avez-vous vu passer ma belle le dimanche, ou encore : Je visitai ma belle un matin de septembre ; ces divers petits tableaux de genre sont d'un trait net et d'une vérité toute gracieuse. L'auteur y rencontre, sans courir après, une sorte d'abandon naïf et familier qui n'a rien des pastiches allemands, si communs parmi nous à cette heure. Sa nuance particulière d'originalité est toutefois plus sensible encore dans les peintures des choses agrestes qu'il exprime en paysagiste genevois, c'est-à-dire avec une fldélité souvent par trop littérale. Un peu d'idéalisme ne nuit pas dans la peinture des sites oi^i vous introduisez l'amant et le penseur, absorbés tous deux dans leurs rêveries. Mais nulles descriptions ne respirent plus que celles de M. Esquiros cette ferveur panthéiste qui fait que l'homme associe la création à ses joies et à ses douleurs, à tous ses transports. La nature est pour lui, comme pour tout esprit digne de la comprendre, un temple rayonnant oi^i l'image de Dieu est visible. Une fois en communion avec les arbres qui frémissent sous le vent, avec les fontaines dont l'écho redit les murmures, avec les fleurs, les oiseaux et les astres, son àme, électrisée en présence de l'œuvre divine, éclate et s'é[)anche en accords sympathiques; on dirait le coryphée du chœur universel.
M. Esquiros lend à inspirer par ses vers l'amour
et la fréquentation des beautés naturelles du monde, telles que les varie le cours harmonieux des saisons; c'est là une prédication aussi haute que morale. Rien, en effet, n'agrandit l'âme, rien ne l'exalte, ne la féconde et ne la rend meilleure comme la pieuse contemplation de la nature. Ce culte intérieur pour les magnificences de la création a des délices que les Ihéosophes et les poètes sont à peu près seuls à bien connaître, et plus d'un s'est indigné, au point de vue même religieux, de cette froideur stupide que gourmandent à j)lus d'une page les Chants d'un prisonnier. Le talent d'ailleurs ne manque jamais de raviver ses forces dans l'étude et la contemplation de cette nature, que Chénier appelle justement sacrée; car unir à ses richesses intérieures les trésors du monde physique; poser comme premier plan à l'horizon immense de la pensée l'horizon terrestre qui devient alors comme le piédestal d'où l'esprit s'élance, et où il redescend se reposer des fatigues de son vol; s'assimiler enfin la sève généreuse qui fait épanouir l'idée au front du poëte comme le bourgeon sur la branche des bois, c'est agrandir sa propre nature, c'est féconder bon intelligence, c'est en un mot doubler sa vie.
On doit donc à M. Esquiros, pour les thèmes accoutumés de ses chants, des éloges sans réserve; on lui en doit beaucoup aussi pour les formes piquantes dont il est habile à parer ses inspirations. Evi-
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déminent résolu à ne jamais tomber dans le poncif de la diclion courante, il trouve parfois des effets de mots et d'images très-pittoresques. J'avoue qu'il entre dans la trame de son style des tons criards dont le goût peut à bon droit s'efîarouclier ; mais sont-ce point là des défauts dont plusieurs font parade, et ne traite~t-on pas maintenant de pruderie pédante ces scrupules de goût si respectés autrefois? Il faut d'ailleurs tenir compte à M. Esquiros de n'avoir pas prodigué davantage ces audaces de style, lui, dont le délire métaphorique s'est jadis produit dans un livre, le Magicien, avec une liberté et un aplomb qui eussent déconcerté M. Yacquerie lui-même. Je ne puis noter ici aucune de ces notes discordantes, et, sobre que je dois être de citations, j'aime beaucoup mieux donner entière une petite pièce, de tout point charmante, à mon gré.
Je rencontrai, ce soir, au détour d'une haie
Une fille des cliaraps qu'une chanson égaie,
Vive comme un pinson, fraîche de ses quinze ans,
Taille prise au corset avec des seins naissants.
