‹ Galerie française. Volume 11Chapitre 11 sur 17 · LES MÉMORIALISTES · texte numérisé non relu

LES MÉMORIALISTES

La Haute-Loire a eu des troubadours de grand renom, elle a eu aussi des historiens d'une réelle valeur et d'une saveur bien originale. Des bourgeois érudits, des commerçants lettrés ont pris soin de noter au jour le jour les événements locaux. Sans • doute ces chroniques ne sont pas toujours d'un très

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grand intérêt. Elles renferment le récit détaillé des crimes, des brigandages. Elles nous disent les effets des mauvaises saisons. Mais à côté de ces faits-divers sans grande portée, vous trouvez des détails sur la vie journalière de nos aïeux, sur les corporations ouvrières, sur les fêtes et les réjouissances populaires. La petite province revit là tout entière. Ces chroniques ont encore un autre intérêt. Elles nous indiquent la répercussion que peuvent avoir les faits généraux sur la vie ordinaire de la province. Trois chroniqueurs sont surtout remarquables : Etienne Médicis sur lequel nous allons revenir, Burel qui nous a raconté en témoin fidèle les guerres religieuses du seizième siècle, et Jacmon, son continuateur.

Etienne Médicis (1473-1563).

Etienne Médicis est une figure très originale. Il remplit dans sa cité les plus hautes fonctions municipales, fut élu plusieurs fois consul, et baile de la confrérie des marchands drapiers, la plus importante de la ville. Il était fort instruit: sa bibliothèque était importante pour l'époque : de bonne heure, dès l'âge de vingt-cinq ans, il sentit s'éveiller en lui la vocation historique. Il entreprit, comme il nous le dit, en son lourd patois, de traiter les histoires et chroniques, qu'il a cueillies dans plusieurs beaux et exquis livres, papiers, cahiers, tant en lalin qu'en français. Sans défaillance, il poursuivit la rédaction des chroniques du Puy, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans. A ce moment : « j'ai, dit-il, serré boutique et fermé les ruisseaux de mon œuvre. Je subis les maux familiers à la vieillesse, ma main est devenue pesante et mes yeux caligneux et obnubileux. »

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Son livre a une véritable valeur historique et littéraire. Il renferme un recueil très précieux de pièces de tous genres, dont les originaux sont aujourd'hui perdus : ces pièces intéressent l'histoire du Languedoc tout entière et nous font vivre la vie d'une petite province pendant de longues années. On y trouve même relaté en son entier un mystère de Notre-Dame-du-Puy, composition dramatique fort étendue : La chronique est remplie de tableaux animés et pittoresques, où défilent des personnages connus, des rois de France qui viennent en pèlerinage au sanctuaire vénéré de la vierge noire du Puy. Le style de Médicis est riche et varié comme celui de Rabelais. Il crée des mots qui sont souvent d'une heureuse invention, qui donnent à sa. langue, beaucoup de saveur et de puissance. Sa prose fait bonne figure à côté de celle des auteurs littéraires de second ordre.

JU-an Baudoin (1S84-4650).

Jean Baudoin, qui naquit à Pradelles en 1584, est aujourd'hui bien inconnu : il eut cependant une notoriété assez grande qui lui valut l'insigne honneur d'entrer à l'Académie française, lors de sa fondation. Sa réputation de savoir était si bien établie qu'il fut un de ceux qui rédigèrent les statuts de la célèbre compagnie.

Il voyagea beaucoup en Allemagne, en Espagne, en Italie, apprit les langues des pays qu'il visitait: .de là lui vint le meilleur de sa réputation. Il publia un nombre incroyable de traductions d'auteurs anciens et modernes. Ces traductions sont faites dans le goût d'un temps qui admirait les belles infidèles

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de d'Ablanconrt. L'ouvrage le plus considérable qu'il édita, ce furent les Guerres civiles de l'Italien Davila. livre très long, composé avec soin et science pour l'époque. Pélisson, dans son Histoire de l'Académie française, fait grand éloge de l'ouvrage de Baudoin et Richelieu, lui accorda pour ce grand travail une pension.

