V. — LES ARTISTES
La Haute-Loire est riche enmonumeuts artistiques d'une rare valeur. Elle possède en son chef-lieu une admirable cathédrale du plus beau style roman, une église ogivale d'une harmonie de forme bien remarquable. Mais les maîtres d'œuvre de ces grands monuments ne nous ont pas transmis leur nom. Dans nombre de localités, on a retrouvé de curieuses peintures murales du quatorzième et du quinzième siècle, qu'on a restaurées et pour ainsi dire ressuscitées
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avec bonheur, et dont la collection éclairera d'une singulière lumière l'histoire de la peinture française primitive. Les procédés employés par les artistes sont très élémentaires. Les couleurs ne sont pas nombreuses. Nous connaissons une grande peinture murale, la Danse macabre de la chaise-Dieu, qui n'a exigé que deux teintes. Les personnages ne sont pas toujours bien dessinés, les draperies sont lourdes. Mais il y a de l'originalité dans la pensée, de l'imprévu dans les attitudes. Ces peintures, qui ont entre elles une certaine parenté, nous rappellent qu'il y a eu dans le pays une véritable école des beaux arts, dont les disciples ont voulu rester anonymes.
Il y a eu aussi des hommes d'une habileté de main prestigieuse dans les arts industriels. Les orfèvres, les tailleurs d'images en bois ont produit de merveilleux bijoux, de délicates ciselures, dont on peut admirer encore l'infinie variété, dans les chaires d'églises, dans les buffets d'orgues, dans les stalles des chœurs. Enfin les dentellières ont tiréde leurs fuseaux de fins tissus, légers et élégants, d'un dessin très pur, d'une exécution souvent achevée.
Si nous ne pouvons pas dresser la liste de ces ouvriers de génie, nous pouvons du moins constater que les arts ont toujours été en honneur dans le Velay, qu'il y a dans ces pays de montagne, à la vie un peu isolée et repliée sur elle-même comme une tradition, comme un culte du beau. Il est regrettable seulement que nous ne connaissions les auteurs que par leurs œuvres. Il y a là une grave lacune qui est en même temps une grande leçon de modestie. Il faut arriver aux temps modernes pour pouvoir citer des noms connus. Nous en choisirons trois, deux
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d'entre eux sont de second ordre, Michel Boyer et Robert Michel; le troisième, Julien est un sculpteur d'une haute valeur.
Michel Boyer (1667-1724).
Michel Boyer, né au Puy en 1667, arriva assez vite à la célébrité, grâce à la protection du cardinal de Polignac, qui était un fin connaisseur en matière artistique. Il fut le peintre ordinaire du roi pour l'architecture et la perspective. Lorsqu'il entra à l'Académie royale de peinture, il présenta un tableau « où étaient figurés en perspective différents édifices bâtis en mer à la vénitienne, avec quelques figures qui se promenaient sur les bords ». Ainsi s'exprime le livret officiel. Il a excellé en un genre qui n'a plus les faveurs du public, et cela explique un peu l'oubli dans lequel est tombé cet artiste.
Boyer exposa aux salons ses œuvres, où la fantaisie n'avait pas une grande place ; elles lui valurent la protection et les largesses du roi : il fut pensionnaire de Louis XIV. Il demeurait dans les galeries du Louvre, en compagnie des peintres et des sculpteurs les plus distingués. Si Michel Boyer a été célèbre en son temps, ses œuvres dorment maintenant dans les greniers de nos musées nationaux.
Robert Michel (1721-1786).
Robert Michel était fils d'un pauvre maître vitrier du Puy. Sa vocation artistique semble avoir été devinée par Vaneau, sculpteur flamand de valeur, qui s'établit dans le Velay et y forma de remarquables élevés. C'est lui qui donna à Michel les premières leçons. II le fit entrer ensuite chez Mathieu Bonfils,
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un sculpteur sur bois en grand renom. Michel y apprit à manier très habilement le ciseau, il devint ensuite un élève distingué du sculpteur lyonnais Perrache.
