LA REVUE DES AMOURS
L'un, à la fin de sa carrière, Le carquois vide , Tare baissé , Portant un flambeau sans lumière , De vieillesse était tout cassé.
L'autre , ne battant que d'une aile Qui le soutenait à demi, Comblé des faveurs d'une belle , Était déjà presque endormi.
L'un , dépité, rompait ses armes, Accablé d'un malheur nouveau.
Une ingrate causait ses larmes , Qu'il essuyait à son flambeau.
L'autre , rebuté des caprices De celle qui le fait brûler, Pour porter ailleurs ses services , Était tout prêt à s'envoler.
Dans sa fureur d'être neuf, il va jusqu'à écrire une ode en prose. Lafaye répond par une ode en vers où il défend la poésie. Que fait La Motte? Il met l'ode de Lafaye en prose , pour prouver que la rime et la mesure
n'ajoutent rien de bon à la poésie. Personne ne fut convaincu.
Après ses odes, il fit des discours sans nombre pour concourir à toutes les académies ; durant quelques années, il obtint tous les prix à Paris et en province. Ce fut un si grand scandale, que trois académiciens eurent la mission d'aller prier La Motte de ne plus concourir*.
La Motte avait été à la Trappe plutôt par pressentiment religieux que par vraie dévotion; il devint aveugle à vingt-quatre ans ; il semble qu'alors un soudain éclair ait frappé les yeux de son âme : il devient un chrétien fervent. Parce qu'il ne voyait plus les routes humaines, il n'en voyait que mieux les chemins du ciel. Ici-bas il était dans l'ombre du tombeau; mais là-haut, n'assistait-il pas déjà à ce soleil qui n'a pas de déclin? Au lieu du crépuscule, c'était l'aube qui se levait pour lui; il pénétrait plus loin dans l'horizon du passé et dans l'horizon de l'avenir. Il étudiait avec plus de recueillement tous les trésors d'amour que Dieu a cachés dans notre âme : aussi disait-il que Dieu, en le frappant sur la terre, l'avait élevé au ciel. Il demeura aveugle jusqu'à sa mort. Comme il avait hérité de son père de quoi vivre en poëte, il passa doucement sa vie dans l'amour des lettres et dans l'amour de Dieu. Un deses neveux lui fut dévoué au point de devenir son serviteur comme son secrétaire; son office était de lire tout haut ou d'écrire à la dictée, d'habiller La Motte, de le conduire en promenade, au café ou dans le monde.
* Il faut dire que tous ses discours couronnés sont de pauvres discours. C'est la raison glaciale qui parle comme un livre qu'on a lu. Le concours académique est surtout fatal aux novateurs ; ils n'osent y aventurer que de pâles paradoxes ; ils rejettent avec crainte toutes les hardiesses de l'inspiration : ils attendent pour écrire l'heure où la pensée a vainement fatigué ses ailes, ou, s'ils ont osé écrire à l'heure bénie de l'inspiration, ils effacent ensuite d'une main timide ton L ce qu'il y a de vraie inspiration.
Pour surcroît d'infortune humaine, la goutte vint la moitié du temps lui paralyser les pieds. Malgré cet autre obstacle, La Motte n'en allait pas moins dîner en ville presque tous les jours. On l'envoyait chercher en chaise ou en carrosse, soit qu'il dînât chez la marquise de Lambert ou chez la duchesse du Maine. Il était très-recherché dans le beau monde pour son esprit toujours mordant, quoique toujours aimable. La duchesse du Maine disait qu'il ne persiflait qu'avec du miel sur les lèvres. Au café Procope, il y avait toujours cercle pour entendre cet aveugle enjoué et charmant, qui étonnait souvent par ses étranges systèmes. Il parlait avec artifice; il avait si bien l'esprit d'éblouir son monde, qu'en l'écoutant on lui donnait toujours raison, même pour ses odes et tragédies en prose, même pour ses critiques des anciens. Il avait d'illustres auditeurs : ainsi, le duc d'Orléans, Fénelon, le marquis de Saint-Aulaire, Mme de Staal, Voltaire, Fontenelle, J.-B. Rousseau, Mme Dacier. Mais la parole imprimée de La Motte n'avait plus la même puissance. Il faisait alors la guerre à lui tout seul ; nul ne se présentait pour le défendre dans ses hardiesses littéraires et profanatrices. Ses écrits avaient du moins la gloire d'éveiller l'ardeur des libellistes. Pas un de ses discours qui n'ait fait écrire vingt brochures : c'était la politique du jour.
A la mort de Thomas Corneille, La Motte se présenta avec ses odes, ses opéras et ses trente-huit ans, pour le fauteuil illustré par Pierre Corneille. J.-B. Rousseau se présentait aussi ; La Motte fut nommé, parce qu'il avait des amis et que J.-B. Rousseau avait des ennemis. Le vrai poète fit une épigramme pour se consoler ; le mauvais poëte prononça un bon discours, un des meilleurs qui aient été entendus jusque-là. Après avoir étonné l'auditoire par ses airs de nouveauté, il le toucha par de
simples et modestes paroles sur la privation de la vue qu'avait éprouvée Thomas Corneille. « Ce mot me fait sentir tout à coup l'état où je suis réduit moi-même ; ce que l'âge avait ravi à mon prédécesseur, je l'ai perdu dès ma jeunesse. Cette malheureuse conformité que j'ai avec lui vous en rappellera souvent le souvenir; je ne servirai d'ailleurs qu'à vous faire mieux sentir sa perte*. »
Quoique aveugle, peut-être parce qu'il était aveugle, ses amis, hormis Fontenelle, voulurent le marier. Mais il était, à propos de femmes comme de poésie, de l'école du poëte normand. Ainsi, pour remercier ses amis, il écrivit des vers sur le célibat. Je puis, je crois, sans lui faire injure, reproduire ses vers comme de la prose : « Veut-on que je prenne une femme? j'y veux trouver ensemble et jeunesse et beauté, l'esprit bien fait, une belle âme, agrément et simplicité; cœur sensible sans jalousie; complaisance, sincérité, vivacité sans fantaisie; sagesse sans austérité ; enfin, pour la rendre parfaite, à toutes les vertus joignez tous les appas : voilà, je crois,
* La Motte avait trouvé, en perdant la vue, une mémoire prodidigieuse. N'ayant pas de distraction par le regard, il avait l'art de retenir mot à mot tout ce qu'il entendait à propos de belles-lettres. Un jeune poëte lui lut un jour devant un cercle lettré une tragédie; on ne lisait guère alors que des tragédies. La Motte écoute en silence jusqu'à la dernière scène : « Votre pièce est belle, lui dit-il, et j'ose vous répondre du succès. Une seule chose m'attriste, c'est que vous donniez dans le plagiat : je puis vous citer en preuve la seconde scène de l'acte quatrième. » Le jeune poëte, tout étourdi de cette accusation, ne savait comment se justifier, lorsque La Motte ajouta : « Je n'avance rien qu'en connaissance de cause, et, pour vous le confirmer, je vais réciter cette même scène, que je me suis fait un plaisir d'apprendre autrefois par cœur et dont il ne m'est pas échappé un seul vers. » Tous ceux qui étaient présents se regardèrent les uns les autres avec étonnement; il récita la scène tout entière sans hésiter. L'auteur était tout à. fait décontenancé. Quand La Motte eut souri de son embarras, il lui dit : «Remettez-vous, monsieur, la scène en question est de vous, ainsi que tout le reste; mais elle m'a paru si belle et si touchante, que je n'ai pu m'empêcher de la retenir. »
celle que je souhaite; trop heureux, cependant, de ne la trouver pas. »
Cependant, qu'il eût été un bon mari, facile à vivre, cet homme toujours doux et patient ! Jugez-en par ce trait. Au spectacle, un soir, il fut souffleté par un jeune étourdi, parce qu'il venait de lui marcher sur le pied : « Monsieur, lui dit-il paisiblement, vous allez être bien fâché, je suis aveugle. » C'était la première fois que La Motte traduisait noblement le vieil aveugle qui se nomme Homère.
Sa demeure était triste et sombre : on croyait entrer chez un cénobite ; on sentait bien qu'une femme aimée n'avait jamais passé par là. Des livres, du désordre, de la poussière, un vieux balai renversé, des papiers épars, une pendule sans aiguilles, un sablier : voilà ce qui frappait au premier coup d'œil. On explique ainsi cette pendule sans aiguilles : « Une fois, une seule fois, le résigné La Motte se mit en fureur contre le sort ; ne sachant à qui s'en prendre, il brisa les innocentes aiguilles, disant qu'il ne devait plus voir passer le temps, mais seulement l'entendre. »
Il n'eut qu'un ennemi, J.-B. Rousseau; ils avaient commencé par s'aimer, mais l'Académie fut leur pomme de discorde. On se souvient que les premiers couplets célèbres attribués à Rousseau furent lancés contre La Motte. Ces deux poètes étaient chefs de secte au café Procope ; les sectateurs de La Motte étaient en plus grand nombre, parce que La Motte était plus beau parleur. R.ousseau, meilleur poëte, prévoyant que LaMotte l'emporterait aussi à l'Académie, ne put résister au plaisir amer de l'épi— gramme. Il fit des couplets contre son antagoniste sur un air fameux d'opéra ; ces couplets furent la source de son malheur, de son exil, de sa misère, car ils furent suivis d'autres couplets indignes de lui, qu'il désavoua
jusqu'à l'heure suprême de la mort , mais qui furent les armes qui le blessèrent dans sa gloire et dans son honneur.
