‹ Galerie du XVIIIe siècle (volume 3)Chapitre 3 sur 18 · PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

PHILOSOPHES

CREBILLON LE TRAGIQUE.

D'Alembert. — Madame de Pompadour. — Mercier. (1674-1762.)

Vers 1670, il existait à Dijon un notaire vaniteux, fier d'avance des titres de noblesse qu'il convoitait. Cet original s'appelait Melchior Jolyot; son père était cabaretier : mais, dès qu'il eut un peu d'argent, il se fit pourvoir de V office de maître clerc en chef de la chambre des comptes de Dijon, avec le titre de greffier d'icelle. L'année suivante, il acheta un petit fief abandonné et inconnu, le fief de Crébillon, à une lieue et demie de la ville. Son fils, Prosper iu a

Jolyot, avait alors vingt-deux ans; il étudiait en droit; il était sur le point d'être reçu avocat. Dès les premières années de son séjour à Paris , on voit qu'il s'appelait Prosper Jolyot de Crébillon. Ainsi l'anoblissement allait bon train dans la famille. Soixante ans après, un brave érudit de Dijon, J. B. Michaul, écrivait au président de Ruffey : « Samedi dernier (le 19 juin 1762), notre célèbre Crébillon fut enterré à Saint-Gervais ; on lui a donné dans ses billets de mort le titre à'écuyer ; mais ce qui me ijarait plus surprenant, c'est que le fils y ait pris celui de 'rnessire. » Crébillon le tragique avait fini par s'abuser lui-même sur sa noblesse imaginaire. Il écrivait, en 1761, au président de Brosse : « J'ai eu toujours si peu d'amour-propre pour mon origine, que j'ai négligé des connaissances assez flatteuses sur ce point. M. deRicacd, maître des comptes à Dijon, donna un jour à mon père deux titres qu'il avait trouvés. De ces deux titres, écrits en assez mauvais latin, l'un concernait un Jolyot , chambellan de Raoul, duc de Bourgogne ; l'autre, un Jolyot, chambellan de Philippe le Bon. Ces deux titres sont perdus. Je me souviens aussi d'avoir entendu dire dans ma jeunesse à de vieux habitants de Nuits, la patrie de mon père, qu'il y avait autrefois dans ces cantons des Jolyot, puissants seigneurs. » Vanité des vanités ! est-il possible que, sous le règne de Y Encyclopédie, Crébillon, grand seigneur par son génie, se soit bercé de ces chimères et

. de ces mensonges? car on doit à la vérité de dire que les Jolyot ont toujours été, depuis le xve siècle jusqu'à la fin du xvii% de braves cabaretiers, qui vendaient leur vin sans le falsifier, tel qu'ils le recueillaient des grappes noires et dorées des coteaux bourguignons.

Cependant Crébillon, voyant que sa noblesse n'était pas contestée, poussa l'aveuglement jusqu'à dire un jour

que sa famille portait d'azur à une aigle d'or, tenant en

son bec un lis naturel feuille et soutenu d'argent. Tout allait selon sa guise ; son fils s'allia à une des premières familles d'Angleterre par un mariage inattendu. Le vieux tragique put donc passer dans l'autre monde en pensant qu'il laisserait dans celui-ci un nom célèbre recueilli au grand livre héraldique de France. Mais voilà qu'un siècle après la création de cette noblesse de fantaisie qui ne s'appuyait sur rien de sérieux, comme la plupart des noblesses du xvme siècle, un savant qui n'avait rien à faire s'avisa de chercher la vérité ; il consacra à cette œuvre bizarre plusieurs années d'un temps précieux. A force de secouer la poussière des archives de Dijon et de Nuits, à force de feuilleter les minutes des notaires d'alentour, il parvint à retrouver l'arbre généalogique des Jolyot, Quelques-uns des plus glorieux furent des notaires; quelques autres, non pas les moins philosophes, furent cabaretiers. Ombre de Crébillon, pardonnez au savant qui a ainsi détruit ce brillant échafaudage de votre vanité * !

Prosper Jolyot de Crébillon naquit à Dijon le 13 février 1674; il étudia chez les jésuites, comme Corneille, comme Bossuet, comme Voltaire. On sait que les jésuites avaient, dans chaque collège, un registre secret où ils écrivaient sous le nom de chaque élève des notes en latin sur son esprit et son caractère. L'abbé d'Olivet transcrivit plus tard la note accordée à Crébillon : Puer ingeniosus, sed insignis nebulo. Les jésuites avaient chez eux des pédagogues qui abusaient un peu du droit de juger les écoliers. Crébillon était tout simplement un enfant enjoué, très-libre dans ses allures et dans ses paroles.

Son père, notaire et plus tard greffier en chef de la

* Révélations sur les deux Crébillon, par M. Amanton.

4 POETES , ROMANCIERS , FHILOSOPHES.

chambre des comptes de Dijon, voulant que sa famille s'illustrât dans la magistrature, destina son fils àlarobe, disant que le meilleur héritage qu'il eût à lui laisser était son exemple. Crébillon se résigna d'assez bonne grâce, décidé à passer à Paris une jeunesse orageuse tout en faisant son droit. Il vint donc à Paris, où il partagea son temps entre l'étude, les maîtresses et les spectacles. Dès qu'il fut avocat, il entra chez un procureur, ami de son père, qui l'accueillit fraternellement. On croirait que ce jeune homme, qui portait l'audace sur sa figure et le génie sur son front, reconnut son sexe comme Achille quand on lui montra des armes. Non-seulement il fallut l'avertir qu'il était poëte, mais encore il fallut le pousser dans l'arène malgré lui.

Les poètes ont beaucoup médit des procureurs, et ils ont eu raison. Cependant il faut rendre justice à l'un d'eux, le seul peut-être entre tous qui ait montré du goût pour la poésie. Le brave homme à qui Crébillon avait été confié remarqua avec une curiosité intelligente la singularité romanesque que conservait son élève en face du papier timbré. Crébillon travaillait peu, discutait souvent et se promenait beaucoup. Il passait ses matinées à lire des romans et ses soirées à en faire, des romans en action! les meilleurs sans contredit. Il menaçait d'avoir la jeunesse la plus orageuse de son temps. Il était bien, par là, du pays de Piron et de Rameau. Il y avait en lui je ne sais quelle franche gaieté, quel joyeux épanouissement, quelle aimable insouciance qui sentait bien son cru. Il avait respiré de bonne heure l'enivrant parfum du pampre bourguignon. Aussi il débuta par quelques chansons à boire, non pas à boire de l'eau, comme beaucoup de pâles chansons du temps. Le procureur, émerveillé de sa verve, lui conseilla, le croira-t-on? de devenir poëte tout à loisir.

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Crébillon avait vingt-sept ans; il refusa, disant qu'il ne se croyait pas le génie de la création ; que tout poëte est un dieu qui tient le chaos d'une main et la lumière de l'autre; que pour lui il n'avait qu'une mauvaise plume, destinée à défendre de mauvaises causes en mauvais style. Mais le procureur avait deviné qu'une étincelle de feu créateur enflammait déjà l'âme de Crébillon. « Ne vous défendez pas d'être poëte, lui disait-il souvent, cela est écrit sur votre front ; vos regards me l'ont dit mille fois ; il n'y a qu'un homme en France capable de continuer Racine : cet homme, c'est vous. » Crébillon se récria; cependant, demeuré seul à transcrire une requête au parlement, il se rappela la magie du théâtre, les grands tableaux, les beaux discours, les mots sublimes ; un mouvement d'inspiration le saisit ; quand le procureur rentra, il lui tendit la main et lui dit avec enthousiasme : « Vous m'avez montré le chemin et je pars. — N'allez pas si vite, lui dit le procureur; on n'improvise pas un chef-d'œuvre en trois semaines; demeurez ici paisiblement, comme si vous étiez toujours un clerc de procureur; mangez mon pain, buvez mon vin; quand l'œuvre sera faite, vous prendrez votre volée. »

Crébillon demeura donc à sa place; sur la table même où il écrivait des requêtes, il écrivit les cinq actes d'une tragédie barbare, la Mort de Brutus , où, voulant rehausser encore le caractère des Romains , il les fit, pour ainsi dire, marcher sur des échasses. Le procureur se mit en campagne pour obtenir une lecture à la Comédie- Française. Crébillon fut admis à lire sa pièce, qui fut refusée à l'unanimité. Le poëte était d'une humeur altière ; il rentra chez le procureur, lui jeta le manuscrit dans les jambes et lui cria avec désespoir : « Vous m'avez déshonoré! » Selon d'Alembert, « Crébillon conçut un chagrin qui rejaillit sur son procureur même; il 1ère-

garda presque comme un ennemi qui lui avait conseillé de se déshonorer, jura de ne plus le croire et de ne plus faire de vers de sa vie. »

Cependant le procureur avait chez lui trop de bonnes raisons pour ne pas retenir le poëte, qui n'eût pas trouvé ailleurs un si bon gîte et un si loyal ami. Il se remit à l'étude du droit. Mais c'en était fait : le poëte avait percé sous l'avocat. Et puis le procureur ne se lassait pas de lui prédire des triomphes. Crébillon se hasarda à faire une autre tragédie; il choisit pour sujet Idomènée; cette fois, les comédiens reçurent la pièce et la jouèrent bientôt. Le succès fut douteux, mais Crébillon se crut cependant assez encouragé pour continuer sa route.