IHelchlop de Polignac (1661-1741}.

Le cardinal de Polignac est une des figures les plus attrayantes de notre histoire littéraire et de notre histoire diplomatique. Il sut être à la fois un poète latin élégant, un philosophe érudit, un politique délié et subtil. Il possédait au plus haut degré le don de plaire; il séduisait ses interlocuteurs par sa grande all'abilité, par l'agrément spirituel de sa conversation.

Il appartenait à la plus illustre famille seigneuriale de la contrée. Les Polignac du moyen Age avaient été de farouches batailleurs. Du haut de leur noir château, ils ont dominé la contrée et l'ont courbée sous leur domination de fer. Par une singulière ironie des choses, le plus illustre représentant de cette famille, fut un grand seigneur aimable et souriant, qui ne rappelait ses ancêtres que par sa haute taille et ses nobles allures.

Il fut un écolier remarquable, au Puy et à Paris, chez les jésuites. Il fit sa philosophie au collège d'Harcourt. Dans sa soutenance de thèse de fin d'année, il montra une singulière souplesse d'esprit. L'anecdote est piquante. Son maître était un péripatéticien convaincu. Il voulait, suivant la coutume, que la thèse du disciple fut en harmonie avec son

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enseignement. L'élève, qu'avait séduit le discours de la Méthode de Descartes, manifesta la ferme intention de soutenir les principes fondamentaux du cartésianisme. La querelle fut très vive entre l'élève et le maître ; elle agita tout le quartier Latin. On arriva à un singulier arrangement : le jeune philosophe

consentit à soutenir deux thèses. La première en l'honneur de Descartes, la seconde en l'honneur d'Arislole. Pour la première fois, Descaries avait un •avocat à l'Université de Paris. Sa cause fut défendue avec tant de logique et de chaleur oratoire que les auditeurs applaudirent avec transport le jeune cartésien. Le lendemain, Polignac retrouva la même

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verve et le même espril pour faire éclater la vérité de la doctrine d'Aristote. Ce jeu d'esprit nous montre combien était souple cette intelligence et avec quelle aisance elle savait se mouvoir au milieu des plus subtils raisonnements de la métaphysique.

Bientôt il débuta à la cour, et son entrée dans [le 'monde fut aussi remarquée que sa sortie des écoles. Il ,charma tous ceux qui le rencontrèrent par ses belles manières et sa politesse aimable. M" ,e de Sévigné, qui était comme l'arbitre de la société élégante d'alors, le caractérise ainsi : « C'est un des hommes dont l'esprit me paraît le plus agréable, il sait tout, il parle de tout, il a toute la douceur, la vivacité, la complaisance qu'on peut désirer dans le commerce. » Il existe au Louvre, dans la salle La Caze, un admirable portrait du cardinal de Polignac, d'un dessin très ferme, d'uue grande vigueur d'exécution. La figure, aux traits fins et réguliers, est pétillante d'esprit, malgré le grand air de solennité que lui donnent sa longue perruque et sa robe éclatante de pourpre. Il nous apparaît comme un homme de vieille race, de haute stature, d'une souplesse et d'une élégance qui nous expliquent ses succès à la cour. Il exerçait autour de lui une véritable fascination. Il plut beaucoup à Louis XIV. On connaît son joli mot de courtisan : « La pluie de Marly ne mouille pas. »

Il avait aussi des qualités plus sérieuses, qui ont fait de lui un diplomate de premier ordre et un philosophe estimable. C'est comme diplomate qu'il se distingua tout d'abord. Il accompagna à Rome le cardinal de Bouillon et fut chargé d'obtenir du pape une extension du droit de régale et l'approbation des

