L^ MOUE
hasard ^ décide la manière dont on doit être pou r réussir. On cherche à imiter celui ou celle qu'on admire, et Tespoir d'obtenir le même succès, par cette imitation « aveugle tellement , qu'on copie indistinctement les défauts et les qualités de la personne dont on envie l'éclat : les défauts aiemes , étant plus faciles à saisir, sont quelquefois ce qu'on copie avec le plus d'empressement.
Les courtisans d'Alexandre avaient le cou pen* ché comme lui; il leur était plus facile d'imiter son attitude que son génie. Peu de femmes pouvaient se flatter d'avoir l'esprit et la grâce de Ninon ; aussi la plupart de ses rivales ne prirent d'elle que sa coiffure et son inconstance.
J'entre dans un salon :je vois plusieurs dames, remarquables par leur beauté , leur décence , leur modestie , tnstement assises loin des hommes, et presque oubliées par eux. Dans un coin de l'appartement j'entends du bruit : j'aperçois une femme vêtue avec plus de luxe que de goût ; sa taille est commune, sont teint n'a qu'un éclat emprunté; ses traits chiffonnés n'ont ni grâce ni noblesse ; sa voix est aigre , son regard hardi ; elle est entourée d'adorateurs; ils n'ont d'yeux et d'oreilles que pour elle. Je demande à mon voisin quelle est cette femme : u C'est madame Dorlis, me dit- il, une femme charmante. »
(c Mais elle n'est pas belle. » t< Oh! non. » h Pas
même très jolie. » « Il est vrai. » a A-t--eIle de Tesprit? » a Pas précisément; mais beaucoup d'usage du monde et de vivacité. » cr Elle a sans doute des talens? ») a Non. » « Quel mérite lui trouvez-vous donc? » u C'est une femme à la mode, une femme charmante. » Quelques jours après je vis plusieurs de ces beautés délaissées qui m'avaient frappé, vêtues» coiffées comme madame Dorlis; elles croyaient, en imitant sa parure , s'attirer les hommages que l'objet de leur jalousie ne devait qu'à sa vivacité, à sa hardiesse et à sa coquetterie.
Madame T , madame R , éblouissantes
par la beauté de leurs formes, la régularité de leurs traits, la blancheur de leur peau, l'élégance de leur taille, s'habillent un jour à la grecque et nous cachent peu de leurs charmes : on les suit aux promenades publiques, on les entoure dans les cercles, on les applaudit aux spectacles : l'admiration, l'ivresse sont au comble. Le lendemain Paris est rempli de femmes longues, maigres, grosses, courtes, sèches, jaunes ou noires, le cou nu, les bras sans manches et la gorge découverte , qui bravent le rire et la critique , et se croient des Aspasies.
En arrivant de Tarmée, un jeune homme tombe malade ; son oncle voudrait faire venir M. A , vieux médecin très expérimenté; la
Société s'y oppose*, ce serait un meùrtre.'.i*. Il faut absolument faire venir le docteur S. ... « Estil savant? » « Non. » ce Est-il assidu ? » « Il n'en a pas le temps. » « A«t-il suivi les hôpitaux? » «Fi donc, il ne voit que la bonne cofnpagnie. » « Quel est donc son mérite ? » (c II ne croit pas à la m:édecine ; c'est un homme charmant; il est rempli d'esprit ; il devine votre maladie en vous regardant; il parle politique à merveille; toutes les femmes en raffolent. » L'EscuIape fait de courtes visites, donne de petits sirops et de grandes espérances; le jeune officier meurt, et le docteur n'en est pas moins le médecin à la mode.
Il faut convenir cependant que la mode n'a pas été toujours et partout si extravagante. A Sparte elle fut soumise, pendant trois siècles, à la raison et à la vertu.
A Sybaris on aimait tant le repos , on craignait à tel point les innovations et les orages qu'elles produisent, que, suivant une vieille coutume , tout homme qui voulait proposer une nouvelle loi devait se présenter la corde au cou ; et, si la loi n'était pas jugée assez nécessaire pour qu'on l'adoptât, il était pendu.
Flutarque rapporte un fait attesté par Xénophon : il dit que, dans une ville de Syrie, la mode de la constance s'était tellement établie.
que pendant l'espace de sept ans aucune femme ne se rendit coupable d'infidélité.
Malgré mon respect pour l'auteur grec^ je ne croirai à son anecdote que lorsque j'aurai yu une semblable mode s'établir seulement pour six mois à Paris. Au reste , il ne faut désespérer de rien; peut-être verrons-nous un jour la sagesse, la modestie , l'indulgence, la raison et la fidélité à la mode ; tout dépend des dames j nous sommes toujours ce qu'elles veulent que nous soyons, et c'est avec raison que M. de Guibert a dit':
Lis hommes font les lois, les femmes font les moeurs.
