‹ Galerie des poëtes vivantsChapitre 5 sur 28 · BERANGER · texte numérisé non relu

BERANGER

Voici un poëte comblé de toutes les faveurs de la renommée, un nom populaire entre tous. Il semble qu'aucun suffrage n'ait manqué à celte gloire qni a su conquérir les sympaHiies les moins faciles à concilier, celles de la foule et celles des esprits d'élite. Les refrains de Béranger ont retenti sur les lèvres exigeantes du raffiné comme dans la bouche naïve de l'artisan ; on les a chantés sous la treille du cabaret, dans les boudoirs chers aux plaisirs, au sein des clubs frémissants d'ardeurs patriotiques ; si bien qu'à une époque de controverses sans trêve et de dénigrement sans convenances, où les talents les moins contestables et les gloires les mieux établies sont en proie au ballottage incessant des discussions les

moins bienveillantes, par une exception singulière que M. de Chateaubriand n'a pas toujours partagée, l'auteur du Dieu des bonnes gens est seul resté dans cette sphère inviolable où les rois constitutionnels eux-mêmes ne sont point à l'abri des malices du dehors.

M. de Cormenin a dit, au sujet de M. Dupont (de l'Eure), que, pour compléter l'idéal de sa vie, il ne manquait au vieux démocrate qu'un peu de proscription. Ne pensez-vous pas de même que quelques objections, quelques réserves posées au succès unanime de Béranger, eussent mieux placé sa fortune poétique dans les conditions des plus durables destinées littéraires? La polémique, loin de nuire aux belles œuvres, est comme le vent qui enracine les arbres qu'il agite. Ce n'est pas moi cependant qui, ennuyé des constants honnnages dont vit entouré cet Aristide de la poésie contemporaine, lui jetterai d'impatience l'écaillé des proscripteurs; mais aussi, quand je vois l'illustre chansonnier, dans la préface de son dernier recueil, trahir l'inquiétude que Vintérêt de parti naii un i^en surfait sa valeur, je n'ai pas dans mes propre? convictions de quoi le rassurer sur ce point.

S'il a jamais existé un esprit politique haineux et à vues étroites, c'est à coup sûr le prétendu libéralisme des quinze ans. Que l'angle de 89 avait une bien autre ouverture ! On l'a compris plus tard en

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le voyant à l'œuvre, le libéralisme de la Restauration ne s'en prenait à la royauté qu'en haine du monarque et de ses entours; et de l'heure où la caste qui fermait à ses ambitions frémissantes le chemin des honneurs lui a laissé le champ libre, il n'a guère montré d'autres sollicitudes que de rétablir à son profit les choses sur le pied de la veille. Le mol de M. Dupin : Chacun cliez soi, chacun pour soi, ce mot le plus antisocial et le plus effrontément égoïste qui soit, à mon avis, sorti d'une bouche humaine, m'a toujours semblé la franche devise de pareils sentiments politiques. Or, je ne doute pas que le libéralisme qui, dans ses semblants de générosité, se trouvait exprimé et servi par les refrains en vogue, n'ait renchéri par des acclamations intéressées le mérite de ces chansons, comme celui des Messéniennes (i). D'une autre part, les idées même du parti déteignirent parfois sur l'esprit naturellement plus large qui conviait les peuples a une Sainle alliance, et marquèrent certains couplets de leurs préoccupations

(1) Casimir Delavigne, dont la mort qui l'a prématurément ravi aux lettres nous (]isp(;nse de parler avec détail, était un de ces talents qui deviennent aisément populaires, non parce qu'ils sont Irès-grands, mais parce qu'ils sont d'un accès facile à ions. Dépourvues d'originalité et de vigueur, ses œuvres applaudies au théâtre flattaient les habitudes dn public qui accourait complaisammenl, le dimanche, voir Ligier dans Louis XI et Glocester. Ses honorables succès, tout retentissants qu'ils furent, sont de ceux auxquels la criiique n'adhère pas sans réserve.

exclusives qui choquent aujourd'hui ou font sourire. Ainsi, dans les Rossignols, un sujet tout d'harmonieuse mélancolie, n'est-on pas étrangement affecté d'entendre le poëte refuser l'hymne des nuits à cesnobles qui (en 1820) ce pour en donner portent des fers ? » JN'a-t-on pas aussi quelque peine à s'expliquer maintenant le singulier effet d'optique par lequel il voyait Oclavie dans la belle madame du Cayla, et Tibère dans Louis XVllI ? Mais parlons uniquement de poésie.

On a souvent, à propos de Déranger, prononcé le nom d'Horace, sans que cesdeux physionomies aient, suivant moi, beaucoup de ressemblances. Dans ses compositions les plus parfaites, le poëte français atteint à cette savante et concise ornementation du style qui, jointe au prix inaltérable de l'idée, fait l'immortelle gloire du favori d'Auguste; mais tous deux ont chanté les plaisirs et le vin sur des modes très-divers. L'ode romaine, qu'on le remarque, toujours dominée par le souci de la mort, excitation constante aux joies terrestres, ne puise pas dans la coupe une ivresse railleuse, prompte aux badinages grivois ou épigrammatiques. Elle reste grave et solennelle aux généreuses fumées du falerne comme aux voluptueux parfums des tresses dénouées. Bérangeraplusd'enlrain,plusde traits spirituels: c'est son originalité et c'est le caractère de sa nation ; mais on souhaiterait parfois dans ses ébats erotiques un ac-

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