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pousser. Notre égoïsme n'est, pour Tordinaîre , frappé que de ce qui est extérieur, et on ne peut nier que l'apparence du bonheur n'existe plus souvent pour les médians que pour les bons ; mais c'est au fond des choses , et au fond du cœur même , qu'on peut trouver la lumière qui doit dissiper cette erreur, f L'esprit ne se dirige vers le mal que lorsqu'il marche dans l'ombre; dès qu'il s'éclaire, il tourne vers le bien : un peu de philosophie nous conduit à la vertu.
Voyons donc d'abord le côté brillant de la méchanceté, et l'aspect trompeur sous lequel elle se présente pour faire tant de prosélytes.
Damon est méchant; la médiocrité le craint, la sottise tremblante le regarde avec admiration comme un homme supérieur; la société, qui désire toujours l'amusement, et qui ne trouve et ne donne souvent que de l'ennui , recherche Damon, le cite comme l'homme le plus aimable, et le proclame l'homme à la mode ; les vieillards l'écoutent, les femmes le cajolent, les jeunes ger s l'étudient et l'imitent, ses rivaux s'écartent, et les hommes en place le ménagent et lui accordent des préférences qu'ils ne deyraient qu'au mérite et à la modestie.
Voilà, certes, une position qui peut éblouir et qui doit égarer l'opinion.
Cléante y jeune homme modeste et bon, témoin el victime de cet injuste triomphe, rentre chez lai avec humeur; son cœur hésite entre Tindignalion et le découragement; il épanche avec moi les peines de son cœur.
(f Voici donc, me dit-il, Futilité de tous ces beaux principes qu'on nous donne dans notre enfance ! La vertu est repoussée, la bonté est méprisée; on rit de la modestie, et la présomption est encouragée ; l'orgueil est caressé , la méchanceté est récompensée; on accorde au vice hardi tout ce qu'on refuse au mérite timide. Ah I je le vois, il faut tenoncer à tous ces beaux principes, qui sont aussi étrangers à notre siècle que les habits de François 1**^. Je vis avec des gens corrompus ; je dois m'isoler ou vivre comme eux. L'ancien sage avait raison d'écrire sur la porte d'une salle de festin : £/«- ^rez-'vous comme les autres j ou bijen retirezvous ^icL
» Notre but commun est le bonheur; il faut, pour y arriver, suivre la route tracée, et ne plus s'égarer dans cette obscure foret de vieux préjugés, qui éloigne de tous les lieux habités et qui ne mène à rien. »
« Calmez-vous, mon cher Géante, lui dis-je en l'embrassant; vous avez beaucoup d'imagination et peu d'expérience : guérissea^-vous d'une
erreur qui vous perdrait; vous ne jugez pas le fond des choses^ vous n'en voyez que la surface ^ détournez vos yeux de ce théâtre où Tartifice les séduit y et où tout n'est que prestige; appro* chez- vous des coulisses; voyez de près, et dcS— pouillés de leurs illusions, tous ces objets qui trompent votre vue; ces actrices dont le fard vous déguise les traits fanés; ces toiles si gros— sièrement peintes qui se transforment de loin en palais si beaux, en arbres si verts, en ciel si pur, et tous ces vils oripeaux qui vous éblouissent par leur fausse magnificence; soyez sûr qu'avec un peu de patience et d observation on parvient promptement à trouver que ce qui excite l'envie dans le monde ne mérite la plupart du temps que notre mépris.
» Vous croyez Damon heureux? Eh bien ! je suis resté après vous dans le salon d'où vous êtes sortis tous deux : il est devenu le sujet de la conversation générale; écoutez et jugez.