Son éducation artistique achevée, il quitta la France, se fixa à Madrid, fut remarqué par le roi et arriva bientôt à une éclatante renommée. Les honneurs et les titres pompeux ne lui manquèrent pas. On en est très prodigue en pays espagnol. Il fut nommé sculpteur de la chambre du roi; il exécula ou surveilla tous les ouvrages de sculpture des palais royaux; enfin, il fut nommé directeur général de l'Académie de Saint-Ferdinand.
Michel a fait preuve d'une activité infatigable. Le catalogue complet de ses œuvres serait très long. Ses statues étaient d'une élégance et d'une grâce un peu banales. C'était un artiste officiel, aussi s'est-il gardé de toute innovation. Il a suivi les chemins tracés, se bornant à exécuter avec conscience les commandes qui lui étaient faites. On s'accorde pour lui reconnaître une facture classique, un respect constant et parfois heureux des règles immuables de l'esthétique. Ses groupes, malgré la multiplicité des personnages, sont harmonieux. On peut voir de nombreuses sculptures de Michel dans les églises d'Espagne et notamment dans celles de Madrid. On ne trouve pas chez lui une pensée originale, l'indice d'un art nouveau. Ce fut un artiste très distingué, ce ne fut pas un créateur comme son compatriote Julien.
Julie» (1731-180-i).
Julien est originaire de Saint-Paulien, une bourgade intéressante, qui fut une grande ville romaine.
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Jusqu'à l'âge de quatorze ans, il garda les troupeaux sur ces grands plateaux, aux horizons mélancoliques et sombres qui entourent sa cité natale. Ses goûts artistiques furent remarqués par un de ses frères, jésuite. Il fut placé chez un sculpteur-doreur, du nom de Samuel, qui appartient à cette catégorie d'illustrations inconnues dont nous parlions tout à l'heure. De là il passa à l'atelier du Lyonnais Perrache, le plus célèbre de la région. Perrache n'eut bientôt plus rien à apprendre à son élève. Il l'envoya à Paris et le confia à son compatriote Guillaume Costou.
A Paris, Julien se plaça immédiatement au premier rang, grâce à ses qualités éminentes. Il avait cette volonté ferme qui brise tous les obstacles, et cet amour passionné de l'art qui permet d'arriver à l'expression parfaite de la beauté plastique.
La sculpture au dix huitième siècle avait oublié les grandes et simples traditions de l'époque précédente. Elle était tombée dans le maniérisme, dans l'afféterie. On cherchait à la rapprocher de la peinture et à en obtenir les mêmes effets. Un artiste distingué, Lemoyne, reprochait à l'antiquité de n'avoir pas le sentiment des plis de la peau, de la mollesse des chairs et de la fluidité du sang. Les sculpteurs, suivant en cela la mode, cherchaient a être fins, spirituels, coquets, avec une pointe de sensualité. Ils sacrifiaient volontiers la vérité à l'élégance, la régularité à la variété. Julien va faire triompher d'autres principes; à cet essai de rénovation, il dut son originalité. Il revint à la noble simplicité, à la sobriété dans les ornements, à la pureté académique du dessin. Il étudia avec passion les modèles antiques. A eux seuls, il demande l'inspiration, une inspiration
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sévère et forte, puisée aux sources mêmes du beau éternel.
Il resta trois ans pensionnaire à l'école de Rome. 11 vécut pour ainsi dire au milieu des plus merveilleuses créations de la statuaire. Il en admira et en sentit la perfection. Il reproduisit alors quelques statues célèbres : l'Apollon du Belvédère et le Gladiateur combattant.
Julien avait déjà remporté le premier prix de sculpture. Il revenait de Rome fortifié et mûri par l'étude et la réflexion. Il pouvait espérer la grande renommée, récompense légitime de ses persévérants efforts. La jalousie mesquine de son maître, Guillaume Coustou relarda longtemps cette récompense méritée. Coustou, vieilli et malade, employa son élève pourles travaux du mausolée du grand dauphin, mausolée qui devait s'élever dans la cathédrale de Sens. Julien cisela la figure de l'immortalité qui était le principal ornement du monument. Celte œuvre fut signée par le maître. L'élève ne fut pas nommé.
