‹ Galerie du XVIIIe siècleChapitre 4 sur 18 · RËVEILLEZ-YOUS, BELLE ENDORMIE · texte numérisé non relu

RËVEILLEZ-YOUS, BELLE ENDORMIE

Réveillez-vous , belle endormie.

Si ce baiser vous fait plaisir ,

* Montesquieu était le génie de la réflexion. Il comptait déjà trente-deux ans quand , riche , noble , répandu dans le beau monde , il hasarda son premier livre; le succès facile des Lettres persanes conduisit tout droit l'auteur à l'Académie, à l'heure où Dufresny mourait oublié avec les Amusements sérieux et comiques.

36 LES HOMMES D'eSPRTT.

Dormez profondément ma mie , Dormez, ou feignez de dormir.

Craignez que je ne vous réveille, Favorisez ma trahison.

Vous soupirez, votre cœur veille, Laissez dormir votre raison.

Pendant que la raison sommeille , On aime sans y consentir, Pourvu qu'amour ne nous réveille Qu'autant qu'il faut pour le sentir.

Si je vous apparais en songe, Profitez d'une douce erreur ; Goûtez le plaisir du mensonge, Si la vérité vous fait peur.

Il y a dans la philosophie chantante de Dufresny un tour d'esprit tout gaulois, comme on Ta vu dans la Lune de miel et dans le Carillon ; dans les Lendemains et Réveillez-vous , belle endormie , c'est un souvenir de l'antique : la malice amoureuse des petits poëtes grecs traversée par l'esprit français.

On réimprime toujours les mêmes livres ; on ne les lit guère , on ne les lit pas : les chefs-d'œuvre d'une nation sont dans tous les esprits , on les sait avant de les * lire ; un livre célèbre , c'est une tradition qui se répand de bouche en bouche , c'est un musée dont tous les peintres ont détaché un tableau. Je sais par cœur la Nouvelle Hêloïse ; à peine si j'en ai lu vingt pages un jour d'étude ou de paresse. Les livres à réimprimer sont les livres inconnus des esprits charmants. Quel volume plein d'attrait on trouverait à faire avec les sept volumes de Dufresny! deux comédies, deux contes, huit chansons, les Amusements sérieux et comiques. Et, ainsi composé , ce livre serait bientôt un des plus aimés de la littérature française.

J'ai voulu, en bon historiographe, entendre de la musique de Dufresny ; un violoncelliste m'a chanté , avec beaucoup de dédain , quelques-uns de ces vieux airs naïfs et simples. C'est à peu près la musique silencieuse de Jean-Jacques; c'est la même gaieté mélancolique, le même charme dolent. Bonne musique à entendre chanter dans le vallon solitaire, au coucher du soleil, au détour du bois, par quelque paysanne amoureuse.

Dufresny est plutôt poëte par sa vie que par ses œuvres. C'est le voyageur qui n'a pas eu le temps d'écrire son aventure du jour dans l'imbroglio de son aventure du soir. Ça et là , cependant , quand il rencontre une riante échappée , il jette au passage quelques traits charmants du cœur et de l'esprit. Mais le plus souvent , quand son voyage aventureux lui laisse une heure de repos, il se cache dans son jardin et cultive ses roses : c'était la seule œuvre qu'il daignât reconnaître. Que de fleurs d'éloquence et de poésie célébrées en leur temps n'ont eu ni l'éclat, ni le parfum, ni la durée des roses du poëte Dufresny !

Mlle Helvétius.— Duclos.— Mme de La Mésengère. — L'abbé Trublet.

Fontenelle , c'est l'esprit français dépouillé de l'esprit gaulois.

Il est de ceux-là dont il est impossible de peindre fidèlement le portrait; c'est une physionomie mobile comme celle des enfants joueurs et des femmes coquettes ; vous croyez l'avoir saisie , mais au même instant l'air de tête a changé ; le point lumineux est descendu du regard au sourire ; l'âme qui était là s'est tout à coup évanouie : c'est encore Fontenelle, mais non plus le même Fontenelle ; on ne le reconnaît que par un air de famille. Il faut étudier cette figure originale dans ses œuvres , après avoir lu le sommaire des pages curieuses de sa vie.

Tout le monde a parlé de Fontenelle, nul ne l'a bien connu. Fontenelle ne se connaissait pas lui-même , car il était de la nature des femmes, et il pouvait dire de lui ce qu'il disait des femmes , de la peinture et de la musique*. Oui, ce que Fontenelle aimait le plus et ce qu'il

* « Il y a trois choses que j'ai beaucoup aimées sans y rien comprendre : les femmes, la peinture et la musique. »

comprenait le moins, c'était lui-même. Aussi, pareil aux avares , qui conservent précieusement leur fortune , Fontenelle se conserva pendant cent ans. Il sacrifiait tout à lui-même ; il se sacrifia lui-même. Bûcheron armé d'une hache sacrilège, il coupa d'abord toutes les branches folles de la première sève ; peu à peu il coupa les vraies branches. Quand il mourut, il était mort depuis longtemps. Il avait fui les passions comme s'il avait eu peur de la vie : aussi n'a-t-il été qu'un fantôme de bonne compagnie. On ne sent jamais son cœur battre; le sang ne court pas dans ses veines ; l'infini ne tourmente pas son front. Tel qu'il 'est, pourtant, il a droit de cité dans la république des lettres. Il osa s'appuyer sur la vérité pour traverser le monde visible et invisible ; il osa avoir raison là où il aurait dû avoir tort.

Le 7 février 1755, il y eut un très-curieux spectacle en l'hôtel d'Helvétius. Mme Helvétius , qui avait trop de beauté pour être philosophe , inaugurait les fêtes du carnaval par un bal magnifique où était conviée toute Y Encyclopédie, depuis l'article Diderot jusqu'à l'article Chiffon. C'était un monde charmant , mauvais catholique , mais bon chrétien ; péchant au grand jour, mais faisant l'aumône nocturne ; riant déjà des titres de noblesse comme des titres de l'Eglise ; appelant Richelieu le grand duc des ruelles, et Voisenon ï 'archevêque de la Comédie-Italienne .

Le 7 février 1755 , au bal de Mme Helvétius, le spectacle curieux , ce n'était pas le scandale des amours de Grimm et de Mme d'Ëpinay à l'ombre de Jean-Jacques Rousseau , c'était l'entrechat d'un vieux poëte qui ouvrait le bal avec Mlle Helvétius. Ce vieux poëte , sur-

nommé le vieux berger, s'appelait M. de Fontenelle ; il avait plus de quatre-vingt-dix-huit ans. Pour sa danseuse, Mlle Helvétius , elle n'avait qu'un an et demi.