» L'une des jeunes dames qui s'étaient le plus occupées de notre homme s'est écriée la première , au moment où \b, porte s'est refermée : (( Damon a certainement beaucoup d'esprit; mais quel odieux usage il en fait I il n'est rien qu'il ne déchire; il mord en flattant, et il flétrit tout ce qu'il touche. » « De l'esprit ? reprend une autre, il en a si vous le voulez; mais il est
si aise d'en montrer quand on se permet tout ! les défauts sont, par malheur, ce qu'il y a de ' plus saillant et de plus facile à saisir; il faut avoir un esprit bien plus fin, plus délicat, pour discerner, pour trouver, pour faire sentir les l)onnes qualités qui, de leur nature, sont modestes et cachées : aussi voit - on toujours la supériorité indulgente et la médiocrité méchante. »
(Y Vous avez raison , dit un jeune homme ; cependant on ne peut disconvenir que Damon ne soit très aimable. Il anime tout par sed saillies; on le craint, mais on le cherche; la conversation languit sans lui : aussi on Tinvite partout; et vous qui le blâmez, vous ne pouvez vous en passer. »
•c Monsieur, dit un vieux chevalier de Saint- Louis , j'espère que ce mauvais exemple nd sera pas contagieux pour vous; vous êtes sûrement ^p délicat pour envier le succès d'un homme <tu on méprise etqujon déteste; il amuse comme ^^ valets insolens de comédie qu'on se plait à voir sur la scène, mais dont personne ne voudrait chez soi. >•
« Il me semble, réplique un autre jeune Wme, que Damon n'est pas dans ce cas : tout te monde voulait tout à l'heure ici le voir et l'entendre; nous sommes assurémeixt en ex-
cellente compagnie, et il y était très biea ac*cueilli. » u Eh bien ! dit la maîtresse de la maison, j'avoue ^ que nous avons tort : on devrait avoir le courage d'éloigner de pareilles gens, maison les craint un peu ; on craint beaucoup plus Tennui : un salon est un petit théâtre, et on y cherche toujours le plaisir. Au reste, je suis bien s.ure que personne de ceux qui s'amusaient ici des méchancetés de Damon ne le voudrait pour ami, pour époux, pour parent. » A ces mots, une acclamation générale prouva évidemment Téloignement et le dégoût réel qu'inspire un si méchant caractère.
» Voilà, mon cher Cléante, l'effet certain qu'il produit : ne vous laissez donc pas éblouir par son éclat; au moment même où l'esprit l'applaudit, la raison le condamne et le cœur le repousse. >i
w Vous me consolez, dit Cléante; je ne pouvais supporter de voir un pareil homme estimé et chéri j je vois qu'il n'était que fêté , ce qui est encore beaucoup trop à mon avis : car enfin Damon ignore ce que vous avez entendu ; il croit qu'on l'aime parce qu'on le recherche; il obtient le succès qu'il désire, et il est heureux. »
« Détrompez - vous ; Damon sait ce qu'on pense de lui; il est trop mécontent de lui-même pour être content des autres : c'est parce qu'il
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est sûr de n'être pas aimé qu'il veut être craint : et y comme le dit Sénèque, « tout ce qui effraie M tremble : c'est le sort des tyrans , et le mé- » chant n'est qu'un tyran de société. >»
» J'ai près de moi un valet de chambre qui servait Damon et qui l'a quitté : si voua l'écou--' tiez , vous verriez combien son maître est peu' fait pour exciter l'eqvie. Rentré chez lui, il quitte sagaité feinte, sa grâce apprêtée ;^ il n'a pas d'amis; sa famille l'évite ; les maîtresses qu'il a trompées et perdues le détestent ; ses gens le craignent et le quittent, ou le volent; son humeur est sombre; son langage est sec et dur; son sommeil est agité, son âme est un désert aride où ne passe aucun doux souvenir; et, tourmenté du mal qu'il dit des autres ou qu'il leur fait, il craint sans cesse le mépris qui le poursuit et là' vengeance qui l'attend : « car la peine, nous » dit Platon , suit toujours de près la méchann ceté; Hésiode croyait même qu'elle naissait >i avec elle, et ne la quittait jamais. »
ce Me voilà, grâce à vous, me répondit mon jeune ami, presque désabusé; je ne crois plus au bonheur d'un méchant lorsqu'il l'est aussi ouvertement que celui dont nous parlions; mais, quand la méchanceté prend des formes plu»
fines^ plus adroites ; quand elle pince au lieu de déchirer; quand elle se contente de jeter
adroitement un léger ridicule-sur les vertus , au - lieu de les calomnier, n'est-il pas possible qu'en faisant presque autant de mal, elle ne parvienne encore à se faire aim^r?
)} Voyez cette jeune Cidalise qui loge en face d'ici ; comme elle est légère, brillante , entourée ! quelle grâce dans ses manières ! quelle variété dans ses moyens de plaire I quelle vivacité dans ses saillies I Elle rit de tout , et fait rire ceux mêmes dont elle s'amuse. La prude Éliante venait de quitter son vieil amant pour en prendre, dit-on, un autre plus jeune; mais elle cachait cette nouvelle liaison, et voulait qu'on attribuât sa rupture à un accès de dévotion. On en parlait à Cidalise, qui dit : « Oui, je sais qu'Éliante » s'est dépouillée du vieil homme pour se ren vêtir du nouveau, n Cette plaisante et maligne citation eut un succès universel. Il échappe à tous momens une foule de traits semblables à Cidalise : elle n'épargne personne, et personne n'a plus d'amis. »
« Des amis , mon cher Cléante I dites des spectateurs, des amateurs, comme une jolie actrice, comme une danseuse légère en attire chaque soir; mais ils recommandent tous à leurs filles d'éviter un aussi mauvais exemple , et tous citent à son propos ce que M. Walpole disait . d'une femme du même genre : « Elle médit
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H gaiment et babille bien; mais que peut- ou M faire de cela à la maison ? »
» Croyez-moi , les méchans les plus aimables connaissent le plaisir, mais ils ignorent le bonheur. Cest un trésor qui ne tombe jamais que dans les mains de la douceur, dç la bienveillance , de l'indulgence et de la bonté.
