‹ Galerie du XVIIIe siècleChapitre 5 sur 18 · TROIS PAGES DE LA VIE · texte numérisé non relu

TROIS PAGES DE LA VIE

Mlle de La Thorillière. — Belle -Chaume. — Boursault Fuselier. — Baron.

En décembre 1681, une petite chambre de la rue Saint-Jacques éveillait la curiosité de tout le voisinage. Que s'y passait-il donc de mystérieux ? La porte était toujours fermée , la fenêtre ne s'ouvrait guère que çà et là pour un rayon de soleil ou une chanson de la rue. Alors on voyait une très-jolie fille en coquet et galant déshabillé, qui se penchait sur la pierre en souriant au soleil ou au chanteur ; mais presque aussitôt la fenêtre se refermait : adieu la douce et romanesque apparition. Au dehors , cette chambre inspirait je ne sais quelle tristesse et quel délaissement ; la fenêtre sombre et rouillée se détachait d'un toit tout dévasté, où pas un oiseau ne s'arrêtait au passage ; sur le bord de la fenêtre , où passait l'eau de la gouttière , pas une miette de pain pour le moineau gourmand qui crie famine au mois de décembre ; la cheminée toute noire s'égayait à peine une heure par jour par un filet de fumée qui

n'indiquait qu'un pauvre feu. Au dedans, la chambre n'était guère plus attrayante : on y arrivait à grand'peine par un escalier casse-cou, comme il en reste encore quelques-uns vers la montagne Sainte-Geneviève ; après l'escalier, c'était un corridor tortueux où il faisait clair de lune en plein midi ; enfin, on entrait tête baissée dans un petit taudis, garni de vieux meubles écloppés. Par quel miracle cette jolie fille se trouvaitelle si mal logée? C'est tout simple : il y avait un beau garçon.

Le beau garçon, c'était Florent Dancourt; la jolie fille, c'était Thérèse de La Thorillière. Dancourt avait vingttrois ans. Il était né à Fontainebleau, d'une famille noble, le même jour que le grand dauphin. Le calvinisme avait à peu près ruiné sa famille. Son père , voulant faire de lui un bon catholique , avait confié sa jeunesse aux jésuites, qui étaient sans contredit les meilleurs maîtres du monde. Comme « ils se levaient à quatre heures du matin pour prier Dieu à huit heures du soir , >» ils pouvaient en passant cultiver l'esprit de leurs écoliers. On l'a dit , durant tout un siècle ils ont eu la fleur d'esprit de la jeunesse française. Le P. Delarue, charmé des agréments et des saillies du jeune Dancourt, avait eu l'envie d'en faire un jésuite ; mais Dancourt , pressentant déjà l'ivresse des passions profanes et des riantes aventures, ne s'était pas laissé séduire par la solitude religieuse. D'abord , ne sachant que faire de bon , il avait étudié le droit ; mais , à peine avocat , devenu éperdument amoureux d'une comédienne à la mode , il s'était détourné de son chemin pour une bonne fortune. 11 avait héroïquement enlevé la comédienne à ses risques et périls ; il s'était réfugié avec elle dans ce triste et pauvre logis de la rue Saint-Jacques. Thérèse était fille du fameux comédien La Thorillière ; elle avait

débuté brillamment depuis peu. Un soir , au sortir du théâtre , Dancourt s'était jeté à son passage , et , sans autre préambule , il l'avait enlevée , littéralement parlant, pendant que La Thorillière discutait avec Baron. Il faut dire que la belle Thérèse, comme toutes les femmes qui se laissent enlever , n'avait crié au secours qu'en se voyant seule avec son ravisseur. C'était un beau cavalier, c'était une aventure, c'était un scandale ; comment se débattre contre tout cela quand on est comédienne ? « Vous croyez avoir maille à partir avec quelque grand seigneur magnifique, avait dit Dancourt, près de l'église Sainte-Geneviève, en appuyant Thérèse sur son cœur; détrompez-vous, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme sans feu ni lieu, mais je vous aime à la folie. Je voudrais vous ouvrir un palais , mais je n'ai pour cette nuit qu'une pauvre chambre indigne de vous. » Thérèse, qui voyait les larmes de Dancourt au clair de la lune , avait répondu en comédienne : a Votre cœur est un bon gîte. » Et là-dessus les amoureux étaient allés au septième ciel, presque au septième étage.