Au bord des sureaux verts qu'un vent du soir balance,
La jeune nonchalante écoulait en silence.
Moi, j'écoutai comme elle et je n'entendis rien.
Nulle chanson d'oiseau, nul choc aérien ,
Nul brin d'herbe agité, nulle molle secousse
El nulle source d'eau babillant sous la mousse.
Tout se taisait : d'abord je demeurai surpris;
Mais, la voyant rî-veuse, aussitôt je compris :
Elle écoulait, la belle el loule jeune femme, L'amour, petit oiseau qui chantait dans son âme.
Ne dirail-on pas quelque page détachée et rajeunie du vieux Ronsard ? Les Chants d'un prisonnier contiennent plusieurs pièces, sinon d'un tour plus accompli, du moins plus amples d'haleine et d'une verve plus excitée ; mais, quand ils ne renfermeraient de réussie que celle qu'on vient de lire, M. Esquiros serait encore enviable de les avoir écrits. Car c'est là le triomphe des beaux vers de conserver et de consacrer à jamais le sentiment ou l'idée, même sous la forme la plus brève. 11 est des noms de poètes que quelques strophes suffisent à sauver de l'oubli, quand les romans en dix volumes n'atteignent pas toujours le bout de l'année qui les voit naître. Ainsi la feuille d'aune ou de bouleau rase la cime des vagues qui engloutissent les gros et pesants navires.
Tandis que la princesse d'Antioche, assise près du vieux roi de Jérusalem au sommet d'une tour, lui désigne les principaux capitaines de l'armée ennemie, elle voit s'avancer cette troupe des Aventuriers qui contient toute la fleur du camp. Aussitôt, à sa brillante démarche, à son aigle blanc sur champ d'azur, elle reconnaît Renaud et s'écrie, le montrant à Aladin : Voici le vainqueur de tout brave,
Eccoti il domalor d'ogni gagliardo.
Son épée, ajoute- t-elle, a peu ou point d'égale, et c'est encore un enfant : Ed è fanciullo ancora. M. de Musset a longtemps été et semble encore le
(iO GALKRIE DES POÈTES VIVANTS.
Renaud de la poésie contemporaine, le brillant Aventurier aux couleurs de la fantaisie, l'enfant gâté de la muse et du public.
L'auteur des Contes cV Espagne et d'Italie entra dans l'église romantique, au plus beau temps du culte, avec les façons d'un esprit passablement sceptique et railleur. Alors que tous les fidèles, prosternés et fervents, brûlaient d'une main pieuse, sur l'autel de l'art, l'encens le plus épuré ; lui, bien qu'il eût d'abord endossé le costume du lévite, jouait volontiers avec l'encensoir et fredonnait quelque chanson galante au milieu des plus dévotes antiennes. Puis, de jour en jour s'émancipant de plus belle, il en vint à se rire des dogmes fondamentaux du romantisme, et un beau matin il en jeta le froc et la rime aux orties, comme une fille aventureuse qui jette gaiement son bonnet par-dessus les moulins.
Il passa tout d'abord pour un écervelé dont les fredaines en poésie étaient sans nulle conséquence ; mais peu à peu les prestiges de son talent imposèrent de telle sorte aux lecteurs les plus prudes, que, prose ou vers, M. de Musset vit tout accueillir de lui avec un empressement qui ressemblait à de la vogue. De la poésie en vogue, ce n'est pas chose commune à cette heure en France ; et pourtant les moindres vers de l'auteur de Portia, le rondeau le plus déhanché, le sonnet le plus mal rimé (un sonnet sans belles rimes ! ),firentpousser à chacun plus d'exclamations
que le sonnet des Femmes savantes n'en arrache à Philaminte et à Bélise. Or, qu advint-il de tontes ces avances ? Du jour oh M. de Musset aperçut à son entour un auditoire si avide, il s'esquiva par quelque porte dérobée, sans plus faire mine de reparaître Aussi c'était bien dû, et c'est bien là le fait d'une humeur franchement capricieuse.