Comme La Motte voulait être universel, il fit des fables, que Fontenelle trouva plus agréables que celles de La Fontaine. Je ne suis pas tout à fait de l'avis de ce grand critique ; cependant, j'avoue que ces fables sont trop dédaignées : il y en a d'ingénieuses ; mais ce qui surtout fait quelque honneur à La Motte , c'est qu'il a inventé tous ses apologues. Il est vraiment fâcheux que le tour en soit si pénible. Ce qui le frappe et l'attire, c'est la moralité ; il y court en toute hâte, sans s'arrêter à l'esprit et à la couleur de la mise en scène. Un soir, Voltaire arrive au Temple, où la veille on avait médit La Motte. « Messieurs, dit-il d'un air mystérieux, on a découvert une fable oubliée de La Fontaine. » Il lut le Pélican et l'Araignée. Et tout le monde d'applaudir; c'était à qui trouverait des beautés apparentes ou cachées. Quand on se fut lassé d'admirer, Voltaire, silencieux, reprit la parole : « Eh bien! messieurs, cette fable est de La Motte. » A l'Académie, La Motte fut, pour ses fables, mis en parallèle avec La Fontaine. « Le premier est plus naïf, le second plus ingénieux. » On discuterait encore, si un savant ne se fût avisé de mettre un enfant dans la discussion; cet enfant, âgé de six ans, fut prié d'apprendre en un jour une fable de La Fontaine et une fable de La Motte. Il apprit en moins d'une heure celle de La Fontaine; il ne parvint jamais à apprendre celle de La Motte.
Le croiriez-vous ? cet homme si raisonnable, sans sourire et sans larmes, cet homme sans feu et sans élan, que rien ne touchait, hormis la raison, a créé une tragédie qui a fait pleurer tout Paris et la province, le Régent lui-même, qui ne croyait guère à la tragédie, ffiês
de Castro a eu le même succès que le Ciel. On prenait des copies, plume à la main, l'oreille au guet, pendant les représentations. Jamais, de l'avis de d'Alembert et de Duclos, jamais tragédie ne fut tant applaudie et tant attaquée. Tous les gazetiers du temps écrivirent pour ou contre en prose et en vers ; mais, sans trop s'inquiéter de leurs grincements de plume,
Tout Paris, pour Inès, eut les yeux de don Pèdre.
Ce succès qui nous étonne, nous surtout, poètes du XIXe siècle, est venu de cette pitié tragique des anciens, qui va droit au cœur sans agacer ies nerfs par la pitié horrible des modernes. Dans Inès de Castro, la douleurest grande, mais douce, mais humaine; les larmes coulent, mais le tableau ne fait jamais détourner les yeux. Gomment donc cet esprit si froid et si sec est-il arrivé à cette belle et simple création? L'abbé de La Porte, dans ses Anecdotes dramatiques, raconte que La Motte, voulant parvenir à coup sûr à un succès de larmes , a rassemblé les passions qui ont produit le plus d'effet toutes les fois qu'elles ont paru sur le théâtre ; qu'il a ensuite prié ses amis érudits de lui chercher dans l'histoire un événement qui encadrât ses idées; que les érudits n'ont trouvé qu'Inès de Castro , et que c'est la seule raison qui donne ce titre à la tragédie. Toute singulière que paraisse cette histoire, elle s'accorde merveilleusement avec le caractère du poëte qui voulait une dixième muse sur le Parnasse, la muse des mathématiques. Cette autre histoire de l'abbé de La Porte est plus certaine. La Motte avait été témoin au Palais de Justice d'un coup de théâtre saisissant. Un fils s'était marié sans le consentement de son père. Au bout de quelques années, le père, apprenant ce mariage, en demanda la cassation au tribunal.
L'avocat du fils, quand vint son tour de parler, découvrit les enfants issus du mariage, qu'il avait cachés près de lui : « Voilà tout ce que j'ai à dire, » s'écria-t-il avec un accent de vraie pitié. Jamais avocat ne fut si éloquent. La Motte, touché jusqu'aux larmes, n'oublia point ce trait dans sa tragédie. Il introduisit donc des enfants dans Inès : c'était une nouveauté hardie. Peu de jours avant la représentation, le Régent, assistant à une lecture de la pièce, avait dit au poëte : « Prenez garde, La Motte, jamais on n'a vu d'enfants en scène. — H y a encore du nouveau sous le soleil , » répondit La Motte avec un peu d'orgueil. A la représentation, le parterre ne savait trop quelle figure faire à la scène des enfants ; les uns voulaient rire, les autres ne savaient que faire de leurs larmes; enfin un éclat de rire retentit dans la salle. Mlle Duclos, qui jouait le rôle d'Inès, s'interrompit et cria avec indignation : « Ris donc, sot de parterre, à l'endroit le plus beau ! ■» Et elle poursuivit paisiblement. Les larmes coulèrent pour tout de bon. Le Régent, découvrant La Motte dans la coulisse, lui cria : « La Motte, vous aviez raison. »
Le succès de cette tragédie est aujourd'hui comme non avenu, parce que le style fait l'œuvre. A peine trouvet-on un beau vers dans Inès, et encore ce vers est-il de Corneille. Une tragédie sans style est un monument sans architecture. La Motte n'a été qu'un maçon raisonnable. Parmi les critiques, il ne faut pas oublier ce mot d'une grande dame : « M. de La Motte a fait comme M. Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme, de la prose sans le savoir. »
On se rappelle le mot de Voltaire, qui est du même esprit. La Motte déclamait un jour devant Voltaire contre les tragédies en vers; c'était peu de temps après YOEdipe de ce poëte. « Votre tragédie est belle, disait La
Motte; il faudra que je la mette en prose. -- Faites cela, répliqua Voltaire, et je mettrai votre Inès en vers. »
Inès est donc un chef-d'œuvre scénique ; l'amour n'a jamais été plus malheureux, l'orgueil du rang n'a jamais été mieux vaincu par la nature ; l'émotion jaillit de ces deux sentiments, éternelles sources de pitié tragique. L'effet n'est jamais dans le mot, il est toujours dans la situation ; aussi, à la lecture, Inès perd tout son charme et toute sa puissance. La Motte, qui n'était qu'un homme de talent, n'a pu franchir la barrière du génie. L'esprit et la raison s'arrêtent pâles et glacés devant cette barrière ; pour la franchir, il faut le feu et l'élan de la jeune cavale qui sait prendre à propos le mors aux dents*.
La Motte mourut au milieu de sa vogue, ne prévoyant pas que la renommée abandonnerait sitôt son ombre. Il succomba à une attaque de goutte, dans sa soixantième année. Sa dernière heure fut comme toute sa vie, trèschrétienne. A la fin de ses jours, il avait rimé des psaumes, toujours pour donner tort à la poésie.
Dans le Parnasse français, La Motte est gravé de profil en face de Destouches, son musicien ordinaire. C'est une vraie figure champenoise. Il est coiffé, comme dans tous ses portraits, d'un turban ou d'un chiffon. Il est le seul poëte de son temps qui dédaignât la perruque. Son vêtement est aussi d'un nouveau genre ; c'est une draperie à la grecque qui manque de caractère. Le médaillon consacré à sa gloire représente un Amour armé d'une trom-
* Outre les critiques, il y eut quatre parodies jouées avec succès. La tragédie avait si profondément touché , que plus d'une fois , à ces parodies , on vit pleurer des spectateurs en souvenir de la vraie pièce. La Motte riait des critiques en disant : ce Qu'importent leurs diatribes? ils ont pleuré. » Un siffleur payé contre La Motte fut si attendri , à une des représentations d'Inès, qu'il se tourna vers un de ses camarades en essuyant des pleurs :• « Tiens > mon ami, siffle pour moi, je n'en ai pas la force, »
pette et d'un luth, qui s'envole au-dessus d'un tombeau où sifflent les serpents enflammés de l'Envie; et, pour couronner l'œuvre, on lit ce vers :
La mort assure mon triomphe.
On peut dire, à coup sûr, que c'est là un vers sans rime ni raison. Je ne connais pas de rime en omphe; et la mort, loin d'assurer l'empire de La Motte, a détruit du même coup l'homme et son œuvre.