Les voilà donc là sans argent , à peine abrités , mais à la grâce de Dieu et de l'amour. L'amour est un hôte miraculeux ; l'amour , c'est de l'argent comptant ; il prodigue à tout instant et à tout propos sa petite monnaie de baisers, de regards attendris, de sourires consolants. Un pauvre diable qui a l'amour en main frappe des écus au soleil ; mais quand l'amour n'est plus là, qu'est-ce qu'un regard, un sourire, un baiser? c'est une bourse vide. Voyons comme le temps se passe au logis de nos amoureux. Il y a bientôt trois semaines qu'ils sont là. Nul des deux ne s'en plaint ; ils sont loin du monde : c'est une amante adorée, c'est un amant qu'on aime. Il font maigre chère, mais ils n'y pensent pas. Ils n'ont pas de bois pour se chauffer; mais est-ce

qu'ils auraient le temps de se chauffer ? ils sont heureux, voilà toute l'histoire. Cependant, si le temps passe vite, l'amour passe encore plus vite. Au bout de six semaines, faut-il le dire? l'amour subissait déjà les atteintes de décembre. Thérèse, la première, regarda à l'horizon; elle se prit à songer que l'amour était bel et bon , mais qu'à côté de l'amour il y avait encore bien des plaisirs aimables ; elle regretta malgré elle le théâtre et tout ce qui s'ensuit. Alors on la vit plus souvent penchée à la fenêtre , même quand Dancourt était là. Pourtant elle aimait toujours son amant par-dessus tout; Dancourt lui voulait tout sacrifier , son nom. et son état , son rang et sa famille; elle était touchée à jamais de ce culte tout chevaleresque.

Or, M. Dancourt père ne chantait pas la même chanson que M. Dancourt fils. Ayant appris son aventure (l'aventure avait fait du bruit), il se mit en route pour le sermonner; il finit par découvrir le refuge des amants. Un matin, comme Dancourt ouvrait la porte pour sortir, il vit avec un sentiment de crainte la sévère figure de son père dans le sombre corridor. « Enfant prodigue ! murmura le père , tout essoufflé d'avoir monté si haut. -— Enfant prodigue ? dit Dancourt , prenant la main de son père ; venez donc voir tout l'argent que je jette par la fenêtre. » La colère du père tomba à la vue du logis du fils , mais surtout à la vue de Thérèse , qui passait pour une des trois ou quatre plus belles de Paris. « Eh bien ! mon père, suis-je un enfant prodigue ? — Est-ce le saint Evangile, monsieur, qui vous a conseillé de lâcher la bride à vos mauvaises passions ? — Je ne sais plus trop ce que dit l'Evangile , mais je ne crois pas qu'il condamne mon cœur, car vous voyez ici moins des amants que des époux. — Des époux , monsieur ! Osezvous bien ainsi profaner les divines lois du "mariage!

Hâtez-vous de plier bagage et de vous en revenir avec moi; votre mère se meurt de chagrin. —Mon père, je prierai Dieu pour ma mère et pour vous , si vous y tenez ; mais je ne quitterai pas Mlle de La Thorillière non plus que son ombre. Je suis à elle comme elle est à moi; le mariage se fera quand il pourra ; en attendant , ne vous déplaise , nous avons fait un vrai mariage de théâtre. — - Jamais je ne sanctifierai une pareille union. Adieu , monsieur ; pour tout châtiment je vous abandonne à vos remords. — Et moi , dit Thérèse avec un sourire adorable, vous ne me dites donc pas adieu? » M. Dancourt revint malgré lui dans la chambre. «Quoi! dit-il, une belle fille comme vous Têtes, perdre ainsi son temps! Croyez-moi, laissez là ce fou, qui est nu comme un ver , qui vous prépare la pauvreté de trop bonne heure ; allez fleurir au grand soleil. — Voilà tout ce que vous avez à me dire ? murmura Thérèse en essuyant deux belles larmes. — C'est donc sérieux? reprit M. Dancourt tout ému. Que diable , ma pauvre enfant , que ne songiez-vous qu'entre un gentilhomme et une comédienne il y a... — Il n'y a que la main , et je donne ma main à Thérèse, » dit Dancourt avec impatience. Cette fois le père s'éloigna saas rien dire de plus.

Le lendemain Dancourt sortit dès le matin , ne rentra que dans l'après-midi. Il rentra triste et plus rêveur que de coutume, « Qu'as-tu donc ? — Je suis un pauvre diable sans ressources : je cherche à plaider , les plaideurs me fuient ; je veux faire des dettes, je ne puis : cependant il serait bien temps de quitter ce grenier, tout au plus bon pour des amoureux d'été. Il est ouvert à tous les vents, il tremble aux quatre points cardinaux. — Oui , dit Thérèse , allons-nous-en ailleurs ; que Dieu nous conduise. — Mais où aller ? — Une idée. Allons chez mon père, qui ne fera pas en nous voyant toutes les

grimaces qu'a faites le tien hier. — Une autre idée ! dit Dancourt; si le jouais la comédie ? — Oui , oui ! •» s'écria vivement Thérèse , qui brûlait de reparaître au théâtre. Au même instant Dancourt et Thérèse improvisèrent quelques scènes. « Mais tu n'y pensais pas , dit la comédienne , tu feras des pièces et tu les joueras. — A merveille ! s'écria Dancourt , c'est la destinée qui vient de parler par ta bouche. » Ils s'embrassèrent avec ardeur, ils ramassèrent le peu de hardes éparpillées dans la chambre, ils s'éloignèrent pour jamais de cette pauvre et triste demeure.. En descendant la rue Saint-Jacques, Thérèse se retourna en levant les yeux. « Qu'as-tu donc , ma chère amoureuse ? comme te voilà pâle ! »