On a beaucoup accusé M. de Musset d'imitation (1), reproche qui semble lui avoir été fort sensible, car il s'en est lui-même vivement défendu. Je crois qu'il aurait pu laisser dire , sans trop s'alarmer. Sans doute, Shakespeare, Byron, Voltaire, sans parler de quelques contemporains, ont dû agir sur les compositions d'un homme qui, écrivant si jeune, ne pouvait absolument s'abstraire des œuvres qui avaient ses admirations ou ses sympathies ; mais il ne lui a fallu peut-être que plus de puissance et de verve personnelle pour fondre harmonieusement
(1) Même dans les détails M. de Musset, h coup sûr par inadvertance, et trahi par une mémoire trop fidèle, copie quelquefois ses devanciers. Ainsi son fameux vers : Elle est jaune comme une orange, est une image dont le vieux Régnier a la priorité. I' dit, parlant des cheveux de Macetie :
Votre poil, que le temps ne change, Est aussi doré qu'une orange.
Il y a aussi dans les Vœux stériles une tirade qu'on peut lire on prose dans Antony. Les vers et le drame sont de 1831 ; j'ignore donc, quant à moi, quel est l'original. Mais, en ces sortes de peccadilles, M. Dumas est tropcoutiHnier du fait pour ne pas être fort suspect quand il se trouve en cause.
avec ses propres richesses ces emprunts calculés ou involontaires. Puis, à entendre « ce chant sublime et bizarre, suivant les Lettres d'un voyageur, tout à l'heure cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux comme la prière d'un enfant, » on est prompt à reconnaître une de ces natures éloquentes que la vie n'agite pas impunément, et qui, selon la joie ou la souffrance, éclatent en brûlantes invectives ou en hymnes de grâces. Celle-là, entre toutes, était troublée d'une sombre ardeur qui jetait à tous les échos ces éclats d'ironie pires souvent que le blasphème : « Quel amour de la destruction brûlait donc en toi? s'écrie l'auteur de Lélia. Quelle haine avais-tu contre le ciel pour dédaigner ainsi ses dons les plus magnifiques ? Tu jetas pêle-mêle dans l'abîme toutes les pierres précieuses de la couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beauté, le génie, et jusqu'à l'innocence de ton âge, que tu voulus fouler aux pieds, enfant superbe ! « Enfant superbe, oh ! que c'était bien dit ! Ce n'était plus là, en effet, ï Enfant sublime, cette autre voix sonore et souveraine, ce front serein même dans les larmes, voguant au but sans peur du naufrage, ferme dans sa volonté et dans ses ambitions glorieuses, tenax propositi. Enfant superbe au contraire, celui-là, livré à une sorte d'emportement orageux, froissait à plaisir le voile de la Muse, et se jouait d'une main désordonnée des dons les plus célestes dont elle l'a-
vait comblé : pareil à ces écoliers mutins qui, lâches dans un parterre, vont ravageant et gaspillant à l'envi toutes les fleurs écloses, celles du lis comme celles de l'oranger, celles qui doivent orner l'autel, celles qui doivent parer la jeune épouse.
