VI. — HOMMES POLITIQUES
Sous l'ancien régime, la Haute-Loire ne compte qu'un grand homme d'État, Melchior de Polignac. Nous avons rappelé ailleurs sa brillante carrière. Viennent les temps nouveaux et les vocations politiques se font jour immédiatement. Un nom, celui de Lafayctte, brille au premier rang. Mais l'éclat de ce grand nom ne doit pas nous faire oublier des hommes de mérite moindre, qui ont fait œuvre utile et louable.
Lanthenas (1740-1799).
Sans parler de Bonet de Treiches, qui fut député à la Convention et directeur de l'Opéra, il est juste de mentionner Lanthenas, né au Puy, médecin à Paris, député à la Convention. Il se fit remarquer, sinon par son talent oratoire, au moins par la publication de nombreux livres et brochures. Ils méritent d'être retenus à cause de la hardiesse des idées et des théories aventureuses qu'ils renferment. Lan-
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thenas a traité surtout les questions d'instruction publique. Les réformes récentes lui ont donné raison. Il voulait une large diffusion de l'instruction pour permettre aux Français de juger sainement toutes choses et faire le départ du sophisme et de la vérité. Il a tracé le programme de l'enseignement primaire avec beaucoup de netteté : il ne diffère pas sensibfemenl de celui que nous avons adopté. Il avait même eu des idées ingénieuses, pour venir à bout de la routine et de la mauvaise volonté. Pour obliger les parents à faire élever leurs enfants dans les écoles, il avait même trouvé un système de pénalité que le juge de paix était chargé d'appliquer. On peut encore lire avec fruit ses rapports et projets sur l'organisation des écoles primaires. On a beaucoup médit des théories émises au début de la Révolution. Quelques-unes sont enfantines ou dangereuses. Mais beaucoup se distinguent par leur pondération et leur justesse.
Lanlhenas ne fut pas compris dans la proscription qui détruisit le parti girondin. Il dut ce bienfait à l'intervention de Marat. M"" Roland lui reproche durement sa faiblesse de caractère. Après la Convention, son rôle politique semble fini. 11 siégea encore aux Cinq-Cents, mais il ne tarda pas à rentrer dans la vie privée et à reprendre sa première profession.
Lafayette (1737-1834).
La carrière politique de Lafayette est une des plus belles et des plus éclatantes que nous connaissions. Avec ses mobiles élevés, elle fait grand honneur à la nature humaine. Lafayette est le type le plus parlait du désintéressement : il a aimé de grandes et nobles
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idées, il les a défendues avec une bravoure et une foi chevaleresques. Jamais, dans sa longue carrière, il n'a consulté l'intérêt personnel. Il s'est dévoué corps et âme aux causes qu'il croyait justes, sans chercher avant tout à en tirer honneur et profit. La gloire lui est venue, éclatante et radieuse, une gloire bien pure. II a parcouru une longue carrière. Aucune mauvaise
action ne la dépare; elle est éclairée jusque dans ses plus petits recoins par les plus nobles et les plus généreuses ardeurs, par l'enthousiasme de la jeunesse, car il reste jeune toute sa vie, jeune par le cœur, jeune aussi par les illusions.
Lafayelte est né le 6 septembre 1757, au château de Chavagnac, d'une vieille famille d'épée ; à douze
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ans, il entrait aux mousquetaires ; deux ans plus tard, à l'Académie de Versailles. Il semblait destiné à une brillante vie de cour, une vie très vide, très inutile, mais faite pour plaire à un jeune homme dont elle flatte la vanité et satisfait l'amour-propre. Une existence semblable ne pouvait convenir à ce jeune homme, à l'esprit ardent et grave. Il subit fortement l'influence des idées nouvelles de liberté et de justice sociale répandues par les philosophes et les économistes. Il mit à défendre ces principes, d'une nouveauté dangereuse pour son entourage, une foi communicative d'apôtre. On a eu raison de dire que le libéralisme fut pour Lafayette une véritable religion, impérieuse, à laquelle il ne faillit pas un instant.
C'est le libéralisme qu'il défendit en Amérique, en France pendant la grande Révolution et sous la monarchie de Louis-Philippe, toujours avecle même enthousiasme et la même conlîance.