D Un de nos philosophes a dit : « La bonté est » si nécessaire aux hommes, qu'il n'y aurait >} plus de lien ni de société sans elle , et que , n lorsqu'elle n'existe pas, on est encore obligé >i d'en emprunter l'apparence , le masque et le n langage. »
» On s'arme souvent dans le monde contre la bonté, parce qu'on la confond avec la faiblesse : quelle erreur ! c'est la méchanceté qui est faible, puisqu'elle cède aux passions et à la crainte, qui est la plus basse de toutes.
» La vraie bonté est forte, puisqu'elle dompte la peur, l'envie et la vengeance. Lorsque Henri IV relevait Sully de peur qu'on ne crût qu^il lui pardonnait, était-ce faiblesse? C'était grandeur d'âme : le roi se relevait lui-même en relevant son ami.
» Louis XII f en pardonnant les injures faîtes au duc d'Orléans, était-il faible? Il triomphait d'un juste ressentiment.
» Marc-Aurèle, Titus, Antonin, ont-ils ja-
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mais été taxés d'avoir peu de force ^ parée qu'ils méprisaient les délateurs^ et rendaient à Rome, par leur bonté , un repos dont leurs prédécesseurs Tavaient privée par leur méchanceté ?
» La bonté, la douceur, loin de s'opposer à la gloire, en sont à la fois la base et l'ornement. On pourrait même dire que, sans elles, on peut acquérir de la célébrité, ùiais non de la vraie gloire : il est permis de vanter Thabileté de Louis XI ; mais c'est à des rois comme saint Louis et Louis XII que la palme de la gloire est réservée. Le peuple appelait Tun son père, et n'a trouvé pour l'autre de place digne de lui que dans le ciel.
. » Octave était-ïl grand, était-il fort, était-il heureux, lorsque, esclave de se]s passions, il proscrivait ses ennemis? Non, l'époque de sa grandeur, de sa gloire, fut le moment où il eut la force de se vaincre et de pardonner à Cinna. Dès-lors il fut Auguste; il devint bon, on l'aima; les conjurations cessèrent, et tout l'empire jouit d'une profonde paix.
» Cyrus , après tant de siècles , exciterait-il encore l'admiration du monde sans ses vertus , sans sa bonté, qui s'étendait jusqu'au plus pauvre de ses sujets; sans cette bienveillance active qui lé portait à vouloir faire du bien aux hommes, même après sa mort?
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n Xénophon rapporte a qu'il défendit qu'on » l'enfermât dans un cercueil^ voulant , disait- M il y qu'après avoir été utile à l'humanité pen- » dant sa vie , son corps fût utile à la terre en » la fertilisant, n
n Non , la vraie bonté ne peut donner lieu à aucune accusation de faiblesse ou de médiocrité : c'est la méchanceté qui invente ce paradoxe^ et c'est la sottise qui le répète. L'élite des grands hommes, des grands esprits, des grands talens , se lève en masse pour le réfuter.
» Le sage Scipion, le vertueux Épaminondas, le loyal Duguesçlin^ le bon Bayard, le modeste Turenne, nous ont laissé d'e si grands exemples et de si doux souvenirs , qu'on ne peut prononcer leurs noms sans éprouver tout ce qu'inspire de vénération la vraie bonté.
» Tout porte à croire qu'après la mort les méchans seront punis et les bons récompensés; mais croyez, mon cher Cléante, que, dans cette Tie même, le supplice du méchant commence, et qu'un de ses tourmens est de savoir combien l'homme juste, bon et bienfaisant, éprouve intérieurement de douces et pures jouissances.
>i À la représentation d'une pièce d'Eschyle , l'acteur prononçant les vers qui disent « qu'Âm- >i phiaraûs était moins jaloux de paraître homme » de bien que de l'être en effet, » tous les re-
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gards du public 9e tournèrent à la fois vers Aristide. Quelle jouissance pour cet homme vertueux! quel chagrin pour ses lâches ennemis!
Ils tentèrent en vain de s'en venger par l'ostracisme; ils ne firent qu'augmenter sa gloire.
A) L'envie change les biens d'autrui en maux pour elle-même : le fhëchant souffre toujours ^ parce qu'il porte les chaînes pesantes de l'envie , de la haine et de la jalousie. '
» Henri VIII^ cédant à ses transports jaloux ^ était comme un homme agité des furies; il était malheureux et abhorré.
