‹ Galerie du XVIIIe siècle (volume 3)Chapitre 5 sur 18 · EN LA FORÊT DE MONTBAR. , DE LA PART DES ANIMAUX DU GLOBE TERRESTRE · texte numérisé non relu

EN LA FORÊT DE MONTBAR. , DE LA PART DES ANIMAUX DU GLOBE TERRESTRE

ce Homme Pajou! nous te sommes bien obligés. Nous ne savions comment remercier l'homme Buffon de nous avoir peints ; et toi, avec ton instinct, ton ciseau et de la pierre, tu as rendu nos sentiments et sa figure ; tu as donné une idée de son intelligence aussi parfaitement qu'il a rendu la nôtre, avec sa réflexion et la plume d'un de nos camarades.

« Sais-tu qu'il ne faut pas être un sot pour exprimer la reconnaissance des bêtes? Elle est pure, la nôtre; elle n'est pas comme la vôtre , toujours gâtée par l'amourpropre. Quand nous recevons un bienfait, nous ne croyons pas l'avoir mérité.

« Nous ne disons pas cela pour toi : tu dois être, comme l'homme Buffon, bon et honnête. Vous auriez dû tous deux être des nôtres; tu aurais été un lion, et lui un aigle. Adieu. »

Ce petit chef-d'œuvre , digne de l'antique , aurait dû être gravé sur le piédestal de la statue de Buffon.

La duchesse de Bouillon. — Les financiers. — Les comédiens. (1668-1717.)

Voisenon, grand vicaire de l'évêquede Boulogne, avant d'être archiprêtre de la Comédie-Italienne, a beaucoup connu Lesage, qui avait après tous ses chefs-d'œuvre quitté Paris faute de pain. « Il était Bas-Breton, et avait une fierté d'âme qui ne lui permit jamais les souplesses nécessaires pour se tirer de l'indigence. C'est le premier sourd qu'on ait vu gai; sa gaieté même était caustique ; il semblait se réjouir de son incommodité : il ne pouvait entendre qu'avec un cornet. « Voilà mon bienfaiteur, me disait-il en le tirant de sa poche. Je vais dans une maison, j'y trouve des visages nouveaux; j'espère qu'il s'y rencontrera quelques gens d'esprit, je fais usage de mon cornet ; je vois que ce ne sont que des sots, aussitôt je le resserre, en disant : Je te défie de m' ennuyer. » Il avait deux fils et une fille. Le premier, connu sous le nom de Montmény, fut d'abord abbé; il était vertueux, rigide même; sa conduite et ses mœurs étaient irréprochables. Il sentit qu'il n'avait pas l'esprit de son état, il se fit comédien, et résigna à son frère le petit prieuré de Machecoux, valant six cents livres. Le frère devint secrétaire de l'évêque de Boulogne, et chanoine de la cathédrale. Il savait impertur-

bablement tout son théâtre de la Foire, et le chantait encore mieux que la préface. Son père lui pardonnait plutôt d'être un mauvais prêtre, qu'à son fils aîné d'être un excellent comédien . Il se réconcilia cependant avec celuici, et pleura de joie en le voyant jouer, d'une façon inimitable, le marquis dans la comédie de Turcaret. Enfin, la faim le contraignit de travailler pour la Foire. Il fit plus, il donna aux Marionnettes, conjointement avec Fuzelier, la parodie de Romulus, qui eut le plus grand succès*. Lesage ayant perdu Montmény, étant trop vieux pour travailler, trop haut pour demander, et trop honnête homme pour emprunter, se retira à Boulogne, chez son fils le chanoine, avec sa femme et sa fille, et venait presque tous les jours dîner chez moi, et m'amusait extrêmement. »

Pourquoi Voisenon, qui disait si bien, n'en a-t-il pas plus dit? Pourquoi n'a-t-ilpas transmis tout le trésor de malice humaine recueilli par Lesage, qui avait tant vécu de l'esprit français ? Une conversation écrite entre lui, qui prêchait en riant, et Lesage, qui riait si philosophiquement, ne vaudrait-elle pas mieux que le Sultan Misapouf ou le Bal des bois ? Quel beau privilège et quelle bonne fortune que d'avoir souvent à dîner un homme comme Lesage !