Lorsqu'airivèrent en France les premières nouvelles du soulèvement des colonies américaines, un large courant de sympathie se dessina en faveur dos insurgés. Lafayette se sentit porté vers ces Américains, qui incarnaient l'idée de liberté, par une passion irrésistible, qu'il comparait plus tard à l'entraînement de l'amour. Il voulut aller les secourir, prêt à sacrifier pour Jour cause sa vie et sa fortune. Il partit un peu malgré son entourage. Rien ne put le retenir : il avait vingt ans. Il fut reçu au début avec un peu de défiance. On lui confia une armée à peine organisée, mal équipée, prête à se débander à la première défaite. Il dut à ses frais compléter son équiquement et subvenir souvent à sa nourriture. Une partie de son immense fortune fut ainsi dissi-
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pée. Son désintéressement était doublé de grandes vertus militaires. Il donnait au camp un salutaire exemple. Il était patient, dur pour lui-même, d'une bravoure audacieuse : autour de lui, personne n'osait désespérer.
Washington se lia avec le général français d'une amitié très vive. Nature droite et fière, le grand Américain avait été séduit par sa grande loyauté. Lorsque Lafayelte rentra en France, son nom était sur toutes les bouches, les femmes de la cour l'adoraient et l'embrassaient. Il profita de l'enthousiasme excité par sa conduite pour engager le gouvernement à agir avec vigueur en faveur des Américains. Il repartit avec une petite armée, guidée par Rochambeau. Dès lors, son rôle grandit encore, il exerce une action décisive sur la marche des événements militaires, fait une brillante campagne en Virginie et oblige Cornwallis à capituler à York- Town. Il a été ainsi un des fondateurs de la République américaine.
Il fut pendant quelques années l'homme le plus populaire des deux mondes. On le salua du titre de soldat de la liberté. En lui s'incarnaient vivantes les idées d'émancipation et de justice qui hantaient tous les esprits à la veille de la Révolution. Il se rendait un compte exact de l'œuvre qu'il avait accomplie. En quittant la terre américaine, il s'écriait dans un élan d'enthousiasme, un peu pompeux : « Puisse ce temple immense que nous venons d'élever à la liberté, offrir à jamais une leçon aux oppresseurs, un exemple aux opprimés, un asile aux droits du genre humain et réjouir dans les siècles futurs, les mânes de ses fondateurs. »
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Les idées de Lafayelte, le rôle qu'il avait joué en Amérique, destinaient le libérateur des Etats-Unis à être un des principaux acteurs de l'ère nouvelle. Il était de ceux qui l'avaient pressentie, qui l'appelaient sincèrement, qui s'efforçaient de mettre d'avance dans les institutions plus de justice : il se croyait prédestiné à diriger la régénération sociale qu'il entrevoyait. Il fut un des premiers à demander la convocation des Etats généraux. Il entra dans l'Assemblée constituante comme député et, dès lors, il va être un des hommes les plus populaires de Paris. On a même dit qu'il s'était laissé griser par celte popularité éclatante; que, pour ne pas la diminuer, il avait manqué de fermeté en plusieurs circonstances. Au lieu de réfréner les ardeurs intempérantes de la foule, il nattait ses passions et prenait parti pour elle. Il y a là de l'injustice. A vrai dire le courant était trop fort, il aurait brisé Lafayette comme il en a brisé tant d'autres. Aux heures critiques et sombres, le gentilhomme chevaleresque se retrouvait toujours : aux journées des S et 6 octobre, pour sauver le roi et la reine, il risqua sa vie avec un admirable courage.
Il fut placé à la tète de la garde nationale, cette force militaire nouvelle, un peu semblable à la foule, ondoyante et versatile comme elle. Tous ses contemporains sont d'accord pour nous dire qu'il était alors l'objet d'une véritable idolâtrie. Il exerçait sur le peuple de Paris une sorte de fascination. Aussitôt qu'il paraissait, une multitude immense se précipitait à sa rencontre, l'environnait, le pressait et remplissait l'air d'acclamations. On voulait le loucher et caresser son cheval blanc, qui accueillait les hommages
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comme son maître, avec une patience infatigable et une bonté à toute épreuve.
Il dut subir, la mort dans l'âme, certaines violences populaires, inévitables quand une grande crise sociale secoue une nation tout entière. Il était resté l'ami passionné de la liberté, il protesta contre la tyrannie du club des Jacobins en fondant le club des Feuillants. Mais ses adversaires étaient résolus et fortement organisés. Il fut emporté par la tourmente. Il donna sa démission de commandant de la garde nationale. Les principes directeurs de sa conduite ne lui semblaient pas respectés, il quittait le poste qu'on lui avait confié.
