‹ Galerie du XVIIIe siècle (volume 3)Chapitre 6 sur 18 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

C'est un des hommes qui ont le plus honoré la France; il ne ressemble point aux auteurs qui tournent sans cesse dans le même cercle , et qui passent leur vie à ne faire qu'un seul ouvrage sous vingt titres différents. Le Temple de Gnide , les Lettres Persanes , la Décadence des Romains et VEsprit des lois sont tous les quatre d'un genre entièrement opposé. C'est le peintre des Grâces, un censeur fin et plaisant, un historien philosophe, et un législateur profond. Le président de Montesquieu fut de l'Académie française pour ses Lettres Persanes , à condition qu'il les désavouerait ; et le Temple de Gnide lui valut de bonnes fortunes, à condition qu'il les cacherait. Il aimait beaucoup les femmes, et connaissait beaucoup les hommes, par conséquent ne les estimait guère; mais, comme il n'était pas sauvage, il les voyait, parce qu'il sentait que la société est un besoin. Il était si bon père, qu'il

croyait de bonne foi que son fils valait mieux que lui. Il était ami doux et solide; sa conversation était rompue comme ses ouvrages. Il avait de la gaieté et de la réflexion; il savait raisonner , et en même temps bien causer. Il était extrêmement distrait. Il partit un matin de Fontainebleau, et fit aller son carrosse devant lui , afin de le suivre à pied pendant une heure, pour faire de l'exercice. Il alla ainsi à pied jusqu'à Villejuif, croyant n'être qu'à Ghailly. Son livre de l'Esprit des Lois est traduit dans toutes les langues , et sera par tout pays un ouvrage classique, malgré les clameurs des dévots , les critiques de la Sorbonne , de Fréron , et même de M. Dupin. La Gazette ecclésiastique se crut obligée , par charité, de le censurer lourdement^ Le président eut la hardiesse de lui répondre par une' apologie qui est un modèle d'éloquence et de fines plaisanteries. L'auteur janséniste , se voyant confondu , dit que le président était athée. Il mourut cependant dans des sentiments très-chrétiens , en disant que la morale de l'Evangile était une chose excellente , et le plus beau présent que Dieu ait pu faire aux hommes. Malgré cela , les experts assurent qu'il est damné.

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