Noblesse oblige. C'est surtout dans la république des lettres, où l'esprit a toujours ses trente-six quartiers, que cette maxime a été fièrement inscrite. On disait de-

* Ce petit triomphe fut obscurci par ce couplet de Le Grand :

Lesage et Fu2elier ont quitté du haut style

La beauté , Et pour Polichinelle ont abandonné Gile ,

La rareté ; 11 ne leur manque plus qu'à montrer par la ville La curiosité.

vant Piron : « Passez, monsieur le marquis, c'est un poëte. — Puisque les qualités sont connues, je prends mon rang, » dit Piron. Et il passa avant le marquis. La noblesse littéraire a toujours été ainsi défendue pied à pied et l'épée à la main, quand il a fallu en venir aux armes. Combien qui ont des titres et qui se contentent de leurs noms! Moi, dis-je, et c'est assez, La duchesse de Bouillon tenait un bureau d'esprit; Lesage y est appelé pour lire Turcaret. Il oublie l'heure, et, quand il paraît à la porte du salon, la duchesse, impatientée, lui reproche avec hauteur d'avoir fait perdre une heure à la compagnie. « Madame, dit Lesage en relevant la tête, je vous ai fait perdre une heure, il est juste que je vous en fasse gagner deux : je n'aurai pas l'honneur de vous lire ma pièce. » En vain on le voulut retenir, il s'en alla fièrement. Chaque histoire de la vie des gens de lettres offre une pareille page. C'est qu'on n'est pas trempé aux sources vives de l'esprit sans avoir le respect de soimême. Le poëte interprète et continue l'œuvre de Dieu; il ne doit jamais déposer son orgueil. « Mais ceux-là dont vous me parlez, me direz-vous, ne vivaient que de pensions faites par les grands seigneurs. » Je pourrais répondre que ni Piron ni Lesage ne savaient le nom de ceux qui les pensionnaient et qu'ils s'en inquiétaient peu, croyant n'avoir à remercier que des amis. J'aime mieux répondre que ces grands seigneurs qui pensionnaient les gens de lettres payaient tout simplement les frais du culte de l'esprit , comme les dévots payent à l'église les frais du culte de Dieu.

Lesage traversa la jeunesse orageuse des natures poétiquement douées. Il suivit les écoles de Bretagne et vint apporter à Paris le fruit encore vert de ses études ; mais sa voix se perdit dans cette tour de Babel, et il lui fallut retourner dans son pays, où il passa six années dansées

fermes du roi, comptant beaucoup d'argent, mais sans y trouver la passion de l'argent. Il lui restait quelques débris de son patrimoine; il revint à Paris et étudia le droit ; il prit bientôt le titre d'avocat , mais il paraît qu'il ne plaida pas même sa cause, car il lui fallut vivre au jour le jour : heureusement qu'il n'avait pas le souci du lendemain , ce créancier débonnaire pour la jeunesse, qui passe toujours sa créance au surlendemain.

Lesage en était là, ne sachant à quel dieu se vouer, quand une femme passa sur son chemin, une grande dame qui avait perdu un vieux mari et qui voulait le pleurer avec un mari jeune. Voilà Lesage qui s'embarque à toutes voiles sur la mer agitée des passions ; mais il avait oublié d'embarquer l'amour avec lui, ou plutôt l'amour fut noyé à la première tempête. C'est encore le privilège de cette noblesse de l'esprit, elle n'a pas d'argent et elle dédaigne l'argent. Lesage peut épouser une fortune en épousant une femme, mais son cœur n'est pas là ; il revient sur le rivage, prêt à s'embarquer avec la première venue, si celle-là garde mieux son cœur. Qui le croirait? Ce fut rue de la Mortellerie que l'amour entraîna Lesage : il quitta la femme de qualité et de quantité pour la fille d'un menuisier qui n'avait que sa beauté et sa vertu. Il l'épousa bravement à Saint-Sulpice et se trouva très-heureux de ne devoir rien à. personne, même à sa femme. Il avait confiance en son esprit. Cependant la quarantième année commençait à sillonner son front, et rien n'était encore sorti de là. Enfin le soleil allait se lever ! par un hasard étrange, il fut joué en même temps à la cour et à Paris. La cour donna raison à Don César Ursin , une comédie imitée de Calderon , et donna tort à Crispin rival de son maître , un petit chef-d'œuvre que Molière a oublié'de faire. De son côté, Paris applaudit à

