VICTOR DE LAPRADE
M. de Laprade est un poète socialiste. Ces sujets en quelque sorte primordiaux de toute poésie, la .Nature, l'Amour, la Beauté, ne sont pas ceux qui Tinspirenl directement. Séduite par le rôle sacerdotal dont le poëte, aux âges fabuleux delà Grèce, était investi, sa lyre, à l'exemple d'Amphion, cherche à célébrer, sinon à construire, la Thèbes future de riiumanité. De là ces aspirations vers de fortunés rivages, la ruine du mal prédite, l'aurore d'une félicité entrevue et saluée dans l'avenir.
Peut-être pourrait-on souhaiter de moins vagues oracles et regretter que les bonheurs annoncés ne soient pas plus explicitement définis; mais si les uns, pour échapper aux dégoûts du présent, s'ab-
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sorbent dans l'amour mélancolique du passé, et si les autres, comme M. de Laprade, se complaisent dans le rêve d'une terre promise; quelque illusoires que puissent sembler de telles consolations, ellts sont de part et d'autre très-permises et très-respectables. Laissons à chacun sa conviction, son regret ou son espérance. Ces jeunes Colombes, d'ailleurs, dont la nef, livrée à toutes les tempêtes du désir, s'avance, comme vers Lesbos ou Délos les antiques théories, vers des plages favorisées de tous les dons du ciel; ces hardis navigateurs ont droit à toutes les nobles sympathies, quand même la conquête espérée ne serait point le prix de leurs efforts. Mais, sans fronder aucunement le libre arbitre de M. de Laprade en matière poétique, on peut ne point approuver cette forme nuageuse du mylhe dont il fait l'enveloppe parfois peu transparente de sa pensée. * Ce que j'aime surtout de la poésie des siècles de Périclèset d'Auguste, c'est le naturel et la franchise de ses inspirations. Le monde extérieur dans ses magnificences, le cœur et ses désirs, la vie avec ses joies et ses tourmentes, suffisent alors aux lyres les plus sublimes. Si l'ait idéalise, comme il convient toujours, le thème du chant, ce thème a son objet humain ou terrestre en même temps qu'une signification immédiate et précise. Pour ne citer qu'Holace, en qui se résume, sous la forme la plus synthétique et la plus limpide, tout ce que la muse grecque
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respire de plus délié et de plus fin, spiritum graiœ tenuem camenœ, Horace ne cache sous ses nombres harmonieux aucune arrière-pensée symbolique ; son texte n'est point à double entente. Les cheveux ceints du myrte cher à Vénus et des roses trop passagères, il ne sait voir, dans le temps qui nous presse, qu'un stimulant de plus aux courtes voluptés. Que Pyrrha dénoue sa fauve chevelure, que Thaliarque tire du cellier le vieux cécube et le massique, alors, jetant les soucis rongeurs aux vents qui les dispersent sur les mers de Crète, il chante et les eaux d'Albunée, et les nymphes, et l'amour, et l'oubli des ans rapides.
Quant à cette forme nébuleuse du mythe dont plusieurs se sont épris, je la crois essentiellement antipathique au caractère de notre littérature, et je redirais volontiers à son sujet un mot familier de Voltaire parlant d'une autre tentative opposée au génie français : Nous ne passerons jamais par là. Le mythe litléraire est une importation allemande; mais ces théories-là, pour nous venir des bords brumeux du Rhin, n'en ont pas moins sans succès couru le monde. Au seizième siècle, par exemple, la poésie italienne n'avait pas une bien haute portée psychologique; elle se bornait, le plus souvent, à Texpression de langoureuses fadeurs et au récit de grands coups d'épéc ; l'amour n'était guère que de la galanterie, et la pensée, tournée en poin-
tes, compromettait sa gravité et son prix à ce jeu futile d'antithèses. H est cependant un traité du Tasse où se lit une bien étrange interprétation de la Jérusalem délivrée. Le camp des croisés, s'il en faut croire le poète commentateur, composé de princes et de soldats, représente l'homme qui est composé de corps et d'âme; Jérusalem, ville forte et placée dans un terrain âpre et montueux, but où convergent toutes les entreprises de l'armée fidèle, figure la félicité civile convenable au bon chrétien, félicité difficile à acquérir, placée sur la cime escarpée qu'habite la vertu, mais où doivent tendre toutes les actions de l'homme politique. Toutes singulières qu'elles peuvent sembler, ces prétentions sont de bien près celles de nos nouveaux poèmes symboliques; ce qu'on nommait jadis allégorie s'appelle mythe à cette heure : le mot est changé, mais non la chose.