Je ne suis pas de ceux qui considèrent les Contes d'Espagne et (Vltalie comme un recueil d'études préliminaires ou de pastiches très-inférieurs aux productions suivantes de l'auteur; et, loin d'en faire si peu d'estime, je ne vois pas qu'aucun poète de la Restauration, si l'on excepte M. de Lamartine, ait débuté avec autant de vigueur et d'éclat. Que dans Rolla ou dans La Coupe et les Lèvres son talent plus mûr atteigne à de plus hautes cimes, j'en conviendrai, bien que certaines tirades m'en paraissent un peu déclamatoires ; mais je trouve dans les diverses pièces du premier volume l'essor conquérant d'une puberté poétique qui, pour être par instants trop emporté, n'en donnait pas moins des témoignages évidents de son aptitude. Si certains lecteurs, désorientés par les brisures du vers et par les audaces du dialogue, ne voient dans les Marrons du feu qu'une farce attentatoire au très-humble respect que tout auteur semble devoir au public (1), les
(1) Sa majesté le puhlic, avait coutume de (lire un homme de traditions, M. Micliaud. Aujourd'hui le public est au nombre des majestés déchues, et c'est tant pis. Du temps qu'on le respectait, les plus osés y auraient regardé à deux fois avant de paraître à ses
gens de l'art n'en doivent pas moins reconnaître le faire habile dont cette œuvre porte l'empreinte, aussi bien que l'entrain communicatif et l'étincelante fantaisie qui l'animent. Don Paëz également, en fait d'entrain et surtout d'ordonnance, ne cède le pas à aucun de ses frères puînés. Ce premier poëme deM. de Musset, d'ailleurs, est pour le moins aussi libéralement émaillé que tous les autres de ces vers qui, par les grâces du tour , la vivacité du trait ou ta nouveauté facile et saisissante de l'image, sont l'indice le plus irréfragable du don sacré : vers qui jaillissent de source, qu'il faut citer plutôt que définir, et dont La Fontaine est, dans son genre, le plus riche de son temps. Grains d'ambre ou de jais, fleurs agrestes ou de boudoir, le critique qui .^amuserait à les glaner dans les pages de M. de Musset en remplirait vile sa corbeille.
Sous sa Iresse d'ébène on dirait, h lavoir, Une jeuQe guerrière avec un casque noir.
Dis, l'amour, qui l'a fail Tœil si noir, ayant fait Le reste de ton corps d'une goutte de lait?
Il faut voir, dans nos grands combats, Ce corps si souple et si fragile.
Ainsi qu'une couleuvre agile.
Fuir et glisser entre mes bras.
yeux dans le désliabillé des improvisalions actuelles. Peut-être aussi plus sévère dans ses goûls, plus éclairé dans ses choix, le pulilic alors élaii-:l plu=^ digue d'égards.
Si candide et si frais que l'ange d'innocence Baiserait sur san front la beauté de son cœur.
Qui ne sait que la nuit a des puissances telles,
Que les femmes y sont, comme les Ikurs, plus belles...
Heureux, lieureu.x. celui qui fra;jpe de la main Le col d'un étalon rétif, ou qui caresse Les seins élincelants d'une folle maîtresse !
Heureux aussi ceux-là qui parlent avec celle harmonie et cette passion le langage suprême des vers, car eux seuls possèdent, suivant le juste dire de René: <( le seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. »
Tandis qu'on cherchait autour de lui à séduire le lecteur ou à l'étonner par les chatoiements d'une forme irisée de toutes les couleurs du prisme, M. de Musset, moins en recherche du nouveau ou de l'étrange, rencontrait le plus souvent ces effets charmants de la note simple et naturelle, qui sont après tout les effets les plus enviables. Un aimable penseur l'a dit : « Les plus beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums. » Dans ses moindres chansonnettes, on jouit de ces délicieux accents dont la douceur musicale vous pénètre et jette aisément l'esprit dans le rcve. Ainsi, quand Barberine, toute pleine du souvenir d'Ulric, que ses charmes n'ont pas eu la puissance de retenir près d'elle, chante dans sa mélancolie :
72 GALERIE DES POÈTES ViVAMS.
J'en vais pleurer, moi qui me laissais dire Que mon sourire Était si doux...