Dès son début, Crébillon montra sa force ; on le compara à Hercule, s'exerçant dans son enfance à combattre des lions. Le cinquième acte à9 Idomènée avait paru indigne des quatre premiers ; dès la troisième représentation, le poëte présenta un autre cinquième acte, qui fut admiré et qui intéressa le public à un génie si fécond. On n'était pas habitué à l'improvisation poétique.

Dans Atrée, Crébillon, qui avait débuté en écolier, s'éleva à la manière du maître. Les comédiens apprirent leur rôle avec enthousiasme. Le jour de la représentation, le procureur appela le poëte à son lit, car il était atteint d'une maladie mortelle : ce Mon ami, j'ai le pressentiment que ce soir même vous serez salué comme un fils de Corneille par les beaux esprits de la nation. Il me reste peu de jours à vivre; je n'ai plus la force de marcher ; mais soyez sûr que je serai ce soir à ma place, c'est-à-dire au parterre de la Comédie. » En effet, ce brave homme se fit porter au théâtre. Les juges intelligents applaudirent certains passages pleins de force et de couleur , quelques beautés d'un éclat grandiose ; mais à la catastrophe, tout le monde se récria avec horreur (Ga-

brielle de Vergy n'avait pas encore mangé le cœur de son amant). « Le procureur, dit d'Alembert, serait sorti du théâtre avec affliction s'il eût attendu le jugement des spectateurs pour fixer le sien. Le parterre parut plus consterné qu'intéressé ; il vit baisser la toile sans siffler ni applaudir ; il s'écoula avec ce silence fâcheux qui n'annonce pas dans les auditeurs le désir de l'être une seconde fois. Mais le procureur jugea mieux que le public , ou plutôt jugea dès ce premier moment comme le public devait juger bientôt après. La pièce finie, il alla sur le théâtre chercher son ami, qui, encore très-incertain de son sort, était déjà presque résigné à sa chute; il embrassa Crébillon avec transport : « Je meurs content, lui dit-il ; je vous ai fait poëte, et je laisse un homme à la nation. »

En effet , à chaque représentation , les spectateurs découvrirent des beautés nouvelles. On se laissa aller avec un vrai plaisir à la terreur dont s'inspirait le poëte. Peu de jours après , le nom de Crébillon devint célèbre à Paris et en province. On crut que l'âme du fier Corneille était venue animer la muse de l'auteur à' Atrée. Cette pièce était plus digne alors du théâtre anglais que de la scène française. Au cinquième acte , au moment où Atrée présente à Thyeste le sang de son fils , toutes les femmes se jetèrent avec épouvante au fond de leur loge. Mais , à la fin de la représentation , le poëte recueillit le suffrage d'un Anglais, qui se fit conduire auprès de lui pour le féliciter. «Ah! monsieur, comme votre coupe pleine de sang m'a fait frémir! Voilà enfin un spectacle ! Que de beautés, que d'accents profonds , de sublimes horreurs ! » Un critique a fait remarquer que si, à la vue de la coupe d' Atrée, les femmes tombaient en syncope, au contraire, un peu plus tard , à la vue de l'urne et de l'agonie de Gabrielle de Vergy , les mêmes femmes penchaient la tête hors des

loges pour mieux voir cet horrible spectacle, semblables à ces enfants qui aiment à entendre les contes dont on les effraye.

Les comédiens français , tout en priant Crébillon de se hâter pour d'autres triomphes, lui demandèrent pourquoi il avait adopté le genre terrible. «Je n'avais point à choisir, répondit-il : Corneille avait pris le ciel , Racine la terre; il ne me restait plus que l'enfer; je m'y suis jeté à corps perdu. » Voltaire vint après Crébillon, qui prit tour à tour le ciel, la terre et l'enfer. Mais ne retrouve-t-on pas dans Voltaire un peu de Corneille , de Racine et de Crébillon?

Le père de Crébillon se trouva très-irrité de le voir abandonner, comme on disait alors, Thémis pour Melpomène. En vain le procureur avait plaidé la cause du fils , en vain Crébillon avait adressé à ce vrai père de poète une supplique en vers pour obtenir sa grâce; le greffier en chef de la chambre des comptes de Dijon lui répondit qu'il le maudissait et qu'il songeait à faire un testament. Pour achever de se perdre dans l'opinion de cet homme , qui avait un culte aveugle pour la magistrature , Crébillon lui écrivit : « Je vais me marier, si vous voulez , avec la plus belle fille du monde ; vous pouvez m'en croire sur ce point , car sa beauté , c'est tout ce qu'elle a. »

Le père répondit : « Monsieur, vos tragédies ne sont pas de mon goût , vos enfants ne seront pas les miens ; faites des folies tant qu'il vous plaira; je me consolerai dans l'idée que je vous ai refusé mon approbation. Plus que jamais , monsieur, comptez sur vous et sur vos œuvres : vous n'êtes plus de ma famille. »

Crébillon n'en épousa pas moins la plus belle fille du monde. C'était cette douce et charmante Charlotte Péaget, dont a parlé Dufresny. Elle était fille d'un apothicaire.

Ce fut en fréquentant la boutique que Crébillon se glissa dans l'arrière-boutique. Il n'y avait là rien de très-romanesque; mais l'amour répand un charme poétique sur tout ce qu'il touche. Ainsi, sur le point d'épouser Charlotte, Crébillon la surprit un matin qui donnait pour un malade des fleurs de mauve et de violette. « Ma chère Charlotte, lui dit-il, nous irons ensemble dans nos montagnes du Dijonnais recueillir des violettes et des mauves pour votre père. » Dans la plus odieuse prison, l'amour ouvre toujours de souriantes échappées. Crébillon ne voyait pas les violettes flétries qui tombaient de la main de Charlotte ; il cueillait déjà sur la verte colline les violettes toutes parfumées de rosées printanières*.

* Voici un extrait de l'acte de mariage de Crébillon , copié dans les registres de sa paroisse de la Villette. Sans doute il avait choisi une paroisse où il était inconnu, voulant, pour des raisons majeures, ainsi qu'on va le reconnaître , cacher la date de son mariage. Il ne prit que le nom de Jolyot, lui déjà célèbre sous celui de Crébillon : « L'an de grâce 1707, le dernier de janvier, le sieur Prosper Jolyot, de la paroisse Saint-Sulpice , et demoiselle Charlotte Péaget, de la paroisse Saint-Étienne-du-Mont, après quoi leur consentement mutuel par nous pris, nous leur avons donné la bénédiction, et ont été par nous mariés, en présence des témoins. » Par cette pièce, on voit que Crébillon demeurait du côté de la Comédie-Française. Aussitôt marié, il alla demeurer à peu de distance de l'apothicaire, dont il ne tarda pas à avoir besoin, ainsi que le témoigne cette autre pièce , extraite du registre des naissances de la paroisse de Saint- Étienne-du-Mont : a L'an 1707, le 15 février, fut baptisé par moi, prêtre soussigné, Claude- Prosper (l'auteur futur du Sofa), fils de Prosper Jolyot de Crébillon et de demoiselle Marie-Charlotte Péaget, son épouse, né le jour précédent, à six heures et demie du matin, place Maubert, et tenu sur les fonts par Claude-François Péaget, maître apothicaire, et par demoiselle Jeanne Jolyot, fille majeure.

Ce fut des premiers temps de son mariage et de cette retraite à la place Maubert que data sa singulière passion pour les chiens et les chats, mais surtout sa singulière fureur pour le tabac. Il fut sans contredit le plus fameux fumeur de son siècle. Vous avez pu voir dans les ana qu'il ne pouvait rimer ses tragédies que dans une chambre obscure et enfumée , où gambadait et sautillait toute une peuplade de chiens et de chats. Il lui arrivait en plein midi de 1er-

On comprend sans peine que Crébillon n'ait pas eu le temps de demander une seconde fois le consentement de son père. Sa trop belle et trop charmante Charlotte* fut épouse quatorze jours seulement avant d'être mère.

Quand M. Melchior Jolyot apprit que son fils avait épousé sérieusement la fille d'un apothicaire , il faillit en mourir de chagrin. Le brave homme croyait à sa récente noblesse comme à sa religion; cette mésalliance le désespérait : cette fois, il déshérita le poëte par un testament en bonne forme. Heureusement pour Crébillon, son père, avant de mourir, vint à Paris , curieux jusque dans son dépit de juger lui-même les niaiseries théâtrales de son imbécile de fils, qui épousait la fille d'un apothicaire , et qui, au lieu de gagner la noblesse en se faisant procureur, écrivait des calembredaines pour les baladins d'un théâtre. On pouvait dire, pour le défendre devant le tribunal paternel, que la fille de l'apothicaire était belle, bonne et charmante; on pouvait ajouter que la noblesse que rêvait le père , noblesse de robe , qui n'était acquise à une famille dijonnaise qu'après trois générations, ne valait pas la noblesse du génie , que son fils allait conquérir avec éclat. Le père de Crébillon arrive donc à Paris pour voir représenter une des niaiseries de ce mauvais garnement qui avait été son fils dans des temps meilleurs. On venait de reprendre Atrèe ; le père fut saisi d'effroi , de douleur et d'admiration. Le soir même il courut chez Crébillon. Il monta dans un fiacre et se fit conduire dans le faubourg Saint-Marceau , à une maison qui lui avait été indiquée. Il fut d'abord accueilli par sept ou huit chiens

mer les volets et d'allumer les bougies. On cite mille autres extravagances; mais il faut un peu se méfier des faiseurs d'ana, qui s'imaginent peindre un homme quand ils n'en font que la caricature.