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théories gallicanes. Il obtint tout ce qu'il demandait. Le pape disait de lui : « Ce jeune abbé est un séducteur, il ne me contredit jamais; il parait toujours de mon avis, et je ne sais comment, il m'entraîne toujours dans le sien. » Il fut doté de la riche abbaye de Bonport en récompense de ses services, et bientôt on le chargea d'une importante négociation. Il fut envoyé en ambassade extraordinaire en Pologne. Il devait s'efforcer de faire agréer le prince de Conti comme successeur du grand Sobicski. Il réussit dans ses intrigues et sans le retard mis par son candidat à arriver, sa victoire aurait été définitive. Mais l'autre candidat, l'électeur de Saxe, eut le temps de se retourner, de faire agir les puissantes influences dont il disposait. Il réussit à écarter le candidat français. Polignac dut regagner tristement la France. Son échec était immérité. Louis XIV, irrité de voir la Pologne lui échapper, traita durement son ambassadeur, il lui donna l'ordre de se retirer dans son abbaye de Bonport.

Cette retraite forcée fut employée, non en regrets, vains et stériles, mais en travaux sévères et élevés. Il était resté fidèle aux doctrines de Descartes, il voulut les défendre contre les objections du sceptique Bayle, avec lequel il avait eu de longues conversations en Hollande. Bayle avait fortement attaqué l'idée de Providence, en s'appuyant sur Lucrèce. De là le titre du livre, l' Anti-Lucrèce.

Il choisit pour ses démonstrations une forme peu commune, levers latin, aujourd'hui si peu en faveur. Polignac avait fait de fortes études classiques. C'était un cicéronien distingué, il avait prononcé plusieurs discours latins. Nous ne lisons plus le poème de

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F Anti-Lucrèce, ni dans le teste, ni dans la traduction; nous avons même beaucoup de peine à comprendre qu'un homme spirituel ait passé de longues heures à forger ces hexamètres. Il ne faut pas douter que, dans certains passages, on ne trouve réunies, comme le disait Voltaire, la force de Lucrèce et l'élégance de Virgile. Ce même Voltaire constate assez malignement qu'il perdit beaucoup de temps et de vers à corriger la mauvaise physique de Lucrèce. C'était employer l'artillerie pour foudroyer une chaumière.

Le poème eut une réputation extraordinaire. On le qualiliait de merveilleux et de divin : il était digne d'être imbibé d'huile de cèdre et conservé dans le cyprès. Il n'était cependant connu que par fragments, publiés dans les gazettes littéraires de France et de Hollande, ou récités par l'auteur lui-même. Le duc du Maine, le duc de Bourgogne en traduisirent plusieurs chants et les lurent devant des réunions mondaines; les grandes dames écoutaient avec ravissement les raisonnements cartésiens de M. de Polignac. La duchesse du Maine, si légère et si vaine, se les fit •expliquer en détail. N'était-ce pas ie moment où la morale de Nicole et les sermons de Bourdaloue obtenaient un grand succès ! L' Anti-Lucrèce est une défense de la philosophie cartésienne, composée d'après les conseils de Malebranche, un de nos grands écrivants, un peu oublié.

La doctrine de t Anti-Lucrèce comme le constate l'auteur d'une histoire de la philosophie cartésienne, est celle que vous trouverez dans tous les livres de Descartes. Polignac soutient la physique de Descartes contre Newton, le plein contre le vide, l'idée claire

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de l'impulsion contre l'attraction, qu'il traite de qualité occulte. Il combat la physique d'Épicure, traduite en vers si émouvants par Lucrèce. Le vide, l'espace éternel et infini parsemé seulement d'atomes ou de corpuscules indivisibles, qui s'y meuvent par eux-mêmes et dont la rencontre produit le monde, voilà ce que Polignac combat. De la réfutation du vide et des atomes, il passe à l'origine du mouvement. Le mouvement n'étant pas essentiel à la matière, il en déduit l'existence d'un premier moteur. C'est à la démonstration de l'existence de Dieu qu'il fait aboutir la physique comme la métaphysique. Il 'raite ensuite en détail cette question primordiale de l'immortalité de l'âme, de sa spiritualité, de sa distinction d'avec le corps, de son unité qui la rend indestructible à tout agent naturel. Un chant est réservé à un problème qui a fort intéressé philosophes et lettrés du dix-septième siècle, sur lequel Lafontaine a écrit de jolis vers, c'est la question de l'âme des bêtes. Polignac répond un peu en Normand ; il n'a pas de solution bien nette. Il semble pencher pour le machinisme, sans se prononcer d'une façon absolue. Il croit que les animaux suivent une route tracée par une force supérieure, qu'ils obéissent à des instincts dont ils ne sont pas les maîtres. En homme habile, il expose aussi tous les faits qui semblent faire éclater l'intelligence des animaux, leurs mœurs, leurs ruses et leur industrie.