à entendre ces vers mélodieux s'échapper comme des soupirs de ces lèvres émues et attristées, la pensée se reporte aussitôt vers quelqu'une de ces jolies filles de Greuze qui tournent vers le ciel leurs grands yeux où tremble une larme. C'est que parfois un seul mot, un détail bien touché, suffisent mieux à peindre que toutes ces verbeuses descriptions, un des écarts de Técole contemporaine. En poésie, il ne faut pas toujours tout dire ; il convient souvent de laisser faire ([uelque chose à l'imagination du lecteur, qui, une fois mise sur la trace, prend plaisir à compléter le tableau. M. de Musset, qui n'a jamais abusé du pittoresque, l'a compris de la sorte et se contente souvent d'un simple trait. Voulant figurer, dans l'une de ses comédies, un intérieur d'actrice, il écrit laconiquement : « La loge de la Camargo. On la chausse. )> On la chausse ; trouvez- moi une indication d'une fantaisie plus piquante et qui joue mieux à l'œil du lecteur.
Quant aux rimes, M. de Musset, s'autorisant de Voltaire, se vanle d'clre sur ce point un réformé. Je ne pousserai point à ce propos la censure aussi loin que Jean-Baptiste, qui, dans son épître au Père Brumoy, tançant Voltaire sur ce dédain de la rime,
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l'appelle « un rimeur de deux jours ; « mais j'avoue (lu'à mon sens ces négligences ou nonchalances-là, quand on les pousse aussi loin que l'auleur du Spectacle dans un faitleuil, ne sont pas de celles que le poêle regarde comme les plus grands artifices; et je ne vois pas que tous les ravissants couplets sur la marquise andalouse, le Lever^ 3Iadrid et autres, perdent quelque chose en fermeté et en désinvolture à une exécution plus sévère en cela. Ces facilités d'ailleurs que s'est accordées si libéralement M. de Musset à l'endroit de la rime l'ont entraîné à plusieurs autres tout aussi condamnables. Son vers, débarrassé de celte salutaire entrave, s'est prodigué plus librement sans toujours subir le contrôle d'une médilation approfondie; de là des incertitudes dans la composition, des obscurités dans le style, des oscillations fâcheuses dans le déroulement de la période poétique, bien des incorrections et des faiblesses qui eussent disparu devant une application plus constante. Car , si l'auteur de Ilolla reste parfois en deçà du but , ce n'est pas qu'il n'ait toujours en lui les moyens de l'atteindre.
Quoi qu'il en soit, on sait la place glorieuse que M. de Musset occupe dans la poésie contemporaine. A quoi rêvent les jeunes filles, et surtout lYamouna, sont des œuvres d'autant d'esprit que de grâce, et par éclairs, comme dans le morceau sur Don Juan,
d'une iiispiralion inagiiifique : frêles canevas chargés d'élincelanles broderies, voyages dans le bleu ou dans les sentiers perdus que la fantaisie parsème ou de ses étoiles ou de ses vers luisants.
Je n'ai point à parler des nouvelles et comédies en prose de l'auteur du Chandelier, et c'est bien à son dommage, comme dirait archaïquement l'ex-dieu Ponsard. Dans une évaluation complète de ses litres poétiques, il convient toutefois de mentionner ces œuvres adorables qui pourraient fonder à elles seules une brillante renommée.
Le chantre de BekoJor est bien le poète d'une époque tourmentée ; dans ses poèmes, l'amour est un délire, le plaisir une fureur, la vie un fardeau qu'on ne sait par quels transports alléger.
M. de Musset, par l'organe de ses personnages, s'était d'abord joué de l'amour dans ses vers, mais il avait joué aveclefeu. 11 arriva qu'un jour ïej-é~ crablc folie lui plongea dans le cœur une serre brûlante, el, vautour impitoyable, ne voulait plus lâcher sa proie. Alors il expia douloureusement ses railleries premières. Une angoisse inexprimable teignit de noir toutes ses heures, et sa muse, cette belle fille « toujours riante et verdissante v comme la Suzanne de la Folle Journée, sa nuise, la lèvre encore humide du vin des plaisirs, se voila soudain du crêpe
ALFRED DE M[SSET. 7.>
fie la douleur, et ses yeux brillants connurent les larmes; larmes fécondes, douleur propice, à qui nous devons cette Nuit de mai, où le poëte a toute raison de s'écrier :
Les plus désespérés sont les chants les plus l)eaux, El j'en sais d'imraorlcls qui sont de purs sanglots.