58 DE l'amitié.
Aristot£ disait souvent : « O mes amis I il n\
M a plus d'amis; » et Caton prétendait u qu^il » fallait tant de choses pour faire un ami, que » cette rencontre ne se trouvait pas en t^is » siècles. A)
Un jeune soldat persan venait de se couvrir de gloire en gagnant le prix de la course avec un superbe cheval; Cyruslui demanda t< s'il consen* » tirait à lui céder ce cheval pour soh royaume. » Non, seigneur, lui répondit le soldat; mais » pour un ami véritable, si vous pouvez me le » trouver. »
Tout ceci prouve que les anciens croyaient avoir peu d'amis, et qu^ils sentaient le prix et la irareté de l'amitié.
Nous ne sommes assurément pas comme eux ; non-seulement nous avons des amis en foule, et nous en trouvons partout, mais il n'y a pas même de nom plus prodigué, plus prostitué que celui d'ami ; il devient souvent dans notre langue un
DE l'amitié. 59
leirne de familiarité ou de mépris. '< Mon ami , » dit-on à un postillon^ je te donne un écu si n tu me mènes en une heure à Vei^ailles. »
cf Mon ami^ dit un passant à un polisson , vous » irez au corps-de-garde si vous faites du train . » « Mon ami, dit un juge à un fripon, vous êtes » acquitté cette fois faute de preuves; mais, si » vous continuez, vous serez pendu. » é
Que de méprises 9ur ce mot d'ami! combien de maris appellent leur ami l'ami de leur femme ! combien d'amis de la maison répandent dans la maison de discordes et d'inimitiés I combien de gens donnent le titre d'ami aux compagnons de leurs débauches, aux complices de leurs intrigues et aux rivaux de leur ambition! et ceux mêmes qui ne font pas un usage si bas de cette expression, à quel point étrange ils dénaturent son véritable sens!
M'entendez-vous pas souvent un homme, pour affirmer une nouvelle, dire : « Je la tiens d'un >i de mes amis que fe connais beaucoup? »
Un jour, au Palais-Royal, le chevalier de Coigny avait gagné i5oo louis qu'il tenait dans un chapeau ; quelqu'un s'approche, et lui dit : « Mon » cher ami, de grâce, prêtez-moi cent louis. » (( Je le veux bien, mon cher ami, répondit le » chevalier, pourvu que vous me disiez comment » je m'appelle. » L'autre, demeurant sans ré-
4o DE L AMJTIÉ.
nonse àceUe question : « Vous voyez bien, mon » cher ami, reprit le chevalier, que vous seriez » trop embarrassé pour trouver le moyen de me » rendre ces cent louis si je vous les prêtais. »
Une dame dit assez ordinairement à son portier ; i< J'ai la migraine , ne laissez entrer que a me& ami». » Et la liste est presque toujours d'une irentaine de personnes.
Comment est ^ il possible que Tusage se soit établi de profaner ainsi un nom si sacré ? Est-<^e la politesse qui veut qu'on flatte tout le monde, en honorant de simples liaisons du titre d'amitié ?
Est-ce pauvreté de notre langue, et manque* t-elle de. termes pour exprimer les différens degrés de connaissance ou d'estime ? «
Je ne sais, mais cet abus m'a toujours révolté , peut-être parce qu'il outrage la sainteté d'un sentiment qui est l'objet de mon culte particulier.
Quoique les anciens fussent plus graves que nous, tout me porte à croire qu'ils abusaient encore assez du nom d'amis pour donner lieu à des erreurs, selon moi, très marquantes; et lorsque Bias , un des sept sages de la Grèce , disait : « Qu'il fallait beaucoup de prudence en » amitié , et qu'il était nécessaire d'aimer ses » amis comme si on devait les haïr un jour. »
DE l'amitié. ^I
Il est clair que ce Grec parlait de ces amis de société y de ces compagnons de plaisir, de ces associés d'affaires , dont le moindre accident peut changer le cœur et rompre les liens.
Socrate pensait un peu mieux lorsqu'il répondait à ceux qui trouvaient sa maison trop petite : u Plut à Dieu qu'elle fût toujours pleine de vrais » amis ! » Socrate savait que l'on ne pouvait en avoir beaucoup j c'était approcher de la vérité, mais non pas l'atteindre. L'amitié est un si grand bien , qu'un seul et véritable ami est un trésor inappréciable ; on le cherche toute la vie , et souvent sans pouvoir le trouver.