Ce soir-là il se fit un peu attendre. « Tant pis , nous attendrons , dit Mme Helvétius. — C'est de la coquetterie, dit Mme d'Ëpinay. — Je suis bien sûr, dit Grimm, qu'il va venir paré de toutes les fanfreluches de la frivolité, comme une vraie poupée de Nuremberg. — Le style, c'est l'homme, dit M. de Buffon, en tirant ses manchettes. — Vous êtes méchant, monsieur de Buffon, dit, avec une moue charmante, Mme d'Angeville. Puisqu'on a tant fait que de surnommer M. de Fontenelle le vieux berger , c'est qu'il y a eu en lui un peu de simple et de naïf. — S'il en était ainsi , madame, dit Duclos , sans trop de galanterie , il eût conservé son vrai nom , qui est Le Bouvier. A la bonne heure, avec un nom comme celui-là , on fait de bonnes et franches églogues qui respirent l'herbe des prairies ; mais , quand on s'appelle Fontenelle , on n'est plus qu'une petite fontaine qui coule sur la pierre avec un petit murmure monotone ; c'est encore une églogue si vous voulez , mais c'est l'églogue des papillons. Tout cela soit dit sans faire tort à l'esprit de M. de Fontenelle. »

Montcrif, disciple de Fontenelle-, reprit la parole: «Par ma foi, dit-il, je crois que M. Duclos entend l'églogue comme le vieil abbé Delarue, qui conduisait naïvement , dans une stance , les vaches à l'abreuvoir. — Et pourquoi pas? s'écria Duclos ; le grand mal , en vérité , d'appeler les vaches par leur nom ! »

Mme Helvétius s'empressa d'apaiser les critiques. « Nous ne rédigeons pas la gazette de M. Fréron. Monsieur Duclos , on vous demande à la cheminée. Pour vous, monsieur de Moncrif, racontez-nous donc votre duel avec le poëte aux coups de bâton. Tout le monde

en parle. Mme de La Rochefoucauld serait bien charmée d'avoir une bonne édition de cette petite histoire. — Je remercie Mme de La Rochefoucauld, mais j'aime mieux vous dire le dernier mot de Fontenelle , qui est bien plus à l'ordre du jour. — Cela ne se raconte pas tout haut, dit Mme Helvétius avec un charmant sourire. — Qui vous l'a donc raconté? dit méchamment Mme d'Ëpinay. — Allez ! allez ! s'écria Duclos ; il n'y a que les bourgeoises et les danseuses qui s'offensent d'un peu de gaieté. — Eh bien, reprit Moncrif , la semaine passée, M. de Fontenelle alla voir dans la matinée une trèsjolie femme qui a pris pour confesseur l'abbé de Bernis. La dame vint trouver Fontenelle dans son déshabillé : « Vous voyez, lui dit-elle , qu'on se lève pour vous. — « Oui, répondit Fontenelle, mais vous vous couchez « pour un autre. » — N'allez pas plus loin, monsieur de Moncrif, on devine le reste, « dit Mme de La Rochefoucauld un peu trop tard.

Or, pendant qu'on l'attendait ainsi dans les salons d'Helvétius , Fontenelle enjolivait de son mieux sa personne et son esprit. « Ninon , disait-il à une de ses nièces, la plus jeune des demoiselles' de Marcilly, qui était de temps en temps sa dame d'atour, que ditesvous de ma figure à cette heure ? Voyons , je ne dirai pas la main sur le cœur , mais la main sur les yeux , est-ce que je n'ai plus de grâce dans le sourire ni de feu dans le regard ? On n'a pas toujours quatre-vingts ans, Ninon. Ah ! il y a dix-huit ans ! mais je commence à vieillir un peu vite ; enfin , il faut s'attendre à tout , même à la mort. — Mais, mon oncle, répondait Mlle de Marcilly , les amours sont encore tapis dans les boucles de votre perruque. Croyez-m'en, vous ferez une conquête ce soir; vous aurez, à coup sûr, plus de succès que moi , si nous dansons le menuet en même

temps. — Mes manchettes sont-elles à ton gré, Ninon? — Oui , mon oncle : elles étaient destinées à Mgr l'archevêque. »

Tout en devisant avec sa nièce, Fontenelle remettait en jeu dans sa mémoire toutes les ressources de son esprit. C'était un triste spectacle que cet esprit sans feu ni lieu qui avait l'air de sortir d'un tombeau pour la vingtième fois, ce vieil esprit grelottant qui cherchait dans la vanité le bruit et la lumière. Même dans les beaux jours de Fontenelle , cet esprit n'avait pas séduit tout le monde ; bien des gens , ne trouvant là ni profondeur, ni bonne foi , ni chaleur d'âme, rien de naturel, rien de prime-sautier, s'étaient détachés du groupe des enthousiastes; au moins alors le poëte Sauvait son honneur à force de grâce et de jeunesse. Mais, après quatre-vingts ans, traîner partout un attirail suranné de petit-maître, vouloir répandre des roses de ses lèvres fanées, faire le gentil et damoiseau, ce n'était plus que le bel esprit tombé en enfance.

Fontenelle se mit en route dans le carrosse de Mme de Forgeville, en compagnie des deux demoiselles de Marcilly. Pendant la course, il répéta sa leçon comme un enfant. « Voyons, se dit-il en lui-même, il faut que je fasse ce soir argent de tout. Le chut mémorable n'est guère connu que depuis quatre à cinq ans, j'y puis encore revenir. Sans oublier mes gentillesses sur les femmes et mes grâces de langage. Il n'y a plus de temps à perdre. »

Comme Montcrif venait d'être interrompu par Mme de La Rochefoucauld, la porte du grand salon s'ouvrit à deux battants. « C'est M. de Fontenelle! » s'écria-t-on de tous côtés. Mme Helvétius s'élança à sa rencontre. Il s'inclina avec grâce encore , il lui saisit la main et l' éleva galamment à ses lèvres centenaires. « Monsieur de Fontenelle, savez-vous bien qu'on vous attendait pour ouvrir

la danse? — C'est parce que je le savais que je suis venu tard, passez-moi cette petite coquetterie : le poëtes sont des femmes, ce dont je .n'ai garde de me plaindre. Et puis, il faut tout dire, j'ai un domestique qui me sert aussi mal que si j'en avais vingt. » On fit asseoir Fontenelle auprès de Mme de Froidmont , qui avait quatrevingt-quinze ans. « Ah! mon pauvre vieux berger, lui dit-elle en hochant la tête et en bégayant un peu, comme nous voilà vieux ! — Chut ! la mort nous oublie, » dit Fontenelle en mettant les doigts sur la bouche et en s'assurant que tous les yeux étaient ouverts sur lui. Ce mot fit encore son effet, tout le monde applaudit. « J'ai trompé la nature, je suis un peu Normand de ce côté-là. » Quand Fontenelle eut recueilli tous les jolis sourires qui s'élançaient vers ses cheveux blancs de tant de lèvres printanières, il demanda à sa voisine de quoi il était question à son arrivée. « Je suis un peu sourd et je n'y vois pas trop; mes gros équipages vont en avant; mais, pour être au courant de la conversation, je n'ai besoin que de connaître le titre du chapitre. » Helvétius lui répondit que les poëtes, d'une part, et les philosopher, de l'autre, avaient pendant une heure agité cette idée àe savoir s'il fallait savoir pour avoir. « Ah! monsieur le philosophe, si vous avez prêché la science, ne vous en déplaise, vous vous êtes trompé. A quoi bon la lanterne allumée par la main des hommes , pour aboutir droit à ïa nuit éternelle? »

