III. — HOMMES DE GUERRE
Le nombre des Lyonnais qui se sonl voués au métier des armes n'est pas considérable et cela se comprend dans un pays essentiellement industriel et adonné avant tout aux œuvres de la paix.
On trouve cependant quelques noms d'hommes de guerre assez connus. Sans parler du maréchal de Vil-» leroy, honteusement battu à Ramillies par Marlborough, ou de Claret de Fleurieu, marin et hydrographe, qui fut ministre en 1790, on peut citer, à côté de Duphot dont la carrière aussi courte que brillante fut interrompue par un lâche assassinat, le major Martin, le maréchal Suchet, et le colonel Sève, plus connu sous le nom de Soliman-Pacha. Nous nous en tiendrons à ces trois derniers.
Major-général Martin (1735-1800).
Il naquit à Lyon, le 4 janvier 1735. Son père, simple tonnelier sans fortune, ne put lui donner qu'une instruction très bornée. Mais la vive intelligence du jeune homme suppléant aux secours étrangers, il
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: apprit seul les mathématiques et le dessin. A l'âge de 16 ans, il s'enrôla pour aller aux Indes, malgré les [ supplications et les larmes de sa belle-mère, qui finit i par lui jeter à la tête, dit-on, un rouleau de pièces de | 24 sous, en lui disant : « Tiens, mais ne reviens ja- I mais qu'en carrosse ! » C'était le moment où la France | et l'Angleterre se disputaient à main armée l'empire des Indes.
Il s'embarqua à Lorient, le 18 septembre 1751, et arriva à Pondichéry dans l'année 1752. Il combattit | là, sous les ordres de Lally, jusqu'cà la reddition de cette ville aux Anglais. A ce moment, la paix étant I signée entre la France et l'Angleterre, il prit du service dans la Compagnie anglaise des Indes, laquelle, plus tard, apprécia si fort sa bravoure, sa^haute intelligence et son mérite d'administrateur.
Dès les premières aimées, il sait se faire aimer et estimer de ses chefs anglais par une conduite irréprochable, par son caractère à la fois ferme et bienveillant. On l'envoie dans le Bengale avec un corps de troupes dont on lui confie le commandement; le vaisseau échoue pendant la traversée; mais, grâce à son intrépidité, une partie de l'équipage est sauvée. A son retour à Calcutta, en récompense de ce fait et d'autres qui le signalent à l'attention, le conseil du Bengali; lui accorde un guidon de cavalerie, puis|peu, de temps après, une compagnie d'infanterie.
Dans la nouvelle position qui lui est faite, Martin montre qu'il n'a.pas seulement toutes les qualités du soldat, qu'il n'est pas seulement capable de faire la guerre, d'y déployer de la bravoure et du sang-froid : chargé par le conseil de Calcutta de lever la carte du nord du Bengale, il déploie dans l'accomplissement
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de cette tâche délicate une rare habileté comme ingénieur et comme topographe. Le succès avec lequel il s'était tiré de cette mission le fit choisir pour un travail analogue à exécuter dans les environs de Lucknow. Le nabab d'Aoude Sodjah-ouh-Daoula fut •enchanté de ses talents, le créa inspecteur-général de son artillerie et conçut pour lui une telle estime •et une telle affection, qu'il ne faisait rien sans le consulter; de manière que l'inspecteur général devint presque le gouverneur de Lucknow.
Ce fut là le véritable point de départ de la brillante «arrière de Claude Martin, qui fit définitivement de Lucknow sa résidence. En 1781, il obtint par rang d'ancienneté le grade de lieutenant-colonel. La guerre ayant éclaté en 1790 entre le sultan Tippou- Sahib et les Anglais, il reçut le grade de colonel en récompense de ses services. Enfin, il fut fait major général (général de brigade) en 1796.
Le degré extraordinaire de faveur et de crédit que Martin acquit dans les Etats du nabab amena toutes les classes de la société à mettre en lui une confiance absolue. C'est cette confiance qui fut l'origine de sa fortune, parce que, pendant les troubles si fréquents qui désolaient le pays, il recevait des habitants effrayés les objets précieux que l'on confiait à sa garde et les rendait après l'éloignement du danger, en prélevant un tant pour cent sur leur valeur, suivant les usages du temps. De plus, il créa des manufactures d'indigo et des usines pour la fabrication des poudres, qui lui rapportèrent d'immenses bénéfices. Toutes ces sources de profit réunies, sans compter les libéralités du prince et la sage administration de ses biens, le rendirent possesseur au moment de sa mort
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d'une fortune de huit à dix millions, somme énorme pour l'époque.