Mlle de La Thorillière s'appuya toute tremblante sur le bras de son amant. « C'est ce que j'ai voulu voir encore une fois , dit-elle d'une voix étouffée , la fenêtre qui a éclairé tant d'amour. »

En 1694, un soir pluvieux de novembre, deux hommes assez bizarrement affublés descendaient, bras dessus bras dessous, la rue de la Comédie. Ils n'avaient pas trop l'air de craindre la pluie ; ils discutaient en philosophes qui sont au-dessus de tous les contre-temps. Cependant l'un d'eux , un peu plus morose , secouait de temps en temps son feutre à plumes ,^omme pour détourner les petites gouttières qui lui jetaient l'eau sur les épaules. «Tu as beau dire, murmura-t-il tout à coup, comme s'il se reprenait, la Cornemuse ne console pas du sifflet. » A cet instant les deux philosophes s'arrêtèrent devant le cabaret célèbre qui avait une cornemuse pour enseigne. Pendant que l'un frappait à la porte , l'autre s'écria : « Je te salue , fleuve de l'oubli ! » Le cabaretier vint ouvrir. .

» Messeignears, dit-il en s'inclinant, soyez les bienvenus ; vous arrivez fort à propos. 11 y a dans la salle MM. de Belle-Chaume, Boursault et Fuselier, qui ont toute la gaieté de mon vin de Bourgogne. — C'est plus que la gaieté que nous venons chercher dans les bouteilles, c'est de la folie, dit le plus morose des deux arrivants. — En outre, dit l'autre d'un air un peu fanfaron, je veux que ta femme nous verse à boire et que tu ailles te coucher. — A votre aise, messeigneurs. » Fuselier vint à la porte de la salle. « Je voudrais bien voir ces seigneurs-là , » dit-il avec insolence. A la vue des deux philosophes tout ruisselants de pluie , il ne put arrêter un éclat de rire. « Oh ! oh ! dit-il , Dancourt et Baron ; un duc de Crispin et un marquis de Mascarille ! — Allons , allons, dit Dancourt d'un air de protection, tout le monde n'a pas gardé les pourceaux comme toi. J'ai parmi mes ancêtres un chevalier de l'ordre de la Jarretière. Pour Baron , son nom atteste qu'un baron a passé dans sa famille. Mais aujourd'hui le plus noble de tous est celui qui boit le plus. N'est-ce pas-là votre avis, de Belle- Chaume ? — Oui , dit le poëte, la vraie noblesse descend de la vigne de Noé. — Eh bien , mon pauvre Dancourt, dit Boursault d'un air lamentable , on vous a donc sifflé ce soir ? — Vous étiez à la comédie ? — Non pas à la vôtre ; mais je devine ce qui s'est passé, car vous ne faites jamais si bien J'apologie du vin qu'après une chute. — Bien deviné ! Cheret , apporte-nous donc à boire : l'adversité est mère de la philosophie. Ma fille m'avait prédit cela. « Ah ! mon père, vous irez souper ce soir à la « Cornemuse. » Dancourt et Baron accrochèrent leurs chapeaux et suspendirent leurs épées , tout en buvant une bouteille de vin. « Il est bien certain, reprit Dancourt, que les dieux étaient ivres lorsqu'ils firent l'homme. — Ils ont dû bien rire après avoir cuvé leur vin, dit Bour-