Mlle Helvétius , qui était bien la plus jolie poupée du monde, poupée qui devint jeune fille, mais qui mourut avant d'être femme , lui fut amenée à cet instant. Il lui baisa doucement le front. « Voilà, reprit-il, ma danseuse qui s'ennuie; voyons, mes jambes, un peu de gaieté, s'il vous plaît, et en avant ! » Il se leva et conduisit sa danseuse par la main jusqu'au milieu du salon. Alors, comme

par enchantement, de gracieux groupes se formèrent autour de lui. D'abord il fut ébloui par les robes, les seins demi-nus , les regards et les sourires , les bouquets de fleurs et de diamants, par tout l'attirail du luxe et de la beauté; il sentit ses jambes flageoler; il pensa un instant que son âme allait abandonner son corps pendant ce dernier entrechat; mais il se remit bientôt, et, dès que les violons eurent débuté par un air de Rameau, il s'élança à ses risques et périls, tenant toujours la main de sa danseuse. Tout le monde regarda ardemment ce spectacle singulier de la vieillesse et de l'enfance, emportées dans le même tourbillon. C'était la mort cueillant des roses. Après la première figure, il fallut contraindre Fontenelle à se reposer. « Allons, lui dit Mme d'Ëpinay, Dieu soit loué! vous vous êtes tiré là d'un pas difficile. — C'est l'avant-dernier, dit Fontenelle en s'asseyant. Pour le dernier, je ferai bien un peu la grimace; mais, après celuilà, ci-gît qui a dansé ! — Il y a, reprit Mme d'Ëpinay, un vieux proverbe qui dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte. — Ce proverbe-là n'a pas le sens commun ; le pas qui coûte le plus c'est le dernier. Le premier pas! ah! madame, que n'avons-nous pu le faire ensemble? Encore si je n'avais que quatre-vingts ans! »

Fontenelle continua ainsi pendant plus d'une heure. Mme d'Ëpinay, qui ne dansait pas alors, ayant ses raisons pour cela, écoutait avec curiosité les aimables divagations du vieux poëte. Elle n'était pas la seule; Mme de La Rochefoucauld, Mme de Forgeville, quelques autres encore, vinrent se grouper autour de lui , pendant qu'à l'autre coin du salon, Duclos, Grimm, Collé et Diderot, se disaient avec un peu d'amertume certains chapitres de l'histoire de Fontenelle.

L'histoire de Fontenelle sera bientôt contée. Il a vécu cent ans , mais en vérité était-ce bien la peine de faire le tour d'un siècle? Ce poëte sans poésie, cette femme savante, ce philosophe de ruelle, ce Fontenelle, enfin, aurait certes pu mourir un demi-siècle plus tôt , sans nous faire rien perdre , à nous ni à lui-même , hormis un peu de bruit et de fumée. A quatre-vingt-dix-huit ans il disait avec orgueil : « Je n'ai jamais ri ni pleuré. » Plaignons, plaignons cet orgueilleux, parce qu'il n'a jamais ri et parce qu'il n'a jamais pleuré.

Il vint au monde à Rouen , au beau milieu du xvne siècle. « En vérité, disait-il plus tard, je n'avais pas l'air d'y venir pour longtemps; j'étais si faible, que la lumière faillit à me tuer. » Sa mère, Marthe Corneille, était sœur des célèbres Pierre et Thomas Corneille. Voilà d'où vient que Fontenelle se fit poëte. Son père, François Le Bouvier, avocat sans gloire, s'entendait en belleslettres ; c'était un esprit sec, un cœur triste, une âme épineuse. Sa mère avait, par contraste, de la douceur et de l'enjouement; quoique bonne catholique, elle pardonnait à ses frères leurs chefs-d'œuvre profanes. Le jeune Bernard fit ses premières études au collège des jésuites, dans sa ville natale. Il marcha d'abord à grands pas dans le pays de la science. Ainsi, à treize ans, il fit pour les prix des Palinods unpoëme latin sur Y Annonciation, jugé digne d'être imprimé, sinon couronné ; mais, à partir de là, il se ralentit un peu. En philosophie, il s'arrêta court, tout rebuté par les épines de la logique scolastique. Ses camarades espéraient avoir enfin leur revanche. « Or, disait-il longtemps après, je ne pouvais réussir sitôt en philosophie, par cela même que j'étais philosophe.- Mais,

comme de très-bonne heure je ne me fâchais de rien, je pris alors mon parti de ne rien entendre à la logique ; je finis par y entendre quelque chose; bientôt je vis que ce n'était pas la peine d'y rien entendre. »

Après une étude ardente de la physique, il fit son droit et fut reçu avocat. Une bonne cause lui vint. Il prit la défense d'un pauvre diable accusé d'avoir eu trop faim devant le bien d'autrui. Après quelques explications, les juges allaient absoudre; mais Fontenelle, ne voulant pas perdre le fruit de sa plaidoirie , demanda la parole pour achever la réparation. Il plaida en avocat bel esprit. « Il fit si bien, en un mot, dit l'abbé Desfontaines qui n'était pas là , mais qui parlait par ouï dire , que les traits qu'il aiguisa devinrent des armes contre l'accusé. » Après la plaidoirie, les juges, démêlant quelque faux-fuyant, poursuivirent leur office avec rigueur : le pauvre diable fut condamné, grâce à l'avocat, qui ne trouva plus personne à défendre.

Thomas Corneille, dans un voyage à Paris, y conduisit Fontenelle. Thomas rédigeait alors avec Visé le Mercure galant. Ce journal fut ouvert au nouveau venu, qui y répandit les primevères de son imagination, primevères sans fraîcheur et sans parfum. Ce fut là le berceau de son talent. Comme il était retourné à Rouen , Visé le rappela par une apologie de sa jeune Muse. Fontenelle revint à Paris après avoir obtenu un accessit de l'Académie française. A peine de retour, il fit sur le scénario de son oncle Thomas les vers de deux opéras qui firent quelque bruit, Psyché et Bellérophon. Ces opéras furent suivis d'une tragédie, Asper, qui serait oubliée sans l'épigramme de Racine sur l'origine des sifflets. Il abandonna le théâtre avec un peu de dépit. C'était un journaliste, rien de plus; il se mit donc à faire du journal au volume. Dès qu'on eut les yeux tournés sur lui, Fontenelle s'agita de toutes les

forces de son esprit pour être sans cesse en spectacle. La vanité fut sa seule compagne , son seul amour, sa seule joie. Ne pouvant être un homme de génie et pressentant que sa mémoire ne lui survivrait guère, il saisit la célébrité à pleines mains , il lutta avec son esprit jusqu'à la mort. « S'il fait tant de façons pour mourir, disait en riant Duclos, c'est qu'il sait trop qu'une fois dans l'autre monde il n'aurait plus rien à débattre avec celui-ci. »

Il retourna encore à Rouen pour écrire dans la solitude et le silence la Pluralité des Mondes. La marquise de La Mésengère habitait alors son château normand; Fontenelle y fut accueilli en poëte ; il passait dans le parc toutes les belles après-midi. Ça et là, il se promenait avec la marquise, qui pleurait sur les souvenirs d'un amour fatal. A force de se promener avec elle et de la voir pleurer, il s'imagina qu'il en devenait amoureux. Ne sachant comment débuter avec elle, conseillé par l'esprit et non par le cœur, il imita les Céladons : il grava des vers passionnés sur l'écorce des hêtres. Ces vers gravés par Fontenelle, on les voyait encore au milieu du xvme siècle, s'il en faut croire l'abbé Trublet.