Comment se fait ^ il donc que tant de gens croient en avoir plusieurs ?
Avouons que tous ceux qui parlent de leurs * amis n'en ont jamais eu un véritable. Montaigne avait raison lorsqu'il disait : « C'est un assezgrand » miracle que de se doubler; n'en cognoissent » pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler. » Us ne savent pas quel accord de sentiment , quelle conformité de caractère, quelle abnégation de soi-même sont nécessaires pour constituer une vraie amitié, pour qu'on puisse dire de son ami, comme Montaigne en parlant de La Boêtie :
(( Ma volonté fut plongée dans la sienne et la >i sienne dans la mienne; il y avait si totale » union entre nous, qu'on ne pouvait plus dis-
42 DE l'amitié.
» tinguer la cousiure. Savez -vous pourquoi je » Taimois? parce que c'étoit moi^ parce que » c'étoit lui; je me serois plutôt fié de moi à lui » qu'à moi-même. »
Une telle amitié peut , elle seule , se peindre ; l'esprit ne saurait ni l'imaginer ni l'imiter; c'est le mariage des âmes; c'est plus, c'est qnîeux que de l'amour : il s'affaiblit par la jouissance , elle s'accroit par le bonheur ; elle est le bonheur lui-même et la volupté pure.
Ennius disait que « sans cette amitié il n'y avait » point de vie vivante (vita vitalis). » En effet, est-<;e vivre que n'avoir pas un être qui s'afflige avec vous , qui jouisse avec vous , qui reçoive tous vos secrets, qui vous confie tous les siens, et qui vous serve de support pour lutter contre les caprices du sort, les vicissitudes de la fortune, ' et contre les coups inévitables du temps?
Cicéron définit l'amitié un accord parfait des choses divines et humaines , accompagné de bienveiUance et de tendresse, w Parmi les présens , » dit-il , que les Dieux ont faits à l'homme, les n uns préfèrent les richesses, les autres la santé; » ceux-là les honneurs et la gloire , d'autres les » voluptés : tous ces biens sont passagers et pé- » rissables : ceux qui placent le souverain bien >» dans la vertu pensent mieux; mais la vertu )) elle-même contient et produit l'amitié, qvii ne
DÉ l'amitié. 43
I pourrait exister sans elle. » L^ envie flétrit la gloire 9 rintrigue enlève les places; un orage politique renverse la fortune, le plus léger accident détruit la santé : l'amitié offre des biens plus solides et plus universels; on la retrouve partout : nulle part elle n'est étrangère, jamais hors de saison, jamais importune ; elle rend les prospérités plus complètes et les malheurs plus supportables.
11 n'est aucun homme doué d'une âme qui ne sente combien ces éloges de l'amitié sont vrais. Chacun éprouve que Tamitié es t le premier besoin du cœur; personne ne croit jamais pouvoir s'en passer. Scipion pensait que ci Timon le misann thrope lui-même , qui haïssait tous les hom- » mes^ devait désirer d'en trouver un qui par- D tageât son opinion et qui pût haïr avec lui. »
Architas, deTarente, croyait « qu'un homme h auquel il serait permis de s'élever jusqu'au ciel » et de voir tous les chefs-d'œuvre de la Divinité, >» tous les secrets de la nature , s'ennuierait de j» cette contemplation s'il n'avait pas un ami pour D causer avec lui de ces merveilles. » C'est donc un fait incontestable que tout homme honore et cherche l'amitié.
Examinons donc pourquoi ce bien, si universellement désiré, est si rarement obtenu. Ne serait-ce pas, comme l'a dit le philosophe Dide-
44 ^^ l'amitié.
rot , (V parce que tout le monde veut avoir des » amis et que personne ne veut l'être? n
Pour obtenir ce bonheur que promet l'amitié , il faut le mériter en travaillant à devenir ver^ tueux; car les anciens ont raison, sans zjeriu il ne peut exister d'amitié.
Que voulez-vous, lorsque vous cherchez un ami ? Vous espérez d'abord trouver un homme dont vous puissiez admirer et aimer les bonnes qualités , et dont vous devez partager la bonne ou mauvaise fortune : or, est-il possible d'admirer un homme sans élévation, sans délicatesse? pouvez-vous aimer une personne dépourvue de solidité dans le jugement , de constance dans les affections , de franchise dans l'esprit, d'égalité dans l'humeur ?
Vous voulez que votre ami vous garantisse contre vos faiblesses, il faut donc qu'il soit fort; vous lui confierez des secrets , il faut donc qu'il soi t probe , discret et sûr.
Voyez, en peu de mots, combien de vertus vous désirez à un homme pour en faire votre ami, et soyez convaincu que cet homme, s'il existe, exigera de vous les mêmes qualités pour vous accorder son amitié.