* Le Mercure de juillet 1762, dans une notice qui suivit la mort de Crébillon, la qualifie de très-belle et très-vertueuse.

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qui se jetèrent dans ses jambes dès que la porte s'entr'ouvrit. Charlotte n'eut qu'un mot à dire pour les rappeler à Tordre ; cependant les chiens , trouvant sans doute un air de famille dans la figure du nouveau venu, revinrent gambader et crier autour de M. Melchior Jolyot, qui ne comprenait rien à cette bruyante famille. Charlotte, qui était seule , attendait son mari pour souper ; elle fut très-surprise par cette visite inattendue. Elle s'imagina d'abord que c'était quelque grand personnage qui voulait protéger le poëte ; mais bientôt , regardant le visiteur à la dérobée, elle s'écria : «Vous êtes le père de mon mari!» Le vieux greffier ne voulut pas attendre le retour de son fils pour s'abandonner à toute la secousse de son cœur ravivé. Il embrassa sa belle-fille avec effusion, en pleurant de joie, en s'accusant de sa dureté : «Oui, oui, s'écria-t-il, oui, vous êtes toujours mes enfants ; tout ce que j'ai est à vous ! » Après un moment de silence : « Comment est-il arrivé, reprit-il tristement, qu'avec de pareils succès mon fils ait condamné sa femme à un pareil gîte et à un pareil souper? — Condamné! dites-vous, murmura Charlotte ; ne vous y trompez pas , nous sommes heureux ici. » Elle prit la main de son beau-père et le conduisit dans la chambre voisine, devant un berceau couvert de rideaux blancs : « Voyez î » dit-elle en détournant le rideau avec la sollicitude d'une mère.

Lé vieux Bourguignon fut encore attendri à la vue de son petit-fils. « N'est-ce pas, dit-elle, que nous sommes heureux ? Que nous faut-il de plus ? Nous vivons de peu; quand nous n'avons rien , mon père y pourvoit. » Ils revinrent dans l'autre pièce. « Qu'est-ce que ce vin-là? dit le vieux Bourguignon en -débouchant la bouteille qui devait arroser le très-frugal souper. Quoi! mon fils déroge à ce point? Les Crébillon n'ont jamais bu que du bon vin. »

A cet instant, toute la pleuplade des chiens se mit à japper et à aboyer joyeusement. Crébillon montait l'escalier. Il entra bientôt, escorté de deux chiens qui l'avaient suivi au théâtre. « Encore deux! dit le père ; c'est trop, en vérité. Monsieur mon fils, je viens vous demander pardon; en voulant trop me montrer votre père, j'ai oublié que mon premier devoir était de vous aimer. » Crébillon s'était jeté dans les bras de son père. « Mais, morbleu, monsieur, je ne vous pardonne pas d'avoir tant de chiens. — Vous avez raison ; mais que deviendraient ces pauvres bêtes? Malheur à l'homme seul! dit l'Écriture. Ne pouvant plus vivre avec mes pareils, je me suis entouré de chiens. Le chien est l'ami de l'homme seul. — Mais j'imagine que vous n'êtes pas seul ici, dit le père en regardant Charlotte Péaget et en indiquant du doigt le berceau de l'enfant. — Qui sait? dit la jeune femme avec une expression touchante et mélancolique ; c'est peut-être par pressentiment qu'il parle ainsi. J'ai bien peur de ne pas vivre longtemps. Il n'a qu'un seul ami sur la terre; cet ami, c'est moi; or, quand je serai morte.... — Mais tu ne mourras pas, dit Crébillon. Est-ce que je pourrais vivre sans toi? N'est-ce pas, mon père, que j'avais raison dans ma folie ? » Il embrassa Charlotte, et récita ces beaux vers du chœur à'Agamemnon :

Fidèle comme le chien qui fait l'orgueil du pasteur , — Tendre comme l'enfant qui répond aux caresses de sa mère, Belle comme l'aurore qui succède à un jour d'orage , — Bienfaisante comme le clair ruisseau que rencontre le voyageur sans l'avoir espéré.

Mme Crébillon ne s'était pas trompée dans ses pressentiments : le poëte, qui, on le sait, mourut vieux comme un patriarche, vécut dans le veuvage, dans la solitude la plus profonde, durant cinquante et un ans.

Crébillon et sa femme accompagnèrent le vieux greffier de Paris à Dijon, où, à la grande surprise des habitants, le père présenta son fils,' « M. Jolyot de Crébillon, qui a succédé à MM. Corneille et Racine, pour Fhonneur du théâtre. » Crébillon eut toutes les peines du monde à contenir l'enthousiasme de son père. Il y parvint cependant, non point par ses remontrances, mais par son insatiable ardeur à puiser dans la bourse du greffier. Après un séjour de trois mois à Dijon, Crébillon revint à Paris. Il était temps; un mois de plus, le père se fâchait de nouveau et refaisait un testament pour déshériter, non pas le fils rebelle, mais l'enfant prodigue. Crébillon, en effet, n'eut jamais l'art de garder son argent, semblable en cela à tous ceux qui remuent des montagnes d'or dans leur imagination.

A peine de retour à Paris, il lui fallut retourner à Dijon. Le vieux greffier était mort subitement. La succession fut très-difficile à débrouiller. « Je ne suis venu ici, écrivait Crébillon à l'aîné des frères Paris, que pour recueillir des procès. » Il se laissa étourdiment entraîner dans les procès, qui firent peu à peu passer la succession de Melchior Jolyot dans les mains des procureurs. «J'étais un grand niais, disait plus tard Crébillon; j'allais réciter les plus beaux passages de mes tragédies à ces hommes de loi qui en pâlissaient d'admiration ; leur admiration m'aveuglait. Je ne voyais pas que ces adroits renards allaient dévorer mon bien : les poètes seront toujours des corbeaux comme celui de La Fontaine. »

On ne sauva de l'héritage que le petit fief de Crébillon, dont le poète abandonna le revenu à ses deux sœurs. Cependant, à son retour à Paris, il changea sa manière de vivre; il transporta ses pénates près du Luxembourg, et mit sa maison sur un pied seigneurial, comme s'il eût recueilli une succession considérable. On ne s'explique

guère cet acte de folie. Le bruit s'était répandu qu'il héritait. Sans doute il voulait sauver l'honneur, ou, pour mieux dire, la vanité de la famille, en cherchant à tromper le public sur le chiffre de l'héritage. La vraie sagesse n'habite pas le monde où nous vivons. Grébillon rechercha toutes les superfluités du luxe. En vain sa femme, comme au même temps celle de Dufresny, le retenait des deux mains sur les bords de sa ruine ; en vain elle lui rappelait le frugal repas et les meubles grossiers de la petite maison de la place Maubert, si gaie pourtant les jours de soleil. « C'est bien, disait-il; s'il faut y retourner, je ne me plaindrai pas : qu'importe si le vin est moins bon, si c'est toujours toi qui me le verse? »

Heureusement, dans la même année, Grébillon remporta victoire sur victoire ; on donna bientôt la représentation à'Électre, qui enleva tous les suffrages et étonna la critique elle-même. Crébillon avait adouci ses teintes brutales, tout en gardant son caractère grandiose; il s'était montré plus vrai et plus humain. Electre fut suivie de Rhadamiste, qui passa alors pour un chef-d'œuvre fièrement et hardiment touché. Il y a dans le style une certaine noblesse sauvage qui est le vrai caractère du génie de Crébillon. Ce fut cette tragédie qui donna à Voltaire l'idée qu'au théâtre il vaut mieux frapper fort que frapper juste. Tous les spectateurs enthousiasmés jugèrent que, si Racine savait peindre l'amour, Crébillon savait peindre la haine. Le vieux Boileau, qui allait mourir, et qui voulait que la littérature française s'arrêtât à son nom, dit que ce succès était scandaleux. « J'ai trop vécu ! s'écriait-il avec la plus violente humeur. A quels Visigoths je laisse en proie la scène française! Les Pradon, que nous avons tant de fois bafoués, étaient des aigles auprès de ceux-ci. » Boileau ressemblait un peu au

vieux Nestor de YIliade9 qui disait aux rois grecs : * Je vous conseille de m'écouter, car j'ai fréquenté autrefois des hommes qui valaient mieux que vous. » Le parterre vengea Crébillon du jugement amer de Boileau : en huit jours on épuisa deux éditions de Rhadamiste. Ce ne fut pas tout; la pièce, représentée à Versailles, y fut applaudie à outrance. Pendant les répétitions de Rhadamiste, Crébillon disait à ses amis qu'il allait surprendre le public par un coup de maître. Il n'était rien moins que modeste ; il parlait de son génie comme un autre parle de son vin ou de son cheval. Cependant le jour de la représentation, à la fin du second acte, le succès dut lui paraître douteux : car , si les spectateurs furent surpris , c'était de ne pas comprendre. Enfin, à la chute du rideau, le nom de Crébillon fut salué avec acclamations. Les mâles beautés de son pinceau avaient fini par triompher des fautes de style et de composition. L'abbé de Chaulieu, qui, à ses derniers jours, était encore un homme d'esprit, dit plaisamment que cette pièce de Rhadamiste aurait été assez claire, n'eût été l'exposition.