Claude Martin se fit construire à Lucknow un palais grandiose dont il fut lui-même l'architecte et qu'on admire encore aujourd'hui. Amateur de beaux-arts, il orna cette demeure de tableaux, de gravures, de statues et d'autres objets précieux qu'il se faisait envoyer d'Europe. Il y installa un magnifique muséum d'histoire naturelle contenant les collections les plus rares. Enfin, il surmonta l'édifice d'un observatoire qu'il remplit d'instruments servant à ses expériences astronomiques ; car il s'amusait à cultiver toutes les sciences et particulièrement la physique pour laquelle il avait montré beaucoup de goût dès son jeune âge.
Pour donner une idée à la fois de l'esprit inventif et de l'extraordinaire énergie de notre héros, il suffit de citer ce faitque, malade de la pierre, il imagina un instrument qui est le point de départ d'où sont sortis plus tard les instruments plus perfectionnés de la lithotri tie, instrument avec lequel il s'opérait lui-même et qu'on conserve à Londres dans un musée dechirurgie.
La douloureuse maladie du major Martin remporta le 13 septembre 1800, à l'âge de soixante-cinq ans. Son tombeau est situé dans la superbe résidence qu'il s'était fait construire à dix lieues de Lucknow, sur les rives de la Goumtie, sous le nom de Constantin house. Cette dénomination « Constantin » était la moitié de la devise « Labore et constanlià » (par le travail et la persévérance), qu'il avait adoptée et qui résume si bien toute sa vie. Sur ce tombeau, construit par lui à l'avance, il avait fait graver cette épitaphe .
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Ci-gît Claude Martin,
Né à Lyon en 1735,
Venu simple soldat dans l'Inde,
Et mort major-général.
Martin n'avait jamais oublié sa ville natale. Sa dernière pensée fut pour elle. Par testament, il lui donna la somme de 250.000 roupies pour fonder une institution pour le bien des enfants des deux sexes, et, de plus, 12.000 francs par an pour la libération des prisonniers pour dettes.
La ville de Lyon n'a touché ces sommes qu'en 1826. Elles s'élevaient alors à 1.500.000 fr. environ, indépendamment du capital des prisonniers pour dettes. Plus tard, des sommes diverses s'élevant à plus de 500.000 fr. ont été reçues encore en vertu de certaines dispositions accessoires du testament. Enfin, lorsque la loi française a aboli la prison pour dettes, en 1867, les sommes qui étaient affectées précédemment à la libération des prisonniers, lesquelles s'élèvent aujourd'hui à 30.000 fr. de rente, se sont jointes aux précédentes, pour concourir au même but qu'elles.
L'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon avait été chargée par le testament de Claude Martin d'assurer l'exécution de ses intentions en ce qui concerne sa ville natale. Elle décida en 1825 la création d'une école de garçons, réservant pour l'avenir la question des filles.
L'école La Martinière de Lyon fut ouverte à titre provisoire au Palais Saint-Pierre le 9 juin 1826, et établie à titre définitif dans son local actuel le 2 décembre 1833. Elle a été organisée par M. Tabareau, doyen de la Faculté des Sciences de Lyon, lequel y
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est resté professeur jusqu'à sa mort, en 18G6. M. Tabareau a consacré ces quarante années de son existence, non seulement à organiser la Martinière, mais à créer pour elle une méthode spéciale d'enseignement qui en fait une des écoles les plus remarquables du monde entier et qui lui a permis de rendre d'immenses services à la région lyonnaise. Une méthode spéciale pour l'enseignement du dessin a été créée aussi à la Martinière par M. Dupasquier, architecte, et c'est cette méthode qui a servi de base à la réorganisation de l'enseignement du dessin dans toute la France, il y a quelques années.
La Martinière des fdles a été fondée en 1879, sous la même administration que celle des garçons. Elle est aujourd'hui en pleine prospérité.
L'affection du major Martin pour sa patrie et pour sa ville natale, qui s'est traduite si généreusement par ses dispositions testamentaires, ne s'était pas démentie un seul instant, nous le répétons, pendant toutes les péripéties d'une vie si agitée et écoulée tout entière à des milliers de lieues de la France. Ainsi il refusa toujours de se faire naturaliser anglais. Grâce à ses magnifiques libéralités, Lyon a été doté d'une institution de premier ordre, qui s'est enrichie plus tard d'autres legs inspirés du même sentiment de philanthropie.