On ne peut s'attendre, il est vrai, à trouver toutes les vertus réunies dans une créature humaine; le vouloir, ce serait faire de Tamitié une
DB l'amitié. 45
chimère; mais il est évident qu'il faut au moins posséder les principales pour être digne d'éprouver et d'inspirer ce sentiment : c'est pour cela qu'un tel bonheur a toujpurs été si rare, et qu'il faut des siècles pour trouver des Oreste et des Fylade, des Lélius et des Scipion, des Henri IV et des Sully.
Si vous donniez y au lieu de la vertu, l'intérêt pour base à l'amitié, vous obtiendriez toutes les amitiés vulgaires qui peuvent amuser l'esprit, mais qui trompent le cœur et qui ne le rem-^ plissent jamais.
C'est avec de tels amis qu'on se trouve en foule dans la bonne fortune, et en solitude dans l'adversité.
Vous n'avez pas même le droit de vous en plaindre. Étiez^vous unis par l'intérêt? l'intérêt a cessé, le contrat est rompu; l'étiez- vous par les plaisirs? l'âge arrive et le charme cesse ; estce une amitié de parti? la position change et lopinion vous divise. La légèreté peut-elle s'appuyer sur la légèreté?
Lucilius écrivait à Sénèque que l'homme chargé de sa lettre était son ami, et il recommandait en même temps de ne pas s^ ouvrir à lui sur ses adirés. Sénèque lui répondit: « Mon » cher Lucilius, en usant d'une telle réserve avec » cet homme , c'est dire dans la même lettre qu'il
» est votre ami et qu'il ne lest pas : ainsi le mol » d'ami n'est, dans votre bouche, qu'une expre» n sion banale , comme le titre d'homme de bien I) pour les candidats, et celui de citoyen pour ie » premier venu dont on ne se rappelle pas ie » nom. » Il disait bien; c'est étrangement s'abuser que de croire que l'amitié peut exister, et n'être pas accompagnée d'une confiance sans réserve.
En amitié il y a donc deux biens principaux : le premier, c'est d'aimer; le second, de se confier. Pour jouir de ces deux biens, vous comprenez ce qu'il faut : bonté, pour aimer; estime^ pour avoir confiance.
(c Jç vais, comme disait un ancien, vous don- » ner, pour arriver à ce bonheur suprême, un » charme tout-puissant, sans filtre et sans magie : >) travaillez à être content de vous-même, et » vous trouverez un ami dont vous serez con- » tent ; aimez et vous serez aimé. »
Après avoir vu combien on a dénaturé le nom d ami, après avoir défini la véritable amitié, et cherché les moyens de posséder ce bien si précieux, il est encore une question très intéressante à examiner, d'autant qu'elle a été traitée très diversement par les auteurs qui ont le mieux écrit sur l'amitié.
Est-ce chez les hommes ou che>7 les femmes
DE l'aMITIK. 47
qu'on peut avoir l'espérance de trouver ce sentiment fort et délicat, ce charme de la vie qui console des peines et double le bonheur?
S'il suffisait de choisir le sexe le plus sensible pour décider lequel doit être le plus susceptible d'amitié ^ le doute ne serait pas possible ; les femmes ont certainement une sensibilité plus délicate et plus exquise que les hommes : elles n'ont que deux affaires dans le monde , c'est de plaire et d'aimer ; pour elles , les choses ne sont rien , les personnes sont tout; et leurs opinions mêmes ne sont que la suite de leurs sentimens.
Mais il arrive précisément que , de ces deux occupations de leur vie, l'une nuit souvent à lautre : le désir constant de plaire les empêche de s'aimer entr'elles; leur perpétuelle rivalité est un obstacle à leur amitié : elles ont des confidentes, mais rarement des amies.
Les hommes ne sont rivaux que dans certaines circonstances ; la rivalité des femmes est générale, ^i presque perpétuelle : aussi , quand l'histoire immortalise tant de mères courageuses, de filles dévouées et d'épouses héroïques , on n'y trouve P^ un trait qui célèbre l'amitié de deux femmes. Montaigne avait tort d'en conclure que « les » femmes ne pouvaient avoir d'amitié; il préten- « dait que la nature avait créé ces charmantes » fleurs pour le repos, et qu'elle ne les destinait
» qu'à orner doucement le parterre de la vîe ; » tandis queleshommes^ semblables à des chênes » robustes, mais élevés , avaient besoin de s*ap- M puyer l'un sur l'autre , pourrésister aux orages » qui les battaient sans cesse. »
Notre bon philosophe se trompait. C'est certainement le sexe le plus fort , le plus ambitieux, le plus occupé , qui pourrait se passer le plus aisément d'amitié; tandis qu'elle est un besoin pour le sexe le plus faible et le plus sensible.