Un autre déboire l'attendait encore. Il se présenta comme candidat à l'Académie des beaux-arts avec une œuvre délicieuse, « Ganymède versant le nectar ». S'il eût été reçu, il aurait pu signer ses travaux. Les intrigues de Coustou l'arrêtèrent à la porte de l'Académie. Le désespoir de Julien fut si terrible, il douta si bien de son génie, qu'il se décida à solliciter l'emploi de sculpteur de proues de navires à Rochefort. Sa nomination à cet emploi secondaire se fit attendre. Il reprit courage : sur les conseils de ses amis, et surtout de Quatremère de Quincy, un nos grands critiques d'art, il se mit une seconde fois sur les rangs en 1778 avec sa célèbre statue, le Gner-
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rie? mourant. L'œuvre nouvelle emporta tous les suffrages, tant elle mettait en relief la science de l'artiste et son respect pour la vérité et la simplicité. Julien entra à l'Académie des beaux-arts tardivement, mais dès lors il fut regardé comme un grand maître.
Ses statues, peu nombreuses, parce qu'elles sont, le fruit d'une pensée prolongée et longtemps mûrie, ne rencontrent que des admirateurs. Elles brillent par des qualités sévères, la correction, l'élégance des attitudes, le fini du dessin. Julien reçut du roi des commandes importantes : on lui confia l'exécution des statues de Lafontaine et du Poussin. Vous connaissez le Lafontaine et vous savez comment Julien a réussi à rendre la naïveté et la fine bonhomie du fabuliste. Le Poussin, ce grand artiste que ses contemporains appelaient le penseur, dont les peintures sont remarquables et par leur simplicité d'exécution et par la profondeur de l'idée, était bien digne du ciseau de Julien. Le grand maître est représenté « au milieu d'une des nuits brûlantes de l'Italie. Il se lève à demi, réveillé par une idée heureuse ». La draperie qui l'entoure est pleine d'harmonie. Tout dans l'œuvre respire la force et la sérénité de l'esprit. Nul mieux que Julien ne pouvait traduire avec le marbre cet équilibre des facultés et cette tranquilité dans l'inspiration qui sont la marque particulière du Poussin.
On admira surtout la Baigneuse, statue devenue classique, d'une harmonie de formes, d'une précision de contours inimitables. C'est un des plus gracieux chefs-d'œuvre de la sculpture française. Elle était entourée, à Rambouillet où elle avait été
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placée, de deux bas-reliefs dus à son ciseau : Apollon chez Admète et la Fable de la chèvre Amalthée. On doit aussi à Julien de nombreuses figures d'après l'antique. Il regardait toujours du côté de la Grèce et de Rome. C'était là qu'était sa vraie patrie. Avec les anciens, il avait appris que la simplicité élégante et l'imitation de la nature sont les qualités premières de la statuaire. A eux il doit ses meilleures inspirations.
Sans dire qu'il y eut beaucoup de variété et de souplesse dans le talent de Julien, nous remarquons cependant qu'il savait, à l'occasion, être un artiste lin et délicat, comme l'avait été à un degré supérieur l'inimitable Germain Pilon. Il nous suffira de citer sa Galathée, que ses contemporains regardèrent comme la statue la plus parfaite que l'on connut. Elle est l'expression charmante de la jeunesse et de la beauté féminine. A remarquer aussi, la statuette ravissante d'JIygie, la déesse mythologique de la santé. d'une finesse exquise et en même temps d'un modelé
très ferme.
Ce qu'il y avait de plus précieux encore chez Julien, c'était son caractère. Julien était d'une modestie extrême, qualité très rare chez les artistes, et d'une timidité très grande qui nous explique ses échecs du début. Lui qui avait eu à souffrir de la jalousie de son maître Coustou, sut rester honnête et bon. Il secourait, il encourageait les jeunes artistes dont d devinait les qualités. Il avait aussi un culte respectueux pour ses parents et au fond de son cœur, il gardait pour son cher pays du Velay un amour profond.
Il mourut au palais du Louvre en 1804, laissant
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la réputation d'un véritable artiste. Ce qui nous permet de le placer au premier rang parmi les sculpteurs originaux, c'est l'effort couronné de succès qu'il fit pour échapper au maniérisme et à la préciosité, et pour rendre à la statuaire son véritable caractère* de grandeur simple et d'harmonieuse proportion. Une seule chose a nui à sa réputation c'est sa trop grande modestie.