C'était le troisième triomphe que remportait Crébillon : « Comme les dieux d'Homère, disait-il, je fais trois pas et j'arrive au terme. »

Cependant le poëte ne tarda pas à épuiser toutes ses ressources. Il emprunta trois mille écus au baron Hoguer, qui était la providence de la littérature sous la Régence ; il vendit à un usurier ses droits d'auteur sur une tragédie qui n'était pas encore faite, voulant reculer aussi loin que possible le moment où il serait for&é de changer son train de maison. Il comptait sur le succès de Xerxès, mais cette tragédie fut sifflée. Crébillon était un homme de cœur et de courage. Il rentra chez lui d'un air calme et souriant : ce Eh bien? lui demanda avec anxiété Mme Crébillon, qui l'attendait tout inquiète. —

Eh bien! ils ont sifflé ma pièce. Demain nous retournerons à nos anciennes habitudes. »

Le lendemain, Crébillon retourna à la place Maubert, où il retrouva un petit appartement au voisinage de son beau-père, qui, dans les mauvais jours, pouvait encore offrir au poëte un coin de sa table. Crébillon n'emporta de tout son riche mobilier qu'une douzaine de chiens et de chats. Comme dit d'Alembert, « il passa sans effort, comme autrefois Alcibiade, du luxe de la Perse à l'austérité d'un Spartiate; et, ce qu' Alcibiade sans doute n'éprouvait pas , il se trouva encore plus heureux dans le second état qu'il ne l'avait été dans le premier. »

Charlotte Péaget porta dans la retraite la même figure que dans le monde : elle ne se plaignit pas une seule fois. Peut-être même se montra-t-elle plus charmante encore pour le poëte sifflé et sans argent. La pauvre femme lui cachait leur misère avec une délicatesse touchante. Il se croyait presque riche, tant elle répandait de charme dans sa triste maison ; comme le roiMidas, elle avait le don de changer en or tout ce qu'elle touchait, c'est-à-dire de donner la vie et la gaieté par sa grâce adorable. Bienheureux sont les poètes qui, comme Crébillon, ont compris que le charme et la beauté étaient une fortune inépuisable. Mme de Crébillon ne se plaignait jamais ; elle était fi ère de la gloire du poëte ; elle l'encourageait encore dans son caractère hautain ; elle écoutait avec une pieuse résignation tous ses rêves de triomphes ; elle savait se jeter à propos dans ses bras, quand il déclarait qu'il ne voulait plus rien attendre des hommes. Un jour pourtant qu'il n'y avait plus d'argent à la maison, le voyant rentrer avec un chien sous chaque bras, elle se hasarda à lui dire, mais avec un sourire aimable : « Prenez garde, monsieur de Crébillon; nous avons huit chiens, nous avons quinze chats. — Eh ! madame, ne le sais-je donc

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pas? Mais voyez comme ces deux chiens ont l'air piteux; pouvais-je les laisser mourir de faim dans la rue ? — Ne prévoyez-vous donc pas, monsieur de Crébillon, qu'ils vont mourir de faim ici? Je comprends bien votre amour et votre pitié pour ces pauvres bêtes ; mais il faudrait pourtant ne pas faire de votre maison un hôpital des chiens trouvés. — Pourquoi vous désespérer? Dieu n'abandonne pas le génie et la beauté. Le bruit se répand que je vais être de l'Académie. — Je n'y crois pas, dit Mme de Crébillon; Fontenelle et La Motte, qui ne sont que de beaux esprits, ne permettront pas à un homme comme vous de s'asseoir à côté d'eux; car, si vous étiez à l'Académie, n'en seriez-vous pas le roi? »

Crébillon fit ses visites ; mais, comme sa femme l'avait prévu, Fontenelle et La Motte parvinrent à le repousser. Savez-vous quelles gloires ces deux écrivains firent entrer à l'Académie au temps où l'auteur de Rhadamiste attendait à la porte? Danchet, Larivière, Massieu, Roquette, Fraguier, Boisvin, Nesmont, Abeille, Roland, Portail, Languet, Duboz, Sallier, Gondrin, d'Olivet, Eleurian, Gedoyn, Alari. On voit que les petites passions littéraires se sont toujours produites en France comme en ces derniers temps. Un grand nombre de médiocrités se glissent furtivement, quand la porte s'ouvre pour un homme de génie.

Quoique Crébillon méprisât les libelles et les satires, il ne put s'empêcher, dans un jour de verve, de rimer en vers marotiques une fable, très-mordante dans sa moralité, contre La Motte, Danchet et Fontenelle. La Motte était désigné sous le nom d'une taupe : on sait que déjà La Motte était aveugle ; Danchet, qui était un Hercule par sa stature, était peint sous la figure d'un chameau ; Fontenelle, par allusion à sa finesse, portait la peau du renard. Cette satire courut Paris. Les trois camarades

ne se contentèrent plus de fermer à Crébillon les avenues de F Académie, ils cherchèrent à le perdre dans l'opinion publique*. Ils n'eurent pas de peine à réussir à la cour dans cet odieux dessein. Le pauvre Crébillon, celui qui recueillait les chiens abandonnés et les mettait sous son manteau troué, écrivait dans une des préfaces d'Atrée:. « On m'a chargé de toutes les iniquités de ce personnage, et on me regarde encore, dans quelques endroits, comme un homme avec qui il ne fait pas sûr de vivre. » Croiraiton que des gens d'esprit comme Fontenelle et La Motte, je ne parle pas de Danchet, aient persisté à faire la guerre à un homme pauvre, naïf et fier, qui n'avait fait de mal qu'aux tyrans de ses tragédies? La Motte, censeur royal, se fit longtemps prier pour accorder son approbation à Sémiramis; à la fin, les quelques rares protecteurs de Crébillon ayant représenté à l'auteur à.' Inès de Castro qu'il fallait plus de charité dans les mœurs littéraires, La Motte accorda ainsi son approbation : « J'ai lu, par ordre de monseigneur le chancelier, Sémiramis, tragédie de M. de Crébillon, et j'ai cru que la mort de cette princesse, au défaut de remords, pouvait faire tolérer l'impression de cette tragédie. » Quoi de plus plaisant que les raisons et le style de M. le censeur royal?

Toutes ces épines littéraires ne donnaient que plus de charme à l'intérieur de Crébillon : mais nous ouvrons la page la plus touchante de sa vie. Un soir, au retour d'une dispute plus vive que littéraire au café Procope, Crébillon trouva sa femme très-agitée, pressant sur son

* A ce prop.os, je trouve ces lignes dans d'Alembert : « Il n'est pas inutile de remarquer, comme un trait digne d'être conservé dans l'histoire des preuves des sottises humaines, que les ennemis de Crébillon, ne pouvant articuler aucun fait contre sa personne, allaient chercher dans ses pièces de la perversité de son caractère. 11 n'y avait, selon eux, qu'une àme noire qui pût s'attacher de préférence aux sujets qu'il avait choisis, »

sein leur enfant endormi : « Charlotte, qu'avons-nous? — J'ai peur, dit-elle en tressaillant et en regardant vers le lit. — Quelle folie ! vous avez peur des ombres comme les enfants. — Oui, j'ai peur des ombres ; tout à l'heure, j'ai voulu me coucher, voyez plutôt, je suis à moitié nue. En soulevant le rideau, j'ai vu glisser un fantôme au fond du lit. J'ai failli m'évanouir, c'est à peine si j'ai eu la force d'arriver au berceau de cet enfant. — Enfant toimême, tu as vu glisser l'ombre du rideau. — Non, non, dit la jeune femme en saisissant la main du poëte, c'était la Mort, je l'ai reconnue ; car ce n'est pas la première fois qu'elle vient vers moi. Ah ! mon ami , avec quelle douleur et quel effroi j'irai me coucher sous la terre ! Si vous m'aimez comme je vous aime, ne me quittez plus un seul instant, aidez-moi à mourir; si vous êtes là, je croirai que je m'endors. »

Crébillon, pâle et glacé, prit son fils et le porta dans le berceau. Il revint à sa femme, l'appuya sur son cœur et chercha vainement quelques paroles à lui dire pour la distraire et la ramener à des pensées moins sombres. Il la décida, non sans peine, à se coucher; elle ne dormit guère. Il demeura en silence devant le lit, priant dans son âme; car, peut-être plus encore que Charlotte, il croyait aux pressentiments. La voyant enfin endormie, il se coucha lui-même. Le matin, quand il s'éveilla, il vit Charlotte à demi-soulevée au-dessus de lui, qui le regardait dormir. Il fut effrayé de sa pâleur éteinte et de l'éclat surnaturel de ses yeux. Il était sensible comme un enfant ; il ne put arrêter deux larmes ; elle se jeta éperdument dans ses bras et le couvrit de pleurs et de baisers. « C'est fini, dit-elle d'une voix brisée ; vois, mon cœur bat trop fort pour battre longtemps. Mais je vais mourir sans me plaindre, car je vois bien, à tes larmes, que tu te souviendras de moi. »

Crébillon se leva et courut chez son beau-père. « Hélas! dit le pauvre apothicaire, la mère, qui était belle et bonne comme la fille, est morte à vingt-six ans. C'est par le cœur que la mère est morte, c'est par là que la fille mourra.... » Tous les médecins célèbres furent appelés ; mais , avant qu'ils se fussent entendus , Marie- Charlotte Péaget expira sans secousse, le lendemain, à onze heures du soir.