L'amitié d'une femme pour un homme, c'est l'amitié parfaite , c'est le plus doux lien de la vie, le plus désintéressé, le plus exempt de rivalités et d'orages.
Ce que l'amitié exige par-dessus tout, c'est la fusion de deux volontés en une, qui ne fosse (ju^une vie. pour deux êtres; c'est l'abnégation de toute inégalité de rang, de fortune et de talens, c'est le consentement mutuel à effacer l'infériorité de son ami, ou à jouir de sa supé-^ riorité.
Cet acquiescement à une complète égalité, cet entier abandon d'amour^propre , est une grande difficulté entre deux hommes, une grande impossibilité entre deuxfemmes , une jouissance réelle et un doux échange plutôt qu'un sacrifice entre un homme et une femme.
Voyez avec quelle délicatesse ce sexe charmant
DE l'amitié. 49
compatit à nos faiblesses, nous révèle nos débuts , devine nos plus secrètes pensées , vole au devant des plus timides besoins de nos âmes; et TOUS direz , comme Thomas et comme moi y que , (c s'il est utile d'avoir pour ami un homme pour » de grandes occasions , il faut désirer l'amitié » d'une femme pour le bonheur de tous les » jours. »
5o DES DISPUTES.
Rien de si utile que la discussion ; rien de si dangereux que la dispute : Tune éclaire , l'autre aveugle. En discutant on dissipe les préventions ; en disputant on allume les passions. La causerie inspire la confiance, Taltercation l'éloigné ; elle irrite l'amour-propre, et l'on sait que, dès que l'amour-propre se mêle d'une contestation , elle devient interminable. Malheureusement il n'est qu'un pas de la discussion à la dispute; l'une amène l'autre, si la modestie, l'aménité, le désir de plaire, ne nous arrêtent pas dans la volonté
que la plupart des hommes ont d'avoir toujours
raison.
Il est singulier qu'on tienne autant à une
chose aussi idéale que l'opinion; et cependant
mille exemples prouvent que l'homme sacrifie
plus facilement ses intérêts, et même ses atta-
chemens , que ses opinions.
Combien de discordes civiles causées par le
choc des opinions politiques ou religieuses ! Que
bES DISPUTES. 5l
'' hommes idimolés pour des dogmes qu'ils n'entendaient pas ! Que d'inimitiés produites par un [Simple dissentiment d'avis sur les doctrines et sur les diverses manières d'envisager le devoir et le bonheur , l'honneur et la vertu, l'amour du prince et l'amour du pays I
N'a**t-on pas vu des amis , des parens , rompre
lesliensles plus sacrés, parce qu'ils n'entendaient
pas de la même manière la grâce efficace^ la
puce concomitante f la constitution Unigënitus,
la musique italienne et la musique française? et
plus d'une querelle sanglante n'a-t-elle pas eu
lieu pour des souliers à la poulaine ou à bec à
corbin, pour des ivses rouges ou blanches, pour
des coijffiires poudrées ou pour des perruques à
la Titus? Enfin , on a vu la guerre s'introduire
dans de paisibles ménages par des disputes sur
un passé qui ne leur appartenait plus , et sur
un avenir qui ne devait jamais leur appartenir.
Je me souviens, à ce propos, d'avoir entendu
^raconter à M^ l'abbé de Breteuil l'anecdote sui*
Tante :
Le marquis et la marquise de yieille-Roche étaient mariés depuis vingt ans, et partout on citait leur ménage comme un modèle de paix ^t d'union. Le marquis, lieutenant-général des années du roi, s'était fait estimer à l'armée par ^ valeur, à la cour par son zèle assidu, à la
Sa DES DISPUTES,
ville par sa probité sévère. Ce n'était pas un homme aimable ; il tenait trop à tous les vwax préjugés , aux usages les plus antiques. Observateur ponctuel de toutes les convenances, ennemi de toute innovation, méthodique en goûts comme en affaires , en sentimens comme en occupations, tout était chez lui d'une régularité plus exemplaire qu'amusante; aussi, jamais le plus léger écart n'avait pu donner à la marquise le moindre soupçon sur sa fidélité ; et, si jamais il n'avait été pour elle un amant bien passionné^ elle avait toujours trouvé en lui un ami tendre^ constant et rempli d'égards. La marquise était faite en tout point pour un tel mari; fiëre de sa * naissance, sévère en principes, fidèle à ses devoirs, et remplissant tous ceuxquUmposait alors la société avec une minutieuse exactitude. Rien ne semblait devoir troubler la solide et monotone tranquillité de leur vie ; leurs esprits réguliers étaient d'accord; leurs caractères honnêtes, mais peu susceptibles de passions, étaient assortis; et, s'il existait quelque différence d'opinions entr'eux, elle était si étrangère à leur existence, à leurs habitudes et à leur bonheur, qu'elle ne servait qu'à jeter quelquefois un intérêt assez piquant dans leurs entretiens, sans paraître jamais devoir altérer leur intimité. Un soir, cependant, les deux époux, étant
rentrés après le spectacle^ soupèrent tète à tête ; ]e souper fini, on s'assit prés du feu. Le marquis^ content de sa journée , et disposé à cette galanterie qu'on montre si souvent à toutes les femmes et si rarement à la sienne, la complimenta sur la douceur de ses regards qui le charmait toujours, sur le bon goût de sa parure qui lui rappelait les heureux jours de fêtes de leur
mariage.