J'ignore si la gloire est un grand bien , mais M. de Musset, très-jeune encore, a pu cueillir ce fruit tant convoité, et qui, d'ordinaire, est le fruit des saisons tardives. Rare privilège, et qui vaut bien qu'on y applaudisse! Sans doute la gloire poétique n'a plus dans celte époque ulililaire le même prestige qu'autrefois aux yeux des peuples portés à des admirations d'un autre ordre; cependant, pour tout homme qui sent et qui pense, c'est encore la distinction la plus rayonnante des temps modernes, la plus belle lueur qui puisse éclairer un tombeau. M. de Musset ne saurait l'oublier. Il a beau répondre spirituellement, lorsqu'on l'accuse de dormir sur ses lauriers, que dans son lit « les lauriers n'ont que faire , » il y va de ses plus nobles intérêts, que son talent secoue enfin sa trop longue inertie. Je me garderais bien de l'exciter à produire, si je croyais son esprit dans une de ces phases ternes et caduques oii il y a prudence à se taire; mais, comme les couplets de Mimi Pinson et les Conseils à une Parisienne ont prouvé
que sa voix n'avait eu jamais plus de fraîcheur et de vivacité, sommons-ie donc en chœur de ne point laisser oisives ces précieuses et rapides années oii sa jeunesse au solstice est échauffée de tous ses feux.
EDOUARD TUROUETY.
De M.. de Musset à M. Turquely la transition est lin peu brusque, mais la critique ne répugne pas à ces contrastes. Quitter la fantaisie pour le dogme ; redire les chasles accents du fidèle après l'hymne desvoluptésprofanes; respirer l'encens du sanctuaire au sortir des boudoirs parfumés de rose, c'est proprement passer du carnaval au carême. La ciitique ne fait que suivre en cela Texemple de Rome elle-même, cette citadelle de l'orthodoxie. Au lendemain du jour des Moccoli, jour de folles ivresses, de danses et de chansons, les camaldules en longues files se répandent parles rues toutes jonchées encore des bouquets elfeuillés la veille; le temps de la prière succède à celui du plaisir.
Nous ne sommes pas d'ailleurs de ceux qui demandent corn pie au poêle de ses croyances religieuses, 11 n'y a pour nous ni art païen ni art catholique ; il y a la Beaulé. Que l'artiste allume donc son enthousiasme au charbon de l'autel ou au sourire voluptueux de la Vénus antique, qu'il s'inspire de la Diane chasseresse ou de la Madeleine repentie, pourvu qu'il ait une foi et une ardeur, peu nous importe. Ce n'est pas nous, au reste, qui nierons jamais la poésie du catholicisme, puisqu'il ne s'agit plus, avec M. Turquety, uniquement d'art chrétien. Quand l'Eglise verrait chaque jour la solitudese faire plus profonde autour d'elle, quand les cloches de ses tours appelleraient vainement à ses solennités un peuple travaillé par le doule, ou que l'indifférence paralyse, ce crépuscule des croyances catholiques ne les rendrait que plus attrayantes pour le poêle. Sans parler du prestige iniposant ou gracieux des formes extérieures du culte , les rites de ses fêtes mélancoliques ou brillantes, le cloître et ses calmes tristesses, le temple et ses ombres silencieuses, chères au recueillement , qui iiourrail contester les ressorts dramatiques d'une loi toute de renoncement et d'abnégation, sans cesse en lutte avec les passions humaines?
Quant aux prétentions de M. Turquely d'avoir amené au catholicisme pur la poésie spiritualiste et déiste de nos jours, ce n'est pas une thèse que la
EDOUARD TlIRQUETY. i\1
criliijue littéraire ait à soutenir ou à réfuter. Je vois d'abord, dans les divers recueils de l'auteur, beaucoup de pièces qui pourraient très-convenablement figurer dans tous les recueils possibles d'odes et d'élégies; pour ce qui est de celles plus parliculièrenient empreintes du sentiment religieux, une assemblée œcuménique serait seule apte à décider si elles sont vraiment plus orthodoxes que certaines pièces des M èdilat ions, la Semaine sainte, par exemple, ou le Crucifi.r.
