‹ Galerie des tableaux du Pont de la Chapelle à LucerneChapitre 6 sur 10 · IL PARTI E · texte numérisé non relu

IL PARTI E

Histoire des trots peuples d’ÜRY, ScHWYZ ET Unterwalden

DE LA VILLE DE LuCERNE

après son accession à la confédération des trois cantons primitifs,

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BATAILLE de SeMPACU.

Après avoir retracé les événements particuliers à la ville de Lucerne et aux districts principaux qui composent aujourd’hui le canton de ce nom , dès les tems les plus reculés , la gallerie des tableaux du pont de la chapelle représente l’histoire des époques qui précédèrent et suivirent immédiatement la ligue des quatre cantons forestiers, formée dans le but de maintenir leur liberté et leur indépendance.

Dans les environs les plus rapprochés de Lucerne, sur les rives du grand lac, au pied des hautes alpes du monde primitif, qui séparent l’Italie de l’Allemagne et des Gaules, vivoit depuis un tems immémorial un peuple dispersé dans plusieurs vallées, entourées d’immenses forêts, dont il tiroit son nom de peuple forestier ou des Waldstâtten» Quoique divisés en trois peuplades différentes , celles d’Ury, de Schwyz et d’Unterwalden , leurs habitants conservoient les mêmes moeurs , les mêmes coutumes, ainsi que des rapports d’alliance et de voisinage entre eux , qu’ils ne cherchoient point à étendre au déhors*

Vivant ainsi isolés, sous une constitution qu’ils s’étoient donnés eux-mêmes, sans ambition, ne s’occupant que de leur sol natal et de leurs affaires intérieures , ils n’excitoient l’envie de personne , ne

reconnaissant d'autre autorité que celle de Dieu et de leurs loix. Oiielques chapitres ou couvents étrangers possédoienc' dans leur territoire des dixmes, des redevances, ou des droits féodaux, qui leur avoit été légués, aux quels toute ‘fois nul autre droit de sou* veraineté ni de juiisdiction sur le pays, ou sur le§ habitants n’étoit attaché.

Mais lorsque dans le lüème siècle le pouvoir des empereurs d’Allemagne et plus tard celui de la maison de Habsbourg commença à s’étendre dans ces contrées et particulièrement sur Lucerne; lorsque les troubles occasionnés par la présomption et la cupidité de la haute noblesse déchirèrent l’Allemagne et parurent menacer ces petites républiques jusqu’alors si paisibles , elles se mirent de leur propre gré sous la sauvegarde de l’empire et obtinrent la promesse de sa protection sans que leurs droits, leurs moeurs ni leur loix ne fussent limitées eu lézées. Elles se choisirent même plus tard des protecteurs particuliers pour un nombre d’années plus ou moins long. C’est ainsi qu’en llio elles conférèrent cette dignité au comte Rodolphe deLenzbourg et formèrent une espèce d’alliance avec cette riche maison.

A la suite d’un diffèrent survenu en lll4 au sujet des limites entre les habitants de Schwyz et le couvent d’Ensicdlen, que l’empereur Henri V. décida en faveur de ce dernier, les peuples forestiers renoncèrent à la sauvegarde de l’empire, se lièrent ^ plus étroitement ensemble et se promirent réciproquement des secours contre toutes les attaques extérieures 5 ce qui leur attira de longues querelles.

rexcommunication spirituelle et le ban de Tempire. Ce ne fut qu’en 1152 et par la médiation du comti Ulrich de Lenzbour % leur ancien allié, petit-fils d/ comte Rodolphe, dont il a été parlé plus haut, que ces dissentions furent appaisées sous le régné, de l’empereur Frédéric I, Cependant aucune autorité, aucunes sollicitations ne purent engager les Suisses à renouer leurs relaticns de sauvegarde et de protection avec l’empire, mais ils consentirent à envoyer 6oo hommes de troupes auxiliaires au susdit empereur en Italie, sous la conduite du comte Ulrich de Lenzburg leur capitaine protecteur. Frédéric récompensa la valeur qu’ils déployèrent dans cette campagne, par un document dans lequel il reconnoissoit, et assuroit l’indépendance complette de chacune des trois vallées». Après la mort du comte Ulrich en 1173, sans qu’il laissât de postérité, les Waldstâtte conférèrent la dignité de capitaine protecteur au comte Rodolphe de Hibsburg. L’empereur Othon fils et successeur de Frédéric î. voulut exiger des peuples forestiers qu’ils eussent à prêter hommage à l’empire ; ils s’y refusèrent en alléguant leur anciennes libertés et droitures.

L’empereur qui cherehoit à affermir son trône par la faveur populaire et et l’attachement des grands feudataires , dissimula le dépit qu’il éprouvoit d’un pareil refus et chercha à obtenir par la ruse, ce que son autorité n’avoit pu effectuer. C’est pourquoi connoissant la considération dont jouissoit le comte Rodolphe de Habsburg dans les Waldstâtte% il le nomma baillif on gouverneur de ces vallées,

Elles contestèrent longtcms le droit de l’empereur à le revêtir de cet emploi et se refusèrent à le reconnoitrs dans cette qualité ; mais son pouvoir, l’ascendant qu’il exercoit sur ces peuples, comme leur capitaine, ses représentations amicales, les craintes qu’il sut leur inspirer, les espérances dont il les berça, surmontèrent leur répugnance. Ils sê soumirent, quoique d’assez mauvaise grâce, à leur nouveau gouverneur, qui leur fit solennellement la promesse de maintenir leurs droits et leurs franchises* Cependant ils s’aperçurent bientôt qu’il chercholt à étendre son pouvoir à leurs dépens et l’attachement qu’ils lui portoient se changea en haine* Aussi lorsque l’empereur en 1231 leur demanda des troupes pour venir au secours de l’abbé de St* Gali, alors en guerre avec le comte de Toggenburg, ils ne les accordèrent que sous condition, qu’ils seroient délivrés de cette préfecture qui leur étoit devenue odieuse*

En 124o ils prirent part à la guerre que faisoit l’empereur Frédéric II aux Guelphes en Italie et y déployèrent une grande valeur. Ce prince leur accorda à cette occassion un nouveau document, qui constatoit leur liberté et reconnoissoit qu’ils avoient demandé de leur plein gré la protection et la sauvegarde de l’empire* Depuis lors les peuples forestiers jouirent pendant plusieurs années d’une profonde paix sous la protection spéciale de la maison de Habsburg , jusqu’à la mort de l’empereur Frédéric IL Les troubles qui déchirèrent l’empire après cet événement, les dangers aux quels l’arrogance et l’ambition de la haute noblesse les exposoient , les

engagèrent à conclure en Î257 une alliance plus étroite avec le comte Rodolphe de Habsburg, petit h!s de leur ancien gouverneur et depuis empereur lui. meme, qu’ils aimolent et considéroient déjà comme un grand prince et comme leur puissant allié ; ils le nommèrent leur capitaine et leur protecteur.

Rodolphe conserva cette dignité jusqu’à ce qu’en 1273 il lut élu empereur. La pourpre impériale ne lui ht cependant pas oublier ses anciens amis les peuples forestiers. Déjà en 12 74 il les assura de la bienveillance inaltérable dans un document où il les nommoit les enfants chéris de l’empire. Il accorda dans la suite plusieurs lettres de franchise à chacune des trois vallées, confirma leur droitures et leur en octroya de nouvelles, entr’antres la promesse que jamais un serf ne pourroit exercer la charge de juge ou de Landammann dans leur pays. En 1291, Tannée de sa mort, il fut le conciliateur d’une querelle intérieure, qui s’etoit élevée dans les vallées et qu’il décida suivant leurs anciennes coutumes.

Dépendent en 1291 les Waldstâtte cimentèrent leur alliance mutuelle par un nouveau traité dans lequel elles s’engagoient à se prêter des secours réciproques en cas d’attaque de la part de qui que ce fut; ce qui feroit penser qu’elles craignoient quelque projet, de la part de l’empereur lui - meme et qu’il ne possédoit plus leur entière confiance.

Son successeur sur le trône impérial le comte Adolphe de Nassau , laissa jouir THelvétIe d’une heureuse tranquillité. Il confirma aussi l’indépendance

des peuples forestiers et leur octroya même de nouvelles immunités considérables.

Cette époque de bonheur dura jusqu^à sa mort survenue en 12p8, à la bataille de Worms. Le duc Albert, le seul des fils encore vivants de l’empereur Rodolphe lui succéda. Son élévation fit frémir tous les habitants des montagnes forestières, qui connoissoient son insatiable cupidité, dont il avoit donné tant de preuves en Autriche, en Styrie et en Helvétic ; bientôt leurs craintes furent réalisées. Albert conçut le plan d’etendre assez sa domination pour laisser une souveraineté à chacun de ses fils et il destinoit probablement à l’un deux la Suisse , dont il vouloir réunir les diverses parties sous son sceptre.