outrance Crispin rival de son maître et siffla Don César Ursin. Il résulta de ces deux jugements beaucoup de bruit. Lesage sortit de là déjà célèbre. La même année il imprima le Diable boiteux, cette satire transparente de ses contemporains; un seul trait en dira tout le succès. Deux gentilshommes arrivent en même temps chez le libraire et demandent le Diable boiteux. « Messieurs, je n'en ai plus qu'un exemplaire. — C'est pour moi. — Non, c'est pour moi, car j'ai parlé avant vous. — Oui ; mais j'étais dans la boutique que vous étiez encore à la porte. — Je tiens l'exemplaire et ne le lâcherai qu'en pièces. — Messieurs, dit le libraire, je ne permettrai pas qu'on déchire un pareil livre. — Eh bien , le Diable boiteux vaut bien un coup d'épée, nous allons nous battre. — C'est dit, s'écria l'adversaire; celui qui sera hors de combat sera hors d'état de lire le Diable boiteux, l'autre pourra donc l'emporter tout entier. » Et ils allèrent se battre sur le quai de la Tournelle. On ne connaît pas les suites de cette belle affaire, si ce n'est qu'elle consacra le succès du Diable boiteux et fit faire quelques éditions de plus.

Lesage avait trouvé sa voie : le roman et la comédie. Mais il n'avait, pour ainsi dire, dans Crispin rival de son maître et le Diable boiteux, que signé la préface de ses deux chefs-d'œuvre, Turcaret et Gil Blas. Molière n'était pas mort. Saluons cette renaissance. A l'heure où Campistron couche la tragédie dans le cercueil, la comédie reprend l'éclat inespéré des beaux jours. Non-seulement elle est encore l'orgueil de la scène française, mais elle s'incarne dans le roman. Aujourd'hui elle inscrit Gil Blas sur son livre d'or; demain elle revendiquera les Scènes de la vie parisienne.

Le roi Louis XVI disait qu'il avait fallu à Beaumarchais plus d'esprit pour faire jouer le Mariage de Figaro que

pour Técrire ; on pouvait en dire autant de Lesage et Tutcaret. Les agioteurs du temps, connus alors sous le nom de traitants et de maltôtiers , se mirent en campagne contre la pièce qui allait dévoiler leurs manœuvres. Ils craignaient ce coup de théâtre comme le coup de la mort ; ils commencèrent par cabaler auprès du pouvoir; mais l'ancienne monarchie, il faut le reconnaître, a toujours eu la comédie en respect. Les financiers tentèrent une autre campagne; ils allaient beaucoup à la Comédie; ils avaient des intelligences dans la place, c'est-à-dire que plus d'un de ces messieurs payait le carrosse de plus d'une de ces dames. Ils s'imaginèrent qu'avec quelques poignées d'or on aurait raison de toute cette bohème. A cet effet, les comédiens et les comédiennes furent conviés à un souper olympien où on devait, au dessert, passer parmi les bonbons des bijoux et des écus d'or, tout en parlant de la pièce de Lesage. Le plus éloquent aurait dit, entre autres belles choses, qu'il était impossible qu'un corps illustre comme celui des financiers fût bafoué sur la scène française pour être agréable à un méchant auteur digne des tréteaux de la foire. Passe encore pour les médecins et les gens de loi : Molière, le grand Molière, en avait fait justice ; mais lui-même, quelque franches que fussent ses coudées, n'avait osé s'attaquer à un pareil colosse, parce qu'il avait trop d'esprit pour ne pas reconnaître que battre en brèche la finance, c'est battre en brèche la nation elle-même. Mais le Démosthène des financiers n'eut pas à prononcer son discours ; les comédiens, sachant de quoi il était question, refusèrent de souper en pareille compagnie; les comédiennes soupèrent ; mais, quand on vint à les prier de ne pas jouer dans la pièce de Lesage, elles parlèrent de leurs devoirs, « Et d'ailleurs, dit Tune d'elles, Mlle Quinault, je donnerais trente-six financiers pour un rôle. » Il restait à ces mes-