Licydas est si tendre et Glimène est si belle !

Qu'adviendra-t-il? hélas!

Amour , fais-lui la guerre à ce cœur de rocher. Amour, cruel Amour!

Quand Fontenelle eut écrit ces vers blancs, il se tourna vers les fenêtres de Mme de La Mésengère. « Un jour, ditil en lui-même, j'y mettrai la rime, s'il plaît à ses beaux yeux. » On ne lui en laissa ni le plaisir ni la peine : le lendemain , une main railleuse , la main de la marquise sans doute, fit rimer le quatrain :

Lycidas est si tendre et Climène est si belle ! Qu'adviendra-t-il? hélas! la Climène est rebelle.

Amour , fais-lui la guerre à ce cœur de rocher. Amour, cruel Amour! où vas-tu te nicher?

En voyant ces rimes terribles, Fontenelle ne se tint pas pour battu ; il écrivit à la marquise une épître glaciale, pleine de carquois et de flèches. Mme de La Mésengère n'en fut pas atteinte : elle plaçait mieux son cœur; seulement, pour s'amuser, elle fit semblant de s'attendrir un peu. Le poète, augurant bien de quelques regards charitables, eut encore recours à l'écorce des hêtres.

Vous qui rimez si bien , bergère au cœur de marbre , Qui d'un si doux regard m'avez tant réjoui , Demain avec Phébé viendrez- vous sous cet arbre?

Le lendemain, Fontenelle courut sous le hêtre. 0 délices ! la rime y est; la bergère au cœur de marbre a tracé oui sous les trois vers. Vous devinez si Fontenelle se trouva au rendez-vous. A la nuit tombante, il voit une ombre dans le massif de hêtres ; il court en chancelant, il tend la main, il tombe à genoux, ce Ah! madame la marquise, vous me voyez mourant d'amour à vos pieds. — Monsieur Fontenelle, j'en suis bien fâchée; mais il y a un malentendu, je ne suis pas madame la marquise. » Fontenelle fut très-alerte pour se relever. « Je le sais bien, dit-il tout troublé ; ce n'était qu'un jeu ; mais qui ètes-vous donc ? — Thérèse, rien de plus. — Diable, dit Fontenelle, au lieu delà maîtresse c'est la suivante. C'est bien vous qui avez écrit un mot sur l'écorce du hêtre? — Pardine , il n'y a que moi dans la maison qui aie été bergère. Mais cela ne vous oblige à rien, monsieur Fontenelle. »

Il fit semblant d'être amoureux de la Champmêlé, non parce qu'elle était belle, non par amour, mais par vanité : « M. Racine, lui dit-elle un jour, m'a dit tant de mal de vous, que j'ai fini par vous aimer ; d'ailleurs votre esprit

universel parlait pour vous. Venez donc me voir. » Fontenelle n'y alla qu'une fois. Au lieu de la Champmêlé, ce fut le Champmêlé qu'il rencontra. « Ma femme n'y est pas pour moi, lui dit le comédien. Elle répète son rôle avec cet animal de La Fontaine, qui fait la moitié de mes pièces pour être de moitié avec la mienne. » Fontenelle s'en alla comme il était venu.

Il compta jusqu'à trois maîtresses. Mlle Bernard, la muse tragique, fut la plus connue et la moins cruelle; mais quels tristes amoureux c'étaient là! Ils faisaient des tragédies et ils appelaient cela faire l'amour ! au lieu d'un baiser, ils cueillaient une rime!

Fontenelle n'eut jamais l'idée de se marier; il avait.en grand insouci la sollicitude amoureuse et dévouée de l'épouse, les enfants qui font si rapide le chemin de la vie, les joies tempérées du coin du feu ! Il n'avait d'amour que pour lui, il a vécu avec lui. Vivre si longtemps en pareille compagnie ! il fût mort d'ennui sans la vanité. L'abbé Trublet, toujours apologiste de Fontenelle, termine ainsi son éloge : « Ce qui ne contribua pas peu au bonheur de M. Fontenelle, c'est qu'il n'a pas été marié. » Qu'en saviez-vous sur ce chapitre du mariage, monsieur l'abbé?

Delille a dit en vers que, même dans l'amitié, Fontenelle mettait son cœur en (jardc. Il eut pourtant un grand nom* bre d'amis, entre autres le duc d'Orléans, la duchesse du Maine, le prince de Conti, La Motte, Marivaux, Mon-tcrif, Mme de Tencin, Mme de Lambert, Mme de Staal. Le régent aimait l'esprit de Fontenelle. Il lui dit un jour : « Monsieur de Fontenelle, voulez-vous habiter le Palais-Royal? Un homme qui a fait la Pluralité des •27;; c

Mondes doit loger dans un palais. — Prince, le sage tient peu de place et n'en change pas; mais pourtant je viendrai demain habiter le Palais-Royal avec armes et bagages , c'est-à-dire avec mes pantoufles et mon bonnet de nuit. » Il habita longtemps le Palais-Royal. Comme il ne voyait guère le régent, ce prince lui dit : « En vous offrant mon toit, j'espérais vous voir au moins une fois l'an. » Fontenelle présenta ainsi au duc d'Orléans ses Éléments de la géométrie de l'infini : « C'est un livre qui ne peut être entendu que par sept ou huit géomètres de l'Europe, et je ne suis pas de ces huit-là. »

Fontenelle avait la vanité des maîtres d'école ; il était fier de son titre d'académicien, mais il n'eut jamais d'ardeur pour l'ambition. Grâce au duc d'Orléans, il aurait pu s'élever dans la fortune politique ; mais il se tint coi dans ses académies. Le cardinal Dubois, son ami, venait dans sa grandeur lui demander des consolations. Aussi disaitil : « Je sais bien que Mgr le régent aurait pu faire de moi quelque grand épouvantail politique; mais bien lui en a pris de me laisser au coin de mon feu, car là je n'ai jamais eu l'idée d'aller chercher des consolations chez le cardinal Dubois. »

Comme il voulait faire briller partout sa philosophie, il en mit un peu dans la politique. Il imagina une république qui n'était pas tout à fait celle de Platon ; république curieuse où « les femmes pourront répudier leurs maris sans pouvoir en être répudiées; mais elles seront un -an après sans se pouvoir remarier. Point d'orateurs dans tout l'État que de certains orateurs entretenus par le public et destinés à entretenir le peuple de la bonté de son gouvernement. On érigera des statues aux grands hommes, en quelque espèce que ce soit, même aux belles femmes. On pourra même, pour une plus grande ressem-

blance, conserver toutes leurs figures en cire dans un palais magnifique fait exprès. On ferait le procès à ces statues ou figures pour les choses qui ne mériteraient pas d'attirer des peines corporelles aux personnes. » Vous voyez par là que Fonteneile avait de bonnes raisons pour rester coi dans ses académies. Avec de pareilles idées politiques, il eût joué un bien joli rôle dans la comédie de la Régence.