Dès son avènement au trône il essaya de contester à la noblesse et aux couvents leurs droitures et leurs privilèges et de s’en emparer en flattant l’une de trompeuses espérances ou en la menaçant, et en engageant les autres à prendre pour leurs protecteurs et procureurs héréditaires; des princes de la maison d’Autriche. C’est ainsi que soit par ruse soit par violence la plupart devinrent bientôt vassaux de cette puissance. Les peuples des vallées forestières dévoient aussi à leur tour subir le joug de sa souveraineté. En 1300 il leur envoya des négociateurs adroits, les barons de Lichtenberg et d’^Ochsenstein, pour les gagner par des promesses fallacieuses et les amener par persuasion à renoncer à la sauvegarde de l’empire et à reconnoitre pour leur protecteurs héréditaires les ducs d’Autriche sans aucune restriction. IVIais les hommes libres de trois

vallées repoussèrent unanimement ces insinuations et chargèrent ces envoyés de supplier l’empereur de ne pas les priver de sa protection impériale et de ne pas les séparer de l’empire. Cette réponse inattendue courrouça tellement Albert qu’il ne dissimula plus ses pro^ jets et ordonna tout de suite à ses baillifs de Lucerne et de Rottenburg, de ne plus administrer la justice criminelle dans ces vallées au nom de l’empire, mais de par l’autorité de l’Autriche. Lorsque ensuite en 1303 les députés des vallées forestières, Werner d’Atting. hausen, Conrad Humm et "Winkelried se rendirent à Strasbourg, ainsi que les autres vassaux de l’empire, pour demander à l’empereur la corfirmation de leurs droits et franchises, Albert leur répondit: que bientôt il leur feroit proposer des changements dans leur constitution. Consternés de cette menace , dont ils pénétroient le but trop évident et craignant de ne plus pouvoir se soustraire au gouvernement des baillifs Autrichiens , les peuples forestiers envoyèrent bientôt à l’empereur une nouvelle députation pour le prier de leur établir un baillif au nom de l’empire. Cette demande leur fut aussitôt accordée, mais au lieu de conférer cét emploi , comme l’avoient fait ses prédécesseurs, à quelque seigneur puissant, qui ne se rendroit dans le pays que pour y exercer la justice criminelle de tems à autre, Albert^ leur donna pour gouverneurs Herrmann Gessler de Brunek, l’un de "ses vassaux et Berenger de Landenberg simple écuyer , mais d’une ancienne famille noble. Ceux-ci ne possédant eux -mêmes point de châteaux, résolurent de fixer leur domicile dans les

ro

vallées forestières. Landenbcrg s’établit à Sarnen dans le pays d’ünterwalden dans un château appartenant à l’empereur et Gessler ht bâtir un donjon près d’Altorf dans la vallée d’üry au village de Steeg, qu’il nomma, pbur narguer les habitants, Zwing-Ury, c’est à dire jaiig d’üry.

Ces baillifs impériaux signalèrent leur arrivée dans les paisibles vallées par une arrogance, une dureté inouie et par le mépris le plus affiché de toutes les anciennes coutumes. Se fondant sur le courroux d’Albert contre leurs subordonnés , ils se permirent des exactions insupportables, levèrent des contributions et des impôts arbitraires, punirent les plus légères fautes par les peines les plus sevères, telles que la prison perpétuelle et le bannissement, sacrifièrent tous les droits des particuliers, toutes les propriétés , à leur avarice et à leur cupidité et foulèrent aux pieds toutes les franchises des vallées forestières sans écouter aucune plainte , aucune représentation. Une pareille oppression dut naturellement exciter le dépit et le désespoir d’un peuple, qui, jusqu’alors, n’avoit pas connu l’esclavage et qui n’avoit éprouvé de la part des empereurs et de ses protecteurs que des faveurs et des distinctions honorables. Le mécontentement devint général dans tout le pays. Une nouvelle députation alla porter des plaintes au pied du trône contre les tyrans, qui les vexoient , mais elle ne fut point écoutée et n’obtint aucune justice.

'Le b aillif' impérial Ilerrmann Gessler et JFerner Staufacher.

Parmi les baillifs que Tempereur Albert avoît envoyé au nom de l’empire dans les Waldstâttc, Herrmann Gessler de Brunek étoit le plus puissant et tenoit le premier rang, parce qu’il étoit préposé aux deux vallées de Schwyz et d’Üry. Chargé par son maître de les amener à se soumettre à la souveraineté de l’Autriche, il s’en acquitta d’abord en leur prodiguant de fausses caresses et en les gouvernant avec douceur, mais bientôt il déploya un pouvoir arbitraire et une sévérité dont cks paisibles contrées n’avoit point encore vu d’exemples. Ces deux moyens ayant également manqué leur but auprès des loyaux habitants d’Üry, et de ceux de Schwyz, si jaloux de leur liberté, il rompit 'enfin toutes les bornes de Thumanité et du devoir et voulut arracher par la terreur et la cruauté, ce que sa ruse et sa rigidité n’avoient pu obtenir. Il rassembla dans ses châteaux forts d’Ury et de Kussnacht des troupes nombreuses de soldats mercenaires et d’archers insolents , prononça pour les délits des plus légers des sentences de bannissement ou de détention dispendieuse et déploya une autorité illimitée, et un orgueil élfréné dans ses actions ainsi que dans ses discours. Le bonheur et la tranquillité av oient fui ces malheureuses vallées,

naguères si fortunées et le peuple libre des Alpes frémissoit chaque jour des nouveaux attentats, auxquels il étoit exposé. Le tableau dont nous parlons en retrace un exemple.

À Steinen dans le pays de Schwyz, Werner StaufiPacher, fils du respectaole Landammann Rodolphe, jouissoit de la plus grande considération parmi ses concitoyens. 11 possédoit de la fortune et appartenoit à l’une de ces familles que Gessler nornmoit avec une dérision injurieuse, la noblesse parmi les paysans.

Stauffacher venoit de bâtir une nouvelle maison sur la route qui conduit de Steinen à Schwyz, à la place où l’on voit de nos jours une chapelle érigée en i4oo à la mémoire de ce libérateur de la Suisse. Gessler passant par là et voyant ce bâtiment, arrêta son cheval et demanda aux gens de sa suite, à qui appartenoit cette belle maison. Stauffacher qui se trouvoit sur la porte s’approche et lui répond modestement : cette maison dépend de mon roi votre seigneur et le mien , de qui je la tiens comme un fief. Gessler qui le haissoit déjà pour la considération dont il jouissoit et pour ses opinions libérales, répliqua avec une ironie amère : eh bien ! puisque je représente dans ce pays le roi mon seigneur et îiiaitre , je ne veux pas que vous autres paysans, vous bâtissiez des maisons neuves sans mon consentement, et je vous montrerai bientôt que vous n’étes pas maitres de faire ce qu’il vous plait. En disant cçs mots U s’éloigna. Werner profondément navré de cette menace arrogante, renferma sa douleur dans

son coeur ulcéré; mais sa femme s’en appercut bientôt et parvint par ses tendres caresses à obtenir sa confiance. Des qu’elle sut la cause de son chagrin, elle le consola; animée d’un généreux amour de la liberté, elle ranima son courage abattu, et lui conseilla d’aller trouver d'es hommes sages, courageux et discrets dans les autres vallées et de délibérer avec eux sur les moyens de délivrer la patrie du joug insupportable qui pesoit sur elle. Stauffacher suivit ces sages avis et se rendit le même soir à Ury chez son ami le respectable Walter Furst d’Attinghausen, que Jean de Muller dépeint dans son histoire de la Suisse, comme un noble distingué par sa sagesse, sa prudence, son expérience, son âge, sa bienfaisance et ses sentiments patriotiques. Bientôt ils s’associèrent plusieurs autres hommes courageux et prudents et concertèrent la délivrance de leur patrie, qu’ils exécutèrent peu de tems après.

Lorsque les hommes libres des trois vallées se réunirent au Grütli pour se lier sur la foi du serment, Werner Stauffacher étoit à la tête de ceux deSchwyz et lorsqu’on 1313 l’alliance des Waldstâtte fut concertée , ils lui conférèrent la dignité de Landammann ou chef de leur république.

Le valet du bailli f Landenherg exigeant d’Arnold Anderhalden de Melchtlial de lui livrer ses boeufs attelés à sa charrue.

Tandis que Gessler vexoit les pays d’Ury et de Schwyz , le second balllif impérial de Landenberg cxercoit les mêmes violences dans la vallée d’ünterwalden supérieure, qudl étoic chargé de gouverner.