sieurs une dernière ressource, c'était d'obtenir de l'auteur qu'il retirât sa pièce. On alla donc à lui armé d'un blanc-seing qui achetait alors toutes les consciences. « Monsieur Lesage, lui dit l'ambassadeur, si vous voulez retirer votre comédie du Théâtre-Français, vous pourrez inscrire sous cette signature le chiffre de votre fortune, cent mille livres, par exemple. » Lesage avait accueilli très-gracieusement le plénipotentiaire. « Mon cher monsieur, lui dit-il après avoir soulevé la feuille de papier, qu'est-ce que cela en comparaison des applaudissements ou même des sifflets de ce bon public parisien? Vous pouvez juger, en regardant autour de vous, que je suis pauvre ; mais cet enfant que vous voyez là-bas ne manque pas de lait dans son berceau. Avez-vous plus de lumière par votre fenêtre que je n'en ai par la mienne? Le soleil visite plus souvent la table où j'écris que la table où vous comptez votre argent, car je suis logé plus haut que vous; vous venez me voir en carrosse, mais vous venez me proposer un marché infâme; moi, je sors à pied, mais je ne vais jamais que là où m'appellent mon cœur ou mon esprit. Tout compte fait, je suis plus riche que vous et je refuse. »

On sait le reste. Les financiers ne s'en tinrent pas là, et Turcaret ne serait pas encore joué peut-être sans un ordre de Monseigneur du 13 octobre 1708, consigné sur le registre de la Comédie-Française.

Avant Lesage il n'y a que Molière ; après Lesage il n'y a que Beaumarchais. Que dis-je , Beaumarchais! après Lesage il y a Lesage. Après Turcaret, c'est Gll Blas.

Lesage, non plus que Molière, ne se doutait pas qu'il eût au cœur le génie français. Il fut un grand écrivain sans le savoir, car en son temps on n'était un homme de génie qu'à la condition d'être tout à la fois Grec, Romain

84 POETES, BOMANCIERS, PHILOSOPHES.

et Français, ou de tomber dans les recherches du bel es- , prit. C'était le règne de Dacier, c'était le règne de Fontenelle : heureusement pour Lesage qu'il n'étudiait qu'en Espagne, un nouveau monde où déjà Corneille avait découvert des mines d'or; Gil Blas était puisé à pleines mains dans une mine d'argent. Cette mine d'argent était, selon Voltaire , le roman espagnol : la Vida de Vescudero don Marcos de Obrigo. Mais Voltaire n'avait lu ni le roman espagnol ni le roman français. Comment Voltaire ne savait-il pas que Gil Blas est une satire de mœurs contemporaines ? Lesage s'est servi des romans espagnols comme un navigateur des cartes de géographie.

C'est surtout à la Comédie-Française et à la Comédie- Italienne que Lesage traduisit Gil Blas ; c'est par le cœur des comédiennes qu'il apprit à connaître la comédie humaine qui se joue dans son livre. Un philosophe contemporain, qui a beaucoup pratiqué les femmes, s'est toujours consolé aux jours de trahison en lisant Gil Blas. C'est, selon son expression, le médecin du cœur; et il conseille à tous ceux qui tombent dans les mélancolies de la passion Gil Blas, où ils retrouveront toujours le rire, ce soleil de l'esprit.

Le roman de Lesage, c'est l'histoire de la société étudiée par un regard clairvoyant, mais qui ne regarde pas en haut. Gil Blas est plus vrai que Werther et que René. Tant mieux pour la gloire de Lesage, qui a réussi le portrait; mais tant pis pour l'humanité, qui a posé devant Lesage. Tant pis surtout pour ceux qui cherchent dans Gil Blas un code ou un catéchisme. Lesage était un conteur, et non un moraliste. Mais qui est-ce qui conte comme Lesage.... hormis Voltaire?