La marquise reçut ses louanges avec modestie, mais.de manière à s'en attirer d'autres. De complimens en complimens, et d'éloges en remercimens, il advint que la conversation s'interrompit, sans que le tète-à-téte en fût moins intéressant. La sagacité du lecteur me dispensera de remplir cette lacune de leur dialogue. Enfin l'entretien se renoua avec cette intimité familière qui succède ordinairement à de semblables interruptions.
i< Ma chère , dit le marquis, que notre sort est digne d'envie I jamais il n'a existé de lien plus doux que celui qui nous unit depuis vingt ans. »
c< Je le sens comme vous., mon ami; mais cependant il manque à notre bonheur un point bien essentiel. »
rc J'entends, une image qui nous rappelle sans cesse l'un à l'autre ; un enfant qui hérite
de la grâce et de tes vertus. Mais y ma chère , dit le marquis en serrant la main de sa femme , vous n'avez que trente-huit ans, j'en ai à peine quarante; vous avez tous les charmes de la jeu^ nesse, je ne suis pas encore vieux; il est possible que ce bien si long-temps désiré nous soit enfin accordé, et peut-être cette charmante soi*> rée sera*t-elle l'heureuse époque »
i< Ah! mon ami, que je serais heureuse!
mais, quand ce bonheur arriverait, il serait bien mêlé d'inquiétude ! Un seul enfant est un trésor qu'on craint sans cesse de perdre , et que le plus léger accident peut nous enlever : il faudrait en avoir deux. «
> <f Deux , ma chère ! dit le marquis en se pavanant, il en faut trois; car avec deux, si on en perd un , on retombe dans la même inquiétude. Oui , nous en aurons trois , et même trois garçons : avec de l'amour et de la persévérance , il ne faut désespérer de rien. »
(c En vérité , dit la marquise en souriant et en embrassant son mari , vous avez aujourd'hui un ton de confiance si communicatif , que je me crois déjà presque sûre de voir nos vœux réalisés; mais, cependant, ne serions -nous pas embarrassés de trouver le moyen d'assurer une fortune suffisante à nos trois enfans 7 »
n Comment! embarrassés; y pensez -vous?
n'avons-nous pas soixante bonnes miUe livres de rentes? >i
ce Je le sais, mon ami j mais, si nous donnons un jour, je suppose, dix mille francs à chacun de nos enfatns, il ne nous en resterait que trente, et ce ne sera pas assez pour soutenir Tétat convenable à notre rang ; d'ailleurs dix mille francs , ne serait-<-ce pas trop peu pour faire faire un grand mariage à notre aine? i>
€€ Bel embarras ! ma chère ; vous n'y songez pas : l'ainé sera militaire, et je conviens qu'il faut ne rien négliger pour sa fortune et son avancement ; mais j'aurai assez de crédit pour placer l'autre dans la diplomatie; cette carrière mène à tout, et dédommage amplement des avances faites pour y entrer : ainsi voilà déjà une de vos inquiétudes sans fondement, »
ce Oui, mon cher; mais que ferons-nous du cadet? »
(c Le cadet ? ma belle; ma foi, nous le ferons chevalier de Malte; je suis ami du grand-prieur, et croyez qu'avant peu le chevalier, obtenant une riche commanderie , n'aura point à envier le sort de ses frères. >i
« Mon fils chevalier de Malte , monsieur! Oh I c'est ce que décidément je ne saurais souffrir. . . »
(c Eh ! pourquoi donc^ mon ange , cette colère contre la chevalerie? »
ff Pourquoi ? c'est que je ne puis supporter cette étrange cheyalerie ecclésiastique, ce clergé mondain, cet état amphibie, ces tristes vœux qui ne privent que des plaisirs légitimes, et cette renonciation au mariage que dicte Ta varice et dont on se dédommage par le libertinage. »
(c Four le coup, madame, on peut dire que voilà un des plus étranges caprices dont on ait entendu parler; et j^ai peine à concevoir cette bizaçre aversion contre unordre célèbre qui nous retrace la valeur et la piété de nos aïeux, contre une société pieuse et guerrière qui sert TÉtat et la religion, et qui a ouvert une glorieuse carrière aux plus illustres familles du royaume. »