Il ne cesse jamais d'être le fidèle interprète de Descartes. Il n'a trouvé aucune théorie nouvelle, malgré son érudition et son esprit. Ce qui lui appartient dans r Anti-Lucrèce, c'est la forme dans laquelle il a emprisonné ses pensées, une forme démodée.

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Combien nous aurions préféré, pour ce livre de philosophie, la vraie langue française, aux périodes amples comme dans Descartes, rehaussée par cette riche imagination qu'on trouve chez Malebranche.

Sa gloire de philosophe n'est plus éclatante. Mais, dans la diplomatie, il fit preuve d'une réelle maîtrise. C'était avant tout un homme d'action, d'une sûreté de main et de langage incomparables. Il a conduit avec prudence et habileté les plus grandes affaires de l'Etat, et c'est pour cela surtout qu'il mérite de prendre place à côté des grands hommes politiques du dix-septième siècle.

Il reçut la mission , en 1 709, de représenter la France aux conférences de Gertruydenberg. La situation du royaume était effroyable, grâce à la longue et désastreuse guerre de la succession d'Espagne. La France était envahie au nord, ses armées étaient vaincues, la misère était partout et la paix s'imposait par une nécessité cruelle. Polignac fut chargé avec le maréchal d'fluxelles d'en négocier les conditions avec les Hollandais. Il fallut aux négociateurs une singulière patience pour supporter les tracasseries haineuses des ennemis victorieux. Polignac eut l'habileté de conserver toujours un beau sang-froid qui n'excluait pas une pointe de légitime fierté chez le représentant d'une grande nation. C'est devant les incroyables exigences des Hollandais qu'il répondit avec une juste indignation: «Vous parlez comme des gens qui ne sont pas habitués à vaincre. » Nos ambassadeurs furent enfermés dans un petit village, ils ne pouvaient communiquer avec l'extérieur : leurs lettres étaient toutes décachetées, les menaces et les injures leur étaient prodiguées. 11 fallait vraiment de

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l'héroïsme pour rester calmes et discuter avec patience les conditions toujours plus humiliantes qu'on mettait à la paix. Les négociations furent rompues et la guerre recommença de part et d'autre.

Elles furent reprises quelques années plus tard à Ulrecht: elles devaient aboutir à un traité qui laissait la France intacte. Polignac, avec d'Huxelles et Ménager, représenta Louis XIV. La tâche à accomplir était de première importance : rendre le repos à l'Europe et terminer d'une façon définitive la lutte formidable qui la divise et l'agite depuis cent cinquante ans. La présence d'esprit de notre négociateur firent merveille. Saint-Simon, qui était son ennemi, lui rend justice, disant qu'il savait glisser avec accortise sur tout, sans céder sur les affaires.

Il eut l'occasion de se venger des Hollandais qui, naguère, l'avaient tant humilié. Les Hollandais voulaient faire rompre les conférences et employaient, pour y arriver, des artifices et des ruses dont Polignac dévoila le secret. Furieux, ils ordonnèrent à nos plénipotentiaires de quitter les Pays-Bas. Polignac, toujours calme et digne, leur fit une réponse qui est restée célèbre : « Non, Messieurs, nous ne sortirons pas d'ici ; les circonstances sont changées, il faut changer de ton. Nous traiterons chez vous, nous traiterons de vous, nous traiterons sans vous. » Quelques jours après Villars à Denain justifiait ce fier langage et l'alliance anglaise définitive et publique venait donner une force nouvelle à nos ambassadeurs. L'urbanité exquise et la gracieuse cordialité de Polignac, jointes à son esprit délié, nous assurèrent la victoire.