La Motte ne laissera pour tout bagage que le souvenir de son bel esprit. Il fut presque universel, parce qu'il n'avait de vocation pour aucun genre. Le bel esprit est d'un grand secours ; il sauve de bien des faux pas, il colore agréablement la faiblesse, il éblouit les yeux à temps quand on n'a rien à dire au cœur et à la pensée ; mais le bel esprit passe comme une mode légère. Tant que l'homme est là présent, il peut régler son bel esprit sur le goût changeant de son siècle ; mais, dès qu'il est mort, son œuvre demeure enfouie comme des chiffons bariolés dans le coin d'une armoire. En feuilletant l'œuvre de cet esprit passager, on croit en effet retrouver des costumes d'un autre temps, dont la coupe ne va plus à personne. Les grands esprits sont drapés avec tant de simplicité, qu'ils vont à tous les siècles.
La Motte avait l'audace et la témérité ; il dédaignait le préjugé, il savait s'écarter à propos des routes battues ; enfin il ne lui manquait qu'une seule chose pour prendre sa place au soleil de la gloire : le génie. Ce qu'il y a de remarquable , c'est que La Motte a eu moins d'originalité en voulant être original par système, que la plupart des écrivains de son siècle qui n'avaient pas ce but. Mieux vaut encore se laisser aller à sa fantaisie que de vouloir être son maître à soi-même.
En cherchant bien, et sans parler ici do Jean-Jacques,
on finirait par trouver quelques autres novateurs dans le xvme siècle : Piron, qui, avant La Chaussée, a voulu du même coup faire rire et pleurer au théâtre ; Lesage et l'abbé Prévost, qui ont créé le roman français ; Diderot , qui eût inventé Sterne, et qui a fait Sedaine ; Voltaire , qui a trouvé le conte en prose , comme La Fontaine avait trouvé le conte en vers; Beaumarchais, qui a créé la comédie romanesque et satirique; André Chénier, qui a revêtu la poésie du péplum aux grandes lignes ; Bernardin de Saint-Pierre , qui a été un paysagiste amoureux de la nature. Mais j'aime à croire que ces poètes et ces romanciers ont agrandi le domaine de l'art sans parti pris. Le hasard est un grand maître. Ne faudrait-il pas plutôt dire l'inspiration?
Linnée» — Montesquieu. — Cuvier. ■ — Sedaine. (1707-1788.)
La philosophie du xvme siècle était fille de la Renais sance. Ce que celle-ci avait fait pour les arts, celle-là le fit pour la science des idées. Le même mouvement qui entraînait Michel-Ange emporta plus tard les penseurs eux-mêmes vers le naturalisme. Le xvie siècle, si grand qu'il fût, n'avait vu les beautés du monde extérieur qu'à travers le voile de l'antiquité païenne. D'un autre côté, les idées religieuses avaient empêché de fixer des regards observateurs sur la magie de l'univers. L'Église , qui de tout temps a condamné les spectacles, avait jeté son interdit sur le théâtre même du Créateur. Il fallait un renouvellement d'idées pour que l'homme osât contempler la magnificence de la nature. La philosophie amena ce changement ; à sa suite marchèrent l'observation des faits et la puissance du raisonnement. La barrière qui arrêtait l'esprit humain sur le seuil du temple de la nature est renversée ; deux hommes paraissent à la fois , deux hommes dont un seul aurait suffi pour illustrer l'époque mémorable qui le vit naître : Buffon et Linnée.
Ces deux grands naturalistes n'ont de commun entre eux que le génie. La Providence, qui plaça leur naissance dans la même année, les sépare par un grand nombre de contrastes. Linnée vit le jour dans une pauvre chaumière en Suède; Buffon dans un château , en France. Contraint d'entrer dans une échoppe de cordonnier pour gagner sa vie, Linnée apprit à penser en battant son cuir /Buffon, entouré de toutes les séductions de la mollesse, n'exerça guère sa volonté que contre les avances de la fortune. La direction de leurs facultés n'était guère moins opposée. Tous deux conservèrent dans leur caractère scientifique la trace des premières influences qu'ils avaient subies. Linnée se montra surtout l'ouvrier de la nature, et Buffon l'artiste de la nature.
Georges-Louis Leclerc de Buffon naquit le 7 septembre 1707, àMontbar, en Bourgogne , patrie féconde de saint Bernard et de Bossuet. Son père était conseiller au parlement de sa province. Il donna à ses enfants une sérieuse et robuste éducation , les laissant libres de se décider sur le choix d'un état. Au sortir du collège, le jeune Buffon se lia, par hasard (qu'est-ce que le hasard ? ) , avec un Anglais de son âge , le jeune duc de Kingston. Comme deux oiseaux échappés de leur cage entr'ouverte , ils prirent gaiement ensemble la clef des champs et des voyages. Les voilà tous les deux courant le monde , à l'âge où le cœur tressaille , où les yeux dévorent le ciel et la terre. Quand la France fut parcourue, ce fut le tour de l'Italie. Ils virent la nature partout. Buffon se servit plus tard des tableaux que les voyages avaient peints dans sa mémoire ; une de ses qualités rares comme naturaliste fut de se montrer paysagiste en grand.
Le cœur de nos deux jeunes pèlerins se prit sans doute çà et là aux broussailles des passions inévitables. Une œillade ici , là un sourire jeté par des dents blanches et des
lèvres roses, plus loin un corsage épanoui , en voilà plus qu'il n'en faut pour faire broncher une vertu de dix-huit ans. Buffon aima par aventure ; il ne connut , du reste , qu'en courant , ces passions fougueuses , qu'il nommait lui-mêmes des abus de l'âme. Sceptique de cœur, il avait coutume de dire que tout le moral de l'amour était vanité. On sait que les plus incrédules en amour comme en religion sont les plus inconséquents des hommes. Ils adorent presque tous ce qu'ils blasphèment. Il est vrai que Buffon avait alors une maîtresse qui tenait dans son cœur la première place : cette maîtresse était la gloire.
Ce qui domine dans le caractère de Buffon , c'est l'amour de la grandeur et de la considération publique. Cet homme mettait de la solennité jusque dans la galanterie. Un billet doux écrit de sa main avait toujours l'air. d'une lettre adressée à la postérité. « M. de Buffon, disait Mme Necker, ne pouvait écrire sur des sujets de peu d'importance. Quand il voulait mettre sa grande robe sur de petits objets, elle faisait des plis partout. »
Cet esprit si original débuta, qui le croirait? par des traductions. Ayant passé quelques mois en Angleterre, il fit paraître , à son retour en France , la Statique des Végétaux, de Haller, et le Traité des Fluxions , de Newton. Ces traductions et les préfaces qu'il y joignit furent les premiers essais qui le révélèrent à lui-même. Désormais Buffon ne quitta plus cette voie de recherches où il venait d'engager son talent. Il écrivit successivement plusieurs mémoires sur la géométrie, la physique et l'économie rurale. Ces divers travaux lui ouvrirent l'Académie des sciences. Il avait alors vingt-six ans : vingt-six ans, c'est l'enfance du génie, et déjà les vieillards blanchis clans l'étude le regardaient comme leur frère.
De tous les travaux de Buffon, celui qui dans cette première époque dévoile le mieux le secret de sa pensée in-
quiète , c'est la construction d'un immense miroir, souvenir de celui d'Archimède. Le point de mire de notre jeune observateur est le soleil. Que veut donc tenter vis-à-vis du géant des mondes cet audacieux fils de la terre ? Buffon entreprend de démontrer la source première de la toute-puissance qui réside dans le soleil , et , pour arriver à ce résultat, il se propose d'incendier les corps à de grandes distances , en dirigeant sur eux les feux dévorants de cet astre. Les anciens croyaient que l'aiglon s'exerçait sur le bord du nid à fixer le soleil. Le génie de Buffon n'a pas encore déployé toute la largeur de ses ailes , que déjà il attache ses regards sur l'éternel foyer de la lumière.
Jusqu'ici , le célèbre naturaliste n'avait fait pour ainsi dire que louvoyer dans le vaste océan de la science; sa voile cherchait la direction du vent. Un circonstance fixa l'irrésolution de cette pensée voyageuse. Le Jardin des Plantes avait alors pour intendant Dufaï, homme instruit, jeune officier bien en cour, qui allait mourir avant l'âge. Dans quelles mains allait passer la direction de cet établissement si longtemps négligé , qui commençait à sortir de son ancien état de confusion ? Hellot , chimiste , membre de l'Académie des sciences , va trouver le malade , et lui dit : ce Buffon est seul en mesure , par sa puissance de caractère, de continuer votre œuvre de régénération; éteignez donc vos sentiments de rivalité , et désignez cet ami pour votre successeur. Cette demande est écrite dans la lettre que je vous présente. Signez. » Hellot se montra insinuant et ferme ; Dufaï signa d'une main mourante. Le ministre Maurepas agréa la proposition qui lui parvint sous cette forme insidieuse. C'était une faveur, car Buffon ne s'était jamais occupé d'histoire naturelle. Ce n'est pas, du reste , la première fois que la faveur aveugle eut la main heureuse. Bonaparte fut aussi nommé général par
intrigue, et ne passa d'abord auprès de ses camarades que pour un officier de fortune.