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sault. — Voilà pourquoi , tous tant que nous sommes , nous jouons la comédie. Pétrone le dit : Mundus omnis agit histrioniam. — N'allons pas perdre notre latin, dit Boursault, qui n'en savait pas un mot; c'est déjà bien assez d'écorcher le français. Mais qu'as-tu donc , Belle- Chaume ? Te voilà tout d'un coup devenu triste comme si tu songeais à ta maîtresse. » Belle-Chaume , déjà â demi ivre , soupira profondément. « Sedes inter suspiria et lacrimas , murmura-t-il au grand dépit de Boursault. Qu'est-ce que la vie ? poursuivit-il avec une gravité comique. — Nous n'en savons rien, et j'en suis bien aise, dit Dancourt; car, si je savais ce que c'est que la vie , j'aurais grande hâte de savoir ce que c'est que la mort. Qu'en dis-tu, Fuselier ? Te voilà devenu bien Silencieux. — Il ne dit rien , mais il ne pense à rien , » dit Baron , toujours impertinent. Fuselier répondit en buvant une rasade. « Il a l'esprit en dedans, reprit Baron. — Ce n'est pas là le plus mauvais, dit Dancourt; ilvaut bien ton esprit évaporé. Les uns ont l'esprit en dedans et en dehors , comme moi , comme toi , comme nous tous ; nous avons l'esprit sur les lèvres et au bout de la plume ; les autres ( ceux qui ne sont pas là ) n'ont d'esprit ni en dedans ni en dehors : ce sont des bêtes qui ont une figure humaine , comme notre brave cabaretier ; n'est-ce pas , Angélique ? » La cabaretière versa à boire en souriant. « Dis donc , Fuselier, reprit Dancourt, est-ce que tu es déjà ivre? Que diable fais-tu là couché sous la table? — Une comédie; les idées ne me viennent que ventre à terre. — Mais toi, Belle-Chaume, dit Dancourt, tu es entre les soupirs et les larmes : ta maîtresse t'a donc encore joué quelque tour de sa façon ? Il faut s'attendre à tout avec de jeunes folles de vingt ans. — Hélas ! dit Belle-Chaume , je ne songe pas à ma maîtresse, mais à moi-même , voilà que j'ai trente ans ; au delà de cet âge

est-ce la peine de vivre ? — Je n'en sais trop rien , répliqua Dancourt. Tu dois te rappeler cette vieille fable qui nous dit que Jupiter avait fixé à trente ans la vie de l'homme. Or, voulant après coup jouir plus longtemps du spectacle curieux de sa créature , Jupiter accorda soixante années de plus à l'homme ; et , pour ne rien déranger dans l'ordre de la création , il retrancha vingt ans à l'âne , vingt ans au chien et vingt ans au singe. Ainsi, nous jouons plus ou moins le rôle de l'homme jusqu'à trente ans ; depuis trente ans jusqu'à cinquante , celui de l'âne ; nous portons notre croix sur le dos , le travail nous assomme , nous traînons péniblement au logis tout ce qu'il faut pour notre famille. Depuis cinquante jusqu'à soixante-dix, nous grondons et nous aboyons comme un chien hargneux, ne pouvant prendre plaisir à rien. Les vingt dernières années , nous ne sommes plus qu'une pitoyable contrefaçon de l'enfance , nous n'imitons que niaiseries et bagatelles, nous sommes rechignes et laids comme le singe. — Angélique , versez à boire à Dancourt; encore une bouteille, il va parler comme un oracle. — Les comédiennes ne viennent donc pas souper ce soir ? — Belle demande ! dit Baron en relevant la tète avec la nonchalance d'Adonis ; les comédiennes sont un troupeau de brebis égarées que je chasse devant moi ; elles m'ont vu partir pour la Cornemuse , elles viendront à la Cornemuse. N'entendez-vous pas ce carrosse qui s'arrête à la porte ? »

La cabaretière quitta les joyeux buveurs pour aller aux nouveaux venus. Quatre jolies femmes descendirent de carrosse et franchirent sans façon le seuil du cabaret « Il nous faut un souper de reine, dit la première. — Non pas de reine de théâtre ! drt la seconde. — Du vin d'Espagne.— De l'ambroisie et du civet. — Du nectar et du ragoût.— Du chevreuil sain âge comme ma vertu. — Une

guirlande de cailles. » Tout en disant cela, ces dames montaient à la chambre en haut, le Réduit de Paphos. « Eh bien 1 dit Baron en venant dans la salle d'entrée, voilà les oiseaux qui s'envolent. — Ces oiseaux-là ne chantent pas pour vous , dit en raillant la cabaretière ; ce ne sont pas des femmes de pacotille , celles-là. Voyez-moi ce cocher; n'a-t-il pas l'air d'un cocher de bonne maison ? Et ces laquais plus chamarrés de galons que les estafiers d'un carrousel ! Allez-vous-en boire avec vos pareils , monsieur le comédien ! Gothon ! Jacqueline ! Margot !. allez servir ces dames ! Pour vous , Chrysostome , allumez tous les fourneaux ! — Messieurs , dit Baron après avoir lutine la cabaretière , si le cœur vous en dit , nous ferons le siège là-haut. — En avant ! s'écria Belle- Chaume saisissant son épée. — Un instant, dit Dancourt, qui avait grand'faim , attendons que le souper de ces duchesses soit servi ; au moins , si nous ne pouvons faire le siège autour de la table, nous ferons le siège de la table. — Bien parlé ! la table, le vin sur la table, les femmes autour de la table , voilà le banquet de la vie , voilà la sagesse de Salomon. — La philosophie , reprit Dancourt, se traîne comme une tortue à la recherche de la science ; l'amour couronné de pampres y vole à tired'aile. » Là-dessus Dancourt vida son verre et celui de son voisin. « Prends garde , Dancourt , dit Boursault , qui était le plus sage des cinq, tant va la cruche à l'eau. . . . — Tu es un niais ! je n'ai rien à craindre ; ma cruche ne va pas à l'eau, mais au vin. — Voilà qu'on monte les ragoûts là-haut , dit Baron ; qui est-ce qui me suit ? — Tout le monde ! »