» Notre bon Henri lY, maîtrisant sa jalousie et jetant une aile de poulet à son rival , qu'il apercevait caché sous le lit de sa maîtresse^ jouissait de sa victoire sur lui-même ; et en disant : Il faut que tout le monde vii^e ^ il pouvait ajouter avec vérité : Il faut que tout le monde m'aime.
» Voltaire, au milieu de ses triomphes , était tourmenté par la colère ; la piqûre du plus petit insecte excitait sa haine, et cette haine lui attirait une foule de petits ennemis. La bonté pour ses rivaux manquait à son bonheur comme à son génie.
M Le bon La Fontaine, l'aimable et doux abbé Delille jetèrent un moins grand éclat ; mais ils vécurent heureux. Ils faisaient aimer à la fois leurs personnes et leur gloire.
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M Voltaire lui-même connut ce bonheur en faisant réhabiliter la mémoire de Calas j et en rendant ses paysans heureux; aussi le doux sentiment qu'il éprouva lui dicta ce vers char« mant ^
Pai lait un peu de bien , c^est mon meilleur ouvrage.
» Le méchant n'ignore pas qu'on déteste ses succès et qu'on applaudit à ses revers; il ne peut s'appuyer sur rien pour résister au malheur; le vide est autour de lui comme dans son cœur.
» L'homme généreux et bon voit augmenter sa félicité par la part qu'y prennent ses amis ; dans l'infortune il est consolé par eux^ et sa conscience le dédommage intérieurement des injustices de la fortune.
» La bienfaisance est la fille de la bonté ; les jouissances qu'elle donne sont innombrables : l'ambition , l'avarice , la volupté , nous promet-tent et nous vendent des ombres de bonheur qui passent comme un éclair; la bienfaisance nous donne des plaisirs réels qui ne s'altèrent jamais , et dont le souvenir seul est encore un bonheur, n
« Oh ! pour le coup ^ dit vivement Cléante j je vous arrête là. J'adopte du fond du cœur votre opinion sur la bonté ; quant à la bienfaisance ^ je la révère comme une vertu ^ mais non comme
itne source de jouissances; car elle fait trop d'ingrats, m
(c J'avoue f mon cher Cléante , que l'ingratitude est un vice affreux ; elle peut attrister, mais non décourager la bienfaisance. Apprenez d'abord que , s'il existe des ingrats, c'est souvent par la faute des bienfaiteurs, qui ne songent pas assez qu'il faut respecter et ménager l'infortune, qu'elle est de sa nature délicate et irritable , et qu'on doit éviter de la blesser en la secourant.
» Sénèque disait : « J'aime la bienfaisance » quand elle se présente sous les traits de lasen- » sibilité ou du moins sous ceux de la douceur; » quand le bien&iteur ne m'accable pas de sa » supériorité; quand, loin de s'élever au-dessus » de moi, il descend à mon niveau pour ne me M laisser voir que sa bienveillance; quand il pa- » rait plutôt saisir une occasion que soulager un }} besoin : mats, lorsque c'est l'orgueil qui fait du » bien , il fait prendre le bienfait en aversion. »
» Enfin, mon jeune ami , retenez cette vérité : on trouve encore du bonheur à faire des ingrats, mais il n'y a que du malheur à Tétre.
» N'oubliez pas qu'on ne peut être bon sans être indulgent. L'indulgence rend seule la justice aimable, et la vraie bonté est la grâce de la vertu.
» La bienveillance est le plus doux lien des
hommes , la religion la nomme charité; c'est par cette vertu qu'elle a conquis l'univers ; les pompes y les trophées^ la richesse , la puissance , les voluptés du paganisme, ont disparu à la voix du Dieii ban y qui dit aux hommes ; Aime^-vous et pardonnez-vous, n
7 8 DÇS ILLUSIONS.
Tout le monde se vante , dans ce siècle de lumières^ de ne plus croire à la magie ; cependant jamais les tireuses de cartes et les diseuses de bonne aventure n^eurent plus de chalands^ de succès et de profit, et je crois que peu de sorcières de Thessalie ont eu de plus nobles visites et de plus magnifiques présens que la célèbre mademoiselle Le Normant n'en a reçu de nos jours.
La crédulité est une faiblesse attachée à notre nature; elle ne meurt jamais, et ne fait seule-ment que changer, suivant le temps, de forme, d'objet et de langage.
J^ai connu des esprits forts qui ne voulaient rien entreprendre d'important le vendredi; j'ai vu une grande souveraine et un des plus grands généraux du monde maîtrisés par une aversion pour les habits de deuil qu'ils ne pouvaient vaincre ni déguiser.