Tout était à faire. Buffon crut à son étoile, et bientôt une nouvelle histoire sortit, pour ainsi dire, des ténèbres qui couvraient la nature entière. Jusqu'au xvme siècle, le champ de la science était aride et confus. Pline avait écrit le roman de la nature. Les savants, ou plutôt les érudits du moyen âge, avaient suivi les traces de l'antiquité avec une servile dévotion. Tout en rendant justice à ses devanciers , et en louant de bonne grâce les anciens, Aristote et Pline, Buffon ouvrit une voie nouvelle, qui fut celle de l'observation et de l'expérience. Convaincu que les œuvres de l'esprit humain ne résistent au temps que par le style , il appliqua aux sciences naturelles le talent d'écrire. Le principal caractère de cette langue est la magnificence. Le style de Buffon manque peut-être de souplesse et de variété : on aimerait à y trouver de temps en temps les traits d'une simplicité touchante; mais il est grand dans les grandes choses , et , quand il s'élève , on sent bien qu'il a des ailes. Le mot de coloriste était inconnu dans la langue de Racine et de Bossuet ; on le créa exprès pour le peintre de la nature.
Buffon épousa, en 1762 , Mlle de Saint-Bélin. « C'était, dit Hérault de Séchelles, une femme charmante qu'il avait choisie par inclination. » On voit que la science n'était pas, non plus que la gloire, son unique passion. La connaissance qu'il fit de Mlle de Saint-Bélin est encore , il est vrai, de l'histoire naturelle. Buffon étudiait alors la physiologie de l'homme et de la femme; les savants sont comme les artistes : ils ont besoin de modèles. « Mlle de Saint-Bélin était , dit le cardinal de Bernis , une rose animée. » Hélas! les roses vivent peu. « Mme de Buffon, raconte le poëte Lebrun , mourut à la fleur de son âge. » Elle joignait à la beauté toutes les grâces de l'esprit.
Buffon, ainsi qu'on le voit dans la lettre du chevalier Jaucourt , un instant son secrétaire , avait une singulière façon d'entendre l'amour. Le cœur, chez lui, n'était jamais en jeu. Quand il sentait la soif sur ses lèvres toutes matérielles, il appelait dans son cabinet une paysanne de Montbar, pour étudier avec elle une page confuse de l'histoire naturelle. Il y avait à Montbar une douzaine de paysannes destinées à de pareilles études.
Buffon se mit à part dans son siècle. Sa vie était laborieuse et noblement paisible. Il se maintint en bonne intelligence avec les hommes qui dirigeaient le mouvement philosophique. Cette grave sécurité de conduite ne se démentit que dans une occasion, et encore Buffon fut-il l'offensé. Voltaire reprochait au style de Buffon trop de pompe et de solennité. On connaît ce vers qu'il décocha comme une flèche sur l'auteur de la Théorie de la terre :
Dans un style ampoulé parlez-nous de physique.
Un jour qu'on citait devant Voltaire Y Histoire naturelle : « Pas si naturelle, » reprit-il. Enfin Voltaire , en haine du déluge, s'était permis de contredire les idées de Buffon sur les bancs de coquillages qu'on rencontre à la surface de la terre, et qui, selon le naturaliste, avaient été déposés par les eaux de la mer. D'après l'avis de Voltaire, c'étaient les pèlerins qui, dans le temps des croisades, avaient rapporté de Syrie les coquilles que nous trouvons en France dans le sein de la terre. Il fallait être savant comme Buffon pour prendre cette plaisanterie au sérieux. Il s'irrita d'abord, il reconnut plus tard qu'il avait eu tort de se fâcher. Ce petit démêlé s'apaisa bientôt ; chacun des deux adversaires le termina à sa manière : Voltaire par un trait : « Je ne peux pas, dit-il, rester brouillé avec M. de Buffon pour des coquilles ; » et
Buffon par une belle phrase : « On a pu trouver, dit-il, comme je le trouve moi-même, que je n'ai pas traité M. de Voltaire assez sérieusement; j'avoue que j'aurais mieux fait de laisser tomber cette opinion que de la relever par une plaisanterie : je le déclare autant pour M. de Voltaire que pour moi-même et pour la postérité. » Cet échange de politesses ne s'arrêta point en si beau chemin. Buffon envoya à Voltaire un exemplaire de ses OEuvres ; Voltaire écrivit une lettre de remercîments, où il parlait à Buffon de son prédécesseur, Archimède Ier. Buffon répondit qu'on ne dirait jamais Voltaire second.
Buffon mettait ses plus belles manchettes pour écrire aux femmes. Voici un billet à Mme de Genlis :
Je ne suis plus amant de la nature ; je la quitte pour vous , madame , qui faites plus et qui méritez mieux. Elle ne sait que former des corps, et vous créez des âmes. Que la mienne n'est-elle de cette heureuse création! j'aurais ce qui me manque pour plaire, et vous jouiriez avec plaisir de mon infidélité. Pardonnez-moi, madame, ce moment de délire et d'amour. Je vais maintenant parler raison.
La conversation de M. de Buffon n'était pas, à beaucoup près, aussi éclatante que son style écrit. Il ne laissait pas que d'être fort recherché dans le monde, où ses connaissances, d'un ordre à part, lui assuraient un trône. « La conversation de M. Buffon, dit Mme Necker, a un attrait particulier. Il s'est occupé toute sa vie d'idées étrangères aux autres hommes, en sorte que tout ce qu'il dit a le piquant de la nouveauté. » Sa belle et imposante figure donnait encore plus de gravité à ses discours. Buffon n'était pas également heureux quand il quittait le terrain de la science pour celui de la littérature. La Motte, Fontenelle, Marivaux, avaient mis à la mode de déclamer contre les vers. Nul ne poussa plus loin cette manie que l'auteur des Epoques de la nature. Parlant de
beaux vers, il disait : « C'est beau comme de la belle prose. », « J'ai vu en 1780, dit La Harpe, le* respectable vieillard Buffon soutenir très-affirmativement que les plus beaux vers étaient remplis de fautes et n'approchaient pas de la perfection de la bonne prose. » Est-ce que la fable du renard sans queue conviendrait même aux grands esprits ? D'Alembert était encore plus géomètre que M. de Buffon n'était prosateur; un jour, il disait à Rivarol : « Ne me parlez pas de votre Buffon, de ce marquis de Tuffière qui, au lieu de nommer simplement le cheval, dit : « La plus belle conquête que l'homme ait jamais « faite est celle de ce noble et fougueux animal. » — Oui, reprit Rivarol en raillant, c'est comme ce sot de Jean- Baptiste Rousseau, qui s'avise de dire :
Des bords sacrés où naît l'aurore , Aux bords enflammés du couchant....
au lieu de dire de l'est à l'ouest. »
Depuis Buffon, Rivarol et d'Alembert, le temps a fait justice de la périphrase; mais la poésie est restée *.
Buffon craignait la satire. Quand Rivarol entra dans le monde, il chercha un nouveau chemin pour faire fortune ; il comprit qu'un homme de bonne volonté peut toujours prendre ici-bas une bonne place au soleil. Jusqu'à lui, plus d'un poëte avait vécu, comme le renard de La Fontaine, aux dépens de ceux qui l'écoutaient; spéculer sur la flatterie, c'était un moyen vulgaire, indigne de Rivarol ; il aima mieux spéculer sur la satire, ce Le monde, se dit-il alors, est une vaste arène, semée de bons et de méchants, de loups et d'agneaux; je serai méchant, on
* Quoique Buffon n'aimât point les vers, il trouvait assez beaux ceux qui lui étaient adressés, a Toutes les personnes qui m'ont entendu lire la belle ode de M. Lebrun, écrivait-il à l'abbé Bexon, s'accordent à l'admirer. »
me craindra, on fera ma fortune; à chaque coup de griffe on me saluera à la ronde, à chaque coup de dent on me jetera un gâteau. » Ce système eut pour lui un plein succès. Ses premiers mots méchants furent répandus de proche en proche. Buffon accueillit Rivarol par mille marques de faveur. Il lui offrit un appartement dans son hôtel , un pavillon à son château. Rivarol se laissa faire. Quel était le plus coupable des deux?
Cette manière de loger Némésis ne fait pas beaucoup d'honneur à Buffon. On serait plus touché de le voir montera quelque mansarde de poëte, se montrant grand seigneur avec la misère, comme il Tétait avec la critique. Rivarol, tout enthousiaste qu'il fût devenu pour Buffon, ne flattait pas toutes les œuvres de ce grand homme ; il disait de son fils : « C'est le plus mauvais chapitre de l'histoire naturelle de son père; entre le fils et le père, tout un monde passerait. »
Buffon ne quittait guère son Jardin des Plantes, dont il était comme le souverain, que pour aller, dans la belle saison, chercher les mêmes jouissances paisibles dans les beaux domaines de Montbar. Il était grand seigneur en tout, dans le style, dans le monde et jusque dans la vie privée. On sait qu'il ne travaillait qu'en habit de cérémonie et en manchettes. N'eût-on pas dit qu'il voulait s'élever au-dessus de la planète dont il allait décrire les lois ? Ainsi paré, il se rendait au fond de ses jardins, dans un pavillon où il devenait inaccessible au monde entier. Sorti de ses heures de travail, il conservait le goût du faste et de la représentation. Il marchait en. portant haut la tête. Le dimanche, on le voyait à l'église, accompagné d'un capucin, son commensal, qui cumulait la charge de confesseur de M. de Buffon et celle d'intendant de ses affaires domestiques. Assis avec pompe dans son banc seigneurial, il recevait volontiers l'encens, l'eau bénite et
les autres honneurs dus à son rang. Dans la semaine, Buffon dirigeait ses promenades vers les champs, où les travaux de terre appelaient la population rurale. Chemin faisant, il saluait de propos galants les femmes et les jeunes filles qu'il rencontrait sur son passage, la faucille à la main ou la gerbe sous le bras.