Je n'ai pas encore parlé des préfaces, et M. Turquely me fournirait aisément l'occasion de montrer combien elles sont parfois compromettantes. H y aurait un curieux chapitre d'histoire littéraire à écrire sur les maladresses graluiles que les écrivains de tous genres et les poêles en particulier commettent dans leurs préfaces. Un de ces esprits malins, mais d'une malice sans aigreur, qui s'amusent eà prendre les amours-propres sur le fait, souriait l'autre jour devant moi dune naïve et singulière contradiction échappée à M. ïurquety. L'auteur d'iwowr et Foi écrit des préfaces où il proteste de la sincérité et du désintéressement de ses croyances. Je ne crois pas d'abord que personne mette sa foi en doute, et d'ailleurs M. Turqucty pourrait s'épargner de redire en prose ce qu'il proclame très-souvent en vers ; mais, en même temps qu'il réclame du lecteur, pour unique salaire de ses veilles, au lieu d'un applaudisse-
ment sonore et vide, « une simple prière au nom de Celui qu'il a chante, » voilà qu'il se vante d'avoir le premier de tous ouvert la route de la poésie catholique, et qu'il réfute avec insistance ceux qui combattent ses prétentions à ce sujet. 0 missionnaire poétique du calholicisme, ainsi que vous vous appelez vous-même, si, comme je n'en doute pas , c'est surtout le triomphe de vos doctrines que vous avez à cœur, devez-vous pas plutôt vous réjouir si d'autres vous ont devancé dans la carrière ? Est-ce que, parmi les apôtres, Pierre disputait à Paul ou à Jean l'honneur d'avoir, avant tout autre, enseigné la parole du Maître? C'est, au reste, la manie du jour; chacun met sa gloriole à être inventeur ou tout au moins rénovateur d'im genre. « On est toujours le fils de quelqu'un, » dit Brid'oison ; ce n'est pas l'avis de nos poètes. J'en sais qui s'imposent des grimaces littéraires pour faire croire à leur originalité ou déguiser leurs imitations. J'ai un de mes amis particuliers qui revendique la remise en faveur du triolel. Des deux faces du christianisme, l'une terrible, inexorable, dantesque ; l'autre attirante et pleine de mansuétude, c'est la seconde que M. Turquety a su rendre avec le plus d'effet. H doit s'en réjouir. Puisqu'il écrit surtout dans un but de prosélytisme, il ne saurait se dissimuler que toute la partie âpre et menaçante des croyances catholiques est plutôt faite pour repousser que pour réduire les esprits souf-
EDOUARD TURQUETY. 81
franls et superbes d'une époque bouleversée par tant do systèmes. Ces fronts battus de si noirs orages, ces cœurs brisés par tant de fatigues sont au contraire aisément séduits par ces espérances d'apaisement et de pardon qui, sur les traces clémentes du Christ, germent dans les âmes troublées ou déchues.
Ce n'est pas que M. Turquety n'ait fréquemment d'énergiques ardeurs, et qu'il ne trempe complaisamment son pinceau dans les couleurs sombres ; mais sa volonté et sa passion faiblissent quelquefois dans son essor comme un trait dont la pointe amollie frappe la cible sans s'y planter. Il a plus de fougue que de vigueur. Son élan lyrique est cependant servi, par rencontres, d'une force nerveuse qui donne alors au style de la chaleur et de la nouveauté. Telles sont dans Amour et Foi les strophes intitulées Entrainement et Fuite. Ces dernières surtout sont d'un jet aussi solide que véhément.