Crébillon, inconsolable, ne craignit pas le ridicule de pleurer sa femme ; il la pleura pendant un demi-siècle, c'est-à-dire jusqu'à sa dernière heure. Pendant l'espace de deux ans on le vit à peine apparaître à la Comédie- Française. Il avait l'air d'un homme d'un autre âge, tant il semblait étranger à tout ce qu'il voyait autour de lui. On peut dire qu'il vivait encore avec sa divine Charlotte. Les morts aimés s'agitent dans nos cœurs ; il la voyait et lui parlait sans cesse. Après quinze ans de deuil, on le surprenait dans sa solitude, parlant tout haut à Charlotte, lui racontant ses déboires, lui rappelant leurs jours heureux : « Ah ! Charlotte ! ils me parlent tous de ma gloire; mais moi, je ne pense qu'à toi*. »

Les amis de Crébillon, inquiets de sa fortune, lui avaient conseillé, dès l'année précédente, de se présenter à la cour, où il était reconnu pour un homme de génie. Dans les premiers temps de son veuvage, il quitta brusquement Paris pour habiter Versailles. Mais il vécut à Versailles comme à Paris, au fond de sa chambre, au sein de ses visions lugubres ; aussi fut-il à peine remar-

* Crébillon fils, qui n'a jamais eu un beau mouvement dans ses livres, n'a-t-il donc jamais pensé à sa mère, celle qui disait à son père ces paroles sublimes : a Si vous êtes là quand je mourrai, je croirai que je m'endors? » On pourrait le penser; cependant, d'après une lettre du poëte tragique, l'auteur du Sofa était un bon fils, qui allait au moins une fois par semaine fumer avec lui.

que : le roi, voyant une espèce de paysan du Danube, fier de son génie et de sa pauvreté, l'accueillit avec une froideur presque dédaigneuse. Crébillon ne comprit pas d'abord sa position à Versailles : c'était un philosophe naïf, qui avait étudié les héros, et non les hommes. Enfin, convaincu qu'im poète à la cour est de bien mince aloi, il retourna à Paris vivre plus noblement au milieu de sa pauvreté et de ses héros. Il se retira dans le Marais, rue des Douze-Portes, n'emportant qu'un mauvais lit, une table, deux chaises, un fauteuil, « au cas qu'un honnête homme me vienne visiter. »

Irrité d'avoir été rebuté à Versailles , honteux d'avoir sollicité en vain la justice du roi , il ne voulut plus croire qu'à la liberté. « Laliberté, disait-il, c'est le sentiment le plus vif qui soit gravé dans mon cœur. » Sans y penser, peut-être, il se vengea dans son premier ouvrage. En effet, il commença la tragédie de Cromwell. « C'est un autel que je dresse à la liberté. » Selon d'Alembert, « il en lut à ses amis quelques scènes, où l'aversion anglaise pour le pouvoir absolu était peinte avec une sauvage énergie. Aussi il reçut une défense de continuer la pièce. » Son Cromwell était un scélérat, mais un scélérat que tout le monde eût admiré sur la scène, par je ne sais quel aspect héroïque et grandiose que l'auteur s'était plu à lui donner. Dès ce jour, il eut des ennemis; mais n'en avait-il pas déjà le soir même de la représentation d'j£lectre? La gloire ici-bas n'a pas d'autre cortège.

Cependant il était sans argent. Peu à peu, sans l'avoir prévu, il entendit les créanciers bourdonner autour de lui comme un essaim de frelons. On saisit au théâtre ses droits d'auteur. Le premier en France, il provoqua un arrêt du parlement, qui jugea que les œuvres de l'esprit ^ne sont point saisissables. Il lui resta donc les revenus du théâtre.

Or, quelques années se passèrent sans qu'il y rencontrât un nouveau succès. Forcé par la cour d'interrompre sa tragédie de Cromiuell, il donna Sèmiramis; cette pièce tomba presque sans éclat, comme Xerxès peu de temps auparavant. Croyant que le public français ne voulait pas s'accoutumer > aux sombres horreurs des tempêtes humaines, » il voulut s'armer contre sa nature, la dompter et l'adoucir. La tragédie de Pyrrhus, qui rappelait les couleurs tendres de Racine, lui coûta cinq années de travail. Tel était alors en France l'empire de l'habitude, que cette tragédie, sans valeur aucune, tableau sans style et sans relief, grimaçant l'expression, fut applaudie des spectateurs avec enthousiasme. En homme d'esprit, Crébillon ne fut point aveuglé par ce triomphe dé mauvais aloi. « Ce n'est là, disait-il , qu'une ombre de tragédie. »

Pyrrhus, d'ailleurs, n'eut qu'un succès de passage ; on finit par comprendre que c'était une plante étrangère, qui ne jetait sous un ciel nouveau qu'un éclat factice. Crébillon, désespéré d'avoir perdu un temps si précieux à comprimer son génie, dégoûté par quelques cabales sans pudeur, qui s'en allaient chanter ses défaites dans les cafés littéraires, se retira tout à fait du monde. Il venait souvent au théâtre, où il trouvait quelques amis pour discuter sur les chefs-d'œuvre à admirer et les chefsd'œuvre à faire ; il finit par n'y plus venir du tout.

Il vécut alors sans autres amis que ses héros et ses chiens, lisant avec passion La Calprenède, et se racontant des romans à lui-même. Son fils affirme avoir vu quinze chiens et autant de chats jappant et miaulant autour de son père, qui leur parlait beaucoup plus tendrement qu'à lui-même. Suivant Fréron, « il ramassait et emportait sous son manteau tous les chiens qu'il rencontrait dans la rue ; il leur donnait l'hospitalité avec des larmes dans les yeux ; mais il exigeait d'eux de l'aptitude

pour certains exercices. Quand, $u terme prescrit, l'élève était convaincu de n'avoir pas profité du bienfait de l'éducation, l'auteur de Rhadamiste le reprenait sous son manteau, Fallait poser au coin d'une rue et s'enfuyait en gémissant. »

A la mort de La Motte, Crébillon entra enfin à l'Académie ; il remplaça Lériget de la Fage. Trente ans après, il fut lui-même remplacé par Voisenon. Comme c'était un homme toujours singulier, sinon toujours bizarre, il écrivit en vers son discours de réception, ce qui ne s'était jamais fait jusqu'alors. Quand il prononça ce vers qu'on n'a pas oublié : Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume, il fut applaudi avec enthousiasme et avec vénération. On ne comptait pas sa fable contre ses trois ennemis acharnés ; car cette fable était plus vive qu'amère. Dès ce jour, mais dès ce jour seulement, on reconnut que " Crébillon était un homme de cœur et un homme de génie. Il était un peu tard ; il avait perdu sa femme ; son fils courait la belle compagnie; il se trouvait seul, n'entendait plus rien du monde. Plus paresseux qu'un lazzarone, il passait des années sans écrire une ligne. Cependant son imagination toujours ardente enfantait encore des tragédies barbares. Comme il avait une mémoire prodigieuse, il composait et rimait cinq actes, sans écrire un seul mot. Un soir, croyant avoir produit un chef-d'œumv, il convia quelques académiciens à venir entendre chez lui une nouvelle tragédie. Il débita les cinq actes sans s'interrompre. Jugeant que l'aréopage n'était pas •merveille de la pièce, il dit sans humeur : a Voyez, mes amis, comme j'ai eu raison de ne pas écrire ma tragédie! — Pourquoi? lui demanda Gedoyn. — Parce que j'aurais l'ennui de la jeter au feu. »

Quand Crébillon ne sembla plus à craindre dans le monde littéraire, quand il fut bien décidé que c'était un

génie à son déclin, les mêmes hommes qui avaient nié sa force jugèrent qu'il était adroit de combattre Voltaire en exaltant Crébillon, sauf plus tard à exalter Voltaire quand une autre étoile de poésie poindrait à l'horizon. « Ils allèrent, dit un critique, ils allèrent, voulant humilier l'auteur à'Œdipe, de Brutus et de Zaïre, chercher au fond de sa retraite le vieux et délaissé Crébillon, qui, muet et solitaire depuis trente années, ne pouvait plus être redoutable pour eux, mais qu'ils se flattaient d'opposer, comme un espèce de fantôme, à l'écrivain illustre par lequel ils se voyaient éclipsés, comme autrefois les ligueurs allèrent tirer un vieux cardinal de l'obscurité où il vivait, pour lui donner un vain titre de roi en régnant sous son nom. »

Il y eut donc deux armées : lès crébillonistes et les voltairiens; les premiers, maîtres 'de toutes les avenues, parvinrent longtemps à aveugler le public. Voltaire passa pour un bel esprit , Crébillon pour le seul héritier du sceptre de Corneille et de Racine. La cabale imagina cette formule qui depuis est restée : Corneille le grand, Racine le tendre, Crébillon le tragique. Crébillon avait sur Voltaire un avantage immense : il n'avait rien fait depuis trente ans. Ses amis, ou plutôt les ennemis de Voltaire, affirmaient tous que l'auteur de Rhadamiste achevait une tragédie, une merveille dramatique, Catilina. Cette œuvre fut trop longtemps promise. Aussi le public finit par crier avec Cicéron : « Jusqu'à quand abuserez-vous de notre patience, Catilina? »

On sait que Mme de Pompadour elle-même, fatiguée par l'ambition de Voltaire, passa avec toutes ses forces dans le camp de Crébillon ; on n'a pas oublié qu'elle l'accueillit à la cour, et le recommanda à la sollicitude de Louis XV, comme un grand poète, pauvre et fier. Crébillon, à son tour, fut nommé censeur royal.