Voltaire. — Madame Favart. — Le prince de Conti. — Silhouettes

littéraires.

On rapporte qu'un conseil de famille fut tenu au château de Voisenon pour décider ce que ferait le dernier des Voisenon. On décida qu'il était trop querelleur pour être soldat, trop fou pour être financier, trop amoureux pour être magistrat : car, selon la remarque d'une vieille tante coiffée à la Maintenon, « il aurait trop donné dans la noblesse des robes. » Que lui restait-il à faire? A dire la messe. On mit donc Voisenon au séminaire.

Au séminaire, Voisenon montra le chemin à Boufflers ; il écrivit des contes libertins qui ont plus tard enrichi le bagage de Mme Favart. Il sortit du séminaire pour aller déposer une carte de visite à la Comédie-Française. Cette carte de visite était une comédie qui avait pour titre l'École du monde, comme un siècle plus tard la comédie de M. le comte Waleski. Après la représentation, les comédiens renvoyèrent l'auteur à l'école ; mais les comédiennes le gardèrent dans la coulisse jusqu'au jour où l'évêque de Boulogne, jugeant qu'il avait bien assez gagné le ciel comme cela, l'appela pour conduire son diocèse, et le baptisa grand vicaire. Voisenon, qui était capable

de tout, se mit à faire des sermons comme il faisait des comédies. Mais, si les comédies furent trouvées tristes, les sermons furent trouvés gais. C'était un prêtre spirituel sans spiritualisme. On s'amusa beaucoup de ses sermons, mais il entraîna peu de monde au tribunal de la pénitence*, ce qui n'empêcha pas que peu de temps après le cardinal de Fleury ne lui offrît un évêché. « Gomment voulez-vous, monseigneur, que je conduise un diocèse, quand j'ai tant de peine à me conduire moimême? » Le cardinal de Fleury, à qui on n'avait jamais refusé un évêché, voulut récompenser une si profonde connaissance de soi-même. Il donna à l'abbé de Voisenon une abbaye sans église, qui le dispensait de conduire ni lui ni les autres.

« Il y a des bêtises qu'un homme d'esprit achèterait. » C'est l'abbé de Voisenon qui a dit ce beau mot; or, ce qui lui a le plus manqué, à cet homme qui était tout esprit, c'était de ces bêtises qui donnent un corps à l'esprit, parce qu'elles sont la force humaine.

L'abbé de Voisenon a fait des opéras-comiques et des contes libertins. Il n'a pas dit la messe, mais il a écrit le bréviaire « du temple d'Amathonte. » Il était prêt à tout, même à faire son salut. Plus d'une fois son confesseur lui a remis ses péchés, mais cela lui coûtait cher ; un jour

* Voisenon confessait les femmes, mais point au confessionnal. Il écrivait de la marquise du Ghâtelet : « Elle n'avait rien de caché pour moi ; je restais souvent tête à tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin, et il n'y avait que l'amitié la plus vraie qui faisait les frais de nos veilles. Elle me disait quelquefois qu'elle était entièrement détachée de Voltaire. Je ne répondais rien; je tirais un des huit volumes (de la correspondance manuscrite de Voltaire avec elle), et je lisais quelques lettres. Je remarquais ses yeux humides de larmes; je refermais le livre promptement en lui disant : a Vous n'êtes pas « guérie. » La dernière année de sa vie, je fis la même épreuve : elle les critiquait; je fus convaincu que la cure était faite. Elle me confia que Saint-Lambert avait été son médecin. »

entre autres il lui fallut acheter son pardon moyennant mille écus pour le saint-siége, deux mille écus pour les pauvres et le bréviaire tous les matins! Mais, s'il faut en croire M. de Lauraguais, Mme Favart partagea avec Voisenon la dernière pénitence.

Il cachait une épée sous sa soutane. Il ne permettait pas aux duellistes de parler haut devant lui. Laplace raconte qu'il eut un duel avec un officier aux gardes qui avait voulu railler toute la séquelle des capucins. L'officier alla au rendez-vous comme à une partie de plaisir, disant qu'il ne ferait qu'une bouchée du petit abbé; mais le petit abbé le souffleta galamment du bout de son épée et le désarma avec une grâce parfaite.