Fuselier se leva. La cabaretière voulut mettre le holà ; nos philosophes en action montèrent l'escalier quatre à quatre. Mais Margot et Gothon, sortant du Réduit de Paphos , se mirent bravement en sentinelles. « Qui vive?

— L'amour! s'écria Baron. — Le vin ! s'écria Dancourt,

— On ne passe pas ! » Baron prit Margot par le corsage et la fit pirouetter. « On passe partout ! * dit-il. Gothon vint au secours de Margot; mais Belle-Chaume prit Gothon par la jupe. Jacqueline vint au secours de Gothon, mais Boursault se mit de la partie. Ce furent des cris, des débats, des éclats de rire à faire damner le guet. Les philosophes eurent bientôt le dessus. Ils frappèrent à la porte du cabinet. « Je n'ai qu'à me nommer, dit Baron , elles m'ouvriront tout de suite. Ouvrez-nous la porte, pour l'amour de Dieu et de votre prochain. — Passez votre chemin , mauvais histrion ! cria une voix du cabinet ; nous ne pouvons rien vous faire. — Ne jouez pas tant les duchesses , dit Dancourt ; sachez que je suis l'auteur d'une pièce sifflée ce soir à la Comédie ! — C'est moi qui ai le mieux sifflé ! cria une autre voix. — Eh bien ! ouvrez donc, que j'aille vous remercier, ma mie !

— N'avez-vous pas de honte, reprit la même voix , de venir boire à la Cornemuse , tandis que Mme Dancourt se morfond d'ennui toute seule au coin de son feu ? Prenez garde , l'oiseau de mauvais augure chante peut-être pour vous. — Allons donc ! ma femme a trente-six ans ; elle commence à se fixer, comme les girouettes qui se rouillent ! » A peine le comédien eut-il prononcé ces mots , que , la porte s'étant ouverte comme par magie , il reçut un soufflet qui n'était pas un soufflet de théâtre. « Encore, dit-il avec dépit, si ce soufflet ne me venait point de ma femme! — Hélas ! dit Baron, qui reconnut aussi sa femme , nous n'avons rien à faire ici. » Cependant ils se mirent à table et soupèrent tous gaiement. Dancourt eut encore des saillies sans nombre , une par chaque verre. « Avec tout ton esprit, dit Boursault, qui voyait venir avec effroi le quart d'heure de Rabelais , tu ne nous empêcheras pas de payer le souper. » Dancourt,

qui n'était pas au bout de ses ressources , appela la cabaretière : « Angélique , lui dit-il en lui prenant la main , je vais vous donner une leçon d'astronomie. N'avez-vous pas ouï parler de cette grande année platonique , où toutes les choses doivent rentrer dans leur premier état ? Sachez donc que dans seize mille ans nous serons encore à boire ici à pareil jour, à pareille heure ; voulez-vous nous faire crédit jusque-là ? » La cabaretière réfléchit un peu : « Je le veux bien, répondit-elle ; mais il y a seize mille ans , jour pour jour, que vous étiez encore à boire ici ; vous vous en allâtes sans me payer : acquittez le passé, je vous ferai crédit du présent. »

Nous sommes aux beaux jours de la Régence ; les joyeuses passions parisiennes , que Mme de Maintenon avait un peu enchaînées dans ses rosaires de buis , relèvent fièrement la tête en face de Philippe d'Orléans , de la Parabère et de la Phalaris. Ce n'est plus l'heure de faire son salut ; on jette son âme à tous les péchés, avec la folle insouciance du cadet de famille et de la comédienne. C'est le début de cette mascarade éperdue qui ira de tourbillon en tourbillon jusque devant la guillotine de 1792. Mais ce n'est pas tout à fait une comédie de la Régence que nous allons voir : le tableau qui nous appelle est plus grave.