La guerre fut donc sérieuse, même du côté de Voltaire, qui se crut obligé, pour remporter la victoire, de refaire toutes les pièces de Crébillon. Courage gigantesque et puéril, en vérité, qui doit paraître aujourd'hui presque fabuleux à quelques écrivains de notre temps, qui se vengent par Tinjure, car Voltaire et Crébillon n'ont jamais écrit une ligne l'un contre l'autre.

Catilina fut enfin représenté avec beaucoup d'éclat. Toute la cour, qui assista à la première représentation, contribua sans doute au succès. Le vieux poëte , encouragé, composa le Triumvirat avec une ardeur nouvelle ; mais, comme plus tard à la représentation d'Irène de Voltaire, on s'aperçut que le poëte n'était plus que l'ombre de lui-même. On respecta les quatre-vingt-huit ans de Crébillon, on applaudit même avec sympathie ; mais, au bout de quelques jours, le Triumvirat fut joué dans la solitude. Crébillon n'avait plus qu'une chose à faire : il mourut. On était en 1762.

Les ennemis de Voltaire ne s'arrêtèrent pas à la mort de Crébillon. Ils s'étaient servis d'Un revenant pour lutter; ils voulurent combattre sur un tombeau. Il fut décidé à Versailles qu'on élèverait un mausolée « au premier poëte du siècle. » Cependant Louis XV n'osa pas faire pour Crébillon ce que Louis XIV n'avait pas fait pour Molière, Corneille et Racine. On commanda tout haut le monument, mais on recommanda tout bas au sculpteur de ne pas se hâter ; aussi il fallut trente ans pour terminer cette œuvre*.

* Mercier peint ainsi le vieux Crébillon à ses derniers jours : « Sur sa renommée, j'allai voir le vieux Crébillon. Il demeurait au Marais, rue des Douze-Portes. Je frappai. Aussitôt les aboiements de quinze à vingt chiens se firent entendre; ils m'environnèrent gueule béante et m'accompagnèrent jusqu'à la chambre du poëte. L'escalier était rempli des ordures de ces animaux. J'entrai, annoncé et escorté par eux. Je vis une chambre dont les murailles étaient nues ; un in b

Crébillon, on ne peut le nier, était un de ces hommes qui marquent dans leur siècle par un aspect imprévu et singulier. Ce génie sauvage, qui frappe ça et là par des beautés d'un caractère épique, par un tour hardi, par une couleur éclatante, qui repousse le plus souvent par

grabat, deux tabourets, sept à huit fauteuils déchirés et délabrés composaient tout l'ameublement J'aperçus, en entrant, une figure féminine , haute de quatre pieds et large de trois, qui s'enfonçait dans un cabinet voisin. Les chiens s'étaient emparés de tous les fauteuils et grognaient de concert. Le vieillard , les jambes et la tête nues, la poitrine découverte, fumait une pipe. Il avait deux grands yeux bleus, des cheveux blancs et rares, une physionomie pleine d'expression. Il fit taire les chiens, non sans peine, et me fit concéder, le fouet à la main, un des fauteuils. Il ôta sa pipe de la bouche, comme pour me saluer, la remit et continua à fumer avec délectation . Sa distraction fut assez longue ; son œil bleu était fixe et tourné vers le plancher. Il me parla brièvement. Les chiens grondaient sourdement en me montrant les dents. Le poète posa enfin sa pipe. Je lui demandai quand il finirait CromivelL « Il n'est p£s com- « mencé , » me répondit-il. Je le priai de me réciter quelques vers. Il me dit qu'il me satisferait après une seconde pipe. La femme de quatre pieds de haut entra sur ses jambes torses. Elle avait bien le nez le plus long et les yeux les plus malignement ardents que j'aie vus de ma vie. C'était la maîtresse du poète. Les chiens, par respect, lui cédèrent un fauteuil. Elle s'assit en face de moi. Le poète posa sa seconde pipe et me récita alors des vers fort obscurs, de je ne sais quelle tragédie romanesque , qu'il avait composée de mémoire , et qu'il récitait de même. Je ne compris rien au sujet ni au plan de la tragédie. Il y avait dans ses vers force imprécations contre les dieux, et surtout contre les rois, qu'il n'aimait pas. Lepoëte me parut fort bon homme, très-distrait, aimant à rêver, et parlant peu. Sa maîtresse avait dans l'expression toute la malice qui était dans ses yeux. Le poète, ayant récité ses vers, ne fit que fumer. Je m'entretins avec sa maîtresse. Je cherchais de l'œil où pouvaient être ses jambes, tandis que celles du poète figuraient nues , comme les jambes d'un athlète qui se repose après avoir lutté dans l'arène. Je me levai et les chiens se levèrent aussi, aboyèrent de nouveau et m'accompagnèrent jusqu'à la porte de la rue. Le poète ne les réprimandait qu'avec douceur; la tendresse perçait à travers le commandement. Lui seul pouvait vivre au milieu de cette malpropreté canine. Je ne manquai pas de lui dire qu'Euripide avait aussi aimé les chiens, et qu'il obtiendrait à coup sûr les années de Sophocle : il avait alors quatre-vingt-six ans. »

des airs barbares, c'était le génie de Grébillon. Ce qui caractérise surtout le génie de notre nation, l'esprit, la grâce, le charme, Crébillon ne le posséda jamais; aussi, avec toute sa verve et toute sa hardiesse, il n'est point parvenu à créer une œuvre vivante. Il a peint d'un fier et mâle pinceau la perversité humaine ; il a montré le frère fratricide, le père infanticide, le fils parricide : mais il n'a pu arriver à cette terreur majestueuse, presque sacrée, qui domine dans la tragédie des Grecs. Cependant Jean-Jacques Rousseau reconnaissait que, seul entre tous nos poètes tragiques, Crébillon lui avait rappelé le grand caractère des Grecs; c'était seulement par la nudité de la terreur : car il manquait à Crébillon la poésie grandiose, l'âme héroïque et l'inspiration sacrée d'Eschyle.

Il est resté un très-beau portrait de Crébillon par La Tour. On s'imagine sans doute que cet homme, si terrible dans ses fureurs dramatiques, était quelque nature sombre et violente. C'était un homme blond et naïf, qui avait . de beaux yeux bleus où se miraient volontiers les femmes de son temps. Cette fois le style n'était pas l'homme. Il faut dire pourtant qu'à force d'emprunter le geste de ses héros, qu'à force de froncer le sourcil dans ses créations tragiques , Crébillon avait fini par être un peu plus l'homme de ses œuvres. Il était d'a^leurs impatient et colère, surtout avec les comédiens ; il l'était moins avec ses chiens ; mais il l'était trop avec cette douce et poétique Charlotte Péaget, qui se résignait si bien à sa bonne et à sa mauvaise fortune, à ses jours d'épanouissement et de folie quand il tranchait du grand seigneur, à ses jours de sagesse outrée quand il se retirait du monde.

L'abbé de Rancé. — La duchesse du Maine. — Mme Dacier. — J.-B. Rousseau.

En 1693, les comédiens italiens représentaient pour la première fois une pièce originale , ayant pour titre les Originaux. L'auteur était un jeune Champenois aventureux, qui recherchait avec passion tout ce qui était nouveau sous le soleil, même aux dépens du sens commun. Il se nommait Houdard de La Motte. Il avait étudié chez les jésuites, à Paris, écoutant plutôt ses instincts que ses maîtres; aussi n'avait-il appris qu'un peu de latin, et pas du tout de grec : il protestait déjà contre les Grecs et les Romains. En revanche il avait beaucoup rêvé, il avait lu Corneille avec admiration, il avait trouvé les anciens poètes sans saveur, il s'était promis de changer sur ce sujet les idées de son siècle. Avec ] ce beau dessein, il s'était bien gardé de suivre celui de sa famille, qui voulait faire de lui un procureur. Comme il n'existait pas alors de journaux, le théâtre était la seule tribune des novateurs; après avoir joué la comédie dans un cercle d'amis, il avait abordé le théâtre par une pièce curieuse en prose italienne et en prose française. Le jour de la première représentation, il comptait sur un succès : ce succès, c'é-

tait le pot au lait de Perrette, c'était le marchepied de sa fortune et de sa gloire. Une fois en belle renommée, il proclamait hautement ses idées sur les littératures anciennes et modernes, il devenait chef de secte, il combattait avec tout le feu de son esprit ; que sais-je? mille autres rêves jeunes et brûlants; mais le lait tombe! Adieu veau, vache, cochon, couvée. La pièce fut sifflée; le novateur s'attendait si peu à cet accueil, qu'il en perdit presque la tête; il s'enfuit du théâtre à la dérobée, ne voulant pas revoir les amis conviés à sa gloire ; il partit le soir même en redisant la fable de La Fontaine. Où alla-t-il? A la Trappe. C'était la première fois qu'un auteur sifflé se retirait ainsi du monde. Non-seulement il ne s'arrêta pas en chemin; mais, une fois dans cette sombre soli-tude, il se soumit de point en point à toutes les austérités de la règle. On devrait infliger la Trappe à beaucoup d'auteurs dramatiques de notre temps.