Henri Anderhalden du Melchthal , veillard vénérable dont les cheveux avoient blanchi avec honneur, renommé pour sa loyauté, la pureté de ses moeurs et scs sentiments patriotiques, vivoit paisiblement dans l’héritage de ses pères, qu’il cultivoit avec son fils Arnold, jeune homme aussi brave que robuste. Celui-ci s’étoit rendu coupable d’un léger délit, peutêtre de quelque discours imprudent et s’étoit attiré la haine du baillif, déjà irrité de l’aisance dont joiiissoit cette heureuse famille. Sans autre forme de procès, sans avoir entendu la justification du prévenu, Landenberg envoya un de ses valets dans la demeure d’Henri pour s emparer d’une paire de ses plus beaux, boeufs, avec lesquels Arnold étoit occupé à labourer. Le vieillard demande au moins un délai, une procédure, un terme pour que son fils puisse produire ses moyens de défense, mais l’archer lui répond: si les paysans veulent manger du pain, il faut qu’ils s’attelent eux- mêmes à leur charrue.

En disant ces mots, le valet veut user de violence pour emmener les boeufs , mais le jeune -cultivateur se défend, le renverse d’un coup de verge et lui casse un doigt de la main. Le père éifrayé de la vivacité de son fils et craignant la vengeance du baillifi lui conseille de prendre la fuite et de se réfugier dans le pays d’Ury. Landenberg furieux fait comparoitre devant lui le malhereux père, à la place de son fils, lui fait impitoyablement crever les yeux et confisque tous ses biens. Cette horrible barbarie fut bientôt connue dans tout de pays des Alpes et enflamma d’autant plus la vengeance des peuples contre ses tyrans inhumains.

Conrad Baumgarten d Alzellen^ tuant h lieutenant de Landenberg JVoljtnschïesaen dans le bain.

Gessler et Landenberg avoient dans plusieurs châteaux du pays des lieutenants, ou sous-baillifs; ainsi le premier avoit établi un châtelain au château de Schwanau, situé sur une île du lac de Lowerz, dans la vallée de Schwyz et le second avoit pour sousbaillif le seigneur de Wolfenschiessen , qui résidoit au château de Rozberg dans l’Unterwalden inférieur. Ces deux suppôts étoient dignes de leurs maîtres

et de remploi qu’ils cxerqoient. Le châtelain de Schwanau, homme luxurieux, ayant deshonoré la fille vertueuse d’un habitant d’Arth, fut égorgé par les frères de sa victime.

Le jeune chevalier de Wolfenschiessen, descendant d’une famille noble très considérée dans l’Unterwalden , mais tout aussi libertin que son collègue de Schwanau, appercut un jour sur les hauteurs d’Alzellen, en retournant d’Engelberg dans son château de Rozberg, une jeune et belle femme, épouse de Conrad Baumgarten, occupée à ramasser du foin. 11 descendit de cheval, s’approcha d’elle et ayant appris par ses discours que son mari étoit allé couper du bois dans la forêt, il lui ordonna de lui préparer un bain et lui fit d’autres propositions indécentes, qui allarmèrent sa vertu. Se voyant seule, sans piotection, vis-à-vis du chevalier, entouré de ses serviteurs, elle usa de dissimulation et le pria d’écarter sa suite pour épargner sa pudeur, puis elle rentre dans la maison , prépare le bain , et lorsque le chevalier y est entré, elle s’éloigne en lui promettan!: de revenir bientôt auprès de lui , mais dans le but de s’enfuir par une porte de derrière. Là elle rencontre son mari et lui fait part des insolentes propositions du baillif. Celui-ci animé d’un juste courroux, pénétre dans la chambre où se trouvoit Wolfenschiessen dans le bain et le tue d’un coup de hache. La femme éffrayée des suites de çctte action, conjure son mari de se mettre à l’abri, et il s’enfuit aussitôt dans le pays d’Ury où il trouva auprès de ses compatriotes unis pour conquérir leur délivrance,

protection et sûreté. Landenberg ayant appris le meurtre de son lieutenant, ne respira que vengeance et cruauté, mais craignant d’allumer le feu de la révolte dans tout le pays, il voulut attendre un tems plus favorable à ses sinistres projets, se borna à nommer un nouveau châtelain à Rozberg et aîjtorisa les parents de Wolfenschiessen à se venger eux-mêmes d’une manière sanglante. Cette famille généreuse, se tint tranquille et déplora la honte que ce jeune parent dégénéré avoir versé sur un nom respecté depuis des siècles.

Le hailVif Gessler faisant arborer un chapeau sur un pieu , dans le bourg d Alidorf,

Guillaume Tell abbattant dun coup darbalète une pomme placée sur la tête de son fils,

Le baillif Herrmann Gessler surpassoît tous ses collègues en méchanceté , en vexations arbitraires, mais aussi en ruse et en finesse dans le choix des

mayens pour parvenir à son but. Cependant de sinistres réflexions et des remords rempiissoient queiquefois son coeur bourrelé d’angoise, et de méfiance. Ce fut apparemment dans un de ces moments d’inquiétude, qu’il résolut de sonder l’opinion publique sur luimême et sur son administration par une mesure éclatante. Il fit élever un pieu sur la place du marché à Altdorf, y plaça un chapeau, et donna l’ordre que tous les passants eussent à le saluer en signe de respect et à s’incliner comme devant lui -même. Des archers furent postés auprès, pour épier leurs discours et leurs gestes et pour en faire rapport au baillif.

Les hommes libres du pays des Alpes ressentirent avec un profond dépit cette nouvelle insulte faite à leur liberté , mais déjà occupés de leurs projets de délivrance et craignant de se trahir trop tôt, ils se concertèrent de supporter encore quelques tems la présomption orgueilleuse de leur tyran* Un seul homme, Guillaume Tell deBürglen, gendre du brave Walter Fürst d’Attinghausen, ne partagea pas leur circonspection et voulut opposer une noble fierté à l’orgueil dérisoire du baillif.

Il passa devant le chapeau devenu symbole de l’esclavage et ne s’inclina pas. Gessler en fut' informé à l’instant même, et donna l’ordre de le saisir. Bientôt le baillif hypocrite inventa un moyen perfide, mais conciliatoire en apparence. li acquita Tell de la faute qu’il lui imputoit , sous la condition que ce jeune homme, renommé pour son habilité au tir de l’arbalète et le meilleur chasseur du pays,

abattroît d’un seul de coup de fiéchc, en sa présence, une pomme placée sur la tête de son propre fils.

En vain le tendre père supplia de ne pas l’exposer à une épreuve aussi cruelle, qui compromettoit la vie de son enfant; en vain ses amis et tout le peuple d’Ury se joignirent à ses supplications, Gessler y ré* pondit par de violentes menaces et Tell se vit contraint à risquer de tuer son fils. Mais la main toute puissante de la providence dirigea son bras et il abattit la pomme sans blesser son enfant.

Les acclamations de tout le peuple célébrèrent son bonheur; Gessler déconcerté meditoit une nouvelle vengeance , lorsqu’il apperqut un second trait dans le carquois du vainqueur. Il lui demanda brusquement , à quoi cette flèche étoit destinée. Tell hésita un instant, mais se voyant de nouveau menacé, il déclare d’un ton mâle et résolu, que cette seconde flèche auroit été dirigée sur le baillif, s’il avoit eu le malheur de frapper son fils. Aussitôt Gessler le fit charger de fers et ordonna de le conduire, dès le même soir, comme prisonnier dans son donjon de Kussnacht. lui- même monta avec son escorte la barque qui emmenoit son captif. A peine embarqués à Fluelen, le vent du midi soufiant avec sa violence accoutumée, se déchaîna des gorges du Gotthard et excita sur le lac des 4 cantons une tempête épouvantable, qui menacoit de pousser l’esquif du baillif contre les rochers innaccessibles qui le bordent dans ces parages.

Dans ce danger éminent Gessler eut recours à Tell, connu pour le plus habile batelier de la contrée.

Il le fait débarrasser de ses chaînes et lui confie le gouvernail. Tell met en oeuvre toutes ses forces et dirige le bateau, en évitant les récifs dont les côtes sont hérissées, sur un plateau de TAxenbevg qui avance dans le lac. Soudain il s’empare de l’arbalète et du carquois d’un des archers et d’un saut agile , il s’élance sur ce rocher , en repoussant du pied la barque au milieu des vagues écumantes. Il escalade les rçchers éscarpés de la montagne, disparoit comme un éclair aux yeux de ses persécuteurs et se rend par des sentiers presqu’impraticables dans le pays de Schwyz vers Kussnacht. Cependant Gessler échappé aux fureurs de l’orage, débarque à Brunnen , y monte à cheval et prend aussi par Arth la route de son château de Kussnacht. Il y touchoit déjà lorsque Tell qui l’avoit devancé et s’étoit caché dans les broussailles au dessus du chemin creux qui y aboutit, lui lance un trait d’ar* balète, le perce et lui ote la vie. Ainsi finit le premier et le dernier oaillif d’Ury.

Depuis lors (en 1307) Tell vécut encore 47 ans et périt en 1354 dans l’inondation, qui ravagea son village de Bürglen. Deux chapelles sont consacrées à sa mémoire; l’une, sur le promontoire de l’Axenberg où il sauta hors du bâteau ; l’autre, à l’issue du chemin creux près de Kussnacht où Gessler fut immolé à sa vengeance.