« Monsieur, il n'est pas très poli de traiter ainsi. mon opinion de caprice et de bizarrerie; mais on ne peut disputer des goûts, et certainement je neconsentirai jamaisà voirmon troisième fils tondu , célibataire , et cherchant sur des galères une honteuse captivité ou une palme de corsaire; enfin, je vous le répète, mon fils ne sera pas chevalier de Malte, n
« Mais , madame , si j'étais aussi opiniâtre que vous , je vous dirais que je suis le maitre, et que je le veux, n
(c Je sais, monsieur, que la volonté d'un père est d'un grand poids lorsqu'il s'agit de décider de la destinée d'un fils; mais^ vous conviendrez aussi
DES DISPUTES. 5y
que la volonté d'une mère doit être comptée pour quelque chose ; vous êtes le chef de la fa^ mille y vous êtes mon mari, mais non pas mon roaitre ; et nous ne sommes pas en Turquie. »
« £h! mon Dieu, oui, madame, je le sais; nous sommes en France, dans le pays du monde où on fait le plus de folies, parce que les maris se laissent gouverner par leurs femmes. Moi, je pense qu'on peut bien avoir quelque déférence pour leur volonté, mais c'est lorsqu'elle n'eat paa extravagante. >>
« En vérité, monsieur, vous ne vous plain-* drez pas de ma patience ; il n'y a sortes de duretés que vous ne me disiez aujourd'hui; les noms de capricieuse, de bizarre, vous semblaient apparemment trop doux; actuellement vous me traitez d'extravagante, et il ne me sera pas difficile de prouver que je suis cent fois plus raisonnable que vous. »
(( L'assertion est étrange , et la preuve serait curieuse. »
ce La preuve? c'est la douceur avec laquelle je supporte depuis tant d'années les manières hautaines , l'orgueil sans raison , la maussade dureté de l'homme le plus insupportable que j aie vu. >j
« Madame, madame, vous mettez ma patience à une rude épreuve ! je pourrais vous
5d DES DISPUTES,
dire^ avec plus de vérité^ qu'il y a peu d'hommes qui aient eu autant à souffrir que moi dans leur vie, et que j'ai eu quelque mérite à supporter votre ennuyeuse pédanterie , vos graves fantaisies et les inégalités de votre humeur, n
H Certes , monsieur , il est singulier de voir un tyran se plaindre de sa victime; tout le monde s'étonne de ma constance pour un homme si peu digne de moi : vous êtes vain, entêté , oi^ueilleux, égoïste; ma chaîne m'est insupportable , je suis lasse de me contraindre, et je sens qu'il me serait impossible de vivre plus long-^temps avec un homme comme vous, n
(c A merveille y madame! Voulez --vous être libre? c'est ce que je désire aussi. Vous m'êtes odieuse; vous êtes prude, vaine, obstinée , acariâtre; la vie serait un enfer avec vous. Je renonce pour toujours au nœud qui nous unissait, n
(c Eh bien ! monsieur , finissons cette ennuyeuse querelle, et séparons-nous, n
« Oui, madame, séparons -nous; vous serez contente de mes procédés, a
i< Je n'en doute pas. Adieu , monsieur. >i
« Adieu, madame, n
Le marquis sonna. Le valet de chambre , à sa grande surprise , reçut l'ordre de conduire les deux époux dans deux appartemens fort éloignés l'un de l'autre. Le lendemain on manda
DES DISPUTES. Sg
le notaire y et l'acte de séparation fut signé malgré les prières des parens, les efforts des amis, les conseils du magistrat ^ et la crainte du scandale,
Cest ainsi qu'une si longue union fût rom-« pue par une dispute $ur la fortune future de trois enfans qui n'étaient pas nés.
Profitons de cette leçon ; discutons souvent, mais ne disputons jamais.
PERsoimE n'est assez dépourvu de bon sens et de pudeur pour oser blâmer crûment et sans détour la bonté; on se montrerait trop méprisable si on refusait son estime à cette vertu y trop insensible si on blâmait la plus aimable des qualités du cœur^ et trop ignorant de ss^langue, si on dénaturait assez le sens des mots pour prendre en mauvaise part une expression qu'on est forcé d'employer pour désigner tout ce qui est bien, tout ce qui plait, tout ce qui excelle , tout ce qu'on aime.