La pensée mère de semblables livres s'égare en de tels dédales, et subit tant de métamorphoses que les yeux en sont parfois très-diversement éclairés. Un poète dramatique qui joint à sa puissance créatrice le talent ingénieux, et toujours utile, de commenter son œuvre, explique les divers aspects qu'il se plaît à voir dans l'une de ses pièces, par la comparaison suivante : « Le mont Blanc, dit-il, vu de la Croix-de-Fléchèrcs, ne ressemble pas au mont Blanc vu de Sallenches. » C'est une similitude que je re-
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commande aux faiseurs de poèmes symboliques, et qu'ils pourraient utiliser dans leurs préfaces. Leurs œuvres, en effet, sont loin d'avoir la même physionomie pour tous les regards, le même sens pour toutes les intelligences. Faites l'expérience de lire devant un cercle d'hommes, je parle d'hommes compétents en poésie, un poëme de cette famille, Béatrice de M. Saint-Réné Taillandier ou Hermia de M. de Laprade, et interrogez-les à tour de rôle sur la pensée qu'ils attribuent au livre et sur les enseignements qui, suivant eux, s'en dégagent. Pour plusieurs, je vous l'assure, le sens d'une pareille œuvre sera une égnime indéchiffrable, et ceux qui auront cru en saisir la pensée parabolique vous répondront certainement, qui d'une façon, qui d'une autre.
Mais, puisque j'ai cité Béatrice, j'ajouterai, avant de passer outre, que mon reproche d'obscurité porto uniquement sur Tensemble, car je suis loin de méconnaître toutes les qualités éparses dans les détails. Rien n'est touchant comme les familiers entretiens de ces trois amis qui s'isolent de toutes les questions présentes pour vivre dans le passé, tout au souvenir des maîtres anciens, poètes, peintres ou théosophes, et rêvant pour l'avenir des temps meilleurs, des cités de Dieu oii leur belle âme s'élance et se complaît en espoir. On trouve aussi dans Béatrice de petites légendes qu'on croirait surprises par un follet du vieux temps au fond et dans le secret de quelque
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atelier d'Allemagne. Puis, sous leurs longs voiles déroulés et sous leur nimbe lumineux, passent sous vos yeux dans ce livre maintes gracieuses évocations , Eloa, Rachel, Marguerite, maints poétiques fantômes consacrés qui rappellent ces vierges de l'école byzantine que les vieux peintres peignaient sur fond bleu avec l'auréole d'or au front.
En traitant l'histoire de Psyché au point de vue symbolique, M. de Laprade semble avoir voulu réaliser à sa manière le projet d'épopée sociale dont M. de Lamartine annonçait l'idée dans la préface de JoceUjn. En effet, ce livre n'était, à l'en croire, qu'un épisode détaché d'un grand poëme qui devait reproduire toutes « les phases que l'esprit humain doit parcourir pour arriver à ses fins par les voies de Dieu. » Or, c'est là toute la prétention de Psyché; car Eve, Psyché ou Pandore, c'est la même donnée poétique rencontrée au seuil de toutes les Genèses : la chute causée par l'orgueilleuse curiosité du cœur et l'initiation à l'idéal préparée par les longues et cuisantes douleurs de l'exil terreshe.
Bien qu'autant que personne je répugne, comme je l'ai dit, à l'emploi du mythe littéraire, l'idée philosophique est dans ce poëme si perceptible sous la gracieuse fable d'Apulée ; on en peut suivre si distinctement la marche à travers les parois de son palais diaphane, que la gloire d'un tel succès s'augmente à mes yeux de la difficulté vaincue, et que j'oublie les
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périls de la méthode devant l'œuvre qui en a su triompher. Le sujet se pose et se déroule avec une simplicité tout harmonieuse. A peine Psyché qui vient de naître a-t-elle salué de son naïf étonnement le spectacle varié et radieux de la création, que soudain le désir s'éveille et bat des ailes au fond de son âme inquiète. De l'effet éblouissant elle remonte à la cause souveraine et inconnue ; elle veut savoir et contempler l'auteur de ces merveilles pour reporter vers lui l'admiration reconnaissante qu'elle a besoin d'épancher. Et quand les caresses mystérieusesdel'époux ont doublé à ses regards amoureux le prestige de toutes choses; quand la nature interrogée est unanime à proclamer la toute-puissance de l'amant invisible, alors sa soif de connaître le jeune dieu voilé devient si ardente que les ivresses du premier amour ne peuvent qu'un instant l'assoupir. En vain, pour rassurer la mélancolie où la plongent les mystères dont Eros s'enveloppe, le chœur universel la convie par toutes ses voix à jouir avec confiance de son bonheur; en vain le nocturne amant, pour réprimer l'imprudente curiosité en révolte contre le Destin, redouble la douceur do ses étreintes et prodigue le miel de ses caresses; Psyché s'arme la nuit du poignard et de la lampe funeste, et devant la lueur terrestre et grossière s'évanouit la clarté idéale violemment dierchéc. Ce premier livre est d'une beauté calme et d'une régularité d'ordonnance qui n'excluent pas l'anima-
tion . Ce n'est pas là le panthéisme poétique de M. Quinet avec toute son exubérance ; mais le svoix qui sortent en chœur de toutes les choses créées, pour ne pas y ruisseler à flots d'images et en cascades de métaphores comme dans Ahasvérus, ne font que mieux accepter leur surnaturelle intervention.