Il possédait une grande fortune, qu'il employait noblement. Les dépenses du Jardin du Roi absorbaient tous ses fonds, et le forçaient même à emprunter. L'ancien édifice était devenu insuffisant pour recevoir les richesses des trois règnes de la nature, que le grand nom de Buffon attirait de toutes parts au Jardin des Plantes. A chaque accroissement du cabinet d'Histoire naturelle, Buffon livrait une pièce de son logement; un jour, ce fut sa bibliothèque, un autre son salon, un autre sa chambre à coucher, si bien qu'il se trouva mis à la porte par lui-même. Buffon se vit alors dans la nécessité d'acquérir un hôtel voisin. Il avait fallu qu'Alexandre fît la conquête de l'Asie pour qu'Aristote pût rassembler les œuvres de la nature. Pour composer un plus grand herbier, Buffon n'eut besoin que de sa gloire.
Buffon, en personne, était l'âme du Jardin des Plantes. Daubenton disait : « Sans Buffon, je n'aurais pas passé, dans ce jardin, cinquante ans de bonheur. » Ces deux savants aimaient véritablement la nature. Seulement Buffon la considérait en vrai philosophe, en écrivain, en poëte, et Daubenton en classificateur. Buffon était myope. C'est surtout avec les yeux de l'esprit qu'il voyait. Les yeux lui semblaient des conducteurs trop grossiers pour arriver par leur seule entremise à la découverte de la vérité. L'analyse physique elle-même ne lui inspirait qu'une confiance médiocre. Un savant lui parlait d'une expérience qu'il projetait sur un diamant : « Je le ferai brûler dans un creuset d'or, disait-il. — Le meilleur creuset,
c'est l'esprit, » répondit Buffon. C'est en passant la nature à ce creuset suprême qu'il sut extraire les lois générales des êtres.
Comme Descartes, ce hardi penseur, qui ébranlait par la doctrine du libre examen tout l'édifice du catholicisme et qui faisait en même temps ses dévotions à la Vierge, Buffon se montra toujours un modèle de soumission aux usages religieux. A sa campagne, les jours fériés, il suivait assidûment les offices. Il craignait par-dessus tout les censures de l'Église. Ayant appris que ses idées sur la formation de la terre avaient ému les graves docteurs de la Sorbonne, Buffon se hâta de désavouer toutes les conséquences que l'irréligion pouvait tirer de ses ouvrages. Il essaya même d'accorder ses hypothèses avec le récit de création dans la Genèse. Un tel acte de christianisme désarma la Sorbonne. Elle retira cette main pleine de foudres qu'elle tenait déjà levée sur la tête du savant. On a mis en doute dans cette circonstance la bonne foi de Buffon. Peut-être l'auteur de la Théorie de la terre se souvint-il de l'histoire de Galilée.
Buffon avait près de cinquante ans quand il fut nommé à l'Académie française. Voici en quels termes Grimm rend compte de son discours de réception : « M. de Buffon ne s'est pas borné à nous rappeler que le chancelier Séguier était un grand homme, que le cardinal de Richelieu était un très-grand homme, que les rois Louis XIV et Louis XV étaient 'de très-grands hommes aussi; que M. l'archevêque de Sens était aussi un grand homme, et qu'enfin tous les quarante étaient de grands hommes ; cet homme célèbre, dédaignant les éloges fades et pesants qui font ordinairement le sujet de ces sortes de discours, a jugé à propos de traiter une matière digne de sa plume et digne de l'Académie : ce sont des idées sur le style, et l'on a dit à ce sujet que l'Académie avait pris
un maître à écrire. » Suivant toujours la nature pour exemple : « Pourquoi, dit Buffon, dans son discours, les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits? C'est que chaque ouvrage est un tout, et qu'elle travaille sur un plan éternel, dont elle ne s'écarte jamais: elle prépare en silence les germes de ses productions ; elle ébauche par un acte unique la forme primitive de tout être vivant; elle la développe, elle la perfectionne par un mouvement continu et dans un temps prescrit. L'ouvrage étonne : mais c'est l'empreinte divine dont il porte les traits qui doit frapper. »
L'auteur de Y Histoire naturelle était roi à Montbar ; mais c'était un roi sans sujets. Ce pays présente, en effet, l'image de la solitude. La cour d'Archimède II ne se composait guère que de voyageurs"". Parmi ces derniers, on cite Jean- Jacques Rousseau et Hérault de Séchelles. Jean-
* Buffon avait coutume d'emmener à Montbar quelques-unes des célébrités parisiennes; il voulait une cour, mais la vraie cour du monde intellectuel était à Ferney. Touzet amusait beaucoup Buffon. On lit dans un journal du temps :
a Un jeune peintre, appelé Touzet, élève de l'Académie, vient d'être attaché à M. de Buffon en qualité de ménagerie. Ce Touzet est célèbre à Paris depuis quelques années par le talent d'imiter et de contrefaire, qu'il possède au suprême degré. Non-seulement il contrefait toutes sortes de personnages et de caractères avec une perfection qui ne laisse rien à désirer, mais il imite encore à lui tout seul une collection de bruits et de phénomènes physiques. On le place au milieu d'un salon, derrière un paravent, et l'on entend tout un essaim de religieuses qui vont à matines : on les entend se lever, se réunir, descendre des corridors dans l'église, chanter l'office, faire la procession, rentrer dans le couvent et se disperser dans leurs cellules. On distingue l'âge, le caractère, l'humeur, les infirmités de chacune de ces nonnes; on se croit transporté au milieu d'un couvent. La matinée de village, le dimanche, est encore plus surprenante : on se trouve transporté dans l'intérieur d'un ménage rustique; on assiste au lever du ménager et de la ménagère, à leurs fonctions matinales : on les accompagne à l'écurie, à la basse-cour, dans la rue, à la messe; on entend le sermon; on les suit dans le presbytère; on devine le caractère du curé, de sa gouvernante, de
Jacques se mit à genoux et baisa le seuil de la porte. Rousseau était fait pour admirer Buffon ; les grands écrivains se touchent par des liens de famille. Hérault de Séchelles, alors jeune magistrat, attaché au parquet du parlement de Paris, alla aussi faire une visite à Buffon dans sa retraite de Montbar , dans ce sanctuaire de la science, ce berceau de l'histoire naturelle, comme disait le prince Henri. Avec une indépendance sauvage, il déchira le voile de l'hospitalité et fit pénétrer les yeux du public curieux dans les mystères du coin du feu, dans la pensée même de l'homme ou du savant. C'est à lui que Buffon aurait tenu ce propos compromettant : « J'ai toujours nommé le Créateur; mais il n'y a qu'à ôter ce mot et mettre à la place la puissance de la nature. » Dieu seul sait ce que Buffon pensait sur lui-même ; mais nous ne voyons pas comment un mot mis à la place d'un autre pourrait rien changer à la croyance du genre humain.
Buffon aimait surtout Montbar parce qu'il y travaillait en toute liberté ; écoutons Vicq-d'Azyr : « A Montbar, au milieu d'un jardin orné, s'élève une tour antique ; c'est là que M. de Buffon a écrit l'histoire de la nature ; c'est de là que sa renommée s'est répandue dans l'univers. Il y venait au lever du soleil. La couleur du matin, les premiers chants des oiseaux, l'aspect varié des campagnes, tout ce qui frappait les sens, le rappelait à son modèle. Errant dans les allées, il précipitait, il modérait, il suspendait sa marche, tantôt la tête vers le ciel, dans le mouvement de l'inspiration, tantôt recueilli, prêt à créer. Il
son chien môme, qui ne jappe pas comme un chien de paysan. Tout cela est d'une vérité surprenante. Ce Touzet observe les plus petites nuances avec une justesse qui confond. »
Touzet était toute une ménagerie, toute une nature pour Buflbn, qui n'avait qu'à fermer les yeux pour se croire transporté au milieu de son cher Jardin des Plantes.
écrivait, il effaçait, il déclamait.,.. » Vicq-d'Azyr ne dit pas que la première personne que voyait Buffon c'était un valet de chambre armé d'un fer à papillotes et d'une boîte à poudre.