La Trappe était alors bien habitée : M. de Rancé l'avait mise à la mode dans le beau monde ; les grandes infortunes couraient en ce pieux abri, sans retourner la tête vers les orages et les fêtes d'ici-bas. L'abbé de Rancé était le suprême confesseur de toutes ces âmes en peine, qui venaient apprendre avant l'heure les joies du ciel. Arriva le tour de notre jeune solitaire. Il venait de prendre l'habit, il psalmodiait des psaumes, déjà il avait marqué sa fosse d'un coup de bêche. « Mon enfant, lui dit M. de Rancé, je vous trouve bien jeune pour venir sitôt dans le chemin de la mort et de la vie éternelle. — Que puis-je faire de mieux ailleurs, mon père? — Ecoutez bien votre cœur. Étes-vous sûr de lui? Ses élans vers le monde ne vous détourneront-ils pas du charme solennel de la prière et du silence ? »

Le jeune homme réfléchit un peu; la vie du monastère n'était rien moins qu'attrayante pour un cœur de vingt

ans : qu'y trouvait-il ? l'oubli de la gloire ; mais à cette pensée les sifflets de la Comédie-Italiennne résonnèrent encore dans ses oreilles. « Mon révérend père, je suis résolu à mourir dans cette pieuse solitude. — Songez-y bien, mon fils, reprit Fabbé de Rancé, qui voulait à toute force savoir la raison de cette retraite. Les regrets qui pourraient vous tourmenter ici seraient mille fois plus mortels à votre âme que les passions mondaines qui la pourraient assaillir. Dieu ne nous a pas mis sur la terre pour contempler toujours le ciel ; il faut être soumis aux lois de la création. Le Seigneur étend ses bénédictions sur le travail, sur les joies du cœur, sur la famille ; tous ne sont pas destinés à creuser leur fosse ici-bas. Il y a tel jardin ou tel champ dont la fleur ou l'épi est plus agréable à Dieu que l'herbe stérile de notre retraite. Croyez-moi, il faut avoir le triste droit de se plaindre du monde pour le fuir sans retour. Vous n'avez donc plus de mère? — Hélas ! dit le jeune homme, j'ai une mère qui m'aime et qui pleure ma fuite, si j'en crois mes songes. — Prenez garde, ces larmes-là ne sont pas des prières pour vous auprès de Dieu ; aimer sa mère, c'est aimer Dieu. Je veux savoir qui vous a conduit ici. Est-ce la foi ou le chagrin? Est-ce que déjà quelque folle passion...? — Dieu m'en garde, mon père. »

A cet endroit de la confession, le jeune solitaire avait plus d'une fois retourné la tête vers le monde : le monde qu'il avait fui avec désenchantement lui apparaissait, au delà des murailles de la Trappe, avec mille charmes inconnus ; les femmes lui souriaient plus doucement que les saintes ; il voyait passer sous les yeux de son âme un certain verger de Troyes où il avait cueilli des pêches avec une certaine Laure bien digne d'un autre Pétrarque. « Mon père, reprit-il en rougissant, je vais vous confesser sans détour pourquoi je suis venu dans ce refuge. —

Parlez, mon enfant. — Je suis venu à la Trappe parce que j'ai été sifflé à la Comédie-Italienne. » La belle et triste figure de l'abbé de Rancé s'anima d'un sourire. « Vanité des vanités ! dit-il en soupirant au souvenir de sa vie passée. Allez, mon enfant, allez prendre votre revanche. Ce ne sont pas là de ces défaites qu'on vient pleurer à la Trappe. Que n'étes-vous allé essuyer vos larmes sur le sein de votre mère ? Si plus tard le Seigneur vous éprouve ici-bas par de grandes infortunes, revenez en ce refuge de paix et de consolation ; mais pour aujourd'hui, partez, allez chercher votre place au soleil. »

Le jeune homme baisa les mains de l'abbé de Rancé, quitta aussitôt la Trappe et n'y retourna jamais. Selon l'abbé de Voisenon, il n'y avait pas tout à fait perdu son temps : il en était sorti avec un opéra. Il revint à Paris sans trop savoir ce qu'il allait devenir. Le jour de son arrivée, il entendit un motet de Campra et un opéra de Lulli. Il voulut faire jouer son opéra. Il vit Campra, lui parla de sa pièce, lui dit qu'un grand musicien devait abandonner un peu l'église pour le théâtre, tant et si bien que Campra entraîné consentit à débuter avec lui. L'Europe galante fut notée en quelques semaines ; mais à l'Opéra il fallait attendre son tour : l'Europe galante ne fut représentée qu'en 1697. Cette fois, le succès fut éclatant. La Motte oublia tout à fait la Trappe pour le théâtre. Il fit coup sur coup neuf opéras qui réussirent tous, grâce à la musique de Destouches. Il avait un peu mis de côté ses idées originales sur les littératures ; mais, comme il était né novateur, il devait revenir à ses idées, même à son insu. La première tentative fut des plus malencon^ treuses : il traduisit Homère, du moins il défigura Homère avoc une merveilleuse patience ; il se permit de refondre l'Iliade, ce poëme des poëmes. Jamais sous le soleil on n'avait ainsi profané la création humaine. Aussi, il faut

le dire à la louange de l'esprit français, cette singulière traduction souleva mille et mille clameurs. La Motte n'eut guère pour lui que l'abbé Trublet. Cependant, avant que la traduction fut imprimée, La Motte avait obtenu d'illustres suffrages. Boileau lui-même lui avait prédit, sur la lecture du premier chant, que le vieil Homère serait enfin habillé à la française. Boileau ne savait plus guère ce qu'il disait.

Sa traduction de Ylliade était précédée d'une longue critique du poëme d'Homère. Dans quel but cette critique et cette traduction? Sans doute pour dégoûter des anciens. Il réduisit le poëme en douze chants : c'est dire qu'il mit de côté toutes les images, toutes les descriptions, toute la pompe d'Homère. Un froid dessinateur avait voulu reproduire une œuvre du Titien, s'imaginant que la couleur n'est pour rien dans le tableau. L'Iliade de La Motte, c'est le soleil vu dans l'eau. Mme Dacier entra en lice contre ce profanateur du prince des poètes. Elle écrivit un livre intitulé : Des causes de la corruption du goût. C'était la critique injurieuse des esprits faibles. Ce fut une bonne fortune pour La Motte, car il répondit par des Réflexions sur la critique qui contrastèrent d'une façon piquante avec la violente diatribe de son adversaire, par l'esprit, la grâce et l'enjouement. Mme Dacier avait raison , mais avec l'amertume grossière des érudits du xvie siècle. Bien des gens auraient voulu avoir tort comme La Motte. La querelle s'étendit de proche en proche, elle gagna tous les esprits ; chaque jour vit éclore des panégyriques et des épigrammes en prose et en vers. Toutes les académies furent du combat, qui pour les anciens, qui pour les modernes. L'ombre de Perrault dut en tressaillir. Comme il arrive toujours, tout le monde avait raison, ou plutôt tout le monde avait tort. L'Académie ne savait quel parti prendre, quand M. de Valincourt cher-

cha à faire la paix ; il engagea à dîner les chefs de parti. On ne s'entendit pas, mais la paix fut solennellement conclue. Mme de Staal dit dans ses Mémoires : « J'étais du dîner, je représentais la neutralité. On but à la santé d'Homère, et tout se passa bien. » Gacon seul demeura dans l'arène, armé de sonnets, de rondeaux, d'épigrammes de toutes formes, sous le titre : Homère vengé : il n'avait point été du dîner. Voyant le dédain de La Motte pour ses satires, il lui dit un jour : « Je vais faire une brochure qui aura pour titre : Réponse au silence de M. de La Motte. y>

Mme Dacier, dans son livre, avait dit : « Alcibiade donna un grand soufflet à un rhéteur qui n'avait point lu les œuvres d'Homère; que ferait-il aujourd'hui à un rhéteur qui lui lirait Y Iliade de La Motte ? — Heureusement, dit finement La Motte dans sa réponse, qu'autrefois, quand j'ai lu à Mme Dacier un chant de mon Iliade, elle ne se souvint pas de ce trait d'histoire. » Tout le monde convint que Mme Dacier traitait son adversaire à la grecque, et que La Motte n'oubliait pas qu'il répondait à une Française. « Tout eût été pour le mieux, dit d'Alembert, si La Motte s'en fût tenu à la prose dans cette dispute ; il eut le malheur d'appeler à son secours cette poésie qu'il avait tant décriée, et qui, comme par représailles, l'abandonna plus que jamais dans ce moment critique. Il ressembla à un général habile, mais imprudent, qui, faisant avec avantage une guerre de campements et de manœuvres, voudrait ajouter à ses succès celui d'une action décisive en bataille rangée, et perdrait par la défaite tout le fruit et tout l'honneur de sa campagne. »