. fValter Fiirst^ Werner Stauf fâcher et Jrnold Anderhalden de Melchthal prêtant le serment d'alliance entre leurs trois cantons,

La sévérité brutale et arbitraire de Gesslcr et dei Landenberg, les excès Criminels de leurs lieutenants à Rozberg et Schvvanau, avoient en peu de tcms tellement détruit toute espèce de bonheur public et domestique chez -le peuple libéral et vertueux qu’ils gouvcrnoient, et tellement exaspéré son ressentiment, que bientôt le désir et l’impatience de secouer ce joug, se répandirent généralement dans tout le pays. C’est dans de pareilles dispositions que se réunirent les trois hommes qui dévoient sauver leur patrie opprimée. Werner Stauffacher se rendit, ainsi qu’on l’a vu plus haut chez son ami Walter Fürst d’Attinghausen, pour délibérer avec lui sur les moyens de faire cesser les maux qui pesoient sur leurs vallées. Il y trouva le jeune Arnold Anderhalden, que Walter Fürst avoit accueilli et cache dans sa maison, depuis sa fuite d’Unterwalden. Animés du même esprit, du même courage, du même ressentiment, ils prirent entr’eux la ferme résolution de tout oser, de tout entreprendre pour prévenir la ruine totale dont leur patrie étoit menacée, mais ils voulurent auparavant sonder les sentimens de leurs

parents et de leurs amis et s’associer des partisans dévoués dans toutes les vallées des Waldstàtte. Ils. choisirent pour le lieu de leur rassemblement une prairie solitaire , nommée le Grüttli au bord du lac non loin des frontières, entre le territoire d’üry et celui d’ünterwalden. C’est là qu’ils se réunissoient quelques fois de nuit pour délibérer sur leurs projets. Enfin la veille de la St. Martin, le 8. novembre 1307. Fürst, Anderhalden et Stauffacher s’y rendirent, chacun accompagné de quelques hommes courageux, au nombre de 33. Ces hommes libres jurèrent l’alliance la plus sacrée qui ait jamais été conclue en Suisse. Ib se promirent en se touchant tous dans la main : J, qu’aucun d’eux n’entreprendroit rien de son chef pour J, l’intérêt général, sans avoir consulté les autres, qu’ils ne „s’abandonneroient point, quils vivroient et mouiroient ,,dans l’union la plus parfaite et la plus intime; qu’ils ,jtravailleroient tous en commun , à maintenir les an- „ciens droits de leurs concitoyens opprimés dans les „trois vallées, de manière à ce que tout Suisse parjjticipât aux bienfaits de leur alliance. Ils jurèrent „de continuer à prêter au St. Empire Romain l’hommage jjqui lui étoit du; qu’ils ne soiistrairoient à la maison J, Habsbourg aucun de ses droits, de ses biens, ni de ,jses serfs; qu’ils ne verseroient le sang d’aucun des jjbaiilifs, ni de leurs valets, ni de leurs soldats, qu’ils „se borneroient à les renvoyer hors du pays ; qu’ils „maintiendroient la liberté qu’ils avoient hérité de fleurs pères , pour la transmettre] sans restriction à „leur postérité.^

Telles furent les bases de cette première ligue. Lorsqu’elles ‘ furent posées, Walter Fürst, W erner Staulfacher et Arnold Andeiialden levèrent les mains au ciel et se lièrent par un serment solennel, aü nom de Dieu et de tous les sainrs ; les autres confédérés le répétèrent de la même manière, puis ils se séparèrent et retournèrent chacun à leurs afiaires. Cependant Gessler ne devoit pas voir luire la première aurore de la liberté. Douze jours après la réunion du Grütli, il fut tué par Guillaume Tell, ainsi qu’on l’a vu plus haut. Cette action qui n’entroit point dans les vues des confédérés, les affligea et leur donna de nouvelles inquiétudes. Cependant ils dissimulèrent leur chagrin jusqu’au moment qu’ils avoient hxé à quelques semaines plus tard, pour agir en commun, f ^ S Ce fut le 1. janvier 1808, que commenta l’insurrection qui devoit ’ rendre la liberté à la Suisse et qui bientôt devint generale. La première explosion eut lieu dans le pays d’Unterwalden et fut dirigée contre le château de Rozberg. L’un des conjurés entretenoit une liaison amoureuse avec une des servantes du baillif, qu’il alloit visiter quelquefois de nuit.

La veille du jour de l’an , elle le fit monter dans le château au moyen d’une corde, qu’elle lui jetta, ainsi qu’elle l’avoit pratiqué plusieurs fois. Dès qu’il y fut, il y introduisit de la même manière vingt autres conjurés, qui s’étoient cachés dans les fossés. Une fois rassemblés dans l’intérieur du donjon, ils surprirent et saisirent le baillif, qui étoit sans armes ; s’emparèrent de ses gens et des gardes, et envoyèrent à la pointe du jour un messager à leurs amis

d’Obwalden pour leur communiquer la réussite dé leur entreprise.

Dans ce pays- là on avoit aussi déjà mis les mains à Toeuvre , en employant une ruse à peu prés pareille. Le matin, le baillif Landenbcrg descendant] de son château de Sarnen pour se rendre à réglise, rencontra une vingtaine d’hommes conduisant un troupeau de veaux, de chèvres et d’agneaux, et chargés de fromages et d’autre cadeaux, qu’ils avoient coutume d’offrir au baillif à chaque renouvellement d’année. Ravi de cette riche offrande, Landenberg leur ordonna de la conduire au château. À peine en curent ils passé la porte, que chacun d’eux tira de son sein un fer de lance, qu’il planta au bout de son bâton, et qu’ils donnèrent avec un cor le signal convenu à 30 de leurs compagnons, cachés dans la forêt voisine. Ceux-ci accururent armés , et se rendirent facilement les maîtres du château et de sa petite garnison. Landenberg en reçut la nouvelle, étant encore à l’église, et s’enfuit par les montagnes, mais il fut atteint à Alpnacht, où on l’embarqua sur le lac avec tous ses gens et tous ses effets, sans lui faire éprouver aucun mauvais traitement, en lui faisant seulement prêter serment qu’il ne rentreroit jamais dans le pays. Son lieutenant de Rezberg fut éconduit de la même manière.

À l’instant même les signaux furent donnés dans toute l’étendue des vallées d’Unterwalden ; le mouvement y devint général tout le peuple accourut des plaines et des montagnes et les odieux donjons furent incendiés et totalement détruits.

Les mêmes événements eurent lieu en même tems et à peu près de la même manière dans les pays d’Ury et de Schwytz. Le même jour vit tomber en ruine les châteaux Schwanau, de Kussnacht et celui de Zvving-Ury , qui n’étoit pas encore achevé.

Le même soir les messagers réciproques des trois Waldstâtte, porteurs de ces joyeuses nouvelles, se rencontrèrent sur le lac. Le dimanche suivant 7. janvier 1308 tous les hommes libres des trois vallées se réunirent et confirmèrent le serment fédéral du Grütli et la ligue sacrée, pour le terme de 10 ans.

C’est ainsi que se fit cette révolution, sans une goutte de sang répandu et sans aucune spoliation.

La ville de Lucerne avant son accession à la ligue des Waldstâtte , lorsqu'elle étoit en - guerre avec ces vallées et que des barques armées croisoient sur le lac, telles que la chaloupe nommée VOye^ qui est représentée sur ce tableau.

La ligue de trois cantons primitifs, pour se rendre indépendants de la maison d’Autriche, devoit naturellement mettre la ville de Lucerne , encore soumise à cette puissance, dans une position embarassante. Située sur leurs limites elle çntretenoit de

frequentes et nombreuses relations avec ses bons et anciens voisins d’Ury , Schwyz et ünterwalden et s’intéressoic à leurs destinées, mais étant ville impériale, uependante de 1 Autriche, elle etoit contrainte de prendre parti pour son souverain et de combattre -50US ses drapeaux les nouvelles républiques. À peine les événements du î. janvier 130S furent. ils connus, que les agents de l’Autriche défendirent aux Lucernois, par ordre spécial de l’empereur Albert, toute espèce de communications commerciales ou autres avec les peuples des cantons forestiers et que les rives du lac de Lucerne furent mises en état de siège. Cette ville devint une place d’armes pour les troupes impériales; elle fut obligée de prendre même à grands fraix une attitude guerrière pour se mettre h l’abri d’invasions et de surprises , en augmentant le nombre et l’étendue de ses fortifications. C’est à cette époque, que fut construit sur les bords du lac le château de Séeburg. Le lac lui-méme, ce moyen paisible de communication avec l’îtalie, se vit transformé en champ de bataille; les barques commerqantes qui le traversoient naguères, firent place à des chaloupes armées , qui se mettoient en embuscade dans les bayes, pour courir sur celles des ennemis, les piller et les détruire. Parmi les chaloupes que l’Autriche a voit équipée, se trou voit l’O y e, qui croisoit souvent jusque dans les parages des Waldstâtte. Dans une des ses courses nocturnes, les soldats autrichiens qui la montoient, tentèrent de s’approcher du rivage de Stanstad dans le canton d’Unterwalden et de s’en emparer par surprise. Favorisés par l’obscurité

et les brouillards, ils ctoient déjà parvenus au \ dessous de la tour qui défendoit ce petit port, mais ils furent apperçus à tems par les gardiens, qui y veilloient. Ceux ci donnèrent aussitôt les signaux convenus pour appeller le peuple du voisinage à leur secours. En même tems ils lancèrent du haut de la tour une énorme meule de moulin, .sur la barque ennemie qui fut brisée. L’équipage ne put se sauver et tomba sous les coups du peuple, accouru en foule. Une barque d’üry, nommée lè Renard, survenue pendant le combat, acheva sa dé. faite. Ceux qui échappèrent à la mort furent faits prisonniers , mais ils furent échangés à l’occasion d’une trêve qui fut conclue bientôt après,