On a reproché au style de Buffon trop de pompe et de magnificence ; sa pensée était comme sa figure : il lui fallait des ornements. Mais cet éclat uniforme amène quelquefois la monotonie ; on aimerait à trouver çà et là plus de négligence et de simplicité. Ce défaut est surtout sensible dans les discours académiques, où Buffon, ne voulant pas déroger à l'usage, parlait pour ne rien dire. La beauté littéraire doit prendre modèle sur les femmes qui se contentent d'être belles par la beauté et non par la parure. « Peignez bien votre beau cygne, » écrivait Buffon lui-même à l'abbé Bexon. Dans la nature, les cygnes ne se peignent pas ; ils n'en sont pas moins pour cela les oiseaux les plus blancs et les plus aimables du monde.
Rien ne relève la grâce naturelle comme une certaine nonchalance qui se laisse aller. La vraie coquetterie n'a pas de meilleure parure que le charme agaçant du demijour. La Muse du style est comme les bergères de Virgile : elle nous jette la pomme et s'enfuit derrière les saules, contente d'avoir été entrevue*.
Parmi les grands écrivains, Buffon est de ceux qu'on admire, il n'est pas autant de ceux qu'on aime. « Le style est l'homme même, » a dit Buffon, et je le regrette : car ce qui manque le plus à celui de l'historien naturaliste, c'est le sentiment. Parle-t-il de la construction du nid
Et, comme Galatée, elle fuit vers les saules, Voilant sous ses cheveux l'éclat de ses épaules.
des oiseaux, qu'il appelle un travail chéri, je ne sens palpiter ni les ailes ni le cœur d'une mère. Énumère-t-il les chiens de toutes les espèces, et, pour ainsi dire, de tous les états, il m'intéresse bien au chien de berger, mais il oublie le chien de l'aveugle. M. de Chateaubriand avance que Bufîbn chrétien eût été plus tendre ; je n'en crois rien : il n'avait pas la naïveté du cœur, et celle-là du moins est la religion naturelle. A une première lecture de Paul et Virginie, faite chez Mme Necker, Buffon déconcerta l'auteur de cet ouvrage par des bâillements indiscrets. Comme Bernardin de Saint-Pierre continuait de lire, le naturaliste demanda tout haut sa voiture, pour ne pas entendre de semblables niaiseries. C'est que Buffon ne comprenait rien à cette fraîcheur adorable des aubes amoureuses. « Voilà, dit alors une femme d'esprit, une bêtise qui ira loin. »
Buffon fut, comme Montesquieu, un écrivain grand seigneur, qui traversa la vie et les passions de la terre sans y déchirer son cœur. Il créa la solennité du style; le peintre Lebrun ne fut jamais plus majestueux. On pardonne à Buffon cette solennité ambitieuse en faveur des idées qu'elle revêt. Montesquieu, écrivant YEsprit des Lois, devait rechercher la clarté, la raison, la force. Buffon, écrivant Y Histoire naturelle, devait s'élev,er à l'éclat poétique. En effet, comme Jean-Jacques, il se sentait poëte en face des merveilles de la création. Le beau temps pour la prose française que le règne de Voltaire et de Montesquieu, de Jean-Jacques, de Buffon et de Diderot! Dans ces cinq styles, on trouve tout ce qui fait le génie de notre langue ; c'est la gamme des passions, du sentiment et de la pensée.
Buffon n'était pas artiste à la manière des peintres ou des sculpteurs ; mais il comprenait aussi la beauté, sinon dans les arts, du moins dans la nature ; il a écrit quelque
part : « Les anciens ont fait de si belles statues, que, d'un commun accord, on les a regardées comme la représentation exacte du corps humain le plus parfait. Ces statues, qui n'étaient que des copies de l'homme, sont des originaux, parce que ces copies n'étaient pas faites d'après un seul individu, mais d'après l'espèce humaine entière bien observée. » N'est-ce pas là un hommage éclatant rendu à l'art par l'éloquent auteur de Y Histoire naturelle? Ainsi Dieu a éparpillé la beauté, l'artiste l'a réunie. Ce n'était d'ailleurs qu'une traduction éloquente des rêves de Platon.
Quoique retiré du monde, Buffon ne laissait pas que de prendre sa part d'amusement aux propos et aux médisances de son siècle. « On vous aura peut-être écrit, mandait-il à l'abbé Bexon, que Voltaire fait jouer chez lui toutes les pièces que les comédiens ont refusées. Il prouve que les comédiens ont eu raison. » Le jugement de Buffon n'était pas toujours d'une bienveillance excessive. « M. Marivaux, écrivait-il au même abbé Be^on, a donné une brochure qui fait le second tome de la vie de Marianne. Les petits esprits et les précieux en admireront les réflexions et le style. » Le marivaudage ne pouvait aller à la gravité un peu roide de l'auteur de YHistoire naturelle. Buffon se montrait du reste assez difficile en fait d'admiration. On lui demandait un jour combien il comptait de grands hommes ; il répondit : « Cinq : Newton, Bacon, Leibnitz, Montesquieu et moi. »
La grande idée que Buffon avait de lui-même était justifiée par l'estime de ses contemporains. « Voltaire, dit La Harpe, faisait, il est vrai, plus de bruit que lui; il était plus craint et plus recherché , comme étant la voix de l'opinion de chaque jour; mais Buffon était beaucoup plus respecté, parce que cette même opinion n'avait jamais troublé sa gloire et n'avait jamais séparé sa personne
de son talent. » A Paris, il entretenait des relations avec la grande société ; il étendait les rameaux de sa correspondance jusqu'aux têtes couronnées. La puissance de son nom imposait à Frédéric le Grand et à la grande Catherine, qui se sont épuisés en avances pour l'attirer dans leurs États *. Buffon envoya à cette impératrice une partie de lui-même, son buste par Houdon. « Soixante et quatorze ans imprimés sur ce marbre, écrivait-il, ne pourront que le refroidir encore. » C'était un beau vieillard : ses traits, sa taille, sa démarche, son grand âge, dont il n'avait guère que les cheveux blancs, tout en lui était noble et souverain. Il portait son génie sur sa figure.
De tous les honneurs dont fut entourée la vieillesse de Buffon, celui qui flatta le plus son légitime orgueil fut l'érection de sa statue dans ce même Jardin des Plantes qu'il avait orné de ses présents et de ses lumières. Au reste, cette statue fut une concession de l'envie qui s'attache toujours aux grands hommes. On voulut calmer par cet hommage les ressentiments du prince des naturalistes, que des bruits de survivance avaient irrité. La statue s'éleva, mais les sentiments de basse jalousie se cachèrent sous le choix de l'épigraphe, comme l'aspic sous les fleurs amères. On grava au bas ces mots sans doute perfides : Naturam amplectitur omnern. Les jours suivants, un jeune espiègle, se faisant, dit-on, l'instrument de rivalités odieuses, vint écrire à plusieurs reprises audessous des mots consacrés cette explication maligne : Qui trop embrasse, mal ètreint. Buffon éclata. L'épigraphe douteuse disparut et fut remplacée par cette autre plus convenable : Majestati naturx par ingenium.
La joie que Buffon ressentit de cet hommage public alla
* Cette attention des têtes couronnées pour l'auteur de l'Histoire naturelle gagna jusqu'à Louis XV, qui l'a décoré du titre de comtes
jusqu'à l'enivrement. Vers le même temps, son fils lui éleva un autre monument plus modeste dans ses jardins de Montbar. Près de la tour, qui était d'une grande élévation, on avait placé une colonne avec cette inscription :
Excelsae turri, humilis colwnna; Parenti suoy filius Buffon , 1785.
Buffon, dans ses travaux, se faisait beaucoup aider. Il s'adjoignit Daubent on, Gueneau de Montbelliard et l'abbé Bexon. On voit que l'idée des collaborations littéraires n'appartient point à notre siècle. Il travaillait lui-même beaucoup. « Je passais, a-t-il dit à Hérault de Séchelles, douze à quatorze heures à l'étude : c'était tout mon plaisir. En vérité, je m'y livrais bien plus que je ne m'occupais de la gloire. La gloire vient après, si elle veut, et elle vient presque toujours. » Elle était déjà venue pour l'auteur des Époques de la nature.
Buffon mourut à Paris, un an avant la Révolution, le 7 avril 1788, à l'âge de quatre-vingt-un ans. La nature était veuve! « Un fait certain, dit La Harpe, c'est qu'il a voulu recevoir, à sa mort, les sacrements de l'Eglise, que, par un scandale alors presque passé en usage, nos philosophes se faisaient un devoir d'éloigner. » Buffon prétendit garder les convenances jusqu'à la fin.
Son fils fut surpris par le déluge de sang qui commençait à déborder sur la tombe de son père. Ce célèbre naturaliste, qui a écrit l'histoire des anciens déluges, n'avait pas prévu celui-là.
