VICTOR DE LAPRADE
rieuse milice de l'avenir, soyez indulgents pour ceuxlà qui, fatigués de cœur et d'esprit, ne pouvant vous suivre dans l'audacieuse traversée, entretiennent au fond de leur âme le culte et le regret du passé ! Vous le voyez :en attendant lelaitet lemieldevotreChanaan, vous ressentez aussi Tarnertume des heures présentes, et sans théories progressives, Jean La Fon taine , en fa i t de bonheurs réalisés, a pris de considérables avances sur nous autres, Alcestes plus ou moins froissés que nous sommes !
Je n'accorderai point h Eleusis non plus qu'à Hermia les mêmes éloges qu'à Psyché. La pensée philosophique de ces deux poëmes ne s'est pas, à mon avis , suffisamment dégagée des limbes du mythe.
M. de Laprade a un sentiment profond et religieux de la nature végétale. Jamais on n'avait encore pressé en poésie le sein de l'antique Cybèle d'une étreinte plus passionnée. C'est même ce cuile très-originalement compris mais peut-être excessif qui a nui à celte Hermia, née des émanations du printemps. Etouffé sous le réseau des plantes qui verdoient et s'entrelacent à profusion dans le poëme, le mythe n'a pu se dégager et se faire jour ; de sorte que cette vierge des montagnes rappelle la poétique destinée de ces déesses antiques, Daphné et Phœtuse, métamorphosées en laurier et en peuplier.
Plusieurs reprochent à M. de Laprade les allures
peu mouvementées de sa manière. On l'a taxé de monotonie avec une apparente justesse, mais on oubliait qu'on a toujours les défauts de ses qualités. Le poëte lyonnais n'a point le courant emporté et orageux du Rhône; c'est la Saône clémente et peu rapide, aux nappes d'azur largement déployées. S'il avait la vivacité d'une physionomie mobile, il n'aurait pas, suivant un vers de Psyché très- applicable à sa muse :
La lente majesté du port et de la taille.
A un grand arbre, AUimparens, la Mort d'un chêne, la Coupe, sont, à mon goût, les plus belles odes de M. de Laprade. Toutefois l'auteur y aborde la nature plutôt en philosophe qui l'interroge qu'en poëte qui la chante. La terre est pour lui un théâtre splendide, mais silencieux, dont les cris du cœur humain n'éveillent pas les échos. S'il cherche aux pentes des Alpes l'ombre des sapins, ce n'est pas qu'il ait un front d'amante à garantir du soleil ; s'il quitte la foule pour la solitude, ce n'est pas pour mieux savourer au désert les paroles recueillies sur des lèvres aimées. L'amour n'agite pas sa torche mythologique sur ces stances qui se ressentent un peu d'avoir été écrites dans le voisinage des glaciers. Un autre le lui a spirituellement dit : Crimen amoris abest. Heureusement l'élévation compense ici la