La position fâcheuse dans laquelle se tronvoit Lucerne au milieu de ces troubles , devint encore plus dangereuse, lorsque la guerre entre l’Autriche et les Waldstâtte éclata avec toute sa furie et après la défaite de la première à Morgarten-en 1315. Son ^ territoire fut sans cesse exposé à de frequentes çt sanglantes incursions de la part des Suisses. Cepèndant l’ancien attachement mutuel entre ceux-ci et les Lucernois, fondé sur leurs nombreux rapports de voisinage se reveilloit souvent. Ils firent réciproquement plusieurs tentatives de rapprochement et conclurent même en 1316 une espèce de traité, par le* quel ils se promettoient de vuider leurs différeris à l’amiable. Cependant Lucerne éprouvoit aussi dans son intérieur un état de souffrance très pénible. Non seulement sa population avoit diminué, le numéraire avoit disparu, toute espèce de commerce et

d’industrie y avoit cessé, mais elle étoit encore vexée par le gouvernement autrichien et ses agents , qui y exerqoient toutes sortes d’oppressions, d’extorsions et d’injustices. Les représentations du magistrat et de la bourgeoisie auprès de l’empereur, n’étoient point écoutées, et n’obtenoient pour réponse que des in* jures et des menaces.

Une conduite aussi tyrannique devoit exciter au plus haut point le dépit et le mécontentement des citoyens. Ils étoient cependant divisés entr’eux, de parti et de sentiments;, une partie des conseils, composée de nobles et des vassaux de l’Autriche, temporisoit, exhortoit la bourgeoisie à la patience, mais la majorité de celle-ci penchoit du côté des Waldstatte. Bientôt la dissention s’alluma e*ntre ces deux factions et excita plusieurs fois de violentes querelles, qui dégénérèrent même en voyes de fait, que l’autorité des magistrats ne put pas toujours réprimer. Des associations particulières se formèrent alors parmi les citoyens pour le maintien non seulement de la tranquillité et de l’ordre dans la ville, mais aussi pour celui de ses droits et franchises. Comme dans ces espèces de fédérations, les droits de l’Autriche étoient expressément réservés, le gou. vernement et ses partisans ne purent pas s’y opposer, quoiqu’il ne fut- pas difficile d’y remarquer la tendance évidente à se rapprocher de la ligue des *Waldstâtte, qui en formoit la base, et comme toute la -bourgeoisie finit par y prendre part, il eut été dangereux d’y mettre des entraves.

Un envoyé de Lucerne demandant aux cantons primitifs une trêve, qui lui est accordée.

Accession de Lucerne à la ligue des IValdstâtte ; convention conclue et jurée à ce sujet.

Loin de chercher à calmer les esprits agités des Lucernois par uiie administration plus douce et plus équitable, le gouvernement autrichien, particulièrement les baillifs de Rothenburg, dignes émules de Gessler, les irritoient toujours davantage , en attaquant ou en usurpant leurs droits, en se mêlant, sous divers prétextes, dans les affaires intérieures de la commune. Cest ainsi qu’en 1330 la bourgeoisie fut contrainte à céder aux ducs d’Autriche, le droit de nommer elle -meme son avoyer et privée de celui d’élire les membres des conseils, qui furent autorisés à se complettcr eux mêmes , toutes fois sous Tappro. bation et la confirmation du baillif de Rothenburg.

- La ville de Lucerne avoit envoyé un corps de troupes

au duc d’Autriche dans la guerre qu’il soutenoit contre rempereur Louis, malgré le privilège dt>nt elle jouissoit , de n’en pas faire marcher hors des limites de son territoire. Après la paix, la paye de ces soldats leur fut refusée , quoiqu’elle leur eut été promise. La commune avoit avancé à plusieurs occasions, des sommes aux baillifs et ne put en obtenir le-renibours. Toutes les représentations qu’elle fit à cet egard furent repoussées sous des prétextes frivoles. Loin d’alléger son sort, les .droits de péage, les impôts sur les boissons furent augmentés sans son consentement, et on la forqa à donner cours à de mauvaises monnoyes étrangères.

Tant de tyrannie lassa enfin la patience des citoyens, même celle du parti de l’Autriche ; la fermentation qui couvoit sous la cendre éclata de toutes parts. La bourgeoisie opposa une résistance ouverte. Le peuple se rassembla et prit presqu’unanimeinent la résolution de demander aux trois cantons primitifs une trêve de 20 ans, en 1331. Des messagers furent a l’instant dépêchés avec cette proposition, qui fut acceptée. Les ducs d’Autriche et leurs partisans furent consternés de cette démarche faite à leur insqu et contre leur gré. Ils cherchèrent à en arrêter les éffets, soit de force , soit de ruse. La ville requt du gouver- nement l’ordre de renoncer au traité, qü’elle venoit de conclure et bientôt après arrivèrent des délégués de l’empereur, chargés de. ramener les bourgeois à la soumission par des caresses ou des menaces. Mais aucun.de ces moyens ne réussit; les Lucernois res-* tèrent fermes dans, leur résodution. ,

Alors les partisans les pUis zélés ce rAiirrîche formèrent le sinistre projet de s’emparer à i’improviste" de la ville et des principaux chefs de la bourgeoisie. Ils s’y ménagèrent des intelligences au moyen desquelles les portes dévoient être ouvertes pendant la nuit au baillif de Rothenburg , le seigneur de Ramschwag. Le plan fut trahi, les bourgeois en furent informés, coururent aux armes et garnirent les issues de la ville, qui étoient menacées. Lorsque bientôt après, le baillif se présenta devant les portes avec quelques centaines de guerriers , on lui permit d’entrer avec une foible escorte, mais on se refusa avec courage et fermeté , à introduire ses troupes. Honteux d’avoir échoué, intimidé par l’attituJe imposante de la bour. geoisie, Ramschwag ne resta à Lucerne que cette nuit là et repartit à l’aube du jour, emmenant avec lu^ les chefs du parti autrichien.

À peine se fut- il éloigné que tout le peuple se rassembla et prit unanimement la résolution de transformer la trêve de 20 ans , qu’elle avoit conclue avec les Waldstâtte, en une alliance perpétuelle avec ces républiques et d’accéder à leur fédération. Ce voeu prononcé solemnellenient, fut transmis par des courriers aux cantons primitifs, qui bientôt envoyèrent à Lucerne leurs premiers magistrats, pour admettre cette ville dans la ligue éternelle. Cette alliance fut resserrée par le lien d’un serment, pieté le samedi avant la St. Martin de l’an 1332 et prit le titre de ligue des 4 Waldstâtte , dans laquelle les trois cantons primitif? accordèrent a Lucerne le premier rang.

Tels furent les fondements de la liberté de la Suisse. Cette révolution suscitée par la violence et le malheur, commencée avec prhdence et loyauté, consommée avec courage, mais avec modération et loyauté, ne fut souillée par aucune injustice; aucun devoir ne fut blessé, aucune propriété ne fut Jézée et le premier acte de la nouvelle fédération , portant Tempreinte de la crainte de Dieu la plus pure, fut de consacrer les droits des ducs d’Autriche et ceux de l’empire. Le traité conclu sous l’invocation du toutpuissant, réservoit expressément ces droits et stipuloit que le gouvernement de la ville conserveroit les mêmes formes ; que les usages et coutumes des trois vallées seroient maintenus ; que personne ne seroit favorisé devant les tribunaux en faveur de la ligue; qu’aucune de 4 républiques ne pourroit se lier par quelque serment ou traité vis-à-vis d’un étranger, sans le consentement des autres; que si l’une d’elle venoit à être attaquée, elles se prêteroient un secours mutuel en corps et biens , et à leurs propres dépens etc.