Un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle croyait aux pressentimens, ne doutait pas
des prédictions faites 4 sa femme; il disait qu'il avait été averti du danger de celle qu'il aimait, en voyant un jour son portrait brisé ^^et il restait persuadé qu'elle l'avait garanti d'un attentat contre ses jours , qu'une inspiration secrète lui avait fait pressentir.
Le philosophe Brutus ne doutait pas de la réalité de l'apparition du spectre qui lui annonçait, un an d'avance , sa défaite à Philippes et sa mort.
Le sage Cicéron , qui se moquait de ses col-* lègues les Augures ( tout en disant qu'il ne concevait pas que ces prêtres pussent se regarder sans rire ), croyait aux songes, et érigeait un temple à sa fille Tullie.
Ce n'est point parmi les plus ignorans que la pierre philosophale , l'or potable et la foi aux prédictions des somnambules trouvent des partisans et des sectateurs; nous sommes tous, quoi qu'en dise notre orgueil, esclaves de notre imagination, de nos craintes, de nos désirs, qui nous rendent de gldce pour la vérité , et de feu pour les mensonges^
Eh ! comment fuirions -nous des erreurs qui nous sont si chères? comment trouverait -on quelque difficulté à tromper les hommes, puisqu'ils aiment tout ce qui les trompe? La vérité reste au fond de son puits; elle sait trop que son éclat blesserait nos yeux en voulant les éclairer;
8o DES ILLUSI05S.
rillusion la remplace, et règne au milieu nous.
Cette puissante magicienne nous gotiver éternellement; ïa raison veut en vain briser baguette : la séduisante enchanteresse , entoura de plaisirs , de ris et de jeux , prend mille forini différentes pour nous charmer.
Sous les traits de lajoie, elleenvironne de fleiii notre berceau ; bientôt c'est le plaisir , paré d roses et de myrtes , qui nous couvre de ses guir landes; quelque temps après c'est la gloire , ornée de lauriers, qui nous attelle à son char; enfin, sous les couleurs consolantes de l'espérancei elle cache à la vieillesse le triste aspect de son tombeau , lui montre les secrets d'Esculape , les trésors de Plutus, et l'entretient même encore, dans les bosquetsde l'Elysée, de ses plaisirs passés, de ses anciens exploits et de ses tendres amours.
L^illusion est la reine du monde.
' Je vais vous prouver d'abord qu'on ne peut se soustraire à son pouvoir; nous verrons ensuite quels sont les moyens les plus surs pour vivre heureux sous sa puissance.
On a dit que l'homme était un petit mondes et il est certain que l'enfant est un petit homme. Si vous voulez suivre l'oracle de la sagesse qui nous a donné ce précepte : Connais-toi toi-viême^ élu-
i DES ILLUSIONS. 8l
liez l^enfance ; vous y verrez votre portrait en ■nÎQÎalure et votre histoire en abrégé.
Regardons cet enfant qui bat du tambour, qui traîne un long sabre de bois, qui porte un casque de papier sur la tête; comme il est fier, comme il se fait grand, comme son œil menace ! Il se croit soldat, grenadier, général; et, monté sur les chaises, sur les écrans qu'il a renversés, il lui semble qu'il triomphe de ses ennemis vaincus, i/instant d'après il s'agenouille et chante en ouvrant le premier livre venu; c'est un prêtre qui (lit la messe , c'est un évêque en mitre qui officie. Tout à coup une petite société lui arrive; une jeune demoiselle est assise sur une chaise , dont le dossier est à terre ; deux ficelles sont attachées aux bâtons; un enfant s'y attelle; l'autre les suit; un troisième fait claquer son fouet : voilà mes bambins devenus de riches personnages ! Admirez leur équipage qui court, tourne à grand bruit ! On s'arrête, on fait des visites, on singe tous les propos de salon, les galanteries du chevalier, les minauderies de la marquise. Bientôt un autre enfant parait en robe de chambre et voûté : c'est un vieillard cassé; il tousse et se plaint des hommes et du temps. Un autre espiègle arrive en perruque: c'est un docteur; il tâte le pouls, dit des fariboles, reçoit de l'argent, et part : les voilà lous à rire. On apporte des bonbons : la petite
Sa DES ILLUSIONS.
filleles partage inégalement; la jalousie s'allume, la haine éclate, la guerre se déclare, on se bat, on se renverse, les jeux s'envolent. Les précepteurs arrivent, grondent, menacent et dispersent la bande naguère joyeuse , à présent chagrine , qui 'boude , pleure un moment, promet d'être sage, et se livre l'instant d'après à son aimable et bruyante folie.