Polignac a été le grand négociateur français de la

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paix d'Utrecht, et cependant on ne lit pas son nom au bas de l'instrument diplomatique. La raison en est toute à son honneur. Il venait d'être créé cardinal grâce au chevalier de Saint-Georges, l'héritier des prétentions des Stuarts au trône d'Angleterre. Par un sentiment de délicate réserve, le nouveau cardinal ne voulut pas signer un acte qui enlevait définitivement à son protecteur ses droits royaux. Il avait rempli avec éclat les obligations de sa charge, il avait participé aux rudes travaux d'un grand congrès. Il sut résister au désir d'associer son nom à l'œuvre qui les couronnait.

Son rôle politique n'est pas encore fini. Il est encore chargé, après un instant de défaveur sous la Régence, des plus délicates négociations auprès de la cour de Rome. Il fait nommer des papes favorables au gouvernement français; il termine les débats irritants et les discussions théologiques qui divisaient et troublaient l'Église de France depuis la publication de la bulle Unigenitus. Il parvint plus tard à faire amortir à Madrid les effets du coup violent porté à Philippe V par le renvoi de France de l'infante espagnole, fiancée de Louis XV.

Il fut récompensé de tous ces services par de riches dotations. Au lettré et à l'humaniste, on accorda aussi des titres nombreux. Il prit à l'Académie française le fauteuil de Rossuet ; il entra à l'Académie des sciences et à l'Académie des inscriptions. Ce qui lui valut cette distinction, c'est son goût éclairé pour les arts. Ce fut un numismate et un archéologue distingué. Il fil pratiquer à Rome des fouilles célèbres, découvrit la maison de campagne de Marius. Il voulait, projet grandiose, détourner le Tibre, pour

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tirer de son lit les trésors que les siècles y ont amassés. Il eut toujours pour les arts un véritable culte et cet amour passionné des grandes choses lui firent une vieillesse heureuse.

En somme, la Fortune a été bonne princesse pour Melchior de Polignac : elle lui a donné largement les biens terrestres et les distinctions qu'un homme peut désirer. Ses contemporains l'ont regardé comme un grand philosophe et un brillant poète. Dans les salons, il primait par les grâces de son esprit et l'élégance inimitable de sa conversation. Il a été un diplomate de grande envergure. Il a eu à conduire des négociations qui intéressaient l'Europe entière et il a remporté autour du tapis vert, qui est le compagnon obligé des ambassadeurs, d'éclatants succès. La postérité, qui est une grande ingrate, n'a pas su être équilabb pour lui : elle a un peu oublié le négociateur d Utrecht et elle se souvient à peine du versificateur.

Jules Vallès (183.'M885)

De tous les personnages dont se compose notre galerie, Jules Vallès est le plus difficile à présenter et à caractériser avec justesse et équité. Il est notre contemporain, il a été mêlé à des luttes terribles, il a soutenu des idées qui sont loin de rallier l'assentiment universel. Il a montré à l'égard de ses adversaires une telle animosilé que son nom prononcé éveille les colères et soulève des protestations. C'est une célébrité orageuse que s'est acquise cet écrivain et il est peut-être téméraire de marquer sa place dans le mouvement littéraire de cette époque. Il n'a point demandé la réputation à la science pure, qui se main-

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tient dans les régions élevées et sereines. C'est dans le journalisme, cette forme belliqueuse de la littérature, qu'il s'est distingué. Ses livres ne sont que des pamphlets. Nous ne jugerons point ses théories, nous les indiquerons seulement. Nous étudierons plus particulièrement en lui le styliste qui était remarquable

et qui a su donner un tour original à des pensées communes.