Vengeances des baillifs autrichiens^ particulièrement du seigneur de Thorberg contre les Lucernoïs.

Complot de massacrer les bourgeois âc Lucerne^ découvert par un petit mendiant,

La nouvelle de l’admission de la ville de Lucerne dans la confédération excita au plus haut point le courroux de TAutriche et de ses agents. Aussitôt la guerre fut déclarée à la ligue des Waldstattej dans toutes les provinces autrichiennes voisines, l’ordre fut donné de traiter les Lucernois et leur territoire en ennemis, de saisir par tout leurs biens et de dévaster leurs propriétés. Leurs frontières furent bloquées par de nombreux corps de troupes , afin de couper toute communication , toute importation de vivres dans la ville. En conséquence les nobles d’Argovie et de la Thurgôvie, vassaux de l’Autriche, formèrent des corps de partisans et vinrent ravager, piller, incendier tout autour de cette mal. heureuse cité , même jusque dans sa banlieue»

On vouloit ainsi punir les Lucernois et les force? à rentrer sous le joug. Mais ces attaques et ces provocations ne firent qu’animer leur courage et enflammer leur résistance. Ils entreprirent euxiliémes en 1333 de concert avec leurs confédérés, une" expédition en A.rgovie pour se venger et se récupérer de leurs pertes. Mais leur plan ayant été trahi au baillif de Rothenburg, il se mit en. marche /pour les arrêter. Il surprit en eflFet un petit corps de Lucernois , qui s’étoit écarté de la troupe princ’pale et marchoit en désordre, sur les hauteurs de Buchenas, le dispersa et tua plus de 50 bourgeois de la ville. Mais le lendemain, ayant été renforcés par 200 hommes de Schwyz , ceux-ci prirent leur revanche en offrant eux- mêmes la bataille et en mettant en fuite l’ennemi avec une perte de 200 hommes et de 28 cavaliers.

Cependant il existoit encore à Lucerne un certain nombre de partisans de l’Autriche, mécontents du nouvel ordre de choses, les uns par intérêt , d’autres par des scrupules religieux. Us trouvoient un appuidans le baillif de Rothenburg, auquel ils rappoitoient tout ce qui se passoit dans l’intérieur de la ville et qui entretenoit leur mécontentement. Il trama enfin avec eux le complot d’égorger tous les bourgeois du parti fédéral et de s’emparer de la ville , dont les portes lui seroient ouvertes pendant la nuit. La veille du 30 Juin 133 3 fut fixée pour l’exécution de ce sinistre dessein. Peu avant minuit les conjurés dévoient se rassembler sous une arcade peu fréquentée au bord du lac, en même tems qu’un corps de troupes

«autrichiennes s’approcherolt des murs par des chemins détournés. Déjà la plus part des traicres y étoient réunis au rendez-vous, lorsqu’un petit mendiant vint à passer par là et vit avec surprise un pareil rassemblement à une heure aussi avancée. Les conjurés l’appercurent, l’arrêtèrent, mais le relâchèrent bientôt, en lui faisant prêter serment de ne révéler à personne ce qu’il avoit vu et entendu. L’enmnt effrayé s’éloigne et aperçoit encore de la lumière dans le cabaret de la tribu des bouchers ; il y entre et y trouve plusieurs bourgeois buvant et jouant. N’osant s’addresser à aucun d’eux , pour ne pas vio]er son* serment , il se cache derrière le fourneau et raconte à haute voix aux murailles, ce dont il vient d’étre témoin. Ce singulier monologue réveille l’attention des buveurs , ils soupqonnent quelque trahison et courent avertir sans bruit i’avoyer et leurs autres concitoyens. £n peu de minutes toute la ville est en mouvement, les bonrgeois sous les armes ; les gardes des portes sont renforcées et: confiées à des hommes affidés; les conjurés sont, surpris, entourés dans leur repaire et conduits eu prison. La même nuit des messagers sont envoyés dans les "Waldstatte et ramènent des le lendemain -300 auxiliaires. Les autrichiens postés hors des murs après avoir attendu vainement l’ouverture dés portes, se doutèrent que le complot avoit manqué et c’en retournèrent confus et pleins de dépit. Après une courte détention, les conjurés fuient relâchés et punis légèrement sur l’intercession des Waldstàtten. On se contenta de les livrer à la honte et au mépris public. À cette occasion le peu de magistrats

encore dévoués à TAutriche furent éxclus des conseils, dont le nombre fut porté à 300. La constitution fut rétablie sur le même pied où elle étoit avant les restrictions que l’autorité autrichienne y avoit ap- , portées et l’on ordonna une procession annuelle en mémoire de l’heureux événement, par lequel Lucerne avoit échappé à de si grands malheurs. La même année les habitants d’üry défi ont complettement h noblesse de la Rhétie et les soldats de l’abbé de Dissentis, qui occupoient par ordre de l’empereur les défilés du St. Gotthard, pour intercepter aux Suisses leurs communications avec l’îtalie.

Cependant l’année suivante 13 34 les ducs Albert et Otton d’Autriche^ peut-être épuisés par les guerres précédentes , peut - être aussi touchés de la conduite loyale et modeste des confédérés, parurent adopter des sentimens plus modérés à leur égard. Ils se prêtèrent à des négociations pour conclure une paix générale. Ils consentirent à ce que leurs différens avec Lucerne, fussent soumis par l’empereur à la décision de neuf arbitres choisis dans les villes de Basic, Zurich et Berne. Ceux-ci commencèrent par établir une trêve entre les parties belligérantes, et prononcèrent en suite: que la ligue perpétuelle des cantons devoit être reconnue et respectée, que les réclamations de Lucerne contre l’Autriche pour leurs anciens armements en sa faveur, seroient regardées comme éteintes et que les droits de cette maison sur les Waldstâtte seroient examinés, réglés et confirmés d’après les anciens documents par des commissaires impartiaux. Le duc Otton écrivit même

aux conseils et à la bourgeoisie de Lucerne une lettre remplie de témoignages de sa bienveillance.

Cette renonciation procura . à Lucerne quelques années de tranquillité, pendant lesquelles ses citoyens oubliant leurs anciens griefs, payèrent consciencieusement à l’Autriche toutes les redevances aux quelleselle avoit droit dans leur territoire. Cependant il régnoit toujours entr’eux une méfiance sourde, qu’attiroient des ennemis intriguants et implacables. La ligue étoit toujours considérée comme illégitime par l’Autriche et ses adhérents, qui ne se résignoient à la tolérer qu’autant que la force des circonstances l’exigeoit. Il seroit trop long de rapporter ici toutes les menées, les injustes prétentions, les plaintes •. mal fondées, qui furent tentées dans le but de déchirer la confédération et de soumettre de nouveau Lucerne à l’ahcienne tyrannie. Les magistrats de cette ville ne pouvoient qu’à peine et par des ordonnances sévères et souvent renouvellées, comprimer le feu de la discorde, qui couvoit encore sous la cendre dans l’intérieur des murs et y maintenir l’ordre* De ce nombre fut une loi contre les conspirations^ et la révolte, promulguée et sanctionnée sous la foi du serment par toute la commune rassemblée en 1343 , à la suite d’un nouveau comjÜot, qui devoit éclater le 2 5. juillet de cette même année et qui fut heureusement déjoué. Dans cette circonstance, la commune fit encore preuve de cette modération et de cette longanimité, qui lui concilioit l’estime et l’admiration même de scs ennemis les plus acharnés , en accordant le pardon aux conjurés.

Cette coupable tentative ftit la dernière dont les annales de la ville de Lucerne soyent souillées. Dèslors au moins la paix et la concorde régnèrent entre ses citoyens. Ils travaillèrent tous d’un commun accord à consolider la liberté de leur patrie.

Ce fut aussi dans ce période , que la prospérité de Lucerne reprit un nouvel essor. Sa population s’augmenta par l’admission d’un grand nombre de nouveaux bourgeois et plusieurs établissements publics dont il a déjà été parlé plus haut, prirent naissance.

Incendie de la ville de Lucerne.

Procession annuelle ordonnée à cette occasion.

Lucerne essuya en 1S40 un grand incendie occa. sionné par une imprudence. Une grande partie de la ville devint d’autant plus vite, la proye des flammes, qu’elle contenoit encore beaucoup de maisons en bois et que les rues étoient fort étroites^ La lueur du feu qui resplendissoit au loin, attira de toutes parts

des secours. C^est ainsi que plusieurs barques du canton d’Unterwalden arrivèrent en Vâre dans ce but charitable. Mais les Lucernois avoient à cette époque un différend avec ce canton , au su’et de la propriété d’un pâturage de montagnes , et se méfièrent de la quantité d’hommes forts et robustes de cette vallée, qui s’approchoienc de leurs murs. C’est pourquoi on leur demanda avant de les laisser débarquer, dans quelle intention ils venoient? Ces honnêtes confédérés , consternés de ce qu’on pouvoit les soupçonner de vues perfide , répondirent les larmes aux yeux: ,jChers voisins et alliés, votre malheur

jjCst le nôtre, nous venons ici pour vous secourir, },pour vous sauver, vous, vos femmes, vos enfants, „vos biens, tant .qu’il sera en notre pouvoir ; pour jjVous aider au péril de notre vie, à anéter l’incendie 5, qui dévore vos maisons, comme si c’étoient les j;nôtres.“ Les Lucernois confus et touchés les accueillirent avec reconnaissance. Mais le feu commeneoit déjà à se calmer et l’assistance de ces bons voisins devint inutile. On leur offrit des rafraichisscments et on les renvoya avec des cadeaux, oubliant les anciennes querelles , qui furent bientôt terminées à l’amiable.