Vous avez souri en voyant ce spectacle enfantin , et c'était vous qu'on jouait ! Ne vous êtesvouspas reconnu? n'avez-vous pas senti que, pour vous donner les mêmes illusions, le temps, qui vous a grandi sans vous avoir changé, n'a fait que vous offrir un théâtre un peu plus haut, des décorations mieux peintes, des costumes plus soignés? Avez -vous oublié votre orgiieil et vos chimères, quand vous avez porté votre première épaulette , soutenu votre première thèse ; remporté un premier prix? lorsque vous avez fait votre entrée' dans le monde, hasardé une première déclaration? lorsque, pour la première fois, un rival a contrarié vos désirs? Avez-vous perdu le souvenir de vos premiers projets, de vos premières amours, de vos premiers combats, de la sévérité de vos amis , qui vous faisaient rougir de vos erreurs ?
Ah ! si vous n'avez pas oublié vos folies , vos regrets, vos rechutes, convenez que l'illusion ne
TOUS gouverne pas moins que ces enfans dont vous riiez tout à l'heure^ que les grelots de votre jeunesse ressemblent aux hochets de votre enfance y et qu'il n'y a pas trop de distance entre lenfant qui menace et frappe le mur contre lequel il s'est heurté^ et le puissant roi Xercés qui fait fouetter la mer, qui envoie un cartel au mont Athos , et le grand Cyrus qui perd plusieurs mois à détourner une rivière pour la punir de s'être opposée à son passage.
Eh! qui pourrait s'affranchir de toute illusion ? la ¥ie en est composée. Mallebranche et d'autres philosophes ont cru quecette vie elle-même était un songe ; comment éviter toutes les erreurs morales qui nous égarent, lorsque nous sommes trompés même par nos sensations?
Le bâton que vous plongez perpendiculairement dans l'eau vous parait réellement brisé; une tour carrée , de loin , nous semble ronde ; la couleur que nous attribuons aux objets dépend de la liqueur plus ou moins épaisse qui existe dans nos yeux ; le moindre accident qui les altère change ces couleurs pour nous ; nous ne connaissons pas avec plus de certitude la grandeur, la distance des corps. Le soleil et la lune ne nous paraissent pas occuper un espace plus large que notre chambre ;, au bord de l'horizon y la voûte du ciel nous semble s'abaisser
jusqua terre; il faut que le tact, la rénexion, rexpérience, redressent toutes les fausses idées que nous donneraient ces apparences trompeuses ; et rien ne nous prouve complètement que cette rectification soit parfaite. La chaleur et le froid varient pour tous les hommes , selon le plus ou moins de finesse de leurs organes; et il résulte de toutes ces différences que le plaisir et la douleur y effets immédiats de ces sensations , sont éprouvés par tous les hommes à des degrés variables à Finfini.
Cependant tous nos goûts , nos sentimens, nos passions dépendent de l'idée que nous nous faisons de la douleur et du plaisir. Ce qui donne à l'un la fièvre du désir, effleure à peine les sens de l'autre ; l'objet qui vous inspire une forte terreur, je le regarde avec indifférence; j'écoute avec délire des sons mélodieux dont vous ne sentez pas l'harmonie. Vous êtes entraîné loin du monde matériel par vos impressions morales, par la vivacité de vot^e imagination; je suis dominé entièrement par des objets qui charment mes yeux, mes oreilles, et qui pénètrent, par tous mes sens, jusqu'au fond de mon cœur.
Le bien, le mal, la folie, la sagesse, le bonheur, le malheur, se présentent à nous sous des formes opposées, et qui n'ont presque rien de commun entr'elles.
Archimède, passionné pour la vérilé, s'occupe à résoudre un problème de géométrie au milieu d'une ville prise d'assaut; Caton, iin poignard à la main , ne songe qu'à la liberté de Rome et à l'immortalité de l'âme ; Antoine sacrifie sa gloire et l'empire du monde pour cher^ cher en Egypte un dernier soupir de volupté sur les lèvres de Cléopàtre; Bru tus immole son fils et la nature pour affranchir sa patrie du pouvoir de Tarquin ; le bonheur n'existe , pour Apicius j pour Lucullus ^ que dans les délices de la table; les plaisirs ne sont rien pour Socrate, il ne trouve sa félicité que dans l'étude de la sagesse; et le jeune Alcibiade rit de ses leçons dans les bras d'Âspasie.
Croyez-vous, en effet, que ce grave philosophe qui n'est pas ému par les grâces des nymphes les plus élégantes, et que ne dégoûtent pas la laideur et la méchanceté de sa femme , puisse aisément guérir de son erreur ce jeune voluptueux qu'embrase un regard d' Aspasie, qui frémit au bruit léger de ses pas , qui palpite à son approche , dont le sang bouillonne au son de sa voix, qui donnerait sa vie pour respirer un instant l'air embaumé par son haleine ? Lui prouvera-t-il enfin que ce qu'il voit est un prestige, que ce qu'il entend est un rêve, que ce c|u'il éprouve est un mensonge?