Jules Vallès est né au Puy-en-Velay en 1833. Son père était^professeur au collège royal de la ville. Sa mère était une brave paysanne de Farreyroles, un village voisin. Il nous a conté dans l'Enfant, sous des couleurs très sombres, la vie qu'il menait alors. Le lycée ne lui a laissé aucun bon souvenir ; il parle

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avec amertume de ses murs qui suent l'encre et de ses classes obscures et malsaines. Lisez ce tableau d'un réalisme poussé au noir de la maison où il est logé : « La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les voitures ne passent pas. Il n'y a que des charrettes en bois qui y arrivent, traînées par des bœufs qu'on pique avec un aiguillon. Le front bas, le cou tendu, le pied glissant, leur langue et leur pied fument. Je me rappelle que, devant la fenêtre, les oiseaux viennent l'hiver picorer dans la neige, que l'été je salis mes culottes dans une cour qui sent mauvais, qu'au fond d'une cave un des locataires engraisse des dindes. »

Il parle avec peu de respect de ses maîtres, a des paroles de haine pour de vénérables exercices scolaires comme le thème latin, le thème grec. L'antiquité, y compris le légendaire Homère, semble lui avoir laissé uu très amer souvenir. Il n'est repeclueux pour aucun des grands écrivains dont il avait appris à épeler les profondes pensées et le merveilleux langage. Il parle aussi de son père et de sa mère, mais il n'a pas su trouver pour eux un élan du cœur. Il n'a que des sarcasmes, des ironies mauvaises pour leur misère courageuse. Vraiment, nous ne croyons pas qu'on soit jamais allô aussi loin dans cette voie.

Ses études finies, on voulut le faire entrer à l'Ecole Normale ; il avait déjà ce don du style dont il sut si bien se servir plus tard ; il avait été un brillant écolier, et son père, honnête et laborieux professeur, rêvait pour son fils une carrière régulière et tranquille. Mais ce n'était point là ce qui convenait à Vallès, en qui bouillonnait dès la prime jeunesse, un

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sang ardent, d'une violence extrême. De bonne heure, il voit dans la société régulière une naturelle et constante ennemie. 11 arrive à Paris ; au lieu de se mettre au travail avec énergie et suite, «le bachelier » s'enrôle dans la bohème, dans une bohème désœuvrée et stérile, composée de paresseux et de ratés. Vallès leur apporta ses instincts de révolté et ses aspirations de socialiste.

Il est très fier de sa supériorité physique ; c'était un beau et solide montagnard, très bien charpenté. Il nous le dit avec une véritable naïveté dans ses mémoires : « On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il parait que je ne l'ai pas trop vilain, je ne l'ai jamais su. Je vois dans une glace un garçon brun, large des épaules, mince de taille, qui a l'air heureux et fort. Je connais cette tête, ce teint de cuivre, et ces yeux noirs. Ils appartiennent h un évadé qui s'appelle Jacques Vingtras... Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d'acier. Il me semble que je suis sur un tremplin. J'ai de l'élasticité plein les muscles et je bondirai comme une panthère. »

Il n'avait, du reste, point l'air aussi terrible qu'il le dit. Vallès s'est comme noirci à plaisir. Théodore de Banville, qui l'avait connu, nous dit qu'il était plein de tendresse et de force : une bonne et intelligente tête carrée, bien posée sur un cou solide et sur des épaules trapues ; le front large et ferme est celui d'un styliste sincère. L'air du visage est doux, volontaire et triste. C est bien le véritable Vallès du début, un peu tapageur, aimant à tirer un coup de pistolet dans la rue pour effrayer le paisible bourgeois, voulant construire des barricades contre i\a-

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poléon lors du coup d'État, écrivant un livre paradoxal sur l'argent, le grand maître du monde.