La statue en bronze de Claude Martin, œuvre du célèbre sculpteur Foyatier, s'élève dans la cour de l'école la Martinière de Lyon. Elle semble placée là, à la fois pour éveiller le sentiment de la reconnaissance dans le cœur des légions d'enfants qui recueillent le fruit de sa généreuse sollicitude et pour leur offrir un exemple éclatant de ce que peuvent le
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travail et la persévérance, ainsi que se plaisait à le répéter le fils du tonnelier lyonnais.
Suchet duc d'Aibufera (IT79 18«6).
Louis Gabriel Suchet naquit à Lyon, le 2 mars 1 779, Son père, riche négociant de cette ville, très considéré pour d'utiles découvertes et aussi pour ses services en différentes fonctions municipales, lui fit faire ses études au collège de l'Ile-Barbe, le destinant à lui succéder dans la direction de son commerce.
Survint l'invasion, la levée en masse de 1792. Suchet, âgé de vingt ans, s'enrôla dans la cavalerie nationale lyonnaise. Il fut élu le 12 mai 1793 capitaine d'une compagnie franche formée à Largentière (Ardèche) d'où sa famille était originaire, et, le 20 septembre suivant chef du 4° bataillon de l'Ardèche.
Les premières armes de Suchet eurent lieu en France, d'abord au siège de Toulon où il fit prisonnier le gouverneur anglais général d'Hava, enfin en Vaucluse où. sous les ordres du représentant Maigret en mission dans le département, il prit part à la sanglante exécution de Bédouin.
En 1796, Suchet fut appelé à l'armée d'Italie et prit part aux journées de Lodi, Rivoli, Castiglione, Trente, Arcole. Blessé deux fois grièvement il devint général' de brigade et servit sous Brune à l'armée d'Helvétie et bientôt à l'armée dTtalie. Nommé divisionnaire en 1799, pendant que Masséna soutenait le siège de Gênes contre les Autrichiens.il défendit brillamment le pont du Var,ce qui lui valut les félicitations de Carnot.
Suchet se distingua à Austerlitz et à Iéna ; puis il
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fut envoyé en Espagne avec un commandement indépendant." Il y montra les qualités d'un général en chef et se couvrit d'honneur à Saragosse, à Maria, à Lérida, cà Méquinenza, Tortose, Tarragone, Oropeza r Murviedro, Albufera.
Dans cette campagne sanglante, il parvint à se concilier la sympathie de ceux qu'il combattait, à ce point que le roi Ferdinand VII, rétabli sur le trône, le remercia de la façon avec laquelle il avait conduit la guerre à son peuple. Napoléon le fit maréchal de France, duc d'Albufera. Louis XVIII l'éleva a la
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pairie- Aux Cent-Jours, chargé de ladéfensede la fron tière des Alpes il arrêta la marche sur Lyon de l'armée autrichienne en signant un traité avec l'ennemi.
Après une courte disgrâce, lors de la rentrée des Bourbons à la seconde Restauration, Suchet reprit son siège à la Chambre des Pairs.
Il mourut près de Marseille au château de Saint- Joseph le 3 janvier 1826. Lyon lui a élevé une statue sur les bords du Rhône.
Soliman-Pacha (1788-1860).
Joseph Sève, qui devait un jour devenir célèbre en Orient sous le nom de Soliman-Pacha, naquit à Lyon, quai Saint-Clair, de parents pauvres. Son père était chapelier, rue de la Barre, et sa mère, originaire de Fontaines-sur-Saône, était fdle d'un meunier. De bonne heure, il se signala par son caractère insoumis. A onze ans, son père le lit engager dans la marine. Plus tard, il alla à l'armée d'Italie et fut incorporé au 6 e hussards. Sous-lieutenant à Bautzen, il se distingua par sa bravoure. L'Empereur voulut le décorer, le fit appeler, et, en présence des généraux, il dit en lui présentant le ruban de la Légion d'honneur: « Voilà donc cette mauvaise tête, dont on m'a tant parlé ! » Sève s'arrêta, rougit, et bravant le maître : « Si Votre Majesté, répondit-il, n'avait pas autre chose à me dire, ce n'était pas la peine de nous déranger. » Et faisant volter son cheval, il piqua de l'éperon et alla reprendre son rang au milieu de ses hussards. L'Empereur resta là interdit, immobile, sa croix à la main. Sève ne fut pas puni ; mais ni ce jour, ni plus tard il ne fut décoré.