Dans un coin du Berri , au fond d'une vallée assombrie par les grands bois , au pied d'une montagne toute couronnée de roches, ne voyez-vous pas ces deux tourelles aiguës où serpentent deux magnifiques ceps de vigne? Vous êtes à la porte d'un vieux manoir en ruines qui semble habité par les hiboux et les chauves-souris; le corps

de logis est tout dévasté , le dernier coup de vent a détaché à demi la gouttière de la façade, et cassé presque toutes les vitres des lucarnes. La cour est déserte, l'herbe de l'oubli encadre depuis bien des années les pavés moussus. Nul aboiement joyeux à votre passage, cet aboiement du chien qui réveille déjà le cœur. Ce château est donc un repaire de voleurs ou de fantômes ? Y bat-on la fausse monnaie? Y fait-on le sabbat? Rassurez-vous; voyez làbas à l'une des fenêtres ces deux nids d'hirondelles : ces doux oiseaux qui portent bonheur ne font jamais leur nid dans le désert. D'ailleurs, ne voyez-vous pas cette cheminée qui fume? Entrez sans crainte, c'est une pieuse solitude où vous serez accueilli dans l'esprit du Seigneur.

Devant cette grande cheminée de pierres gothiquemen^ sculptées, il y a deux hommes qui se chauffent. L'un, âgé de près de quatre-vingts ans , est l'ermite vénérable du voisinage ; il tourmente le feu du bout d'un grand bâton blanc où il a dessiné une croix en deux traits; l'autre, qui n'a pas soixante ans, est l'habitant du manoir ; il est plus vieilli et plus cassé que l'ermite; il s'est affublé depuis peu d'une longue robe de bénédictin qui ne contribue pas à égayer sa face pâle et sombre. Son front penché semble tourmenté par lesouvenir. Ces deux vieillards se font bien contraste : l'ermite indique, par la sérénité de son front, par le calme de son regard presque éteint, par son sourire de béatitude , qu'il a passé une vie sans orages, dans la paix du Seigneur ; l'autre vous révèle de prime abord qu'il a traversé toutes les passions humaines : il a été battu par la tempête ; il a aimé, il a souffert J il a bu dans toutes les coupes profanes ; mais l'ivresse qu'il a trouvée a laissé l'amertume sur ses lèvres. A cette heure, il aspire au divin calice. Reconnaissez- vous Dancourt? Dancourt que vous avez vu naguère sur les planches du théâtre et sur les dalles du cabaret! C'est

presque une métamorphose d'Ovide. Mais ne perdons pas de vue cet étrange tableau. Les deux solitaires se parlent en latin. Le vieil ermite observe de temps en temps qu'ils s'entendraient mieux en français, mais Dancourt répond qu'ayant joué la comédie en français; il faut qu'il fasse son salut en latin ; d'ailleurs , cette maudite langue de Rabelais et de La Fontaine lui rappelle trop de souvenirs profanes. « Ali! frère Montain, dit tout à coup Dancourt entraîné par son cœur, si vous saviez les joyeux passe-temps de ma vie ! Mais silence ! silence ! — Dites toujours, mon frère, murmura l'ermite un peu curieux; ne suis-je pas un confesseur? — H y a vingt ans, j'étais le premier comédien de la France; j'écrivais des comédies le matin, et je les jouais le soir sous les éclats de rire des gens de cour et des gens d'esprit. J'avais les plus belles amitiés du monde; voyez ce diamant, qui sera vendu à ma mort au profit des pauvres, ce diamant qui vaut plus de mille pistoles : c'est un prince de Bavière qui me l'a mis au doigt en me disant que mon esprit brillerait plus longtemps. Louis XIV m'a plus d'une fois tendu sa belle main plus que royale. Ii y avait au palais de Louis XIV un cabinet mystérieux dont Mme de Montespan seule avait la clef; eh bien! moi, j'avais mes petites entrées dans ce cabinet, faveur singulière qui ne fut accordée qu'à Dufresny. Un jour, je lisais une comédie de mon chef au grand roi et à son altière favorite ; il y avait un grand feu dans le cabinet. Mme de Montespan me regardait avec des yeux ardents (j'étais un comédien quasi grand seigneur) ; ces regards si dédaigneux , qui s'arrêtaient doucement sur moi, me troublèrent au point que je faillis à m'évanouir. « Le feu vous fait mal , « Dancourt? » s'écria Louis XIV avec émotion. Et, dans sa sollicitude , il alla en toute hâte ouvrir la fenêtre. Ah ! s'il avait su quel feu me faisait mal ! »

Dancourt soupira par regret et par repentir tout à la fois. « Une autre fois, poursuivit-il avec un sourire d'orgueil, je jouais le Misanthrope à la Comédie ; j'étais animé à bien jouer par la vue de Mme de Montespan, qui avait toujours pour moi ces douces œillades. A la fin de la pièce elle me fit appeler à l' avant-scène ; elle m'offrit sa main ; je la baisai de tout mon cœur; elle y mit tant de laisser aller qu'elle appuya vivement la main sur ma bouche... Mais n'en parlons plus; de grâce, éteignons les dernières étincelles... »