Non, la nature nous a doués de sensibilité et d'imagination à des doses si différentes , que la vérité, la réalité ne sont jamais les mêmes pour nous. L'événement qui afflige l'un enivre l'autre de bonheur, et peut être indifférent à un troisième.
Sophocle et Denys-4e-Tyran moururent de joie d'un triomphe tragique; Juventius Talva eut la même fin, en apprenant les honneurs que le sénat lui avait décernés; Léon X expira en recevant la nouvelle de la prise de Milan. On a vu des condamnés mourir de saisissement en apprenant que leur grâce était accordée.
Ainsi, la peur et la joie ont souvent un effet aussi réel, aussi puissant que la. foudre. On souffre, on jouit, non par ce qui existe, mais par ce qui noua parait exister ; l'imagination donne une réalité à l'ombre , un corps au fantôme ; le monde est pour nous la forêt enchantée d'Ârmide, et nous y sommes sans cesse attirés, repoussés, égarés par des prestiges qui trompent à la fois notre esprit, notre cœur et nos sens, et que le temps seul nous apprend à distinguer de la vérité. ^
Il est donc prouvé que nous naissons, que nous vivons, que nous mourons sous l'empirt* de l'illusion, et que rien ne peut nous dérober à son pouvoir. Cette certitude ne doit pourtant
DES ILLUSIO^iS. 87
pas nous décourager; car, s'il était possible d'être totalement privé d'illusions, il vaudrait peut-* être mieux être privé d'existence ; l'univers serait décoloré pour nous, l'amour perdrait tous ses charmes, la beauté sa ceinture, la gloire ses laurier^; les poètes briseraient leur lyre, la jeunesse quitterait ses armes et perdrait ses chimères; la triste vieillesse serait privée de consolation : le passé , le présent, lavenir , confondus ensemble, seraient à jamais dépouillés d'espoir et de souvenir, et le vide du néant ne serait pas plus affreux que ce monde désenchanté. Notre imagination, présent des dieux, fut chargée par eux de l'embellir; respectons sa puissance, et gardons-nous de détruire sa douce magie.
Mais , me dira-t-on , céderez-vous un empire absolu , despotique , à l'imagination , et ne laisserez-vous rien à la raison ? Celle-ci n'a-t-elle pas aussi une source divine , ne sera-t-elle plus chargée de diriger nos pas , d'éclairer nos désirs , de calmer nos passions? Voulez-vous éteindre son flambeau ? et parce qu'elle ne peut pas découvrir la vérité tout entière , ne cherchera-telle plus à soulever son voile sacré ?
S'il existe des prestiges, il existe ^ussi des réalités; la bonté, Tamitié, l'amour pour nos enfans , pour notre femme , pour notre patrie ,
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, seront* ils confondus par vous avec les désirs désordonnés, les passions coupables, l'ambition effrénée, la haine funeste, la vengeance aveugle, l'avarice sordide; et ne ferez-vous aucune différence entre les crimes et les vertus , les erreurs et les vérités , les muses et les furies ?
Non , certainement, je ne veux pas vous livrer aux caprices despotiques de cette folle déité ; je me soumets à son règne, et non pas à sa tyraxi-* nie. Si je ne crois pas possible de secouer le joug de l'imagination, si ce projet même me parait aussi insensé que funeste, je suis encore pluS loin de vouloir détrôner la raison. Heureux les hommes assez bien organisés, assez sages pour concilier ces deux divinités, et pour vivre sous leur double empire !
L'imagination sans frein nous égare; elle nous conduit au crime comme au malheur. La froide raison sans illusion, en analysant tout, dessèche tout; elle désenchante la terre et dépeuple le ciel même. En voulant détruire la passion, elle éteint le sentiment, elle anéantit même les vertus qui viennent du cœur; et comme elle ne peut jamais atteindre la vérité qu'elle poursuit, elle finit par tout mettre en problème, et elle jette dans un doute désolant qui n'est que le vide pour l'esprit et le néant pour l'âme.
Suivons donc à la fois, mes amis, le culte de
rimagination et celui de la raison : que les principes de l'une soient animés, embellis par les charmes de l'autre; que nos passions, semblables aux beautés célèbres d'Athènes, écoutent OHnme elles les leçons de la sagesse, et que, d'un autre côté , nos philosophes respectent Xora^cle , et n'oublient pas de sacrifier aux grâces.