Après avoir publié la Pluralité des Mondes, il entra armé de pied en cap dans la petite guerre des anciens et des modernes; il se fit le champion des modernes : aussi Boileau , qui n'aimait la satire que dans ses mains , se déclara pour toujours l'ennemi de. Fonteneile ; et, si ce nom ne se trouve pas aujourd'hui entre Cassagne et Colletet, c'est parce qu'alors Boileau ne faisait plus de satires. Boileau ne s'en vengea pas moins ; dès que Fonteneile se présenta à l'Académie, le vieux satirique se mit en campagne pour le repousser. Partout, après la visite de Fonteneile, c'était la visite de Boileau : Fonteneile fut repoussé cinq fois. En homme d'esprit, il fit un Discours sur la patience, qu'il envoya à l'Académie. On ne refusa pas plus longtemps un poëte qui prenait si bien son parti : le patient fut accueilli.

Cependant son esprit courait, avec un succès de plus en plus bruyant, la cour, la ville et la province. Tout provincial venant à Paris avec un peu de grammaire dans la tète voulait avant tout voir'Fontenelle ; il s'en retournait disant à tout propos : « J'ai vu l'Opéra et M. de Fonteneile. M. de Fonteneile ! quel génie ! Il disait il n'y a pas quatre ans à la duchesse du Maine, qui lui demandait quelle différence il y avait entre elle et une pendule : Madame la duchesse, la pendule marque les heures, et Votre Altesse les fait oublier. Et puis, l'an passé, il disait à Mme de Tencin : Ma chère amie, voire raison est comme

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ma montre , elle avance toujours. » Aussi, c'était un engouement sans bornes pour Fontenelle , au point qu'il dînait à peine en son logis une fois par semaine. Il payait sa bienvenue par un mot préparé à l'avance ; souvent le même mot lui revenait vingt fois en aide. Dieu sait que de mines de caillette avant et après sa victoire : jamais femme, jamais coquette, jamais comédienne, ne fît tant de façons pour dire: Je vous aime. La Bruyère, qui voyait clair en plein midi, à l'inverse de bien des beaux esprits du temps, trace ainsi l'esquisse de Fontenelle : « Cydias est bel esprit, c'est sa profession. En société, après avoir incliné le front, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, il débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiques. Fade discoureur, il n'a pas mis plus tôt le pied dans une assemblée, qu'il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie : car, soit qu'il parle ou qu'il écrive, il ne doit pas être soupçonné d'avoir en vue ni le vrai, ni le faux, ni le raisonnable , ni le ridicule ; il évite uniquement de donner dans le sens des autres. Cydias s'égale à Lucien et à Sénèque, mais ce n'est qu'un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province. » Pour décourager la critique, Fontenelle avait déclaré qu'il brûlerait sans les lire toutes les gazettes qui s'en prendraient à ses livres ; comme il était d'ailleurs très-répandu dans le monde, comme il avait un pied partout, comme il savait tendre la main à propos, nul ne lui fut amer, hormis Rousseau et La Bruyère. Tout le monde chanta ses louanges : le Mercure galant et la Gazette de France, Bayle et Voltaire, les femmes savantes du Pérou et les poètes de Stockholm, en prose et en vers, même en vers latins. Et quels vers! et quelles louanges! C'est Platon, c'est Orphée, c'est plus

qu'un homme, c'est un demi-dieu. Écoutez Crébillon le tragique :

Poëte que la Grèce Eût placé dès l'enfance au rang des demi-dieux.

Écoutez aussi M. de Nivernois : « Tous les temples du génie consacrent son culte. Semblable à ces chefs-d'œuvre d'architecture qui rassemblent les trésors de tous les ordres, il a recueilli les palmes de l'universalité. » Et pourtant M. de Nivernois n'était obligé à rien par la rime. Ce n'est plus la langue des dieux ; mais Fontenelle n'eût pas dédaigné cette prose. Et celle-ci : « Les livres de M. Fontenelle sont émaillés de belles pensées. C'est mieux qu'une prairie; c'est le majestueux spectacle du ciel, dont l'azur est relevé avec agrément par l'or étincelant des étoiles. » Ainsi parlait l'abbé Trublet. Que pensez-vous de cet agrément? Fontenelle eût trouvé cela de son goût. Jusqu'à Voltaire qui a dit :

L'ignorant l'entendit, le savant l'admira.

Mais Voltaire, sans doute pour imiter Fontenelle, termine sa tirade par une pointe :

Né pour tous les talents, il fit un opéra.

Jusqu'à Rigaud qui nous a laissé un portrait de Fontenelle, embelli par je ne sais quel charmant sourire qui est un sourire de femme qui a aimé.

Quel concert d'incroyables louanges ! Pourquoi ces mauvais vers et cette mauvaise prose ? Pourquoi ces temples, cet encens, ce culte qui est une profanation de la poésie ? Cherchons un peu les titres de Fontenelle. Son meilleur titre , n'est-ce pas d'avoir vécu cent ans ? La postérité a beau faire contre un poëte qui vit un siècle !

Il a débuté dans le Mercure par des lettres galantes où il a tenté de mettre en jeu tout son esprit. Ainsi , je lis la lettre à Mademoiselle de V. . . . sur un cheveu blanc qu'elle avait. Après avoir bien tourné dans le salon de l'hôtel de Rambouillet , il s'écrie : « Ne sauriez-vous , mademoiselle , avoir un peu de passion sans blanchir aussitôt ? L'amour est fait pour mettre un nouveau brillant dans vos yeux, pour peindre vos joues d'un nouvel incarnat, mais non pas pour répandre des neiges sur votre tête. Son devoir est de vous embellir! Ce serait grand'pitié qu'il vous vieillît, lui qui rajeunit tout le monde. Arrachez de votre tête ce cheveu blanc , et en même temps arrachez-en la racine , qui est dans votre cœur. » J'ai copié le plus joli alinéa. Toutes les lettres sont sur un ton d'antichambre et de province.

Presque en même temps Fontenelle écrivait la Pluralité des Mondes , prenant pour guide Descartes en ses chimériques tourbillons. C'est là qu'il brille dans tout le jeu de son esprit. Il voulait donner le fruit sous la fleur, la philosophie sous l'image des grâces , la vérité soùs l'écharpe ondoyante du mensonge. « Je suis le premier, » disait-il sans façon. Il comptait sans La Fontaine. Mais pouvait-il songer à La Fontaine , celui qui écrivait : « Le naïf est une nuance du bas. » Pour la Pluralité des Mondes, le seul livre de Fontenelle qui soit venu jusqu'à nous , je reproduis le jugement de Voltaire : « Ce livre, fondé sur des chimères, ne peut devenir classique ; la philosophie est surtout la vérité ; la vérité ne doit pas se cacher sous les faux ornements. »

Voltaire est sévère. Il faut reconnaître dans la Pluralité des Mondes une certaine hardiesse d'esprit vers les routes inconnues. Mais , il faut le dire , ce n'est pas avec la galanterie qu'on s'en va à la recherche des mondes ; la rêverie , armée d'un compas , serait une

meilleure compagne de voyage. Pour la rêverie , l'horizon s'agrandirait à chaque pas ; le ciel serait nuageux ; mais la poésie^est souvent dans les nuages , les coursiers de l'infini! tandis que, pour la galanterie, l'horizon, quelque clair qu'il soit, se restreint tout d'un coup. Ainsi on trouve dans les Mondes de Fontenelle un grand amas de matières célestes où le soleil est cramponné. — V aurore est une grâce que la nature nous donne par-dessus le marché. — De tout l'équipage céleste, il n'est resté à la terre que la lune, qui a l'air d'y tenir beaucoup. Tout cela est fort joli, mais surtout pour des écoliers rieurs qui apprennent la géographie, ou pour des femmes qui écoutent en regardant les chinoiseries de leur éventail.

