SUR LA TOMBE DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE
Je reviens encore à vous , et j'y reviens pour la dernière fois et pour ne plus vous quitter, ô ma chère et malheureuse Julie ! vous qui ne m'aimiez plus , il est vrai , quand vous avez été délivrée du fardeau de la vie ; mais vous qui m'avez aimé , par qui du moins j'ai cru l'être ; vous à qui je dois quelques instants de bonheur et d'illusions ; vous enfin qui, par les anciennes expressions de votre tendresse , dont la mémoire m'est si douce encore , méritez plus la reconnaissance de mon cœur que tout ce qui respire autour de moi ; car vous m'avez du moins aimé quelques instants , et per-
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sonne ne m'aime ni ne m'aimera plus ; hélas ! pourquoi fautil que vous ne soyez plus que poussière et que cendre ! Laissez-moi croire , du moins , que cette cendre , toute froide qu'elle est , est moins insensible à mes larmes que tous les cœurs glacés qui m'environnent. Ah ! le véritable amour est sans doute bien caractérisé par ce vers charmant du Tasse :
Brama assai, poco spera e nulla chiede. Désire, a peu d'espoir, et ne demande rien.
Je ne saurais trop me redire ces mots de la romance d'Aspasie que je relis tous les jours :
Si réclamez sa douce fantaisie ,
Elle dira : ce Que ne l'inspirez- vous? »
Et, ce qui rendra mon malheur éternel , je n'espère plus retrouver dans aucun cœur ce que j'avais obtenu quelques moments du vôtre. La cruelle destinée qui me poursuit dès ma naissance, cette destinée affreuse qui m'a ôté jusqu'à l'amour de ma mère , qui m'a envié cette douceur de mes premières années , me ravit encore la consolation des dernières. 0 nature! ô destinée ! je me soumets à ce fatal arrêt de mon sort, comme une innocente et malheureuse victime ; je vois, avec Horace, la fatalité enfoncer ses clous de fer sur ma tête infortunée; je me plonge, tête baissée, dans le malheur qui m'environne de toutes parts , et qui semble prêt à m'engloutir.
En rentrant tous les jours dans ma triste et sombre retraite , si propre à l'état de mon cœur, je croirai voir écrites sur la porte les terribles paroles que le Dante a mises sur la porte de son enfer : ce Malheureux qui entrez ici, renoncez à l'espérance ! » Je serai tout entier au sentiment de mon malheur, au souvenir de ce que la mort m'a fait perdre ; ma dernière pensée sera pour vous , ma chère Julie , et tous les sentiments de ma vie vous auront pour objet. Que ne puisje en ce moment expirer sur ce tombeau que j'arrose de mes larmes , et dire comme Jonathas : « J'ai goûté un peu de miel et je meurs"" ! »
* D'Alembert pouvait pleurer Mlle de Lespinasse ; mais avait-il le droit de se plaindre d'elle? Voyez cette note d'un contemporain : <x Nous n'avons vu aucun portrait de M. d'Alembert qui fût bien
D'Alembert pouvait croire, que ne croit pas l'amour? que, dans l'excès de son zèle pour la vérité, Mlle de Lespinasse avait été plus loin que la vérité dans sa confession, comme pour se rattraper sur les mensonges de son cœur. Mais pour l'achever, le pauvre homme, Mlle de Lespinasse le nomma son exécuteur testamentaire, et, à ce titre, il fut obligé d'assister à l'inventaire, et à chaque pas, en ouvrant les armoires, les chiffonnières, les cassettes, d'entrer à vif dans le secret des trahisons de sa maîtresse.
Je ne veux pas refaire le roman de Mlle de Lespinasse avec M. de Mora et M. de Guibert. Ce roman est enterré
ressemblant, et cette ressemblance n'était pas facile à saisir; la forme de ses traits avait quelque chose de fort commun , et sa physionomie un caractère passablement indécis. UnLavater eût cependant aperçu dans les replis de son front, dans le mouvement inquiet de ses sourcils, dans la partie inférieure du nez tout à la fois gros et pointu, plusieurs traces d'une expression assez fortement prononcée. Il avait les yeux petits, mais le regard vif; la bouche grande, mais son sourire avait de la finesse, de l'amertume et je ne sais quoi d'impérieux. Ce qu'il était le plus aisé de démêler dans l'ensemble de sa figure, c'était l'habitude d'une attention pénétrante, l'originalité naïve d'une humeur moins triste qu'irascible et chagrine. Sa stature était petite et fluette, le son de sa voix si clair, si perçant, qu'on le soupçonnait beaucoup d'avoir été dispensé par la nature de faire à la philosophie le sacrifice cruel qu'Origène crut lui devoir. Tout Paris sut dans le temps la réponse d'un homme du monde à qui sa maîtresse s'efforçait de donner de la jalousie en faisant l'éloge le plus pompeux de toutes les qualités de notre philosophe ; ne trouvant plus d'exagération assez forte, elle finit par lui dire : « Oui, c'est un Dieu. — Ah! s'il était Dieu, madame, il commencerait par se faire homme.... » Son extérieur était de la plus extrême simplicité; il était presque toujours habillé, comme Jean-Jacques, de la tête aux pieds, d'une seule couleur; mais, les jours de cérémonie et de représentation académiques, il affectait de s'habiller, comme tout le monde, avec une perruque à bourse et un nœud de ruban à la Soubise. Ce n'est que dans les lieux oùàl pouvait se croire moins connu, qu'il n'était pas fâché sans doute de se distinguer par un costume particulier, devenu pour ainsi dire le manteau philosophique, manteau qui n'est pas toujours à l'abri du ridicule, mais qui ne laisse pas que d'avoir son prix, et dont l'usage est même assez commode. »