A la rentrée des Bourbons, il se compromit en
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voulant sauver le maréchal Ney et tomba dans la détresse. 11 passa en Egypte avec des lettres du comte de Ségur, se donna pour un colonel de l'armée française et organisa à l'européenne les troupes de Méhémet-Ali .
Pendant la guerre de Morée.Sève devenu S oliman- Aga.puis Soliman-Bey,enleva,àla tête d'un régiment égyptien, sous le canon des forts de Navarin, l'île de Sphactérie vigoureusement défendue par des patriotes français et italiens, permit à Ibrahim-Pacha de s'emparer de la ville, poursuivit et battit les Grecs dans toutes les rencontres. Nommé gouverneur de Tripolitza, il sut se faire adorer des vaincus.
Après la victoire remportée par les flottes européennes à Navarin, les Egyptiens durent rentrer chez eux. Soliman-Pacha fut envoyé par Mehémet-Ali contre le pacha de Syrie Abdalah et vint mettre le siège devant Saint-Jean d'Acre. Le sultan irrité envoie une armée au secours de son vassal; Soliman laisse le fils de Méhémet- Ali, Ibrahim, devant Saint-Jean d'Acre ; il va au devant des Turcs sur lesquels il remporte à Homs une victoire d'autant plus brillante que ses adversaires sont deux fois plus nombreux, et, le 27 mai 1832, Acre, l'invincible, tombeaux mains des Egyptiens. Une nouvelle armée turque, envoyée par le sultan fut taillée en pièces à Beylam et à Konieh, grâce au génie stratégique de Soliman- Pacha. C'en était fait de l'Empire Ottoman, si le pacha d'Egypte n'eût donné l'ordre à son généralissime de se retirer.
Dix ans se passèrent pendant lesquelles l'Egypte, bien administrée, ayant soumis la Syrie, l'Arabie, la Nubie, passa au rang d'une grande puissance. Mais
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la Turquie avait, pendant ce temps, guéri ses blessures et réorganisé ses armées. Le sultan n'oubliait pas qu'il avait des injures à venger.
Des officiers prussiens, parmi lesquels un transfuge danois, le baron de Moltke, avaient préparé et promis la victoire. En 1839, la Turquie, sûre d'elle-même, souleva des difficultés, se brouilla avec le pacha d'Egypte, et les troupes turques commandées par Hafiz et de Moltke envahirent les territoires soumis à Méhémet-Ali. C'est sur eux que Soliman-Pacha remporta la célèbre victoire de Nezib où 40.000 Egyptiens eurent à lutter contre 60.000 Turcs établis sur une montagne, dans une position tellement forte qu'un mouvement offensif de leurs adversaires paraissait un acte de souveraine folie. Grâce à une manœuvre audacieuse de Soliman-Pacha, les Turcs furent mis en déroute, et le baron de Moltke s'enfuit dans les montagnes avec les généraux turcs. Si Soliman eût pu lire dans l'avenir et que, de son yatagan, il l'eût abattu à ses pieds, peut-être la France n'eùt-elle pas eu 1870, peut-être n'eût-elle pas été vaincue par les combinaisons de ce stratégiste qui, du fond de son cabinet, organisa sa défaite! ,
L'Europe, on le sait, fit payer cher à Méhémet-Ali sa gloire et ses conquêtes. Mais Soliman resta généralissime et tous ses soins jusqu'à sa mort furent de conserver à ses compagnons la discipline, l'organisation et la bravoure qui, sur les champs de bataille, en avaient fait des héros. En 1848, il vint en France avec Ibrahim et reçut, dans sa patrie, le plus somptueux accueil ; le roi Louis-Philippe le fit grand officier de cette Légion d'honneur dont il n'était pas même chevalier. A ses funérailles, dix mille personnes sui^
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virent son convoi, prouvant par leurs larmes que l'Egypte avait fait une perte irréparable .
A ce Lyonnais, Français dans sa vie et jusqu'à son dernier jour, à ce soldat toujours victorieux, modèle de générosité, de bravoure et de fidélité, la France n'a érigé ni monument, ni souvenir. A Lyon pas plus qu'à Paris, Joseph Sève n'a donné son nom à aucune place, à aucune rue ; il est à peine connu. Mais, malgré l'indifférence de ses compatriotes, l'histoire ne l'a pas oublié et il a laissé un nom immortel.