La galanterie était la fleur des muses il y a cent cinquante ans ; la rêverie, qui est une des muses modernes, n'était alors , suivant Fontenelle , que la montagne où la rime prend sa source. Cette montagne a d'autres sources, s'il faut en croire Gœthe , Byron , Lamartine , Hugo , et tant d'autres de notre temps, qui eussent révélé un nouveau monde à Fontenelle.

Une amère critique de la Pluralité des Mondes serait de dire que ce livre est écrit pour les femmes de la pire espèce, pour les femmes savantes. Au temps de Fontenelle , les marquises de l'hôtel de Rambouillet se dispersaient ça et là dans tous les salons , ayant sur les lèvres , non pas un sourire , mais , hélas ! un trait de bel esprit. Fontenelle, qui avait été à cette école, Fontenelle , trop faible pour vivre avec les hommes , dressa bientôt sa tente du côté des femmes ; comme il n'avait pas d'amour, il rechercha l'hymen de l'esprit : il se maria aux femmes savantes.

Avant de se former avec les femmes savantes , il s'était pris d'un beau caprice pour Voiture , d'Urfé et Mlle de Scudéri ; il avait promené son esprit le long du fleuve de Tendre , avec les bergères du Lignon , écrivant à la première venue , dans le Mercure galant, à la manière de Voiture : cette fâcheuse aurore poétique a répandu ses lueurs trompeuses sur toute sa vie ; il n'a jamais pu se défendre de certains retours malencontreux vers sa jeunesse. Il en était déjà loin quand il décrivit, dans le Mercure, Y Empire de la Poésie. Cette divagation est encore de la fameuse école ; ainsi Fontenelle débute par ceci : « Cet empire est divisé en Haute et Basse-Poésie , comme le sont la plupart de nos provinces. La capitale de cet empire s'appelle le Poëme- Épique. On trouve toujours à la sortie des gens qui s'entre-tuent; au lieu que quand on passe par le Roman, qui est le faubourg du Poëme-Ëpique , on ne va jamais jusqu'au bout sans rencontrer des gens dans la joie et qui se préparent à se marier. La Basse -Poésie tient beaucoup des Pays-Bas ; ce ne sont que marécages : le Burlesque en est la capitale. Deux rivières arrosent le pays ; l'une est la rivière de la Rime, qui prend sa source au pied des montagnes de la Rêverie. Ces montagnes ont des pointes élevées qu'on appelle les Pointesdes-Pensées- Sublimes. Plusieurs y arrivent à force d'efforts surnaturels , mais on en voit tomber une infinité qui sont longtemps à se relever. L'autre rivière est celle de la Raison. Ces deux rivières sont assez éloignées l'une de l'autre. 11 n'y a qu'un bout de la rivière de la Rime qui réponde à la rivière de la Raison. De là vient que plusieurs villages situés sur la Rime, comme le Virelai, la Ballade,

le Chant-Royal , ne peuvent avoir aucun commerce avec la Raison. Il y a dans le pays de la Poésie une forêt très-obscure où les rayons du soleil n'entrent jamais : c'est la forêt du Galimatias , où se perd la rivière de la Raison. »

Fontenelle n'avait-il point un peu passé par cette forêt-là ?

V Histoire des Oracles n'est que le sommaire agréable du livre immense de Van Dale ; mais Fontenelle fit un acte de courage en le publiant : oser méconnaître au démon , il y a cent cinquante ans , le pouvoir de faire des miracles ! V Histoire de l'Académie des Sciences est un journal brillant, varié, lumineux ; mais pourtant, là comme ailleurs , Fontenelle n'est critique, et savant qu'à demi ; cette histoire est un journal, en un mot , rien de plus. Est-ce bien la peine d'indiquer le Parallèle de Corneille et de Racine , où il dit : « Les caractères de Racine ont quelque chose de bas , à force d'être naturels ; » les discours sur la Poésie, où la poésie n'est pour rien, sur le Bonheur ( que pouvait-il dire sur ce chapitre , cet homme sans joie et sans larmes?), sur la Raison humaine, où il déraisonne froidement ? Est-ce bien la peine de remettre en lumière ces pastorales endimanchées, ces églogues qui s'épanouissent loin du soleil , loin des montagnes, loin de la nature, sur un tapis des Gobelins , devant un paravent , sous l'éclat des candélabres ; ces chansons qu'on s'est bien gardé de chanter ; ces tragédies en prose et en vers qu'on s'est bien gardé de jouer : ces lettres sans abandon qu'on s'est bien gardé de lire ?

Fontenelle a passé pour un poëte plein d'esprit, de grâce et de philosophie. A cela on peut répondre par ses vers :

Arcas et Palémon , tous deux d'un âge égal , — l'un pour Vautre tous deux concurrents redoutables, — se répondant

tous deux par des chansons semblables, — formaient un combat pastoral : — ce n'était point la misérable gloire — ou du chant ou des vers , qui piquait leur esprit.

Voilà de quelle façon le poëte mettait en scène ses bergers. Pas un mot du pays, ni du ciel, ni du troupeau. Sont-ils dans la prairie ou sur le sentier, à l'ombre des hêtres ou au bord de la fontaine ? Qu'importe ? M. de Fontenelle ne descend pas à ces petits tableaux prosaïques ; il ne prend pas la peine de nous peindre ses bergers ; mais , en revanche , l'ingénieux poëte n'oublie pas de nous avertir, dans un style admirable, qu'ils sont tous deux d'un âge égal. Il va plus loin : connaissant l'oubli de tout lecteur pour le nombre , il répète trois fois , avec un art infini , qu'ils sont deux , ni plus ni moins. Que dites-vous de ces concurrents redoutables qui forment un combat pastoral à grands coups de chansons semblables, et de cette méprisable gloire qui ne piquait pas leur esprit ? A la bonne heure ! voilà enfin un poëte qui ne parle point comme les autres. Ne vous étonnez pas qu'après de pareils chefs-d'œuvre Fontenelle ait écrit un discours sur l'églogue en chef d'école , où il dit, entre autres choses heureuses, que Théocrite est grossier et ridicule ; que Virgile, « trop rustique , » n'est qu'un copiste de Théocrite. Mais j'oubliais de vous apprendre comment parlent les bergers de Fontenelle :

Tircis. Où vas-tu, Lycidas?

Lycidas. Je traverse la plaine , et vais même monter la colline prochaine.

Tircis. La course est assez longue.

Lycidas. Ah ! s'il était besoin, pour le sujet qui me mène, j'irais encor plus loin.

Tircis. Il est aisé de t'entendre; toujours de l'amour?

Lycidas. Toujours. Que faire sans les amours?

Tircis. Tu connais Lygdamis.

Lycidas. Qui ne le connaît pas ? C'est lui qui de Climène adore les appas.

Tirgis. Lui-même.

Lycidas. Quel berger ! Il est du caractère dont un amant m'eût plu, si j'eusse été bergère.