Dans son discours sur Homère, La Motte nous apprend une opinion assez ignorée et assez curieuse de Boileau sur les dieux de l'Iliade. « Je me souviens qu'un jour je demandai raison à M. Despréaux de la bizarrerie et de

l'indécence des dieux d'Homère; il dédaigna de le justifier par le secours trivial des allégories, et il voulut bien me faire confidence d'un sentiment tout personnel, quoique, tout persuadé qu'il en fût, il n'ait pas voulu le rendre public : c'est qu'Homère avait craint d'ennuyer par le tragique continu de son sujet; que, n'ayant de la part des hommes que des passions et des combats funestes à peindre , il avait voulu égayer le fond de sa matière aux dépens des dieux mêmes, et qu'il leur avait fait jouer la comédie dans les entr'actes de son action. »

Tout en refondant l'Iliade, La Motte écrivait des odes, des opéras, des discours. Son premier discours est un pamphlet contre la poésie : il fit grand bruit au Parnasse de 1700. Le temps était bien choisi : le seul poète vivant était M. de Fontenelle. La Motte avoue donc qu'il est de l'avis de Platon et de Pythagore : Platon , qui bannit les poètes de sa république; Pythagore, qui les condamne au Tartare. La Motte, en froid raisonneur, ne voit que la rime dans la poésie; il compare sérieusement nos meilleurs poètes à des charlatans qui font passer des grains de millet par le trou d'une aiguille. C'était, d'ailleurs, ainsi que voyait Pascal ; il s'imaginait que toutes les beautés poétiques sont dans certaines phrases bizarres, comme merveille de nos jours , astre de la nuit. La Motte condamne sans pitié la fiction, ce voile si doux de la poésie. « La fiction est un vain détour. Pourquoi ne pas dire à la lettre ce qu'on veut dire ? Les figures sont des pièges que Ton tend à l'esprit pour le séduire. » S'il veut donner l'origine de la poésie, il dit : « Elle n'était d'abord différente du discours que par un arrangement mesuré des paroles qui flatta l'oreille ; la fiction survint bientôt avec les figures : voilà tout ce qu'il y a d'essentiel à la poésie. » Et Fontenelle applaudissait. La Motte veut-il parler de l'enthousiasme : « C'est un beau nom qu'on donne à ce

qui est le moins raisonnable. L'enthousiasme ressemble à cette ivresse qui met un homme hors de lui, qui l'égaré en mille images bizarres et sans suite. » On voit que La Motte avait été à l'école de Boileau. Au milieu de toutes ces idées singulières , on rencontre pourtant çà et là une page pleine de bon sens. Ainsi, en parlant de Ronsard, il ose le juger comme un grand poëte, digne cadet de Pindare, « à ce point que tout ce qu'il emprunte d'Horace devient pindarique entre ses mains. On retrouve partout dans ses odes ces images pompeuses, ces graves sentences , ces métaphores et ces expressions audacieuses qui caractérisent le poëte thébain. C'est l'enthousiasme qui entraînait Pindare. » La Motte aboutit tout droit à la rime après avoir tant décrié la poésie; son discours, qui enfanta un schisme littéraire, est tout simplement la préface d'un recueil d'odes pindariques et anacréontiques. Il est vrai que sa poésie venait à l'appui de cette préface antipoétique ; il se donnait ainsi raison. Cependant, à en croire l'ode à Fontenelle , il espère que, grâce à son ami et à lui-même , les anciens seront surpassés par les modernes.

Dépouillons ces respects serviles Que l'on rend aux siècles passés ; Les Homères et les Virgiles Peuvent encore être effacés.

Croit- on la nature bizarre Pour nous aujourd'hui plus avare Que pour les Grecs et les Romains ?

De nos aînés mère idolâtre, N'est-elle plus que la marâtre Du reste grossier des humains?

C'était parler en téméraire plutôt qu'eii poëte; mais cotte témérité nous attache à La Motte comme à un voyageur aventureux qui va se hasarder vers les rivages

inconnus ; on le suit avec intérêt, on lui sait gré de protester un peu contre ce culte extrême des Grecs et des Romains, qui couvrait l'esprit français d'une poussière de

mort.

De tout temps ma muse un peu fière Dédaigne un travail plagiaire Dans une autre langue emprunté.

Loin ces poëtes sans génie A qui le dieu des vers dénie La gloire de la nouveauté !

Des Pindares et des Horaces Suivons plus dignement les traces.

C'est en inventant qu'ils ont plu ; Et les imitateurs serviles N'ont dans leurs écrits inutiles Que le mérite d'avoir lu.

On voit qu'il ne manquait à La Motte , pour être un vrai poëte, que la poésie. Peut-être ne lui a-t-il manqué que de s'écouter mieux lui-même: car, tout en dédaignant ses devanciers, il les imitait, il les avait trop lus. Que de fois il a dû arriver à un poëte d'ensevelir sa poésie dans les feuillets d'un livre étranger !

La Motte , poursuivant son ode, s'écrie avec bonne raison : Si le nouveau nous est interdit, si la nature est épuisée par les anciens, ce n'est pas la peine d'écrire* :

C'est assez d'apprendre à les lire , S'il est vrai qu'ils nous ont tout dit.

* Un demi-siècle après la cause célèbre des anciens et des modernes, Voltaire voulut à son tour secouer la poussière des dossiers. Lui seul rendit un jugement en bonne forme, le jugement de la souveraine raison :

« Le grand procès des anciens et des modernes n'est pas encore vidé; il est sur le bureau depuis l'âge d'argent jusqu'à l'âge d'or. Les bommes ont toujours prétendu que le bon vieux temps valait beaucoup mieux que le temps présent. Nestor, dans V Iliade, en voulant s'insinuer comme un sage conciliateur dans l'esprit d'Achille et d'A-

Les odes de La Motte sont en grand nombre ; il y en a sur tous les tons et de tous les caractères. Ce qu'on trouve à coup sûr de plus frappant dans chacune d'elles, c'est une dédicace, un grain d'encens brûlé aux pieds de tous les personnages contemporains. On sent bien que le poëte, puisque poète il y a, n'a fait l'ode que pour la dé-

gamemnon, débute par leur dire : « J'ai vécu autrefois avec des « hommes qui valaient mieux que vous; non, je n'ai jamais vu et je « ne verrai jamais de si grands personnages que Dryas , Cénée , « Exadius, Polyphème, égal aux dieux.... »

« La postérité a bien vengé Achille du mauvais compliment de Nestor, vainement loué par ceux qui ne louent que l'antique. Personne ne connaît plus Dryas ; on n'a guère entendu parler d'Exadius ni de Cénée, et pour Polyphème, égal aux dieux, il n'a pas une très-bonne réputation, à moins que ce ne soit tenir la divinité que d'avoir un grand œil au front et de manger des hommes tout crus.

« L'antiquité est pleine des éloges d'une autre antiquité plus reculée.

Les hommes , en tout temps , ont pensé qu'autrefois De longs ruisseaux de lait serpentaient dans nos bois....

« Horace combat ce préjugé avec autant de finesse que de force dans sa belle épître à Auguste : « Faut-il donc, dit-il, que nos poë- « mes soient comme nos vins, dont les plus vieux sont toujours préce férés ? »

« Fontenelle s'exprime ainsi sur ce sujet : ce Toute la question de ce la prééminence entre les anciens et les modernes, étant une fois ce bien entendue , se réduit à savoir si les arbres qui étaient autrefois ce dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d'aujourd'hui, a En cas qu'ils l'aient été , Homère , Platon , Démosthène , ne pence vent être égalés dans ces derniers siècles, mais, si nos arbres sont « aussi grands que ceux d'autrefois , nous pouvons égaler Homère , ce Platon et Démosthène. »

ce Avec la permission de cet illustre académicien, ce n'est point là du tout l'état de la question. Il ne s'agit pas de savoir si la nature a pu produire de nos jours d'aussi bons ouvrages que ceux de l'antiquité grecque et latine, mais de savoir si nous en avons en effet. Il n'est pas impossible sans doute qu'il y ait d'aussi grands chênes dans la forêt de Chantilly que dans celle de Dodone; mais, supposé que les chênes de Dodone eussent parlé, il serait très-clair qu'ils auraient un grand avantage sur les nôtres, qui probablement ne parleront jamais. »

dicace. Jamais rimeur français, hormis Fontenelle et ceux qui ne comptent pas, n'a aligné des mots avec plus de sécheresse et d'ennui. Comparé à La Motte, Chapelain a le feu du génie. Chez La Motte, c'est toujours la raison qui parle, la raison rimée, pure et simple. Cependant il est plus heureux dans ses odes anacréontiques : l'abaiidon le surprend malgré lui.

Voyez ces jolis portraits aupastel : comme ils sont facilement touchés!

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