Ce fils de Buffon avait un peu voyagé. L'impératrice de Russie l'avait reçu et fêté dans ses Etats. Toutes les têtes couronnées lui témoignaient le désir de l'attacher à leur service. La Révolution ne lui reprocha d'autre crime que d'être le fils de son père. Ce que la vengeance de 93 poursuivait dans le comte de Buffon, c'était le titre de grand
seigneur. Traîné au supplice, ce pâle jeune homme comprenait à peine l'énigme de cette sanglante comédie. Doux et courbé comme un roseau, il baissait et relevait la tête sous le vent de la foule qui accourait à son passage. Quand il fut monté sur l'échafaud, il frissonna, il chancela et se tourna vers le peuple : « Citoyens, je suis le fils de Buffon! » Le peuple garda le silence. « Qu'est-ce que cela me fait ? dit le bourreau ; quand tu serais le fils du pape ! , — Je suis le fils de Buffon, l'auteur de YHistoire naturelle, répéta fièrement la victime. — Je ne sais pas lire, murmura le bourreau. — Quel mal ai-je fait? reprit une dernière fois ce pauvre jeune homme avec le sentiment d'une conscience pure. — Si ce n'est toi, c'est donc ton père! Tu as d'ailleurs la tête d'un aristocrate! » Ces gens de guillotine ne connaissent les hommes qu'à la tête.
Il n'y avait plus rien à dire. Le fils de de Buffon se couvrit de la gloire de son père comme d'un voile , et, sous ce voile sacré, il reçut le fatal couteau.
Le fils , le tombeau , la statue et l'héritage de Buffon , la Révolution dévora tout. Au même moment où l'héritier d'un nom immortel tombait sous le niveau brutal de la guillotine, le peuple rendait à un naturaliste étranger des honneurs publics. Le buste de Linnée, l'apprenti cordonnier, était placé au Jardin des Plantes , sous le cèdre du Liban. Les femmes, les enfants, les vieillards, venaient lui rendre hommage dans le nouveau temple de la nature. Sous cette espèce de culte rendu au savant suédois perçait encore la haine contre le naturaliste français ; on relevait la gloire de l'enfant du peuple pour mieux humilier celle du grand seigneur. Les nuages jetés sur la mémoire de Buffon se sont heureusement dissipés avec la tempête révolutionnaire.
L'auteur de YHistoire naturelle témoigna toute sa vie une estime médiocre pour les classifications. C'étaient, à
son avis, des travaux fatigants et stériles, où la mémoire et l'esprit d'ordre s'exercent, à l'exclusion de qualités plus souveraines. On a cru que la rivalité qui existait entre lui et Linnée était la cause de cette opposition systématique contre ce qu'on nomme maintenant méthode en histoire naturelle. Nous croyons qu'il faut plutôt en accuser la tournure de son esprit. BufTon procédait par masses. Son coup d'œil hardi embrassait des plans généraux ; il lui fallait un grand espace qu'il eût à remplir de sa pensée. Il ne croyait pas qu'on pût tirer la nature au cordeau. Dresser l'acte notarié des richesses du globe , les étiqueter, les mettre en ordre , était une besogne secondaire qu'il laissait aux nomenclateurs. Les savants qui se livraient à cet inventaire étaient, selon lui, des clercs d'étude. Cuvier a , sans aucun doute , perfectionné les méthodes qui existaient avant lui ; mais il faut dire , à l'honneur de BufTon , que les naturalistes de bonne foi reconnaissent encore de nos jours l'insuffisance de ces travaux estimables. Toute classification est toujours plus ou moins artificielle , c'est-à-dire que l'ordre dans lequel on distribue les êtres organisés n'exprime jamais que d'une manière imparfaite leurs rapports naturels avec les divers embranchements de la série animale. La méthode , dont on parle tant de nos jours dans les livres de sciences, est une sorte de pierre philosophale , qui fume sans cesse dans le creuset des alchimistes de la nature , mais qui n'en sort jamais.
Buffon n'était pas l'homme des détails ; non-seulement il faisait écrire par d'autres l'Histoire des oiseaux , mais encore il se plaignait dans ses lettres de l'obligation où il était de «travailler sur des plumes. » Ailleurs, il se plaint de ces tristes oiseaux de marais dont on ne sait que dire. Ce qu'il fallait à Buffon, c'était un grand horizon d'idées. 11 n'était jamais si à l'aise que sur le terrain des lois gé-
nérales de la nature. Là, son génie devinait. On a écrit, dans ces derniers temps , après Guvier , que le véritable titre de Buffon était d'avoir fondé la partie historique et descriptive de la science; éloge ou blâme, cela n'est point exact : Bufifon est sans doute un admirable historien des animaux, surtout pour le style ; mais ce rare mérite n'est encore chez lui que secondaire : son premier, son véritable titre, c'est d'avoir été le philosophe de l'histoire naturelle. Soit qu'il découvre la grande loi de la distribution géographique des êtres , soit qu'il pose la question de la variabilité des espèces , soit qu'il déchiffre l'acte de naissance du globe terrestre , il s'élève partout au point le plus haut où les spéculations de l'homme puissent monter: Son histoire est la seule qui mérite , après celle de Bossuet, et à plus juste titre, le nom d'Histoire universelle. Le passé , le présent , l'avenir même de notre planète , il embrasse tout; aidé delà lumière du génie, il ose descendre dans ces profondeurs du temps, où tout autre flambeau que celui de la révélation avait jusque-là menacé de s'éteindre.
Un auteur moderne a dit : a Buffon devine , Guvier démontre. » Cette assertion n'est pas juste. Si Guvier continue quelqu'un, c'est plutôt Linnée que Buffon. L'école de Cuvier a beaucoup plus de précision, moins de hardiesse, moins de vues générales , que celle de son devancier : l'un est plutôt sculpteur; l'autre est architecte. Buffon taille et bâtit en grand ; moins soucieux de l'ordre et de la perfection des détails que de la majesté de l'ensemble, il vise sans cesse aux effets delà perspective. Le véritable disciple de Buffon ne doit pas être cherché en France. Ge disciple est un fils de l'Allemagne , c'est Gœthe , qui à son génie de poète bien connu mêlait un génie presque égal de naturaliste. « Je. suis né, écrivait-il lui-même, en 1749, dans cette belle année où ont été publiés les trois
premiers volumes de l'œuvre de Buffon; j'attache du prix à cette coïncidence. »
L'ouvrage le plus imposant de Buffon est celui qui a pour titre les Époques de la nature. Ce fut, comme toujours, le plus déprécié à sa naissance. L'auteur aurait écrit, selon La Harpe, le roman de la physique; mais La Harpe ne fait point autorité dans ces choses-là. Lexixe siècle est revenu sur l'œuvre de Buffon, et l'a jugée, pour ainsi dire, du haut des progrès de la science. Ce nouveau point de vue plus élevé a été favorable à Buffon. Les admirables travaux de Cuvier, en rendant à la lumière les populations éteintes du globe , ont beaucoup mieux précisé les âges du monde , mais ils n'ont pu faire oublier les découvertes hardies du prince des naturalistes. Quelle force d'intuition ne fallait-il pas pour deviner, en l'absence même des faits, ce que l'étude d'un demi-siècle n'a pas même encore révélé aux géologistes !
Buffon a porté le premier et au loin ses regards sur les âges antiques; c'est du sein du chaos incompris jusque-là, du sein des ténèbres qui couvraient alors l'histoire de notre monde , que sortit soudainement une lumière nouvelle. De l'état actuel du globe que nous habitons, il déduit l'état ancien. Son œil interroge les traces empreintes à la surface de la terre ou déposées dans l'intérieur , et de ce vaste théâtre d'événements l'esprit de Buffon s'élève à un spectacle d'idées. Ce n'est pas de lui qu'on pourrait dire :
C'est dommage, Garo, que tu n'es point entré Au conseil de celui que prêche ton curé.
Buffon semble , au contraire , avoir assisté aux conseils du Créateur, tant il développe , dans un style admirable , le récit de l'origine du monde. Après les idées générales de l'auteur des Époques, il n'y avait plus qu'à voir; le
grand plan de la création était tracé. Appuyé sur les monuments souterrains de notre globe , Buffon ouvre à chaque instant et comme par éclairs des horizons infinis, que la science de notre siècle est encore loin d'avoir parcourus. Sans doute, l'ouvrage de Buffon contient une foule d'erreurs de faits, mais ce sont de ces détails que le temps détache sans nuire à l'ensemble de l'édifice. Le naturaliste écrivit ce grand testament littéraire dans un âge assez avancé; toutefois, comme dans l'œuvre de Dieu qu'il se proposait de réfléchir, on n'y trouve nulle part des traces de vieillesse.
Nous avons parlé des scrupules, ou, si Ton aime mieux, des craintes de Buffon relativement à laSorbonne, que ses hypothèses hardies sur la formation du globe avaient émue. « J'espère , écrivait-il au digne abbé Leblanc, qu'il ne sera pas question de mettre mon livre à l'index , et , en vérité , j'ai tout fait pour ne pas le mériter et pour éviter les tracasseries théologiques, que je crains beaucoup plus que les critiques des physiciens et des géomètres. » La Sorbonne rentra , en effet , sous l'hermine une griffe qui n'aurait jamais dû en sortir. N'est-il pas douloureux de voir un génie comme celui de Buffon n'acquérir la liberté de pensée qu'au prix des soumissions les plus humiliantes? La Genèse est un beau livre sans doute; mais faut-il, pour complaire à certains préjugés religieux, effacer cet autre livre que la nature a écrit sur l'écorco du globe? faut-il fermer le livre du génie, dans lequel le doigt de Dieu trace à sa manière les caractères d'une révélation croissante? La nature est cette antique Isis qu'entourait un impénétrable mystère; elle aime les audacieux qui , de siècle en siècle , ont le courage de lever son voile.