Dès lors, Lafayette est rejeté au second plan : cette popularité, à laquelle il tenait tant, va subir une longue éclipse. Il fut brûlé en effigie au Palais- Royal : sa mise en accusation fut discutée à l'Assemblée législative.
Il était retourné à l'armée, sur la frontière, et s'apprêtait à marcher contre l'ennemi, lorsqu'il connut le projet de revenir sur Paris, d'en chasser les républicains, de rétablir le roi et la constitution. L'armée ne semblait pas disposée à le suivre. Découragé, il passa à l'étranger. Les Autrichiens l'arrêtèrent et le traitèrent avec dureté. Dans les cachots d'Olmutz, il subit un sort aussi affreux que Silvio Pellico. Il fut dépouillé de ses livres, obligé de revêtir l'habit des galériens. Sa femme supporta héroïquement avec lui cette dure captivité : par son dévouement et son exquise bonté, elle sut faire accepter à Lafayette une vie cependant bien affreuse. On intercéda vainement en faveur du prisonnier, les traitements qu'on lui infligeait devenaient toujours
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plus odieux. Les victoires de Bonaparte réussirent seules à lui rendre la liberté.
Son attitude sous le Consulat et l'Empire fut conforme à ses idées politiques. Dans le Consulat, il vit une atteinte à la liberté; sous l'Empire, il resta toujours éloigné de Napoléon : il attendait patiemment l'occasion de servir ce que Napoléon appelait ses chimères. Jamais il ne mit sa conduite en contradiction avec les principes qu'il défendait depuis sa majorité : il refusa la pairie comme contraire à ses doctrines.
Sous la Restauration commence la dernière partie de sa longue carrière. Il reparut en 1820 à la Chambre des députés. Il n'avait point perdu la foi ardente de la jeunesse ; il n'avait rien oublié, ni rien appris. Son opposition fut très vive. On crut voir sa main dans tous les complots. Lassé de ces attaques mesquines, il alla goûter à nouveau les charmes de la grande popularité aux États-Unis. On le combla d'honneur : il fut proclamé l'hôte de la nation.
A son retour, il reprit en main avec plus de vigueur que jamais la défense des principes démocratiques. Il était l'ennemi déclaré de la Restauration et assista avec joie au renversement de Charles X. Il contribua à l'organisation du gouvernement de juillet; au nouveau régime, il apporta l'adhésion des libéraux exaltés; il leur avait dit qu'avec Louis- Philippe on aurait la meilleure des républiques. Le mot eut une fortune inespérée. Lafayette espérait naïvement avoir réuni dans une synthèse définitive ces deux conceptions politiques : la monarchie et la république.
Il avait compté sans le caractère prudent du nou-
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veau souverain. Ses conseils ne furent pas écoutés, il devint bientôt un suspect; on le regarda comme un révolutionnaire dangereux. Nommé d'abord commandant en chef de la garde nationale, il fut privé de ce titre qui pouvait lui donner une influence funeste. Il mourut le 20 mai 1834, un peu oublié. Sa lin a été attristée par cette apparence d'ingratitude. Dans sa longue existence, on ne trouve aucune action blâmable, ses intentions ont toujours été pures, malgré d'injustes accusations; s'il commet des erreurs, il les commet avec une entière bonne foi, avec cette candeur naïve que lui reprochait Mirarabeau. Il manquait un peu de cet esprit de décision si nécessaire à l'homme d'Etat.
Mais ce qui le distingue, comme homme politique, c'est sa fidélité à des principes généreux et vraiment libéraux. La nation changeait d'idoles et s'enthousiasmait pour des constitutions ennemies les unes des autres, elle passait de la liberté complète à un régime de force. Les événements se succédaient avec rapidité, amenant d'extraordinaires changements. Seul Lafayette resta fidèle à sa première religion : il défendit toujours la justice, la tolérance, la liberté. Si nous ajoutons qu'à cette dignité suprême du caractère il savait allier la politesse la plus délicate, l'urbanité la plus agréable, la franchise la plus ouverte, on comprendra que Lafayette ait exercé autour de lui une véritable séduction. Il a fait de la polititique pendant toute sa vie : il n'a jamais eu cependant d'ennemis irréconciliables.
S'il nous était permis de parler des vivants, nous pourrions placer à côté du nom de Lafayette celui
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de M. Charles Dupuy, président de la Chambre des députés, qui doit à la fermeté de son caractère, à
son talent oratoire, à son esprit politique, la haute situation qu'il occupe.