Cependant les citoyens de Lucerne résolurent de célébrer par un acte religieux la mémoire de ce malheureux événement, et d’envoyer chaque année trois députés à Rome , faire un pèlerinage au tombeau des saints apôtres St. Pierre et St. Paul. Mais ces voyages devinrent trop dispendieux pour une commune éprouvée par tant de malheurs. Elle obtint

donc du pape de les remplacer par une fête annuelle et religieuse, qui devoit durer pendant trois jours et et commencer la veille de l’Annonciation par une grande procession tout autour de la ville. Cette dévotion a été observée avec une grande exactidude jusqu’au tems les plus récents. Depuis lors Lucerne a éprouvé encore d’autres incendies, mais aucun ne fut aussi désastreux que celui dont on vient de parler.

DestructioJi du Château de Neu- Habsburg.

P armi les nombreux châteaux qui couvroient les bords du lac de Lucerne et la contrée avoisinante, se distinguoit celui de Ncu- Habsburg , situé sur une colline élevée nommée le Ramenfluh. Il avoit probablement été construit par le comte Werner de Habsburg , évêque de Strasbourg ou par son frère le comte Radbot , véritables souches de cette puissante maison, et donnoit aux vastes possessions qui l’entouroient et qui en dépendoient le titre de comté. Plusieurs anciens comtes de Habsburg y établirent leur résidence d’été, entr’autres l’empereur Rodolphe avant son avènement et lorsqu’il étoit encore capitaine protecteur des trois vallées forestières.

Il aimoit ce séjour et le visita encore plusieurs fois, depuis qu’il fut monté sur le trône impérial,

loi

accompagné de son confesseur et principal conseiller Henri d’Isni , père gardien de recoüets , qu’il fit nommer dans la suite évêque de Baie, puis archevêque de Mayence.

Dans ces occasions il ne manquoit pas de se rendre à Lucerne, à laquelle il accordoit une prédilection particulière et qu’il combloit toujours de nouvelles faveurs. Après sa mort et pendant les guerres entre les Waldstâtte et ses successeurs, Neu-Habsburg resta long-tems désert, et servit dans la suite plusieurs fois de lieu de rassemblement aux troupes autrichiennes contre la nouvelle confédération.

Lorsqu’eiî 1352 la guerre se ralluma entre cellc-cî et l’Autriche, à l’occasion de l’accession de Zurich à la ligue et lors qu’un coips d’autrichiens incendia et pilla le bourg de Kussnacht, les Suisses résolurent de venger cette injure sur les propriétés de leur ennemi et de ses adhérents ; ils attaquèrent le château de Neu-Habsburg et s’en rendirent les niaitres par capitulation, après jun siège de 10 jours. Bientôt après ils le rasèrent, ainsi que la plupart des châteaux voisins. Les ruines qui ont résisté aux atteintes des siècles écoulés depuis lors, attestent l’étendue et la force Neu-Habsburg. Une tour à moitié écroulée reste seule debout comme un monument de la fragilité des grandeurs humaines. Cependant les Suisses qui respectoient toujours les droits légitimés et les propriétés de leurs ennemis, laissèrent l’Autriche en pleine jouissance de la jurisdiction et des redevances de la seigneurie qui en dépendoit, se bornant à détruire le donjon , dont le voisinage menaqoit leu?

sûreté et leur liberté. En 1370 le duc Léopold vendit ce comté au chevalier de Tottikon , et la ville de Lucerne l’acheta en î4o6 de? descendants de ce dernier. Elle en forma un bailliage, en y joignant plusieurs villages et jurisdictions voisines , qu’elle avoit acquis soit de la meme manière , soit en donnant le droit de bourgeoisie aux nobles auxquels elles appartenoient.

Défaites des Anglais à Buttisholz^

Ce fut peut-être moins le désir d’une réconciliation sincère , qui engagea les ducs d’Autriche à se rapprocher des Suisses et à conclure avec eux la trêve dont il a été parlé plus haut, que les embarras, dans lesqqels les jettoient les guerres qu’ils avoient à soutenir de toutes parts. Ainsi ils eurent à repousser en 13 75 une nouvelle querelle très dangereuse, que leur suscita Enguerrand duc de Coucy et comte de Soissons. Ce Prince réclamoit des ducs PArgovie et l’Alsace, comme dot de sa mère. Il recruta pour soutenir ses prétentions une armée de plus de 4o,ooo hommes de troupes aguerries, en Flandre, en Bourgogne et en Lorraine. Comme il étoit gendre du roi Edouard d’Angleterre, un nombre considérable d’Angloi? joignirent aussi ses drapeaux; de là sa troupe fut designée sous le nom d’Anglois, de

Bretons ou d^A r m a g n a C5. Le duc Léopold d’Autriche demanda aux Suisses des secours pour lui aider à soutenir cette guerre. Scs propositions eurent d’abord peu de succès auprès des peuples de Schwyz , d’Ury, d’Unterwalden et de Lucerne , qui déclarèrent vouloir se tenir sur la défensive. Les villes de Berne et de Zurich, dont le territoire ouvert de tous côtés étoit plus menacé d’une invasion que les pays des montagnes, consentirent à faire cause commune avec le duc. Cependant le seigneur de Coucy pénétra en Suisse au commencement de l’hiver, s’empara de Baie et s’avanqa jusques sur les bords de l’Aar, qu’il traversa. Il se rendit maitre de plusieurs châteaux . forts, pilla et ravagea toute la contrée jusques aux frontières de Zurich. Le duc Léopold éffrayé de ses progrès rapides, leva de nouvelles trouppes en Argovie et en Thurgovie , et renouvella ses instances auprès des confédérés avec plus de bonheur. Un corps de Lucernois se joignit aux Zuricois. Coucy traversa sans résistance les défilés de la Clus et vint prendre position au couvent de St. Urbain , comme on l’a vu plus haut. Alors les peuples d’Entlebuch et de Russwyl , craignant qu’il ne vint aussi porter la destruction dans leurs vallées , dont il étoit déjà si rapproché , prirent les armes et formèrent un corps de plus de mille hommes, pour s’en préserver, et garder leurs frontières. Une foule de jeunes, gens de Lucerne et d’Unterwalden , enflammés de l’ardeur de combattre , coururent se joindre à eux. En vain le magistrat de Lucerne voulant maintenir la neutralité concertée avec Schwyz, tenta de s’y opposer

et ordonna de fermer les portes. Les jeunes guerriers sautèrent par dessus les murs. L’armée d’Enguerrand avoit quitté St. Urbain et s’avancoit sur plusieurs colonnes, dont l’une se disposoit à camper- au nombre dè 3000 hommes , sur les hauteurs de Büttisholz. Les vaillants campagnards d’Entlebuch avec leurs alliés, les ■y attendoient; ils surprirent les avant-postes desAnglois, et défirent complètement ce petit corps 4’arméc, commandé par Enguerrand luLniémc, le 26. dec. 1375. Ceux qui échappèrent au carnage , prirent la fuite. Les Suisses couverts de gloire et d’un riche butin retournèrent dans leurs vallées, montés sur de superbes chevaux anglois, et revêtus de brillantes cuirasses. Les Anglois battus et confus se retirèrent sur St. Urbain par Willisau, qu’ils brûlèrent, ainsi que tous les villages qu’ils trouvèrent sur leur route et bientôt après Enguerrand évacua tout à fait l’Helvétic, en y laissant de sanglantes traces de sa présence désastresue, et il reconduisit en Alsace son armée à peu près fondue par ses défaites et par la famine.

Destruction du château et de la ville de Eottenburg.