Sa vie fut agitée, irrégulière : il était sorti des sentiers battus, il ne devait plus y rentrer. Il réussit cependant à se faire un nom dans la littérature et à piquer très vivement l'attention publique. Villemessunt, qui avait deviné en lui l'étincelant journaliste, l'enrôla plusieurs fois et n'eut point à s'en repentir. Les premiers articles de Vallès furent remarqués, soit à cause de la couleur extraordinaire du style, soit à cause des sujets traités. Vallès dépeint ceux des hommes qu'il conmiît le mieux, les irréguliers de la vie, les humbles, les pauvres, les réfractaires, cette bohème des lettres, la plus misérable.

Il tira de ces articles un de ses meilleurs livres, les Réfractaires, publiés en 1861. Ce n'est point un livre gai. Vallès a le sourire, amer et la joie presque triste. Le rire français ce rire sonore et cristallin, il ne l'a pas connu. 11 est de ceux qui ne veulent pas être heureux, qui sur toutes choses mettent comme une teiute grise. Le sujet de ce livre étrange, livre vécu qui a la valeur d'un document, est à lui seul un enseignement. Que sont ces réfractaires dont Vallès nous a décrit les misères terribles et les prétentions ridicules ? Ce sont tous ceux qui ne savent pas trouver une place dans notre organisation sociale, qui s'efforcent de sortir des sentiers battus pour arriver en courant en haut de la route. Le réfractaire a tous les talents et toutes les supériorités. Il le dit : il s'étonne qu'on ne s'en aperçoive pas. Il croit être en butte aux persécutions des incapables, aux jalousies des envieux : il s'irrite des injustices' dôW il est la victime. Il a droit à la grande lumièfe-du

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succès et il reste dans l'ombre misérable et persécuté. Il part alors en guerre contre celte société mauvaise qui ne veut pas reconnaître son génie.

L'histoire de ces naufragés de l'existence est lamentable et laisse une impression pénible. Tous ces artistes manques, tous ces poètes chevelus, tous ces inventeurs chimériques ont été torturés par la faim : ils ont mené une vie effroyable, du cabaret fumeux au galetas glacial, vie de réprouvés que n'égayé aucun sourire. Celle que nous a dépeinte Murger est gaie et amusante, à côté du tableau de Vallès. Il a connu tous ces ratés et lui-même, si Ton en croit les confidences du « bachelier », a été un des rois de ces grands hommes méconnus. Il a reçu leurs confidences, il a assisté à leur agonie lamentable, il a écouté leurs plaintes d'un cœur compatissant. Car il les plaint ces malheureux, et malgré son sang-froid affecté, son indifférence voulue, on sent le cœur de l'écrivain s'émouvoir de compassion pour ses anciens compagnons d'infortune. Un frisson de pitié donne à son livre comme une vie morale, il adoucit les tons un peu crus de la peinture.

Sur la fin de l'Empire, Vallès était un journaliste célèbre et redouté. Il avait poussé à ses extrêmes limites l'art de soutenir un paradoxe. Il avait aussi l'art, un art dangereux, de revêtir ses idées fausses d'une couleur éclatante. Il s'était formé un vocabulaire tout particulier, qui lui permettait de donner à tout ce qu'il imprimait une marque particulière : « J'ai mon style, dit-il lui-même, de pièces et de morceaux que l'on dirait ramassés à coup de crochets dans les cours malpropres. » Cette originalité fit le succès de son journal la Rue, dans lequel il

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continua le rôle de réfractaire qui lui avait réussi et qu'il ne quitta plus, Il publia de nombreuses études sur les pauvres gens, sur les métiers bizarres, sur les excentricités qu'on rencontre à chaque pas

à Paris.

Il voulut être un homme politique. Cela ne lui réussit guère, il se présenta contre .Iules Simon comme candidat de la misère. Il fut un des membres actifs de la Commune de Paris ; un des derniers il abandonna les barricades. Il ne semble pas avoir trempé dans les excès de la guerre civile. Il s'en est défendu très énergiquement. Il a réprouvé les incendies et le massacre des otages. Mais il en est un peu responsable. Son journal, le Cri du peuple, fui comme le messager de l'insurrection. L'exemple de h Vallès nous montre que les lettrés, les stylistes ne doivent pas lancer des idées dont les « simples » tirent, malgré eux, les conséquences logiques. Ceux qui brûlaient les monuments publics et tuaient des hommes inoffensifs subissaient peut-être les suggestions du pamphlétaire.