Sans vouloir en rien atténuer les mérites du second chant, où sont racontées les traverses et les angoisses du pèlerinage de Psyché, pas plus que ceux du troisième, où le trésor tant poursuivi, digne couronnement de tant d'épreuves, est enfin obtenu et possédé dans sa plénitude; je ne dissimulerai pas mes préférences pour le premier, où l'intéressante progression du récit semble suivre les pulsations de plus en plus actives du cœur haletant que les violences de son désir emportent irrésistiblement vers la catastrophe. Ce poëme n'est pas de ceux qu'on puisse goûter au sortir des Chambres, du Gymnase ou de l'Opéra ; il faut s'abstraire, pour en bien jouir, sinon des troubles de sa propre nature, au moins de toute distraction vulgaire ou frivole. Aussi, je n'en ai, quant à moi, jamais si bien senti les grâces sévères et la force lente et contenue qu'en le lisant, cet automne, à cent lieues de Paris, par une fraîche et lumineuse journée de septembre. Lorsque mes yeux se reportaient du livre sur les pampres encore verts des collines environnantes, je croyais voir, dans le fond bleu et rayonnant de l'horizon, passer, le plectre en
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main, cette muse solennelle de M. de Laprade, sorte de génie athénien couronné de violettes.
Piquante différence des temps et des manières ! La Fontaine, le bonhomme volage en vers comme en amours, s'est aussi inspiré de celle touchante histoire de Psyché ; mais lui, bien entendu, n'a reproduit là qu'un gracieux épisode des fables antiques, et s'est fort peu mis en peine d'en dégager le sens humanitaire , comme nous disons dunsla langue barbared'à présent, il est toutefois curieuxde voir comme les mêmes idées se transforment suivant les époques et les caractères. Ainsi, les deux poêles, dans une de ces haltes du sujet où se font jour les propres pensées de l'auteur, ont l'un et l'autre tourné leurs regards et leurs chants vers la \olupté. Voici l'hymne de M. de Laprade :
Cliaque fois que je vis, rêveur adolesceril, Cumine une aube aux doux feux, mais éteinle en naissant, Floller a l'horizon la robe purpurine, Soudain au fond du ciel, sur la vague marine, Tes pieds comme un éclair glissaienl, ô Volupté ! El sur la pâle mer, alors, de mon côlé, L'ne figure en deuil s'avançait à la place : Sa grande ombre efl'arail les roses de la trace. F/aclie el le nénuphar, dans ses cheveux sécliés. Se posaient sur mon front en couronne attachés; Autour d'elle un essaim de noires mélodies Ileurlail en voltigeant mes tempes engourdies;
Et, comme un flol des mers affaissé sous son poidi=, Mon cœur cessait de ballre au loaclicr de ses doigts. Sombre Mélancolie ! ô falale déesse Qu'à sa place, en fuyant, la Volupté nous laisse, De tes pavots amers, goutte a goutte abreuvé, Nul liomme plus que moi sur ton sein n'a rêvé !...
Ce n'est pas sur ce ton que La Fontaine invoque l'enivrante déesse. Ecoutez l'aimable rêveurtoujours si gracieux dans l'expression et la confidence de ses goûts personnels :
Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas ; viens-t'en loger chez moi :
Tu n'y seras pas sans emploi.
J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout ; il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien.
Jusqu'aux sombres plaisirs d'un cœur mélancolique. Viens donc; et de ce bien, ô douce Volupté ! Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine? Il m'en faut tout au moins un siècle bien compté;
Car trente ans, ce n'est pas la peine.
Prophètes socialistes aux larges espoirs, généreux enthousiastes qui voguez à toutes voiles vers des bords où régneront l'Equité et l'Amour ; ô Corybantes qui gardez des fiu'eurs de Saturne le Jupiter futur ; ô Argonautes qui rêvez la conquête du ciel même; glo-