Vous croyez que je cite de la prose , c'est possible ; pourtant , s'il faut s'en rapporter à M. de Fontenelle , c'est une églogue en vers.

Fontenelle est çà et là poëte par occasion, à force d'esprit, et non à force d'amour ; par exemple, ces vers célèbres sur un buste de Descartes :

Avec sa mine refrognée, Élevé sur ma cheminée, Descartes dit : ce Messieurs, c'est moi Qui dans ces lieux donne la loi. »

Mais au fond d'une alcôve obscure, Se cache une aimable figure Qui se moque du ton qu'il prend, Et dit tout bas : « Ohl l'ignorant*! »

*Dans la poésie railleuse, Fontenelle est un précurseur de Voltaire et de Musset. Voyez plutôt comme il conte :

Tout dormait dans Paris, la nuit était sans lune ,

De nuages épais l'air était occupé ,

Quand un jeune seigneur, en secret échappé,

Se dérobant à sa suite importune , Sortit, d'un gros manteau le nez enveloppé.... Tout cela, direz-vous, sent la bonne fortune : Vous ne vous êtes pas trompé.

Il était attendu par une jeune dame

Qui de son vieux mari n'allongeait pas les jours.

Vous dire ici comment il sut lui toucher l'âme,

Ce serait un trop long discours; Et puis dans ce détail quel besoin qu'on s'engage,

Après qu'on vous a déjà dit Que l'amant était jeune et le mari sur l'âge?

Et ce sonnet d'un tour d'esprit charmant : « Je suis, criait jadis Apollon à Daphné,

Ce ne sont pas là des bergers naïfs , mais de sots bergers comme on n'en trouverait pas en Champagne. S'il vous arrivait, clans un voyage agreste en Normandie , le pays de Fontenelle , de rencontrer dans l'ombre du sentier quelque jeune pâtre distrait , écoutant les roucoulements du ramier plutôt que les cris de ses chiens, faites-lui dire ce qu'il a dans le cœur ; il ne répondra pas comme Lycidas : tout berger amoureux parle moins mal que ceux de Fontenelle, parce qu'il est amoureux et qu'il n'est point savant.

Comme critique , Fontenelle ne brille pas au premier rang; je ne lui veux faire la guerre qu'avec ses paroles. Ëcoutez-le donc. « Les Latins l'emportent sur les Grecs, Virgile sur Homère , Horace sur Pindare. Il ne faut qu'avoir patience; il est aisé de prévoir qu'après une longue suite de siècles on ne fera aucun scrupule de de nous préférer hautement aux Grecs et aux Latins. Je ne crois pas que Thêagène et Chariclêe , Clitophon et Leucippe , soient jamais comparés à Cyrus et à YAstrée. ïl y a même des espèces nouvelles , comme les lettres galantes, les contes, les opéras, dont chacun de nous a fourni un auteur excellent auquel l'antiquité n'a rien

Lorsque tout hors d'haleine il courait après elle, Et lui contait pourtant la longue kyrielle Des rares qualités dont il était orné;

« Je suis, le dieu des vers , je suis bel esprit né. » Mais des vers n'étaient point le charme de la belle. « Je sais jouer du luth.... Arrêtez.... » Bagatelle ! Le luth ne pouvait rien sur ce cœur obstiné.»

« Je connais la vertu de la moindre racine, Je suis par mon savoir dieu de la médecine. » Daphné fuyait encor plus vite que jamais.

Mais s'il eût dit : «Voyez quelle est votre conquête, Je suis un jeune dieu toujours beau, toujours frais.... » Daphné, sur ma parole, aurait tourné la tête.

à opposer, et qu'apparemment la postérité ne surpassera pas, N'y eût-il que les chansons, espèce qui pourra bien périr, et à laquelle on ne fait pas grande attention, nous en avons une prodigieuse quantité, toutes pleines de feu et d'esprit; et je maintiens que, si Anacréon les avait lues, il les aurait plus chantées que la plupart des siennes. Nous voyons aujourd'hui , par un grand nombre d'ouvrages de poésie , que la versification peut avoir autant de noblesse , mais en même temps plus de justesse et d'exactitude qu'elle n'en eut jamais. »

Par ces quelques lignes , vous pouvez juger du style et de la profondeur de Fontenelle : c'est là son style grave , sa raison sévère. C'est à faire regretter son style de ruelle et son savant badinage ; ces périodes d'un contour si prétentieux, qui finissent presque toujours par une mauvaise métaphore ou par un trait de bel esprit ; ces pointes si péniblement aiguisées qui ont fait dire à Rollin : « La fin de chaque alinéa dans Fontenelle est un poste dont les pointes semblent avoir ordre de s'emparer. »

Quand Fontenelle pense, c'est Pascal bel esprit, c'est La Rochefoucauld à Quimper-Corentin. Le plus fanatique disciple de Fontenelle, l'abbé Trublet, celui-là même qui compilait , compilait , compilait , suivant Voltaire ; cet esprit subalterne, suivant La Bruyère, qui n'était que le registre ou le magasin des œuvres d'autrui*, a extrait des volumes de Fontenelle un gros livre

* L'abbé Trublet fut célèbre au xvnr siècle, parce qu'il fut ridicule.

L'abbé Trublet était ridicule pour trois raisons, et pour quelques autres encore : il voulut à toute force passer pour un bomme d'esprit, et il n'était qu'une bête, la pire des bêtes, la bête frottée d'esprit; il voulut à toute force , pendant vingt-cinq ans, être de l'Académie, et il fut de l'Académie; il voulut à toute force être un

de pensées sous ce titre : l'Esprit de M. de Fontenelle. Le pauvre abbé , entre autres belles choses , a dit dans la préface : « Ce livre est presque double des Maximes de La Rochefoucauld ; il est , à peu de chose près , égal aux Pensées de Pascal et aux Caractères de La Bruyère ; cependant ces trois ouvrages fondus ensemble seraient encore fort éloignés du mérite de celui-ci. »

« On échappe à son cœur, » a dit la marquise de Lambert : c'était l'avis de tout le monde, même des femmes savantes ; mais plus tard Condorcet, par un zèle aveugle, est venu faire l'apologie du cœur de Fontenelle. Malgré cette apologie, il est de notoriété littéraire que Fontenelle a manqué par le cœur ; c'est triste à dire , mais on doit le dire. Il faut rendre justice à tout le monde. Je n'accuse pas Fontenelle, mais je lui dis, comme Mme de Tencin : « Ah ! que je vous plains ! car ce n'est pas un cœur que vous avez là dans la poitrine , c'est de la cervelle , comme dans la tête. » Voulez-vous des preuves? écou-

homrae à bonnes fortunes, et il fut aimé de sa servante Colinette, « chargée de cinquante et un printemps. »

Mme Geofïrin , qui avait une façon de dire très-originale , prétendait que les hommes sont un composé de divers petits pots, pot d'esprit, pot d'imagination, pot de raison, enfin la grande marmite de pure bêtise. Le destin, pour ses passe-temps, prend ce qui lui plaît de chacun de ces pots et compose ainsi la tête d'un homme. Un jour de belle humeur, le destin, voulant mettre au monde un abbé Trublet, ne puisa que dans la grande marmite; ensuite, craignant d'en avoir trop pris, il découvrit le petit pot de l'esprit qui bout toujours et qui, par conséquent, jette de l'écume; or donc le destin, croyant puiser dans le pot, n'en attrapa que l'écume, dont il barbouilla le fond de pure bêtise de l'abbé Trublet.