Après la Commune, Vallès s'enfuit en Angleterre: son journal,/*» Cri du peuple, l'avait enrichi; un admirateur passionné de son style et de ses théories lui avait légué une somme importante. Il vécut dans une retraite heureuse et paisible à Londres, attendant l'oubli pour pouvoir rentrer à Paris.

Il écrivit dans différents journaux sans changer sa manière. Il promena dans nombre de feuilles quotidiennes sa prose fiévreuse et sa verve étrange. Lui qui n'avait ciselé jusqu'alors que de courtes chroniques, se mit à écrire de gros livres. Il composa trois volumes de mémoires, sous le titre général de J"<-

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gués Vingtras, avec ces subdivisions : VEnfant, le Bachelier, l'Insurgé. Il raconte sa vie dans ces trois volumes; il étale avec complaisance ses misères, exagère ses tribulations. Il pose, pour l'irréconciliable; il nous montre à nu son âme ulcérée. de réfractaire. Nous n'admirons donc point les idées qui font la matière de l'ouvrage, mais nous convenons qu'il y a là des pages admirables comme effet de style. Il y a même de frais et de délicieux passages. Certaines phrases sont frappées comme une médaille. Peut-être se lasserait-on à la longue de la manière d'écrire de Vallès, parce qu'il y a trop d'éclat voulu et de vernis étincelant.

Il ressuscita sur la fin de sa carrière le Cri du peuple, qui se fit remarquer par son intransigeance socialiste ; on y lisait des maximes de ce genre : « Quand on n'a pas le sou, il faut faire un héritage ou bien une révolution. » Vallès avait eu cette double chance et il n'avait pas su en profiter. Il disait encore : « J'ai remarqué que ce sont toujours les mêmes qui s'enrichissent, je changerai cela : chacun son tour. » Il n'a pas trouvé le moyen d'enrichir les pauvres. Nous ne croyons pas qu'il fût arrivé,, après un sérieux effort de réflexion, à avoir sur la question sociale des idées bien nettes et bien précises. Ses théories n'étaient qu'une série de belles phrases de rhétorique.

Il a eu beaucoup d'ennemis et on n'a point été tendre pour lui depuis qu'il est mort. Un de ses confrères, qui, en général, n'a pas la dent très dure, Sarcey, nous dit qu'il était le type de ces journalistes rongés du double cancer de la fainéantise et de l'orgueil. « Je vois encore l'éclat méchant de son regard, ce

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visage tourmenté, le teint bilieux, enfoui et comme perdu dans une barbe farouche. On y sentait une haine longtemps recuite au feu de toutes les convoitises. »

Il faudrait peut-être croire que Vallès a été victime de la pose qu'il avait prise au début de sa carrière de journaliste. Il a été fidèle au genre qu'il avaitadopté tout d'abord, et il n'a pas reculé devant ses excès et ses brutalités. Ce qu'on ne peut lui enlever, ce sont ses grands mérites littéraires. Il avait le don de voir les choses, de les rendre avec un joli relief et une couleur exacte. C'est un grand paysagiste dans Jacques Vingtras. En son temps, ce n'était point encore la mode de peindre des montagnes violettes et des couchers de soleil verts. Son œil percevait les nuances véritables et sa plume les rendait avec une précision vigoureuse. Il ciselait admirablement une phrase, il a sans cesse d'heureux bonheurs d'expression. On sent le procédé, l'effort parfois. Mais ce sont là gloses inutiles. Il nous plaît mieux en finissant de constater l'éclat de sa langue, le relief puissant de ses phrases la fraîcheur et la vivacité de l'image. C'est un maître peintre et un original écrivain.

La littérature a, de nos jours, de distingués représentants dans la Haute-Loire. On pourrait citer Calemard de Lafayette, Aimé Giron.

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