Sans se soutenir à cette hauteur, en quelque sorte prophétique , dans la description des mœurs des animaux ,
Buffon montre un talent d'écrivain qui n'eut jamais de modèle , et qui n'aura point d'imitateur. Sa manière tient un peu du fabuliste : il prête au lion la magnanimité ; il fait le chat infidèle, faux, pervers, voleur, souple et flatteur comme les fripons. « Les animaux, dit Mme Necker, semblaient être plus éloignés de nous , et l'art de Buffon a été de les en approcher sans cesse. » L'historien de la nature , non content d'embellir la langue , agrandit tous les sujets qu'il traite par la singularité du tour.
Buffon est quelquefois plus solennel qu'éloquent ; car, voulant trop poursuivre l'éloquence, il la dépasse. Nous ne dirions donc pas comme Vicq-d'Azir, dans son éloge de Buffon : ce L'envie a voulu voir de la parure dans son style ; il n'y a que delà beauté. » Il y a de la beauté, mais il y a aussi de la parure. Il fallait bien que Buffon fût de son siècle.
On n'a pas attendu la mort de Buffon pour contester son génie. Voyez cette très- spirituelle page de Grimm, à propos de la réception de Saint-Lambert : « On lui a donné à la porte de l'Académie un encensoir, à condition qu'il en dirigerait les coups , non-seulement en arrière sur les fondateurs , mais encore en avant vers les principaux nez académiques. Le nouvel académicien a fait son service d'encensoir à merveille , et il n'y a point d'habitué de paroisse qui sache mieux lancer le sien vers le porteur du Saint-Sacrement. Indépendamment de l'illustre président de Montesquieu et du grand patriarche de Ferney , qui ont des droits assurément incontestables à notre hommage et à la reconnaissance de tous les siècles , l'abbé de Gondillac et M. d'Alembert ont eu leur portion d'éloges à part. Je ne sais par quelle fatalité M. de Saint-Lambert a oublié M. de Buffon, qui ne laisse pas d'être aussi un des quarante; et je suis tenté de faire comme cet officier gascon qui , en revenant du palais où il avait monté la garde
pour une séance de Louis XIV au parlement, s'arrêta sur le pont Neuf, devant la statue de Henri IV , et dit à sa troupe : Mes amis , saluons celui-ci , il en vaut bien un autre. Si l'on reproche à M. de Buffon des systèmes insoutenables , on ne peut nier l'élévation de ses idées , la noblesse et le coloris de son style.
Il reste de ce grand écrivain plusieurs maximes qu'on répète sans cesse ; ce ne sont ni les meilleures ni les plus vraies. «Le génie, a-t-il dit, n'est qu'une plus grande aptitude à la patience. » Voilà qui est faux : la patience ne donne ni la vue intérieure des choses , ni le sentiment des rapports ; tout cela est un don de la nature. Le génie est l'inspiration. N'est-ce pas pour recevoir la visite de cette fille du ciel que Buffon se faisait si beau avant d'entrer dans son cabinet de travail? A quoi bon les manchettes brodées , les vestes et les habits chamarrés d'or, si ce n'était pour faire honneur à cette amante invisible de son esprit? J'aime mieux ce mot moins [célèbre : « Le bonheur vient de la douceur de l'âme. » Buffon avait en vue Mlle de Saint-Bénin , dont la vie heureuse était l'ouvrage de la grâce et de la bonté.
Buffon occupe dans le xvme siècle une place à part; philosophe par excellence , sous le règne de la philosophie , il a magnifiquement exposé les harmonies de Dieu et de l'univers. Moins spirituel que Voltaire, moins hardi que Jean-Jacques Rousseau, il égala Montesquieu dans l'art de penser et dans l'art d'écrire; selon Grimm, Montesquieu aurait eu « le style du génie, » et Buffon, « le génie du style. » Cette distinction est un peu pointilleuse; nous aimons mieux trouver entre ces deux grands hommes des rapports, ou, si l'on veut, des contrastes plus simples : l'un a saisi admirablement l'esprit des lois de la société, et l'autre l'esprit des lois de la nature. Leur langage sévère et un peu magistral a cette solennité qui coniii d
vient aux grands ordres de faits ; si Buffon a, comme on disait alors, sacrifié plus souvent aux Grâces que Montesquieu, c'est toujours en habit de cérémonie. « M. de Buffon, disait une femme, renonce quelquefois à l'esprit de son siècle, mais jamais à ses pompes. » Dans son style d'apparat, Buffon avait en effet des vues neuves et indépendantes, les unes favorables, les autres contraires à la philosophie de son temps. Cette comète qui enlève des parties du soleil, ces planètes vitrifiées et incandescentes qui se refroidissent par degrés les unes plutôt que les autres, à mesure que leur température s'adoucit, ces glaces croissantes des pôles, ces vastes mers qui se promènent de l'orient à l'occident, ces îles, débris surnageants des continents ensevelis, ces hautes chaînes de montagnes, arêtes osseuses de la surface du globe, tout cela fut sévèrement jugé par des esprits mathématiques, comme l'étaient d'Alembert et Condorcet. Ce grand xvme siècle, qu'on se représente comme l'âge d'or des hypothèses , était, au contraire, géomètre par excellence ; il mesurait le bon sens, la poésie même, à l'échelle des calculs. Buffon, en cela, fut plutôt de notre temps que du sien ; car il avait l'imagination de la science. Quand la chaîne des événements lui manque, il la crée. Où la nature ne parle point, il interprète son silence. Poëte à sa façon, il n'est nulle part si à l'aise que dans le merveilleux des idées et des faits. Hume exprime quelque part son étonnement à la lecture de la cosmographie de Buffon ; ce sentiment de surprise fut celui de tous les hommes éclairés. Le xvmc siècle assistait, pour ainsi dire, à une seconde création du globe.
Toutes les idées de Buffon ne font plus autorité dans la science ; mais celles sur la dégénération des animaux et sur x les limites que les climats, les montagnes et les mers assignent à chaque espèce, peuvent être considérées, selon
Cuvier lui-même, comme de véritables découvertes. Nous pourrions citer bien d'autres aperçus sur le mécanisme de l'univers, qui n'ont point vieilli. Mais sa principale gloire est d'avoir fondé la philosophie naturelle.
Pour le génie, prévoir c'est voir. Aussi Buffon a-t-il construit d'avance, sans même avoir tous les matériaux sous les yeux, le plan de l'histoire du globe terrestre. Après lui, les naturalistes ont rassemblé une multitude de faits jusqu'alors inconnus ; ils ont recueilli les débris répandus dans les abîmes, ils ont déchiffré ces médailles d'un autre âge, pour révéler, à nous autres enfants de la terre, la chronologie du sol que nous foulons. Tout cela est immense, sans doute, et, si la science ne croit plus aux miracles, c'est qu'elle en fait : pure jalousie de métier ! Au milieu de ces prodiges, il ne faut pas oublier la main qui, la première, alluma le flambeau sur les ruines souterraines des anciens mondes. Nous ne devons pas, pour quelques erreurs inévitables, contester à Buffon le privilège d'avoir donné à la philosophie de l'histoire des animaux son véritable rang parmi les sciences exactes et spéculatives. Les naturalistes affectent de louer Buffon comme écrivain ; les écrivains aiment à vanter Buffon comme naturaliste. Cette tactique n'est point heureuse. L'alliance de la pensée et de la forme n'est nulle part si étroite que dans cet historien d'un ordre à part, à qui nous devons de connaître les œuvres et les desseins de Dieu dans le monde visible.
Gomme Pascal, qui devina les mathématiques et y fut inventeur , tout en faisant les Provinciales ; comme le géomètre créateur, qui parvint, à travers ses calculs, à écrire le discours préliminaire de l'Encyclopédie, Buffon avait le génie delà science et celui du style. Quoique entré fort tard, après de quarante ans, dans l'histoire naturelle, l'âge où son contemporain Jean- Jacques Rousseau entrait
dans les lettres, il eut le temps de parcourir le cercle de la vie et l'histoire de l'univers. Philosophe en même temps et au même degré que naturaliste, littérateur du premier ordre, il réunit en lui plusieurs mérites, dont un seul aurait suffi pour perpétuer sa mémoire. Penser, savoir, écrire, c'est tout l'homme ; ce fut Buffon.
Parmi tous les éloges inspirés par Buffon et son génie, voici le plus beau parce qu'il est le plus simple :
Sedaine, qui faisait parler les bêtes presque aussi naïvement que La Fontaine, a envoyé de leur part ce remercîment à Pajou, qui avait sculpté la figure de Buffon :