L'abbé Trublet, qui voulait mettre de l'esprit partout, croyait avoir trouvé l'esprit de la ponctuation : il passait beaucoup plus de temps à placer ses points et virgules qu'à écrire. Si je voulais avoir de cet esprit-là, j'écrirais son histoire par un — ! —

tez Collé, qui raconte dans son journal qu'un neveu du grand Corneille , un cousin de Fontenelle , allait mendier en vain à la porte du poëte presque centenaire , qui amassait pensions sur pensions , revenus sur revenus. Ecoutez Fontenelle lui-même : a Dans l'âge des amours , ma maîtresse me quitte et prend un autre amant. Je viens chez elle tout furieux , je l'accable de reproches ; elle m'écoute et me répond en riant : « Quand «je vous pris, c'était le plaisir que je cherchais ; j'en « trouve plus avec un autre. — Ma foi, dis-je, vous avez a raison. » Ecoutez encore Fontenelle : « Je n'eus jamais sérieusement le désir d'aimer ni d'être aimé. » Ou encore : « Je n'ai , Dieu merci ( Dieu merci ! ) , senti ni l'amour ni les autres passions humaines ; mais je les connaissais toutes, et c'est pour cela que je m'en suis défendu. » Enfin, vous le savez déjà , Fontenelle disait en mourant : « Depuis près d'un siècle je n'ai jamais ri ni pleuré. »

Un dernier trait encore. Il avait fini par s'accoutumer a la table de Mme de Tencin ; il y dînait presque tous les jours. On lui dit qu'elle était morte : « Eh bien ! répondit-il avec sa douceur ordinaire , j'irai dîner chez la Geoffrin. »

Il a paisiblement passé sa vie loin de toute passion , dans les mignonneries , comme il le disait , de quelques femmes qui n'avaient pas grand'chose à faire ici-bas. Cet homme , qui n'aimait que lui-même , ne pouvait cependant vivre dans la solitude ; il n'a jamais rien connu des joies de la liberté. A toute heure il lui fallait une louange ; esclave de sa vanité , pour sa vanité il se faisait l'esclave du premier venu. Le toit qui l'a abrité dans ce monde n'a jamais été que le toit de l'hospitalité ; ainsi il a passé ses jours çà et là, chez Thomas Corneille, au Palais-Royal, chez M. Le Haguais , chez

My d'Aube (vous savez, ce M. d'Aube célébré par Rulhières). En revanche, il dînait toujours en ville, chez Mme deTencin, chez Mme d'Épinay, chez Mme de Lambert, chez Mme d'Argenton, enfin partout, hormis chez lui. Cette façon de vivre ne laissait pas que d'être économique. Aussi, quoique poëte sans patrimoine, il mourut avec trente-cinq mille livres de revenu ( il était de toutes les académies payantes), sans parler de soixantequinze mille livres en espèces sonnantes que, vers quatrevingt-dix-sept ans , il avait cachées dans son lit , sans doute pour l'autre monde. Qu'on dise encore que tous les poètes sont imprévoyants ! mais Fontenelle n'était pas un poëte. Or, je le répète, pendant qu'il cachait ainsi son argent , son cousin , le neveu du grand Corneille , le neveu de sa mère , allait mendier à la porte voisine. Et d'ailleurs , n'y avait-il pas vingt autres infortunes à soulager alors dans la république des lettres, d'où il était sorti si riche et si glorieux ? Malfilâtre allait mourir de faim ! et tant d'autres misères cachées que l'œil de la charité découvre toujours, tant d'autres âmes qui brisaient leurs ailes contre les solives du grenier ! Oh ! Fontenelle, on vous pardonnerait bien de la prose et bien des vers pour quelque charité faite à deux mains. On ne dirait pas : « C'est un mauvais poëte, » si l'on pouvait vous appliquer ces paroles de l'Écriture : a II a passé sur la terre comme la rosée bienfaisante. »

Il mourut dans l'hiver de 1757, en assez bon chrétien, sans peur, sans regrets, sans bruit et sans secousses. En voyant passer son corbillard, Piron s'écria : « Voilà la première fois que M. de Fontenelle sort de chez lui pour ne pas aller dîner en ville. » N'était-ce pas là une digne oraison funèbre ?

Je dois enregistrer aussi cette autre oraison funèbre. Le lendemain de la mort de Fontenelle , dans un souper

de belle compagnie, une grande dame, ayant dit quelque chose de très-fin qui ne fut pas entendu, s'écria : « Ah ! Fontenelle , où donc es-tu ? »

Ah ! Fontenelle , où donc es-tu ? dira souvent la Raison, quand la nuit se fera autour d'elle. Cet homme, qui ne voulait pas ouvrir ses mains pleines de vérités , avait toutes les vérités dans ses mains *.

Il avait appris à vivre en vivant. On ne traverse pas cent années avec un esprit subtil sans avoir fait le tour de soi-même. Il n'a jamais eu , d'ailleurs, la philosophie en grande religion. Après avoir couru de système en système , il finissait par dire : « Tout est possible , et tout le monde a raison. »

Mais , que restera-t-il donc de cet homme d'esprit qui a passé sous le soleil sans voir le ciel , près des femmes sans ouvrir son cœur , sur la colline sans mordre à la grappe empourprée; de ce prosateur qui a perdu quatrevingts ans à entortiller de rubans les vérités les plus vulgaires, à cultiver des fleurettes sans parfum , à s'éblouir par ces feux d'artifice du style qui ne laissent que l'ombre à leur suite , à peser, comme a dit Voltaire, une pointe et une épigramme dans des balances d'une toile d'araignée ; de ce poëte sans âme , sans grandeur, sans simplicité, qui n'a babillé que pour les femmes savantes de son temps ; de ce penseur qui n'a pas ouvert ses mains ; de cet esprit normand qui trouvait Homère confus , Théocrite grossier , Virgile rustique , Boileau bète , Racine commun , La Fontaine trivial , Molière de mauvais goût; qui jugeait que les modernes (grâce à

* Comme censeur royal il ne laissa rien passer contre l'autorité. Il refusait un jour son approbation à un livre irréligieux. «Songez M. de Fontenelle qu'on a laissé passer votre Histoire des oracles. — Oui ; mais , si j'avais été censeur , je n'eusse pas donné mon approbation à ce livre-là. »

M. de Fontenelle) dépassaient les anciens? Ce qui restera de lui , Piron l'a dit ; Piron , tant dédaigné , mais qui était un autre homme que celui-là : « Voiture a engendré Fontenelle, Fontenelle a engendré Moncrif, et Moncrif n'engendrera rien du tout. » Oui , Fontenelle est mort avec Moncrif. Priez Dieu pour le repos de ses œuvres !

Cependant il y a une œuvre de Fontenelle qui échappera à l'oubli ; cette œuvre , c'est une pensée, la pensée d'un philosophe normand : « Si j'avais les mains pleines de vérités, je me garderais bien de les ouvrir. »

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