Plus que certaines pièces dogmatiques, arides ou vagues, j'aime un certain vague mystique qui, dans les Hymnes sacrées, ouvre à maintes pages des perspectives indéfinies où la pensée erre avec charme. Lisez dans ce genre Solitudes sacrées ; Soupirs ; Domine, non sum dignus.
L'auteur a su trouver pour la Vierge des louanges très-senties. Le sujet d'ailleurs a toujours été cher au génie chrétien. Ce culte fleuri de la Rose mystique est entouré d'une si attrayante poésie que l'i-
hZ GALERIE DES POETES VIVANTS.
maginationest toujours prompte à s'en émouvoir et à s'en colorer. H n'en (ciut pas savoir moins de gré à M. Turquety d'avoir varié ce thème avec fraîcheur et sentiment.
Sans doute la manière de M, Turquety est élégante et gracieuse, mais ce n'est pas cette élégance polie à la pierre ponce dont parlent Catulle et Ovide :
Exaclus tenui puraice versus eal.
Ses stances tonihent avec mollesse et harmonie ; son style est imagé et facile ; sa nuise se drape d'ornements qui peuvent éblouir bien des yeux, mais la cambrure n'y est pas.
Est-ce bien toutefois de M. Turquety qu'on doive exiger tous ces raffinements des muses mondaines? Le mérite plastique de ses compositions n'est-il pas d'un intérêt bien secondaire pour ses lecteurs h qui la pensée religieuse importe presque exclusivement? Si plus d'une jeune femme pieuse a feuilleté dans son oratoire d'une main émue ces poésies qui exprimaient en notes sonores les mouvements intérieurs de sa foi, il y a certes là une bien douce compensation à quelques critiques de juges tout profanes. Ceux-là, d'ailleurs, M. Turquety est aussi en mesure de les satisfaire quand il chante le Sommeil de la jeune fille en strophes toutes brillantes des rosées matinales et animées de souriants détails très-délicatement touchés; quand il évoque la Mort parcourant
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les mondes sur son cheval pâle ; ou quand il soupire quelque lai plaintif au souvenir d'un beau front chéri que semblent lui dérober à cette heure les voiles et les grilles du cloître. Je donnerai cette dernière petite pièce , Dans sa cellule, ne fût-ce que pour contre-balancer mes nombreuses citations erotiques.
A vous, ma colombe voilée, A vous les roses de l'espoir, Et les brises de la vallée, Et les enchantements du soir!
A vous, fille des solitudes, A vous les sublimes concerts Ei les célestes quiétudes D'un cœur dégagé de ses fers !
A vous qui, lasse de Thommage Qu'on vous prodigua tant de fois, Avez tout quitté pour l'image, La sainte image de la croix,
Et bien loin des roules mortelles Dont l'éclat vous séduisait peu.
Avez replié vos deux ailes Près du tabernacle de Dieu !
Oh ! dans cette enceinte profonde Vous reniez, vous dépouillez Les derniers souvenirs du monde Comme autant de bandeaux souillés.
Lk-bas, près du fleuve qui coule, Vous n'avez plus, à loul moment.
Le frémissement de la foule Qui vous suivait en vous nommant.
Mais, ô ma colombe voilée.
Vous avez l'éternel espoir, Et les brises de la vallée, Et les enchaotemenls du soir.
La pensée pas plus que l'image n'est là ni très-neuve, ni très-saisissante ; mais l'aisance du tour, la vérité du sentiment, le naturel de l'expression feraient justement admettre ce morceau dans une anthologie contemporaine. Que la plupart de nos poètes gagneraient ainsi à un triage fait d'une main sûre qui, à l'exemple des anciens, offrirait, suivant la locution vulgaire, la fleur, l'élite de tous les paniers ! Mais chacun veut garder le sien au complet. Chacun vise au monument et ne peut se résoudre à en jeter bas les parties ruineuses. Cependant, comme chantait Olivier Basselin, le joyeux buveur, ne vaut-il pas mieux « perdre les deux fenêtres que toute la maison ? »