J^e château de Rottcnburg, dans le voisinage de Lucerne, étoit encore entre les mains de l’Autriche, et le centre de son administration vexatoire dans la

contrée. Les baillifs inqiiiétoicnt sans cesse la commune de Lucerne, qui étoit l’objet de leur haine particulière. Le dernier , Hemmann de Grunenberg, avoit acheté de l’empereifr cette charge pour une somme considérable. Digne successeur de Ramschwag, il employoit les moyens les plus odieux pour nuire à la commune et à la ligue des Waldstatte. Il excita tellement le mécontentement et le courroux des Luceinois, qu’ils résolurent de se débarasser pour toujours d’un voisin aussi dangereux. En effet Grunenberg ayant haussé arbitrairement le tarif des péages, qu’il percevoir au nom de l’Autriche, un corps de bourgeois forma le projet de surprendre le château de Rottenburg et partit pour cette expédition le 28. décembre 1385, à l’inscu du magistrat. La plupart des habitants de Rottenburg étant rassemblés à l’église, pour célébrer la fête de leur patron, les assaillants éprouvèrent peu de résistance ; ils escaladèrent les murs de la ville, s’emparèrent du château qu’ils rasèrent, firent le bailiif prisonnier et le conduisirent a la frontière sans lui faire aucun mal. Tout cela fut l’oeuvre d’une journée. Les vainqueurs se partagèrent le butin , entr’autres les maisons de bois dont Rottenburg étoit bâti. Ils les démolirent et emportèrent les matériaux à Lucerne, où ils les employèrent à reconstruire plusieurs rues, qui n’avoiqnt pas été rétablies depuis l’incendie de 1340.

Cependant cette hostilité donna lieu à de nouveaux griefs de l’Autriche contre les Suisses et fut une des causes de la rupture de la trêve et du renouvellement de la guerre, qui se ralluma bientôt après.

et qui se termina par la bataille de Sempach. Dans le traité de paix qui s’ensuivit, la possession de Rottenburg et de ses dépendances fut allouée à la ville de Lucerne, qui l’a conservée jusqu’à nos jours. Fidèle à son système de générosité et de désintéressèment, la commune remboursa de son propre gré en 1396 au dernier baillif Hcmmann de Grunenberg, la somme qu’il avoit payée à l’empereur pour sa charge.

j4dmîss^n de Zurich , Claris , Zug et Berne dans la Confédération Suisse,

Cependant la ligue des Waldstâtte prenoit toujours plus de consistance et se resserroit davantage. Elle se renforqa bientôt de plusieurs nouveaux membres, exposés aux mêmes dangers et animés des mêmes sentimens.

L’antique ville de Zurich maintenoit depuis longtems. des rapports étroits d’amitié , de voisinage et de commerce avec les vallées forestières , qui déplaisoient a l’Autriche. Se voyant menacée d’une noLivélIe attaque de la part de cette puissance, divisée dans son intérieur par des factions, à peine échappée à une conspiration , qui avoit pour but d’égorger ses meilleurs citoyens , ses magistrats demandèrent à la ligue des Waldstatte, non seulement des secours, mais aussi l’admission dans leur confédération. Leurs propôsitions furent accueillies avec

empressement et bienveill ance et l’alliance fut conclue à la fin d’avril 1351 , sur le même pied que celle par laquelle Lucerne y avoit été admise 19 ans auparavant. L’accession de Zurich Fut la cause que bientôt la confédération acquit encore un nouveau membîe. Zurich tant par sa richesse que par sa position , comme place frontière , étoit d’une trop grande importance pour les ducs d’Autriche^ pour qu’ils ne vissent pas sa défection avec le plus grand déplaisir, fis rassemblèrent une armée pour la forcer à renoncer à cette nouvelle alliance, et pour empêcher que la confédération ne s’étendit davantage. Le duc Albert appella sous les armes ses vassaux et ses sujets en Helvétie. Tous lui obéirent à l’exception du peuple de Glaris , qui depuis longtems étoit mécontent de l’Autriche , et craignoit , après avoir aussi éprouvé de sa part quelques vexations arbitraires , que cette puissance ambitieuse ne cherchât à lui Oter les franchises dont il jouissoit encore. Les Glaronois alléguèrent leur constitution, qui ’ne les obligeoit à faire marcher des troupes , que lorsqu’il s’agissoit des intérêts de leur propre pays et ils les refusèrent, d’autant plus qu’ils n’avoient pas pu obtenir les rembours des fraix de l’expédition volontaire qu’ils avoient fait, ainsi que les Lucernois, à Colmar pour venir au secours des ducs contre l’empereur. Albert, qui connaissoit leurs dispositions peu fava. râbles, n’insista pas, mais résolut d’envoyer un corps de troupes à Glaris, dans le double but de tenir ses habitants en respect et d’inquiéter depuis là les cantons limitrophes d’Ury et de Schwyz , afin de

les empêcher de porter des secours aux Zuricois. La ligue pénétra son dessein et le prévint avant qu’il put être exécuté. Elle mit sur pied une petite armée qui occupa à l’improviste le pays de Claris au milieu de Thiver et fut reçue par les habitants, à bras ouverts. Le baiilif autrichien, haï pour sa dureté, s’en fuit dans le pays de Gaster. Les confédérés, après avoir conclu une paix éternelle avec les Giaronois, continuèrent leur marche sur Zurich et 200 hommes de ces derniers se joignirent à eux. IVlais dans l’hiver suivant en 1352 , le baiilif voulut s’emparer de nouveau de Claris par surprise et y rentra à la tête d’un corps de troupes nombreux et aguerri. Les braves habitants , informés de son projet, l’attendoient sur le Râtifeld et le défirent complètement, quoique en nombre inférieur. Luimême y perdit la vie avec plusieurs autres nobles. Tout de suite après cette victoire, des messagers furent envoyés aux confédérés pour demander l’admission de Claris dans la ligue, qui lui fut accordée avec empressement. Le pacte conclu à cet égard, semblable aux précédents, est daté du 4. juin 1352.

Bientôt après le pays et la ville de Zug entrèrent aussi dans la confédération. Pendant que les troup.S des Waldstâtte étoient à Zurich pour défendre cette place, le canton de Schwyz étoit menacé de la part des Autrichiens d’une attaque, qui devoit se faire sur Arth par le lac de Zug. Elles sentirent de quelle importance la ville de Zug , alors bien fortifiée, pouvoir être pour eux , par sa situation à l’entrée de leurs défilés et comme place d’armes, soit comme

amie, soit comme ennemie, et se proposèrent de s*en emparer. Ils savoient que dift’érentes factions déchiraient le pays, qui en dépendoit. La bourgeoisie’, étoit dévouée à l’Autriche, mais les paysans inclinoient pour les Waldstâtte. Celles-ci envoyèrent donc un corps de 2000 hommes des leurs et de 600 Zuricois pour investir la ville de Zug. À leur permière apparition tous les campagnards se joi.gnirent à eux «t leur adhérèrent. La ville demanda et obtint une trêve, qu’elle employa à envoyer des députés à Konigsfelden au duc Albert, pour lui demander de prompts secours. Mais celui-ci les reçut si froidement et leur répondit avec tant d’indifiérence et d’une manière si désobligeante, qu’hs revinrent consternés, et que la ville ouvrit ses portes aux confédérés le 27. juin 1352. Cette dém-.rche fut bientôt suivie de la demande de radmi'^sion dans la ligue. Après quelques négociations, qui ne furent pas de longue durée , Zug fut reçu au nombre des cantons par un traité signé à Lucerne, le mercredi après la St. Jean 1352.

La ville de Berne ne tarda pas à suivre cet exemple. Le souvenir de la généreuse, assistance, que lui avoient prété les peuples d’Ury, Schwyz et Unterwalden à la bataille de Laupen, avoit disposé tous les esprits en faveur de leur ligue. Inquiétée de la même manière par la noblesse, vexée par l’Autriche, elle se trouvoit dans la même position , à laquelle les cantons forestiers etoient parvenus à se soustraire. Dans ce moment elle se voyait contrainte par ses rapports avec l’Autriche, de prendre parti pour celle-ci.

contre scs amis des Waldstütte et de Zurich. Dans le but de l’éviter et pour se mettre à jamais à l’abri dépareilles obligations, elle entama des négociations avec la ligue. Des envoyés des deux côtés se réunirent à Lucerne, et furent bientôt d’accord sur l’accession de Berne à la confédération, qui fut conclue et signée le 6, mars 1353, sous les mêmes clauses que les précédentes, modifiée ainsi que les autres par les circonstances particulières de chacun des cantons. Berne obtint le second rang dans la ligue, Lucerne ayant déjà cédé le premier à Zurich et s’étoit range au troisième.

C’est ainsi que se forma la ligue des huit anciens cantons dans un période de 4.5 ans depuis l’expulsion des baillifs autrichiens , dans les vallées forestières. Un siècle s’écoula depuis lors avant qu’elle acquit de nouveaux confédérés. Un sentiment unanime de liberté et d’indépendance, le besoin d’opposer une forte et courageuse résistance à la présomption, à l’ambition et à la tyrannie de la maison d’Autriche et de la noblesse, donnèrent naissance à cette union et la cimentèrent. L’amour de la patrie et de la liberté fut le lien qui parvint à réunir des peuples si différents de caractère, de moeurs, de constitutions, de richesses et de puissance , des simples pâtres avec des citadins opulents, dans un faisceau indissoluble, resserré par la valeur, la piété, la modération, la générosité, la loyauté et toutes les vertus civiques.

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