Dancourt étendit les bras comme pour chasser ces fantômes de sa folle vie. « Allons, mon frère, voilà déjà la nuit qui vient : vous n'avez pas de temps à perdre pour regagner votre ermitage. Voyez-vous le soleil qui se couche? » Les deux solitaires se levèrent et allèrent vers le perron. « Après tout, murmura Termite, qui se laissait séduire de temps en temps par les riants tableaux de la vie de Dancourt, si Dieu vous accorde, grâce à votre grand repentir, la rémission de vos péchés, vous n'aurez pas lieu de regretter d'avoir passé vos jours si gaiement. Qui sait si Dieu me comptera les jours pieusement passés dans l'ennui? — Croyez-vous, mon frère, que le chemin du paradis puisse s'ouvrir à un comédien qui s'est moqué de Dieu et du diable? — Hélas ! mon frère, le Très- Haut a mis le purgatoire sur le chemin du paradis. » Dancourt ne put arrêter une saillie : « Comme la Cornemuse sur le chemin de la Comédie. » L'ermite avait descendu le perron; il s'inclina, sourit et s'éloigna en silence.

Dancourt, plus attristé en se retrouvant seul, traversa deux grandes salles presque abandonnées ; il arriva dans une petite pièce où une femme de son âge sommeillait dans un fauteuil : « Thérèse, dit-il d'une voix attendrie, réveille-toi, car je veux souper de bonne heure, — Le

poulet n'est pas cuit, dit Mme Dancourt, — Du poulet! Êtes-vous bien sûre que ce n'est pas aujourd'hui vigile et jeûne? — Allons, allons, vous marmotterez une oraison de plus. — Ma pauvre Thérèse ! vous serez toujours jeune et folle. Vos cheveux blancs vous devraient avertir que l'heure de faire votre salut a depuis longtemps sonné. — Je n'ai pas si grand souci de la mort que vous n'avez. Pourquoi me repentirais-je? Pour avoir trop ri et trop fait rire les autres? Le bon Dieu ne me damnera pas pour cela... Ursule, venez mettre la table et servir le souper... A propos, Dancourt, as-tu relu les lettres de tes filles? Sais-tu que les voilà toutes les deux dans le grand monde par leur mariage? Tu vois que le théâtre mène à tout. — Il ne mène pas au ciel , ma pauvre Thérèse! — Allons, murmura Mme Dancourt, le voilà encore qui bat la campagne; je suis bien sûre qu'il a traduit aujourdhui un psauiûe de David : tous les poètes ont leurs travers. »

Dancourt soupa silencieusement, entre deux Ave et quatre signes de croix; ensuite il sortit, après avoir embrassé sa femme sur le front. 11 traversa toutes les salles du corps de logis, il descendit dans le jardin, il marcha, tout en se recueillant, vers la chapelle. En levant les yeux au ciel, il vit briller les étoiles : Laudate eum, omnes stellœ et lumen, murmura- t-il. Il entra dans la chapelle, où brûlaient jour et nuit deux lampes de terre. Cette chapelle était ornée d'un grand Christ d'ivoire, d'un autel en bois sculpté qui supportait un grand bloc de pierre représentant, plus ou moins, saint Benoît; mais ce qui frappait surtout la vue en entrant, c'était un tombeau en marbre déposé sous le Christ. Ce tombeau, entr'ouvert, avait été apporté là par l'ordre de Dancourt. « Voilà mon dernier rôle, » disait-il avec un sourire austère. Il prit une bêche dans un coin de la chapelle, pour creuser sa fosse au pied

du tombeau, où les dalles avaient été enlevées, ce Je crains bien, dit-il en s'essuyant le front, que la mort n'aille plus vite que moi. » Il déposa sa bêche, prit sur l'autel les psaumes de David, se rapprocha du tombeau et s'y coucha. Ce ne fut pas sans peine qu'il se coucha dans ce lit funèbre où l'on a froid, où l'on est seul, mais où l'on dort, lui qui s'était couché jadis si lestement dans tant de lits d'un plus difficile accès. Tout en se couchant, il redit ces paroles du cantique de saint Benoît : « Les passions m'ont environné de toutes parts comme les abeilles; elles m'ont attaqué avec ardeur, comme un feu qui brûle dans les épines , et in nomine Domini quia ullus sum in eos. »

Dix-huit mois durant, Dancourt, affaibli d'âme comme de corps, fit ce métier de trappiste. Tous ses derniers jours se passèrent à peu près ainsi. Il mourut en catholique fervent, assisté du vieil ermite, qui le suivit de près.