Il était d'ailleurs très-facile à vivre, pourvu qu'on ne parlât pas mal devant lui de Dieu , de Voltaire et de Mme Favart.

Je crois qu'il ne connaissait pas Dieu, mais il connaissait un peu Voltaire et beaucoup Mme Favart.

Il débuta par une épître à Voltaire et un billet à Mme Favart. Voltaire lui prédit qu'il serait célèbre. « Avez-vous lu mon Temple de la gloire? lui écrivit-il. — J'y suis allé, répondit l'abbé de Voisenon, mais la Gloire n'y était pas. » L'abbé de Voisenon s'était trompé de porte : il était allé à la Comédie-Italienne ; au lieu de la Gloire il avait trouvé l'Amour. Ce jour-là, l'Amour s'appelait Mme Favart.

Mme Favart lui prédit qu'il serait aimé sur l'air de la Chercheuse d'esprit. C'était lui-même un chercheur d'esprit dans l'amour.

Vaillant l'épée à la main , l'abbé de Voisenon n'était pas vaillant dans la bataille de la vie. Il passa sa vie à mourir. «Que faites-vous? lui demandait-on. — Je suis en train de mourir, » répondait-il invariablement. Piron

impatienté, lui dit un jour : « Il serait temps, à la fin, de vivre ou de mourir * . »

Si on ne le rencontrait guère à la messe, on le rencontrait beaucoup dans le monde, quelquefois à la cour, souvent à la comédie. Il avait l'art d'être toujours chez lui sans jamais avoir eu de maison. Je ne parle pas du château de Voisenon, qu'il regardait comme son sépulcre, et où il n'allait que dans ses jours de maladie, « pour être, disait-il, de plain-pied avec le tombeau de ses pères. » Il s'amusait à se faire des amis et des ennemis, sous prétexte d'écrire un livre sur l'amitié. Nul ne savait mieux, ramener un ennemi. Il avait raillé le prince de Conti pour rire de sa colère : « Je ne le reverrai jamais, » dit le prince avec fureur. Mais le lendemain, Voisenon se présente à l'audience du prince. « Quoi! il ose venir me braver jusque chez moi! » Et il lui tourna le dos. » Ah! monseigneur, que je suis content! s'écria l'abbé de Voisenon. Je vois bien que vous ne me traitez pas en ennemi, puisque vous m'avez tourné le dos. » Et le prince lui tendit la main comme à un enfant gâté. « Mon cher abbé, il est impossible de vous en vouloir. »

Je ne chanterai pas les opéras de Voisenon, je ne conterai pas ses contes ; mais, pour le montrer dans son esprit, je détacherai de son cabinet de portraits à la plume ces jolies silhouettes.

C'est , sans contredit , Fauteur le plus fécond du siècle. Il a vécu longtemps de ses ouvrages; et ce qu'il y a de plus

* L'abbé de Voisenon disait à propos du De Profundis de Piron : « Si dans l'autre monde on se connaît en vers, cet ouvrage pourrait l'empêcher d'entrer dans le ciel , comme son ode l'a empêché d'entrer à l'Académie.»

étonnant, c'est que ses libraires en vivaient aussi. Il me dit un jour que tous les soirs il était obligé de tromper son imagination pour parvenir à s'endormir. Ses lecteurs n'étaient pas si embarrassés, ce J'ai une si grande multitude d'idées, ajouta-t-il, que, lorsque malheureusement je m'arrête à une , je ne ferme pas l'œil de la nuit ; mon secret est d'épier le moment où toutes les différentes idées se croisent ; je saisis cette incertitude , cet embarras du choix , et je m'endors. » Son dernier emploi fut de se placer dans la ruelle du lit du maréchal de Belle-Isle , et de l'exhorter à la mort. Le son de voix, l'emphase du style, les lieux communs, faisaient croire aux assistants, qui ne le voyaient pas, que c'était un capucin qui confessait le mourant. Le maréchal l'a traité en effet comme s'il eût été son confesseur : il ne lui a rien laissé.

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