« Tous les peuples y dit Cicéron , varient dans » leurs cultes ; mais est-il un peuple sur la terre » qui ne respecte pas la bonté , la douceur, la » reconnaissance, et qui n'ait pas en horreur » l'orgueil, la méchanceté , l'ingratitude et la » cruauté ? »
Je conviens que les hommes ne sont pas assez éhontés pour mépriser publiquement un objet si respectable que la bonté ; mais ce qu'ils ne
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hasardent pas tout haut, ils le disent tout bas: ils font un détour pour l'attaquer^ n'osant s'y prendre de front; et^ s'ils n'ont pas l'audace de la blâmer, ils n'ont que trop l'adresse de la iDumer en ridicule.
La bonté n'est plus à leurs yeux la fille de la justice : c'est le produit de la simplicité , de la faiblesse, de la crainte; et, s'ils n'ont point encore la hardiesse de prendre en mauvaise part l'expression di homme bon , ils en sont déjà venus au point de rendre ridicule celle de bonhomme; de sorte que l'usage ne donne plus guère ce nom qu'à celui qu'on croit privé de force , de lumières et d'esprit.
Les méchans ( et le monde en est plein ) trour vent au fond de leur cœur que la bonté est dur^ perte; ils sont comme une société de fripons se moquant de l'honnête homme qui joue loyalement avec eux.
« Voyez, se disent-ils à eux-mêmes, avec quel n désavantage la bonté parait sur la scène du » monde : elle n'écarte jamais la rivalité par )> l'intrigue; elle ne calomnie pas pour déplacer; » elle ne se vante ni ne flatte pour arriver; D elle ne se venge point du mal qu'on lui veut, M et s'en rapporte à la justice pour la défendre : >} de sorte qu'on se compromet en la soutenant , y> et qu'il n'y a pas de risque à l'attaquer; en-
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M fin y elle est déplacée dans un siècle où elle ne M peut être que dupe et victime, h
Je suis persuadé que c'est cette fausse idée généralement répandue des désavantages de la bonté y et des succès de la méchanceté , qui rend partout le nombre des bons si rare ^ et eelui des méchans si commun. Chacun vise au bonheur et veut prendre le chemin qu'on dit le plus court pour y ariver : sans cela seraitHU croyahle que tant de gens renonçassent à une qualité qu'on aime^ pour se livrer à un vice qu'on déteste? Le mot de l'énigme est qu'on pense inté^ rieurement qu'il y a plus de profit à être craint qu'à être aimé ; on croit que, sur le chemin de la fortune et de l'ambition , l'honnête homme est arrêté par la foule , tandis que le méchant la perce : d'où il suit que tout le monde n'aime la bonté que dans les autres.
Nous souffrons volontiers qu'un honune fasse devant nous l'éloge de son cœur; nous ne lui pardonnerions pas de faire celui de son esprit. Duclos en donne la raison.
« Lorsque quelqu'un, dit-il, vante son esprit^ » il semble faire contre nous un acte d'hosti- » lité, et nous annoncer que nous ne lui en M imposerons point par de fausses apparences, » qu'elles ne lui cacheront pas nos défauts, qu'il » nous jugera avec une justice que nous redou-
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ji tons : s'il nous persuade, au contraire, de ia » bontë de son cœur, il nous apprend que nous M devons compter sur son indulgence, sur son Il aveuglement, sur ses services, et que nous A pourrons le tromper ou lui nuire impunén ment. »
Ces observations m'ont conduit à penser que beaucoup de moralistes manquent leur but , en s'efibrçant de prouver à leurs disciples qu'il n'est pas de qualité plus aimable que la bonté ; c'est perdre son temps que de s'amuser à démon-^ trer une vérité si évidente ; chacun la lit dans son âme : il n'est personne qui ne veuille avoir une bonne femme f un bon mari, un bon père, un bon prince , un bon ami. La difficulté consiste non pas à faire aimer ce qui est bon , mais à faire qu'on veuille être bon soi-même : aussi , ce qu'il serait utile et essentiel de faire sentir à la personne qui vous écoute, c'est qu'il est de son intérêt d'avoir de la bonié, que la méchanceté ne donne que des succès passagers, apparens , un bonheur fragile et mensonger, et que le seul homme véritaUement heureux est rhomme juste et bon.
Je conçois que cette vérité serait regardée au premier coup d'œîl , par l'intérêt personnel , comme un paradoxe, et qu'on lui opposerait sur-le-champ une foule d'exemples pour la re«