L'imagination ressemble à la religion des Perses, elle nous gouverne par une foule de bons et de mauvais génies qui sont à 9e% ordres. Ces génies, ce n'est autre chose que les douces iZ&zsionsy et les illusions funestes. Donnez à votre raison le soin de choisir pour vous celles qu'il faut éviter et celles que vous pouvez suivre ; qu'elle lH>me là son pouvoir, elle aura fait assez pour votre bonheur.
Je ne veux pas qu'elle repousse le flambeau de l'amour, mais je veux qu'elle éteigne celui de la jalousie et de la haine ; elle doit permettre au sage Ulysse les transports d'un vertueux amour, les délices d'un chaste hymen; elle aurait du préserver Paris des charmes d'Hélène, et lui peindre d'avance une guerre de dix ans , ia famille de Priam expirante et Troie embrasée. Je reconnais ses conseils, lorsque chez les Samnites elle fait de la beauté le prix du courage et de la vertu.
Le jeune guerrier qui la consulte repousse les
Cp DES ILLUSIONS.
images sanglantes des dévastateurs de la terre , des Attila, des Tamerlan, des César, des Alexandre; il ne prend pour modèles que les Gustave, les Bayard, les Épaminondas, les Turenne. Il ne veut pas que sa renommée annonce un deuil général, que ses souvenirs soient des remords. Il sait , comme le dit Tacite , qu'il n'y a de désirable que les louanges des hommes louables; et la gloire n'aurait plus de cha^rmes à ses yeux si elle se montrait à lui séparée de la justice et de l'humanité.
Le poète est, je le sais, rarement docile aux lois de la raison : tout ce qui le refroidit, Téteint; tout ce qui l'arrête, le tue. Mais bien que Platon ait dit (c qu'un homme sage heurte en M vain à la porte des Muses, » je crois encore que la douce lumière de la raison peut éclairer le cœur du poète sans glacer son imagination. Elle sait que le Parnasse est élevé , et que, selon la pensée d'un ancien, « notre àme ne saurai l D de son siège atteindre si haut ; il faut qu'elle )} le quitte, s'élance, et, prenant le frein aux » dents, qu'elle emporte et ravisse son homme » si loin , qu'après il s'étonne lui-même de son » fait. » Mais si la raison ne veut pas arrêter son essor, elle peut au moins le diriger vers la vertu, l'empêcher de prostituer sa plume à la flatterie ou à la satire, défendre à ses pinceaux toute
image qui pourrait effaroucher les grâces et faire rougir la pudeur. Elle doit préserver sou cœur de renvie, cette hideuse passion, dont le fiel gaie tout le niiel de la vie; elle peut enGn se servir du talent pour la défense de ropprimé et pour la consoliation du malheur.
Consacrer le génie à la morale , c'est lui assurer une couronne immortelle ; c'est l'asseoir à côté du veitueux Virgile, du tendre Racine et du bon La Fontaine.
La raison ne cherchera pas davantage à priver un monarque puissant des illusions de la gloire ; elle ne le dépouillera d'aucun des attributs de sa grandeur, mais elle lui fera plus désirer l'amour que l'admiration; elle saura présenter à son imagination les trésors de la paix et les fléaux de la guerre ; elle lui montrera la rigueur, la cruauté accompagnée de craintes, suivie de remords et de séditions; tandis que la clémence, entourée de bénédictions et d'hommages, charmera son cœur et ses regards par l'image du bonheur public, et de cette adoration de la postérité qui divinise Henri IV et Titus.
Le vieillard viendra-t-il enfin la consulter? elle combattra les illusions de la crainte par celles de l'espérance, le consolera de la terre qu'il quitte, par le ciel qui l'attend; et, attentive à surveiller sa mémoire même, elle adoucira les regrets du
ga DES ILLUSIONS.
mal qu'il a pu faire, par le doux souvenir du bien qu'il a fait pendant sa vie.
C'est ainsi qu'on peut, je crois, trouver le bonheur sous le règne irrésistible des illusions ; il faut seulement que le char de l'imagination soit doucement dirigé par la raison , mais par une raison sensible dont le siège soit dans le cœur; car l'homme ne peut être heureux que lorsque le cœur gouverne F esprit.
Ce traité d'alliance entre la raison et Timagination serait- il lui-même une illusion? Je ne sais; mais, au reste, ce serait la plus heureuse de toutes. Tout le monde en conviendra, hors certains fous enfiévrés de leurs passions, qui iu'écouteront avec indifférence , traiteront ma philosophie de chimère , et riront de ma bonhomie : qu!y faire ? Ces gens-là sont comme ce villageois qui assistait à un sermon que tout l'auditoire, excepté lui, écoutait en versant des larmes ; et comme son voisin lui demandait pourquoi il était le seul qui ne pleurât pas, il répondit : a Monsieur, c'est que je ne suis pas » de la paroisse. »
DE l'amour. qS