Mme Dancourt l'avait précédé chez les morts. Sa fille Manon vint le veiller sur ses derniers jours. A l'heure solennelle , il prit la main de sa fille , et , se tournant vers Termite : « Mon père, croyez-vous que j'aille en paradis ? — Les portes du paradis sont ouvertes à tous les pécheurs repentants. — Mais j'ai pris si peu de temps pour faire pénitence! Je suis un grand pécheur, comme a dit saint Augustin; j'ai semé le péché à pleines mains. — Mon père, dit Manon Dancourt, un homme qui meurt bien est à moitié sauvé. — La volonté de Dieu soit faite ! murmura Dancourt d'une voix presque éteinte ; ma fosse est creusée.... mon dernier lit est fait.... » Dancourt, qui déjà n'y était plus, laissa dire sa bouche tant habituée à la saillie : « Comme on fait son lit, on se couche. «

Dancourt mourant avait supplié sa fille de brûler ses comédies et ses chansons. Mais, par un quiproquo assez diabolique, Manon Dancourt, qui n'y regardait pas de si

près, brûla la traduction des psaumes de David, le fruit poétique du repentir du comédien.

On peut dire de Dancourt qu'il avait l'esprit entre deux vins , cet esprit de la folle gaieté qui s'acoquine à la farce et fuit la comédie sévère ; il n'avait garde de mener sa tête, il la laissait aller. La farce est fille de l'extravagance et n'a de saillie que dans l'ivresse. Comme les Italiens , Dancourt était grand-maître ivre-gai. Il y avait deux hommes dans Molière : celui qui ne raillait pas seulement pour le plaisir de se moquer, mais pour flétrir; celui qui riait ça et là d'un franc éclat pour se reposer de la vie. Dancourt a été l'écho de cet éclat de rire ; mais le rire du Chevalier à la mode trahit une touche originale qui fut sans pitié pour une société plus corrompue que l'entourage du Bourgeois gentilhomme. Voltaire disait de lui : a Ce que Regnard était à l'égard de Molière dans la haute comédie, le comédien Dancourt l'était dans la farce. » Il y a un peu d'injustice dans ce jugement ; car, sans trop s'en douter, j'imagine , Dancourt , dans ses peintures bouffonnes , s'est élevé jusqu'à la vraie comédie.

Le roi soleil touchait à son déclin; la fortune devenue rebelle à ses mains caduques, les malheurs du royaume, la face glaciale de Mme de Maintenon, tout cela jetait sur l°s fronts, plutôt que sur les cœurs, un voile austère dont l'hypocrisie filait sa bonne part. La galanterie, naguère si brillante à la cour, était reléguée dans un confessionnal; l'esprit, qui avait jeté tant d'éclairs autour du grand roi, venait de s'affubler d'une robe de janséniste. La gaieté seule , grâce à Dancourt , prenait encore ses ébats. Louis XÏV, tout occupé de son salut, laissait,

comme on dit, les profanes se damner gaiement. « Il faut bien qu'on rie quelque part , » dit-il à Dancourt pendant leur dernière entrevue. Le théâtre fut donc, vers la fin du règne, le seul refuge de la gaieté; aussi s'en donnait-elle à cœur joie avec son ami Dancourt : « C'est ma mie, c'est mon âme, je m'abandonne à elle sans souci; elle fait de moi tout ce qu'elle veut; elle m'a pris le peu d'esprit que j'avais. Aussi, quand je parle ou que j'écris, c'est elle qui conduit ma langue ou ma plume. Vous voyez que ce n'est pas ma faute si quelquefois ma langue fourche et ma plume va de travers. « La gaieté mit alors de côté les délicatesses aimables et les gentillesses galantes de Benser'ade ; elle redevint une franche gaillarde aux allures sans façon, comme au temps de Hardi et de Duhamel. On la revit presque aussi folle que dans les Galanteries du duc d'Ossonne. Mais Louis XIV fut à peine mort, que la gaieté abandonna Dancourt pour le Régent, la comédie pour la saturnale. Dancourt n'y tenait plus guère; il ne trouvait plus grand'chose à dire ni à jouer. A son tour, il allait songer à faire pénitence.

Comme David Téniers et Brauwer, Dancourt, soit dans son jeu, soit dans ses pièces, a su peindre la vérité avec je ne sais quoi d'accentué dans le trait et la couleur qui .nous frappe et nous plaît comme le relief de la vérité.

Dancourt n'a pu saisir, comme Molière , ces caractères dont les grands traits sont marqués pour tous les siècles ; il a restreint son regard dans les travers de son temps. Aussi il y a plus d'étude à faire sur les mœurs du xviie siècle dans les farces de Dancourt que dans les comédies de Molière. C'est déjà Lesage et Beaumarchais.

Dancourt a rimé dans ses jours perdus une lamentable tragédie dont il n'y a rien à dire ; mais on a de lui quelques fables et quelques contes fort joliment tournés, comme les Pots cassés et YOraison. Le conte ne pourrait,

sans trop de licence, s'encadrer ici, mais on me saura gré de reproduire la fable :

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